Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 5/5

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V

le départ de cherbourg[1]

C’était le 16 août 1830. Un vaisseau de guerre, le Great-Britain, prêt à mettre à la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient suivi la famille royale et qui lui présentaient une dernière fois les armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de Louis XVI, appuyée sur le bras de M. de La Rochejaquelein ; Madame, duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette ; le duc de Bordeaux, porté par son gouverneur, M. de Damas ; et, à quelques pas, sa sœur, Mademoiselle, celle à qui M. le duc de Berry avait dit, quelques instants avant de mourir : « Mon enfant, puissiez-vous être moins malheureuse que ceux de votre famille ! » — Mademoiselle, destinée avoir un jour son mari assassiné comme l’avait été son père ![2] Le roi Charles X s’embarqua le dernier. Un silence de deuil régnait sur la côte de France ; bien des gémissements le suivirent sur les flots.[3]

Dans des pages intitulées : Le Départ, Scène de l’histoire de France, Balzac, le plus grand génie littéraire du xixe siècle avec Chateaubriand, a raconté l’embarquement du roi Charles X à Cherbourg. Il m’a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le voir, un grand historien, méritaient d’être rapprochées de celles qu’on vient de lire dans les Mémoires d’Outre-tombe.

Au moment où le roi monta sur le vaisseau qui allait l’emporter en exil, il s’enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac, — s’il n’était pas de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y était-il d’âme et de cœur, — Balzac dit à l’ami qui l’accompagnait :

En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une idée, victime de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni moi ne pouvons dire s’il fut imprudent ou sage, mais que tout le monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans la froideur de l’avenir ; ce vieillard vous semble pauvre : hélas ! il emporte avec lui la fortune de la France ; et, pour ce pas fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et d’argent, vous verrez plus de désolation qu’il n’y a eu de prospérités, de rires et d’or, depuis le commencement de son règne…

Et dans ces pages d’une éloquence amère, d’une intuition merveilleuse, il déroule à l’ami qui l’écoute les réalités de l’avenir. Il lui montre les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l’exil ; les marchands d’orviétan politique et les jurés priseurs du budget se refusant à décréter l’argent nécessaire aux galeries, aux musées, aux essais longtemps infructueux, aux lentes conquêtes de la pensée ou aux subites illuminations du génie. « Il y aura cependant un art dans lequel se feront de grands progrès, l’art du suicide, » Ce vieillard et cet enfant partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la souveraineté du peuple par ce mot : « Plus de supériorité sociale ! plus de nobles ! plus de privilèges ! » Les ouvriers, à leur tour, la traduiront par cet autre mot : « Plus d’impôts, et de l’or ! » La France connaîtra bientôt une révolution nouvelle. « Les gens qui mènent par les chemins le convoi de la monarchie légitime enterreront eux-mêmes l’adjudicataire au rabais de la couronne et du pouvoir. » Après avoir ainsi prédit 1848, Balzac décrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel nous assistons aujourd’hui :

Ce combat de la médiocrité contre la richesse, de la pauvreté contre la médiocrité, n’aura pour chefs que des gens médiocres, et l’inhabileté débordera du haut en bas sur ce pays si riche en ce moment, et il nous faudra payer cher l’éducation de nos nouveaux souverains, de nos nouveaux législateurs… Il n’y aura plus qu’un seul pouvoir armé, celui de la représentation nationale ; il n’y aura qu’une seule chose dont on ne doutera pas, la misère !

Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur ce vaisseau. Il ajoutait, — et cette parole encore se devait réaliser : « Un moment viendra que secrètement ou publiquement, la moitié des Français regrettera le départ de ce vieillard, de cet enfant, et dira : « Si la révolution de 1830 était à faire, elle ne se ferait pas. »

Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable écrit, j’en reproduirai du moins cette page sur les Bourbons :

Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà partagée. S’ils payèrent les dettes de l’exil, ils payèrent les dettes de l’Empire et de la République. Ils versèrent si peu de sang, qu’aujourd’hui ces tyrans pacifiques s’en vont sans avoir été défendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqués. Dans quelques mois, vous saurez que, même en méprisant les rois, nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les protégeant, parce qu’un roi, c’est nous-mêmes, un roi, c’est la patrie incarnée ; un roi héréditaire est le sceau de la propriété, le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clef de la voûte sociale ; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la pensée de l’État, et les rois sont des conditions essentielles à la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa suprématie sur le monde que par le luxe, les arts et la pensée. Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un immense pouvoir…

Napoléon a péri comme ces Pharaons de l’Écriture, au milieu d’une mer de sang, de soldats, de chariots brisés, et dans le vaste linceul d’une plaine de fumée ; il a laissé la France plus petite que les Bourbons ne l’avaient faite ; ceux-ci sont tombés, ne versant guère que le sang des leurs, à peine tachés du sang des gens qui avaient pris les armes pour la défense d’un contrat, et qui, dans la victoire, l’ont méconnu.

Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et florissante. Les preneurs à bail, qui vont essayer d’entreprendre le bonheur des peuples, apprendront à leurs dépens la signification du mot catholicisme, si souvent jeté comme un reproche à ce vieillard que nous déportons.[4]

Le récit de Balzac se ferme sur le mot suivant :

Là-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la logique ; hors de cet esquif sont les tempêtes.

Philarète Chasles, dans ses Mémoires, résume ainsi son jugement sur l’auteur de la Comédie humaine : « C’était un voyant, non un observateur.[5] » Si le mot est vrai du romancier, il ne l’est pas moins du publiciste. Dans le Départ et dans plusieurs autres de ses écrits politiques, Balzac a été un voyant.

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  1. Ci-dessus, p. 401.
  2. Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de Bourbon, qui avait épousé la fille du duc de Berry, fut frappé au cœur d’un coup de stylet par un nouveau Lonvel. Quelques heures après, il mourait dans les bras de sa femme. « Ce fut une scène pleine de larmes, écrivait un témoin ; elle en rappelait une autre qui avait fait dire à Dupuytren ce mot expressif : Dieu était là ! »
  3. Lamartine, Histoire de la Restauration, t. VIII, p. 411.
  4. Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXIII.
  5. Mémoires de Philarète Chasles, t. I, p. 419.