Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 4/7

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VII

le renvoi de chateaubriand[1].

Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses Souvenirs, a cru pouvoir accueillir une anecdote, qui, si on ne l’arrêtait pas au passage, pourrait finir quelque jour par entrer dans l’histoire. Après avoir rappelé comment Chateaubriand fut brusquement renvoyé du ministère, M. de Broglie ajoute ce qui suit :

Le 8 juin[2], à dix heures du matin, le lendemain du jour où son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d’Artois, son secrétaire, consterné et la larme à l’œil, lui remit un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu’un laquais de bonne maison…

Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de Villèle ne se firent pas faute de l’excuser, comme on excuse en ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant malignement que l’auteur du Génie du christianisme devait s’en prendre à lui-même si son congé ne l’avait rejoint qu’en plein midi et en pleine cour ; qu’il l’aurait reçu en temps et lieu convenables, s’il fût rentré chez lui la veille au soir, et s’il y eût passé la nuit. J’ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre-tombe, en m’imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi faux en lui-même qu’étranger, j’ose le dire, à mon caractère, a trouvé bon d’y joindre cette réflexion, qu’en tout cas j’en étais bien capable. Il ne tiendrait qu’à moi de lui rendre ici la pareille ; mais les mauvais procédés et les mauvais exemples ne sont bons qu’à éviter[3].

Mettons tout d’abord en regard de cette page des Souvenirs du duc Victor de Broglie la page du Congrès de Vérone, où Chateaubriand a raconté lui-même son renvoi : audiatur et altéra pars. Aussi bien, la pape est charmante :

Le 6, au matin, nous ne dormions pas ; l’aube murmurait dans le petit jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l’aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre ; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte ; jour mémorable dans notre vie : ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d’une pauvre femme chrétienne ; après tant d’anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là s’en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où nous devions saluer ce Charles X exilé, à qui l’on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux Tuileries l’hymne des félicitations.

À dix heures et demie, nous nous rendîmes au Château. Nous voulions d’abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide ; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : « Monsieur le vicomte, je n’espérais pas vous rencontrer ici ; n’avez-vous rien reçu ? » Nous lui répondîmes : « Non, que pouvions-vous recevoir ? » Il répliqua : « J’ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Là-dessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la chapelle.

Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu’un huissier vint nous dire qu’on nous demandait. Nous suivîmes l’huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la lettre de M. de Villèle et l’ordonnance royale, en nous disant : « Monsieur n’est plus ministre » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence et n’avait osé nous l’apporter[4]’…

L’ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle par intérim du portefeuille des Affaires étrangères, en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l’an de grâce 1824 ».

C’est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries ; l’ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour ; elle n’a donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient, en présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc Victor de Broglie ? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans son livre ? J’ai déjà rappelé, dans une des notes de ce volume, le mot d’un ami de Mme de Staël, la belle-mère de l’auteur des Souvenirs, cette parole du duc de Laval-Montmorency, disant un jour : « Les dates ! c’est peu élégant ! » C’est peu élégant, sans doute, mais c’est quelquefois bien utile.

Non content d’aimer les dates exactes, j’ai un autre faible, je l’avoue, au risque de paraître décidément peu élégant : j’aime les démonstrations complètes. On me permettra donc, pour achever celle que j’ai entreprise, de faire encore une citation. Je l’emprunte aux carnets de M. de Villèle :

Le 6 juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin chez le roi. Je m’y rendis, et à peine la porte du cabinet était-elle fermée, qu’il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis[5]… Je ne veux pas le voir ici à ma réception d’après la messe. Faites l’ordonnance de son renvoi, qu’on le cherche partout et qu’on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception. » Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me fit dresser l’ordonnance sur son propre bureau, ce qu’il n’aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j’allai l’expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui. Il était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu’on put lui remettre l’ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions[6].

  1. Ci-dessus, p. 285.
  2. C’est le 6 juin — et non le 8 — que Chateaubriand fut renvoyé du ministère.
  3. Souvenirs. t. II. p. 405.
  4. Congrès de Vérone, t II, p. 389.
  5. Chateaubriaud avait refusé de défendre à la Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion de la rente, projet qui fut rejeté à la majorité de 120 voix contre 105.
  6. Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié par Alfred Nettement, dans son Histoire de la Restauration, t. VI, p. 706.