Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 5/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

VIII

lettres de genève[1].

Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le 23.

Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se fixer en Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon. Il avait fait de ces résidences seigneuriales « un palais d’hiver et un palais d’été ». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau vocable : les Délices. Ce pauvre diable de Chateaubriand n’était point un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise de pouvoir s’installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste logis, situé à Genève, dans le quartier appelé les Pâquis.

C’est de là qu’il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet 1831, la jolie lettre qu’on va lire :

Genève, 12 juillet 1831.

L’ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente ; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait écrire, comme l’abbé Trublet. C’est ainsi que j’accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l’avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse ! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir : quiconque régnera l’aura ; hier Charles X, aujourd’hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu’on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culotides jusqu’aux 27, 28, et 29 juillet. Une chose seulement m’étonne, c’est le manque d’honneur du moment. Je n’aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix et qu’elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n’avaient que de l’encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

L’amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse ; précisément tout l’opposé de l’autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu’au fond je n’y crois pas, et c’est là mon mal : car, si toutefois il pouvait m’entrer dans l’esprit que je suis un chef-d’œuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l’hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l’hiver de ma vie ; je me lécherais et j’aurai la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu’un pauvre ours maigre, et je n’ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m’est enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J’aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu’avait mis la sonnerie de l’horloge à sonner l’air de l’Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n’avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre Vision d’Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m’avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l’éternité ; vous m’avez expliqué Dieu avant la création de l’homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

Mon vieil ami, je vous envie ; vous pouvez très bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l’avenir, vous vous riez du présent qui m’assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience ! je serai bientôt délivré des dernières ; les premières me suivront-elles dans la tombe ? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous ! Mille amitiés.

Chateaubriand.

Un autre fidèle de l’Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements et ses conseils.

Voici la réponse de Chateaubriand :

Genève, 18 juillet 1831.

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je sais touché de votre noble lettre. Je serais trop fier d’être choisi par cette jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent, pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami. Mais, Monsieur, l’âge des illusions est passé pour moi ; je sens que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n’ai jamais fait cas de la vie : ce qui m’en reste me semble ridicule ou pitoyable ; peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la patrie ou de l’exil.

Pour bien m’expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol de la France ; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le reste s’en soucie peu. L’égalité, notre passion naturelle, est magnifique dans les grands cœurs, mais, pour les âmes étroites, c’est tout simplement de l’envie ; et, dans la foule, des meurtres et des désordres ; et puis l’égalité, comme le cheval de la fable, se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi ; toujours l’égalité s’est perdue dans le despotisme ; cela, Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous environnent ; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir ; enfin, quelque chose de pis en ce moment : l’insensibilité de la France à ce qui lui fut toujours si cher : l’honneur de son nom et de ses armes… Ah ! Monsieur, j’ai le malheur d’être un ancien et un nouveau Français ; je me ferais écorcher vif pour l’honneur de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt à livrer les secondes ? Entre les panégyristes de la Terreur et les amis de la paix à tout pris, où est ma place ? Combattre les uns et les autres ! Où serait mon public ? Y a-t-il en France vingt hommes comme vous ? J’en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt. La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra périr en un lieu, en un pays, en France, et être errante comme l’Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés… En vérité, il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette révolution enlève à ma vie publique ; elle me rend même un service en mettant dans l’ombre les années où j’allais radoter ; je lui sais gré de m’avoir retranché brusquement du nombre des vivants. Il y a, dans mon voisinage, à l’hospice du mont Saint-Bernard, une chambre où l’on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs qui ont péri dans une tourmente : c’est là que je suis engourdi. À votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie ; au mien, il faut soigner sa mort. L’avenir au delà de la tombe est la jeunesse des hommes à cheveux blancs ; je veux user de cette seconde jeunesse un peu mieux que je n’ai fait de la première.

Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m’a profondément touché ; elle est digne de vous et de vos sentiments ; c’est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse : autrefois, je n’écrivais que des billets ; aujourd’hui le plus grand papier ne me suffit plus ; c’est une infirmité des perruques. Je ne suis pas Nestor : je n’en ai malheureusement que les longs propos.

Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie ; et alors, Monsieur, quel bonheur d’entreprendre avec vous quelque chose pour le bien et l’honneur de ce beau nom de Français que nous portons l’un et l’autre avec tant d’orgueil et d’amour.

Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la considération la plus distinguée, votre très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand.

  1. Ci-dessus, p. 438.