Mémoires d’outre-tombe/Deuxième partie/Livre V

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LIVRE V[1]


Années 1807, 1808, 1809 et 1810. — Article du Mercure du mois de juillet 1807. — J’achète la Vallée-aux-Loups et je m’y retire. — Les Martyrs. — Armand de Chateaubriand. — Années 1811, 1812, 1813, 1814. — Publication de l’Itinéraire. — Lettre du cardinal de Bausset. — Mort de Chénier. — Je suis reçu membre de l’Institut. — Affaire de mon discours. — Prix décennaux. — L’Essai sur les Révolutions. — Les Natchez.

Madame de Chateaubriand avait été très malade pendant mon voyage ; plusieurs fois mes amis m’avaient cru perdu. Dans quelques notes que M. de Clausel a écrites pour ses enfants et qu’il a bien voulu me permettre de parcourir, je trouve ce passage :

« M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jérusalem au mois de juillet 1806 : pendant son absence j’allais tous les jours chez Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l’amitié de m’écrire une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre bibliothèque, à Coussergues. Pendant l’hiver de 1806 à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer pour revenir en Europe ; un jour, j’étais à me promener dans le jardin des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d’ouest affreux ; nous étions à l’abri de la terrasse du bord de l’eau. M. de Fontanes me dit : — Peut-être, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempête va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié, l’intérêt pour la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, qui devait s’accroître par ce voyage ; les nobles, les profonds et rares sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j’ai reçu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous souvenir devant Dieu. »

Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j’emmènerais avec moi tous mes amis !

Plein d’espérance, je rapportai sous mon toit ma poignée de glanes ; mon repos ne fut pas de longue durée.

Par une suite d’arrangements, j’étais devenu seul propriétaire du Mercure[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de juin 1807, son voyage en Espagne ; au mois de juillet, je fis dans le Mercure l’article dont j’ai cité des passages en parlant de la mort du duc d’Enghien : Lorsque dans le silence de l’abjection, etc. Les prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m’avaient révolté ; j’avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil, et je ne m’étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un front noirci devant la colère d’un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France : on en répandit d’innombrables copies à la main ; plusieurs abonnés du Mercure détachèrent l’article et le firent relier à part ; on le lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l’effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés au fond des cœurs se réveillèrent. Napoléon s’emporta : on s’irrite moins en raison de l’offense reçue qu’en raison de l’idée que l’on s’est formée de soi. Comment ! mépriser jusqu’à sa gloire ; braver une seconde fois celui aux pieds duquel l’univers était prosterné ! « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » Il donna l’ordre de supprimer le Mercure et de m’arrêter. Ma propriété périt ; ma personne échappa par miracle : Bonaparte eut à s’occuper du monde ; il m’oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace[3].

C’était une déplorable position que la mienne ; quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n’en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution ; il était naturel qu’elle désirât un peu de repos. D’autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction : elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité : elle me prédisait sans cesse ce qui m’arriverait au retour des Bourbons.

Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 octobre 1811 : là se trouve la description de la petite retraite que j’achetai pour me cacher à cette époque[4]. Quittant notre appartement chez madame de Coislin, nous allâmes d’abord demeurer rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la maîtresse et du maître de l’hôtel.

M. de Lavalette, trapu, vêtu d’un habit prune de Monsieur, et marchant avec une canne à pomme d’or, devint mon homme d’affaires, si j’ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait[5].

Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière n’avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d’avancer ; la voiture versa. Le buste en plâtre d’Homère, placé auprès de madame de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont je m’occupais alors.

La maison, pleine d’ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle ; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées et dans l’une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries.

J’étais dans des enchantements sans fin ; sans être madame de Sévigné, j’allais, muni d’une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l’avenir, car alors l’avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd’hui par ma mémoire l’horizon qui s’est fermé, je ne retrouve plus le même, mais j’en rencontre d’autres. Je m’égare dans mes pensées évanouies ; les illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les premières ; seulement elles ne sont plus si jeunes ; ce que je voyais dans la splendeur du midi, je l’aperçois à la lueur du couchant. — Si je pouvais néanmoins cesser d’être harcelé par des songes ! Bayard sommé de rendre une place, répondit : « Attendez que j’aie fait un pont de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison. » Je crains qu’il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.

Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des vents de l’automne ; mais, au printemps, les brises qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu’elles reversaient sur ma vallée.

Je fis quelques additions à la chaumière ; j’embellis sa muraille de briques d’un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc : je me souvenais d’avoir passé à Athènes. Mon projet était d’ajouter une tour au bout de mon pavillon ; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me séparait du chemin : je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous hébète à présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette ; il est écrit que rien ne me restera. Après ma Vallée perdue, j’avais planté l’Infirmerie de Marie-Thérèse[6], et je viens pareillement de la quitter. Je défie le sort de m’attacher à présent au moindre morceau de terre ; je n’aurai dorénavant pour jardin que ces avenues honorées de si beaux noms autour des Invalides, et où je me promène avec mes confrères manchots ou boiteux. Non loin de ces allées, s’élève le cyprès de madame de Beaumont ; dans ces espaces déserts, la grande et légère duchesse de Châtillon s’est jadis appuyée sur mon bras. Je ne donne plus le bras qu’au temps : il est bien lourd !

Je travaillais avec délices à mes Mémoires, et les Martyrs avançaient ; j’en avais déjà lu quelques livres à M. de Fontanes. Je m’étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande bibliothèque : je consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite je fermais le registre en soupirant, car je m’apercevais que la lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère. Éclairez les jours de la vie, il ne seront plus ce qu’ils sont.

Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse[7]. Du vivant d’Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l’épigramme : grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd’hui abondance.

C’est peut-être le seul moment où, près de mourir, j’aie eu envie de vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m’arrivait souvent, je disais à madame de Chateaubriand : « Soyez tranquille ; je vais revenir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais. Dieu sait à quoi. J’avais aussi la passion d’achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que j’avais éprouvées dans ma course au Levant.

Girodet[8] avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir comme j’étais alors ; mais il le remplit de son génie. M. Denon[9] reçut le chef-d’œuvre pour le Salon[10] ; en noble courtisan, il le mit prudemment à l’écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie après avoir regardé les tableaux, il dit : « Où est le portrait de Chateaubriand ? » Il savait qu’il devait y être : on fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait : « Il a l’air d’un conspirateur qui descend par la cheminée. »

Étant un jour retourné seul à la vallée, Benjamin, le jardinier[11], m’avertit qu’un gros monsieur étranger m’était venu demander ; que, ne m’ayant point trouvé, il avait déclaré vouloir m’attendre ; qu’il s’était fait faire une omelette, et qu’ensuite il s’était jeté sur mon lit. Je monte, j’entre dans ma chambre, j’aperçois quelque chose d’énorme endormi ; secouant cette masse, je m’écrie : « Eh ! eh ! qui est là ? » La masse tressaillit et s’assit sur son séant. Elle avait la tête couverte d’un bonnet à poil, elle portait une casaque et un pantalon de laine mouchetée qui tenaient ensemble, son visage était barbouillé de tabac et sa langue tirée. C’était mon cousin Moreau ! Je ne l’avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait de Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien cicerone à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a disparu un des premiers personnages de ces Mémoires. J’espère qu’étendu sur une couche d’asphodèle, il parle encore de mes vers à madame de Chastenay, si cette ombre agréable est descendue aux champs Élysées.


Au printemps de 1809 parurent les Martyrs[12]. Le travail était de conscience : j’avais consulté des critiques de goût et de savoir, MM. de Fontanes, Bertin, Boissonade[13], Malte-Brun[14], et je m’étais soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j’avais fait, défait et refait la même page. De tous mes écrits, c’est celui où la langue est la plus correcte.

Je ne m’étais pas trompé sur le plan : aujourd’hui que mes idées sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux religions, l’une finissant, l’autre commençant, n’offrent aux Muses un des sujets les plus riches, les plus féconds et les plus dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances par trop folles ; mais j’oubliais la réussite de mon premier ouvrage : dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés ; l’un détruit l’autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de garde d’en montrer en vers ; si vous êtes distingué dans les lettres, ne prétendez pas à la politique : tel est l’esprit français et sa misère. Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début heureux d’un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication du poète, pour prendre une éclatante vengeance :


Tous, la main dans l’encre, jurent de se venger.


Je devais payer la sotte admiration que j’avais pipée lors de l’apparition du Génie du christianisme ; force m’était de rendre ce que j’avais volé. Hélas ! point ne se fallait donner tant de peine pour me ravir ce que je croyais moi-même ne pas mériter ! Si j’avais délivré la Rome chrétienne, je ne demandais qu’une couronne obsidionale, une tresse d’herbe cueillie dans la ville éternelle.

L’exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffman[15], à qui Dieu fasse paix ! Le Journal des Débats n’était plus libre ; ses propriétaires n’y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grâce à la bataille des Francs et à quelques autres morceaux de l’ouvrage ; mais si Cymodocée lui parut gentille, il était trop excellent catholique pour ne pas s’indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas. On m’imputa à crime d’avoir transformé la druidesse germaine de Tacite en gauloise, comme si j’avais voulu emprunter autre chose qu’un nom harmonieux ! et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j’avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s’avisèrent bêtement de se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hoffman ! Ce titre des Martyrs les avait trompés ; ils s’attendaient à lire un martyrologe, et le tigre, qui ne déchirait qu’une fille d’Homère, leur parut un sacrilège.

Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amené prisonnier à Paris, ne les scandalisait pas, mais ils étaient tout émus de mes fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l’évêque de Chartres[16] qui se chargea de faire justice des horribles impiétés de l’auteur du Génie du christianisme. Hélas ! il doit s’apercevoir qu’aujourd’hui son zèle est appelé à bien d’autres combats.

M. l’évêque de Chartres est le frère de mon excellent ami, M. de Clausel, très grand chrétien, qui ne s’est pas laissé emporter par une vertu aussi sublime que le critique, son frère.

Je pensai devoir répondre à la censure, comme je l’avais fait à l’égard du Génie du christianisme. Montesquieu, par sa défense de l’Esprit des lois, m’encourageait. J’eus tort. Les auteurs attaqués diraient les meilleures choses du monde, qu’ils n’excitent que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule. Ils se placent sur un mauvais terrain : la position défensive est antipathique au caractère français. Quand, pour répondre à des objections, je montrais qu’en stigmatisant tel passage, on avait attaqué quelque beau reste de l’antique ; battu sur le fait, on se tirait d’affaire en disant alors que les Martyrs n’étaient qu’un pastiche. Si je justifiais la présence simultanée des deux religions par l’autorité même des Pères de l’Église, on répliquait qu’à l’époque où je plaçais l’action des Martyrs, le paganisme n’existait plus chez les grands esprits.

Je crus de bonne fois l’ouvrage tombé ; la violence de l’attaque avait ébranlé ma conviction d’auteur. Quelques amis me consolaient ; ils soutenaient que la proscription n’était pas justifiée, que le public, tôt ou tard, porterait un autre arrêt ; M. de Fontanes surtout était ferme : je n’étais pas Racine, mais il pouvait être Boileau, et il ne cessait de me dire : « Ils y reviendront » Sa persuasion à cet égard était si profonde, qu’elle lui inspira des stances charmantes :

Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,


sans crainte de compromettre son goût et l’autorité de son jugement.

En effet, les Martyrs se sont relevés ; ils ont obtenu l’honneur de quatre éditions consécutives ; ils ont même joui auprès des gens de lettres d’une faveur particulière : on m’a su gré d’un ouvrage qui témoigne d’études sérieuses, de quelque travail de style, d’un grand respect pour la langue et le goût.

La critique du fond a été promptement abandonnée. Dire que j’avais mêlé le profane au sacré, parce que j’avais peint deux cultes qui existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels, ses prêtres, ses cérémonies, c’était dire que j’aurais dû renoncer à l’histoire. Pour qui mouraient les martyrs ? Pour Jésus-Christ. À qui les immolait-on ? Aux dieux de l’empire. Il y avait donc deux cultes.

La question philosophique, savoir si, sous Dioclétien, les Romains et les Grecs croyaient aux dieux d’Homère, et si le culte public avait subi des altérations, cette question, comme poète, ne me regardait pas ; comme historien, j’aurais eu beaucoup de choses à dire[17].

Il ne s’agit plus de tout cela. Les Martyrs sont restés, contre ma première attente, et je n’ai eu qu’à m’occuper du soin d’en revoir le texte.

Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct que, dans le reste de mes préjugés classiques, j’avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m’avait paru impossible de me passer d’un enfer et d’un ciel. Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l’action, sans la livrer à des machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée ; si la description de Naples et de la Grèce n’obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l’enfer et le ciel qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient le plus à M. de Fontanes était celui-ci :

« Cymodocée s’assit devant la fenêtre de la prison, et, reposant sur sa main sa tête embellie du voile des martyrs, elle soupira ces paroles harmonieuses :

« Légers vaisseaux de l’Ausonie, fendez la mer calme et brillante ; esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamisus.

« Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce, volez au sommet de l’Ithome, et dites que la fille d’Homère va revoir les lauriers de la Messénie !

« Quand retrouverai-je mon lit d’ivoire, la lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu’une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle[18] ! »

Le Génie du christianisme restera mon grand ouvrage, parce qu’il a produit ou déterminé une révolution, et commencé la nouvelle ère du siècle littéraire. Il n’en est pas de même des Martyrs ; ils venaient après la révolution opérée, ils n’étaient qu’une preuve surabondante de mes doctrines ; mon style n’était plus une nouveauté, et même, excepté dans l’épisode de Velléda et dans la peinture des mœurs des Francs, mon poème se ressent des lieux qu’il a fréquentés : le classique y domine le romantique.

Enfin, les circonstances qui contribuèrent au succès du Génie du christianisme n’existaient plus ; le gouvernement, loin de m’être favorable, m’était contraire. Les Martyrs me valurent un redoublement de persécution : les allusions fréquentes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien ne pouvaient échapper à la police impériale ; d’autant que le traducteur anglais, qui n’avait pas de ménagements à garder, et à qui il était fort égal de me compromettre, avait fait, dans sa préface, remarquer les allusions.

La publication des Martyrs coïncida avec un accident funeste. Il ne désarma pas les aristarques, grâce à l’ardeur dont nous sommes échauffés à l’endroit du pouvoir ; ils sentaient qu’une critique littéraire qui tendait à diminuer l’intérêt attaché à mon nom pouvait être agréable à Bonaparte. Celui-ci, comme les banquiers millionnaires qui donnent de larges festins et font payer les ports de lettres, ne négligeait pas les petits profits.


Armand de Chateaubriand, que vous avez vu compagnon de mon enfance, que vous avez retrouvé à l’armée des princes avec la sourde et muette Libba, était resté en Angleterre. Marié à Jersey[19], il était chargé de la correspondance des princes. Parti le 25 septembre 1808, il fut jeté sur les gisements de Bretagne, le même jour, à onze heures du soir, près de Saint-Cast. L’équipage du bateau était composé de onze hommes ; deux seuls étaient Français, Roussel et Quintal.

Armand se rendit chez M. Delaunay-Boisé-Lucas, père, demeurant au village de Saint-Cast, où jadis les Anglais avaient été forcés de se rembarquer : son hôte lui conseilla de repartir ; mais le bateau avait déjà repris la route de Jersey. Armand, s’étant entendu avec le fils de M. Boisé-Lucas, lui remit les paquets dont il était chargé de la part de M. Henry-Larivière[20], agent des princes.

« Je me rendis le 29 septembre à la côte, dit-il dans un de ses interrogatoires, où je restai deux nuits sans voir mon bateau. La lune étant très forte, je me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du mois. Je restai juqu’au 24 dudit. Je passai toutes les nuits dans les rochers, mais inutilement ; mon bateau ne vint pas, et, le jour, je me rendais au Boisé-Lucas. Le même bateau et le même équipage, dont Roussel et Quintal faisaient partie, devaient me reprendre. À l’égard des précautions prises avec Boisé-Lucas père, il n’y en avait pas d’autres que celles que je vous ai déjà détaillées. »

L’intrépide Armand, abordé à quelques pas de son champ paternel, comme à la côte inhospitalière de la Tauride, cherchait en vain des yeux sur les flots, à la clarté de la lune, la barque qui l’aurait pu sauver. Autrefois, ayant déjà quitté Combourg, prêt à passer aux Grandes-Indes, j’avais promené ma vue attristée sur ces flots. Des rochers de Saint-Cast où se couchait Armand, du cap de la Varde où j’étais assis, quelques lieues de la mer, parcourues par nos regards opposés, ont été témoins des ennuis et ont séparé les destinées de deux hommes unis par le nom et le sang. C’est aussi au milieu des mêmes vagues que je rencontrai Gesril pour la dernière fois. Il m’arrive assez souvent, dans mes rêves, d’apercevoir Gesril et Armand laver la blessure de leurs fronts dans l’abîme, en même temps que s’épand, rougie jusqu’à mes pieds, l’onde avec laquelle nous avions accoutumé de nous jouer dans notre enfance[21].

Armand parvint à s’embarquer sur un bateau acheté à Saint-Malo ; mais, repoussé par le nord-ouest, il fut encore obligé de caler. Enfin, le 6 janvier, aidé d’un matelot appelé Jean Brien, il mit à la mer un petit canot échoué, et s’empara d’un autre canot à flot. Il rend compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon étoile et de mes aventures, dans son interrogatoire du 18 mars :

« Depuis les neuf heures du soir, que nous partîmes, jusque vers les deux heures après minuit, le temps nous fut favorable. Jugeant alors que nous n’étions pas éloignés des rochers appelés les Mainquiers, nous mîmes à l’ancre dans le dessein d’attendre le jour ; mais le vent ayant fraîchi et craignant qu’il n’augmentât davantage, nous continuâmes notre route. Peu de moments après, la mer devint très grosse, et notre compas ayant été brisé par une vague, nous restâmes dans l’incertitude de la route que nous faisions. La première terre dont nous eûmes connaissance le 7 (il pouvait être alors midi) fut la côte de Normandie, ce qui nous obligea à mettre à l’autre bord, et de nouveau nous revînmes mettre à l’ancre près des rochers appelés Écreho, situés entre la côte de Normandie et Jersey. Les vents contraires et forts nous obligèrent à rester dans cette situation tout le reste du jour et la journée du 8. Le 9 au matin, dès qu’il fit jour, je dis à Depagne qu’il me paraissait que le vent avait diminué, vu que notre bateau ne travaillait pas beaucoup, et de regarder d’où venait le vent. Il me dit qu’il ne voyait plus les rochers près desquels nous avions mis l’ancre. Je jugeai alors que nous allions en dérive et que nous avions perdu notre ancre. La violence de la tempête ne nous laissait d’autre ressource que de nous jeter à la côte. Comme nous ne voyions point la terre, j’ignorais à quelle distance nous pouvions en être. Ce fut à ce moment que je jetai à la mer mes papiers, auxquels j’avais pris la précaution d’attacher une pierre. Nous fîmes alors vent en arrière et fîmes côte, vers les neuf heures du matin, à Bretteville sur-Ay, en Normandie.

« Nous fûmes accueillis à la côte par les douaniers, qui me retirèrent de mon bateau presque mort, ayant les pieds et les jambes gelés. On nous déposa l’un et l’autre chez le lieutenant de la brigade de Bretteville. Deux jours après, Depagne fut conduit dans les prisons de Coutances, et, depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Quelques jours après, je fus moi-même transféré à la maison d’arrêt de cette ville ; le lendemain je fus conduit par le maréchal des logis à Saint-Lô, et je restai huit jours chez ce même maréchal des logis. J’ai paru une fois devant M. le préfet du département, et, le 26 janvier, je partis avec le capitaine et le maréchal des logis de gendarmerie, pour être amené à Paris, où j’arrivai le 28. On me conduisit au bureau de M. Desmarest, au ministère de la police générale, et de là à la prison de la Grande-Force. »

Armand eut contre lui les vents, les flots et la police impériale ; Bonaparte était de connivence avec les orages. Les dieux faisaient une bien grande dépense de courroux contre une existence chétive.

Le paquet jeté à la mer fut rejeté par elle sur la grève de Notre-Dame-d’Alloue, près Valognes. Les papiers renfermés dans ce paquet servirent de pièces de conviction : il y en avait trente-deux. Quintal, revenu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour prendre Armand, avait aussi, par une fatalité obstinée, fait naufrage dans les eaux de Normandie, quelques jours avant mon cousin. L’équipage du bateau de Quintal avait parlé ; le préfet de Saint-Lô avait su que M. de Chateaubriand était le chef des entreprises des princes. Lorsqu’il apprit qu’une chaloupe montée seulement de deux hommes était atterrie, il ne douta point qu’Armand ne fût un des deux naufragés, car tous les pêcheurs parlaient de lui comme de l’homme le plus intrépide à la mer qu’on eût jamais vu.

Le 20 janvier 1809, le préfet de la Manche rendit compte à la police générale de l’arrestation d’Armand. Sa lettre commence ainsi :

« Mes conjectures sont complètement vérifiées : Chateaubriand est arrêté ; c’est lui qui a abordé sur la côte de Bretteville et qui avait pris le nom de John Fall.

« Inquiet de ce que, malgré des ordres très précis que j’avais donnés, John Fall n’arrivait point à Saint-Lô, je chargeai le maréchal des logis de gendarmerie Mauduit, homme sûr et plein d’activité, d’aller chercher ce John Fall partout où il serait, et de l’amener devant moi, dans quelque état qu’il fût. Il le trouva à Coutances, au moment où l’on se disposait à le transférer à l’hôpital, pour lui traiter les jambes, qui ont été gelées.

« Fall a paru aujourd’hui devant moi. J’avais fait mettre Lelièvre dans un appartement séparé, d’où il pouvait voir arriver John Fall sans être aperçu. Lorsque Lelièvre l’a vu monter les degrés d’un perron placé près de cet appartement, il s’est écrié, en frappant des mains et en changeant de couleur : — C’est Chateaubriand ! Comment donc l’a-t-on pris ?

« Lelièvre n’était prévenu de rien. Cette exclamation lui a été arrachée par la surprise. Il m’a prié ensuite de ne pas dire qu’il avait nommé Chateaubriand, parce qu’il serait perdu.

« J’ai laissé ignorer à John Fall que je susse qui il était. »

Armand, transporté à Paris, déposé à la Force, subit un interrogatoire secret à la maison d’arrêt militaire de l’Abbaye. Bertrand, capitaine à la première demi-brigade de vétérans, avait été nommé, par le général Hulin devenu commandant d’armes de Paris, juge-rapporteur de la commission militaire chargée, par décret du 25 février, de connaître l’affaire d’Armand.

Les personnes compromises étaient : M. de Goyon[22], envoyé à Brest par Armand, et M. de Boisé-Lucas fils, chargé de remettre des lettres de Henry-Larivière à MM. Laya et Sicard[23], à Paris.

Dans une lettre du 13 mars, écrite à Fouché, Armand lui disait : « Que l’empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent dans les prisons pour m’avoir témoigné trop d’intérêt. À tout événement, que la liberté leur soit également rendue. Je recommande ma malheureuse famille à la générosité de l’empereur. »

Ces méprises d’un homme à entrailles humaines qui s’adresse à une hyène font mal. Bonaparte aussi n’était pas le lion de Florence ; il ne se dessaisissait pas de l’enfant aux larmes de la mère. J’avais écrit pour demander une audience à Fouché ; il me l’accorda, et m’assura, avec l’aplomb de la légèreté révolutionnaire, « qu’il avait vu Armand, que je pouvais être tranquille ; qu’Armand lui avait dit qu’il mourrait bien, et qu’en effet il avait l’air très résolu. » Si j’avais proposé à Fouché de mourir, eût-il conservé à l’égard de lui-même ce ton délibéré et cette superbe insouciance ?

Je m’adressai à madame de Rémusat, je la priai de remettre à l’impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à l’empereur. Madame la duchesse de Saint-Leu m’a raconté, à Arenenberg, le sort de ma lettre : Joséphine la donna à l’empereur ; il parut hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. J’avais oublié qu’il ne faut être fier que pour soi.

M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sentence. On avait pourtant intéressé en sa faveur madame la baronne-duchesse de Montmorency, fille de madame de Matignon, dont les Goyon étaient alliés. Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir, s’il suffisait de prostituer un nom pour apporter à un pouvoir nouveau une vieille monarchie. Madame de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva le jeune Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur qui ne frappait que des personnages inconnus ; on eût dit qu’il s’agissait de la chute d’un monde : tempêtes sur les flots, embûches sur la terre, Bonaparte, la mer, les meurtriers de Louis XVI, et peut-être quelque passion, âme mystérieuse des catastrophes du monde. On ne s’est pas même aperçu de toutes ces choses ; tout cela n’a frappé que moi et n’a vécu que dans ma mémoire. Qu’importaient à Napoléon des insectes écrasés par sa main sur sa couronne ?

Le jour de l’exécution[24], je voulus accompagner mon camarade sur son dernier de champ de bataille ; je ne trouvai point de voiture, je courus à pied à la plaine de Grenelle. J’arrivai, tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d’enceinte de Paris. Sa tête était brisée ; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps d’Armand et de ses deux compagnons, plébéien et noble, Quintal et Goyon, au cimetière de Vaugirard où j’avais enterré M. de La Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le reconnaître : le plomb l’avait défiguré, il n’avait plus de visage ; je n’y pus remarquer le ravage des années, ni même y voir la mort au travers d’un orbe informe et sanglant ; il resta jeune dans mon souvenir comme au temps du siège de Thionville. Il fut fusillé le vendredi saint : le crucifié m’apparaît au bout de tous mes malheurs. Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m’arrête à regarder l’empreinte du tir, encore marquée sur la muraille. Si les balles de Bonaparte n’avaient laissé d’autres traces, on ne parlerait plus de lui[25].

Étrange enchaînement de destinées ! Le général Hulin, commandant d’armes de Paris, nomma la commission qui fit sauter la cervelle d’Armand ; il avait été, jadis, nommé président de la commission qui cassa la tête du duc d’Enghien. N’aurait-il pas dû s’abstenir, après sa première infortune, de tout rapport avec un conseil de guerre ? Et moi, j’ai parlé de la mort du fils du grand Condé sans rappeler au général Hulin la part qu’il avait eue dans l’exécution de l’obscur soldat, mon parent. Pour juger les juges du tribunal de Vincennes, j’avais sans doute, à mon tour, reçu ma commission du ciel.


L’année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière littéraire[26].

Je publiai l’Itinéraire de Paris à Jérusalem[27], je remplaçai M. de Chénier à l’Institut, et je commençai d’écrire les Mémoires que j’achève aujourd’hui.

Le succès de l’Itinéraire fut aussi complet[28] que celui des Martyrs avait été disputé. Il n’est si mince barbouilleur de papier qui, à l’apparition de son farrago, ne reçoive des lettres de félicitations. Parmi les nouveaux compliments qui me furent adressés, il ne m’est pas permis de faire disparaître la lettre d’un homme de vertu et de mérite qui a donné deux ouvrages dont l’autorité est reconnue, et qui ne laissent presque plus rien à dire sur Bossuet et Fénelon. L’évêque d’Alais, cardinal de Bausset[29], est l’historien de ces grands prélats. Il outre infiniment la louange à mon égard, c’est l’usage reçu quand on écrit à un auteur et cela ne compte pas ; mais le cardinal fait sentir du moins l’opinion générale du moment sur l’Itinéraire ; il entrevoit, relativement à Carthage, les objections dont mon sentiment géographique serait l’objet ; toutefois, ce sentiment a prévalu, et j’ai remis à leur place les ports de Didon. On aimera à retrouver dans cette lettre l’élocution d’une société choisie, ce style rendu grave et doux par la politesse, la religion et les mœurs ; excellence de ton dont nous sommes si loin aujourd’hui.

À Villemoisson, par Lonjumeau (Seine-et-Oise).

Ce 25 mars 1811.

« Vous avez dû recevoir, monsieur, et vous avez reçu le juste tribut de la reconnaissance et de la satisfaction publique ; mais je puis vous assurer qu’il n’est aucun de vos lecteurs qui ait joui avec un sentiment plus vrai de votre intéressant ouvrage. Vous êtes le premier et le seul voyageur qui n’ait pas eu besoin du secours de la gravure et du dessin pour mettre sous les yeux de ses lecteurs les lieux et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs et de grandes images. Votre âme a tout senti, votre imagination a tout peint, et le lecteur sent avec votre âme et voit avec vos yeux.

« Je ne pourrais vous rendre que bien faiblement l’impression que j’ai éprouvée dès les premières pages, en longeant avec vous les côtes de l’île de Corcyre, et en voyant aborder tous ces hommes éternels, que des destins contraires y ont successivement conduits. Quelques lignes vous ont suffi pour graver à jamais les traces de leurs pas ; on les retrouvera toujours dans votre Itinéraire, qui les conservera plus fidèlement que tant de marbres qui n’ont pas su garder les grands noms qui leur ont été confiés.

« Je connais actuellement les monuments d’Athènes comme on aime à les connaître. Je les avais déjà vus dans de belles gravures, je les avais admirés, mais je ne les avais pas sentis. On oublie trop souvent que si les architectes ont besoin de la description exacte, des mesures et des proportions, les hommes ont besoin de retrouver l’âme et le génie qui ont conçu les pensées de ces grands monuments.

« Vous avez rendu aux Pyramides cette noble et profonde intention, que de frivoles déclamateurs n’avaient pas même aperçue.

« Que je vous sais gré, monsieur, d’avoir voué à la juste exécration de tous les siècles ce peuple stupide et féroce, qui fait depuis douze cents ans la désolation des plus belles contrées de la terre ! On sourit avec vous à l’espérance de le voir rentrer dans le désert d’où il est sorti.

« Vous m’avez inspiré un sentiment passager d’indulgence pour les Arabes, en faveur du beau rapprochement que vous en avez fait avec les sauvages de l’Amérique septentrionale.

« La Providence semble vous avoir conduit à Jérusalem pour assister à la dernière représentation de la première scène du christianisme. S’il n’est plus donné aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, le seul qui n’aura rien à rendre au dernier jour, les chrétiens le retrouveront toujours dans l’Évangile, et les âmes méditatives et sensibles dans vos tableaux.


« Les critiques ne manqueront pas de vous reprocher les hommes et les faits dont vous avez couvert les ruines de Carthage, que vous ne pouviez pas peindre puisqu’elles n’existent plus. Mais, je vous en conjure, monsieur, bornez-vous seulement à leur demander s’ils ne seraient pas eux-mêmes bien fâchés de ne pas les retrouver dans ces peintures si attachantes.

« Vous avez le droit de jouir, monsieur, d’un genre de gloire qui vous appartient exclusivement par une sorte de création ; mais il est une jouissance encore plus satisfaisante pour un caractère tel que le vôtre, c’est celle d’avoir donné aux créations de votre génie la noblesse de votre âme et l’élévation de vos sentiments. C’est ce qui assurera, dans tous les temps, à votre nom et à votre mémoire, l’estime, l’admiration et le respect de tous les amis de la religion, de la vertu et de l’honneur.

« C’est à ce titre que je vous supplie, monsieur, d’agréer l’hommage de tous mes sentiments.

L.-F. de Bausset, anc. év. d’Alais. »

M. de Chénier[30] mourut le 10 janvier 1811. Mes amis eurent la fatale idée de me presser de le remplacer à l’Institut. Ils prétendaient qu’exposé comme je l’étais aux inimitiés du chef du gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il m’était nécessaire d’entrer dans un corps alors puissant par sa renommée et par les hommes qui le composaient ; qu’à l’abri derrière ce bouclier, je pourrais travailler en paix.

J’avais une répugnance invincible à occuper une place, même en dehors du gouvernement ; il me souvenait trop de ce que m’avait coûté la première. L’héritage de Chénier me semblait périlleux ; je ne pourrais tout dire qu’en m’exposant ; je ne voulais point passer sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la seconde personne de l’État ; j’étais déterminé à faire entendre mes réclamations en faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie ; je voulais m’expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux qui leur étaient restés fidèles. Mes amis me répondirent que je me trompais ; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités que je voudrais dire, que j’aurais à la fois l’honneur d’avoir maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs de madame de Chateaubriand. À force de m’obséder, je me rendis, de guerre lasse ; mais je leur déclarai qu’ils se méprenaient ; que Bonaparte, lui, ne se méprendrait point à des lieux communs sur son fils, sa femme, sa gloire ; qu’il n’en sentirait que plus vivement la leçon ; qu’il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort du duc d’Enghien, et l’auteur de l’article qui fit supprimer le Mercure ; qu’enfin, au lieu de m’assurer le repos, je ranimerais contre moi les persécutions. Ils furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de mes paroles : il est vrai qu’ils n’avaient pas prévu la témérité de mon discours.

J’allai faire les visites d’usage aux membres de l’Académie[31]. Madame de Vintimille me conduisit chez l’abbé Morellet. Nous le trouvâmes assis dans un fauteuil devant son feu ; il s’était endormi, et l’Itinéraire, qu’il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé en sursaut au bruit de mon nom annoncé par son domestique, il releva la tête et s’écria : « Il y a des longueurs, il y a des longueurs ! » Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j’abrégerais la nouvelle édition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgré Atala. Lorsque, dans la suite, la Monarchie selon la Charte parut, il ne revenait pas qu’un pareil ouvrage politique eût pour auteur le chantre de la fille des Florides. Grotius n’avait-il pas écrit la tragédie d’Adam et Ève, et Montesquieu le Temple de Gnide ? Il est vrai que je n’étais ni Grotius ni Montesquieu.

L’élection eut lieu ; je passai au scrutin à une assez forte majorité[32]. Je me mis de suite à travailler à mon discours ; je le fis et le refis vingt fois, n’étant jamais content de moi : tantôt, le voulant rendre possible à la lecture, je le trouvais trop fort ; tantôt, la colère me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne savais comment mesurer la dose de l’éloge académique. Si, malgré mon antipathie pour Napoléon, j’avais voulu rendre l’admiration que je sentais pour la partie publique de sa vie, j’aurais été bien au delà de la péroraison. Milton, que je cite au commencement du discours, me fournissait un modèle : dans sa Seconde défense du peuple anglais, il lit un éloge pompeux de Cromwell :

« Tu as non-seulement éclipsé les actions de tous nos rois, dit-il, mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux. Réfléchis souvent au cher gage que la terre qui t’a donné la naissance a confié à tes soins ; la liberté qu’elle espéra autrefois de la fleur des talents et des vertus, elle l’attend maintenant de toi ; elle se flatte de l’obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que nous avons conçues ; honore les sollicitudes de ta patrie inquiète ; respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons, qui, sous ta bannière, ont hardiment combattu pour la liberté ; respecte les ombres de ceux qui périrent sur le champ de bataille ; enfin respecte-toi toi-même ; ne souffre pas, après avoir bravé tant de périls pour l’amour des libertés, qu’elles soient violées par toi-même, ou attaquées par d’autres mains. Tu ne peux être vraiment libre que nous ne le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des choses : celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à perdre la sienne et à devenir esclave. »

Johnson n’a cité que les louanges données au Protecteur, afin de mettre en contradiction le républicain avec lui-même ; le beau passage que je viens de traduire montre ce qui faisait le contre-poids de ces louanges. La critique de Johnson est oubliée ; la défense de Milton est restée : tout ce qui tient aux entraînements des partis et aux passions du moment meurt comme eux et avec elles.

Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant la commission nommée pour l’entendre[33] : il fut repoussé par cette commission, à l’exception de deux ou trois membres. Il fallait voir la terreur des fiers républicains qui m’écoutaient et que l’indépendance de mes opinions épouvantait ; ils frémissaient d’indignation et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru porta à Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que s’il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l’Institut et m’aurait jeté dans un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie.

Je reçus ce billet de M. Daru :

Saint-Cloud, 28 avril 1811.

« J’ai l’honneur de prévenir monsieur de Chateaubriand que lorsqu’il aura le temps ou l’occasion de venir à Saint-Cloud, je pourrai lui rendre le discours qu’il a bien voulu me confier. Je saisis cette occasion pour lui renouveler l’assurance de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur de le saluer.

« Daru. »

J’allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit, çà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte : l’ongle du lion était enfoncé partout, et j’avais une espèce de plaisir d’irritation à croire le sentir dans mon flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon[34] ; mais il me dit qu’en conservant la péroraison, sauf quelques mots, et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de grands applaudissements. On avait copié le discours au château, en supprimant quelques passages et en interpolant quelques autres. Peu de temps après, il parut dans les provinces imprimé de la sorte.

Ce discours est un des meilleurs titres de l’indépendance de mes opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre et ferme, disait que s’il avait été lu en pleine Académie, il aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre d’applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de la liberté prononcé au milieu de la servilité de l’Empire ?

J’avais conservé le manuscrit raturé avec un soin religieux ; le malheur a voulu qu’en quittant l’infirmerie de Marie-Thérèse il fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins, les lecteurs de ces Mémoires n’en seront pas privés : un de mes collègues eut la générosité d’en prendre copie ; la voici :


« Lorsque Milton publia le Paradis perdu, aucune voix ne s’éleva dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage qui, malgré ses nombreux défauts, n’en est pas moins un des plus beaux monuments de l’esprit humain. L’Homère anglais mourut oublié, et ses contemporains laissèrent à l’avenir le soin d’immortaliser le chantre d’Éden. Est-ce là une de ces grandes injustices littéraires dont presque tous les siècles offrent des exemples ? Non, messieurs ; à peine échappés aux guerres civiles, les Anglais ne purent se résoudre à célébrer la mémoire d’un homme qui se fit remarquer par l’ardeur de ses opinions dans un temps de calamités. Que réserverons-nous, dirent-ils, à la tombe du citoyen qui se dévoue au salut de son pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres de celui qui peut, tout au plus, nous demander une généreuse indulgence ? La postérité rendra justice à la mémoire de Milton ; mais nous, nous devons une leçon à nos fils ; nous devons leur apprendre, par notre silence, que les talents sont un présent funeste quand ils s’allient aux passions, et qu’il vaut mieux se condamner à l’obscurité que de se rendre célèbre par les malheurs de sa patrie.

« Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou vous parlerai-je de la personne et des ouvrages de M. Chénier ? Pour concilier vos usages et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un silence absolu et un examen approfondi. Mais, quelles que soient mes paroles, aucun fiel n’empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en moi la franchise de Duclos, mon compatriote, j’espère vous prouver aussi que j’ai la même loyauté.

« Il eût été curieux sans doute de voir ce qu’un homme dans ma position, avec mes principes et mes opinions, pourrait dire de l’homme dont j’occupe aujourd’hui la place. Il serait intéressant d’examiner l’influence des révolutions sur les lettres, de montrer comment les systèmes peuvent égarer le talent, le jeter dans des routes trompeuses qui semblent conduire à la renommée, et qui n’aboutissent qu’à l’oubli. Si Milton, malgré ses égarements politiques, a laissé des ouvrages que la postérité admire, c’est que Milton, sans être revenu de ses erreurs, se retira d’une société qui se retirait de lui, pour chercher dans la religion l’adoucissement de ses maux et la source de sa gloire. Privé de la lumière du ciel, il se créa une nouvelle terre, un nouveau soleil, et sorti pour ainsi dire d’un monde où il n’avait vu que des malheurs et des crimes, il plaça dans les berceaux d’Éden cette innocence primitive, cette félicité sainte qui régnèrent sous les tentes de Jacob et de Rachel ; et il mit aux enfers les tourments, les passions et les remords de ces hommes dont il avait partagé les fureurs.

« Malheureusement, les ouvrages de M. Chénier, quoiqu’on y découvre le germe d’un talent remarquable, ne brillent ni par cette antique simplicité, ni par cette majesté sublime. L’auteur se distinguait par un esprit éminemment classique. Nul ne connaissait mieux les principes de la littérature ancienne et moderne : théâtre, éloquence, histoire, critique, satire, il a tout embrassé ; mais ses écrits portent l’empreinte des jours désastreux qui les ont vus naître. Trop souvent dictés par l’esprit de parti, ils ont été applaudis par les factions. Séparerai-je, dans les travaux de mon prédécesseur, ce qui est déjà passé comme nos discordes, et ce qui restera peut-être comme notre gloire ? Ici se trouvent confondus les intérêts de la société et les intérêts de la littérature. Je ne puis assez oublier les uns pour m’occuper uniquement des autres ; alors, messieurs, je suis obligé de me taire, ou d’agiter des questions politiques.

« Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose abstraite, et l’isoler au milieu des affaires humaines. Ces personnes me diront : Pourquoi garder le silence ? ne considérez les ouvrages de M. Chénier que sous les rapports littéraires. C’est-à-dire, messieurs, qu’il faut que j’abuse de votre patience et de la mienne pour répéter des lieux communs que l’on trouve partout, et que vous connaissez mieux que moi. Autres temps, autres mœurs : héritiers d’une longue suite d’années paisibles, nos devanciers pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui prouvaient encore moins leur talent que leur bonheur. Mais nous, restes infortunés d’un grand naufrage, nous n’avons plus ce qu’il faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont pris un cours différent. L’homme a remplacé en nous l’académicien : en dépouillant les lettres de ce qu’elles peuvent avoir de futile, nous ne les voyons plus qu’à travers nos puissants souvenirs et l’expérience de notre adversité. Quoi ! après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événenements de plusieurs siècles, on interdira à l’écrivain toute considération élevée, on lui refusera d’examiner le côté sérieux des objets ! Il passera une vie frivole à s’occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires ! Il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau ! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l’homme ! Quels soins importants auront donc blanchi ses cheveux ? Les misérables peines de l’amour-propre et les jeux puérils de l’esprit.

« Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien étrange ! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire à l’état d’enfance, dans l’âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit qu’on voudrait tracer autour de l’écrivain. Par exemple, messieurs, si je voulais faire l’éloge de l’homme de lettres, de l’homme de cour qui préside à cette assemblée[35], croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet esprit français, léger, ingénieux, qu’il a reçu de sa mère, et dont il offre parmi nous le dernier modèle ? Non sans doute : je voudrais encore faire briller dans tout son éclat le beau nom qu’il porte. Je citerais le duc de Boufflers qui fit lever aux Autrichiens le blocus de Gênes. Je parlerais du maréchal son père, de ce gouverneur qui disputa aux ennemis de la France les remparts de Lille, et consola par cette défense mémorable la vieillesse malheureuse d’un grand roi. C’est de ce compagnon de Turenne que Madame de Maintenon disait : En lui le cœur est mort le dernier. Enfin je passerais jusqu’à ce Louis de Boufflers, dit le Robuste, qui montrait dans les combats la vigueur et le courage d’Hercule. Ainsi je trouverais aux deux extrémités de cette famille la force et la grâce, le chevalier et le troubadour. On veut que les Français soient fils d’Hector : je croirais plutôt qu’ils descendent d’Achille, car ils manient, comme ce héros, la lyre et l’épée.

« Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poète[36] célèbre qui chanta la nature d’une voix si brillante, pensez-vous que je me bornerais à vous faire remarquer l’admirable flexibilité d’un talent qui sut rendre avec un mérite égal les beautés régulières de Virgile et les beautés incorrectes de Milton ? Non : je vous montrerais aussi ce poète ne voulant pas se séparer de ses infortunés compatriotes, les suivant avec sa lyre aux rives étrangères, chantant leurs douleurs pour les consoler ; illustre banni au milieu de cette foule d’exilés dont j’augmentais le nombre. Il est vrai que son âge et ses infirmités, ses talents et sa gloire, ne l’avaient pas mis dans sa patrie à l’abri des persécutions. On voulait lui faire acheter la paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse ne put chanter que la redoutable immortalité du crime et la rassurante immortalité de la vertu : Rassurez-vous, vous êtes immortels[37].

« Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d’un ami bien cher à mon cœur, d’un de ces amis[38] qui, selon Cicéron, rendent la prospérité plus éclatante et l’adversité plus légère, je vanterais la finesse et la pureté de son goût, l’élégance exquise de sa prose, la beauté, la force, l’harmonie de ses vers, qui, formés sur les grands modèles, se distinguent néanmoins par un caractère original. Je vanterais ce talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l’envie, ce talent heureux de tous les succès qui ne sont pas les siens, ce talent qui depuis dix années ressent tout ce qui peut m’arriver d’honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement des plus généreux caractères et de la plus vive amitié. Mais je n’omettrais pas la partie politique de mon ami. Je le peindrais à la tête d’un des premiers corps de l’État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d’œuvre de bienséance, de mesure et de noblesse. Je le représenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des occupations qui seraient sans doute sans charmes, si l’on ne s’y livrait dans l’espoir de former des enfants capables de suivre un jour l’exemple de leurs pères et d’éviter nos erreurs.

« En parlant des hommes de talent dont se compose cette assemblée, je ne pourrais donc m’empêcher de les considérer sous le rapport de la morale et de la société. L’un se distingue au milieu de vous par un esprit fin, délicat et sage, par une urbanité si rare aujourd’hui, et par la constance la plus honorable dans ses opinions modérées[39]. L’autre, sous les glaces de l’âge, a retrouvé toute la chaleur de la jeunesse pour plaider la cause des malheureux[40]. Celui-ci, historien élégant et agréable poète, nous devient plus respectable et plus cher par le souvenir d’un père et d’un fils mutilés au service de la patrie[41]. Celui-là, en rendant l’ouïe aux sourds et la parole aux muets, nous rappelle les miracles du culte évangélique auquel il s’est consacré[42]. N’est-il point parmi vous, messieurs, des témoins de vos anciens triomphes, qui puissent raconter au digne héritier du chancelier d’Aguesseau comment le nom de son aïeul fut jadis applaudi dans cette assemblée[43] ? Je passe aux nourrissons favoris des neuf Sœurs, et j’aperçois le vénérable auteur d’Œdipe retiré dans la solitude, et Sophocle oubliant à Colone la gloire qui le rappelle dans Athènes[44]. Combien nous devons aimer les autres fils de Melpomène, qui nous ont intéressés aux malheurs de nos pères ! Tous les cœurs français ont de nouveau tremblé au pressentiment de la mort d’Henri IV[45]. La muse tragique a rétabli l’honneur de ces preux chevaliers lâchement trahis par l’histoire, et noblement vengés par l’un de nos modernes Euripides[46].

« Descendant aux successeurs d’Anacréon, je m’arrêterais à cet homme aimable qui, semblable au vieillard de Téos, redit encore, après quinze lustres, ces chants amoureux que l’on fait entendre à quinze ans[47]. J’irais, messieurs, chercher votre renommée sur ces mers orageuses que gardait autrefois le géant Adamastor, et qui se sont apaisées aux noms charmants d’Éléonore[48] et de Virginie[49]. Tibi rident æquora.

« Hélas ! trop de talents parmi nous ont été errants et voyageurs ! La poésie n’a-t-elle pas chanté en vers harmonieux l’art de Neptune[50], cet art si fatal qui la transporta sur des bords lointains ? Et l’éloquence française, après avoir défendu l’État et l’autel, ne se retire-t-elle pas comme à sa source dans la patrie de saint Ambroise[51] ? Que ne puis-je placer ici tous les membres de cette assemblée dans un tableau dont la flatterie n’a point embelli les couleurs ! Car, s’il est vrai que l’envie obscurcisse quelquefois les qualités estimables des gens de lettres, il est encore plus vrai que cette classe d’hommes se distingue par des sentiments élevés, par des vertus désintéressées, par la haine de l’oppression, le dévouement à l’amitié et la fidélité au malheur. C’est ainsi, messieurs, que j’aime à considérer un sujet sous toutes les faces, et que j’aime surtout à rendre les lettres sérieuses en les appliquant aux plus hauts sujets de la morale, de la philosophie et de l’histoire. Avec cette indépendance d’esprit, il faut donc que je m’abstienne de toucher à des ouvrages qu’il est impossible d’examiner sans irriter les passions. Si je parlais de la tragédie de Charles IX, pourrais-je m’empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine, et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois ? Caius Gracchus, Calas, Henri VIII, Fénelon, m’offriraient sur plusieurs points cette altération de l’histoire pour appuyer les mêmes doctrines. Si je lis les satires, j’y trouve immolés des hommes placés aux premiers rangs de cette assemblée ; toutefois, écrites d’un style pur, élégant et facile, elles rappellent agréablement l’école de Voltaire, et j’aurais d’autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n’a pas échappé à la malice de l’auteur[52]. Mais laissons là des ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles : je ne troublerai point la mémoire d’un écrivain qui fut votre collègue et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des amis ; il devra à cette religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui la détendent, la paix que je souhaite à sa tombe. Mais ici même, messieurs, ne serai-je point assez malheureux pour trouver un écueil ? Car en portant à M. Chénier ce tribut de respect que tous les morts réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres. Si des interprétations peu généreuses voulaient me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais au pied de ces autels expiatoires qu’un puissant monarque élève aux mânes des dynasties outragées. Ah ! qu’il eût été plus heureux pour M. Chénier de n’avoir point participé à ces calamités publiques, qui retombèrent enfin sur sa tête ! Il a su comme moi ce que c’est que de perdre dans les orages un frère tendrement chéri. Qu’auraient dit nos malheureux frères si Dieu les eût appelés le même jour à son tribunal ? S’ils s’étaient rencontrés au moment suprême, avant de confondre leur sang, ils nous auraient crié sans doute : « Cessez vos guerres intestines, revenez à des sentiments d’amour et de paix ; la mort frappe également tous les partis, et vos cruelles divisions nous coûtent la jeunesse et la vie. » Tels auraient été leurs cris fraternels.

« Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles qui ne consolent plus que son ombre, il serait sensible à l’hommage que je rends ici à son frère, car il était naturellement généreux ; ce fut même cette générosité de caractère qui l’entraîna dans des nouveautés bien séduisantes sans doute, puisqu’elles promettaient de nous rendre les vertus de Fabricius. Mais bientôt trompé dans son espérance, son humeur s’aigrit, son talent se dénatura. Transporté de la solitude du poète au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer à ces sentiments qui font le charme de la vie ? Heureux s’il n’eût vu d’autre ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né ! s’il n’eût contemplé d’autres ruines que celles de Sparte et d’Athènes ! Je l’aurais peut-être rencontré dans la belle patrie de sa mère, et nous nous serions juré amitié sur les bords du Permesse ; ou bien, puisqu’il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il dans les déserts où je fus jeté par nos tempêtes ! Le silence des forêts aurait calmé cette âme troublée, et les cabanes des sauvages l’eussent peut-être réconcilié avec les palais des rois. Vain souhait ! M. Chénier resta sur le théâtre de nos agitations et de nos douleurs. Atteint, jeune encore, d’une maladie mortelle, vous le vîtes, messieurs, s’incliner lentement vers le tombeau et quitter pour toujours… On ne m’a point raconté ses derniers moments.

« Nous tous, qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous n’échapperons pas aux regards de l’histoire. Qui peut se flatter d’être trouvé sans tache, dans un temps de délire où personne n’avait l’usage entier de sa raison ? Soyons donc pleins d’indulgence pour les autres ; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est la faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même, peuvent quelquefois franchir les bornes du devoir. M. Chénier adora la liberté ; pourrait-on lui en faire un crime ? Les chevaliers eux-mêmes, s’ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre siècle. On verrait se former cette illustre alliance entre l’honneur et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres empruntés des Grecs. La liberté n’est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l’homme ? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est nécessaire à l’ami des Muses comme l’air qu’il respire. Les arts peuvent, jusqu’à un certain point, vivre dans la dépendance parce qu’ils se servent d’une langue à part qui n’est pas entendue de la foule ; mais les lettres, qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l’avenir, s’il faut s’interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande ? La liberté est si naturellement l’amie des sciences et des lettres, qu’elle se réfugie auprès d’elles lorsqu’elle est bannie du milieu des peuples ; et c’est nous, messieurs, qu’elle charge d’écrire ses annales et de la venger de ses ennemis, de transmettre son nom et son culte à la dernière postérité. Pour qu’on ne se trompe pas dans l’interprétation de ma pensée, je déclare que je ne parle ici que de la liberté qui naît de l’ordre et enfante des lois, et non de cette liberté fille de la licence et mère de l’esclavage. Le tort de l’auteur de Charles IX ne fut donc pas d’avoir offert son encens à la première de ces divinités, mais d’avoir cru que les droits qu’elle nous donne sont incompatibles avec un gouvernement monarchique. C’est dans ses opinions qu’un Français met cette indépendance que d’autres peuples placent dans leurs lois. La liberté est pour lui un sentiment plutôt qu’un principe, et il est citoyen par instinct et sujet par choix. Si l’écrivain dont vous déplorez la perte avait fait cette réflexion, il n’aurait pas embrassé dans un même amour la liberté qui fonde et la liberté qui détruit.

« J’ai, messieurs, fini la tâche que les usages de l’Académie m’ont imposée. Près de terminer ce discours, je suis frappé d’une idée qui m’attriste ; il n’y a pas longtemps que M. Chénier prononçait sur mes ouvrages des arrêts qu’il se préparait à publier : et c’est moi qui juge aujourd’hui mon juge. Je le dis dans toute la sincérité de mon cœur, j’aimerais mieux encore être exposé aux satires d’un ennemi, et vivre en paix dans la solitude, que de vous faire remarquer, par ma présence au milieu de vous, la rapide succession des hommes sur la terre, la subite apparition de cette mort qui renverse nos projets et nos espérances, qui nous emporte tout à coup, et livre quelquefois notre mémoire à des hommes entièrement opposés à nos sentiments et à nos principes. Cette tribune est une espèce de champ de bataille où les talents viennent tour à tour briller et mourir. Que de génies divers elle a vus passer ! Corneille, Racine, Boileau, La Bruyère, Bossuet, Fénelon, Voltaire, Buffon, Montesquieu… Qui ne serait effrayé, messieurs, en pensant qu’il va former un anneau dans la chaîne de cette illustre lignée ? Accablé du poids de ces noms immortels, ne pouvant me faire reconnaître à mes talents pour héritier légitime, je tâcherai du moins de prouver ma descendance par mes sentiments.

« Quand mon tour sera venu de céder ma place à l’orateur qui doit parler sur ma tombe, il pourra traiter sévèrement mes ouvrages ; mais il sera forcé de dire que j’aimais avec transport ma patrie, que j’aurais souffert mille maux plutôt que de coûter une seule larme à mon pays, que j’aurais fait sans balancer le sacrifice de mes jours à ces nobles sentiments, qui seuls donnent du prix à la vie et de la dignité à la mort.

« Mais quel temps ai-je choisi, messieurs, pour vous parler de deuil et de funérailles ! Ne sommes-nous pas environnés de fêtes ? Voyageur solitaire, je méditais il y a quelques jours sur la ruine des empires détruits : et je vois s’élever un nouvel empire. Je quitte à peine ces tombeaux où dorment les nations ensevelies, et j’aperçois un berceau chargé des destinées de l’avenir. De toutes parts retentissent les acclamations du soldat. César monte au Capitole ; les peuples racontent les merveilles, les monuments élevés, les cités embellies, les frontières de la patrie baignées par ces mers lointaines qui portaient les vaisseaux de Scipion, et par ces mers reculées que ne vit pas Germanicus.

« Tandis que le triomphateur s’avance entouré de ses légions, que feront les tranquilles enfants des Muses ? ils marcheront au-devant du char pour joindre l’olivier de la paix aux palmes de la victoire, pour présenter au vainqueur la troupe sacrée, pour mêler aux récits guerriers les touchantes images qui faisaient pleurer Paul-Émile sur les malheurs de Persée.

« Et vous, fille des Césars, sortez de votre palais avec votre jeune fils dans vos bras ; venez ajouter la grâce à la grandeur, venez attendrir la victoire et tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et d’une mère. »


Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commencement du discours qui a rapport aux opinions de Milton était barré d’un bout à l’autre de la main de Bonaparte. Une partie de ma réclamation contre l’isolement des affaires dans lequel on voudrait tenir la littérature était également stigmatisée au crayon. L’éloge de l’abbé Delille, qui rappelait l’émigration, la fidélité du poète aux malheurs de la famille royale et aux souffrances de ses compagnons d’exil, était mis entre parenthèses ; l’éloge de M. de Fontanes avait une croix. Presque tout ce que je disais sur M. Chénier, sur son frère, sur le mien, sur les autels expiatoires que l’on préparait à Saint-Denis, était haché de traits. Le paragraphe commençant par ces mots : « M. de Chénier adora la liberté, etc., » avait une double rature longitudinale. Néanmoins les agents de l’Empire, en publiant ce discours, ont conservé assez correctement ce paragraphe.

Tout ne fut pas fini quand on m’eut rendu mon discours ; on voulait me contraindre à en faire un second. Je déclarai que je m’en tenais au premier et que je n’en ferais pas d’autre. La commission me déclara alors que je ne serais pas reçu à l’Académie.

Des personnes pleines de grâces, de générosité et de courage, que je ne connaissais pas, s’intéressaient à moi. Madame Lindsay, qui, lors de ma rentrée en France en 1800, m’avait ramené de Calais à Paris, parla à madame Gay[53] ; celle-ci s’adressa à madame Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à l’écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la puissance et la fortune.

Tout ce bruit se prolongea par les prix décennaux jusque dans l’année 1812. Bonaparte, qui me persécutait, fit demander à l’Académie, à propos de ces prix, pourquoi elle n’avait point mis sur les rangs le Génie du christianisme. L’Académie s’expliqua : plusieurs de mes confrères écrivirent leur jugement peu favorable à mon ouvrage[54]. J’aurais pu leur dire ce qu’un poète grec dit à un oiseau : « Fille de l’Attique, nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlèves une cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la portes pour nourriture à tes petits. Toutes deux ailées, toutes deux habitant ces lieux, toutes deux célébrant la naissance du printemps, ne lui rendras-tu pas la liberté ? Il n’est pas juste qu’une chanteuse périsse du bec d’une de ses semblables[55] »

Ce mélange de colère et d’attrait de Bonaparte contre et pour moi est constant et étrange : naguère il menace, et tout à coup il demande à l’Institut pourquoi il n’a pas parlé de moi à l’occasion des prix décennaux. Il fait plus, il déclare à Fontanes que, puisque l’Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m’en donnera un, qu’il me nommera surintendant général de toutes les bibliothèques de France ; surintendance appointée comme une ambassade de première classe. La première idée que Bonaparte avait eue de m’employer dans la carrière diplomatique ne lui passait pas : il n’admettait point, pour cause à lui bien connue, que j’eusse cessé de faire partie du ministère des relations extérieures. Et toutefois, malgré ces munificences projetées, son préfet de police m’invite quelque temps après à m’éloigner de Paris, et je vais continuer mes Mémoires à Dieppe[56].

Bonaparte descend au rôle d’écolier taquin ; il déterre l’Essai sur les Révolutions et il se réjouit de la guerre qu’il m’attire à ce sujet. Un M. Damaze de Raymond se fit mon champion : je l’allai remercier rue Vivienne[57]. Il avait sur sa cheminée avec ses breloques une tête de mort ; quelque temps après il fut tué en duel, et sa charmante figure alla rejoindre la face effroyable qui semblait l’appeler. Tout le monde se battait alors : un des mouchards chargés de l’arrestation de Georges reçut de lui une balle dans la tête.

Pour couper court à l’attaque de mauvaise foi de mon puissant adversaire, je m’adressai à ce M. de Pommereul dont je vous ai parlé lors de ma première arrivée à Paris : il était devenu directeur général de l’imprimerie et de la librairie : je lui demandai la permission de réimprimer l’Essai tout entier[58]. On peut voir ma correspondance et le résultat de cette correspondance dans la préface de l’Essai sur les Révolutions, édition de 1826, tome IIe des Œuvres complètes. Au surplus, le gouvernement impérial avait grandement raison de me refuser la réimpression de l’ouvrage en entier ; l’Essai n’était, ni par rapport aux libertés, ni par rapport à la monarchie légitime, un livre qu’on dût publier lorsque régnaient le despotisme et l’usurpation. La police se donnait des airs d’impartialité en laissant dire quelque chose en ma faveur, et elle riait en m’empêchant de faire la seule chose qui me pût défendre. Au retour de Louis XVIII on exhuma de nouveau l’Essai ; comme on avait voulu s’en servir contre moi au temps de l’Empire, sous le rapport politique, on voulait me l’opposer, aux jours de la Restauration, sous le rapport religieux. J’ai fait une amende honorable si complète de mes erreurs dans les notes de la nouvelle édition de l’Essai historique, qu’il n’y a plus rien à me reprocher. La postérité viendra ; elle prononcera sur le livre et sur le commentaire, si ces vieilleries-là peuvent encore l’occuper. J’ose espérer qu’elle jugera l’Essai comme ma tête grise l’a jugé ; car, en avançant dans la vie, on prend de l’équité de cet avenir dont on approche. Le livre et les notes me mettent devant les hommes tel que j’ai été au début de ma carrière, tel que je suis au terme de cette carrière.

Au surplus, cet ouvrage que j’ai traité avec une rigueur impitoyable offre le compendium de mon existence comme poète, moraliste et homme politique futur. La sève du travail est surabondante, l’audace des opinions poussée aussi loin qu’elle peut aller. Force est de reconnaître que, dans les diverses routes où je me suis engagé, les préjugés ne m’ont jamais conduit, que je n’ai jamais été aveugle dans aucune cause, qu’aucun intérêt ne m’a guidé, que les partis que j’ai pris ont toujours été de mon choix.

Dans l’Essai, mon indépendance en religion et en politique est complète ; j’examine tout : républicain, je sers la monarchie ; philosophe, j’honore la religion. Ce ne sont point là des contradictions, ce sont des conséquences forcées de l’incertitude de la théorie et de la certitude de la pratique chez les hommes. Mon esprit, fait pour ne croire à rien, pas même à moi, fait pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples et rois, a nonobstant été dominé par un instinct de raison qui lui commandait de se soumettre à ce qu’il y a de reconnu beau : religion, justice, humanité, égalité, liberté, gloire. Ce que l’on rêve aujourd’hui de l’avenir, ce que la génération actuelle s’imagine avoir découvert d’une société à naître, fondée sur des principes tout différents de ceux de la vieille société, se trouve positivement annoncé dans l’Essai. J’ai devancé de trente années ceux qui se disent les proclamateurs d’un monde inconnu. Mes actes ont été de l’ancienne cité, mes pensées de la nouvelle ; les premiers de mon devoir, les dernières de ma nature.

L’Essai n’était pas un livre impie ; c’était un livre de doute et de douleur. Je l’ai déjà dit[59].

Du reste, j’ai dû m’exagérer ma faute et racheter par des idées d’ordre tant d’idées passionnées répandues dans mes ouvrages. J’ai peur au début de ma carrière d’avoir fait du mal à la jeunesse ; j’ai à réparer auprès d’elle, et je lui dois au moins d’autres leçons. Qu’elle sache qu’on peut lutter avec succès contre une nature troublée ; la beauté morale, la beauté divine, supérieure à tous les rêves de la terre, je l’ai vue ; il ne faut qu’un peu de courage pour l’atteindre et s’y tenir.

Afin d’achever ce que j’ai à dire sur ma carrière littéraire, je dois mentionner l’ouvrage qui la commença, et qui demeura en manuscrit jusqu’à l’année où je l’insérai dans mes Œuvres complètes.

À la tête des Natchez, la préface a raconté comment l’ouvrage fut retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de MM. de Thuisy[60].

Un manuscrit dont j’ai pu tirer Atala, René, et plusieurs descriptions placées dans le Génie du christianisme, n’est pas tout à fait stérile[61]. Ce premier manuscrit était écrit de suite ; sans section ; tous les sujets y étaient confondus : voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc. ; mais auprès de ce manuscrit d’un seul jet il en existait un autre partagé en livres. Dans ce second travail, j’avais non seulement procédé à la division de la matière, mais j’avais encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l’épopée.

Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos ; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l’âge.

Il m’est arrivé ce qui n’est peut-être jamais arrivé à un auteur : c’est de relire après trente années un manuscrit que j’avais totalement oublié.

J’avais un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs ; une main plus sûre, mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelques traits incorrects, de faire disparaître les touches les plus vives de la jeunesse : il fallait conserver à la composition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue ; il fallait laisser l’écume au frein du jeune coursier. S’il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu’en tremblant aujourd’hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le second volume. Elle est de ma première manière, et reproduit tout René : je ne sais ce que les René qui m’ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie.

Les Natchez s’ouvrent par une invocation au désert et à l’astre des nuits, divinités suprêmes de ma jeunesse :

« À l’ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude, tels que n’en ont point encore entendu des oreilles mortelles ; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez ! ô nation de la Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs ! Les infortunes d’un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes ? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d’un Indien sous le chêne de sa patrie ?

« Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l’astre du Pinde ! Marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts ! »

Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage, particulièrement dans l’original primitif. On y trouve des incidents politiques et des intrigues de roman ; mais à travers la narration on entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d’une région inconnue.


De 1812 à 1814, il n’y a plus que deux années pour finir l’Empire[62], et ces deux années dont on a vu quelque chose par anticipation, je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces Mémoires ; mais je n’imprimai plus rien. Ma vie de poésie et d’érudition fut véritablement close par la publication de mes trois grands ouvrages, le Génie du christianisme, les Martyrs et l’Itinéraire. Mes écrits politiques commencèrent à la Restauration ; avec ces écrits également commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma carrière littéraire proprement dite ; entraîné par le flot des jours, je l’avais omise ; ce n’est qu’en cette année 1839 que j’ai rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.

Cette carrière littéraire, comme il vous a été loisible de vous en convaincre, ne fut pas moins troublée que ma carrière de voyageur et de soldat ; il y eut aussi des travaux, des rencontres et du sang dans l’arène ; tout n’y fut pas muses et fontaine Castalie ; ma carrière politique fut encore plus orageuse.

Peut-être quelques débris marqueront-ils le lieu qu’occupèrent mes jardins d’Acadème. Le Génie du christianisme commence la révolution religieuse contre le philosophisme du XVIIIe siècle. Je préparais en même temps cette révolution qui menace notre langue, car il ne pouvait y avoir renouvellement dans l’idée qu’il n’eût innovation dans le style. Y aura-t-il après moi d’autres formes de l’art à présent inconnues ? Pourra-t-on partir de nos études actuelles afin d’avancer, comme nous sommes partis des études passées pour faire un pas ? Est-il des bornes qu’on ne saurait franchir, parce qu’on se vient heurter contre la nature des choses ? Ces bornes ne se trouvent-elles point dans la division des langues modernes, dans la caducité de ces mêmes langues, dans les vanités humaines telles que la société nouvelle les a faites ? Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu’avant l’époque de leur perfectionnement ; parvenues à leur apogée, elles restent un moment stationnaires, puis elles descendent sans pouvoir remonter.

Maintenant, le récit que j’achève rejoint les premiers livres de ma vie politique, précédemment écrits à des dates diverses. Je me sens un peu plus de courage en rentrant dans les parties faites de mon édifice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais que le vieux fils de Cœlus ne vît changer en truelle de plomb la truelle d’or du bâtisseur de Troie. Pourtant il me semble que ma mémoire, chargée de me verser mes souvenirs, ne m’a pas trop failli : avez-vous beaucoup senti la glace de l’hiver dans ma narration ? trouvez-vous une énorme différence entre les poussières éteintes que j’ai essayé de ranimer, et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant ma première jeunesse ? Mes années sont mes secrétaires ; quand l’une d’entre elles vient à mourir, elle passe la plume à sa puînée, et je continue de dicter ; comme elles sont sœurs, elles ont à peu près la même main.




  1. Ce livre a été composé à Paris en 1839 et revu en juin 1847.
  2. Chateaubriand l’avait acheté de M. de Fontanes pour une somme de 20 000 francs (Préface des Mélanges littéraires, tome XVI des Œuvres complètes).
  3. Voir l’Appendice no I : L’Article du Mercure.
  4. L’acquisition de la Vallée-aux-Loups est du mois d’août 1807. Joubert écrivait à Chênedollé le 1er septembre : « Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d’argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30 000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d’hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie. On l’appelle dans le pays : Maison de la Vallée-au-Loup. J’ai vu cette Vallée-au-Loup : cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s’y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n’y a point de retraite au monde où l’on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quand il tonne, adorez l’écho. »
  5. « En attendant d’aller prendre possession de la Vallée-aux-Loups, nous prîmes un appartement dans un hôtel garni, rue des Saints-Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions coutume de loger quand nous n’avions pas d’appartement, était tenu par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiffé à l’oiseau royal, et royaliste enragé. Sa chère femme était une demoiselle de très bonne maison, veuve d’un marquis de Béville pour lequel elle conservait un souvenir d’orgueil qui ne nuisait en rien à la tendresse qu’elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de ne rien entendre avec un cornet long d’une demi-aune et qui ne quittait jamais son oreille. M. de La Valette — c’est ainsi qu’il s’appelait — était le meilleur homme du monde ; il se serait mis au feu pour nous et même nous aurait donné sa bourse, si ce n’est qu’il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme ! ne pouvait aimer quelqu’un sans se mettre de suite en communauté de biens avec lui. Il était d’une obligeance extrême, et, pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait jamais sa canne à pomme d’or. » Souvenirs de Mme de Chaleaubriand.
  6. L’Infirmerie de Marie-Thérèse, située rue d’Enfer, au numéro 86 (aujourd’hui rue Denfert-Rochereau no 92), avait été fondée par M. et Mme de Chateaubriand, qui y consacrèrent des sommes considérables. Mme de Chateaubriand a été enterrée sous l’autel de la chapelle. Derrière l’autel, sur une tablette de marbre noir, on lit cette inscription :

    Distinguée par l’exercice des bonnes œuvres qu’inspire la religion, elle a voulu faire bénir sa mémoire par la pieuse fondation de l’Infirmerie de Marie-Thérèse, faite de concert avec son époux.

  7. « Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se mettait à travailler à ses Martyrs et à son Itinéraire, et nous passions ainsi très heureusement notre vie, quand, au mois d’avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d’une fièvre lente, avant-coureur d’une grave maladie qu’il fit pendant l’été 1808. Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout à fait malade. Nous revînmes loger à l’hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue et extrêmement douloureuse. » Souvenirs de Mme de Chateaubriand.
  8. Anne-Louis Girodet (1767-1824), le peintre d’Endymion, de la Scène du déluge, etc. Il avait exposé dans un précédent Salon les Funérailles d’Atala. Chateaubriand lui paya sa dette au premier chant des Martyrs, où, après avoir décrit le sommeil d’Eudore, il ajoute : « Tel, un successeur d’Apelles a représenté le sommeil d’Endymion. » Et, dans une note de son poème : « Il était bien juste, dit-il, que je rendisse ce faible hommage à l’auteur de l’admirable tableau d’Atala au tombeau. Malheureusement je n’ai pas l’art de M. Girodet, et tandis qu’il embellit mes peintures, j’ai bien peur de gâter les siennes. »
  9. Dominique Vivant, baron Denon (1745-1825). Il était, sous l’Empire, directeur général des Musées.
  10. Le portrait de Chateaubriand fut exposé au Salon de 1808.
  11. « Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers… » Souvenirs de Mme de Chateaubriand.
  12. « À la fin de l’été de 1808, M. de Chateaubriand ayant achevé ses Martyrs, voulut, pour en surveiller l’impression, passer l’hiver à Paris ; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. » Souvenirs de Mme de Chateaubriand. — Les Martyrs parurent au mois de mars 1809.
  13. Jean-François Boissonade (1774-1857). Attaché au Journal des Débats depuis 1802, il y donna régulièrement jusqu’en 1813 des articles bibliographiques qui ont été recueillis par M. Colincamp, sous le titre de : Critique littéraire sous le premier Empire (1863, 2 vol. in-8o).
  14. Malte-Conrad Brun, dit Malte-Brun, né à Thisted (Jutland) le 12 août 1775, mort à Paris le 14 décembre 1826. Il écrivait, comme Boissonade, dans le Journal des Débats.
  15. François Benoît Hoffman (1760-1828). — Il avait débuté dans le Journal des Débats, en 1807, par des Lettres champenoises, où un soi-disant provincial, membre de l’Académie de Châlons, rend compte à un cousin de tout ce qu’il voit de curieux à Paris. Elles obtinrent un très vif succès. Ses articles sur les Martyrs parurent dans les Débats. Ils ont été recueillis au tome IX des Œuvres complètes d’Hoffman, p. 125 et suiv.
  16. L’abbé Clausel de Montals qui devait devenir, sous la Restauration, évêque de Chartres. Mme de Chateaubriand qui était beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au pauvre abbé sa critique des Martyrs. « Nous vîmes, écrit-elle dans ses Souvenirs, des gens se disant royalistes, des prêtres mêmes, sous prétexte que les Martyrs n’étaient pas tout à fait exempts des censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C’était une manière un peu hypocrite de faire sa cour… Ce fut ensuite, je le dis à regret, M. l’abbé H. de Clausel, aujourd’hui évêque de Chartres et frère de notre meilleur ami : il était alors grand vicaire d’Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la croix d’honneur : il reçut effectivement quelque temps après cette insigne faveur ». — Voir, au tome II, l’Appendice sur les Quatre Clausel.
  17. Voir l’Appendice, no II : Les Martyrs et M. Guizot.
  18. Les Martyrs, livre XXIII.
  19. Il avait épousé, en 1795, à Jersey, où elle mourut en 1857, Jeanne Le Brun d’Anneville. Armorial of Jersey, I. 51).
  20. Pierre-François-Joachim Henry-Larivière (1761-1838), ancien député à l’Assemblée législative de 1791, à la Convention et au Conseil des Cinq-Cents, où il avait été envoyé par 63 départements. Proscrit après le 18 fructidor (septembre 1797), il ne cessa, depuis cette époque jusqu’à la Restauration, de travailler au rétablissement de la monarchie. Louis XVIII le nomma avocat général, puis conseiller à la Cour de cassation. Après la révolution de juillet, il refusa de prêter serment au nouveau roi.
  21. Les originaux du procès d’Armand m’ont été remis par une main ignorée et généreuse. — Ch.
  22. M. de Goyon-Vaurouault.
  23. Laya, l’auteur de l’Ami des lois, et l’abbé Sicard, l’apôtre des sourds-Muets. Henry-Larivière était homme d’esprit et ses lettres étaient pleines de railleries piquantes à l’adresse du gouvernement impérial. Sicard et Laya se tirèrent tous les deux à assez bon compte de cette périlleuse affaire.
  24. Elle eut lieu le jour du vendredi saint, 31 mars 1809.
  25. Voir l’Appendice no III : Armand de Chateaubriand.
  26. Chateaubriand ne dit rien du temps qui s’écoula d’avril 1809 à janvier 1811. Ces vingt mois ne furent, en effet, marqués pour lui par aucun événement politique ou littéraire. Mme de Chateaubriand, de son côté, se borne ici à ces quelques lignes : « À la fin de mai 1809 nous retournâmes à la campagne, où M. de Chateaubriand s’occupa de son Itinéraire. Dans le courant de l’été, nous fûmes, comme de coutume, passer quelques jours à Méréville, ensuite à Verneuil chez M. de Tocqueville, d’où nous allâmes au Ménil chez Mme de Rosanbo. Cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous Bonaparte : une partie de la société, celle qui n’allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l’année à la campagne. »
  27. L’Itinéraire parut au mois de mars 1811.
  28. Le succès fut attesté, comme autrefois celui d’Atala, par plusieurs parodies, dont la plus spirituelle avait pour titre : Itinéraire de Pantin an Mont-Calvaire, en passant par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois de Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc, ou Lettres inédites de Chactas à Atala ; ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première fois du breton sur la 9e édition par M. de Châteauterne (René Perrin). — Paris, Dentu, in-8o. — Une autre parodie, qui avait pour auteur Cadet de Gassicourt, était intitulée : Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien, en suivant le fleuve Séquanien et en revenant par le mont des Martyrs. Cadet de Gassicourt avait déjà publié, en 1807, contre Chateaubriand, une brochure intitulée : Saint-Géran ou la nouvelle langue française, anecdote récente.
  29. Louis-François de Bausset (1748-1824). Il était évêque d’Alais depuis 1784, lorsque ce siège épiscopal fut supprimé par l’Assemblée constituante. Obligé d’abandonner son diocèse, il émigra en Suisse au commencement de 1791, mais ne tarda pas à rentrer en France. Il fut incarcéré pendant la Terreur et, après le 9 thermidor, se retira à Villemoisson, près de Longjumeau. Lors du Concordat, il donna sa démission à la demande du Pape et ne figura point parmi les nouveaux évêques, sa santé ne lui permettant pas d’accepter encore un ministère actif. Nommé pair de France en 1815 et cardinal en 1817, il fut, la même année, créé duc par Louis XVIII. Son Histoire de Fénelon avait paru en 1808 ; son Histoire de Bossuet parut en 1814.
  30. Joseph-Marie-Blaise de Chénier (1764-1811).
  31. Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres, raconte ainsi de quelle façon cavalière Chateaubriand fit ses visites : « Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d’Académie française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants, il faisait la visite entière ; au fretin, il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier. Quand on en vint à la délibération, M*** vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c’était de lui seul qu’en bonne conscience il avait reçu visite. ». — Journal inédit de Ferdinand Denis, auteur des Scènes de la Nature sous les Tropiques et d’André le Voyageur.
  32. L’élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, quarante jours révolus après la mort de Marie-Joseph Chénier. Il n’y avait que vingt-cinq membres présents. Chateaubriand obtint la presque unanimité. (Villemain, M. de Chateaubriand, p. 181.)
  33. Elle était composé de MM. François de Neufchâteau, Regnaud de Saint-Jean d’Angély, Lacretelle aîné. Laujon, Legouvé.
  34. Voir l’Appendice no IV : le Discours à l’Académie.
  35. M. de Boufflers.
  36. L’abbé Delille.
  37. C’est un vers du Dithyrambe sur l’immortalité de l’âme, composé par l’abbé Delille pendant la Terreur. Voici les strophes auxquelles Chateaubriand faisait allusion :

    Oui, vous qui, de l’Olympe usurpant le tonnerre,
    Des éternelles lois renversez les autels ;
     Lâches oppresseurs de la terre,
     Tremblez, vous êtes immortels !
    Et vous, vous du malheur victimes passagères,
    Sur qui veillent d’un Dieu les regards paternels,
    Voyageurs d’un moment aux terres étrangères,
     Consolez-vous, vous, êtes immortels !

  38. M. de Fontanes.
  39. M. Suard.
  40. l’abbé Morellet, qui avait publié en 1795 deux éloquents écrits en faveur des victimes de la Révolution, le Cri des familles et la Cause des pères.
  41. Le comte de Ségur, fils du maréchal de Ségur et père du général de Ségur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de Russie, avait été criblé de balles, à la bataille de Sommo-Sierra, le 30 novembre 1808 ; il avait reçu en pleine poitrine un biscaïen qui lui avait mis le cœur à découvert. Mutilé, sanglant, de sa main crispée tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite avec ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, exposé sans cesse à recevoir le coup décisif ; il tomba enfin dans les bras de nos grenadiers du 96e. Pendant que le colonel de La Grange lui donnait les premiers soins, animé par la lutte, il criait encore : « En avant ! en avant ! que l’infanterie nous venge ! » L’empereur le vit de loin, et s’étant informé : « Ah ! pauvre Ségur ! s’écria-t-il. Yvan, allez vite et sauvez-le moi ! » (Le général Philippe de Ségur, par Saint-René Taillandier, p. 97.)
  42. L’abbé Sicard.
  43. Le comte d’Aguesseau.
  44. Ducis, — le vieux Ducis fut particulièrement sensible à ce que Chateaubriand disait de lui. Il écrivait à M. Odogharty de La Tour, le 20 juillet 1814 : « Dites bien, mon cher ami, à M. de Chateaubriand, combien je suis sensible à l’honneur de son estime. Ce qu’il a dit de moi dans son Discours de réception n’est point une chose vulgaire ni dite vulgairement. Il a le secret des mots puissants, et son suffrage est une puissance encore. »
  45. Gabriel Legouvé, auteur de la Mort d’Abel, d’Epicharis et Néron et de la Mort d’Henri IV.
  46. Raynouard, auteur de la tragédie des Templiers.
  47. Laujon.
  48. Parny, le chantre d’Éléonore, né à l’île Bourbon.
  49. Bernardin de Saint-Pierre.
  50. Esmenard, auteur d’un poème sur la Navigation.
  51. Le cardinal Maury, déjà nommé par l’Empereur archevêque de Paris (16 octobre 1810), mais dans lequel Chateaubriand ne voulait voir que l’évêque de Montefiascone, nommé par le pape Pie VI (21 février 1794).
  52. Allusion à une tirade de la satire de Marie-Joseph Chénier, intitulée les Nouveaux Saints et qui commence ainsi :

    Ah ! vous parlez du diable ? il est bien poétique,
    Dit le dévot Chactas, ce sauvage érotique.

  53. Marie-Françoise-Sophie Nichault de Lavalette, Mme Sophie Gay (1776-1852), auteur de romans qui ont eu du succès et dont les meilleurs sont : Léonie de Montbreuse, Anatole, les Malheurs d’un amant heureux, un Mariage sous l’Empire, la Duchesse de Châteauroux, le Comte de Guiche. Elle a eu pour fille Mlle Delphine Gay, qui devint Mme Émile de Girardin. — Mme Sophie Gay a publié, dans la Presse du 14 août 1849, la lettre que Chateaubriand lui avait écrite, au mois d’avril 1811, pour la remercier du service qu’elle venait de lui rendre. En voici le texte :

    « Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je ne sais comment vous remercier. J’irais à l’instant même mettre ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes les sortes ne s’opposaient à l’extrême plaisir que j’aurais à vous voir. Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous êtes assez bonne pour me recevoir. Je suis obligé d’aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à cette écriture arabe. Songez que c’est une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n’oublie jamais les services qu’on lui a rendus et la bienveillance que l’on lui témoigne.

    « Mardi.

    « De Chateaubriand. »
  54. Voir l’Appendice no V : Le Génie du christianisme et les prix décennaux.
  55. C’est une épigramme de l’Anthologie. L’oiseau à qui s’adresse le poète grec, c’est l’hirondelle, « trop amie de l’auteur, selon la très fine remarque de M. de Marcellus (p. 189), pour qu’il ose la nommer quand il va en médire. » — Chateaubriand aimait beaucoup l’Anthologie grecque et se plaisait à la citer. Lui-même aurait pu, au besoin, lui fournir des modèles. J’en trouve la preuve à la date même où nous sommes. « À cette époque de perfection, dit Sainte-Beuve (Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, II, 98), à cette époque de perfection où il était parvenu (1811-1813), il excellait même dans des bagatelles ; il portait de sa grandeur jusque dans les moindres élégances ; et j’ai trouvé sur un Album du temps (celui de Mme de Rémusat) cette admirable épigramme écrite de sa main ; elle serait célèbre si elle était traduite de l’Anthologie et ferait chef-d’œuvre entre les plus belles de l’antique recueil, entre celles d’un Antipater de Sidon ou d’un Léonidas de Tarente :

    « La Gloire, l’Amour et l’Amitié descendirent un jour de l’Olympe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d’écrire l’histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient l’hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre, l’Amour des tablettes de cire, et l’Amitié un livre blanc. Les trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à ma porte : je m’empressai de les recevoir avec le respect que l’on doit aux Dieux. Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graver mon nom sur son marbre ; l’Amour, après l’avoir tracé sur ses tablettes, l’effaça bientôt en riant ; l’Amitié seule me promit de le conserver dans son livre.

    « De Chateaubriand. — 1813. »
  56. Le 4 septembre 1812, Chateaubriand reçut du préfet de police l’ordre de s’éloigner de Paris ; il se retira à Dieppe. (Voir le tome I des Mémoires, p.63. — Avant de quitter Paris, il adressa ce billet à Joubert, par manière d’adieu : « Mon cher ami, je voulais aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe ; j’ai grand besoin de respirer un peu l’air de ma nourrice, la mer. La Chatte (Mme de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque vous partez aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le Loup (Mme Joubert). » — À la page 191 de son livre sur Chateaubriand, M. Villemain, qui brouille volontiers les dates, place en 1813, au lieu de 1812, l’exil à Dieppe.
  57. Voir, sur cet épisode, l’Appendice no VI : Petite guerre pendant la campagne de Russie.
  58. Voir la lettre de Chateaubriand à M. de Pommereul, à l’Appendice no VI.
  59. Au tome II des Mémoires, p. 180 (tome 2, Première partie, Livre IX).
  60. « Lorsqu’en 1800 je quittai l’Angleterre pour rentrer en France sous un nom supposé, je n’osai me charger d’un trop gros bagage : je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des Natchez, dont je n’apportais à Paris que René, Atala et quelques descriptions de l’Amérique.

    « Quatorze années s’écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration ; et d’ailleurs comment les retrouver ? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m’avait loué un petit appartement à Londres. J’avais oublié le nom de cette femme ; le nom de la rue et le numéro de la maison où j’avais demeuré, étaient également sortis de ma mémoire.

    « Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des recherches ; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont il y a très peu d’exemples…

    « Ils découvrirent d’abord avec une peine infinie la maison que j’avais habitée dans la partie ouest de Londres, mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l’on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D’indications en indications, de renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.

    « Avait-elle gardé la malle d’un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables ? N’avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français ?

    « D’un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré dans les journaux de Londres l’attention des enfants de mon ancienne hôtesse, n’avaient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur ?

    « Rien de tout cela n’était arrivé : les manuscrits avaient été conservés ; la malle n’avait pas même été ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant du malheur. J’avais confié avec simplicité le produit des travaux d’une partie de ma vie à la probité d’un dépositaire étranger, et mon trésor m’était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien qui m’ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise. » Préface de 1826.

  61. Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio. (Avertissement des Œuvres complètes.)
  62. Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littéraire, les Mémoires de Chateaubriand ne nous fournissent presque aucun détail sur ces deux années de 1812 à 1814. Les Souvenirs de Mme de Chateaubriand nous permettent heureusement de combler cette lacune. En voici quelques extraits :

    « Au commencement de l’hiver (1811-1812) nous louâmes un appartement appartenant à Alexandre de Laborde, dans la rue de Rivoli. Vers ce temps-là, M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur, ce que plusieurs médecins qu’il consultait en secret, attribuèrent à un commencement d’anévrisme…

    « Nous restâmes à Paris jusqu’au mois de mai (1812). De retour à la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent au point qu’il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j’étais convaincue qu’il n’avait qu’une affection nerveuse. Cela ne m’empêchait pas d’être horriblement inquiète. Je ne cessais de le supplier de voir le docteur Laënnec, le seul médecin en qui j’eusse de la confiance. Enfin, un soir, Mme de Lévis, qui était venue passer la journée à la Vallée, le pressa tant qu’il consentit à profiter de sa voiture pour aller à Paris consulter Laënnec. Je le laissai partir ; mais mon inquiétude était si grande qu’il n’était pas à un quart de lieue que je partis de mon côté, et j’arrivai quelques minutes après lui. Je me cachai jusqu’au résultat de la consultation. Laënnec arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu’à son départ. Je le guettais au passage, et lui demandai ce qu’avait mon mari. « Rien du tout », me répondit-il. Et là-dessus il me souhaita le bonjour et s’en alla. En effet, cinq minutes après, j’entendis le malade qui descendait l’escalier en chantant, et quand il rentra, vers onze heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que Laënnec trouvait son mal si alarmant qu’il n’avait pas même voulu lui ordonner les sangsues ; il n’avait qu’une douleur rhumatismale. M. O… qu’il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anévrisme des plus caractérisés ; et l’imagination s’en étant mêlée, une douleur à laquelle M. de Chateaubriand n’aurait pas fait attention dans un autre moment, pensa lui causer une maladie réelle…

    « Nous passâmes l’hiver à Paris dans l’appartement que nous avions loué rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables : M. de Fontanes et M. de Humbold étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé…

    « Dès le mois d’avril (1813), nous retournâmes dans notre chère Vallée. Nous continuions à voir nos amis de l’un et de l’autre bord. Quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d’entendre des préfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter de monarchiques, et appeler Jacobins tout ce qui ne pliait pas sous la royauté corse…

    « Nous revînmes à Paris au mois d’octobre. L’étoile de Bonaparte commençait à pâlir… »