Mémoires (Saint-Simon)/Tome 3/6

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CHAPITRE VI.


Philippe V à Madrid. — Exil de Mendoze, grand inquisiteur. — Exil confirmé du comte d’Oropesa, président du conseil de Castille. — Digression sur l’Espagne : branches de la maison de Portugal établies en Espagne. — Oropesa, Lémos, Veragua, [branche] cadette de Ferreira ou Cadaval. — [Branche de] Cadaval restée en Portugal. — Alencastro, duc d’Aveiro. — Duchesse d’Arcos, héritière d’Aveiro. — Abrantès et Liñarès, cadets d’Aveiro. — Justice et conseil d’Aragon. — Conseil de Castille ; son président ou gouverneur. — Corrégidors. — Conseillers d’État. — Secrétaire des dépêches universelles. — Secrétaires d’État. — Les trois charges : majordome-major du roi et les majordomes ; sommelier du corps et gentilshommes de la chambre ; grand écuyer et premier écuyer. — Capitaine des hallebardiers. — Patriarche des Indes. — Majordome-major et majordomes de la reine. — Grand écuyer et premier écuyer de la reine. — Camarera-mayor. — Dames du palais et dames d’honneur. — Azafata et femmes de chambre. — Marche en carrosse de cérémonie. — Gentilshommes de la chambre avec et sans exercice. — Estampilla. — La Roche.


Le roi d’Espagne arriva enfin, le 19 février, à Madrid, ayant eu partout sur sa route une foule et des acclamations continuelles, et dans les villes des fêtes, des combats de taureaux, et quantité de dames et de noblesse des pays par où il passa. Il y eut une telle presse à son arrivée à Madrid, qu’on y compta soixante personnes étouffées. Il trouva hors la ville et dans les rues une infinité de carrosses qui bordoient sa route, remplis de dames fort parées, et toute la cour et la noblesse qui remplissoit le Buen-Retiro, où il fut descendre et loger. La junte et beaucoup de grands le reçurent à la portière, où le cardinal Portocarrero se voulut jeter à ses pieds pour lui baiser la main. Le roi ne le voulut pas permettre, il le releva et l’embrassa, et le traita comme son père. Le cardinal pleuroit de joie, et ne cessa de tout le soir de le regarder. Enfin tous les conseils, tout ce qu’il y avoit d’illustre, une foule de gens de qualité, une noblesse infinie et toute la maison espagnole du feu roi Charles II [le reçurent à la portière]. Les rues de son passage avoient été tapissées à la mode d’Espagne, chargées de gradins remplis de beaux tableaux et d’une infinité d’argenterie, avec des arcs de triomphe magnifiques d’espace en espace. Il n’est pas possible d’une plus grande ni plus générale démonstration de joie.

Le roi étoit bien fait, dans la fleur de la première jeunesse, blond comme le feu roi Charles et la reine sa grand’mère, grave, silencieux, mesuré, retenu, tout fait pour être parmi les Espagnols. Avec cela fort attentif à chacun, et connoissant déjà les distinctions des personnes par l’instruction qu’il avoit eu loisir de prendre d’Harcourt, le long du voyage. Il ôtait le chapeau ou le soulevoit presque à tout le monde, jusque-là que les Espagnols s’en formalisèrent et en parlèrent au duc d’Harcourt, qui leur répondit que, pour toutes les choses essentielles, le roi se conformeroit à tous les usages, mais que dans les autres il falloit lui laisser la civilité Française. On ne sauroit croire combien ces bagatelles d’attention extérieure attachèrent les cœurs à ce prince.

Le cardinal Portocarrero étoit transporté de contentement ; il regardoit cet événement comme son ouvrage et le fondement durable de sa grandeur et de sa puissance. Il en jouissoit en plein. Harcourt et lui, sentant en habiles gens le besoin réciproque qu’ils auroient l’un de l’autre, s’étoient intimement liés, et leur union s’étoit encore cimentée pendant le voyage par l’exil de la reine à Tolède, que le cardinal avoit obtenu, et par celui de Mendoze, évêque de Ségovie, grand inquisiteur, charge qui balance, et qui a quelquefois embarrassé l’autorité royale, et que le pape confère sûr la présentation du roi.

Mendoze étoit un homme de qualité distinguée, mais un assez pauvre homme, qui n’avoit rien commis de répréhensible ni qui pût même donner du soupçon.

Il ne méritoit pas une si grande place, mais il méritoit encore moins d’être chassé. Son crime étoit d’être parvenu à ce grand poste par le crédit de la reine, qui avoit fort maltraité le cardinal durant son autorité, et après la chute de sa puissance et la mort de Charles II, le grand inquisiteur avoit tenu sa morgue avec le cardinal qu’il n’avoit pas salué assez bas dans l’éclat où il venoit de monter. Ce punto[1] espagnol qui pouvoit être loué de grandeur de courage, acheva d’allumer la colère du cardinal, ennemi de toutes les créatures de la reine et passionné de le leur faire sentir. D’ailleurs, comme assuré de toute l’autorité séculière et pour bien longtemps, sous un prince aussi jeune et étranger qui lui devoit tant, il ne pouvoit souffrir la puissance ecclésiastique dans un autre, et avoit un désir extrême de les réunir toutes deux en sa personne par la charge de grand inquisiteur ; tellement qu’encouragé par l’exil de la reine qu’il venoit d’emporter, il s’aventura d’exposer l’autorité naissante du roi en lui demandant l’exil du grand inquisiteur. M. d’Harcourt, son ami, et qui le connoissoit bien, n’eut garde de s’opposer à un désir si ardent et si causé ; et quoique le roi eût déclaré qu’il ne disposeroit d’aucune chose, ni petite ni considérable, qu’après son arrivée à Madrid, de l’avis de M. d’Harcourt, il envoya au cardinal l’ordre qu’il demandoit par son même courrier. Mendoze, qui sentit bien d’où le coup lui venoit, balança tout un jour entre demeurer et obéir. En demeurant, il eût fort embarrassé par l’autorité et les ressorts de sa place, et le nombre de gens considérables attachés à là reine. Mais il prit enfin le partir d’obéir, et combla de joie la vanité et la vengeance du cardinal, qui, enhardi par ces deux grands coups, en fit un troisième : ce fut un ordre qu’il obtint du roi, qui approchoit déjà de Madrid, au comte d’Oropesa de demeurer dans son exil. Il étoit premier ministre et président du conseil de Castille. Il y avoit deux ans que Charles II l’y avoit envoyé sur une furieuse sédition que le manque de pain et de vivres avoit causée à Madrid qui fit grande peur à ce prince, et dont la faute fut imputée au premier ministre. Puisque je me trouve ici en pleine Espagne, et qu’il est curieux de la connoître un peu à cet avènement de la branche de France, et qu’il sera souvent mention de ce pays dans la suite, je m’y espacerai un peu à droite et à gauche en parlant de ce qu’il s’y passa à l’arrivée du nouveau roi.

Oropesa étoit de la maison de Bragance[2] et l’aîné des trois branches de cette maison établies et restées en Espagne. Le grand-père du comte d’Oropesa étoit cousin germain de Jean, duc de Bragance, que la fameuse révolution de Portugal mit sur le trône en 1640, dont la quatrième génération y est aujourd’hui. Ce même grand-père de, notre comte d’Oropesa étoit petitfils puîné de Jean Ier, duc de Bragance, et eut Oropesa par sa mère Béatrix de Tolède. Le père de notre comte passa par les vice-royautés de Navarre et de Valence, eut la présidence du conseil d’Italie, fut fait grand d’Espagne et mourut en 1671. Cette branche d’Oropesa, quoique si proche et si fraîchement sortie de celle de Bragance, en étoit mortellement ennemie.

Lorsque l’Espagne eut enfin reconnu le roi de Portugal, il vint un ambassadeur de Portugal à Madrid. Le jour de sa première audience, Oropesa fit lever son fils malade de la fièvre, qui étoit dans les gardes espagnoles, et lui fit prendre la pique devant le palais, afin, dit-il, que le roi de Portugal sût quelle étoit la grandeur du roi d’Espagne, qui étoit gardé par ses plus proches parents. Ce fils est notre comte d’Oropesa, qui fut capitaine général de la Nouvelle-Castille, conseiller d’État, président du conseil d’Italie comme son père, très bien avec Charles II, qui le fit président du conseil de Castille et premier ministre, et qui deux ans avant sa mort l’exila, comme je l’ai raconté.

Tout d’un temps achevons la fortune de ce seigneur et de cette branche : lassé de son exil, auquel il ne voyoit point de fin, il passa du côté de l’archiduc en 1706, et mourut à Barcelone, en décembre de l’année suivante, à soixante-cinq ans. Il avoit mené ses deux fils avec lui. Le marquis d’Alcaudete eut douze mille livres de pension de l’empereur sur Naples et ne fit ni fortune ni alliance, l’aîné passa à Vienne, fut chambellan de l’empereur, chevalier de la Toison d’or en 1712, puis garde-sceau de Flandre. Il était gendre et beau-frère des ducs de Frias, connétables de Castille. La paix étant faite en 1725, en avril, entre l’empereur et Philippe V, le comte d’Oropesa revint avec sa femme en Espagne, où il mourut bientôt après. Son fils unique y épousa fort jeune la fille du comte de San-Estevan de Gormaz, premier capitaine des gardes du corps et qui devint peu après marquis de Villena et majordome-major du roi à la mort de son père. Le comte d’Oropesa fut fait chevalier de la Toison d’or, et mourut peu après sans postérité masculine.

Ainsi cette branche d’Oropesa est finie.

Celle de Lémos sort de Denis, fils puîné de Ferdinand II, duc de Bragance, petit-fils d’Alphonse, bâtard du roi de Portugal Jean Ier. Ce Denis, par conséquent, étoit frère puîné de Jacques, duc de Bragance, grand-père de Jean, premier duc de Bragance, duquel est sortie la branche d’Oropesa. Denis devint comte de Lémos en Castille avec une fille héritière de Roderic, bâtard d’Alphonse, mort sans enfants avant son père Pierre Alvarez de Castro Ossorio, seigneur de Cabrera et Ribera, en faveur duquel Henri IV, roi de Castille, avoit érigé Lémos en comté. C’est de là que cette branche de Lémos a toujours ajouté le nom de Castro à celui de Portugal, comme celle d’Oropesa y ajouta toujours celui de Tolède. Par ce mariage, les enfants de Denis s’attachèrent plus à l’Espagne qu’au Portugal. Ferdinand, l’aîné, fut fait grand d’Espagne et fut ambassadeur de Charles V et de Philippe Il à Rome ; et son fils, Pierre-Ferdinand, servit Philippe II à la conquête de Portugal.

Les quatre générations suivantes ont eu les plus grands emplois d’Espagne et les premières vice-royautés. La quatrième, qui est le père du comte de Lémos vivant à l’avènement de Philippe V, étoit gendre du duc de Gandie et vice-roi du Pérou[3]. Son fils, qui a épousé la sœur du duc de l’Infantado, de la maison de Silva, n’en a point eu d’enfants. Il vit encore et n’a jamais eu d’emploi. Pour le premier de cette branche, en qui elle va finir, c’est un bon homme, mais un très pauvre homme, qui est bien connu pour tel et qui passe sa vie à fumer. Sa femme et son beau-frère l’entraînèrent du côté de l’archiduc pendant la guerre. Ils furent arrêtés comme ils y passoient, et prisonniers quelque temps. Le duc de l’Infantado a toujours été mal à la cour depuis. Sa sœur, qui a de l’esprit et du manège, s’y sut raccommoder, et à la fin fut camarera-mayor de Mlle de Beaujolois, lorsqu’elle fut envoyée en Espagne pour épouser don Carlos, et c’étoit une des dames d’Espagne des plus capables de cet emploi, mais qu’on fut surpris qu’elle voulût bien accepter.

La troisième branche de la maison de Bragance ou de Portugal établie en Espagne est celle de Veragua. Mais, pour l’expliquer, il faut remonter à celle de Cadaval ou de Ferreira, dont elle est sortie, laquelle est demeurée en Portugal. Alvare, marquis de Ferreira, étoit fils puîné de Ferdinand Ier, duc de Bragance, lequel étoit fils d’Alphonse, bâtard du roi de Portugal Jean Ier.

Ainsi ce premier marquis de Ferreira étoit frère puîné de Ferdinand II, duc de Bragance, duquel est sortie la branche de Lémos, et qui étoit aussi quatrième aïeul du duc de Bragance que la révolution de Portugal remit sur le trône, bisaïeul du roi de Portugal d’aujourd’hui, par où on voit l’extrême éloignement de sa parenté avec les durs de Cadaval et de Veragua, et combien leur branche est cadette et éloignée de celle de Lémos, et encore plus de celle d’Oropesa.

Alvare, premier marquis de Ferreira, eut deux fils : Roderic, marquis de Ferreira, duquel les ducs de Cadaval sont sortis, et Georges, comte de Gelves, de qui les ducs de Veragua sont venus. Georges, comte de Gelves, épousa la fille héritière du fils de ce fameux Christophe Colomb, qui étoit duc de Veragua, marquis de la Jamaïque, que les Anglois ont usurpée, et amiral héréditaire et vice-roi des Indes après son célèbre père. De ce mariage, un fils qui en eut deux et qui mourut de bonne heure, et sa branche ne dura pas.

Le second, Nuño de Portugal-Colomb, dont cette branche ajouta toujours le nom au sien, disputa les droits de son aïeule, héritière des Colomb, et gagna son procès. Il devint ainsi duc de Veragua, grand d’Espagne et amiral héréditaire des Indes. Son fils n’eut point d’emplois ; mais son petit-fils mourut gouverneur de la Nouvelle-Espagne, ayant la Toison d’or. Lui et le comte de Lémos d’alors avoient été des seigneurs témoins à l’acte fait à Fontarabie par l’infante Marie-Thérèse allant épouser le roi. Celui-ci mourut en 1674. Pierre-Emmanuel Nuño, duc de Veragua, son fils, fut vice-roi de Galice, de Valence et de Sicile, général des galères d’Espagne, chevalier de la Toison d’or, enfin conseiller d’État et président du conseil d’Italie. C’est le père de celui qui existoit lors de l’avènement de Philippe V. Cette branche est encore finie dans le fils de ce dernier, dont sa sœur, la duchesse de Liria, a recueilli toute la riche succession. J’aurai lieu ailleurs de parler d’elle et de son frère, dernier duc de Veragua de la branche de Portugal, cadette de celle de Cadaval, dont je dirai un mot par curiosité à cause des alliances lorraines qu’elle a nouvellement prises en France.

On a vu que Georges, comte de Gelves, de qui descendent les ducs de Veragua, étoit frère puîné de Roderic, marquis de Ferreira, d’où sont sortis les ducs de Cadaval, tous deux fils d’Alvare, fils et frère puîné de Ferdinand Ier et de Ferdinand II, ducs de Bragance. Alvare épousa Philippe, fille héritière de Roderic de Mello, comte d’Olivença ; ce qui a fait ajouter le nom de Mello à celui de Portugal à toute cette branche jusques à aujourd’hui.

Roderic, chef de cette branche, Ferdinand et Nuño Alvarez, fils et petits-fils de Roderic, portèrent le nom de marquis de Ferreira, et tous demeurèrent en Portugal.

François, fils de Nuño Alvarez, aidé de Roderic son frère, administrateur de l’évêché d’Evora, et de sa charge de général de la cavalerie de Portugal, eut une part principale à la révolution de Portugal, qui remit le duc de Bragance sur le trône. Il commandoit la cavalerie pour ce prince à la bataille de Badajoz, que les Espagnols perdirent en 1644, après avoir été ambassadeur en France en 1641, et mourut en 1645 à Lisbonne. Ses frères, qui n’eurent point d’enfants, eurent de grands emplois en Espagne et en Portugal.

Le roi de Portugal étant mort, en 1656, après quinze ans depuis que la révolution, l’avoit porté sur le trône, Louise de Guzman, sa femme, fille et sœur des ducs de Medina-Sidonia, dont l’esprit et le grand courage l’avoient porté dans cette élévation, fut régente de ses fils en bas âge et du royaume.

Nuño Alvarez, marquis de Ferreira, fils de François, dont je viens de parler, fut dans le premier crédit auprès d’elle. Il avoit eu la charge de son père de général de la cavalerie, et il fut fait duc de Cadaval, n’y ayant plus aucun autre duc dans le royaume, et n’y [en] ayant point eu depuis. À ce titre furent attachés de grands honneurs et la charge héréditaire de grand maître de la maison du roi. Mais, en 1662, le roi don Alphonse, gouverné par Louis Vasconcellos Sousa, comte de Castelmelhor, se retira à Alcantara au mois d’avril, d’où il manda à la reine sa mère qu’il vouloit gouverner par lui-même et relégua en même temps le duc de Cadaval. La reine se retira dans un couvent près de Lisbonne, et y mourut en février 1666. En juin suivant, ce roi épousa la sœur de la mère du premier roi de Sardaigne, fille du duc de Nemours et d’une fille de César, duc de Vendôme, qui, lasse de ses folies et de la cruauté qu’il faisoit paroître, forma un parti, l’accusa de faiblesse d’esprit et d’impuissance, se fit juridiquement démarier (24 mars 1668), l’y fit consentir et abdiquer, et la même année, le 2 avril, c’est-à-dire dix jours après la cassation de son mariage, elle rappela le duc de Cadaval, qui fut premier plénipotentiaire pour la paix avec l’Espagne, en 1667 et 1668, et ayant pratiqué avec la duchesse de Savoie, sa sœur, le mariage de sa fille unique avec le duc de Savoie, son fils, depuis premier roi de Sardaigne, pour être roi de Portugal après Pierre, ce fut le duc de Cadaval qui l’alla chercher à Nice avec la flotte qu’il commandoit pour l’amener en Portugal, où ce prince ne voulut jamais se laisser conduire ni achever ce mariage. C’étoit en 1680.

M. de Cadaval se retira de la cour bientôt après la mort de la reine et céda son titre et ses emplois à son fils aîné, qui mourut jeune, en 1700, sans enfants d’une bâtarde du roi don Pierre. Son frère lui succéda. Le père, qui survécut son aîné, avoit été marié trois fois : la première sans enfants, la deuxième à une Lorraine, fille et sœur des princes d’Harcourt, la troisième à une fille de M. le Grand. De la deuxième il n’eut qu’une fille, et de la troisième, ses autres enfants Nuño Alvarez, duc de Cadaval, par la mort de son aîné, né en décembre 1679, a joint à ses autres emplois héréditaires ceux de conseiller d’État, de majordome-major de la reine, de président du desembargo[4] du palais, et de mestre de camp du palais et de l’Estrémadure. Il épousa la veuve de son frère, et, l’ayant perdue, s’est remarié, en 1738, à une fille du prince de Lambesc, c’est-à-dire du fils du frère de sa mère. Il y a en Portugal plusieurs branches masculinement et légitimement sorties des ducs de Bragance, qui n’ont aucune distinction particulière.

Achevons tout d’un temps les branches de Portugal établies en Espagne.

Jean II, roi de Portugal, étoit arrière-petit-fils du roi Jean Ier, qui, comme on l’a vu, étoit bâtard du roi Pierre Ier, qui ne laissa point d’enfants mâles ni légitimes, et ce bâtard fut élu roi par les états généraux de Portugal à Coïmbre. Jean II étoit donc petit-fils du roi Édouard, duquel Alphonse, tige de la maison de Bragance, étoit bâtard, tellement que ce roi Jean II étoit cousin issu de germain par bâtardise de Ferdinand II, duc de Bragance, frère de don Alvarez, duquel sont sorties les branches de Cadaval et Veragua, et père de Denis, comte de Lémos son puîné, de qui la branche de Lémos est sortie, et ce même Ferdinand, duc de Bragance, étoit bisaïeul de Jean Ier, duc de Bragance, duquel, par Édouard son puîné, la branche d’Oropesa est venue ; lequel Jean Ier, duc de Bragance, fut grand-père de l’autre Jean, duc de Bragance, que la révolution de Portugal mit sur le trône à la fin de 1640.

Ce Jean II, roi de Portugal, ne laissa qu’un bâtard nommé Georges. La couronne passa à Emmanuel, frère du cardinal Henri, qui succéda au roi don Sébastien, tué, sans enfants, en Afrique, duquel Emmanuel étoit bisaïeul ; après la mort duquel Philippe II, roi d’Espagne, s’empara du Portugal.

Emmanuel et ce cardinal étoient fils du duc de Viseu, frère d’Alphonse V, roi de Portugal, père du roi Jean II.

Georges, bâtard de ce roi Jean II, fut fait duc de Coïmbre par le roi Emmanuel pour sa vie, et pour sa postérité seigneur d’Aveiro, Torres-Nuevas et Montemor en 1500. Il épousa une fille d’Alvarez, tige des branches de Cadaval et Veragua, et prit pour sa postérité le nom d’Alencastro, c’est-à-dire de Lancastre, en mémoire de la reine Ph. de Lancastre, femme du roi Jean Ier de Portugal, grand-père et grand’mère du roi Jean II, dont il étoit bâtard.

Jean d’Alencastro, fils du bâtard Georges, fut fait duc d’Aveiro par le même roi don Emmanuel en 1530. Son fils ne laissa qu’une fille qui épousa Alvarez, son cousin germain, fils du frère de son père. De ce mariage plusieurs enfants, l’aîné desquels continua la suite des ducs d’Aveiro, et du puîné vinrent les ducs d’Abrantès. L’aîné des deux ne laissa qu’un fils et une fille. Le fils mourut sans enfants en 1665, à trente-huit ans, s’étant jeté tout jeune dans le parti d’Espagne, et y passa, en 1661, sous prétexte d’y demander le duché de Maqueda de l’héritage de sa mère. Il fut fait général de la flotte et grand d’Espagne. Sa sœur unique hérita de sa grandesse et du duché d’Aveiro, confisqué en Portugal, avec les autres biens qui y étoient, et de Maqueda et des biens situés en Espagne. Elle eut après ordre de sortir de Portugal, vint en Espagne où elle épousa Emmanuel-Ponce de Léon, duc d’Arcos, grand d’Espagne. Elle plaida contre le prince Pierre, régent et depuis roi de Portugal, et contre le duc d’Abrantès pour les biens qui lui furent adjugés en 1679, à condition qu’elle irait demeurer en Portugal.

Elle n’en tint pas grand compte et demeura veuve en 1693. C’étoit une personne très vertueuse, mais très haute, et fort rare pour son esprit et son érudition. Elle savoit parfaitement l’histoire sacrée et profane, le latin, le grec, l’hébreu et presque toutes les langues vivantes. Sa maison à Madrid étoit le rendez-vous journalier de tout ce qu’il y avoit de plus considérable en esprit, en savoir et, en naissance, et c’étoit un tribunal qui usurpoit une grande autorité, et avec lequel la cour, les ministres et les ministres étrangers même qui s’y rendoient assidus, se ménageoient soigneusement. M. d’Harcourt eut grande attention à être bien avec elle, et le roi d’Espagne la distingua fort en arrivant. Elle étoit mère des ducs d’Arcos et de Baños, tous deux grands d’Espagne, dont j’aurai cette année même occasion de parler, et du voyage qu’ils firent en France. Ainsi la branche aînée d’Alencastro des ducs d’Aveiro s’éteignit dans les Ponce de Léon, ducs d’Arcos.

Alphonse, puîné d’Alvarez, duc d’Aveiro fils du bâtard Georges, eut de grands emplois et fut fait duc d’Abrantès et grand d’Espagne par Philippe IV. Il se fit prêtre après la mort de sa femme, et il mourut en 1654. C’est le père du duc d’Abrantès qu’on a vu ci-devant, qui apprit si cruellement et si plaisamment à l’ambassadeur, de l’empereur la disposition du testament de Charles II qu’on venoit d’ouvrir. C’est lui aussi qui perdit contre la duchesse d’Arcos, dont je viens de parler, ses prétentions sur les duchés d’Aveiro et de Torres-Nuevas.

Il vécut jusqu’en 1720, fort considéré et ménagé par les ministres. Il avoit infiniment d’esprit, des saillies plaisantes, d’adresse et surtout de hardiesse et de hauteur, et se sut maintenir jusqu’à la fin dans la privance et dans l’amitié du roi. Il mourut à quatre-vingt-trois ans, et avoit épousé Jeanne de Noroña, fille du premier duc de Liñarès, grand d’Espagne, dont elle eut la succession et la grandesse. Il en eut deux fils et plusieurs filles, et laissa un bâtard. Le fils [aîné] fut duc de Liñarès et grand d’Espagne par la mort de sa mère, et mourut vice-roi du Mexique du vivant de son père. Il fit un tour en France, où je le vis à la cour, avant d’aller au Mexique. Il ne laissa point d’enfants de Léonore de Silva, que j’ai vue à Bayonne camarera-mayor de la reine, veuve de Charles II. Le frère cadet de ce duc de Liñarès étoit évêque lorsqu’il mourut. Il recueillit la grandesse, et, après la mort de son père, prit le nom de duc d’Abrantès et plus du tout celui d’évêque de Cuença, quoiqu’il le fût. J’aurai dans les suites occasion de parler de lui. Quelques années après la mort du père, son bâtard, par le crédit de sa famille, fut duc de Liñarès et grand d’Espagne. Par ce détail on voit que ces branches de Bragance ont toutes grandement figuré en Espagne, mais qu’elles y sont maintenant toutes éteintes.

Après avoir parlé du comte d’Oropesa, président du conseil de Castille, de son exil et à son occasion des quatre branches de la maison de Portugal, établies et finies en Espagne, et de celle de Cadaval, qui a pullulé en Portugal, il faut dire un mot du conseil de Castille et de celui qui en est chef.

L’Espagne est partagée tout entière entre ce conseil, de qui dépend tout ce qui est joint à la couronne de Castille, et le conseil d’Aragon, de qui dépend tout ce qui est joint à la couronne d’Aragon. Ce dernier avoit un bien plus grand pouvoir que celui de Castille, et son chef, qui portoit le titre de grand justicier, et par corruption celui simplement de Justice [ Justiza ], avoit une morgue et une autorité qui balançoit celle du roi. Il se tenoit à Saragosse, où le roi fut, peu après son arrivée à Madrid, recevoir les hommages de l’Aragon et prêter le serment accoutumé d’en maintenir les immenses privilèges, après quoi le justicier lui prête serment au nom du royaume ; en le prêtant il débute par ces mots : Nous qui valons autant que vous, puis le serment fondé sur celui que le roi vient de prêter et qu’il y sera fidèle, et finit par ceux-ci : sinon, non. Tellement qu’il ne laisse pals ignorer par les paroles mêmes du serment qu’il n’est que conditionnel. Je n’en dirai pas davantage parce que la révolte de l’Aragon et de la Catalogne en faveur de l’archiduc engagea Philippe V à la fin de la guerre d’abroger pour jamais tous les privilèges de l’Aragon et de la Catalogne qu’il a presque réduits à la condition de province de Castille.

Le conseil de Castille se tient à Madrid. Il est composé d’une vingtaine au plus de conseillers et d’un assez grand nombre de subalternes. Il n’y a qu’un seul président qui y doit être fort assidu et qui, pour le courant, lorsqu’il manque par maladie ou par quelque autre événement, est suppléé par le doyen, mais uniquement pour l’intérieur du conseil. Je n’en puis donner une idée plus approchante de ce qu’il est, suivant les nôtres, que d’un tribunal qui rassemble en lui seul le ressort, la connoissance et la juridiction qui sont ici partagées entre tous les parlements et les chambres des comptes du royaume ; ces derniers pour les mouvances[5], le grand conseil, et le conseil privé[6], c’est-à-dire celui où le chancelier de France préside aux conseillers d’État et aux maîtres des requêtes. C’est là où toutes les affaires domaniales et, particulières sont portées en dernier ressort, où les érections et les grandesses sont enregistrées et où les édits et les déclarations sont publiés, les traités de paix, les dons, les grâces, en un mot où passe tout ce qui est public, et on juge tout ce qui est litigieux. Tout s’y rapporte, rien ne s’y plaide ; avec tout ce pouvoir, ce conseil ne rend que des sentences. Il vient une fois la semaine dans une pièce tout au bout en entrant dans l’appartement du roi à jour et heure fixée le matin. Il est en corps, et il est reçu et conduit au bas de l’escalier du palais par le majordome de semaine ; dans cette pièce le fauteuil du roi est sous un dais sur une estrade et un tapis.

Vis-à-vis et aux deux côtés trois bancs de bois nu où se place le conseil. Le président a la première place à droite le plus près du roi, et à côté du président celui qui ce jour-là est chargé de rapporter les sentences de la semaine quoique rendues au conseil au rapport de différents conseillers. Ce rapporteur est nommé pour chaque affaire par le président, comme ici dans nos tribunaux, qui nomme aussi, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour rapporter les sentences de la semaine au roi.

Le conseil placé, le roi arrive : sa cour et son capitaine des gardes même s’arrêtent à la porte en dehors de cette pièce. Dès que le roi y entre, tout le conseil se met à genoux, chacun devant sa place. Le roi s’assied dans son fauteuil et se couvre, et tout de suite ordonne au conseil de se lever, de s’asseoir et de se couvrir. Alors la porte se ferme, et le roi demeure seul avec ce conseil dont le président n’est distingué en rien pour cette cérémonie. Les sentences de la semaine sont là rapportées : le nom des parties, leurs prétentions, leurs raisons respectives et principales, et les motifs du jugement. Tout cela le plus courtement qu’il se peut, mais sans rien oublier d’important. Tout se rapporte de suite, après quoi le président et le rapporteur présentent au roi chaque sentence l’une après l’autre qui la signe avec un parafe pour avoir plus tôt fait, et de ce moment ces sentences deviennent des arrêts. Si le roi trouve quelque chose à redire à quelque sentence, et que l’explication qu’on lui en donne ne le satisfasse pas, il la laisse à un nouvel examen ou il la garde par-devers lui. Tout étant fini, et cela dure une heure et souvent davantage, le roi se lève, le conseil se met à genoux jusqu’à ce qu’il ait passé la porte, et s’en va comme il est venu, excepté le président seul, qui, au lieu de se mettre à genoux, suit le roi qui trouve sa cour dans une pièce voisine, y en ayant un vide entre-deux, et avec ce cortège passe une partie de son appartement ; dans une des pièces vers la moitié, il trouve un fauteuil, une table à côté, et vis-à-vis du fauteuil un tabouret. Là le roi s’arrête, sa cour continue de passer, puis les portes d’entrée et de sortie se ferment, et le roi dans son fauteuil reste seul avec le président assis sur ce tabouret ; là il revoit les sentences qu’il a retenues et les signe si bon lui semble, ou il les garde pour les faire examiner par qui il lui plaît, et le président lui rend un compte sommaire du grand détail public et particulier dont il est chargé. Cela dure moins d’une heure. Le roi ouvre luimême la porte pour retrouver sa cour qui l’attend et s’en aller chez lui, et le président retourne par l’autre par où il est entré, trouve un majordome qui l’accompagne à son carrosse et s’en va chez lui. Ces sentences retenues, ceux à qui le roi les renvoie lui en rendent compte avec leur avis. Il les envoie au président de Castille, et finalement l’arrêt se rend comme le roi le veut.

On voit par la qu’il est parfaitement absolu en toute affaire publique et particulière, et que les rois d’Espagne ont retenu l’effet, comme nos rois le droit, d’être les seuls juges de leurs sujets et de leur royaume. Ce n’est pas qu’il n’arrive bien aussi que le conseil de Castille, ou en corps ou le président seul, ne fasse des remontrances au roi sur des affaires ou publiques ou particulières auxquelles il se rend, mais s’il persiste, tout passe à l’instant sans passions ni toutes les difficultés qu’on voit souvent en France.

Le corrégidor de Madrid et ceux de toutes les villes rendent un compte immédiat de toute leur administration au président de Castille, et reçoivent et exécutent ses ordres sur tout ce qui la regarde, comme eux-mêmes font à l’égard des régidors et des alcades des moindres villes et autres lieux de leur ressort ; l’idée d’un corrégidor de Madrid suivant les nôtres, et à proportion de ceux des autres grandes villes non fortifiées, c’est tout à la fois l’intendant, le commandant, le lieutenant civil, criminel et de police, et le maire ou prévôt des marchands[7]. Les gouverneurs des provinces d’Espagne n’ont guère que l’autorité des armes, et s’ils se mêlent d’autre chose ce n’est pas sans démêlé ni sans subordination du président et du conseil de Castille.

On voit par ce court détail quel personnage c’est dans la monarchie. Aussi en est-il le premier, le plus accrédité et le plus puissant, tandis qu’il exerce cette grande charge, et dès que la personne du roi n’est pas dans Madrid il y a seul la même autorité que lui, sans exception aucune. Son rang aussi répond à un si vaste pouvoir. Il ne rend jamais aucune visite à qui que ce soit, et ne donne chez lui la main à personne. Les grands d’Espagne qui ont affaire à lui tous les jours essuient cette hauteur, et ne sont ni reçus ni ’conduits : la vérité est qu’ils le font avertir, et qu’ils entrent et sortent par un degré dérobé. Les cardinaux et les ambassadeurs de têtes couronnées n’ont pas plus de privilège. Tout ce qu’ils ont, c’est qu’ils envoient lui demander audience. Il répond toujours qu’il est indisposé, mais que cela ne l’empêchera pas de les recevoir tel jour et à telle heure. Ils s’y rendent, sont reçus et conduits par ses domestiques et ses gentilshommes, et le trouvent au lit, quelque bien qu’il se porte. Quand il sort (et ce ne peut être que pour aller chez le roi, à quelques dévotions, mais dans une tribune séparée, ou prendre l’air), cardinaux, ambassadeurs, grands d’Espagne, dames, en un mot tout ce qui le rencontre par les rues, arrête tout court précisément comme on fait ici pour le roi et pour les enfants de France ; mais assez souvent il a la politesse de tirer à demi ses rideaux, et alors cela veut dire que, quoiqu’en livrées et ses armes à son carrosse, il veut bien n’être pas connu. On n’arrête point et on passe son chemin. S’il va chez le roi, comme il arrive assez souvent, hors du jour ordinaire du conseil de Castille, ce n’est jamais que par audience. Le majordome de semaine le reçoit et le conduit au carrosse. Dès qu’il paroît on lui présente auprès de la porte du cabinet, où toute la cour attend, un des trois tabourets qui sont les trois seuls siégea de tout ce vaste appartement, par grandeur, qui d’ailleurs est superbement meublé. Le sien, qui est pareil aux deux autres, est toujours caché et ne se tiré que pour lui ; les deux autres sont toujours en évidence, l’un pour je majordome-major, l’autre pour le sommelier du corps ou grand chambellan. En leur absence, le gentilhomme de la chambre de jour s’assoit sur l’un, et quelque vieux grand d’Espagne sur l’autre, mais il faut que ce soit un homme incommodé et qui ait passé par les premiers emplois. Nul autre, ni grand d’Espagne ni vieux, n’oseroit le faire.

J’ai pourtant vu les trois sièges remplis et en apporter un quatrième au prince de Santo-Burno Caraccioli, et une autre fois au marquis de Bedmar, tous deux alors grands d’Espagne, tous deux conseillers d’État, et tous deux avant été dans les premiers emplois, et le dernier y étant encore. C’étoit pendant mon ambassade en Espagne, mais je ne l’ai vu faire que pour ces deux-là dont le premier ne se pouvoit soutenir sur ses jambes percluses de goutte, et l’autre fort goutteux aussi.

Le président du conseil de Castille ne peut être qu’un grand d’Espagne, et ne peut être destitué que pour crime qui emporte peine de mort. Mais contre une telle puissance on a le même remède dont on se sert en France contre le chancelier : on exile le président de Castille à volonté et sans être obligé de dire pourquoi, et on crée un gouverneur du conseil de Castille, qui on veut, pourvu qu’il ne soit pas grand d’Espagne. Ce gouverneur a toutes les fonctions, l’autorité et le rang entier du président et le supplée en tout et partout. Mais cette grande place, bien supérieure à notre garde des sceaux, a le même revers à craindre et pis encore que lui ; car il peut être destitué à volonté et sans dire pourquoi, même sans l’exiler ; il perd tout son crédit et toute sa puissance, il n’est et ne peut plus rien, et toutefois il conserve son rang en entier pendant sa vie, qui n’est bon qu’à l’empoisonner ; puisqu’il ne peut faire aucune visite, et à le réduire en solitude, parce que personne n’a plus d’affaire à lui, et ne prend la peine de l’aller voir pour n’en recevoir ni réception, ni la main, ni conduite. Plusieurs en sont morts d’ennui. Lorsque le président de Castille vient à mourir, il est au choix du roi de faire un autre président ou un gouverneur. Depuis la mort du comte d’Oropesa le roi d’Espagne n’a mis que des gouverneurs ; il en est de même des autres conseils dont le président ne peut être ôté, et doit toujours être grand, au lieu duquel on peut mettre un gouverneur ; mais comme ces présidents n’ont de rang que celui de grands ; parce qu’ils le sont, et que leur autorité n’est rien quoique les places en soient fort belles, très rarement y met-on des gouverneurs.

On appelle en Espagne conseillers d’État précisément ce que nous connoissons ici sous le nom de ministres d’État, et c’est là le but auquel les plus grands seigneurs, les plus distingués, et qui ont passé par les plus grands emplois, tendent de toutes leurs brigues. Ils ont l’Excellence, et passent immédiatement après les grands quand ils ne le sont point. Il y en a fort peu ; ils ont une seule distinction que les grands n’ont pas, qui est de pouvoir, comme les grandes dames, aller par la ville en chaise à porteurs entourés de leur livrée à pied, suivis de leur carrosse avec leurs gentilshommes dedans, et de monter en chaise le degré du palais jusqu’à la porte de la première pièce extérieurement. Je ne m’étends point sur le conseil d’État, parce qu’il tomba fort peu après l’arrivée du roi, et qu’il est demeuré depuis en désuétude. Il a fait rarement des conseillers d’État, mais toujours sans fonctions.

Je parlerai avec la même sobriété du secrétaire des dépêches universelles par la même raison. Ubilla a été le dernier, et ne le demeura pas longtemps.

C’étoit presque nos quatre secrétaires d’État ensemble pour le crédit et les fonctions[8], mais non pas pour le reste. Il étoit demeuré pour l’extérieur comme nos secrétaires d’État d’autrefois et comme eux venu par les emplois de commis dans les bureaux, ce qui peut faire juger de leur naissance et de leur état. Au conseil d’État, ils étoient au bas bout de la table auprès de leur écritoire, rapportant les affaires, lisant les dépêches, écrivant ce qui leur était dicté, sans opiner et toujours à genoux sur un petit carreau qui leur fut accordé à la fin, à cause de la longueur des conseils, et tête à tête avec le roi de même. Ils étoient fort craints et considérés, mais ils n’alloient point avec la noblesse même ordinaire. De six qu’ils sont des débris de celui des dépêches universelles, j’en ai vu deux, celui qui travailloit toujours avec le roi et celui de la guerre qui n’y travailloit guère, et jamais ne le suivoit en aucun voyage hors Madrid, qui tâchoient de se mettre sur le pied de nos secrétaires d’État d’aujourd’hui, surtout le premier, qui étoit Grimaldo, quoique venu des bureaux comme les autres, et Castellar, qui est mort ici depuis ambassadeur, frère de Patino, alors premier ministre.

Passons maintenant à la cour, et voyons-en les principaux emplois et même quelques médiocres, pour l’intelligence de ce qui suivra et pour ne plus interrompre un récit plus intéressant. Il y en a trois qui répondent ici au grand maître, au grand chambellan et au grand écuyer, qu’on appelle tout court les trois charges, parce qu’elles sont à peu près égales entre elles, et sans proportion avec toutes les autres. Ce sont toujours trois grands, à qui elles donnent une grande distinction sur tous les autres et une considération principale par toute l’Espagne. Il est pourtant arrivé, quoique extrêmement rarement, que quelqu’une de ces charges, tantôt l’une, tantôt l’autre, ont été possédées par de très grands seigneurs qui n’étoient pas grands, mais favoris ou fort distingués, et qui sont bientôt devenus grands d’Espagne. Expliquonsles pour les faire connoître.

Le majordome-major du roi est notre grand maître de France dans toute l’étendue, qu’il avoit autrefois. Tous les palais du roi, tous les meubles, toutes les provisions, de quelque espèce qu’elles soient, la bouche et toutes les tables, la réception, la conduite et le traitement des ambassadeurs et des autres personnes distinguées à qui le roi en fait, l’ordre, l’ordonnance, la disposition de toutes les fêtes que le roi donne, de tous les spectacles, de tous les festins et rafraîchissements, la distribution des places, l’autorité sur les acteurs de récit, de machines, de musiques, les mascarades publiques et particulières du palais, l’autorité, la disposition, les places de toutes les cérémonies, la disposition de tous les logements pendant les voyages et de toutes les voitures de la cour, l’autorité sur les médecins, chirurgiens et apothicaires du roi, qui ne peuvent consulter ni donner aucun remède au roi que de son approbation et en sa présence, tout cela est de la charge du majordome-major qui a sous lui quatre majordomes, tous quatre de la première qualité, qui de là passent souvent aux premières charges et arrivent à la grandesse, mais ne peuvent être grands tandis qu’ils sont majordomes. Ils font le détail chacun par semaine de tout ce que je viens de remarquer, sous les ordres du majordome-major qui fait et arrête les comptes des fournitures avec tous quatre et les gens qui ont fourni qui sont payés sur ses ordonnances. Le majordome de semaine ne sort presque point du palais, et tous quatre rendent compte de tout au majordome-major, et ne peuvent s’absenter qu’avec sa permission. Ils ont des maîtres d’hôtel et toutes sortes d’autres officiers sous eux.

Le majordome-major a toutes les entrées chez le roi à toutes les heures. Grand d’Espagne ou non, comme il est quelquefois arrivé, quoique fort rarement, il est grand par sa charge, et le premier d’entre les grands partout où ils se trouvent. À la chapelle il a un siège ployant à la tête de leur banc, qui demeure vide quand il n’y vient pas ; et je l’ai vu arriver. Si les grands ont pour leur dignité quelque assemblée à faire, c’est chez lui, et quelque représentation à porter au roi, c’est par lui. Au bal et à la comédie nul homme ne s’assied, non pas même les danseurs, excepté le majordomemajor qui est assis sur un ployant à la droite du fauteuil du roi, un demi-pied au plus en arrière, mais joignant sa chaise. Je l’ai vu ainsi à l’un et à l’autre, et couvert si le roi se couvre. Aux audiences qui se donnent sur le trône aux ambassadeurs des princes hors l’Europe, le roi est assis dans un fauteuil sur une estrade de plusieurs degrés couverte d’un tapis avec un dais par-dessus.

On met un ployant à la droite du fauteuil du roi en même plain-pied sur l’estrade et en même ligne, mais hors du dais. Le roi monte sur l’estrade seul avec le majordome-major qui s’assoit sur ce ployant en même temps que le roi se place dans son fauteuil, et il se couvre en même temps que lui. Tous les grands couverts et tous autres découverts sont au bas des marches et debout, et l’ambassadeur aussi, et en tous actes de cérémonies, il est joignant le roi à sa droite. Il ne va pourtant jamais dans les carrosses du roi, parce que c’est au grand écuyer à y prendre la première place, ni dans ceux de la reine pour même raison, ni aux audiences chez la reine où son majordome-major prendroit aussi la première place. Comme celui du roi l’a sans difficulté partout ailleurs, il s’abstient toujours des trois seuls endroits où il ne l’auroit pas.

Il ne prête serment entre les mains de personne ; les quatre majordomes, l’introducteur des ambassadeurs, tous les officiers qui sont sous eux (et il y en a un grand nombre), et toute la médecine, chirurgie et apothicairerie du roi, prêtent serment entre ses mains. Outre ceux-là qui sont sous sa charge, il reçoit de même le serment du grand chambellan ou sommelier du corps, du grand écuyer et du patriarche des Indes. Les chefs et les membres des conseils et des tribunaux, et les secrétaires d’État, le prêtent entre les mains du président ou du gouverneur du conseil de Castille, et le roi n’en reçoit aucun lui-même, ce qui fait que le majordome-major n’en prête point. Pour en revenir à nos idées, on voit que cette charge est en beaucoup plus grand ce qu’étoit autrefois le grand maître de la maison du roi[9], qui depuis les Guise n’ont plus rien à la bouche[10], dont le premier maître d’hôtel est maître indépendant, et qu’il n’a plus que le serment de cette charge, de celle de grand maréchal des logis, de grand maître des cérémonies et d’introducteur des ambassadeurs, sans avoir conservé rien du tout dans l’exercice de ces charges, qui avec tout leur détail sont entièrement subordonnées, et en tout dépendantes en Espagne du majordome-major, et toutes exercées sous lui par le majordome de semaine. Le majordome-major les réprimande très bien, et change ce qu’ils ont fait quand il le juge à propos.

Le grand chambellan ou sommelier du corps est en tout et partout à la fois ce que sont ici le grand chambellan, les quatre premiers gentilshommes de la chambre[11], le grand maître[12] et les deux maîtres de la garde-robe réunis en une seule charge. Les mêmes fonctions, le même commandement, le même détail, et ordonnateur des mêmes dépenses. Il a sous lui un nombre indéfini de gentilshommes de la chambre, tant qu’il plaît au roi d’en faire, qui ont son service en son absence, et qui sont grands d’Espagne presque tous et la plupart aussi grands ou plus grands seigneurs que lui. Car c’est le but de tous les seigneurs de la cour. La différence est que le sommelier couche au palais, et qu’il entre chez le roi comme le majordome-major, toutes heures, au lieu que le gentilhomme de la chambre de jour, qui a tout son service et tout son commandement dans l’appartement du roi et sur tous les officiers de sa chambre et de sa garde-robe, ne peut entrer qu’aux temps des fonctions et se retire dès que le service est fait. Ces gentilshommes de la chambre prêtent serment entre les mains du sommelier, et lui sont tellement subordonnés qu’ils ne peuvent s’absenter sans sa permission ni rien faire dans leurs charges sans ses ordres. Ils sont obligés de lui rendre compte de tout en son absence, et de l’envoyer avertir quand il le leur a dit, ou sans cela dès qu’il arrive quelque chose d’extraordinaire, s’il trouve quelque chose qu’ils aient mal fait ou mauvais, il le change ou les réprimande très bien sans qu’ils aient un mot à dire que se taire avec respect, quels qu’ils soient, et lui obéir. Il a sous lui, pour le détail des habits, un officier qui tient plus du valet que du noble, mais qui est pourtant considéré plus que les premiers valets de garde-robe d’ici.

Le grand écuyer est là comme ici le même, avec deux grandes différences : l’une, que dès que le roi est dehors, il a toutes les fonctions du sommelier, même en sa présence. Il le sert s’il mange dans son carrosse ou sur l’herbe, et s’il a besoin d’un surtout ou de quelque autre chose, il le lui présente ; et si à la chasse, à la promenade, en chemin, quelque seigneur ait à être présenté au roi, c’est le grand écuyer et non le sommelier qui le présente. La deuxième, est qu’il a un premier écuyer et point de petite écurie, le premier écuyer fait sous lui, et dans une dépendance entière et journalière, le détail de l’écurie, et s’il se trouve présent quand le grand écuyer monte à cheval, c’est lui qui l’y met, et toujours un écuyer du roi qui lui tient l’étrier à monter et à descendre. Le premier écuyer le conduit à pied, la main au mors du cheval sur lequel il est monté, depuis l’écurie jusqu’au palais tout du long de la place, et lorsqu’en suivant le roi, il monte dans le carrosse qui le précède ou qu’il en descend, c’est au premier écuyer à ouvrir et à fermer la portière, comme le grand écuyer ouvre et ferme celle du roi. Dans ce carrosse du grand écuyer, il n’y entre que les trois charges principales du roi, les deux de la reine, et le capitaine des gardes en quartier. Quelquefois, par un hasard extrêmement rare, il y entrera quelque vieux grand d’Espagne, mais fort distingué et fort considérable.

Excepté la charge de premier écuyer, le grand écuyer dispose de toute l’écurie du roi, chevaux, mules, voitures de toute espèce, valets, officiers, écuyers, livrées, fournitures, et est seul ordonnateur de toutes ces dépenses.

Il est en même temps le chef de toutes les chasses avec la même autorité et dispensation que de l’écurie. Les meutes et les chasses à courre sont inconnues en Espagne par la chaleur, l’aridité et la rudesse du pays ; mais tirer, voler, et des battues aux grandes bêtes, de mille et quinze cents paysans dont le grand écuyer ordonne, sont les chasses ordinaires, et la dernière celle du roi Philippe V de presque tous les jours. Avec cela il y quatre ou cinq petites maisons de chasse, la vaste capitainerie de l’Escurial et quelques autres moindres attachées à la charge du grand écuyer. C’est le seul seigneur sans exception qui aille dans Madrid à six mules ou à six chevaux, et à huit s’il veut, avec un postillon, parce que c’est un carrosse et un attelage du roi. S’il mène quelqu’un avec lui, qui que ce pût être, il n’est pas permis au grand écuyer de le faire monter devant lui ni de lui donner la droite, et cela n’en retient personne ni ne fait aucune difficulté pour aller avec lui faire des visites ou à la promenade. Le duc del Arco, dont j’aurai lieu de parler ; qui l’étoit pendant mon ambassade, fut le parrain de mon second fils pour sa couverture de grand d’Espagne. Il vint donc le prendre en grande cérémonie pour le mener au palais, mais par politesse, et pour lui pouvoir donner la place et la main, il vint avec son carrosse et ses livrées à lui, et rien de l’écurie. Il tient une table où, comme partout ailleurs, il est servi par les pages du roi, qui font à son égard et toujours tout ce que feroient les siens.

Chez lui encore ils servent tous ceux qui mangent à sa table comme s’ils étoient à eux, mais aussi ceux qui servirent hier se mettent aujourd’hui à table, et mangent de droit avec le grand écuyer et avec tous ceux qui mangent chez lui, et ainsi de suite tous les jours. Le premier écuyer tient la petite table quand il y en a une, et fait les honneurs chez le grand écuyer. En son absence il a toutes ses fonctions, mais il n’ôte en dehors le service qu’aux gentilshommes de la chambre et non au sommelier ; il ne va point à six chevaux ou mules par Madrid, ne monte point à la suite du roi dans le carrosse marqué pour le grand écuyer, et n’est point servi par les pages du roi qu’à table seulement chez le grand écuyer comme tous ceux qui y mangent. Il suit le roi dans une voiture à part ou à cheval.

Le capitaine des hallebardiers ne peut être mieux comparé lui et sa compagnie en tout et pour tout qu’aux Cent-Suisses de la garde du roi[13] et à leur capitaine ; c’est une ancienne garde des rois d’Espagne.

Je parlerai en son temps des capitaines des gardes du corps que Philippe V a établis, et qui avec leurs compagnies étoient avant lui inconnus en Espagne, ainsi que des deux colonels de ses régiments des gardes qui sont aussi de son établissement.

Le patriarche des Indes n’a pas seulement la plus légère idée qui ait la moindre conformité à ce grand titre. Il ne peut rien aux Indes, il n’en touche rien, il n’en prétend même rien, il y est inconnu. C’est un évêque sacré in partibus, dont la fonction est d’être toujours à la cour pour y suppléer à l’absence de l’archevêque de Saint-Jacques de Compostelle qui n’y paroît jamais, non plus que tous les autres évêques d’Espagne qui résident continuellement. Celui-là est grand aumônier né par son siège, et cette place de grand aumônier enferme tout ce que nous connoissons ici sous les noms de grand aumônier[14], premier aumônier, maître de la chapelle ; et maître de l’oratoire. Ce prélat devient presque toujours cardinal, s’il ne l’est déjà quand on lui donne la charge. Si par un hasard qui est arrivé quelquefois, l’archevêque de Compostelle venoit à la cour, il effaceroit le patriarche des Indes, qui, même cardinal, ne seroit plus rien en sa présence.

Comme il n’y vient jamais, le patriarche dispose de tout ce qui est de la chapelle, et les sommeliers de cortine, qui sont les aumôniers du roi, et fort souvent gens de la première qualité, sont sous lui et dans son absolue dépendance. Il y a en Espagne la même dispute qu’ici sur l’indépendance de la chapelle du roi du diocésain, qui empêche l’archevêque de Tolède de se trouver à la chapelle, où il ne veut pas aller sans y faire porter sa croix que le patriarche des Indes n’y veut pas souffrir ; et sur les autres prétentions d’exemption, ils se chamaillent toujours, et, chacun en tire à soi quelque chose.

La reine d’Espagne, outre ses dames, a aussi deux grands officiers, son majordome-major et son grand écuyer ; mais elle n’a point de chapelle, de chancelier, ni les autres officiers qu’ont ici nos reines. Son majordome-major a dans la maison de la reine toutes les mêmes choses que celui du roi a chez lui, et trois majordomes sous ses ordres, mais ceux-là sont d’une condition et d’une considération fort inférieure à ceux du roi qui ont les détails des fêtes, des spectacles, des cérémonies de toutes les sortes ; et des logements, tandis que ceux de la reine sont bornés aux détails intérieurs de sa maison sous son majordome-major. Celui-ci reçoit leur serment, ceux des autres officiers inférieurs qui sont sous sa charge et ceux encore du grand écuyer de la reine et de la camarera-mayor, et comme celui du roi n’en prête point. Il partage en premier avec la camarera-mayor le commandement chez la reine, même aux officiers extérieurs de sa chambre. Les meubles se font et se tendent par ses ordres, et, hors les habits et l’écurie, il est ordonnateur de toutes les dépenses qui se font chez elle. Il est placé derrière elle partout, à la droite de la camarera-mayor, et à certains services comme de présenter à la reine ses gants, son éventail, son manchon, sa mantille, quand la camarera-mayor n’y est pas, et lui met même sa mantille en présence de ses autres dames. Il ne laisse pas d’être fort considéré, quoiqu’il n’ait rien hors de chez la reine, et n’ait aucune distinction parmi les grands, comme à celui du roi seulement. Il prend aux audiences de la reine la première place au-dessus d’eux, comme fait celui du roi chez le roi à qui il ne la cède pas chez la reine, et ne se trouve jamais aux audiences chez le roi, comme celui du roi ne va jamais à celles de la reine ; mais il va parmi les grands à la chapelle et partout ailleurs avec eux. Il est au-dessus de la camarera-mayor, même dans l’appartement de la reine, y a plus d’autorité qu’elle, et entre chez la reine à toutes heures, même quand elle est au lit ou qu’elle se lève ou se couche. Cet emploi n’est que pour les grands ainsi que celui de grand écuyer de la reine qui a sous lui un premier écuyer, dont il reçoit le serment, et il est chez elle entièrement comme est le grand écuyer du roi chez lui, mais il n’ôte le service à personne au dehors, comme fait celui du roi, et ne va point à six chevaux ou à six mules dans Madrid, quoiqu’il se serve des équipages de la reine. Il y a un carrosse de la reine où il n’entre que lui et son majordome-major à sa suite, et très rarement quelquefois quelque grand d’Espagne très distingué à qui le grand écuyer en fera l’honnêteté. Il y prend, comme celui du roi, la première place.

La camarera-mayor rassemble les fonctions de notre surintendante, de notre dame d’honneur et de notre dame d’atours. C’est toujours une grande d’Espagne, veuve, et ordinairement vieille, et presque toujours de la première distinction. Elle loge au palais, elle présente les personnes de qualité à la reine, elle entre chez elle à toute heure, et elle partage le commandement de la chambre avec le majordome-major. Sa charge répond en tout à celle du sommelier du corps. Elle ordonne des habits et des dépenses personnelles de la reine, qu’elle ne doit jamais quitter, mais la suivre partout où elle va.

Elle entre presque toujours seule, mais de droit est la première dans le carrosse où est la reine quand le roi n’y est pas, et ce n’est que par grande faveur et distinction si, très rarement, quelque autre grande d’Espagne y est appelée. Les bas officiers de la chambre la servent en beaucoup de choses, même chez elle, et elle use de beaucoup de provisions de sa maison. Son appartement au palais est aussi meublé [que celui] de la reine. Le concert doit être entier entre elle et le majordome-major, et y est presque toujours, sans quoi il y auroit lieu à beaucoup de disputes et de prétentions l’un sur l’autre.

La reine, après la camarera-mayor, a deux sortes de dames au nom desquelles il seroit aisé de se méprendre lourdement selon nos idées. Les premières sont précisément nos dames du palais, mais qui ont un service ; les autres sont appelées señoras de honor, dames d’honneur. Les dames du palais, et qui en ont le non comme les nôtres, sont des femmes de grands d’Espagne, ou leurs belles-filles aînées, ou des héritières de grands et qui mariées feront leurs maris grands, et de plus choisies parmi tout ce qu’il y a de plus considérable. Les dames d’honneur sont des dames d’un étage très inférieur, et cette place ne convient pas aux personnes d’une qualité un peu distinguée. Les unes et les autres servent par semaine, suivent la reine partout, sont de garde à certains temps dans son appartement, et toutes également dans la même dépendance de la camarera-mayor, pour ne rien répéter, que les gentilshommes de la chambre sont du sommelier. En l’absence de la camarera-mayor, la plus ancienne dame du palais en semaine la supplée en tout. La camarera-mayor sert le roi et la reine quand ils mangent ensemble chez elle, ou la reine seule, quand le roi n’y vient point, et met un genou en terre pour leur donner à laver et à boire. Derrière elle sont les dames du palais de semaine, et derrière celles-ci les señoras d’honneur de semaine. Tout le service se fait par la camarera-mayor, et lui est présenté par les dames du palais, qui le reçoivent des señoras d’honneur ; celles-ci le vont prendre, à la porte, des femmes de chambre, à qui les officiers de la bouche le présentent, et cela tous les jours. La camarera-mayor est ordonnatrice de toute la dépense de la garde-robe de la reine.

Les femmes de chambre sont toutes personnes de condition, et au moins de bonne noblesse. Filles toutes, elles deviennent quelquefois señoras d’honneur en se mariant. Toutes logent au palais, ainsi que la première femme de chambre qu’on appelle l’azafata, laquelle est d’ordinaire la nourrice du roi ou de la reine, et par conséquent ordinairement très inférieure aux femmes de chambre, sur lesquelles elle a pourtant les mêmes distinctions de services et d’honneurs, et le même commandement que la camarera-mayor a sur les autres dames, à laquelle l’azafata et les autres femmes de chambre sont totalement subordonnées, et sous son autorité et commandement. Quand le roi et la reine vont en cérémonie à Notre-Dame d’Atocha, qui est une dévotion célèbre à une extrémité de Madrid, ou quelque autre part, marchent d’abord un ou deux carrosses remplis de gentilshommes de la chambre, celui du grand écuyer et du roi, celui où le roi et la reine sont seuls, celui du roi vide, celui du grand écuyer de la reine, la camarera-mayor seule dans le sien à elle environné de sa livrée à pied, et un écuyer à elle à cheval à sa portière droite, un ou deux carrosses de la reine remplis de dames du palais, magnifiques comme pour servir à la reine, un ou deux autres bien inférieurs, mais aussi de la reine, remplis des señoras de honor, un autre inférieur encore où est l’azafata seule, et deux autres pareils pour les femmes de chambre. Ce crayon suffira pour donner une idée des charges et du service de la cour d’Espagne, jusqu’à ce qu’il y ait lieu de parler du changement que Philippe V y a fait, et des grands et des cérémonies. J’ajouterai seulement qu’aucune charge n’est vénale dans toute l’Espagne, et que tous les appointements en sont fort petits comme ils étoient anciennement en France.

Le majordome-major du roi, qui a, plus du double de toutes les autres charges, n’a guère que vingt-cinq mille livres il y en a très peu à mille pistoles, et beaucoup fort au-dessous. Les deux majordomes-majors, les majordomes, et la camarera-mayor, tirent, outre leurs appointements, force commodités de leurs charges, ainsi que les deux grands écuyers et les deux premiers écuyers. Le capitaine des hallebardiers tire aussi quelque chose de la sienne au delà de ses appointements.

Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la chambre portent tous une grande clef, qui sort par le manche de la couture de la patte de leur poche droite ; le cercle de cette clef est ridiculement large et oblong. Il est doré, et est encore rattaché à la boutonnière du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur indifférente. Les valets intérieurs qui sont en très petit nombre, la portent de même, à la différence que ce qui paroît de leur clef n’est point doré. Cette clef ouvre toute s les portes des appartements du roi, de tous ses palais en Espagne. Si un d’eux vient à perdre sa clef, il est obligé d’en avertir le sommelier, qui sur-le-champ fait changer toutes les serrures et toutes les clefs aux dépens de celui qui a perdu la sienne, à qui il en coûte plus de dix mille écus. Cette clef se porte partout comme je viens de l’expliquer, et tous les jours, même hors d’Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux sortes : de véritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les gentilshommes de la chambre en exercice ; et des clefs qui n’en ont que la figure, qui n’ouvrent rien, et qui s’appellent des clefs caponnes, pour les gentilshommes sans exercice et qui n’ont que le titre et l’extérieur de cette distinction. Les plus grands seigneurs sont gentilshommes de la chambre de ces deux sortes, et s’il en vaque une place en exercice, elle est souvent donnée à un des gentilshommes de la chambre qui n’en a point, quelquefois aussi à un seigneur qui n’est pas gentilhomme de la chambre. Tous sont égaux, sans aucun premier entre eux, et ceux d’exercice y entrent tour à tour suivant leur ancienneté d’exercice entre eux.

J’ai oublié un emploi assez subalterne par la qualité de celui qui l’a toujours successivement exercé, non pas héréditairement, mais qui est de la plus grande confiance et importance. L’emploi, l’employé, et l’instrument de son emploi, ont le même nom, qui ne se peut rendre en françois. Il s’appelle estampilla ; c’est un sceau d’acier, sur lequel est gravée la signature du roi, mais semblable à ne la pouvoir distinguer de la sienne. Avec une espèce d’encre d’imprimerie, ce sceau imprime la signature du roi, et c’est l’estampilla lui-même qui y met l’encre et qui imprime. Je l’ai vu faire à La Roche qui l’a eue en arrivant avec le roi en Espagne, et cela se fait en un instant. Cette invention a été trouvée pour soulager les rois d’Espagne, qui signent une infinité de choses, et qui passeroient sans cela un quart de leurs journées à signer. Les émoluments sont continuels, mais petits ; et La Roche, qui étoit un homme de bien, d’honneur, doux, modeste, bienfaisant et désintéressé, l’a faite jusqu’à sa mort avec une grande fidélité et une grande exactitude. Il étoit fort bien avec le roi, et généralement aimé, estimé et considéré, et voyoit chez lui les plus grands seigneurs. Cet estampilla ne peut jamais s’absenter du lieu où est, le roi, et les ministres le ménagent.

J’attendrai à parler des infants, infantes et de leur maison quand l’occasion s’en présentera, parce qu’il y en a eu peu et encore moins de maisons pour eux en Espagne, jusqu’aux enfants de Philippe V.




  1. Ce mot signifie probablement ici point d’honneur.
  2. Ce passage, jusqu’à la p. 97 (L’Espagne est partagée tout entière), a été supprimé dans les précédentes éditions des Mémoires de Saint-Simon. Il est cependant nécessaire, puisque Saint-Simon s’y réfère à l’époque de son ambassade en Espagne « On a tâché d’expliquer, dit-il (t. XIX, p. 292 de l’édition Sautelet), les branches royales de Portugal : Oropesa, Lemos, Veragua, Cadaval, etc. Ainsi je n’em ferai point de redites. »
  3. La phrase est reproduite textuellement d’après le manuscrit ; elle semble incomplète, Il faudroit probablement : la quatrième a eu pour chef le père du comte de Lémos, etc.
  4. Conseil de finances qui accordait provisoirement la jouissance de certains revenus en attendant le brevet signe de la main du roi.
  5. La mouvance désignait, dans le langage féodal, la suzeraineté d’un seigneur donnaant sur ses vassaux. On disait dans ce sens qu’un fief avait beaucoup de terre dans sa mouvance.
  6. Il a été question, dans la note II placée à la fin du Ier volume de ces Mémoires, les différents conseils que l’on appelait conseils dit roi. Le conseil privé, dont parle ici Saint Simon et auquel seul s’applique le dernier membre de phrase, est le même ne le conseil des parties que le chancelier présidait (Voy. t. Ier, p. 446). Le grand conseil était un tribunal particulier, qu’on ne doit pas confondre avec le conseil d'État de l’ancienne monarchie. Les attributions du grand conseil étaient très-diverses il jugeait la plupart des procès relatifs aux bénéfices ecclésiastiques, les causes évoquées. des parlements, les conflits entre les parlements et les tribunaux inférieurs appelés présidiaux, etc. Le grand conseil fut institué par Charles VIII en 1497. Ce tribunal était primitivement présidé par le chancelier ; mais il eut, dans la suite, un premier président et plusieurs présidents.
  7. Comme la définition de chacun de ces termes et l’indication des attributions de ces diverses magistratures exigent des développements assez étendus, nous les avons renvoyées aux notes de la fin du volume.
  8. Voy., sur les secrétaires d’État, t. II p. 43, note.
  9. Le grand maître de la maison du roi avait primitivement une partie des attributions qui avaient. appartenu au grand sénéchal jusque vers la fin du xviie siècle. entre autres, droit de juridiction sur tous les officiers de la maison du roi. Mais. au xviie siècle, il ne lui restait que la surveillance du service des maîtres d’hôtel. On trouvera, dans le Traité des Offices, de Guyot (t. Ier, p. 464) un règlement du 7 janvier 1681 qui détermine les attributions du grand maître de la maison du roi.
  10. On appelait la bouche du roi. ou simplement la bouche, tous les officiers chargés dit service de la table du roi, maîtres d’hôtel, contrôleurs, etc.
  11. Les attributions des quatre premiers gentilshommes de la chambre, qui servaient à tour de rôle, par année, consistaient à recevoir le serment de fidélité de tous les officiers de la chambre, à donner les ordres aux huissiers pour les personnes qu’ils pourraient admettre aux audiences du roi, à régler toutes les dépenses des menus plaisirs etc.. Dans la suite les comédiens français et italiens furent placés sous la surveillance des premiers gentilshommes de la chambre, et on. leur confia aussi la direction des réjouissances publiques.
  12. La charge de grand maître de la garde-robe fut créée en 1669 par Louis XIV. Les détails des fonctions de ce dignitaire caractérisent l’étiquette de cette époque il avait la surveillance des vètements du roi. Lorsque le roi s’habillait, il lui mettait la camisole, le cordon bleu et le justaucorps. Quand le roi se désbabillait, le grand maître lui présentait la camisole de nuit et lui demandait ses ordres pour le costume du lendemain. Les jours de cérémonie, il mettait au roi le manteau et le collier de l’ordre du Saint-Esprit. C’était le grand maître de la garde-robe qui faisilit faire les vètements ordinaires du roi ; mais c’était aux premiers gentilshommés de la chambre qu’appartenait d’ordonner le premier vètement de chaque deuil et les vètements extraordinaires pour les bals, mascarades et autres divertissements.
  13. Les Cent-Suisses étaient une ancienne compagnie des gardes du roi, qui étaient armés de hallebardes et choisis parmi les hommes de la plus haute taille.
  14. La charge de grand aumônier était considérée comme une des plus importantes du royaume il n’avait pas seulement la direction de la chapelle royale, mais la surveillance des hôpitaux, la nomination des professeurs du Collége royal (plus tard Collége de France) la disposition d’une partie des bourses dans les colléges de Louis-le-Grand, de Navarre, de Sainte-Barbe, etc. Outre le grand aumônier et le premier aumônier, il y avait huit aumôniers qui servaient par quartier ils devaient se trouver au lever et au coucher du roi et à tous les offices de l’église auxquels il assistait. Ils présentaient l’eau bénite au roi, et, pendant le service divin, tenaient ses gants et son chapeau ; aux repas du roi, ils bénissaient les viandes et disaient les grâces. Le maître de chapelle avait sous sa direction la chapelle-musique, et le maître de l’oratoire les huit chapelains et le clergé inférieur. Voy., pour les détails, le Traité des Offices, de Guyot, t. 1er.