Mémoires (Saint-Simon)/Tome 4/6

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


CHAPITRE VI.


Honteux délais de Villars de passer en Bavière ; jaloux de sa femme, refuse de la mener avec lui ; joint enfin l’électeur. — Mort de la comtesse Dalmont à Saint-Germain. — Mort du baron d’Hautefeuille, ambassadeur de Naples. — Mort de Bechameil ; sa fortune et son caractère. — Prince d’Auvergne pendu en Grève en effigie. — Défection du duc Molez. — Duc de Bourgogne déclaré pour l’armée sur le Rhin, avec Tallard sous lui et Marsin près de lui. — Duchesse de Ventadour quitte Madame ; ses vues. — Duchesse de Brancas dame d’honneur de Madame pour son pain ; son caractère et ses malheurs. — Mort de Félix : Maréchal premier chirurgien du roi en sa place ; son caractère. — Curieux fait d’un voyage de Maréchal à Port-Royal des Champs. — Comtesse de Grammont ; son caractère ; sa courte disgrâce ; le roi lui donne Pontali. — Mort d’Aubigné. — Aversion du roi pour le deuil. — Maladie du comte d’Ayen, singulièrement visité. — Papiers du P. Quesnel pris et lui arrêté, qui s’échappe. — Disgrâce de l’archevêque de Reims et son raccommodement. — Mort de Gourville ; son mariage secret et sa sage disposition. — Bonn rendu par d’Alègre. — Combat d’Eckeren. — Toison d’or à Boufflers. — Bedmar conseiller d’État en Espagne. — Trois cent mille livres de brevet de retenue, outre trois cent mille autres, à Chamillart. — Walstein, ambassadeur de l’empereur en Portugal, prisonnier. — Succès de mer.


Kehl pris, et les comtes Schick et Stirum à la tête des troupes impériales pour contenir l’électeur de Bavière, il devenoit fort pressé de faire passer une armée à son secours ; Villars et la sienne y étoient destinés. Il étoit revenu à Strasbourg après sa conquête ; il fut difficile de l’en faire sortir ; il ne pouvoit s’éloigner de sa femme. Le prince Louis rassembloit des troupes, et se retranchoit aux passages des montagnes. Le maréchal lui envoya demander un passeport pour sa femme ; il en fut refusé, et il s’en vengea depuis honteusement en brillant et ravageant les terres de ce prince lorsqu’il y passa en allant en Bavière. Le roi, à qui il demanda permission de se faire accompagner par sa femme, ne se montra pas plus galant que le prince Louis, tellement que Villars en furie ne songea qu’à différer. L’approvisionnement, les recrues, l’arrivée des officiers, mille détails dont il sut profiter, furent ses prétextes. Cinquante bataillons et quatre-vingts escadrons, avec force officiers généraux, destinés à passer avec lui, se morfondirent longtemps, peu touchés des charmes de la maréchale. Le comte d’Albert, que le roi ne voulut jamais rétablir, non pas même le laisser colonel réformé, eut permission d’aller chercher fortune en Bavière, au service de l’électeur et alla avec Monasterol, son envoyé ici, joindre ses troupes pour passer avec elles.

À la fin Villars, poussé à bout d’ordres pressants, et ne pouvant plus trouver d’excuses, sous les yeux de tant de témoins, passa le Rhin, et se mit sérieusement en marche. Il poussa devant lui Blainville avec une vingtaine de bataillons, qui emporta le château d’Haslach, où cent quatre-vingts hommes demeurèrent prisonniers dans la vallée de la Quinche, à trois lieues de Gegenbach, où étoit le prince Louis, qui, par toutes les lenteurs du maréchal, étoit sur le point d’être joint par vingt bataillons que lui envoyoient les Hollandois. Ces retranchements, examinés et tournés, furent trouvés de digestion trop dure ; il fallut prendre des détours on réussit, et Villars, capitaine de vaisseau, qui avoit eu permission de faire la campagne auprès du maréchal son frère, arriva le 6 mai après dîner à Versailles, dans le temps que le roi travailloit avec Chamillart dans son cabinet, qui l’y fit entrer d’abord.

Il apportoit la nouvelle que l’armée avoit surmonté tous les obstacles et les défilés ; qu’on avoit attaqué le château d’Hornberg, à côté de Wolfach, et que trois ou quatre mille hommes qui étoient derrière Hornberg s’étoient retirés précipitamment ; qu’ils avoient perdu trois cents hommes, et nous une trentaine ; qu’on n’avoit pas voulu s’amuser à les poursuivre ; que l’armée étoit le 2 campée à Saint-Georges, entrée sur trois colonnes dans la plaine ; qu’elle n’étoit plus qu’à trois lieues de Rothweil et Villingen ; qu’on n’entendoit point parler du prince Louis depuis qu’on l’avoit tournoyé et laissé à côté ; qu’enfin la jonction avec l’électeur étoit désormais sûre et certaine. Il ajouta des détails sur les vivres, les convois et, l’artillerie, qui furent satisfaisants ; et que Saint-Maurice et Clérembault, lieutenants généraux, étoient demeurés avec quatre bataillons et vingt-trois escadrons à Offenbourg, où le maréchal de Tallard venoit d’arriver.

Villars ne voulut point attaquer Villingen, qu’il laissa sur la gauche, pour ne point retarder sa marche. Il détacha le 4, de Donausching, d’Aubusson, mestre de camp de cavalerie, avec cinq cents chevaux, pour aller porter de ses nouvelles à M. de Bavière. Ce prince avoit aussi envoyé cinq cent chevaux au-devant du maréchal. Les détachements se rencontrèrent, se reconnurent, et ce fut grande joie des deux côtés. Villars avoit avec lui cinquante bons bataillons et soixante escadrons, avec pouvoir de faire des brigadiers et de donner amnistie aux déserteurs voulant revenir. Enfin le maréchal de Villars vit, le 12 mai, l’électeur de Bavière, qui pleura de joie en l’embrassant, et le combla en son particulier de tout ce qui se peut de plus flatteur, et témoigna une grande reconnoissance pour le roi. Il lui fit voir ses troupes et faire trois salves de canon et de mousqueterie, jetant le premier son chapeau en l’air et criant : Vive le roi ! ce qui fut imité par toute son armée.

Deux jours après, l’électeur vint dîner chez le maréchal, et voir une trentaine de nos bataillons, qui le reçurent avec de grands cris de Vive le roi et monsieur l’électeur ! Il les trouva parfaitement belles. Contentons-nous de les avoir mis ensemble pour le présent, et allons voir ce qui se passa ailleurs.

La reine d’Angleterre, fort incommodée d’une glande au sein, dont elle guérit à la longue par un régime très sévère, eut une nouvelle affliction : elle perdit la comtesse Dalmont, Italienne et Montécuculli, qu’elle avoit amenée et mariée en Angleterre, qui ne l’avoit jamais quittée, et pour qui elle avoit eu la plus grande amitié et la plus grande confiance toute sa vie. C’étoit une grande femme, très bien faite et de beaucoup d’esprit, dont notre cour s’accommodoit extrêmement. La reine l’aimoit tant, qu’elle lui avoit fait donner un tabouret de grâce, comme je crois l’avoir déjà remarqué ailleurs.

Le bailli d’Hautefeuille, ambassadeur de Malte, mourut en même temps.

C’étoit un vieillard qui avoit fort servi et avec valeur, qui ne ressembloit pas mal à un spectre, et qui avoit usurpé et conservé quelque familiarité avec le roi, qui lui marqua toujours de la bonté. Il étoit farci d’abbayes et de commanderies, de vaisselle et de beaux meubles, surtout de beaucoup de beaux tableaux, fort riche et fort avare. Se sentant fort mal, et voulant recevoir ses sacrements, il envoya lui-même chercher le receveur de l’ordre et quelques chevaliers, à qui il fit livrer et emporter ses meubles, ses tableaux, sa vaisselle, et tout ce qui se trouva chez lui, pour que l’ordre ne fût frustré de rien après lui.

Bechameil le suivit immédiatement, assez vieux aussi. Il étoit père de la femme de Desmarets, qui venoit de revenir sur l’eau, et qui ne tarda guère à y voguer en plein, et de la femme de Cossé, qui devint duc de Brissac, comme je l’ai expliqué en son lieu. Bechameil avoit été fort dans les affaires, mais avec bonne réputation, autant qu’en peuvent conserver des financiers qui s’enrichissent. Il avoit succédé à Boisfranc, beau-père du marquis de Gesvres, dans la surintendance de la maison de Monsieur, quand ce dernier en fut chassé. Bechameil s’y fit aimer, estimer et considérer. Il étoit fort lié avec le marquis d’Effiat et le chevalier de Lorraine, et par ce dernier avec le maréchal de Villeroy. C’étoit un homme d’esprit et fort à sa place, qui faisoit une chère délicate et choisie en mets et en compagnie, et qui voyoit chez lui la meilleure de la ville et la plus distinguée de la cour. Son goût étoit exquis en tableaux, en pierreries, en meubles, en bâtiments, en jardins, et c’est lui qui a fait tout ce qu’il y a de plus beau à Saint-Cloud. Le roi, qui le traitoit bien, le consultoit souvent sur ses bâtiments et sur ses jardins, et le menoit quelquefois à Marly. Sans Mansart, qui en prit beaucoup d’inquiétude, le roi lui auroit marqué plus de confiance et de bonté. Son fils, qui portoit le nom de Nointel, fut intendant en Bretagne et fort honnête homme, que Monsieur fit faire conseiller d’État. Bechameil fit de prodigieuses dépenses à faire des beautés en cette terre en Beauvoisis. Le comte de Fiesque fit sur son entrée en ce lieu la plus plaisante chanson du monde, dont le refrain est : Vive le roi et Bechameil son favori, son favori ! dont le roi pensa mourir de rire, et le pauvre Bechameil de dépit.

Il étoit bien fait et de bonne mine, et croyoit avoir de l’air du duc de Grammont. Le comte de Grammont le voyant se promener aux Tuileries : « Voulez-vous parier, dit-il à sa compagnie, que je vais donner un coup de pied au cul à Bechameil, et qu’il m’en saura le meilleur gré du monde ?  » En effet, il l’exécuta en plein. Bechameil bien étonné se retourne, et le comte de Grammont à lui faire de grandes excuses sur ce qu’il l’a pris pour son neveu.

Bechameil fut charmé, et les deux compagnies encore davantage. Louville, peu après son retour absolu d’Espagne, épousa une fille de son fils, qui se trouva une personne très vertueuse et d’une très aimable vertu.

Le samedi 28 avril, le prince d’Auvergne fut pendu en effigie en Grève, à Paris, en vertu d’un arrêt du parlement, sur sa désertion aux ennemis, dont j’ai parlé en son temps ; et le tableau avec son inscription y demeura près de deux fois vingt-quatre heures.

Le duc Molez, Napolitain d’assez peu de chose, ambassadeur d’Espagne, c’est-à-dire de Charles II, à Vienne, et qui y étoit demeuré sans caractère et sans mission depuis la mort de son maître jusqu’à la déclaration de la guerre, qu’il fut arrêté, déclara en ce temps-ci qu’il ne l’avoit été que de son consentement ; qu’il avoit été toujours dans le parti de l’empereur, publia un manifeste sur sa conduite, et fut récompensé d’une des premières charges dans la maison de l’archiduc, où il ne fit jamais aucune figure.

Le maréchal de Villeroy partit pour la Flandre, où le maréchal de Boufflers l’attendoit ; le maréchal d’Estrées pour son commandement de Bretagne, et le maréchal de Cœuvres, son fils, pour Toulon, préparer tout en attendant M. le comte de Toulouse ; et Mgr le duc de Bourgogne, au lieu de sa première destination en Flandre, fut déclaré pour l’Allemagne, où le maréchal de Tallard étoit avec une armée, et Marsin choisi pour être auprès de la personne de ce prince.

La duchesse de Ventadour, voyant la maréchale de La Motte, sa mère, vieillir, et Mme la duchesse de Bourgogne donner des espérances d’avoir bientôt des enfants, jugea qu’il étoit temps de quitter Madame, pour s’ôter le prétexte de la considération de cette princesse, et s’aplanir la voie à la survivance de gouvernante des enfants de France. Son ancien ami, le maréchal de Villeroy, étoit parvenu à la mettre bien dans l’esprit de Mme de Maintenon, auprès de laquelle elle avoit les grâces de la ressemblance qui la touchoit le plus, c’està- dire celles des aventures galantes plâtrées après de dévotion.

Madame qui l’aimoit fort, et qu’elle avoit bien servie à la mort de Monsieur, entra dans ses vues, et chercha quelque duchesse sans pain et brouillée avec son mari, comme étoit la duchesse de Ventadour, quand elle fit l’étrange planche d’entrer à elle, au scandale public, à l’étonnement du roi, qui eut peine à l’accorder aux instances de Monsieur, et qui voulut savoir si sa famille y consentoit.

Madame fut quelque temps à trouver cette misérable duchesse. À la fin, la duchesse de Brancas se présenta, et fut acceptée avec une grande joie. Elle étoit sœur de la princesse d’Harcourt, et lui étoit parfaitement dissemblable : c’étoit une femme de peu d’esprit, sans toutefois manquer de sens et de conduite, très vertueuse et très véritablement dévote dans tous les temps de sa vie, et la plus complètement malheureuse. Elle et son mari étoient enfants des deux frères, lesquels étoient fils du premier duc de Villars, frère de l’amiral, et d’une sœur de la belle et fameuse Gabrielle, et du premier maréchal duc d’Estrées. Le duc de Brancas avoit perdu son père et sa mère à seize ans, qui n’avoient jamais figuré. Son oncle, le comte de Brancas, a voit fort paru à la cour et dans le monde, et parmi la meilleure, la plus galante et la plus spirituelle compagnie de son temps, et fort bien avec le roi et les reines. Nous avons vu en son lieu qu’il fut encore mieux avec Mme Scarron, depuis la fameuse Mme de Maintenon, qui s’en souvint toute sa vie. Le comte de Brancas est encore célèbre par ses prodigieuses distractions, que La Bruyère a immortalisées dans ses Caractères. Il l’est encore par la singularité de sa retraite à Paris, au dehors des Carmélites, qu’il exhortoit à la grille depuis qu’il fut dans la dévotion, qui ne l’empêchoit pas devoir toujours bonne compagnie et de conserver du crédit à la cour. Il avoit marié l’aînée de ses deux filles au prince d’Harcourt. N’ayant pas grand’chose à donner à l’autre, il jeta les yeux sur son neveu, qui étoit assez pauvre et encore plus abandonné, n’ayant que cet oncle qui en pût prendre soin. Il étoit plus jeune de plusieurs années que sa cousine ; son oncle, partie par amitié, partie par autorité, l’engagea à l’épouser, et lui en fit même parler par le roi. À dix-sept ans, et sans parents à qui avoir recours, il n’en faut pas tant pour paqueter un homme. Il se maria malgré lui en 1680, avec cent mille livres que le roi donna à sa femme, et fort peu de son beau-père qu’il perdit six mois après, et avec lui tout le frein qui pouvoit le retenir.

C’étoit un homme pétillant d’esprit, mais de cet esprit de saillie, de plaisanterie, de légèreté et de bons mots, sans la moindre solidité, sans aucun sens, sans aucune conduite, qui se jeta dans la crapule et dans les plus infâmes débauches, où il se ruina dans une continuelle et profonde obscurité. Sa femme devint l’objet des regrets d’un mauvais mariage fait contre son goût et contre son gré, dont elle n’étoit pas cause ; elle passa sa vie le plus souvent sans pain et sans habits, et souvent encore parmi les plus fâcheux traitements, que sa vertu, sa douceur et sa patience ne purent adoucir. Heureusement pour elle, elle trouva des amies qui la secoururent, et sans la maréchale de Chamilly, elle seroit morte souvent de toutes sortes de besoins. Elle persuada enfin une séparation au duc de Brancas, qui, pour y parvenir solidement et de complot fait, battit sa femme et la chassa à coups de pied devant Mme de Chamilly, d’autres témoins et tous les valets, qui l’emmena chez elle, où elle la garda longtemps. De pain, elle en eut comme point par la séparation, parce qu’il ne se trouva pas où en prendre. Elle en étoit là depuis plusieurs années quand, pour son pain, elle se mit à Madame et encore chargée d’enfants, dont son mari se mettoit fort peu en peine. Madame, qui s’en trouvoit fort honorée, la traita jusqu’à sa mort avec beaucoup d’égards et de distinctions, et elle se fit aimer et considérer à la cour par sa douceur et sa vertu.

Félix, premier chirurgien du roi, mourut vers ce temps-là, laissant un fils qui n’avoit point voulu tâter de sa profession. Fagon, premier médecin du roi, qui avoit toute sa confiance et celle de Mme de Maintenon sur leur santé, mit en cette place Maréchal, chirurgien de la Charité, à Paris, le premier de tous en réputation et en habileté, et qui lui avoit fait très heureusement l’opération de, la taille. Outre sa capacité dans son métier, c’étoit un homme qui, avec fort peu d’esprit, avoit très bon sens, connoissoit bien ses gens, étoit plein d’honneur, d’équité, de probité, et d’aversion pour le contraire ; droit, franc et vrai, et fort libre à le montrer, bon homme et rondement homme de bien, et fort capable de servir, et par équité ou par amitié, de se commettre très librement à rompre des glaces auprès du roi, quand il se fut bien initié (et on l’étoit bientôt dans ces sortes d’emplois familiers auprès de lui). On verra dans la suite que ce n’est pas sans raison que je m’étends sur cette espèce de personnage des cabinets intérieurs, que sa faveur laissa toujours doux, respectueux, et quoique avec quelque grossièreté, tout à fait en sa place.

Mon père, et moi après lui, avons logé toute notre vie auprès de la Charité.

Ce voisinage avoit fait Maréchal le chirurgien de notre maison ; il nous était tout à fait attaché, et il le demeura dans sa fortune.

Je me souviens qu’il nous conta, à Mme de Saint-Simon et à moi, une aventure qui lui arriva, et qui mérite d’être rapportée. Moins d’un an depuis qu’il fut premier chirurgien, et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait, tous les malades de toute espèce qui avoient besoin de sa main dans Versailles et autour, il fut prié par le chirurgien de Port-Royal des Champs d’y aller voir une religieuse à qui il croyoit devoir couper la jambe. Maréchal s’y engagea pour le lendemain. Ce même lendemain, on lui proposa, au sortir du lever du roi, d’aller à une opération qu’on devoit faire ; il s’en excusa sur l’engagement qu’il avoit pris pour Port-Royal. À ce nom, quelqu’un de la Faculté le tira à part, et lui demanda s’il savoit bien ce qu’il faisoit d’aller à Port-Royal. Maréchal, tout uni, et fort ignorant de toutes les affaires qui, sous ce nom, avoient fait tant de bruit, fut surpris de la question, et encore plus quand on lui dit qu’il ne jouoit pas à moins qu’à se faire chasser ; il ne pouvoit comprendre que le roi trouvât mauvais qu’il allât voir si on y couperoit ou non la jambe à une religieuse. Par composition, il promit de le dire au roi avant d’y aller. En effet, il se trouva au retour du roi de sa messe, et comme ce n’étoit pas une heure où il eût accoutumé de se présenter, le roi, surpris, lui demanda ce qu’il vouloit. Maréchal lui raconta avec simplicité ce qui l’amenoit, et la surprise où il en étoit lui-même. À ce nom de Port-Royal, le roi se redressa comme il avoit accoutumé aux choses qui lui déplaisoient, et demeura deux ou trois Pater sans répondre, sérieux et réfléchissant, puis dit à Maréchal : « Je veux bien que vous y alliez, mais à condition que vous y alliez tout à l’heure pour avoir du temps devant vous ; que, sous prétexte de curiosité, vous voyiez toute la maison, et les religieuses au chœur et partout où vous les pourrez voir ; que vous les fassiez causer, et que vous examiniez bien tout de très près, et que ce soir vous m’en rendiez compte. » Maréchal, encore plus étonné, fit son voyage, vit tout, et ne manqua à rien de tout ce qui lui étoit prescrit. Il fut attendu avec impatience ; le roi le demanda plusieurs fois, et le tint à son arrivée près d’une heure en questions et en récits. Maréchal fit un éloge continuel de Port- Royal ; il dit au roi que le premier mot qui lui fut dit fut pour lui demander des nouvelles de la santé du roi, et à plusieurs reprises ; qu’il n’y avoit lieu où on priât tant pour lui, dont il avoit été témoin aux offices du chœur. Il admira la charité, la patience et la pénitence qu’il y avoit remarquées ; il ajouta qu’il n’avoit jamais été en aucune maison dont la piété et la Sainteté lui eût fait autant d’impression. La fin de ce compte fut un soupir du roi, qui dit que c’étoient des Saintes qu’on avoit trop poussées, dont on n’avoit pas assez ménagé l’ignorance des faits et l’entêtement, et à l’égard desquelles on avoit été beaucoup trop loin. Voilà le sens droit et naturel, produit par un récit sans fard, d’un homme neuf et neutre, qui dit ce qu’il a vu ; et dont le roi ne se pouvoit défier, et qui eut par là toute liberté de parler ; mais le roi, vendu à la contrepartie, ne donnoit d’accès qu’à elle ; aussi cette impression fortuite du vrai fut-elle bientôt anéantie. Il ne s’en souvint plus quelques années après, lorsque le P. Tellier lui lit détruire jusqu’aux pierres et aux fondements matériels de Port-Royal, et y passer partout la charrue.

Félix avoit eu pour sa vie une petite maison dans le pare de Versailles, au bout du canal où aboutissoient toutes les eaux. Il l’avoit rendue fort jolie. Le roi la donna à la comtesse de Grammont. Les étranges Mémoires du comte de Grammont, écrits par lui-même, apprennent qu’elle étoit Hamilton, et comment il l’épousa en Angleterre. Elle avoit été belle et bien faite ; elle en avoit conservé de grands restes et la plus haute mine. On ne pouvoit avoir plus d’esprit, et, malgré sa hauteur, plus d’agrément, plus de politesse, plus de choix. Elle l’avoit orné, elle avoit été dame du palais de la reine, avoit passé sa vie dans la meilleure compagnie de la cour, et toujours très bien avec le roi, qui goûtoit son esprit, et qu’elle avoit accoutumé à ses manières libres dans les particuliers de ses maîtresses. C’étoit une femme qui avoit eu ses galanteries, mais qui n’avoit pas laissé de se respecter, et qui, ayant bec et ongles, l’étoit fort à la cour, et jusque par les ministres, qu’elle cultivoit même très peu.

Mme de Maintenon, qui la craignoit, n’avoit pu l’écarter ; le roi s’amusoit fort avec elle. Elle sentoit l’aversion et la jalousie de Mme de Maintenon : elle l’avoit vue sortir de terre, et surpasser rapidement les plus hauts cèdres ; jamais elle n’avoit pu se résoudre à lui faire sa cour. Elle étoit née de parents catholiques, qui l’avoient mise toute jeune à Port-Royal, où elle avoit été élevée. Il lui en étoit resté un germe qui la rappela à une solide dévotion avant même que l’âge, le monde ni le miroir la pussent faire penser à changer de conduite. Avec la piété, instruite comme elle l’avoit été, l’amour de celles à qui elle devoit son éducation, et qu’elle avoit admirées dans tous les temps de sa vie, prit en elle le dessus de la politique. Ce fut par où Mme de Maintenon espéra éloigner le roi d’elle. Elle y échoua toujours avec un extrême dépit : la comtesse s’en tiroit avec tant d’esprit et de grâces, souvent avec tant de liberté ; que les reproches du roi se tournoient à rien, et qu’elle n’en étoit que mieux et plus familière avec lui, jusqu’à hasarder quelquefois quelques regards altiers à Mme de Maintenon, et quelques plaisanteries salées jusqu’à l’amertume. Trop enhardie par une longue habitude de succès, elle osa s’enfermer à Port-Royal toute une octave de la Fête-Dieu. Son absence fit un vide qui importuna le roi et qui donna beau jeu à Mme de Maintenon sur la découverte. Le roi en dit son avis au comte de Grammont fort aigrement, et le chargea de le rendre à sa femme. Il en fallut venir aux excuses et aux pardons, qui furent mal reçus. Elle fut renvoyée à Paris, et on alla à Marly sans elle. Elle y écrivit au roi par son mari sur la fin du voyage ; mais on ne la put jamais résoudre à écrire à Mme de Maintenon, ni à lui faire dire la moindre chose. La lettre demeura, sans réponse et parut sans succès.

Peu de jours après le retour à Versailles, le roi lui fit dire par son mari d’y venir : il la vit dans son cabinet par les derrières, et quoique très expressément elle tînt ferme sur Port-Royal, ils se raccommodèrent à condition de n’y plus faire de ces disparates, comme lui dit le roi, et d’avoir pour lui cette complaisance. Elle n’alla point chez limé de Maintenon, qu’elle ne vit qu’avec le roi, comme elle avoit accoutumé, et fut mieux avec lui que jamais.

Cela s’étoit passé l’année précédente. Le présent des Moulineaux, cette petite maison revenue à la disposition du roi par la mort de Félix, qu’elle appela Pontali, fit du bruit, et marqua combien elle étoit bien avec le roi. Ce lieu devint à la mode. Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses l’y allèrent voir, et assez souvent. N’y étoit pas reçu qui vouloit, et le dépit que Mme de Maintenon en avoit, mais qu’elle n’osoit montrer, ne fut capable de retenir que bien peu de ses plus attachées, qui même sur les propos du roi à elles dans l’intérieur, et sur l’exemple de ses filles, n’osèrent s’en dispenser tout à fait ; et le roi, jaloux de montrer qu’il n’étoit pas gouverné, suivoit en cela d’autant plus volontiers son goût pour la comtesse de Grammont, qui, avec toute la cour, ne s’en haussa ni baissa.

Mme de Maintenon se consola de cette petite peine par la délivrance d’une bien plus grande : ce fut celle de son frère, qui mourut aux eaux de Vichy, toujours gardé à vue par ce Madot, prêtre de Saint-Sulpice, qui en fut, bientôt après, récompensé d’un bon évêché. Je ne dirai rien ici de ce M. d’Aubigné, parce que j’en ai parlé suffisamment ailleurs.

Le roi, qui haïssait tout ce qui étoit lugubre, ne voulut pas que Mme de Maintenon drapât, comme on faisoit encore alors pour les frères et les sœurs, non pas même que ses valets de chambre ni ses femmes, fussent vêtus de noir, et elle-même en porta un deuil fort léger et fort court. Il ne vaqua par cette mort qu’un collier de l’ordre, et le gouvernement de Berry, dont le comte d’Ayen, son gendre, avoit la survivance.

Ce gendre étoit tombé dans une langueur où les médecins ne purent rien connoître, et qui, sans maladie autre qu’une grande douleur au creux de l’estomac, le réduisit à l’extrémité. Il ne fut pas question de songer à faire la campagne. Il passa l’été au coin du feu, enveloppé comme dans le plus rigoureux hiver. Mme de Maintenon l’alloit voir souvent, et ce qui parut de bien extraordinaire, Mme la duchesse de Bourgogne y passoit des aprèsdînées, et quelquefois sans elle. Soit fantaisie de malade, soit raisons domestiques, il se lassa d’être dans l’appartement de son père et de sa mère, où lui et sa femme étoient très commodément logés, et si vaste que cela s’appeloit la rue de Noailles, et tenoit toute la moitié du haut de la galerie de l’aile neuve. Il fit demander à l’archevêque de Reims son logement à emprunter, qui étoit à l’autre extrémité du château. Il n’en avoit point d’autre, et la demande étoit d’autant plus incivile que l’archevêque étant lors au plus mal avec le roi, et le comte d’Ayen n’étant pas le maître de lui céder celui que M. le duc de Berry avoit quitté depuis quelque temps, sous celui du duc de Noailles, où il s’étoit mis, c’étoit déloger tout à fait l’archevêque. J’avance ce délogement pour ne pas séparer le raccommodement de l’archevêque de Reims de trop loin de sa disgrâce, et rapporter de suite l’une et l’autre. Ce sont de ces curiosités de cour dont les époques ne sont pas importantes dans leur exactitude, lorsque les matières portent à ne s’y pas arrêter, pourvu qu’on ait celle de les remarquer. Voici donc la cause de la disgrâce de l’archevêque de Reims, dont la source arriva la veille de la Pentecôte de cette année.

Le fameux Arnauld étoit mort à quatre-vingt-deux ans, à Bruxelles, en 1694.

Le P. Quesnel, toujours connu sous ce nom pour avoir été longtemps dans l’Oratoire, avoit succédé à ce grand chef de parti. Il se tenoit caché comme son maître, en butte aux puissances remuées par tous les ressorts des jésuites et de leurs créatures. Également possesseurs de la conscience du roi et du roi d’Espagne, ils jugèrent la conjoncture favorable pour tâcher de se saisir, par leur concours, de la personne du P. Quesnel et de tous ses papiers.

Il fut vendu, découvert et arrêté à Bruxelles la veille de la Pentecôte de cette année. J’en laisse le curieux détail aux annalistes jansénistes. Il me suffira ici de dire qu’il se sauva en perçant une maison voisine, et gagna la Hollande à travers mille dangers ; mais ses papiers furent pris, où il se trouva force marchandise dont le parti moliniste sut grandement profiter. On y trouva des chiffres, quantité de noms avec la clef, et beaucoup de lettres et de commerces. Un bénédictin de l’abbaye d’Auvillé, en Champagne, s’y trouva fort mêlé, qui avoit déjà eu des affaires sur la doctrine. On résolut de l’arrêter, et de faire saisir tout ce qui se trouveroit d’écrits dans ce monastère. Le moine se sauva, et pas un papier dans sa cellule ; mais on fut dédommagé par l’ample moisson qu’on fit dans celle du sous-prieur, qui en étoit farcie, Tout fut apporté à Paris et bien examiné. Il s’y trouva une étroite correspondance entre le P. Quesnel et ce religieux, et une fort grande aussi par son canal entre le même P. Quesnel et M. de Reims. Le pis fut qu’on y trouva aussi les brouillons de la main du moine d’un livre imprimé depuis peu en hollande, qui confondoit fort la monarchie avec la tyrannie, et qui sentoit fort le républicain, tout à fait dans les sentiments dont le fameux Richer, si odieux à Rome et aux jésuites, s’étoit solennellement rétracté depuis, mais qu’il avoit imprimés durant les fureurs de la Ligue. Ce moine d’Auvillé fut donc avéré d’être l’auteur de ce livre qui venoit de paroître contre-la monarchie. Il n’en fallut pas davantage pour faire soupçonner au moins le P.

Quesnel d’être du même avis, et M. de Reims d’être au moins le confident de l’ouvrage, s’il n’étoit pas dans les mêmes sentiments. On peut juger de tout l’usage que les jésuites, ses ennemis, et qu’il avoit toujours maltraités impunément, surent faire d’un si grand avantage. Le roi entra dans une grande indignation. La famille de l’archevêque, tout à fait tombée de crédit et de considération depuis que le ministère en étoit sorti, et ses amis, furent alarmés. Ils en donnèrent avis à l’archevêque, qui étoit à Reims, et que la frayeur y retint au lieu de venir essayer de se justifier. Son séjour dans une telle conjoncture fut un autre sujet de triomphe et de mauvais offices contre lui, qui à la fin le forcèrent au retour. Il obtint avec peine une audience du roi : elle fut fâcheuse ; il en sortit plus mal encore avec lui qu’il n’y étoit entré, et sa disgrâce très marquée dura jusqu’à ce hasard longtemps après, que je viens de raconter du comte d’Ayen.

L’archevêque savoit trop bien la cour pour ne pas saisir cette occasion favorable. Il comprit dans l’instant que Mme de Maintenon, plus contente alors de sa nièce qu’elle ne l’avoit été, raffolée du comte d’Ayen malade, et plus qu’importunée de la duchesse de Noailles, dont elle n’aimoit pas la personne, et moins encore les vues et les demandes continuelles pour une vaste famille, fatiguée même du duc de Noailles, seroit ravie d’être en retraite à son aise et loin d’eux, chez le comte et la comtesse d’Ayen, dans son appartement, qui étoit séparé de ceux du père et du fils de tout le château. Il répondit donc en envoyant ses clefs avec toute la politesse d’un rustre en disgrâce, et protesta que quand il n’irait pas dans son diocèse, il ne rentreroit point dans son appartement. Dès le même jour il en fit ôter tous les meubles sans y rien laisser, et s’en alla loger dans sa maison à la ville. Le lendemain, le roi rencontrant l’archevêque sur son passage, alla droit à lui, le remercia le plus obligeamment du monde, lui dit qu’il n’étoit pas juste qu’il fût délogé, lui ordonna d’aller voir l’appartement que M. le duc de Berry avoit quitté, qui avoit été prêté au comte d’Ayen ; de voir s’il s’en pourroit accommoder, d’y ordonner tous les changements et tous les agréments qui lui plairoient, et ajouta que, contre ce qu’il avoit établi depuis quelque temps, il ne vouloit pas qu’il lui en coûtât rien, et qu’il ordonneroit aux bâtiments de tout exécuter sous ses ordres. M. de Reims, comblé bien au-dessus de ses espérances, profita de cet heureux moment. Il obtint une audience du roi, qui lui fut aussi favorable que la dernière avoit été affligeante. Elle fut longue, détaillée ; le roi lui rendit ses bonnes grâces premières, et il promit aussi au roi les siennes pour les jésuites, sans que le roi l’eût exigé. Il fit accommoder aux dépens du roi, qui lui en demanda souvent des nouvelles, ce logement de M. le duc de Berry, qui, un peu moins grand que le sien qu’il quittoit, étoit de plain-pied à la galerie haute de l’aile neuve et aux appartements du roi, et un des beaux qui ont vue sur les jardins, au lieu que le sien étoit au haut du château à l’opposite, et qu’il n’avoit rien à y perdre pour le voisinage de la surintendance, où son père et son neveu étoient morts, qui étoit occupée par Chamillart et sa famille, successeur de leur charge ; et voilà comment, dans les cours, des riens raccommodent souvent les affaires les plus désespérées ; mais ces hasards heureux y sont pour bien peu de gens.

Gourville mourut en ce temps-ci, à quatre-vingt-quatre ou cinq ans, dans l’hôtel de Condé, où il avoit été le maître toute sa vie. Il avoit été laquais de M. de La Rochefoucauld, père du grand veneur, qui, lui trouvant de l’esprit, et étant de ses terres de Poitou, en voulut faire quelque chose. Il s’en trouva si bien pour ses affaires domestiques et pour ses menées aussi, à quoi il était fort propre, qu’il s’en servit pour les intrigues les plus considérables de ces temps-là. Elles [le] firent bientôt connoître à M. le Prince, à qui M. de La Rochefoucauld le donna, et qui demeura toujours depuis dans la maison de Condé. Les Mémoires qu’il a laissés, et ceux de tous ces temps de troubles, de la minorité du roi jusqu’à son mariage, et au retour de M. le Prince par la paix des Pyrénées, l’ont assez fait connoître pour que je n’aie rien à y ajouter.

Gourville, par son esprit, son grand sens, les amis considérables qu’il s’étoit faits, étoit devenu un personnage ; l’intimité des ministres l’y maintint, celle de M. Fouquet l’enrichit à l’excès. L’autorité qu’il acquit et qu’il se conserva à l’hôtel de Condé, où il étoit plus maître de tout que les deux princes de Condé, qui eurent en lui toute leur confiance, tout cela ensemble le soutint toujours dans une véritable considération. Il n’oublia pas en aucun temps qu’il devoit tout à M. de La Rochefoucauld, ni ce qu’il avoit été en sa jeunesse ; et quoique naturellement assez brutal, il ne se méconnut jamais, quoique mêlé toute sa vie avec la plus illustre compagnie. Le roi même le traitoit toujours avec distinction. Ce qui est prodigieux, il avoit secrètement épousé une des trois saurs de M. de La Rochefoucauld. Il étoit continuellement chez elle à l’hôtel de La Rochefoucauld, mais toujours, et avec elle-même, en ancien domestique de la maison. M. de La Rochefoucauld et toute sa famille le savoient, et presque tout le monde, mais à les voir on ne s’en seroit jamais aperçu. Les trois sœurs filles et celle-là, qui avoit beaucoup d’esprit et passant pour telle, logeoient ensemble dans un coin séparé de l’hôtel de La Rochefoucauld, et Gourville à l’hôtel de Condé. C’étoit un fort grand et gros homme, qui avoit été bien fait, et qui conserva sa bonne mine, une santé parfaite, sa tête entière jusqu’à la fin. Il avoit peu de domestiques, bien choisis. Lorsqu’il se vit fort vieux, il les fit tous venir un matin dans sa chambre ; là il leur déclara qu’il étoit fort content d’eux, mais qu’ils ne s’attendissent pas un d’eux qu’il leur laissât quoi que ce fût par testament, mais qu’il leur promettoit d’augmenter à chacun ses gages tous les ans d’un quart, et de plus, s’ils le servoient bien et avec affection ; que c’étoit à eux à avoir bien soin de lui, et à prier Dieu de, le leur conserver longtemps ; que, par ce moyen, ils auroient de lui, s’il vivoit encore plusieurs années, plus qu’ils n’en auroient pu espérer par testament. Il leur tint exactement parole.

Il n’avoit point d’enfants, mais des neveux et des nièces qu’on ne voyoit point, hors un neveu, qui même se produisit peu, qui furent ses héritiers, et qui sont demeurés dans l’obscurité.

En Flandre, les Hollandois perdirent le comte d’Athlone de maladie, qui commandoit leurs troupes en chef. Ils mirent en sa place Obdam, frère d’Overkerke, bâtard des princes d’Orange, qui avoit été dans la faveur et l’intime confidence du roi Guillaume, duquel il étoit grand écuyer. Les ennemis firent le siège de Bonn, que d’Alègre leur rendit, le 17 mai, après trois semaines de siège. Ils avoient grande envie de faire celui d’Anvers.

Cohorn, leur Vauban, força nos lignes en trois endroits avec sept ou huit mille hommes, et entra dans le pays de Waës, ayant, à une lieue d’Anvers, Obdam avec vingt-huit bataillons, et la commodité de nos lignes forcées pour leur servir de circonvallation pour ce siège. Le maréchal de Boufflers, sur ces nouvelles, quitta le maréchal de Villeroy sur le Demer, et marcha avec trente escadrons et trente compagnies de dragons vers le corps du marquis de Bedmar, avec lequel il attaqua, le samedi dernier juin, les vingt-cinq bataillons et les vingt-neuf escadrons qu’avoit Obdam près du village d’Eckeren, à trois heures après midi, deux heures avant l’arrivée de, son infanterie, dans la crainte que les ennemis se retirassent. Le combat, fort vif et fort heureux pour le maréchal, dura jusqu’à la nuit, qui empêcha la défaite entière de ces troupes Hollandaises. Elles y perdirent quatre mille hommes, huit cents prisonniers, quatre cents chariots, cinquante charrettes d’artillerie, presque tout leur canon, quatre gros mortiers et quarante petits. La comtesse de Tilly, qui étoit venue dîner avec son mari assez mal à propos, y fut aussi prise. Nos troupes y eurent près de deux mille tués ou blessés, et n’y perdirent de marque que le comte de Brias, neveu du dernier archevêque de Cambrai, colonel d’un régiment wallon, que je connoissois fort. Obdam prit une cocarde blanche et se retira avec ce qu’il put à Breda : le reste s’embarqua à Lillo[1]. On intercepta une lettre qu’il écrivoit de Breda au duc de Marlborough, par laquelle il lui mandoit que, n’ayant plus d’armée, il alloit à la Haye rendre compte aux États généraux de son malheur, et se plaignoit fort de Cohorn. Le reste de la campagne se passa en campements et en subsistances ; les ennemis prirent Huy et la garnison prisonnière de guerre tout à la fin d’août. Il ne se fit plus rien de part ni d’autre. Cette victoire d’Eckeren fut si agréable au roi et au roi d’Espagne, que le maréchal de Boufflers en eut la Toison d’or, et le marquis de Bedmar le brevet de conseiller d’État qui est le comble de la fortune en Espagne, et ce que nous appelons ici ministre d’État. Chamillart profita de la bonne humeur ; il avoit cent mille écus de brevet de retenue sur sa charge de secrétaire d’État, qu’il avoit payés aux héritiers de Barbezieux ; il en eut encore autant de plus.

Coetlogon, avec cinq vaisseaux, prit le 22 juin, vers la rivière de Lisbonne, cinq vaisseaux Hollandois, après un grand combat et fort opiniâtre, qui dura jusqu’à la nuit. Ces vaisseaux Hollandois escortoient cent voiles marchandes qui eurent le temps de se sauver. Le comte de Walstein, ambassadeur de l’empereur à Lisbonne, fut pris sur un des vaisseaux de guerre avec un envoyé de l’électeur de Mayence, qui s’en retournoient en Allemagne.

Walstein fut amené à Vincennes, et quelque temps après envoyé à Bourges, où il demeura assez longtemps avec Saint-Olon, gentilhomme ordinaire, chargé de prendre garde à sa conduite. SaintPaul Hécourt, avec quatre vaisseaux, prit et coula à fond quatre vaisseaux de guerre Hollandois au nord d’Écosse, qui escortoient la pêche du hareng, dont il brûla cent soixante bateaux. Un des vaisseaux coula aussi à fond : cela se passa à la fin de juin.

Dans cette même campagne, Saint-Paul eut un autre avantage aussi considérable, et de la même espèce, vers le Nord.




  1. Forteresse du royaume de Hollande située sur l’Escaut. Les précédents éditeurs ont remplacé Lillo par Lille.