Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 5/4

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IV

dans les pyrénées[1].

Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Ed. L’Agneau, et cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se trouve aujourd’hui également au département des manuscrits. Le plus important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l’épisode dont il est question dans les Mémoires. Il n’avait pas échappé aux patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour, d’après le texte original, dans son étude sur Chateaubriand et les Mémoires d’Outre-tombe (Revue des Deux-Mondes, du 1er avril 1899). C’est d’après lui que nous reproduisons ces pages adressées par le poète sexagénaire à la « spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans », à celle que le bon Chactas eût appelée « la Vierge des dernières amours ».

Avant d’entrer dans la société, j’errais autour d’elle. Maintenant que j’en suis sorti, je suis également à l’écart ; vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer la porte ; je vois le jeune amoureux se glisser dans les ténèbres ; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, ne me fie à aucune, et j’attends l’aurore qui n’a rien à me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes cheveux.

Quand je m’éveille avant l’aurore, je me rappelle ces temps où je me levais pour écrire à la femme que j’avais quittée quelques heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres à la lueur de l’aube. Je disais à la personne aimée toutes les délices que j’avais goûtées, toutes celles que j’espérais encore ; je lui traçais le plan de notre journée, le lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, etc.

Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi, ce que j’ai à faire, quelle joie m’est possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s’abattre quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans m’amener une compagne ; je m’endors avec des rêves pesants, ou je veille avec d’importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant : « Soleil, pourquoi te lèves-tu ! »

[2] Il faut remonter bien haut pour trouver l’origine de mon supplice ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l’adorer. Je vis passer cette idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n’atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme. J’ai su ce que c’était que de vivre pour une seule idée et avec une seule idée, de s’isoler dans un sentiment, de perdre de vue l’univers, de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard.

Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : M’aimera-t-elle demain comme aujourd’hui ? Un mot qui n’était pas prononcé avec autant d’ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi me faisait à l’instant désespérer de mon bonheur. J’en voyais la fin et je m’en prenais à moi-même de mon ennui. Je n’ai jamais eu l’envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre l’amour ; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable parce que je n’étais plus aimé.

Repoussé dans le désert de ma vie, j’y rentrais avec toute la poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m’avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j’occupais ici-bas ! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m’enfonçais, combien rougirait-il de brins de bruyère ? Et mon âme, qu’était-ce ? Une petite douleur évanouie en se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour d’une si chétive créature ?

J’errai sur le globe, changeant de place sans changer d’être, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses ; les unes étaient trop belles pour moi et je n’aurais osé leur parler, les autres ne m’aimaient pas. Et pourtant mes jours s’écoulaient, et j’étais effrayé de leur vitesse, et je me disais : Dépêche-toi donc d’être heureux ! Encore un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s’élevaient autour de moi m’inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j’avais pu les anéantir, je l’aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du désespoir.

Vois-tu : quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais pas sûr de t’aimer demain : je ne crois pas à moi. Je m’ignore. Je suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t’adore ; mais, dans un moment, j’aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes, puis j’invoquerai le néant. Veux-tu me combler de délices ? Fais une chose : sois à moi, puis laisse-moi te percer le cœur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thébaïde ?

Si tu me dis que tu m’aimeras comme un père, tu me feras horreur ; si tu prétends m’aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années : tes caresses me livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu’il y a tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme le rayon de soleil éclaire un abîme ?

Objet charmant, je t’adore, mais je ne t’accepte pas. Va chercher le jeune homme dont les bras peuvent s’enlacer aux tiens avec grâce ; mais ne me le dis pas. Oh ! non, non, ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber d’amour et de mélancolie, je me disais : Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure ? Pourquoi flétrir d’un baiser des lèvres qui ont l’air de s’ouvrir pour la jeunesse et la vie[3] ? Que peut-elle aimer en moi ? Une chimère que la réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prête à m’entourer de tes mains comme d’une guirlande de fleurs, il me fallut tout l’orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-lui s’il te parle comme je te parlais, et si sa puissance d’aimer approcha jamais de la mienne. Ah ! qu’importe ! Tu dormiras dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices : que t’importeront alors mes paroles sur la bruyère ?

Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant après l’heure de la folie : Quoi ! c’est là l’homme à qui j’ai pu livrer ma jeunesse ! Écoute, prions le ciel : il fera peut-être un miracle. Il va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma bien-aimée : montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le ciel. Alors, je veux bien être à toi. Tu te rappelleras mes baisers, mes ardentes étreintes : je serai charmant dans ton souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t’aimerai plus. Oui : c’est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée par un vieux homme ? Oh ! non, jeune grâce, va à ta destinée ; va chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de te perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. Mais fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie, et laisse-moi me débattre avec l’horreur de mes années et le chaos de ma nature, où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour, l’indifférence et la passion se mêlent dans une confusion pitoyable.

Si tu te laissais aller au caprice où tombe quelquefois l’imagination d’une jeune femme, le jour viendrait où le regard d’un jeune homme t’arracherait à ta fatale erreur ; car même les changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge. Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais à t’apparaître sous ma forme naturelle ? Toi, tu irais te purifier dans des jeunes bras d’avoir été pressée dans les miens ; mais moi, que deviendrais-je ? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, tes respects ; et chacun de ces mots me percerait le cœur. Réduit à cacher ma double défaite, à dévorer des larmes qui feraient rire quiconque les apercevrait dans mes yeux, à renfermer dans mon sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs ; je me dirais : À présent, à cette heure où elle me parlait, elle meurt de volupté dans les bras d’un autre ; elle lui redit ces mots tendres qu’elle m’a dits avec cette ardeur de la passion qu’elle n’a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les tourments de l’enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes.

Et pourtant, quoi de plus injuste ? Si tu m’avais donné quelques moments de bonheur, me les devais-tu ? Devais-tu me donner toute ta jeunesse ? N’était-il pas tout simple que tu cherchasses les harmonies de ton âge, et ces rapports d’âge et de beauté qui appartiennent à ta nature ? Te devais-je autre chose que la plus vive reconnaissance pour t’être un moment arrêtée auprès du vieux voyageur ? Tout cela est juste et vrai ; mais ne compte pas sur ma vertu : si tu étais à moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange ; avec un homme, jamais !

N’espère pas me tromper, l’amitié a bien plus d’illusions que l’amour, et elles sont bien plus durables. L’amitié se fait des idoles, et les voit telles qu’elle les a créées : elle vit du cœur et de l’âme ; la fidélité lui est naturelle, elle s’accroît avec les années.

L’amour enivre, mais l’ivresse passe. Il ne vit pas de pureté[4], et ne se nourrit pas de gloire : découvrant tous les jours que l’idole qu’il a créée perd quelque chose à ses yeux, il en voit bientôt les défauts, et le temps seul le rend infidèle en dépouillant de ses grâces l’objet qu’il aime. Les passions ne rendent point ce que le temps efface : la gloire ne rajeunit que notre nom.

Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière : c’est bien assez d’y repousser ton image, d’y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce, si tu étais assise sur la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l’air que je respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma solitude ? Il y a dans une femme une émanation de fleur et d’amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal ; tu as l’air de la mélodie elle-même rendue visible et accomplissant ses propres lois.

Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps te suffire ? Deux beaux jeunes gens peuvent s’enchanter des soins qu’ils se rendent ; mais un vieil esclave, qu’en ferais-tu ? Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi, les fureurs de ma jalousie prévue, mes long silences, mes tristesses de cœur et tous les caprices d’une nature qui se déplaît et croit déplaire aux autres ?

Et le monde, en supporterais-tu les railleries ? Si j’étais riche, il dirait que je t’achète et que tu te vends, ne pouvant admettre que tu puisses m’aimer. Si j’étais pauvre, on se moquerait de ton amour, on me rendrait un objet ridicule à tes propres yeux, on te rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime d’avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t’avoir acceptée, ou d’avoir abusé de l’état de      [5] où tombe      [6] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse embellit tout, jusqu’au malheur. Elle charme alors qu’elle peut, avec les boucles d’une chevelure brune, enlever les pleurs à mesure qu’ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit jusqu’au bonheur : dans l’infortune, c’est pis encore ; quelques rares cheveux blancs sur la tête chauve d’un homme ne descendent point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.

Tu m’as jugé d’une façon vulgaire, tu as pensé, en voyant le trouble où tu me jettes que je me laisserais aller à te faire subir mes caresses : à quoi as-tu réussi ? À me persuader que je pourrais être aimé ? Non, mais à réveiller le génie qui m’a tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes souffrances.

Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rêves, de mes folies, de mes vagues tristesses ; cherchant toujours ce que je ne puis trouver ; joignant à mes anciens maux le désenchantement de l’expérience, la solitude des déserts à l’ennui du cœur et la disgrâce des années, dis, n’aurai-je pas fourni aux démons, dans ma personne, l’idée d’un supplice qu’ils n’avaient point encore inventé dans la région des douleurs éternelles ?

Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t’adresse mes derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu’après ma mort, quand j’aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées…

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  1. Ci-dessus, p. 238.
  2. Ici commence dans le manuscrit (no 12 454) le fragment écrit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au début de la page, on lit au crayon : « Le premier feuillet manque. » Ce feuillet a heureusement été reproduit dans la copie (no 12 455) et c’est d’après cette copie que j’ai pu donner la page qu’on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)
  3. Cette phrase est barrée dans le manuscrit original. (Note de M. Victor Giraud.)
  4. L’auteur de la copie et moi avons cru lire cette phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes sûrs, ni l’un ni l’autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)
  5. Ici un mot illisible. (Note du même.)
  6. Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du même.)