Mémoire de madame de Valmont

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Cailleau, imprimeur-libraire (1p. 9-138).


MÉMOIRE


DE


MADAME DE VALMONT.


Sur l’ingratitude & la cruauté de la famille des Flaucourt envers la ſienne, dont les ſieurs de Flaucourt ont reçu tant de ſervices.

Il eſt affreux de ſe plaindre de ceux qu’on aime, qu’on chérit & qu’on reſpecte. Je voudrois pouvoir étouffer dans mon ame, un reſſentiment, hélas ! trop légitime ; mais l’excès de la cruauté, du fanatiſme & de l’hypocriſie, l’emporte ; & quoique je ſois condamnée à un éternel ſilence, par décence pour moi ſeule, les ſouffrances d’une mere infirme, ſon âge, l’affreuſe indigence où elle eſt plongée, ne me font plus connoître de frein à l’égard des perſonnes que la Nature me force d’inculper. Le ſeul que je pourrois épargner, par le mépris que j’en dois faire, eſt ce vil & rampant Lafontaine, dont les conseils aussi pernicieux que funeſtes, ont empoisonné le cœur d’un jeune homme, fait pour voler à la gloire. Ce jeune homme hélas ! eſt mon frère, devenu Marquis de Flaucourt, depuis la mort de mon trop malheureux pere. Je dois rougir ſans doute de l’erreur qui me donna le jour ; mais la Nature qui ne connoît ni loi, ni préjugé, ne perd jamais ſes droits dans une ame ſenſible. À peine le haſard me fit rencontrer ce frère dans le monde, que le vil ſéducteur qui s’est emparé de lui depuis quelques années, qui a ſubjugué ses goûts, ſa raiſon, me l’a enlevé. Je n’eſpérois qu’en lui, & je n’avois point à craindre qu’il eut étouffé dans ſon cœur le cri de la Nature & les liens du ſang. Je le laiſſe pour m’occuper de personnages plus eſſentiels, n’étant pas ſeul l’objet de mon Mémoire. Les années & les bons principes qu’il a reçus, peuvent me le ramener, & me donner des preuves de ſon amitié fraternelle.

Que la ſentence des Dieux & des hommes me juge dans la poſition affreuſe où je me trouve par l’injuſtice de ceux qui ont excité en moi la plainte, l’indignation & la révolte. Tous les faits que je vais avancer ſont autant de vérités authentiques. C’eſt une tache imprimée ſur la mémoire de M. le Marquis de Flaucourt, & que ceux qui auroient dû l’effacer n’ont fait qu’étendre, en augmentant ſes torts.

Mon pere m’a oubliée au berceau ; voilà mon ſort, & j’ai encore à gémir sur celui de ma mère. J’avois tout pouvoir de reclamer les droits de la Nature pour mon exiſtence phyſique, mais j’en faiſois le ſacrifice, comme on le verra dans ma correſpondance avec la famille de Flaucourt, en faveur de celle qui m’a donné le jour. Les liaiſons de ſang & d’intérêt qui éxiſtoient entre cette famille & la mienne, étoient bien faites pour engager ces ames dévotes à répandre leurs bienfaits ſur la malheureuſe filleule de M. le Marquis de Flaucourt, qui éprouve, dans ſa vieilleſſe, la plus affreuſe misère. Juſqu’à préſent je ne l’ai point abandonnée, mais mes moyens ſont devenus ſi foibles, que je me vois obligée de prendre le parti de la retraite. Ce n’eſt pas mon ſort qui m’afflige, mais c’eſt la cruelle ſituation de ma pauvre mere. Je ſens mon cœur déchiré à ce tableau. Que n’employerois-je point pour lui procurer les ſecours qui lui ſont néceſſaires dans ſa vieilleſſe ? Combien le poids de la misère doit lui paroître dur & inſuportable, après avoir été élevée dans la fortune ! & quelle amertume pour elle de ſouffrir dans ſa triſte & cruelle ſituation, ſous les yeux de cette ingrate famille ! Tout ce que j’avance eſt pour faire connaître que nous ne ſommes pas étrangers à la famille de Flaucourt, & que la mienne n'étoit pas de la lie du peuple pour retirer aucun tribut des ſecours qu’elle a donnés à la Maiſon de Flaucourt. Mais quand la mienne auroit été de pauvres mercenaires, la maiſon de Flaucourt ne ſeroit-elle pas redevable d'un ſalaire que la reconnoiſſance auroit dû, de leur part, faire répandre avec abondance ſur ma malheureuse mere , puisque la néceſſité la force à réclamer leurs bienfaits, qui, en les obtenant, ne ſeroient qu’un acquit de leur part. Leur ſeul prétexte, pour ne pas la ſecourir, ſeroit un beau motif qui décideroit tous ceux qui ont cette façon de penſer, propre à être regardés véritablemen pour des hommes. Je n’attends pas de libéralités de leur part, je n’exigeois pour ma mere qu’une penſion alimentaire de ſept à huit cens livres. Leur ingratitude atroce, & leur dureté inexprimable, ont pouſſé ma diſcrétion au-delà de toute réſerve: et ſi je suis fautive en les démaſquant, ma faute eſt bien excuſable. Quiconque ne seroit pas touché de mon récit, n’auroit pas reçu de la Nature un cœur ſenſible. Il ne peut y avoir que des ames féroces, endurcies par le fanatiſme, comme Madame la Marquiſe de Flaucourt, & un Prélat des plus éclairés, mais auſſi foible qu’elle, qui ſe font un acte de Religion de la plus grande cruauté. Hélas ! quelle est cette Religion ? Ou j’en ai mal conçu le dogme, ou il ſemble qu’elle enſeigne la clémence & la bienfaisance. Ce digne Prélat, qui tient le Sacerdoce dans ſes mains, & cette reſpectable Veuve, tous deux près du lit de mort de l’auteur de mes jours, lui prêchoient la bienfaisance, & le repentir de ſes fautes. C’eſt, pour les rachetter, lui diſoient-ils, qu’ils l’engagèrent à faire deux mille écus de rentes viagères à ſes gens, & reverſibles sur leurs enfans ; & celle qui avoit des droits plus légitimes, droits que la Religion même impoſe, n’a pas reçu la moindre marque d’humanité. Ce pieux Prélat, ce frère de lait de cette infortunée, loin de preſſer & de déterminer sa belle-ſœur à remettre ſous les yeux de son frère mourant, ce qu’il dévoit faire pour une femme qui leur fut si chère à tous deux, eurent la barbarie de lui fermer la paupière, & le laisserent deſcendre dans la tombe, enveloppé dans la plus cruelle erreur ; & voilà comme ce grand homme finit ſa carrière, dans une indifférence où ils le tenoient ſans doute depuis long-tems. Quoiqu’il fut inſenſible envers Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/30 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/31 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/32 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/33 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/34 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/35 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/36 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/37 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/38 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/39 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/40 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/41 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/42 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/43 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/44 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/45 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/46 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 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vos yeux ; mais à peine je vous eus aprris qui j’étois, que vous changeâtes de ton & d’aménité, vous parûtes me faire un crime de ce que je vous étois. Hélas ! ce n’eft pas ma faute, Monseigneur, ni celle des auteurs de mes jours : ils furent jeunes ; la négligence de leurs parents le pouvoir de l’Amour, le penchant de la Nature, qui rend l’homme si coupable, & dont on ne peut guères éviter les atteintes, ont fait de moi une de leurs victimes. Moi feule ai droit de me plaindre & d’inculper Monfieur votre frère ; mais je trouve tant de fatisfaftion à le justifier,que vous même, Monfeigneur, vous êtes autorisé fans considérer ni condamner le lien qui m’attache à vous, à remplacer le père que j’ai perdu : ne l’êtes-vous pas de tous les infortunés ? Qu’il efl cruel pour un cœur fenfible de se voir rebuté par ceux que l’amitié & le rang nous ont rendus si chers. Mais ne parlons pas de moi, Monseigneur, fi, en rappellant tous les droits que j’ai sur vous, j'allarme votre pitié, qu'il n'en soit plus question. Sacrifiez la fille en faveur de la mère pour qui je reclame vos bontés & votre charité ; sera-t-elle la feule infortunée qui n’aura pas de droits à votre bienfaisance, & tous les liens qui l’attachent à vous feroient-ils autant de forfaits qui la rendroient à vos yeux, la femme la plus Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/123 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/124 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/125 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/126 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/127 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/128 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/129 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/130 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/131 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/132 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/133 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/134 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/135 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/136 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/137 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/138 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/139 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/140 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/141 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/142 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/143 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/144 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/145 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/146 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/147 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/148 Page:Gouges - Oeuvres de madame de Gouges - 1786.pdf/149 conduite que vous avez tenue avec moi quelque tems, que j’en appelle. Si vous avez changé, vous n’avez pu étouffer le cri de la nature, cédés à ſes impulſions qui s’expriment par ma voix. Ô mon frère, mon cher frère, ne rejettez point une demande auſſi légitime, & ne rebutez pas un cœur que l’humanité & la méchanceté des hommes n’ont que trop ulcéré & dont votre retour peut ſeul fermer les cicatrices en portant les plus prompts ſecours aux preſſants beſoins de la plus intéreſſante, & la plus infortunée des femmes, & qu’enfin je puiſſe dire un jour : trop long-tems les mauvais conſeils l’égarèrent, mais il ne fallut qu’un moment pour le ramener à la vertu, à l’humanité. C’eſt à cet heureux changement que l’on reconnoîtra le fils d’un auſſi vertueux père. Je vais ſupporter dans cette eſpérance avec plus de calme le poids de tous mes chagrins.

De Valmont.


LETTRE
DE L’AUTEUR.

J’ai rempli vos deſirs & vos intentions, Monſieur le Comte ; la voilà cette correſpondance de nos jours, & que l’on regardera vraiſemblablement comme un Roman. Je le ſouhaite pour ceux dont Madame de Valmont a à ſe plaindre à ſi juſte titre. On m’a raconté que vous aviez eu une altercation vive à ſon ſujet ; c’est une imprudence, Monſieur le Comte, que de prendre le parti du ſexe opprimé ; jadis, dans ce fameux jadis, c’étoit une vertu, & aujourd’hui c’eſt un ridicule. Ces heureux ſiècles pour les femmes reviendront peut-être ; mais nous n’y ſeront plus, & ce tems d’abandon ſera regardé par nos neveux comme fabuleux. Mais laissons-là mes triſtes réflexions ; elles n’arrêteront point le train que les hommes ont pris : je ne dois m’occuper que de ma beſogne, qui me paroît de plus en plus pénible & épineuſe. Le déſagréable travail que de mettre l’enſemble dans une Correſpondance ! Si elle ne m’avoit pas autant intéreſſée, je l’aurois abandonnée à la moitié quoique je l’euſſe déjà annoncé dans mon Homme généreux. Le Lecteur ſans doute doit être bien convaincu que ces lettres ne ſont pas de mon imagination, que ce ſont autant d’originaux que je n’ai eu d’autre peine que de mettre en ordre. D’ailleurs, on connoît mon impuiſſance pour faire des vers, & celui qui les a compoſés étoit loin de prévoir alors qu’ils ſeroient un jour imprimés. Si le Public étoit perſuadé comme vous, Monſieur le Comte, de cette vérité, cette Correſpondance intéreſſeroit bien davantage, & ces vers, tels qu’ils ſont, qui n’ont été que l’affaire d’un inſtant pour celui qui les a faits, auroient couté plus de ſoins à tout autre. Quand le Marquis de Flaucourt voudra ſe livrer à l’étude, il ſortira de ſa plume des ouvrages qui ne dérogeront pas aux écrits immortels de ſon illustre pére. Madame de Valmont étoit née pour marcher ſur leurs traces ; mais ſon étoile eſt auſſi bizarre que la mienne ; elle fut, comme vous ſavez, Monſieur le Comte, auſſi négligée dans ſon enfance que je l’ai été ; mais elle jouit de l’Anonime, & moi je me mets à découvert pour elle : heureuſe, ſi je peux réuſſir, & ſi je puis émouvoir ſon frère au point qu’il lui accorde la ſeule conſolation qu’elle exige de lui, & qu’elle a droit d’attendre. J’ai trouvé dans toutes ſes paperaſſes des vers que Madame de Valmont avoient faits elle-même au moment qu’elle reçut la triste nouvelle de la mort du Marquis de Flaucourt, & je les fais auſſi imprimer. Vous verrez, Monſieur le Comte, que la nature en fit un Poëte dans un inſtant. Je vous serai paſſer à votre terre le premier Volume de mes Œuvres, qui ſera relié, ſi vous n’êtes pas de retour à Paris avant qu’il soit imprimé.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Comte, avec l’attachement le plus inviolable, & les sentimens les plus diſtingués, votre très-humble & très obéiſſante ſervante.


Vers de Madame de Valmont, en recevant la triſte nouvelle de la mort de ſon Père.


D’un mortel vertueux, oui j’ai reçu le jour,
Mais l’affreux fanatiſme étouffa ſon amour.
La mort me l’a ravi, ſans que de la Nature,
Son cœur, glacé par l’âge, ait ſenti le murmure.
Cependant quand mes yeux commençoient à s’ouvrir,
Sur mon ſort malheureux il parut s’attendrir.
Il eſt mort ſans ſonger qu’il laissoit ſur la terre
La moitié de lui-même, un cœur fait pour lui plaire.
Je me rappelle, hélas ! qu’en mes plus jeunes ans,
J’étois l’objet chéri de ses ſoins complaiſans.

D’un cruel préjugé ſon ame fut émue,
Et d’un épais bandeau l’erreur couvrit ſa vue.
Je m’applaudis pourtant d’être le triſte fruit
D’un amour dont ma mère eut le cœur trop ſéduit.
Je dois à ce grand homme, admiré par la France,
D’un eſprit naturel, la vive intelligence ;
Par l’éducation cet eſprit éclairé,
Sans doute auroit brûlé d’un feu plus épuré ;
Mais l’on reconnoîtra toujours la même ſource,
D’un Ecrivain fameux arrêté dans ſa courſe.
Il eut des ennemis, & dans ſa piété,
Il dédaigna les traits dont il fut inſulté.
Le frère qui me reſte, eſt digne de ſa race ;
De ſon illuſtre père il ſuit déjà la trace ;
Et bientôt au Public ouvrira les tréſors
Que l’auteur de ſes jours cacha loin de ces bords,
Ces Ecrits immortels, enfans de ſon génie,
Qui feront, en tout tems, l’honneur de ſa Patrie.