Mémoires (Saint-Simon)/Tome 4/8

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 4p. 147-164).

Digression sur les charges de l’ordre. — Grand aumônier ; pourquoi sans preuves. — Amyot privé de sa charge de grand aumônier. — Grands officiers des grands ordres n’en portent point de marques comme ceux du Saint-Esprit. — Différence des grands officiers d’avec les chevaliers, et des grands officiers entre eux, et de l’abus du titre de commandeurs ; d’où venus. — Origine des honneurs du Louvre et de la singulière distinction du chancelier de l’ordre. — Distinction unique de l’archevêque de Rouen, frère bâtard d’Henri IV. — Vétérans de l’ordre et leurs abus ; comment introduits. — Origine de la première fortune solide de MM. de Villeroy. — Râpés de l’ordre. — Collier de l’ordre aux armes des grands officiers. — Abus des couronnes. — Abus des grands officiers de l’ordre représentés en statues sur leurs tombeaux avec le collier et le manteau de l’ordre, sans nulle différence d’un chevalier. — Plaisante question d’une bonne femme. — Méprise des Suédois et leur instruction sur le cordon bleu de d’Avaux, nuisible à son ambassade.


Henri III, en créant l’ordre du Saint-Esprit, y établit en même temps cinq charges : celle de grand aumônier de l’ordre, qu’il unit dès lors à celle de grand aumônier de France, et sans preuves. Ce fut pour gratifier M. Amyot, évêque d’Auxerre, qui avoit été son précepteur et des rois ses frères, et que Charles IX lit grand aumônier. Il étoit aussi porté par les Guise, et se livra depuis à la Ligue avec tant d’ingratitude que, quelque débonnaire que fût Henri IV, une des premières marques qu’il donna de son autorité fut de le priver de la charge de grand aumônier de France à la fin de 1591, et de la donner au célèbre Renaud de Beaune, archevêque de Bourges alors, puis, de Sens ; en conséquence de quoi M. Amyot fut en même temps privé de porter l’ordre, et M. de Beaune le reçut le dernier jour de cette année dans l’église de Mantes des mains du maréchal de Biron père, qui fit en même temps son fils chevalier du Saint-Esprit par commission d’Henri IV, qui n’étoit pas encore catholique.

Les quatre autres charges furent : chancelier, garde des sceaux et surintendant des deniers de l’ordre en une seule et même charge, qui a été quelquefois, quoique rarement, partagée ; prévôt et grand maître des cérémonies en une seule charge, qui n’a jamais souffert de division ; grand trésorier, et greffer. Henri III fit ces charges en faveur de ses ministres, ou plutôt des Guise, qui se les voulurent dévouer de plus en plus, les lui firent établir en leur faveur d’une manière sans exemple, dans les deux autres grands ordres, la Jarretière et la Toison, et même l’Éléphant, dont les officiers, qui sont des ministres, des évêques et des personnes au moins aussi considérables dans leurs cours, depuis l’institution de ces ordres jusque aujourd’hui, que l’ont été et le sont nos grands officiers de l’ordre, ne portent aucunes marques de la Toison et de l’Éléphant (et ceux de la Jarretière une marque entièrement différente en tout de celle des chevaliers), au lieu que les grands officiers de celui du Saint-Esprit eurent par leur institution les mêmes marques sur leur personne, hors les jours de cérémonie de l’ordre, que les chevaliers du Saint-Esprit. Je dis les grands officiers, parce qu’Henri III en créa en même temps de petits, tels que le héraut, l’huissier, etc., tout différents des grands officiers, et qui, pour marque de leurs charges, n’ont porté jusqu’à la dernière régence qu’une petite croix du Saint-Esprit, attachée d’un petit ruban bleu céleste à leur boutonnière. Ces mêmes petits officiers se trouvent aussi dans les autres trois grands ordres cités ci-dessus, à la différence de leurs grands officiers.

Cette introduction de similitude entière de porter ordinairement l’ordre du Saint-Esprit entre les chevaliers et les grands officiers, fut d’autant plus aisée à établir, qu’excepté les magistrats, tout le monde étoit alors en pourpoint et en manteau, dont la couleur et la simplicité seule distinguoit les gens les uns d’avec les autres, et que le cordon bleu se portoit au cou ; mais avec toute cette parité journalière entre les chevaliers et les grands officiers, ceux-ci étoient fort distingués des chevaliers les jours de cérémonie, comme ils le sont encore, en ce qu’ils n’ont point de collier, et ils le sont encore entre eux quatre par la différence de leurs grands manteaux. Celui du chancelier est en tout et partout semblable à. celui des chevaliers. Le prévôt et grand maître des cérémonies n’a point le collier de l’ordre brodé autour du sien ni de son mantelet, mais du reste il est pareil à ceux des chevaliers. Ceux du grand trésorier et du greffier ont les flammes de la broderie de leurs manteaux et mantelets considérablement plus clairsemées et un peu moins larges, et entre ces deux derniers manteaux il y a encore quelque petite différence, à l’avantage du grand trésorier sur le greffier. Les grands officiers eurent encore cette ressemblance avec les chevaliers, qu’Henri III, qui avoit compté donner à son nouvel ordre les bénéfices en commande, comme en ont ceux d’Espagne, en destina aussi aux grands officiers pour appointements de leurs charges. Cette destination rendit dès lors commune aux chevaliers et aux grands officiers cette dénomination de commandeurs, dont le fonds n’ayant pas eu lieu d’abord par les désordres de la Ligue, ni depuis, cette dénomination de commandeur est demeurée propre aux huit cardinaux et prélats de l’ordre. Les grands officiers ont continué de l’affecter, qui, pour s’assimiler tant qu’ils peuvent aux chevaliers, la leur donnent, quoique aucun d’eux ne la veuille, et ne se donne que la qualité de chevalier des ordres du roi, tandis que les grands officiers sont très jaloux de la prendre, quoiqu’elle soit demeurée vaine pour tous, puisque aucun n’a de commanderie, et que les grands officiers sont suffisamment désignés par le titre de leurs charges, sans y joindre le vain et inutile titre de commandeur.

On verra, outre cette similitude, l’usage particulier dont ils se le sont rendu.

Outre les distinctions susdites des charges entre elles, les deux premières font les mêmes preuves que les chevaliers. Le chancelier de Cheverny, qui l’étoit de l’ordre de Saint-Michel après les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, le fut de celui du Saint-Esprit à son institution, auquel celui de Saint-Michel fut uni. Son nom étoit Hurault : il étoit garde des sceaux dès 1578, lorsque le chancelier Birague fut fait cardinal, et chancelier à sa mort en 1585. Il l’avoit été du duc d’Anjou, l’avoit suivi en Pologne, étoit attaché à Catherine de Médicis, et tellement aux Guise qu’il perdit les sceaux et fut exilé, ainsi que M. de Villeroy, etc., lorsqu’en 1588, après les Barricades de Paris, Henri III eut pris la tardive résolution de se défaire des Guise. C’étoit un personnage en toutes façons, à qui Henri IV rendit les sceaux dès 1590.

Sa mère étoit sœur du père de Renaud de Beaune, dont je viens de parler et qui donna l’absolution à Henri IV à Saint-Denis et le reçut dans l’Église catholique. Son fils aîné étoit gendre, dès le commencement de 1588, de Chabot, comte de Charny, grand écuyer de France, et par conséquent beaufrère du duc d’Elbœuf. Son autre fils étoit gendre de Mme de Sourdis, si importante alors, et tante de la trop fameuse Gabrielle d’Estrées, sur l’esprit de laquelle elle avoit un grand ascendant. Un troisième avoit cinq grosses abbayes avec l’évêché de Chartres, et fut après premier aumônier de Marie de Médicis. Les filles de ce chancelier étoient mariées dès ayant l’institution de l’ordre : l’aînée au marquis de Nesle-Laval, puis au brave Givry d’Anglure ; la deuxième, en 1592, au marquis de Royan La Trémoille ; la dernière au marquis d’Alluye-Escoubleau, puis au marquis d’Aumont. Avec ces alliances, quoique fort nouvelles pour ce chancelier et la figure personnelle qu’il faisoit, il se prétendit homme à faire des preuves, et véritablement il ne faut pas se lever de grand matin pour faire celles de l’ordre du Saint-Esprit, autre distinction des autres grands ordres où il ne faut pas de preuves, parce que les instituteurs ont cru, sur l’exemple qu’ils en donnoient, que tous ceux qui y seroient admis dans la suite seroient d’une naissance trop grandement connue pour qu’on pût leur en demander. Cheverny donc voulut faire des preuves, comme les chevaliers, et cette nécessité de preuves, ou pour mieux dire cette distinction, est demeurée à cette charge de l’ordre. Quoique chancelier de France, il prit sa place aux cérémonies, de l’ordre comme en étant chancelier, c’est-à-dire après le dernier chevalier et avec une distance entre-deux, s’y trouva toujours et n’en fit jamais difficulté. Mais je pense que l’office de la couronne dont il étoit revêtu lui procura, et par lui à ses successeurs chanceliers de l’ordre, la distinction sur les trois autres charges de parler assis et couvert aux chapitres de l’ordre, où le prévôt, le grand trésorier et le greffier sont debout et découverts, et de manger au réfectoire du roi à la dernière place des chevaliers, mais comme eux ; tandis que les trois autres charges mangent dans le même temps dans une autre pièce avec les petits officiers de l’ordre.

C’est aussi cette différence que les ministres, accrédités, revêtus dans la suite de ces trois autres charges, n’ont pu supporter, qui par leur crédit a fait tenir les chapitres débout, découverts et sans rang pêle-mêle, et qui a banni l’usage du repas du roi avec les chevaliers. Cette même raison de l’office de chancelier de France donna force à cette autre, que les papiers de l’ordre étant chez le chancelier de l’ordre, de tenir toutes les commissions pour les affaires de l’ordre chez le chancelier de l’ordre, de quelque dignité et qualité que soient les commandeurs et chevaliers commissaires, cardinaux, ducs et princes de maison souveraine, car les princes du sang seuls ne le sont jamais.

Sur cet exemple, la même chose s’est continuée chez les chanceliers de l’ordre toujours depuis, et à l’appui de cette raison des papiers, les grands trésoriers de l’ordre ont obtenu le même avantage que les commissions de l’ordre se tiennent aussi chez eux.

Quoique ces charges de l’ordre fussent destinées à la décoration des ministres, celle de prévôt et de grand maître des cérémonies de l’ordre fut donnée à M. de Rhodes, qui eut le choix de la prendre ou d’être chevalier de l’ordre. Le goût d’Henri III pour les cérémonies décida M. de Rhodes, du nom de Pot, et d’une grande naissance. Un Pot avoit été chevalier de la Toison d’or à l’institution de cet ordre et reçu à la première promotion qu’en fit Philippe le Bon. C’est ce même M. de Rhodes pour qui fut faite la charge de grand maître des cérémonies de France. Il voulut, en seigneur qu’il étoit, faire les mêmes preuves que les chevaliers, et cela est demeuré à cette charge comme à celle de chancelier de l’ordre.

Ce qu’on appelle les honneurs du Louvre étoit inconnu avant le connétable Anne duc de Montmorency, et réservé aux seuls fils et filles de France qui montoient et descendoient de cheval ou de coche, comme on disoit alors, et qui étoient même peu en usage aux plus grandes dames, dans la cour du logis du roi. Ce fut ce célèbre Anne qui, décoré de ses services, de ses dignités et de sa faveur, entra un beau jour, à cheval, dans la cour du logis du roi et y monta ensuite, et se maintint dans cet usage. Quelque temps après, son émule, M. de Guise, hasarda d’en faire autant. Les uns après les autres ce qu’il y eut de plus distingué imita par émulation, et la tolérance de l’entreprise étendit peu à peu cet honneur aux personnes è, qui il est maintenant réservé. Les officiers de la couronne y arrivèrent aussi, tellement que le chancelier de Cheverny en jouissoit comme chancelier de France.

À sa mort, en 1599 l’archevêque de Rouen fut chancelier de l’ordre. Il était bâtard du roi de Navarre et de Mlle du Rouhet[1], par conséquent frère bâtard d’Henri IV. Ce prince, qui l’aimoit extrêmement, fit tout ce qu’il put pour le faire cardinal, quoique beaucoup de bâtards, non seulement de papes, mais de particuliers, et depuis, du temps d’Henri IV même, M. Sérafin, bâtard du chancelier Olivier, fut cardinal le premier de la dernière promotion de Clément VIII, en 1604, qui fut la mémé du cardinal du Perron. Il s’appeloit Sérafin Olivier, mais il ne s’appeloit que M. Sérafin, avoit été auditeur de rote pour la France, dont il devint doyen et eut après le titre de patriarche d’Alexandrie. Clément VIII, ayant tenu bon à refuser le chapeau à Henri IV pour l’archevêque de Rouen, fit en sa faveur une chose bien plus extraordinaire et sans aucun exemple devant ni depuis ce fut de lui donner, par une bulle du mois de juin 1597, tous les honneurs des cardinaux : rang, habit, distinctions, privilèges, en sorte qu’excepté le nom, le chapeau (qui ne se prend qu’à Rome où il ne fut point), les conclaves et les consistoires, il eut en tout et partout le même extérieur des cardinaux avec la calotte et le bonnet rouges. On peut juger qu’avec ces distinctions il eut aussi celle des honneurs du Louvre. Deux ans après avoir rougi de la sorte, c’est-à-dire en 1599, il fut chancelier de l’ordre par la mort du chancelier de Cheverny. Il en fit toutes les fonctions sans difficulté comme avoit fait son prédécesseur. En 1606 Henri IV s’avisa que cette charge étoit au-dessous de ce frère décoré de tout ce qu’ont les cardinaux, quoiqu’il fût dans ce même état deux ans avant qu’elle lui fût donnée (ce n’est pas ici le lieu de s’écarter sur les bâtards).

Henri IV le déclara donc l’un des prélats associés à l’ordre et donna sa charge de chancelier à L’Aubépine, père du garde des sceaux de Châteauneuf, de l’évêque d’Orléans qui fut commandeur de l’ordre en 1619, et du père de ma mère. Il avoit été ambassadeur en Angleterre et étoit ministre d’État, beaufrère du premier maréchal de La Châtré, et de M. de Villeroy, le célèbre secrétaire d’État. Ses filles avoient, épousé MM. de Saint-Chamond et de Vaucelas, ambassadeur en Espagne, et tous deux chevaliers de l’ordre, et son père étoit celui qui avoit mis les secrétaires d’État hors de page, signé le premier : le roi, et qui fut en si grande et longue considération sous Henri II, François II et Charles IX. Établi de la sorte, il obtint une singularité pour sa charge de chancelier de l’ordre, qui subsiste encore aujourd’hui, qui est d’entrer en carrosse dans la cour du logis du roi en son absence, même la reine y étant, ce que n’ont pas les chevaliers de l’ordre, ni aucun autre, que longtemps depuis le chevalier d’honneur et les dames d’honneur, et d’atours de la reine.

Ces grands officiers de l’ordre n’étoient pas compris dans le nombre de cent, dont l’ordre du Saint-Esprit est composé, et lés statuts premiers et originaux les en excluent. Les Guise qui les firent changer par deux différentes fois, toujours à leur avantage, à mesure que leur puissance augmenta, et qui voulurent toujours favoriser les ministres pour les mieux sceller dans leur dépendance, pour leurs vues sur les projets de la Ligue qui de jour en jour les approchoient du succès de leur dessein sur la couronne, les firent comprendre dans le nombre de cent. Outre ce motif de les assimiler de plus en plus aux chevaliers de l’ordre, ils eurent encore celui de diminuer le nombre de grâces que Henri III s’étoit proposé de pouvoir faire. C’est ce qui porta les Guise à faire comprendre en même temps dans le nombre des cent les huit cardinaux ou prélats et les chevaliers étrangers non régnicoles, qui n’y étoient pas d’abord compris, ce qui étoit treize places de chevaliers au roi, sans dompter les incertaines des chevaliers étrangers non régnicoles. Il est resté jusqu’à présent une trace de cette innovation, en ce que ces derniers ne sont point payés des mille écus de pension comme tous les autres chevaliers du Saint-Esprit, régnicoles, et que les Guise qui firent après coup fixer un âge à leur avantage pour tous les chevaliers de l’ordre, qui ne l’étoit point par les premiers statuts, comme il ne l’est point encore dans aucun autre ordre de l’Europe, n’en firent point fixer aux charges de l’ordre.

Les deux charges de grands officiers de l’ordre, de grand trésorier et de greffier, qui ne font point de preuves, furent données, la première à M. de Villeroy, secrétaire d’État, l’autre à M. de Verderonne, lors en pays étranger pour les affaires du roi. Il étoit L’Aubépine, cousin germain de la femme de M. de Villeroy, et de son frère M. de L’Aubépine, que nous venons de voir troisième chancelier de l’ordre. M. de Verderonne étoit gendre de M. de Rhodes, qui fut en même temps premier prévôt et grand maître des cérémonies de l’ordre. M. de Villeroy n’a pas besoin d’être expliqué. C’est à lui et à ce Verderonne, son cousin germain, qu’a commencé l’abus de ce qu’on appelle vétérans, qui a donné lieu à un autre plus grand, connu sous le ridicule nom de râpés de l’ordre, qui est ce que je me suis proposé d’expliquer ici.

M. de Villeroy maria son fils, M. d’Alincourt, en février 1588, à la fille unique de M. de Mandelot, chevalier de l’ordre de 1582, et gouverneur de Lyon, Lyonnois et Beaujolois. La Ligue, dont ils étoient tous deux des plus avant et des membres les plus affidés, et chacun en leur genre des plus utiles et des plus considérés, fit cette alliance et arracha de la foiblesse d’Henri III la survivance de cet important gouvernement, en faveur du mariage que M. d’Alincourt eut en titre, en novembre de la même année, par la mort de Mandelot, son beau-père. Ce fut, pour le dire en passant, ce qui fit la première grande fortune des Villeroy, comme, je le dirai pour la curiosité ciaprès.

M. de Villeroy fut chassé en septembre 1588, après les Barricades de Paris, avec les autres ministres créatures des Guise, lorsque Henri III eut enfin pris la résolution de se défaire de ces, tyrans avant qu’ils eussent achevé d’usurper sa couronne. En perdant osa charge de secrétaire d’État, il perdit sa charge de l’ordre, et le cordon bleu par conséquent. Ses propres Mémoires, et tous ceux de ce temps, montrent son dévouement aux, Guise et à la Ligue, et en même temps quand il en désespéra, avec quel art il sut se retourner et persuader Henri IV qu’il lui avoit rendu de grands services. Sa grande capacité, son expérience, l’important gouvernement de son fils, tant de personnages considérables à qui il tenoit, tout contribua à persuader à Henri IV, si facile pour ses ennemis, de lui rendre sa charge et sa place dans le conseil, où il crut s’en servir utilement, et dans lesquelles ce prince le conserva toute sa vie avec une grande considération. Sa charge de l’ordre étoit donnée à Rusé de Beaulieu, avec celle de secrétaire d’État, à qui Henri IV, venant à la couronne, les confirma toutes deux. Villeroy eut la charge de secrétaire d’État qui vaqua en 1594, et comme Henri IV étoit content de Rusé de Beaulieu, qui avoit eu les charges de M. de Villeroy, il ne voulut pas lui ôter celle de l’ordre pour la rendre à Villeroy comme il lui avoit laissé celle de secrétaire d’État du même ; mais en remettant Villeroy dans sa confiance et dans son conseil il lui permit verbalement de reprendre je cordon bleu, quoiqu’il n’eut plus de charge, et ce fut le premier exemple d’un cordon bleu sans charge. Quelque nouvelle que fût cette grâce, il en obtint une bien plus étrange. Ce fut de faire Alincourt, son fils, chevalier du Saint-Esprit, le dernier de la promotion qu’Henri IV fit le 5 janvier 1597, dans l’église de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, et pour comble n’ayant que trente ans. Avec un tel crédit, on fait aisément la planche de porter l’ordre sans charge.

Achevons maintenant la curiosité qui fit la solide fortune des Villeroy avant la grandeur où ils sont, depuis parvenus. Le secrétaire d’État fit donner à son petit-fils, de fort bonne heure, la survivance du gouvernement de son fils. Ce gouvernement éblouit M. de Lesdiguières, gouverneur de Dauphiné et qui commandoit en roi dans cette province, en Provence et dans quelques pays voisins. Il voulut augmenter sa considération et sa puissance par se rendre le maître du gouvernement de Lyon, en s’attachant les Villeroy par le lien le plus indissoluble. Il proposa ses vues à M. de Créqui, son gendre, qui rejeta bien loin l’alliance des Villeroy. Le bonhomme, secrétaire d’État, vivoit encore.

Après une autre éclipse, essuyée sous le gouvernement de la reine mère et du maréchal d’Ancre, leur ruine l’avoit rétabli aussi bien que jamais. Mais cette faveur ni l’établissement de Lyon ne pouvoient tenter Créqui d’une alliance si inégale. Il avoit marié sa fille aînée au marquis de Rosny, fils aîné du célèbre Maximilien, premier duc de Sully, qui survivoit à sa disgrâce, et qui avoit toujours traité M. de Villeroy avec hauteur, qui, de soi côté, l’avoit toujours regardé aussi comme son ennemi. C’étoit de tous points donner à ce gendre un étrange beau-frère. Mais Lesdiguières étoit absolu dans sa famille.

Il voulut si fermement ce mariage de sa petite-fille avec le fils d’Alincourt, qu’il fallut bien que Créqui y consentît. Le vieux secrétaire d’État eut la joie de voir arriver jette grandeur dans sa famille. Qu’eût-il dit s’il eût pu savoir le torrent d’autres dont elle fut suivie ? Ce mariage se fit en juillet 1617, et le secrétaire d’État mourut à Rouen ; à soixante-quatorze ans, au mois de novembre suivant, pendant l’assemblée des notables. Par l’événement, tous les grands biens de Créqui et de Lesdiguières sont tombés au fils de ce mariage, maréchal de France comme son père, etc., et duc et pair après lui.

M. de Verderonne garda sa charge de greffier jusqu’en 1608, que M. de Sceaux, Potier ; secrétaire d’État, en fut pourvu, et Verderonne eut permission de continuer à porter l’ordre. On a vu par ses entours qu’il n’étoit pas sans crédit, et qu’il eut pour lui l’exemple de Villeroy son cousin, si considéré alors et en termes bien moins favorables.

Les exemples ont en France de grandes suites. Sur ces deux-là M. de Rhodes, vendit sa charge de prévôt et grand maître des cérémonies de l’ordre à M. de La Ville aux Clercs-Loménie, secrétaire d’État en 1619 ; il eut permission de continuer à porter l’ordre ; mais, en, faveur de la naissance dont il étoit, il lui fut expédié un brevet portant promesse d’être fait chevalier de l’ordre à la première promotion, et, en attendant, de porter l’ordre. Il étoit plus que naturel que cette promesse lui fût gardée ; néanmoins, il ne fut point de la nombreuse promotion qui fut faite le dernier jour de cette, année, et il fut tué en 1622 devant Montpellier sans avoir été même nommé.

M. de Puysieux, secrétaire d’État, fils du chancelier de Sillery et gendre de M. de Villeroy, secrétaire d’État, tous deux en vie et en crédit, et lui personnellement aussi, entre ses deux disgrâces, vendit sa charge de grand trésorier de l’ordre à M. Morand, trésorier de l’épargne, et sur l’exemple de M. de Rhodes, quelque disproportion qu’il y eût entre un Plot et un Brûlart, il eut le même brevet de promesse d’être fait chevalier de l’ordre à là première promotion, et de permission, de continuer en attendant, à porter l’ordre.

Cette dernière planche faite, M. d’Avaux, ce célèbre ambassadeur, surintendant des finances, vendit sa charge de greffier de l’ordre en 1643 à M. de Bonelles, qui, malgré l’alliance qu’il fit de Charlotte de Prie, sœur année de la maréchale de La Mothe, ne fut jamais que conseiller d’honneur au parlement, et n’auroit pas cru que son petit-fils deviendroit chevalier de l’ordre. M. d’Avaux eut le brevet de promesse et de permission pareil à celui, qu’avoit obtenu M. de Puysieux.

Enfin la charge de chancelier et de garde des, sceaux de l’ordre ayant été séparée en deux, pendant la prison du garde des sceaux de France de Châteauneuf, en 1633 les sceaux de l’ordre furent donnés à M. de. Bullion, surintendant des finances et président à mortier au parlement de Paris. Il les vendit en 1636, à M. le premier président Le Jay, et il eut un brevet pareil aux précédents.

Ces deux charges ayant été réunies, en 1645, en rendant les sceaux de l’ordre à M. de Châteauneuf, il la vendit entière, peu de mois après, à La Rivière, évêque-duc de Langres, ce favori de Gaston, si connu dans tous les Mémoires de la minorité de Louis XIV et les commencements de sa majorité.

Comme M. de Châteauneuf avoit des abbayes, quoiqu’il ne fût point dans les ordres, le brevet qu’il eut, pareil aux autres, porta, avec la permission de continuer à porter l’ordre, promesse de la première des quatre places de prélat qui viendroit à vaquer dans l’ordre qu’il n’a jamais eue, non plus qu’aucun des vendeurs de charges, qui, presque tous jusqu’à aujourd’hui, ont eut de pareils brevets, et n’ont jamais été chevaliers de l’ordre. Outre le ridicule, général de ces brevets, ils en ont un particulier qui échappe et qu’il est curieux d’exposer ici.

On a vu ci-dessus que le chancelier de l’ordre, entre les distinctions, qu’il a par-dessus les autres grands officiers ou laïques, à celle d’avoir le grand manteau de l’ordre semblable en tout à ceux des chevaliers, et avec le collier de l’ordre brodé tout autour comme eux ; il n’a même de différence d’eux que le dernier rang après tous et avec les trois autres officiers, et de n’avoir point le collier d’or massif émaillé. De cette privation du collier, le statut en fait comme une excuse, disant que le chancelier n’a point de collier parce qu’il est censé être personne, de robe longue, et c’est toutefois à cette personne de rote longue, et par cela même exclue du collier, qui n’est propre qu’à ceux de la noblesse et dont la profession et les armes, que ce collier est promis en vendant sa charge, et aux autres grands officiers en se défaisant des leurs, tous de robe ou de plume, par ce brevet illusoire qui n’a eu d’exécution dans aucun, dont aucun n’a espéré l’accomplissement, et qu’aucun roi n’a jamais imaginé d’effectuer. Je me contente de marquer le premier de chacune de ces quatre charges qui l’a obtenu. Il suffit de dire que depuis cet exemple de vendre et d’obtenir ces brevets que je viens d’exposer, l’usage en a été continuel parmi tous ces grands officiers de l’ordre, et que, ce brevet n’a été refusé à pas un, excepté peut-être à quatre ou cinq tombés en disgrâce, et à qui, en leur ôtant leurs charges de l’ordre, il n’a pas été permis de continuer à le porter. Jusque-là que pendant la dernière régence, Crosat et Montargis, très riches financiers, ayant obtenu permission d’acheter les charges de grand trésorier et de greffier de la succession du frère acné du garde des sceaux Chauvelin, et du président Lamoignon, ont obtenu les mêmes brevets de promesse d’être faits chevalier de l’ordre à la première promotion, et de continuer à le porter en attendant ; en même temps qu’aux approches du sacre du roi, ils eurent commandement de vendre leurs charges, l’un à M. Dodun, contrôleur général des finances, l’autre à M. de Maurepas, secrétaire d’État, par l’indécence qu’on trouva à voir faire à ces deux financiers les fonctions de ces charges, lorsque, le lendemain du sacre, le roi recevroit l’ordre des mains de l’archevêque-duc de Reims.

Voilà donc un étrange abus tourné en règle par l’habitude ancienne et non interrompue ; il n’en est pas demeuré là. Il a donné naissance à un autre encore plus étrange et plus ridicule ; celui qu’on vient d’expliquer est connu sous le nom de vétérans, celui qui va l’être sous celui de râpés. Le premier nom est pris des officiers de justice qui, ayant exercé leurs charges vingt ans, prennent, en les vendant, des lettres de vétérance qu’on ne leur refuse pas, pour continuer à jouir, leur vie durant, des honneurs et séances attachés à ces charges. Mais ceux de l’ordre ont de tout temps gardé la plupart leurs charges peu d’années, et à force de les garder peu, ont donné ouverture aux râpés.

Ce sobriquet ou ce nom est pris de l’eau qu’on passe sur le marc du raisin, après qu’il a été pressé, et tout le jus ou le moût tiré, qui est le vin ; cette eau fermente sur ce marc, et y prend une couleur et une impression de petit vin ou de piquette, et cela s’appelle un râpé de vin.

On va voir que la comparaison est juste et le nom bien appliqué. Voici la belle invention qui a été trouvée par les grands officiers de l’ordre. Pierre, par exemple, a une charge de l’ordre depuis quelques années ; il la vend à Paul, et obtient le brevet ordinaire. Jean se trouve en place, et veut se parer de l’ordre sans bourse délier. Avec l’agrément du roi, et le marché fait et déclaré avec Paul, Jean se met entre Pierre et lui, fait un achat simulé de la charge de Pierre, et y est reçu par le roi. Quelques semaines après il donne sa démission, fait une vente simulée à Paul, et obtient le brevet accoutumé, et Paul est reçu dans la charge. Avec cette invention on a vu pendant la dernière régence, jusqu’à seize officiers vétérans ou râpés de l’ordre vivant tous en même temps.

Le premier exemple fut le moins grossier de tous. Bonelles vendit effectivement la charge de greffier de l’ordre à Novion, président à mortier, qui fut depuis premier président : ce fut en 1656 ; il la garda quelques mois et la vendit en 1657 à Jeannin de Castille. Le second exemple se traita plus rondement. Barbezieux eut à la mort de Louvois, son père, sa charge de chancelier de l’ordre. Boucherat, chancelier de France, en fut simultanément pourvu d’abord, et huit jours après qu’il eut été reçu, il fit semblant de se démettre comme il avoit fait semblant d’acheter, et Barbezieux fut reçu.

Depuis cet exemple tout franc, tous les autres n’ont pas eu plus de couverture dans les huit ou douze qui l’ont suivi jusqu’à présent.

Ces vétérans et ces râpés prennent tous sans difficulté la qualité de commandeurs des ordres du roi, sans mention même de la charge qui la leur a donnée, mais qui, à la vérité, n’a pu la leur laisser, non plus que le brevet de promesse et de permission qu’ils obtiennent, la leur conférer. À la vérité, ni vétérans ni râpés ne font nombre dans les cent, dont l’ordre est composé.

À tant d’abus qui ne croiroit qu’il n’y en a pas au moins davantage ? Mais ce n’est pas tout. De ce que le chancelier de l’ordre a le collier brodé autour de son grand manteau comme les chevaliers, il a quitté le cordon bleu qu’il portoit autour de ses armes, comme les cardinaux et les prélats de l’ordre, et quoiqu’il n’ait point le collier d’or massif, émaillé comme les chevaliers de l’ordre, il l’a mis partout à ses armes. Cet exemple n’a pas tardé à être suivi par les autres grands officiers, quoique le collier ne soit pas brodé autour de leurs manteaux, et que tout leur manque jusqu’à ce vain prétexte. Je ne puis dater cet abus avec la même assurance et la même précision que je viens de faire les précédents. De ceux-là, l’origine s’en voit, mais de celui qui a dépendu de la volonté de l’entreprise plus ou moins tardive, et d’une exécution domestique faite par un peintre ou par un graveur sur des armes, ce sont des dates qui ne se peuvent retrouver.

Qui pourroit dire maintenant qui a commencé l’usurpation des couronnes ? Il n’est si petit compagnon qui n’en porte une, et les ducales sont tombées à la plus nouvelle robe. Il est pourtant vrai que cet abus n’a pas cinquante ans, et qu’un peu auparavant nul homme de robe ne portoit aucune sorte de couronne. Il en existe encore un témoignage évident. Les armes de M. Séguier alors chancelier, et non encore duc à brevet, sont en relief des deux côtés du grand autel de l’église des Carmes-Déchaussés, dont le couvent est à Paris, rue de Vaugirard ; toutes les marques de chancelier y sont, manteau sans armes au revers, masses, mortier, et point de couronne. Tout ce que je puis dire, c’est qu’étant allé voir Mme la maréchale de Villeroy à Villeroy, de Fontainebleau peu avant sa mort, c’est-à-dire vers 1706 ou 1707, j’ai vu les armes de Villeroy en pierre avec le cordon autour, et la croix comme le portent les prélats de l’ordre et sans collier. Je les ai vues de même dans une église de Paris, je ne me souviens plus laquelle assez fermement pour la citer.

J’ai vu aussi une chapelle de sépulture des L’Aubépine aux Jacobins de la rue Saint-Jacques, leurs armes plusieurs fois répétées sans collier, et entourées du cordon, et la dernière année de la vie du maréchal de Berwick, tué devant Philippsbourg en 1734, je l’allai voir à Fitz-James, d’où je m’allai promener un matin à Verderonne qui en est près, où je vis sur plusieurs portes les armes de L’Aubépine, en pierre, entourées du cordon avec la croix sans collier.

Mais voici le comble, ce sont les grands officiers de l’ordre, peints et en sculpture, vêtus avec le manteau de chevalier de l’ordre, et avec le collier de l’ordre par-dessus comme l’ont les chevaliers. Châteauneuf, secrétaire d’État, fit faire à Rome le tombeau et la statue de son père La Vrillière, à genoux dessus, de grandeur naturelle dans cet équipage complet. C’est même un très beau morceau que j’ai vu sur leur sépulture à Châteauneuf-sur-Loire. Qui que ce soit à l’inspection ne se peut douter que ce bonhomme La Vrillière n’ait été que prévôt et grand maître des cérémonies de l’ordre. Il n’y a nulle différence quelle que ce soit d’un chevalier du Saint-Esprit. On voit dans Paris et dans la paroisse de Saint-Eustache la statue au naturel de M. Colbert, grand trésorier de l’ordre, avec le manteau et le collier des chevaliers ; il n’est personne qui puisse ne le pas prendre pour un chevalier du Saint-Esprit ; il y en a peut-être d’autres exemples que j’ignore.

Ces abus me font souvenir de ce que me conta la maréchale de Chamilly, quelque temps après que son mari fut chevalier de l’ordre. Il entendoit la messe, et portoit l’ordre par-dessus, comme il étoit rare alors qu’aucun le portât par-dessous. Une bonne femme du peuple, qui étoit derrière ses laquais, en tira un par la manche, et le pria de lui dire si ce cordon bleu là étoit un véritable chevalier de l’ordre. Le laquais fut si surpris de la question de la part d’une femme qu’il ne jugeoit pas avec raison savoir cette différence, qu’il le conta à son maître au sortir de la messe.

Les Suédois y furent attrapés à M. d’Avaux, dont on vient de voir le marché de sa charge à son neveu ; et lui firent toutes sortes d’honneurs. Quelque temps après ils surent que c’étoit un conseiller d’État de robe qui avoit une charge de l’ordre. Ils cessèrent de le considérer et de le traiter comme ils avoient fait jusque-là, et cette fâcheuse découverte nuisit fort au succès de son ambassade.


  1. Louise de La Beraùdière, demoiselle du Rouhet ou Rouët.