Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/18

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 357-368).

Intrigue d’Harcourt pour le ministère. — Mouvements sourds du maréchal de Villeroy. — Situation, vues et manéges de d’Antin. — Caractère, vues, manéges de Mme la Duchesse, et son éloignement de Mme la duchesse de Bourgogne et de Mme la duchesse d’Orléans. — Duchesse de Villeroy intime de Mme la duchesse d’Orléans et fort en faveur de Mme la duchesse de Bourgogne. — Caractère de la duchesse de Villeroy et ses chemins. — Convenances de liaison entre Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse d’Orléans. — Conduite de Mme la Duchesse à l’égard de Mme la duchesse de Bourgogne. — Embarras de d’Antin avec Mme la Duchesse sur Mme la duchesse de Bourgogne. — Il se conserve bien enfin avec toutes deux.


Ces capitales, intrigues en enfantèrent de petites : Harcourt étoit en Normandie refroidi avec Mme de Maintenon, dont l’humeur volage étoit de prendre en gré, puis en confiance, sans raison, et de laisser là sans cause ceux qu’elle y avoit pris. Je n’ai point su s’il y avoit eu d’autres raisons, mais l’ambition d’Harcourt en étoit fort affligée. Il crut l’occasion bonne à saisir de ces étranges aventures, et s’en vint à Fontainebleau sans y être attendu. Entrer dans la cabale dominante n’étoit pas un moyen de rentrer en privance avec Mme de Maintenon ; de s’y déclarer contraire ; les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse l’y auroient trop incommodé. Il étoit au fait de tout et de la situation présente de Chamillart. Son but fut toujours le ministère ; il se flatta d’y parvenir à ses dépens. Mais, pour y arriver, il ne falloit pas se rendre M. du Maine contraire, dont il avoit toujours été le client, et qui étoit l’âme et le grand ressort de la cabale de Vendôme. Il résolut donc à faire le bon citoyen qui cède à ses alarmes et qui accourt. Il trouva à Fontainebleau Catinat, qui y avoit été mandé, et avec qui le roi eut plusieurs conférences, moins sur la Flandre que sur la Savoie, où le maréchal de Villars fut souvent embarrassé. Harcourt, avec adresse, tâcha de laisser croire qu’il avoit été mandé aussi, et fut peiné au dernier point de n’y avoir pas réussi, et de n’avoir pu parvenir à voir le roi en particulier. Mme de Caylus, sa bonne amie et cousine germaine, n’étoit point venue à Fontainebleau, et lui manqua beaucoup. À son défaut, il s’abaissa à courtiser Mme d’Heudicourt, et même Mme de Dangeau, avec qui il lui fut aisé de faire le capitaine et le politique. Avec ses raisonnements, il les persuada si bien, et leur donna des alarmes si chaudes, qu’elles ne donnèrent point de repos à Mme de Maintenon qu’elle ne l’eût entretenu. De cette sorte, il ne perdit pas son voyage, et se remit comme il put à [se] rapprocher [de] ce sanctuaire.

D’autre part marchoit sourdement un autre homme qui, las de s’enfoncer dans le désespoir, reprenoit haleine jusqu’à la joie et à l’orgueil, à mesure du danger de la Flandre et des fautes du réparateur des siennes. De sa maison de Villeroy, où il s’étoit établi pendant Fontainebleau, il y faisoit de courts et de rares voyages, et il n’y en faisoit aucun sans que Mme de Maintenon l’entretînt chez elle, à la ville, avec le plus grand mystère. Elle avoit toujours conservé du goût et de l’estime pour lui, et elle étoit épouvantée sur la Flandre, jusqu’à se prendre à tout. Elle lui demanda des mémoires sur cette guerre, qu’il lui faisoit donner par Desmarets, son ami de tout temps. Le maréchal, qui n’ignoroit pas où Vendôme et Chamillart en étoient avec elle, tomboit rudement sur tous les deux ; ainsi Harcourt et lui confirmoient, sans le savoir, ce qu’ils faisoient l’un et l’autre. Il fit beaucoup de mal à Chamillart et plut plus qu’Harcourt, parce qu’il ne garda aucune mesure sur le duc de Vendôme. Ce commerce secret se soutint pendant toute la campagne de Flandre, et flatta Villeroy des plus agréables espérances, quoiqu’il n’aperçût aucun changement favorable dans le roi. Il avoit encore pour lui Mme la duchesse de Bourgogne, liés par la haine commune des deux hommes qui leur étoient odieux. Il étoit appuyé de sa belle-fille intimement, comme je le dirai bientôt, avec Mme la duchesse de Bourgogne, et il étoit instruit de tout par son fils, qui servoit alors de capitaine des cardes. Ainsi, ce maréchal, si profondément abîmé, commençoit à voir de loin la clarté du jour, et ne renonçoit pas aux plus grands retours de la fortune.

D’Antin n’étoit pas celui qui formoit les moins hautes pensées. Ancré par les facilités que lui donnoit sa charge, il ne bougeoit de l’intérieur des cabinets, et hors les heures du lever et du coucher du roi, ses premiers valets de chambre n’étoient pas plus privilégiés, ni guère plus assidus que lui. Dans ces temps si particuliers, le roi, souvent pressé par le silence qu’il s’imposoit ailleurs, se soulageoit par quelques mots sur les nouvelles que d’Antin saisissoit, et comme très bon homme de guerre qu’il étoit, dans l’éloignement de ses périls, il n’avoit pas de peine à briller parmi les valets ni même avec les deux bâtards, à s’emparer de la conversation et à la prolonger, d’autant que le roi, souvent inquiet, se plaisoit à l’entendre discourir pertinemment sur les mouvements et les discussions de la Flandre. Lors même que Chamillart apportoit des nouvelles à ces heures-là, d’Antin s’approchoit hardiment, et si on déployoit une carte, il s’en saisissoit à l’instant, et y montroit ce qu’on cherchoit et souvent ce qu’on vouloit dire ; et il n’en manquoit pas l’occasion de faire valoir ses talents, toujours au poids de la flatterie.

Une situation si brillante le rendit bientôt considérable aux deux partis pour savoir de lui les choses plus particulières, mais infiniment plus à Mme la duchesse de Bourgogne qu’aux partisans de M. de Vendôme, qui savoient aisément tout par les valets et par M. du Maine, à qui la faiblesse que le roi avoit pour lui cachoit peu de choses. Mme la duchesse de Bourgogne voyoit le roi en garde contre elle sur la Flandre, et qu’à cause d’elle, il ne s’ouvroit pas là-dessus à Mme de Maintenon comme sur presque toutes les autres choses. Les valets étoient à M. du Maine, à Bloin, plusieurs directement à M. de Vendôme, presque aucun à Mme de Maintenon, qui ne les voyoit presque jamais, excepté Fagon qui, en homme d’honneur, déploroit ce qu’il voyoit, mais qui, en politique, se renfermoit dans ce qui ne le commettoit point. La jeune princesse eut donc recours à d’Antin. Elle le traita avec plus de distinction. Il le sentit, et, en habile homme, il comprit qu’elle devoit être ménagée ; qu’il le pouvoit sans choquer les chefs de l’autre parti avec qui tous il étoit si anciennement ou si naturellement lié ; que la princesse pourroit dans les suites le porter aux choses les plus hautes s’il savoit se servir à propos de la passion qui l’occupoit alors tout entière, et qui méritoit d’autant plus toute son attention à lui, que Mme de Maintenon partageoit cette même passion avec elle. Il se mit donc à lui rendre compte de ce qu’elle désira, et, en un moment, se mit sur le pied de l’avertir et d’entrer dans sa confidence. Ce manége lui réussit au point que la princesse, qui avec raison faisoit cas de son esprit et de sa capacité, s’ouvrit à lui des lettres de son époux, lui en montra même et lui consulta ses plus importantes réponses.

Je savois tout cela par Mme de Nogaret, qui, par ordre de Mme la duchesse de Bourgogne, me disoit souvent les avis de d’Antin, et me demandoit ce que j’en pensois. Il poussa sa pointe et ses louanges mêlées avec ses conseils jusqu’à hasarder de marcher, mais légèrement, sur les traces de l’abbé de Polignac. Cette double conduite ne la toucha point, mais n’étoit pas aussi pour l’offenser. Il s’introduisit chez elle aux heures de privante, se rendit assidu à son jeu, et il essaya par cette voie de pénétrer jusque chez Mme de Maintenon, à quoi néanmoins il réussit peu par l’extrême clôture de ce sanctuaire. Assuré des bâtards et des valets, sûr aussi que Mme la duchesse de Bourgogne et Mme de Maintenon par elle ne lui seroient point contraires, il ne pensa à rien moins qu’à la place de Chamillart, à portée, comme il étoit, d’entrer avec le roi dans tout ce qui regardoit la guerre de plus inquiétant et de plus délicat, et peu à peu de s’y mettre de plus en plus et culbuter un ministre malheureux en succès, déjà dépouillé des finances, tombé dans la disgrâce de Mme de Maintenon, et sans retour auprès de Mme la duchesse de Bourgogne. Harcourt et lui étoient ainsi rivaux sans le savoir ; mais d’Antin avoit bien plus beau jeu par ce commerce direct et continuel avec le roi, où l’autre ne pouvoit atteindre, même par audiences rares. Quand je dis qu’ils en vouloient tous deux à la place de Chamillart, je m’explique. Ce n’étoit pas à sa charge. Le roi, accoutumé à les remplir de gens de peu pour les chasser comme des valets s’il lui en prenoit envie, et pour empêcher que leur autorité ne les portât à des fortunes trop hautes et embarrassantes, n’auroit jamais fait un seigneur secrétaire d’État. Ils ri imaginoient pas aussi sortir le roi de cette politique, et Harcourt étoit trop glorieux pour vouloir être le premier secrétaire d’État de l’ordre de la noblesse qu’il y eût jamais eu en France. Mais ils visoient tous deux à entrer dans le conseil, avec une inspection sur la guerre immédiate et supérieure à celui qui succéderoit à Chamillart.

Plein de ces espérances, d’Antin couroit légèrement sa carrière, lorsque Mme la Duchesse s’aperçut que sa liaison avec Mme la duchesse de Bourgogne passoit le jeu et le frivole, et s’en piqua extrêmement. Dans une taille contrefaite, mais qui s’apercevoit peu, sa figure, étoit formée par les plus tendres amours, et son, esprit étoit fait pour se jouer d’eux à son gré sans en être dominé. Tout amusement sembloit le sien ; aisée avec tout le monde, elle avoit l’art de mettre chacun à son aise ; rien en elle qui n’allât naturellement à plaire avec une grâce nonpareille jusque dans ses moindres actions, avec un esprit tout aussi naturel, qui, avoit mille charmes. N’aimant personne, connue pour telle, on ne se pouvoit défendre de la rechercher ni de se persuader jusqu’aux personnes qui lui étoient les plus étrangères, d’avoir réussi auprès d’elle. Les gens même qui avoient le plus lieu de la craindre, elle les enchaînoit, et ceux qui avoient le plus de raisons de la haïr avoient besoin de se les rappeler souvent, pour résister à ses charmes. Jamais la moindre humeur, en aucun temps, enjouée, gaie, plaisante avec le sel le plus fin, invulnérable aux surprises et aux contretemps, libre dans les moments les plus inquiets et les plus contraints, elle avoit passé sa jeunesse dans le frivole et dans les plaisirs qui, en tout genre et toutes les fois qu’elle le put allèrent à la débauche. Avec ces qualités, beaucoup d’esprit, de sens pour la cabale et les affaires, avec une souplesse qui ne lui coûtoit rien ; mais peu de conduite pour les choses de long cours, méprisante, moqueuse piquante, incapable d’amitié et fort capable de haine, et alors, méchante, fière, implacable, féconde en artifices noirs et en chansons les plus cruelles dont elle affubloit gaiement les personnes qu’elle sembloit aimer et qui passoient leur vie avec elle. C’étoit la sirène des poètes, qui en avoit tous les charmes et les périls ; avec l’âge, l’ambition étoit venue, mais sans quitter le goût des plaisirs, et ce frivole lui servit longtemps à masquer le solide.

Les assiduités et l’attachement si marqué de Monseigneur pour elle, qu’elle avoit enlevé au peu d’esprit, aux humeurs et à l’aigreur de Mme la princesse de Conti, la rendoient considérable. On a vu ailleurs sa liaison intime avec la Choin et les nièces de Vaudemont, en attendant qu’elles se mangeassent les unes les autres à qui demeureroit l’entière autorité sur Monseigneur lorsqu’il seroit devenu le maître. Elle ne pouvoit donc pas avoir en attendant des vues différentes des leurs, surtout à l’égard de Mgr le duc de Bourgogne ; d’ailleurs elle se voyoit en état de figurer grandement par là dans tous les temps. Elle en sentoit aussi le besoin par rapport à M. le Duc, jaloux, brutal, farouche, d’une humeur insupportable et féroce, que, pendant longtemps, le désir de commander des armées pendant longtemps, et toujours la crainte du roi avoit retenu à son égard, et qu’elle avoit un si pressant intérêt de retenir toujours dans la même mesure. Mme la princesse de Conti étoit devenue tout à fait nulle, et Mme la duchesse d’Orléans à peu près de même, ayant néanmoins tout ce qui peut donner beaucoup à compter ; mais il n’est pas temps de s’étendre sur elle. Il ne s’agissoit jamais pour rien de l’autre princesse de Conti, de Mme la Princesse, ni de Madame : aucune d’elles n’avoient jamais existé pour rien. C’étoit donc Mme la duchesse de Bourgogne qui seule offusquoit Mme la Duchesse. Aimable et bien plus jeune qu’elle, il ne se put qu’elle ne fût regardée, et par des esclaves que Mme la Duchesse comptoit, parmi les siens. Nangis, entre autres, devint quelquefois un spectacle pour qui avoit d’assez bons yeux pour profiter de ce plaisir, qui n’étoit pas médiocre, et dont Marly fut le théâtre le plus commode et le plus ordinaire.

Un rang dans les nues raboissoit bien proche de terre une divinité si fort accoutumée à l’être ; et quoiqu’elle eût négligé des privantes gênantes, inalliables avec la liberté et les plaisirs, celles que Mme la duchesse de Bourgogne s’étoit personnellement acquises avec le roi et Mme de Maintenon nettoient sans cesse Mme la Duchesse au désespoir. Ses projets sur Monseigneur lui en étoient une autre source. Elle craignoit tout de ce côté-là d’une jeune princesse tout occupée à lui plaire, qui y réussissoit, et qu’elle avoit lieu de craindre qui n’eût trouvé le chemin de son cœur. Maîtresse d’elle, il n’y parut pas. Elle ajouta aux recherches de devoir et de respect toutes celles qu’elle crut propres à la bien mettre avec Mme la duchesse de Bourgogne. Le grand défaut de celle-ci étoit la timidité. On s’étendra ailleurs davantage sur elle. On lui avoit fait peur de ce qui étoit caché sous les charmes de Mme la Duchesse. Elle ne répondit donc à ses avances qu’en tremblant, avec beaucoup de politesse, mais sans passer au delà, et cette retenue fut un autre aiguillon à la vaincre. Une autre intrigue déconcerta ce projet.

La duchesse de Villeroy avoit passé les premières années de son mariage dans une sorte de retraite, et à la cour presque comme n’y étant pas, par des raisons qui ne méritent pas de trouver place ici. Mme la duchesse d’Orléans menoit une vie fort régulière et fort éloignée de la dissipation et des plaisirs. Les dames, avant l’arrivée de Mme la duchesse de Bourgogne, se partageoient volontiers entre les trois filles du roi, et s’adonnoient plus à une qu’aux deux autres. La maréchale de Rochefort, dame d’honneur de Mme la duchesse d’Orléans, avoit le grappin sur la duchesse de Villeroy, l’amie si intime de son père, de son frère et de toute sa famille ; et la liberté de sa maison plaisoit bien plus à cette jeune mariée, que la contrainte où elle croyoit être chez sa belle-mère, qui n’étoit pas même toujours à la cour. Cette liaison la mit naturellement dans celle de Mme la duchesse d’Orléans. Elles se convinrent toutes deux, et lièrent une amitié étroite qui dura toujours intime. Enfin le maréchal de Villeroy, comme s’il eût eu un pressentiment de sa disgrâce, mais en effet ennuyé de voir sa belle-fille renfermée chez Mme la duchesse d’Orléans, et jaloux de voir quelques jeunes femmes, et peut-être Mme de Saint-Simon et Mme de Lauzun approchées de Mme la duchesse de Bourgogne à qui on en laissoit voir très peu en cette familiarité, demanda la même faveur pour sa belle-fille à Mme de Maintenon, qui la lui accorda aussitôt. La maréchale d’Estrées, qui toujours s’en l’étoit de quelqu’un comme un amant d’une maîtresse, se prit là d’une telle amitié pour la duchesse de Villeroy, qu’elle ne la pouvoit quitter. Les plus légères absences étoient réparées par des lettres et par des présents. Cette intimité lia la duchesse de Villeroy avec toutes les Noailles et avec Mme d’O, et bientôt par elles avec Mme la duchesse de Bourgogne, si fortement, que le goût de la maréchale d’Estrées ayant changé bientôt après, comme cela lui arrivoit toujours, la duchesse de Villeroy demeura de son chef une espèce de favorite, et la demeura toujours depuis.

Elle se ménagea avec soin, avec sagesse et prudence, et même avec dignité. C’étoit une personne de fort peu d’esprit, mais de sens, de vues, de conduite, haute, courageuse, franche et vraie, fort altière, fort inégale, fort pleine d’humeur, même volontiers brutale, qui aimoit fort peu de personnes, mais qui n’en étoit que plus attachée à ce qu’elle aimoit, et qui, à l’exemple de son oncle l’archevêque de Reims, se rendoit si nettement et si publiquement justice sur sa naissance, qu’elle en embarrassoit très souvent. Elle étoit grande, un peu haute d’épaules, de vilaines dents et un rire désagréable avec le plus grand air, le plus noble, le plus imposant, et un visage très singulier et fort beau. Personne ne paroît tant une cour et un spectacle, et elle dansoit fort bien. Le roi, qui, avec des sentiments fort opposés à ceux de sa jeunesse, conservoit toujours un goût et un penchant pour les femmes aimables, mit la duchesse de Villeroy des fêtes et des voyages de Marly, d’abord par complaisance pour le maréchal de Villeroy, et, après sa disgrâce, pour elle-même.

Mme la Duchesse n’avoit jamais pu pardonner à Mme la duchesse d’Orléans le rang et les honneurs qui la distinguoient si fort des princesses du sang. Quoi que celle-ci eût pu faire vers cette sœur, l’autre s’en étoit toujours éloignée. Leur rapprochement à la mort de Mme de Montespan n’avoit pas duré. Ce même éloignement s’étoit bassement communiqué à leurs favorites. La duchesse de Villeroy ne s’étoit pas contrainte sur Mme la Duchesse, qui à son tour ne l’avoit pas ménagée. Sa faveur auprès de Mme la duchesse de Bourgogne ne lui inspira rien de favorable pour Mme la Duchesse. Mme d’O désiroit depuis longtemps de former une liaison entre Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse d’Orléans ; mais sa politique, qui lui faisoit tout craindre et ménager, l’avoit ralentie dans les progrès. La duchesse de Villeroy, plus hardie, se mit en tête d’y réussir, et en eut tout l’honneur. Les deux princesses ne se convenoient guère, et néanmoins leur liaison très véritable dura toujours.

La paresse, l’empesé, les mesures toujours compassées de l’une, la vivacité, la liberté de l’autre, l’extrême timidité de toutes deux, avoient besoin de tiers qui soutinssent cette liaison dont nous verrons les progrès et les fruits. Toutes deux y avoient déjà intérêt. [La liaison] que l’attachement de Monseigneur pour Mme la princesse de Conti lui avoit fait désirer avec elle, s’étoit bientôt changée en simples bienséances par le changement de Monseigneur. Elle sentoit le foible du roi pour ses filles, elle n’osoit s’éloigner de toutes à la fois. Elle n’ignoroit pas que Mme la Duchesse cherchoit à lui faire une affaire avec le roi et avec Monseigneur de n’avoir pas répondu aux avances qu’elle en avoit reçues, et à la faire passer dans leur esprit pour dédaigner les princesses. Il ne restoit donc plus que Mme la duchesse d’Orléans, dont l’amitié un peu particulière pût démentir ces plaintes ; elle se trouvoit d’autant mieux placée que sa conduite avoit été sans reproche, et que M. le duc d’Orléans étoit frère de Mme sa mère. Mme la duchesse d’Orléans en avoit des raisons plus pressantes isolée au milieu de la cour ; épouse par force d’un prince si au-dessus d’elle qui se piquoit d’indifférence pour elle, et d’être toujours amoureux ailleurs avec éclat, chargée de trois filles dont l’aînée commençoit à peser par son âge, auxquelles sa naissance fermoit tout établissement en Allemagne, tout la pressoit de faire l’impossible pour la marier à M. le duc de Berry, et c’est à quoi l’amitié de Mme la duchesse de Bourgogne la pouvoit conduire. Mme la Duchesse, qui se trouvoit dans le même cas, et qui possédoit Monseigneur, osoit aussi lever les yeux jusqu’à cette alliance ; elle ne pouvoit se dissimuler que la situation où elle se trouvoit avec Mme la duchesse de Bourgogne ne l’en approchoit pas. Ce qui acheva de la piquer fut le personnage qu’elle lui vit soutenir sur le combat d’Audenarde. Toute la cour jusque-là peu attentive à une jeune princesse dont toutes les faveurs ne pouvoient consister qu’à donner quelques légers agréments, entrevit d’abord de quoi elle étoit capable, et quelque temps après par la suite et le succès de sa conduite, comprit qu’elle pourroit bien vouloir et se mettre en état de devenir la maîtresse roue de la machine de la cour et peut-être encore de l’État. Ce fut le poignard qui perça le sein de Mme la Duchesse. Dès lors sa politique changea à l’égard de Mme la duchesse de Bourgogne. Ce ne fut plus des soins et des empressements, mais une indifférence insolemment marquée. Elle espéra lui donner de la crainte du côté de Monseigneur, et l’amener ainsi à ce que, ses avances n’avoient pu en obtenir. Elle ne s’en tint pas là : elle hasarda de se moquer d’elle, d’en parler licencieusement, de mêler des menaces sur Monseigneur, et cela devant des personnes qu’elle savoit liées avec d’autres par qui ces propos pourroient être rendus à Mme la duchesse de Bourgogne et lui faire peur. Elle les sut, en effet ; mais ils rie réussirent pas mieux qu’avoient fait ses souplesses, sinon à exciter une haine dont il ne lui seroit pas aisé d’éviter les coups. La cour intérieure disposée de la sorte, il n’est pas étrange que Mme la Duchesse, fort unie avec d’Antin par les plaisirs, par ce qu’ils s’étoient, par la cour et les vues sur Monseigneur, peut-être encore plus par la sympathie des mêmes voies et des mêmes vertus, par l’habitation continuelle des mêmes lieux, se sentit offensée des ménagements si assidus de d’Antin pour Mme la duchesse de Bourgogne. Mme la Duchesse les reprocha à d’Antin comme une liaison prise avec son ennemie. D’Antin glissa, badina, mais rie se détourna point. Sa sœur s’en irrita davantage. Elle éclata, et se porta jusqu’à vouloir donner des ridicules à son frère et à Mme la duchesse de Bourgogne. Cela fit peur à d’Antin. Il craignit de reculer tout d’un coup pour avoir voulu marcher trop vite. Il tâcha d’apaiser Mme la Duchesse par moins d’empressement pour lime la duchesse de Bourgogne. Il fut peut-être assez adroit pour le faire valoir à toutes les deux.

Quoi qu’il en soit, ceux qui pénètrent le fond de cette bizarre intrigue se divertissent souvent des embarras de d’Antin, des hauteurs de Mme la Duchesse avec lui, et de le voir enrager plus à découvert qu’il n’eût voulu de ne pouvoir être en deux lieux à la fois. Cela dura pendant tout Fontainebleau et après encore. À la fin l’heureux gascon fut assez habile pour en sortir sans avoir aliéné Mme la duchesse de Bourgogne et sans s’être gâté avec Mme la Duchesse. Je ne voyois tout cela que par ricochet, mais les filles, de Chamillart, qui le voyoient en plein chez Mme la Duchesse qui ne se cachoit pas d’elles, surtout de ma belle-soeur, et qui y passoient presque toutes leurs soirées jusque bien avant dans la nuit où d’Antin étoit souvent à ces heures-là, me contoient tout, et-me nettoient, par ce que nous rassemblions, en état de tout savoir et à mesure.