Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 5/9

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IX

la némésis de barthélemy. chateaubriand, lamartine et balzac[1].

On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à l’auteur de Némésis, le rappelant au respect de ces nobles et saintes choses, la religion, l’innocence et le malheur. Le poète révolutionnaire, l’insulteur haineux de la Monarchie et de l’Église, ne laissa pas de recevoir encore d’autres leçons. Lamartine, à ce moment, était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois. Barthélémy décocha au chantre des Méditations et des Harmonies quelques-unes de ses flèches les plus acérées :

D’en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,
Tes Gloria Patri délayés en des tomes,
Tes psaumes de David imprimés sur vélin :
Mais quand de tes billets l’échéance est venue,
Poète financier, tu descends de la nue,
  Pour traiter avec Gosselin…

On n’a point oublié tes œuvres trop récentes,
Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,
Et sur l’autel Rémois ton vol de séraphin ;
Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,
Pour les calamités des augustes victimes,
  Et pour ton seigneur le Dauphin.

Va, les temps sont passés des sublimes extases,
Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ;
Aujourd’hui tous ces chants expirent sans écho ;
Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine,
Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine
  Aux électeurs de Jéricho.

La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son carquois les flèches d’Apollon :

Non, sous quelque drapeau que le barde se range,
La muse sert sa gloire et non ses passions ;
Non, je n’ai pas coupé les ailes à cet ange
Pour l’atteler hurlant au char des factions.
Non, je n’ai pas couvert du masque populaire
Son front resplendissant des feus du saint parvis,
Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,
  Changé ma muse en Némésis…

Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit ici de les rappeler.

Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les rejoindre dans la gloire, Balzac n’était encore que l’auteur des Chouans et des Scènes de la vie privée. Autant et plus que Lamartine et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la monarchie. Le 1er mai 1831, l’auteur de Némésis publia, sous ce titre, la Statue de Napoléon, une pièce dans laquelle il jetait l’insulte aux Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit aussitôt Balzac mérite de prendre place à côté de celle de Chateaubriand. On me saura sans doute gré de la reproduire ici.

Paris, ce 3 mai 1831.
Monsieur,

N’ayant pas l’honneur de tous connaître personnellement, je vous prie d’abord d’excuser ma liberté ; puis, permettez-moi de vous soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche dernier, la Statue de Napoléon.

Avant tout, je vous féliciterai d’une chose : quand je vis apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu’un homme de votre trempe et de votre talent ne s’engouât des idées révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous feraient rétrograder jusqu’au charnier fangeux des Hébert, des Chaumette, des Marat, et que tout homme de cœur doit combattre et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m’a pleinement rassuré là-dessus ; il met Némésis d’accord avec vos précédents ouvrages ; il en fait le pendant polémique de Napoléon en Égypte, de Waterloo, du Fils de l’homme. Vous donnez un organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.

Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez, d’attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et exilée ? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être généreux après la victoire. Aujourd’hui, l’adversaire est désarmé et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour cette famille que l’exil frappe pour la troisième fois. Vous leur faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même fiel que s’ils étaient encore sur le trône.

Prenez garde, Monsieur ! Sur ce chemin on dépasse aisément le but, et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de Napoléon ; ce fut un acte malheureux, à mon sens ; mais aujourd’hui que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison pour oublier ce que Louis XVIII fit, dès le premier jour, pour arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères, ses alliées, qui restauraient son trône ? Je ne le crois pas. La haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu’on flétrisse ces hommes qui se montrèrent plus royalistes que le roi, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur pouvoir la dignité royale.

Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les rencontre à la queue de tous les partis et aucune infamie ne les arrête ; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de cœur applaudiront aux coups de fouet de votre Némésis vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l’organe d’un parti, mais ce parti sera grossi de tous les honnêtes gens.

C’est vraiment dommage, Monsieur, qu’une poésie aussi vigoureuse que la vôtre s’égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à supporter et, nonobstant mes opinions bien arrêtées, je sais admirer et louer en dehors d’elles.

Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d’une brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans doute et aussi ce que vous demandez, qu’on équipe une flotte qui nous rapporte les cendres de l’empereur.

À propos de cette installation de la famille impériale, vous parlez de l’exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser ! Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, n’eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, reproches que je pourrais appeler dynastiques ? Cet exil de la famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais je trouverais injuste qu’elle accusât les Bourbons de tout ce qui s’est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.

Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir : c’est que nous n’en arrivions jamais au poème héroïque par lequel vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes guerres ; je crois que le temps des grandes paix est arrivé, nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités populaires.

Agréez, Monsieur, l’hommage des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre dévoué serviteur[2].

Le 1er avril 1832, la Némésis cessait de paraître. Le poète détendait son arc ; mais c’était, disait-il, pour le reprendre bientôt ; après un peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau dans l’arène :

Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse ;
Dans l’arène battue où j’imprimai ma trace,
Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,
Raidir un bras connu qui combattit sept ans[3].

Hélas ! c’était pour toujours que l’athlète avait déposé son ceste : cœstus artemque repono. Le public, en effet, n’allait pas tarder à apprendre que l’auteur de Némésis, après avoir vidé son carquois, travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de l’Énéide, pour laquelle le ministère lui avait donné un encouragement de quatre-vingt mille francs. Barthélémy essaya de se justifier ; sa Justification se perdit au milieu du bruit des protestations indignées. Il n’en devait rester que ce vers :

L’homme absurde est celui qui ne change jamais.

Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la Nouvelle Némésis (1844-1845) ; le Zodiaque (1846), etc. Un méprisant silence accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d’écho. Cet homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l’obscurité, à fuir la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à l’homme qui avait perdu son ombre. — Barthélémy est mort le 23 août 1867.

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  1. Ci-dessus, p. 461.
  2. Correspondance de H. de Balzac, t. I. p. 110.
  3. Némésis, Épilogue.