Mémoire sur l’état de l’Académie française, remis à Louis XIV vers l’an 1696

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Mémoire sur l’état de l’Académie françoise, remis à Louis XIV vers l’an 1696.



Mémoire sur l’état de l’Académie françoise, remis à
Louis XIV vers l’an 1696
1.

La bonté avec laquelle le roy a bien voulu se déclarer protecteur de l’Académie françoise semble engager S. M. à lui donner quelque moment de son attention pour la tirer du mespris et de l’avilissement dans lequel elle est tombée depuis quelque temps. Cette compagnie a toujours esté et est encore composée de plusieurs personnes d’un mérite distingué dans les lettres ; mais quelques petits esprits qui s’y sont introduits s’en sont, pour ainsy dire, rendus les maistres par l’absence des autres, que leurs différentes fonctions empeschent d’assister régulièrement aux assemblées, et ont escarté ceux qui auroient pû s’y trouver assidûment, en sorte que les honnestes se sont piquez à l’envy l’un l’autre de n’y point aller, et s’en sont même faict une espèce d’honneur dans le monde2. Cela, joint au petit nombre d’ouvrages que cette compagnie a produit et au peu d’attention que le roy semble y donner, faict croire au public qu’elle est entièrement inutile puisqu’elle ne faict rien, et encor plus, puisque S. M., à la pénétration de laquelle rien n’eschappe, semble l’abandonner. Il est cependant vray de dire que le soin de faire fleurir les lettres n’est point indigne du prince, car on remarque que de tous les temps la politesse dans les nations a esté une marque presque infaillible de supériorité sur les autres nations, et l’on a veu que les siècles et les pays fertiles en héros l’ont esté en hommes de lettres, et que la pureté du langage a toujours esgallé la prospérité de la nation.

L’Académie françoise avoit jusque icy assez remply cette idée, plus encore par raport aux pays estrangers qu’à la France mesme. Ils regardoient cette compagnie comme un tribunal souverain pour la langue, comme un corps toujours subsistant pour la conserver dans sa pureté, et luy donner en mesme temps l’avantage des langues mortes, qui est de n’estre point sujettes au changement, et celuy de la langue vivante, qui est de se perfectionner.

Il n’en est plus de mesme à présent, et l’Académie est également descriée et en France et chez les étrangers.

Cependant rien ne seroit plus aisé que de rétablir ce corps dans son premier lustre. Je sçay que le roy est à présent occupé à de plus grandes et plus importantes affaires ; comme je l’ay remarqué, celle-cy n’est point à négliger, et la moindre marque que le roy voudra donner de sa bienveillance pour l’Académie suffira pour la restablir.

Une chose qui a le plus contribué à faire ignorer au public l’utilité de cette compagnie est le choix des ouvrages qui luy ont esté donnez : un Dictionnaire, une Grammaire3, une Poétique, une Rhétorique4. Qu’y a-t-il de plus difficile, de plus long, de plus ingrat, et, si j’ose dire, de plus impossible à faire par quarante personnes ensemble ? Des ouvrages qui devroient estre composez par deux ou trois personnes au plus ne peuvent estre entrepris par une compagnie aussy nombreuse et dont les sentiments sont si partagez.

À la vérité, le Dictionnaire pourroit estre destaché en plusieurs parties différentes, et seroit par conséquent plus susceptible de ce travail. Cependant, après soixante ans et plus d’une application continuelle, ce Dictionnaire si attendu et tant célébré avant sa naissance a enfin paru au public5, qui a lu d’abord toutes les imperfections et les fautes dont il est remply6 ; que doit-on espérer du reste ? Une grammaire que deux académiciens pourroient achever en deux ans sera l’ouvrage d’un siècle pour l’Académie, et encore aura-t-elle moins de succès que le Dictionnaire. Pour remédier à ces inconvenients, il faudroit distribuer à cette compagnie des matières qui, pour estre plus parfaictes, demanderoient le travail et l’application de plusieurs personnes ensemble. Les occupations que l’Académie avoit dans les premiers temps nous en fournissent l’exemple. L’Examen du Cid a passé en justice pour un chef-d’œuvre, et l’on voit ce qu’en escrit M. Pélisson, que le premier dessein de l’establissement de l’Académie estoit de perfectionner la langue en donnant des modelles dans leurs ouvrages, et en faisant voir le bon et le mauvais des autres ouvrages par les examens qu’ils en feroient ensemble.

Si S. M. vouloit bien les rappeler à ce qu’ils faisoient pour lors, et leur marquer quelques autheurs latins ou françois sur lesquels ils donnassent leur jugement, cela seroit également curieux et utile. Ils pourroient de temps en temps en imprimer de nouveaux ; leurs conférences deviendroient plus agréables, et tous les académiciens ne manqueroient pas d’y assister le plus souvent qu’ils pourroient, pour peu que S. M. parût s’y intéresser.

Cela n’empescheroit pas, si elle le jugeoit à propos, qu’ils ne fissent une grammaire et les autres ouvrages dont ils sont chargez par leurs statuts. Trois ou quatre personnes y travailleroient, et rendroient compte ensuite à l’Académie de ce qu’ils auraient faict7.

Le roy pourrait aussy régler que tous les mois ou tous les deux mois un académicien fist une action publique, et donner des sujets de prix8, ce qui pourroit se faire sans augmentation de dépense, en donnant trois mois de vacation à cette compagnie, et en employant pour le prix le quartier de jetons9 qui ne seroit point distribué.

Je n’entre point icy dans le détail de la manière dont il faudroit travailler, ny dans les règles qu’il faudroit establir par raport à ce que je viens de dire, puisque cela seroit inutile et mesme ennuyeux ; je me contenteray seulement de dire qu’il me paroist que ce sont là les seuls moyens de restablir l’Académie Françoise dans son premier lustre, et qu’il est de la grandeur du roy de donner cette marque d’attention aux lettres, pendant que S. M. semble n’en donner qu’à la guerre et au bien de ses peuples.



1. Nous trouvons ce mémoire, dont nous ignorons l’auteur, dans le Bulletin des sciences historiques, que dirigeoit M. Champollion-Figeac, et qui forme la VIIe section du Bulletin universel fondé par M. le baron de Ferussac. Il se trouve dans le tome 18, p. 98–100, et il y est dit qu’on l’a transcrit textuellement d’après un manuscrit du temps.

2. Pavillon, dans sa lettre à Furetière du mois de juin 1679, rend témoignage de cette inexactitude de la plupart des académiciens et de l’inutilité de la présence des autres aux séances. « J’ai été introduit, dit-il, incognito, il y a trois jours, à l’Académie, par M. Racine, etc… La scène qui s’y est passée en ma présence n’a pas été fort utile à l’enregistrement des décisions que l’on y a faites, puisque l’on n’a rien arrêté à cette assemblée. J’y ai vu onze personnes. Une écoutoit, une autre dormoit, trois autres se sont querellées, et les trois autres sont sorties sans dire mot. »

3. Les six années qui s’écoulèrent entre la publication du Dictionnaire en 1694 et sa révision en 1700 furent employées, dit Pellisson, « à recueillir et à résoudre des doutes sur la langue, dans la vue que cela serviroit de matériaux à une grammaire, ouvrage qui devoit immédiatement suivre le Dictionnaire, selon le plan du cardinal de Richelieu. » Hist. de l’Acad. franç., t. 2, p. 66.

4. « Porter notre langue à sa perfection et nous épurer le goût, soit pour l’éloquence, soit pour la poésie, c’est ce que l’Académie se proposa d’abord, selon les vues du cardinal de Richelieu ; et, pour y parvenir, elle résolut de travailler activement à un Dictionnaire, à une grammaire, à une Rhétorique et à une Poétique. » Id., p. 42.

5. Commencé en 1637, le Dictionnaire ne fut achevé qu’en 1694. V. notre article Dictionnaire dans l’Encyclopédie du XIXe siècle.

6. Les académiciens eux-mêmes reconnoissoient l’imperfection de leur œuvre, et, bien plus, l’impossibilité de faire mieux, si la méthode suivie pour le premier travail, et maintenue pour les éditions qui se succédèrent jusque vers 1740, n’étoit pas abandonnée. Un mémoire adressé à l’abbé Bignon par l’abbé d’Olivet en janvier 1727, et publié, d’après le manuscrit, dans l’Athenæum du 10 septembre 1853, prouve assez la mauvaise opinion qu’on avoit du Dictionnaire dans la partie saine de l’Académie. « Le Dictionnaire, dit donc d’Olivet, ne vaut rien dans l’état où il est, et, quand on y travailleroit cent ans, on ne le rendra jamais meilleur, à moins qu’on n’y travaille d’une manière toute contraire à celle qu’on a suivie jusqu’à présent. On s’assemble dix ou douze, sans savoir de quoi il doit s’agir ; on y propose au hasard, selon l’ordre d’alphabet, deux ou trois mots à quoi personne n’a pensé. Il faut faire la définition de ces mots, faire entendre leur signification et leur étendue, et donner des exemples ou des phrases qui fassent voir les diverses manières dont ils peuvent être employés. Ces définitions se font à la hâte et sur-le-champ, quoique ce soit la chose du monde qui demande le plus d’attention. Les phrases ou les exemples se font de même ; aussi sont-ils pour la plupart si ridicules et si impertinents, que nous en avons honte quand on les relit de sang-froid. »

7. Le travail pour la grammaire se fit d’abord par toute l’Académie assemblée. « On arrêta, dit Pellisson, qu’à l’un des bureaux M. l’abbé de Choisy tiendroit la plume, à l’autre M. l’abbé Tallemant. » Puis on se départit de cette méthode de travail collectif, parcequ’on jugea qu’un ouvrage de’ce genre « ne pouvoit être conduit que par une personne. » On se décida donc à procéder comme il est dit ici, c’est-à-dire à charger de cette grammaire quelque académicien, « qui, écrit Pellisson, communiquant ensuite son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu’il en recevroit, que par ce moyen son ouvrage, quoique d’un particulier, pût avoir dans le public l’autorité de tout le corps. » Id., p. 68. — C’est l’abbé Regnier qui fut choisi.

8. Il y avoit déjà un prix d’éloquence, dont la fondation étoit due à Balzac, mais qui ne fut distribué pour la première fois qu’en 1671, c’est-à-dire quinze ans seulement après la mort du fondateur. « Comme son fonds avoit profité, lit-on encore dans l’Histoire de l’Académie, ce prix, qu’il avoit fixé à deux cents livres, fut porté à trois cents. » Id., p. 18. — Quelques années après, on destina une somme pareille pour un prix de poésie. Pellisson, Conrart et M. de Bezons, tous trois académiciens, en firent d’abord les frais ; puis, après la mort de Pellisson, l’Académie en corps les prit trois fois de suite à sa charge ; enfin M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Clermont, constitua ce prix à perpétuité, en 1699, moyennant une somme de 3,000 francs, placée sur l’Hôtel-de-Ville de Paris. Le donateur prononça, à cette occasion, un discours qui se lit dans le Mercure galant du mois de juin de cette année-là.

9. C’est à Colbert qu’on devoit ces jetons de présence. « Afin d’engager encore davantage les académiciens à être assidus aux assemblées, il établit qu’il leur seroit donné quarante jetons par chaque jour qu’ils s’assembleroient, afin qu’il y en eût un pour chacun, en cas qu’ils s’y trouveroient tous (ce qui n’est jamais arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s’y trouveroient, et que, s’il se rencontroit quelques jetons qui ne pussent pas être partagés, ils accroîtroient à la distribution de l’assemblée suivante. Ces jetons ont, d’un côté, la tête du roi, avec ces mots : Louis le Grand, et, de l’autre côté, une couronne de laurier avec ces mots : À l’immortalité, et autour : Protecteur de l’Académie françoise. » Mémoires de Charles Perrault, liv. 3. Avignon, 1759, in-8º, p. 137–138.