Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre premier

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TROISIÈME PARTIE


CARRIÈRE POLITIQUE

1814-1830



LIVRE PREMIER


De Bonaparte. — Bonaparte. — Sa famille. — Branche particulière des Bonaparte de la Corse. — Naissance et enfance de Bonaparte. — La Corse de Bonaparte. — Paoli. — Deux pamphlets. — Brevet de capitaine. — Toulon. — Journées de Vendémiaire. — Suite. — Campagnes d’Italie. — Congrès de Rastadt. — Retour de Napoléon en France. — Napoléon est nommé chef de l’armée dite d’Angleterre. — Il part pour l’expédition d’Égypte. — Expédition d’Égypte. — Malte. — Bataille des Pyramides. — Le Caire. — Napoléon dans la grande pyramide. — Suez. — Opinion de l’armée. — Campagne de Syrie. — Retour en Égypte. — Conquête de la Haute-Égypte. — Bataille d’Aboukir. — Billets et lettres de Napoléon. — Il repasse en France. — Dix-huit brumaire. — Deuxième coalition. — Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne d’Égypte. — Consulat. — Deuxième campagne d’Italie. — Victoire de Marengo. — Victoire de Hohenlinden. — Paix de Lunéville. — Paix d’Amiens. — Rupture du traité. — Bonaparte élevé à l’empire. — Empire. — Sacre. — Royaume d’Italie. — Invasion de l’Allemagne. — Austerlitz. — Traité de paix de Presbourg. — Le Sanhédrin. — Quatrième coalition. — Campagne de Prusse. — Décret de Berlin. — Guerre en Pologne contre la Russie. Tilsit. — Projet de Partage du monde entre Napoléon et Alexandre. — Paix. — Guerre d’Espagne. — Erfurt. — Apparition de Wellington. — Pie VII. — Réunion des États romains à la France. — Protestation du Souverain Pontife. — Il est enlevé de Rome. — Cinquième coalition. — Prise de Vienne. — Bataille d’Essling. — Bataille de Wagram. — Paix signée dans le palais de l’Empereur d’Autriche. — Divorce. — Napoléon épouse Marie-Louise. — Naissance du roi de Rome.

La jeunesse est une chose charmante : elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d’Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d’or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celle du pilote ; le pæan est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l’aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l’Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu’il a lancés dans la carrière d’Olympie. Mais à peine l’île d’Alcinoüs est-elle passée, l’illusion s’évanouit : Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n’ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d’Euripide.

Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage ; elle n’avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d’Aspasie ; mais elle en avait les heures matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait ! Je vous les ai peints, ces songes : aujourd’hui, retournant à la terre après maint exil, je n’ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se consoler de la servitude des années.

Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et soldat ; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800 jusqu’à 1813, année où vous m’avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui m’appartenait encore, lorsque ma carrière politique s’ouvrit. Nous entrons présentement dans cette carrière : avant d’y pénétrer, force m’est de revenir sur les faits généraux que j’ai sautés en ne m’occupant que de mes travaux et de mes propres aventures : ces faits sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui ; parlons du vaste édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens maintenant historien sans cesser d’être écrivain de mémoires ; un intérêt public va soutenir mes confidences privées ; mes petits récits se grouperont autour de ma narration.

Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point ; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d’un monde : ils se flattèrent qu’il ne s’agissait pour eux que d’agrandir leurs États de quelques provinces arrachées à la France ; ils croyaient à l’ancienne tactique militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations des cabinets ; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la France ; elle ne s’apercevait pas qu’un siècle nouveau marchait sur elle.

Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe ; il avait donné la couronne de Naples à Murat, celle d’Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de Westphalie à Jérôme ; sa sœur, Élisa Bacciochi, était princesse de Lucques ; il était, pour son propre compte, empereur des Français, roi d’Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la Toscane, Parme et Plaisance ; le Piémont était réuni à la France ; il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines, Bernadotte ; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait les droits de la maison d’Autriche sur l’Allemagne ; il s’était déclaré médiateur de la confédération helvétique ; il avait jeté bas la Prusse ; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles Britanniques en état de blocus. L’Angleterre malgré ses flottes fut au moment de n’avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.

Les États du pape faisaient partie de l’empire français ; le Tibre était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière de leur fiacre, demandaient : « Est-ce ici que demeure le roi de… ? — Non, répondait le commissionnaire interrogé, c’est plus haut. » L’Autriche ne s’était rachetée qu’en livrant sa fille : le chevaucheur du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié des provinces de l’empire.

Comment s’étaient opérés ces miracles ? Quelles qualités possédait l’homme qui les enfanta ? Quelles qualités lui manquèrent pour les achever ? Je vais suivre l’immense fortune de Bonaparte qui, nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période du temps renfermé dans ces Mémoires. De fastidieuses productions de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d’insipides vérifications de dates sont les charges et les servitudes de l’écrivain.


Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant futur, nous a laissé l’histoire du sac de Rome en 1527, dont il avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la duchesse de Saint-Leu, mort après l’insurrection de la Romagne, a traduit en français ce document curieux ; à la tête de la traduction il a placé une généalogie des Buonaparte.

Le traducteur dit « qu’il se contentera de remplir les lacunes de la préface de l’éditeur de Cologne, en publiant sur la famille Bonaparte des détails authentiques ; lambeaux d’histoire, dit-il, presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui aiment à retrouver dans les annales des temps passés l’origine d’une illustration plus récente. »

Suit une généalogie où l’on voit un chevalier Nordille Buonaparte, lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe (celui-là même à qui le duc d’Anjou fît trancher la tête) pour la valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l’an 1255 commencèrent les proscriptions des familles trévisanes : une branche des Buonaparte alla s’établir en Toscane, où on les rencontre dans les hautes places de l’État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte portent de gueules à deux barres d’or accompagné de deux étoiles.

Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête du recueil des écrits de Bonaparte ; elle diffère en plusieurs points de celle qu’a donnée Napoléon-Louis. D’un autre côté, madame d’Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom de Bonaparte est la traduction littérale du grec Caloméros, surnom des Comnène.[1]

Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles : « J’ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et d’ailleurs la famille Bonaparte n’en retirerait aucun lustre.

« Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux. »

Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie subsiste, Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d’un apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.

Tout ici est singulier : Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d’Italie, dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le traducteur de l’ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère de Napoléon ; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons tombent du trône pour la troisième fois.

Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils de Jupiter Ammon par le serpent aimé d’Olympias, ou le petit-fils de Vénus par Anchise, de savants affranchis[2] trouvèrent une autre merveille à leur usage : ils démontrèrent à l’empereur qu’ils descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite se nommait Bonpart ; il avait une fille ; le Masque de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de son geôlier et l’épousa secrètement, de l’aveu même de la cour. Les enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés en Corse, sous le nom de leur mère ; les Bonpart se transformèrent en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme, rattaché de la sorte au grand roi.

La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs de lis d’or. Napoléon souriait d’un air d’incrédulité à cette généalogie, mais il souriait : c’était toujours un royaume revendiqué au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu’il n’avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse : « Je voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l’œil crevé, l’épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait de vivre pour l’honneur et de se couronner des palmes de la victoire. »

Or, Philippe était père d’Alexandre ; Alexandre était donc fils de roi et d’un roi digne de l’être ; par ce double fait, il commanda l’obéissance. Alexandre, né sur le trône, n’eut pas, comme Bonaparte, une petite vie à traverser afin d’arriver à une grande vie. Alexandre n’offre pas la disparate de deux carrières ; son précepteur est Aristote ; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance. Napoléon pour s’instruire n’a qu’un maître vulgaire ; des coursiers ne sont point à sa disposition ; il est le moins riche de ses compagnons d’étude. Ce sous-lieutenant d’artillerie, sans serviteurs, va tout à l’heure obliger l’Europe à le reconnaître ; ce petit caporal mandera dans ses antichambres les plus grands souverains de l’Europe :

Ils ne sont pas venus, nos deux rois ? Qu’on leur die
Qu’ils se font trop attendre et qu’Attila s’ennuie.

Napoléon, qui s’écriait avec tant de sens : « Oh ! si j’étais mon petit-fils ! » ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le créa : quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle pas ! Veut-on que Napoléon n’ait été que le metteur en œuvre de l’intelligence sociale répandue autour de lui ; intelligence que des événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée ? Cette supposition admise, il n’en serait pas moins étonnant : en effet, que serait-ce qu’un homme capable de diriger et de s’approprier tant de supériorités étrangères ?


Toutefois si Napoléon n’était pas né prince, il était, selon l’ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de l’île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d’Autun[3] ; il fut admis ensuite à l’école militaire de Brienne[4]. Élisa, madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr : Bonaparte réclama sa sœur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites religieuses. Ainsi l’on trouve une sœur de Napoléon pour dernière élève d’une institution dont Louis XIV avait entendu les premières jeunes filles chanter les chœurs de Racine.

Les preuves de noblesse exigées pour l’admission de Napoléon à une école militaire furent faites : elles contiennent l’extrait baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles on remonte à François, dixième ascendant ; un certificat des nobles principaux de la ville d’Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles ; un acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille Bonaparte de Corse, etc., etc.

« Lors de l’entrée de Bonaparte à Trévise, » dit M. de Las Cases, « on lui annonça que sa famille y avait été puissante ; à Bologne, qu’elle y avait été inscrite sur le livre d’or… À l’entrevue de Dresde, l’empereur François apprit à l’empereur Napoléon que sa famille avait été souveraine à Trévise, et qu’il s’en était fait représenter les documents : il ajouta qu’il était sans prix d’avoir été souverain, et qu’il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand plaisir. »

Né d’une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu’un moment ; c’est ce qui ressort de tout ce qu’il dit et écrit : dominé par son rang, ses penchants étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de Napoléon, comme on l’a dit : ce fut l’obscur Laurent Giubega, de Calvi ; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à Ajaccio par l’économe, le prêtre Diamante.

J’ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans l’aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le 12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme ; Mirabeau, La Fayette, Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l’empereur était Nicolas, d’où en dérision ils disaient Nic. Ce beau nom de Napoléon venait à l’empereur d’un de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D’après les commentateurs de Dante, le comte Orso était fils de Napoléon de Cerbaja. Personne autrefois, en lisant l’histoire, n’était arrêté par ce nom qu’ont porté plusieurs cardinaux ; il frappe aujourd’hui. La gloire d’un homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n’est connu que de quelques Éthiopiens ; à son embouchure, de quel peuple est-il ignoré ?


Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte ; il l’a signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d’Italie et jusqu’à l’âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus que Bonaparte : je lui laisse le nom qu’il s’est donné et qu’il a gravé au pied de son indestructible statue[5].

Bonaparte s’est-il rajeuni d’un an afin de se trouver Français, c’est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la réunion de la Corse à la France ? Cette question est traitée à fond d’une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard[6] : on peut lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février 1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l’assertion positive de M. Bourrienne. C’est pourquoi le sénat conservateur, dans sa proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d’étranger.

L’acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose de Tascher, inscrit au registre de l’état civil du deuxième arrondissement de Paris, 19 ventôse an iv (9 mars 1796), porte que Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son acte de naissance, visé par l’officier civil, constate cette date. Cette date s’accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l’acte de mariage, que l’époux est âgé de vingt-huit ans.

L’acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine, fut retiré par un des aides de camp de l’empereur au commencement de 1810, lorsqu’on procédait à l’annulation du mariage de Napoléon avec Joséphine. M. Duclos, n’osant résister à l’ordre impérial, écrivit au moment même sur une des pièces de la liasse Bonaparte : Son acte de naissance lui a été remis, ne pouvant, à l’instant de sa demande, lui en délivrer copie. La date de la naissance de Joséphine est altérée dans l’acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu’on en découvre à la loupe les premiers linéaments. L’impératrice s’est ôté quatre ans : les plaisanteries qu’on faisait sur ce sujet au château des Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.

L’acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l’aide de camps en 1810, a disparu ; toutes les recherches pour le découvrir ont été infructueuses.

Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d’après ces faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à l’adoption de cette date.

Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768 ; son frère cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée : cela est supposable, car tous les actes de l’état civil de Napoléon et de Joséphine sont soupçonnés d’être des faux. Nonobstant une juste suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi, dans ses Observations sur la Corse, affirme que le registre de l’état civil d’Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août 1769. Enfin les papiers que m’avait prêtés M. Libri démontraient que Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 15 août 1769 à une époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir. Mais restent toujours la date officielle des pièces de son premier mariage et la suppression de son acte de naissance[7].

Quoi qu’il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition de vie : si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de reporter sa conception vers le 15 novembre 1768 ; or, la Corse n’a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769 ; les dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont même effectuées que le 14 juin 1769. D’après les calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s’il n’a été que le citoyen d’une patrie douteuse, cela classe à part sa nature : existence tombée d’en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.

Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne ; il détesta les Français jusqu’à l’époque où leur vaillance lui donna l’empire. Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on trouve ce passage : « Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime… Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore corrompu nos mœurs. »

Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été rendue publique, commence de la sorte :

« Général,

« Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. »


Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États de la Corse, porte :


« Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres infortunés Corses ? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ? continuerons-nous à voir tous les emplois que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi méprisables par leurs mœurs et leur conduite que leur naissance est abjecte ? »


Enfin le brouillon d’une troisième lettre manuscrite de Bonaparte, touchant la reconnaissance par les Corses de l’Assemblée nationale de 1789, débute ainsi :


« Messieurs,

« Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous gouverner ; ce fut par le sang qu’ils voulurent assurer leur conquête. Le militaire, l’homme de loi, le financier, se réunirent pour nous opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe de l’ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations ; mais puisque nous n’avons pas eu le courage de nous en affranchir de nous-mêmes, oublions-les à jamais ; qu’ils redescendent dans le mépris qu’ils méritent, ou du moins qu’ils aillent briguer dans leur patrie la confiance des peuples : certes, ils n’obtiendront jamais la nôtre. »


Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s’effacèrent pas entièrement : sur le trône, il parut nous oublier ; il ne parla plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des Français ; celle phrase lui échappait : « Vous autres Français. »

L’empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère, surprise par les douleurs, l’avait laissé tomber de ses entrailles sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l’Iliade : il n’en serait pas moins ce qu’il est, fût-il tombé dans du chaume.

Je viens de parler de papiers retrouvés ; lorsque j’étais ambassadeur à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon ; il y attachait si peu d’importance qu’il me proposa de me les montrer ; je quittai Rome, et je n’eus pas le temps de compulser les documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers objets de la succession ont été dispersés ; le carton qui renfermait les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres ; il est tombé entre les mains de M. Libri[8]. M. Libri a inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars de cette année 1842 une notice détaillée des papiers du cardinal Fesch ; il a bien voulu depuis m’envoyer le carton. J’ai profité de la communication pour accroître l’ancien texte de mes Mémoires concernant Napoléon, toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements contradictoires et aux objections à survenir.


Benson, dans ses Esquisses de la Corse (Sketches of Corsica), parle de la maison de campagne qu’habitait la famille de Bonaparte :

« En allant le long du rivage de la mer d’Ajaccio, vers l’île Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux piliers de pierre, fragments d’une porte qui s’ouvrait sur le chemin ; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal Fesch. Les restes d’un petit pavillon sont visibles au-dessous d’un rocher ; l’entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu : c’était la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l’école dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui. »

L’amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire. Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que la Corse offrait un printemps perpétuel ; il ne parla plus de son île quand il fut heureux ; il avait même de l’antipathie pour elle ; elle lui rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui revint en mémoire : « La Corse avait mille charmes pour Napoléon[9] ; il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Tout y était meilleur, disait-il ; il n’y avait pas jusqu’à l’odeur du sol même : elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés ; il ne l’avait retrouvée nulle part. Il s’y voyait dans ses premières années, à ses premières amours ; il s’y trouvait dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes. »

Napoléon trouva le roman dans son berceau ; ce roman commence à Vanina, tuée par Sampietro, son mari[10]. Le baron de Neuhof, ou le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des secours à l’Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis, après s’être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui se donner[11]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout Pascal, avaient rempli l’Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[12] pria J.-J. Rousseau d’être le législateur de la Corse[13] ; le philosophe de Genève songeait à s’établir dans la patrie de celui qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. « Il est encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation ; c’est l’ile de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe[14]. »

Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école primaire des révolutions ; il ne nous apporta pas à son début le calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint des passions politiques. Ceci change l’idée qu’on s’est formée de Napoléon.

Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents : les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux, tapageurs, indomptables ; ils apprennent tout, ou n’apprennent rien ; le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l’écart et sont déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu’un enthousiaste a déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de Napoléon à ses grands parents ; il nous faut avaler ces puériles âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains ; nous sommes ce que nous font les circonstances : qu’un enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu’il montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans ; tout intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois lustres, restera un imbécile ; l’enfant manque même de la plus belle des grâces, le sourire : il rit, et ne sourit pas.

Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules : « Je n’étais, dit-il, qu’un enfant obstiné et curieux. » Il aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que l’italien ; son ignorance de la Langue de Turenne était presque complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne mettait pas un mot d’orthographe ; Henri IV, Louis XIV et le maréchal de Richelieu, moins excusables, n’étaient guère plus corrects. C’est visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans, il ne revit son île que huit ans après. À l’école de Brienne, il n’avait rien d’extraordinaire ni dans sa manière d’étudier, ni dans son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon et sur son pays ; il disait à son camarade Bourrienne : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » Dans un compte rendu au roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que le jeune Bonaparte serait un excellent marin[15] ; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n’a été retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.

Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[16], Bonaparte passa à l’École militaire de Paris[17]. La liste civile payait sa pension ; il s’affligeait d’être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri) :

« Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200 provenant de la pension que le roi m’a accordée sur les fonds de l’École militaire en qualité d’ancien cadet de l’école de Paris. »

Mademoiselle Permon-Comnène (madame d’Abrantès), fixée tour à tour chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point de vue son compatriote Bonaparte : « Quand je passe aujourd’hui sur le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m’empêcher de regarder la mansarde, à l’angle gauche de la maison au troisième étage : c’est là que logeait Napoléon toutes les fois qu’il venait chez mes parents. »

Bonaparte n’était pas aimé à son nouveau prytanée : morose et frondeur, il déplaisait à ses maîtres ; il blâmait tout sans ménagement, il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices de l’éducation que l’on y recevait : « Ne vaudrait-il pas mieux les astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c’est-à-dire, moins leur petite cuisine qu’ils ne feraient pas, leur faire manger du pain de munition ou d’un qui en approcherait, les habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes ? » C’est ce qu’il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.

Le rabroueur délivra l’école de sa présence et fut nommé lieutenant en second d’artillerie au régiment de La Fère[18].

Entre 1784 et 1793 s’étend la carrière littéraire de Napoléon, courte par l’espace, longue par les travaux. Errant avec les corps d’artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l’oiseau appelé par le miroir ou accourant à l’appeau. Attentif aux questions académiques, il y répondait ; il s’adressait avec assurance aux personnes puissantes qu’il ne connaissait pas ; il se faisait l’égal de tous avant d’en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point l’anonyme. Il écrivait à l’abbé Raynal, à M. Necker ; il envoyait aux ministres des mémoires sur l’organisation de la Corse, sur des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe d’Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des bombes. On ne l’écoutait pas plus qu’on n’avait écouté Mirabeau lorsqu’il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu’en parlant de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots : « Petite île. » Il s’occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith ; il réfutait le Discours sur l’origine et les fondemants de l’égalité de l’homme et il écrivait : « Je ne crois pas cela ; je ne crois rien de cela. » Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies d’une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette esquisse s’est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch : les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l’épisode de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands seigneurs de la cour de Henri II après l’assassinat de Vanina vaut tout le récit de Napoléon : « Qu’importent au roi de France les démêlés de Sampietro et de sa femme ! »

Bonaparte n’avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de son avenir ; ce n’était qu’à l’échelon atteint qu’il prenait l’idée de s’élever plus haut : mais s’il n’aspirait pas à monter, il ne voulait pas descendre ; on ne pouvait arracher son pied de l’endroit où il l’avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch) sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés gallicanes ; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l’école de Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à son jeune élève et qui appelle Napoléon son cher ami.

À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d’imagination ; il parle des femmes ; il écrit le Masque prophète, le Roman corse, une nouvelle anglaise, le Comte d’Essex ; il a des dialogues sur l’amour qu’il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon une lettre de passion à une inconnue aimée ; il fait peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang que l’amour de la patrie, et cette patrie était la Corse.

Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire : le romanesque lieutenant s’enquérait de Mémoires de madame de Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et Frédéric : il préférait Arioste au Tasse ; il y trouvait les portraits de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame Saint-Huberti jouant le rôle de Didon : le fond peut appartenir à l’empereur, la forme est d’une main plus savante que la sienne :

Romains qui vous vantez d’une illustre origine.
Voyez d’où dépendait votre empire naissant !
  Didon n’a pas assez d’attrait puissant
Pour retarder la fuite où son amant s’obstine.
Mais si l’autre Didon, ornement de ces lieux,
  Eût été reine de Carthage,
Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux,
Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer. Mille béjaunes sont obsédés de l’idée du suicide, qu’ils pensent être la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans les papiers communiqués par M. Libri : « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd’hui ? du côté de la mort… Si j’avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j’attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours ; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n’est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère ? »

Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte par quelques phrases de sa façon.

Voici un essai d’un autre genre ; je le transcris lettre à lettre : l’éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop dédaigneux à l’encontre : qu’ils se souviennent de leur empressement à faire queue à la porte d’un homme qui les chassait à volonté de la chambrée des rois.


« FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.
« MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.

« Lorsque l’on est en semestre et que l’on veut obtenir un congé d’été pour cause de maladie, l’on fait dresser par un médecin de la ville et un cherugien un certificat comme quoi avant l’époque que vous designé, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison. Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu’il soit visé par le juge et le commandant de la place.

« Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la manière et formulle suivante :

« À Ajaccio, le 21 avril 1787.
« MÉMOIRE EN DEMANDE D’UN CONGÉ.
« CORPS ROYAL DE L’ARTILLERIE.

« Le sieur Napolione de Buonaparte, lieutenant en second au régiment de La Fère, artillerie.

« RÉGIMENT DE LA FÈRE

« Soupplie monseigneur le maréchal de Ségur de vouloir bien lui accorder un congé de 5 mois et demie à compter du 16 mai prochain dont il a besoin pour le retablissement de sa senté, suivant le certificat de médecin et cherugien ci-joint. Vu mon peu de fortune et une cure coûteuse, je demande la grace que le congé me soit accordé avec appointement.

« Buonaparte.

« L’on envoie le tout au colonel du régiment sur l’adresse du ministre ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l’on lui écrive sur l’adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à la cour. »

Que de détails pour enseigner à faire un faux ! On croit voir l’empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les paperasses illicites dont son cabinet s’encombrait.

Le style du jeune Napoléon est déclamatoire ; il n’y a de digne d’observation que l’activité d’un vigoureux pionnier qui déblaye des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras juvéniles, mes Essais historiques, mon manuscrit des Natchez de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles ; mais je ne faisais pas aux marges de petites maisons, des dessins d’enfant, des barbouillages d’écolier, comme on en voit aux marges des brouillons de Bonaparte ; parmi mes juvéniles ne roulait pas une balle de pierre qui pouvait avoir été le modèle d’un boulet d’étude.

Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l’empereur ; un Bonaparte inconnu précède l’immense Napoléon ; la pensée de Bonaparte était dans le monde avant qu’il y fût de sa personne : elle agitait secrètement la terre ; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d’une catastrophe, on en est averti par des commotions latentes : on a peur ; on écoute pendant la nuit ; on reste les yeux attachés sur le ciel sans savoir ce que l’on a et ce qui va arriver.


Paoli avait été rappelé d’Angleterre sur une motion de Mirabeau, dans l’année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse. Bonaparte suivit-il l’exilé dont il avait été le protégé, et avec lequel il était en correspondance ? on l’a présumé. Il ne tarda pas à se brouiller avec Paoli : les crimes de nos premiers troubles refroidirent le vieux général ; il livra la Corse à l’Angleterre, afin d’échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu membre d’un club de Jacobins ; un club opposé s’éleva. et Napoléon fut obligé de s’enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent dans la colonie grecque de Carghèse, d’où elles gagnèrent Marseille. Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary, fille d’un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre, l’ignoré Lajard[19], destitua Napoléon, pour n’avoir pas assisté à une revue[20].

On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792. Privé de toute ressource, il s’était fait industriel : il prétendait louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait son train ; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et marchaient contre les Tuileries ; il dit à Bourrienne : « Suivons ces gueux-là ; » et il alla s’établir sur la terrasse du bord de l’eau. Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l’une des fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s’écria avec indignation : « Che c… ! comment a-t-on laissé entrer cette canaille ? il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Le 20 juin 1792, j’étais bien près de Bonaparte : vous savez que je me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient, comme moi, mais par d’autres raisons, la solitude. Est-ce à cette époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits assignats appelés Corset[21] ? Après le décès d’un marchand de vin de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire, et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l’appel d’une dette de loyer de quinze francs, qu’il ne put acquitter : cette misère augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène : « Au bruit de l’assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère de Bourrienne, qui y tenait un magasin de meubles. » Le frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu’il appelait encan national ; Bonaparte y avait déposé sa montre ; exemple dangereux : que de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur montre en gage !


Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an ii[22]; il s’y trouvait avant le siège de Toulon ; il y écrivait deux pamphlets : le premier est une Lettre à Matteo Buttafuoco[23]; il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli d’avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple : « Étrange erreur, s’écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l’homme qui, par son éducation, l’illustration de sa naissance, sa fortune, est seul fait pour gouverner ! »

Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du peuple ; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria, président du club patriotique d’Ajaccio.

Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, le Souper de Beaucaire[24]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par Bonaparte, mais abrégé et mis plus d’accord avec les opinions de l’empereur au moment qu’il revit son œuvre. C’est un dialogue entre un Marseillais, un Nimois, un militaire et un fabricant de Montpellier. Il est question de l’affaire du moment, de l’attaque d’Avignon par l’armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon avait figuré en qualité d’officier d’artillerie. Il annonce au Marseillais que son parti sera battu, parce qu’il a cessé d’adhérer à la Révolution. Le Marseillais dit au militaire, c’est-à-dire à Bonaparte : « On se ressouvient toujours de ce monstre qui était cependant un des principaux du club ; il fit lanterner un citoyen, pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un verre du sang de son époux. — Quelle horreur ! s’écrie le militaire ; mais ce fait est-il vrai ? Je m’en méfie, car vous savez que l’on ne croit plus au viol aujourd’hui. »

Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé de Bonaparte. Cette accusation d’avoir bu et fait boire du sang a souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à Toulouse, les hommes d’armes burent de son sang pour se communiquer la vertu d’un grand cœur.


Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s’ouvre la carrière militaire de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans l’artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange document : c’est un brevet de capitaine d’artillerie délivré le 30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI[25], vingt jours après le détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il est dit que la nomination du 30 août comptera à l’officier promu à partir du 6 février précédent.

Les infortunés sont souvent prophètes ; mais cette fois la prévision du martyr n’était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc, signés d’avance par Louis XVI ; il n’y reste à remplir que les vides d’attente ; de ce genre aura été la commission précitée. Louis XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de sa famille captive, avait autre chose à faire que de s’occuper de l’avancement d’un inconnu.

L’époque du brevet se fixe par le contre-seing ; ce contre-seing est : Servan. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792, fut révoqué le 13 juin même année ; Dumouriez eut le portefeuille jusqu’au 18 ; Lajard prit à son tour le ministère jusqu’au 23 juillet ; d’Abancourt lui succéda jusqu’au 10 août, jour que l’Assemblée nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent depuis nos victoires.

Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan, puisque la pièce porte la date du 30 août 1792 ; il doit être de son second ministère ; cependant il existe une lettre de Lajard, du 12 juillet, adressée au capitaine d’artillerie Bonaparte[26]. Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document en question de la corruption d’un commis, du désordre des temps, de la fraternité révolutionnaire ? Quel protecteur poussait les affaires de ce Corse ? Ce protecteur était le maître éternel ; la France, sous l’impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine de la terre ; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui laissa sa tête, à condition qu’elle serait remplacée par celle de Napoléon : marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu’à lever les mains au ciel.


Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes anglaises[27]. Carteaux d’un côté et le général Lapoype de l’autre, requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, s’approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire[28], soutint qu’il fallait s’emparer du fort. Mulgrace, bâti par les Anglais sur la hauteur du Caire, et placer sur les deux promontoires l’Éguillette et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite rade, contraindraient la flotte ennemie à l’abandonner. Tout arriva comme Napoléon l’avait prédit : on eut une première vue sur ses destinées.

Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les Mémoires de son mari ; j’en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon :

« Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son caractère était froid et souvent sombre ; son sourire était faux et souvent fort mal placé ; et, à propos de cette observation, je me rappelle qu’à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ces moments d’hilarité farouche qui me fit mal et qui me disposa à peu l’aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante qu’étant devant Toulon où il commandait l’artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme, à laquelle il était uni depuis peu, et qu’il aimait tendrement. Peu de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque sur la ville, et l’officier fut commandé. Sa femme vint trouver le général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu’il nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment de l’attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d’une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine ; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville devint très fort, Bonaparte lui dit : Gare ! voilà une bombe qui nous arrive ! L’officier, ajouta-t-il, au lieu de s’effacer se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie qui lui fut enlevée[29] ».

Toulon repris, les échafauds se dressèrent ; huit cents victimes furent réunies au Champ de Mars ; on les mitrailla. Les commissaires s’avancèrent en criant : « Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent ; la

République leur fait grâce », et les blessés qui se relevaient furent massacrés. Cette scène était si belle qu’elle s’est reproduite à Lyon après le siège.

Que dis-je ? aux premiers coups du foudroyant orage
Quelque coupable encor peut-être est échappé :
Annonce le pardon et, par l’espoir trompé,
Si quelque malheureux en tremblant se relève,
Que la foudre redouble et que le fer achève.

(L’abbé Delille[30].)

Bonaparte commandait-il en personne l’exécution en sa qualité de chef d’artillerie ? L’humanité ne l’aurait pas arrêté, bien que par goût il ne fût pas cruel.

On trouve ce billet aux commissaires de la Convention : « Citoyens représentants, c’est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée : ni l’âge ni le sexe n’ont été épargnés. Ceux qui n’avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de l’égalité. Salut et admiration.

« Brutus Buonaparte, citoyen sans-culotte. »

Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans la Semaine, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de Fors (pseudonyme) la donne dans ses Mémoires sur la Révolution française ; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse d’un tambour ; Fabry le reproduit, article Bonaparte, dans la Biographie des hommes vivants ; Royou, Histoire de France, déclare qu’on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier ; Fabry, déjà cité, dit, dans les Missionnaires de 93, que les uns attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo[31] et Barras au comité de salut public.

De qui en définitive est le premier bulletin des victoires napoléoniennes ? serait-il de Napoléon ou de son frère ? Lucien, en détestant ses erreurs, avoue, dans ses Mémoires, qu’il a été à son début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire à Saint-Maximin, en Provence, « nous ne nous faisions pas faute, dit-il, de paroles et d’adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois, celui d’Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n’appartient qu’à moi[32]. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus de ceux de l’ancienne histoire, et s’il eût voulu figurer dans ces mascarades, je ne crois pas qu’il eût choisi celui de Brutus. »

Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, garde un silence profond sur cette partie de sa vie. Ce silence, selon madame la duchesse d’Abrantès, s’explique par ce qu’il y avait de scabreux dans sa position : « Bonaparte s’était mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s’y tromper. Le Mémorial de Sainte-Hélène, aura-t-il pensé, sera lu par cent millions d’individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d’une manière peu inquiétante par la tradition orale : le Mémorial sera donc irréfutable[33] ».

Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou Napoléon a signé : comment Lucien, n’étant pas représentant de la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du massacre ? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour assister au carnage ? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la responsabilité d’un procès-verbal lorsqu’il y avait plus grand que lui aux yeux de l’amphithéâtre, et des témoins de l’exécution accomplie par son frère ? Il en coûterait d’abaisser les regards si bas après les avoir élevés si haut.

Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien, président du comité de Saint-Maximin : il en résulterait toujours qu’un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur des Français ; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé à verser leur sang le 13 vendémiaire ; il y rougit de nouveau ses mains à la mort du duc d’Enghien. La première fois, nos immolations auraient révélé Bonaparte : la seconde hécatombe le porta au rang qui le rendit maître de l’Italie ; et la troisième lui facilita l’entrée à l’empire.

Il a pris croissance dans notre chair ; il a brisé nos os, et s’est nourri de la moelle des lions. C’est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l’on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps : une partie de la puissance de Napoléon vient d’avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l’aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes ; une origine innocente est un obstacle.

Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait l’appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille de Napoléon s’était établie au château de Sallé[34], près d’Antibes. « J’y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph et moi, il nous annonça qu’il ne dépendait que de lui de partir pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous avantageusement. Pour ma part cette annonce m’enchantait : atteindre enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer. On m’offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien ! qu’en dites-vous ? Nous hésitâmes un moment. Eh ! eh ! reprit le général, cela vaut bien la peine d’y penser : il ne s’agirait pas de faire l’enthousiaste ; il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu’à Saint-Maximin. — Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. — Moi, soutenir cet homme ! non, jamais ! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris ; mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée : prenez patience, je commanderai Paris plus tard. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs fois, moitié sombre et moitié souriant : Qu’irais-je faire dans cette galère ? »

Bonaparte, après le siège de Toulon[35], se trouva engagé dans les mouvements militaires de notre armée des Alpes. Il reçut l’ordre de se rendre à Gênes : des instructions secrètes lui enjoignirent de reconnaître l’état de la forteresse de Savone, de recueillir des renseignements sur l’intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Ces instructions, délivrées à Loano le 25 messidor an ii de la République[36], sont signées Ricord[37].

Bonaparte remplit sa mission. Le 9 thermidor arriva : les députés terroristes furent remplacés par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout à coup ils déclarèrent, au nom du peuple français, que le général Bonaparte, commandant l’artillerie de l’armée d’Italie, avait totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il avait dernièrement fait à Gènes.

L’arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an ii de la République française, une, indivisible et démocratique (6 août 1794), porte « que le général Bonaparte sera mis en état d’arrestation et traduit au comité de salut public à Paris, sous bonne et sûre escorte » Saliceti examina les papiers de Bonaparte ; il répondait à ceux qui s’intéressaient au détenu qu’on était forcé d’agir avec rigueur d’après une accusation d’espionnage partie de Nice et de Corse. Cette accusation était la conséquence des instructions directes données par Ricord : il fut aisé d’insinuer qu’au lieu de servir la France, Napoléon avait servi l’étranger. L’empereur fit un grand abus d’accusations d’espionnage : il aurait dû se rappeler les périls auxquels pareilles accusations l’avaient exposé.

Napoléon, se débattant, disait aux représentants : « Saliceti, tu me connais… Albitte, tu ne me connais point ; mais tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. Entendez-moi ; restituez-moi l’estime des patriotes ; une heure après, si les méchants veulent ma vie… je l’estime si peu ! je l’ai si souvent méprisée ! »

Survint une sentence d’acquittement. Parmi les pièces qui, dans ces années, servirent d’attestation à la bonne conduite de Bonaparte, on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu que provisoirement à la liberté ; mais dans cet intervalle il eut le temps d’emprisonner le monde.

Saliceti[38], l’accusateur, ne tarda pas à s’attacher à l’accusé ; mais Bonaparte ne se confia jamais à son ancien ennemi. Il écrivit plus tard au général Dumas : « Qu’il reste à Naples (Saliceti) ; il doit s’y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni ; je le crois bien ; il leur a fait peur ; il est plus méchant qu’eux. Qu’il sache que je n’ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de l’indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis XVI[39]. »

Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail, rue où je débarquai en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit, de même que Murat, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné sa garnison d’Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napoléon en général de brigade d’infanterie, et voulut l’envoyer dans la Vendée ; celui-ci déclina l’honneur, sous prétexte qu’il ne voulait pas changer d’arme. Le comité de salut public effaça le refusant de la liste des officiers généraux employés. Un des signataires de la radiation est Cambacérès, qui devint le second personnage de l’Empire[40].

Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émigrer ; Volney l’en empêcha. S’il eût exécuté sa résolution, la cour fugitive l’eût méconnu ; il n’y avait pas d’ailleurs de ce côté de couronne à prendre ; j’aurais eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés dans l’exil.

L’idée de l’émigration abandonnée, Bonaparte se retourna vers l’Orient, doublement congénial à sa nature par le despotisme et l’éclat. Il s’occupa d’un mémoire pour offrir son épée au Grand Seigneur[41] : l’inaction et l’obscurité lui étaient mortelles. « Je serai utile à mon pays, s’écriait-il, si je puis rendre la force des Turcs plus redoutable à l’Europe. » Le gouvernement ne répondit point à cette note d’un fou, disait-on.

Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s’accroître sa détresse ; il était difficile à secourir ; il acceptait mal les services, de même qu’il souffrait d’avoir été élevé par la munificence royale. Il en voulait à quiconque était plus favorisé que lui de la fortune : dans l’âme de l’homme pour qui les trésors des nations allaient s’épuiser, on surprenait des mouvements de haine que les communistes et les prolétaires manifestent à cette heure contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a le sentiment de l’inégalité sociale : on n’est pas plutôt monté en voiture que l’on méprise les gens à pied. Bonaparte avait surtout en horreur les muscadins et les incroyables, jeunes fats du moment dont les cheveux étaient peignés à la mode des têtes coupées : il aimait à décourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec Baptiste aîné, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte professait le goût du théâtre : l’oisiveté des garnisons conduisit souvent Napoléon dans les spectacles.

Quels que soient les efforts de la démocratie pour rehausser ses mœurs par le grand but qu’elle se propose, ses habitudes abaissent ses mœurs ; elle a le vif ressentiment de cette étroitesse : croyant la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de sang ; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de compte, elle se retrouva en face de l’insolence des cadavres. La nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose de commun à la vie ; une pensée rare est réduite à s’exprimer dans un langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme, dans l’aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés dans de nobles mots. Lorsqu’on veut relever certain côté inférieur de Napoléon par des exemples tirés de l’antiquité, on ne rencontre que le fils d’Agrippine : et pourtant les légions adorèrent l’époux d’Octavie, et l’empire romain tressaillait à son souvenir !

Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de Permon-Comnène, qui épousa Junot, avec lequel Napoléon s’était lié dans le Midi.

« À cette époque de sa vie, » dit la duchesse d’Abrantès, « Napoléon était laid. Depuis il s’est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l’auréole prestigieuse de sa gloire : je n’entends que le changement physique qui s’est opéré graduellement dans l’espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s’est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu’ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables ; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd’hui dans les gravures du passage du pont d’Arcole, était alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues ; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose ; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la cour de l’hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas, la traversant d’un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV ; sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune ; enfin, quand j’évoque son souvenir de cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits[42]. »


La mort de Robespierre n’avait pas tout fini : les prisons ne se rouvraient que lentement ; la veille du jour où le tribun expirant fut porté à l’échafaud, quatre-vingts victimes furent immolées, tant les meurtres étaient bien organisés ! tant la mort procédait avec ordre et obéissance ! Les deux bourreaux Sanson furent mis en jugement ; plus heureux que Roseau, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils furent acquittés : le sang de Louis XVI les avait lavés.

Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à quoi employer leur vie, les Jacobins désœuvrés à quoi amuser leurs jours ; de là des bals et des regrets de la Terreur. Ce n’était que goutte à goutte qu’on parvenait à arracher la justice aux conventionnels ; ils ne voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le tribunal révolutionnaire fut aboli.

André Dumont avait fait la proposition de poursuivre les continuateurs de Robespierre ; la Convention, poussée malgré elle, décréta à contre-cœur, sur un rapport de Saladin, qu’il y avait lieu de mettre en arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant avaient contribué à sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le Bon, furent jugés ; des attentats, des crimes inouïs furent révélés, notamment les mariages républicains et la noyade de six cents enfants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient divisées les gardes nationales, accusaient la Convention des maux passés et craignaient de les voir renaître. La société des Jacobins combattait encore ; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre, jadis violent, revenu à l’humanité, était entré au comité de sûreté générale. La nuit même du supplice de Robespierre, il avait fermé le repaire ; mais huit jours après les Jacobins s’étaient rétablis sous le nom de Jacobins régénérés. Les tricoteuses s’y retrouvèrent. Fréron publiait son journal ressuscité l’Orateur du peuple, et, tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se rangeait au pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait exposé ; les divers comités, seulement changés de formes, existaient.

Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souffrances politiques, compliquaient les calamités ; des groupes armés, remblayés de femmes, criant : « Du pain ! du pain ! » se formaient. Enfin le 1er prairial[43] (20 mai 1795) la porte de la Convention fut forcée, Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. On raconte l’impassibilité stoïque de Boissy d’Anglas : malheur à qui contesterait un acte de vertu[44] !

Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureusement sur la couche de fumier arrosé de sang humain qui lui servait de base. Rossignol, Huchet, Grignon, Moïse Bayle, Amar, Choudieu, Hentz, Granet, Léonard Bourdon, tous les hommes qui s’étaient distingués par leurs excès, s’étaient parqués entre les barrières ; et cependant notre renom croissait au dehors. Lorsque l’opinion s’élevait contre les conventionnels, nos triomphes sur les étrangers étouffaient la clameur publique. Il y avait deux Frances : l’une horrible à l’intérieur, l’autre admirable à l’extérieur ; on opposait la gloire à nos crimes, comme Bonaparte l’opposa à nos libertés. Nous avons toujours rencontré pour écueil devant nous nos victoires.

Il est utile de faire remarquer l’anachronisme que l’on commet en attribuant nos succès à nos énormités : ils furent obtenus avant et après le règne de la Terreur ; donc la Terreur ne fut pour rien dans la domination de nos armes. Mais ces succès eurent un inconvénient : ils produisirent une auréole autour de la tête des spectres révolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette lumière leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du Rhin, semblèrent être la conquête de la hache, non de l’épée. Dans cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait à se débarrasser des entraves qui, malgré la catastrophe des premiers coupables, continuaient de la presser : le libérateur était là pourtant.

Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mauvaise part des amis avec lesquels il s’était lié dans le Midi ; comme lui, ils s’étaient réfugiés dans la capitale. Saliceti, demeuré puissant par la fraternité jacobine, s’était rapproché de Napoléon ; Fréron[45], désirant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghèse), prêtait son appui au jeune général.

Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot[46] lui racontait sa passion pour Paulette, Napoléon lui confiait son penchant pour madame de Beauharnais : l’incubation des événements allait faire éclore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des rapports d’amitié avec Barras : il est probable que cette liaison aida le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journées décisives arrivèrent.


La liberté de la presse momentanément rendue travaillait dans le sens de la délivrance ; mais comme les démocrates n’avaient jamais aimé cette liberté et qu’elle attaquait leurs erreurs, ils l’accusaient d’être royaliste. L’abbé Morellet, La Harpe, lançaient des brochures qui se mêlaient à celles de l’Espagnol Marchena[47], immonde savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l’habit gris à revers et à collet noir, réputé l’uniforme des chouans. La réunion de la nouvelle législature était le prétexte des rassemblements des sections. La section Lepelletier, connue naguère sous le nom de section des Filles-Saint-Thomas, était la plus animée ; elle parut plusieurs fois à la barre de la Convention pour se plaindre ; Lacretelle le jeune[48] lui prêta sa voix avec le même courage qu’il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les degrés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le moment du combat approchait, firent venir de Rouen le général Danican[49] pour le mettre à leur tête. On peut juger de la peur et des sentiments de la Convention par les défenseurs qu’elle convoqua autour d’elle : « À la tête de ces républicains, dit Réal dans son Essai sur les journées de vendémiaire, que l’on appelale bataillon sacré des patriotes de 89, et dans leurs rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution qui en avaient fait les six campagnes, qui s’étaient battus sous les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la tyrannie et qui s’armaient aujourd’hui pour défendre le même château qu’ils avaient foudroyé au 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces vieux bataillons de Liégeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien général Fyon. »

Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe : « Ô toi par qui nous avons vaincu l’Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous ! » Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours ; ils allèrent achever leurs hymnes à l’indépendance dans les bureaux de la police d’un tyran. Ce temps n’est aujourd’hui qu’un degré rompu sur lequel a passé la Révolution : que d’hommes ont parlé et agi avec énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s’occupe plus ! Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont consumées pour eux.

On touchait au renouvellement de la Convention ; les assemblées primaires étaient convoquées : comités, clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.

La Convention, menacée par l’aversion générale, vit qu’il se fallait défendre : à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée de Paris et de l’intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du secours dont lui pourrait être un pareil homme : il se l’adjoignit pour commandant en second[50]. Le futur directeur, entretenant la Convention des journées de vendémiaire, déclara que c’était aux dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l’on devait le salut de l’enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes avec beaucoup d’habileté. Napoléon foudroya les sections et dit : « J’ai mis mon cachet sur la France. » Attila avait dit : « Je suis le marteau de l’univers, ego malleus orbis. »

Après le succès, Napoléon craignit de s’être rendu impopulaire, et il assura qu’il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette page de notre histoire.

Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de Napoléon : il s’efforce de prouver que ce furent les sections qui commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être encore à Toulon : le général Carteaux était à la tête d’une colonne sur le Pont-Neuf ; une compagnie de Marseillais marchait sur Saint-Roch ; les postes occupés par les gardes nationales furent successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient ferme les Parisiens : c’est un blessé qui, traversant le salon des Victoires, reconnaît un drapeau qu’il a pris : « N’allons pas plus loin, dit-il d’une voix expirante, je veux mourir ici ; » c’est la femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des bandes ; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le vinaigre et l’eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras : flagornerie de réticence ; elle prouve qu’en l’an iv Napoléon, vainqueur au profit d’un autre, n’était pas encore compté.

Il paraît que Bonaparte n’espérait pas tirer un grand avantage de sa victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne : « Cherche un petit bien dans ta belle vallée de l’Yonne ; je l’achèterai dès que j’aurai de l’argent ; mais n’oublie pas que je ne veux pas de bien national[51]. » Bonaparte s’est ravisé sous l’Empire : il a fait grand cas des biens nationaux.

Ces émeutes de vendémiaire terminent l’époque des émeutes : elles ne se sont renouvelées qu’en 1830, pour mettre fin à la monarchie.

Quatre mois après les journées de vendémiaire[52], le 19 ventôse (9 mars) an iv, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L’acte ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes ; Carnot réclame contre Barras l’honneur de cette nomination. On appelait le commandement de l’armée d’Italie la dot de madame Beauharnais. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir cru s’allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.

Napoléon entre en plein dans ses destinées : il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui ; les événements l’avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant d’être reconnues, contraintes de s’humilier sous les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire : le germe du plus haut palmier est d’abord abrité par l’Arabe sous un vase d’argile.


Arrivé à Nice, au quartier général de l’armée d’Italie, Bonaparte trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain, sans discipline. Il avait vingt-huit ans ; sous ses ordres Masséna commandait trente-six mille hommes. C’était l’an 1796. Il ouvre sa première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte[53] ; deux jours après, à Millesimo[54], il sépare les deux armées autrichienne et sarde. À Ceva, à Mondovi[55], à Fossano, à Cherasco[56], les succès continuent ; le génie de la guerre même est descendu. Cette proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats avaient annoncé un homme nouveau :

« Soldats ! vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert ; grâces vous soient rendues, soldats !…

« Peuples d’Italie ! l’armée française vient rompre vos chaines ; le peuple français est l’ami de tous les peuples. Nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent. »

Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République française et le roi de Sardaigne ; la Savoie est cédée à la France avec Nice et Tende. Napoléon avance toujours, et il écrit à Carnot :


« Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.

« Nous avons enfin passé le Pô : la seconde campagne est commencée ; Beaulieu est déconcerté ; il calcule assez mal, et donne constamment dans les pièges qu’on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner une bataille, car cet homme-là a l’audace de la fureur, et non celle du génie. Encore une victoire, et nous sommes maîtres de l’Italie. Dès l’instant que nous arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller l’armée à neuf. Elle est toujours à faire peur ; mais tout engraisse ; le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en quantité, etc. La discipline se rétablit tous les jours ; mais il faut souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent se commander. Ce que nous avons pris à l’ennemi est incalculable. Plus vous m’enverrez d’hommes, plus je les nourrirai facilement. Je vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége et de Michel-Ange. Je vous dois des remercîments particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous la recommande : elle est patriote sincère, et je l’aime à la folie. J’espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine de millions à Paris ; cela ne vous fera pas de mal pour l’armée du Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici à les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel, je n’ai plus un officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je désirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants généraux qui aient du feu et une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites. »


C’est une des lettres remarquables de Napoléon. Quelle vivacité ! quelle diversité de génie ! Avec les intelligences du héros se trouve jetée pêle-mêle, dans la profusion triomphale des tableaux de Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces adjudants généraux ayant une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites. Le même jour Bonaparte écrivait au Directoire pour lui donner avis de la suspension d’armes accordée au duc de Parme et de l’envoi du Saint Jérôme du Corrége. Le 11 mai, il annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs de la Lombardie. S’il ne va pas tout de suite à Milan, c’est qu’il veut suivre Beaulieu et l’achever. — « Si j’enlève Mantoue, rien ne m’arrête plus pour pénétrer dans la Bavière ; dans deux décades je puis être dans le cœur de l’Allemagne. Si les deux armées du Rhin entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position. Il serait digne de la République d’aller signer le traité de paix des trois armées réunies dans le cœur de la Bavière et de l’Autriche étonnées. »

L’aigle ne marche pas, il vole, chargé des banderoles de victoires suspendues à son cou et à ses ailes.

Il se plaint de ce qu’on veut lui donner pour adjoint Kellermann : « Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe, et je crois qu’un mauvais général vaut mieux que deux bons. »

Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entièrement expulsés d’Italie, et nos avant-postes éclairent les monts de l’Allemagne : « Nos grenadiers et nos carabiniers », écrit Bonaparte au Directoire, « jouent et rient avec la mort. Rien n’égale leur intrépidité, si ce n’est la gaieté avec laquelle ils font les marches les plus forcées. Vous croiriez qu’arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir ; pas du tout : chacun fait son conte ou son plan d’opération du lendemain, et souvent on en voit qui rencontrent très juste. L’autre jour je voyais défiler une demi-brigade ; un chasseur s’approcha de mon cheval : Général, me dit-il, il faut faire cela. — Malheureux, lui dis-je, veux-tu bien te taire ! Il disparaît à l’instant ; je lai fait en vain chercher : c’était justement ce que j’avais ordonné que l’on fît. »

Les soldats gradèrent leur commandant : à Lodi[57] ils le firent caporal, à Castiglione[58] sergent.

Le 15 de novembre on débouche sur Arcole : le jeune général passe le pont qui la rendu fameux : dix mille hommes restent sur la place. « C’était un chant de l’Iliade ! » s’écriait Bonaparte au seul souvenir de cette action.

En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre retraite[59] que Napoléon appelait une retraite de sergent. Celui-ci se préparait à dire à son rival, en battant l’archiduc Charles :

Je suivrai d’assez près votre illustre retraite
Pour traiter avec lui sans besoin d’interprète.

Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par la bataille de Rivoli. Deux combats contre Wurmser, à Saint-Georges et à la Favorite, entraînent pour l’ennemi la perte de cinq mille tués et de vingt mille prisonniers ; le demeurant se barricade dans Mantoue ; la ville bloquée capitule[60]; Wurmser, avec les douze mille hommes qui lui restent, se rend.

Bientôt la Marche d’Ancône est envahie ; plus tard le traité de Tolentino[61] nous livre des perles, des diamants, des manuscrits précieux, la Transfiguration, le Laocoon, l’Apollon du Belvédère, et termine cette suite d’opérations par lesquelles en moins d’un an quatre armées autrichiennes ont été détruites, la haute Italie soumise et le Tyrol entamé ; on n’a pas le temps de se reconnaître : l’éclair et le coup partent à la fois.

L’archiduc Charles, accouru pour défendre l’Autriche antérieure avec une nouvelle armée, est forcé au passage du Tagliamento[62] ; Gradisca tombe[63] ; Trieste est pris[64] ; les préliminaires de la paix entre la France et l’Autriche sont signés à Léoben[65].

Venise, formée au milieu de la chute de l’empire romain, trahie et troublée, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais ; une révolution s’accomplit le 31 mai 1797 dans Gènes sa rivale : la République ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien étonné si, du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir qu’il s’emparait de Venise pour l’Autriche, des Légations pour Rome, de Naples pour les Bourbons, de Gènes pour le Piémont, de l’Espagne pour l’Angleterre, de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie, semblable à ces soldats qui, dans le sac d’une ville, se gorgent d’un butin qu’ils sont obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter, tandis qu’au même moment ils perdent leur patrie.

Le 9 juillet, la République cisalpine[66] proclame son existence. Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette à travers la chaîne des révolutions attachées à la nôtre : comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l’épée dans une main, les droits de l’homme dans l’autre.

Dans l’ensemble de ses mouvements généraux, Bonaparte ne laisse échapper aucun détail : tantôt il craint que les vieillards des grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien mouillés en passant le Mont-Cenis ; tantôt il est inquiet qu’un manuscrit sur papyrus de la bibliothèque ambrosienne ne soit perdu ; il prie le ministre de l’intérieur de lui apprendre s’il est arrivé à la Bibliothèque nationale. Il donne au Directoire exécutif son opinion sur ses généraux :

« Berthier : talents, activité, courage, caractère, tout pour lui.

« Augereau : beaucoup de caractère, de courage, de fermeté, d’activité ; est aimé du soldat, heureux dans ses opérations.

« Masséna : actif, infatigable, a de l’audace, du coup d’œil et de la promptitude à se décider.

« Sérurier : se bat en soldat, ne prend rien sur lui ; ferme ; n’a pas assez bonne opinion de ses troupes ; est malade.

« Despinois : mou, sans activité, sans audace, n’a pas l’état de la guerre, n’est pas aimé du soldat, ne se bat pas à sa tête ; a d’ailleurs de la hauteur, de l’esprit et des principes politiques sains ; bon à commander dans l’intérieur.

« Sauret : bon, très bon soldat, pas assez éclairé pour être général ; peu heureux.

« Abbatucci : pas bon à commander cinquante hommes, etc., etc. »

Bonaparte écrit au chef des Maïnottes : « Les Français estiment le petit, mais brave peuple qui, seul de l’ancienne Grèce, a conservé sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n’a manqué pour être aussi renommés que leurs ancêtres que de se trouver sur un plus vaste théâtre. » Il instruit l’autorité de la prise de possession de Corfou : « L’île de Corcyre », remarque-t-il, « était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa. » Il envoie le traité de paix conclu avec Venise. « Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux de guerre, trois ou quatre frégates, plus trois ou quatre millions de cordages. — Qu’on me fasse passer des matelots français ou corses, mande-t-il ; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda. — Un million pour Toulon, que je vous ai annoncé, part demain ; deux millions, etc., formeront la somme de cinq millions que l’armée d’Italie aura fournie depuis la nouvelle campagne. — J’ai chargé… de se rendre à Sion pour chercher à ouvrir une négociation avec le Valais. — J’ai envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que coûterait cette route à établir (le Simplon)… J’ai chargé le même ingénieur de voir ce qu’il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel s’enfuit le Rhône, et par là rendre possible l’exploitation des bois du Valais et de la Savoie. » Il donne avis qu’il fait partir de Trieste un chargement de blé et d’aciers pour Gènes. Il fait présent au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de son amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects et d’en arrêter quelques autres. Il écrit au citoyen Grogniard, ordonnateur de la marine à Toulon : « Je ne suis pas votre juge, mais si vous étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts pour avoir obtempéré à une réquisition ridicule. » Une note remise au ministre du pape dit : « Le pape pensera peut-être qu’il est digne de sa sagesse, de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement. »

Tout cela est mêlé de négociations avec les républiques nouvelles, des détails des fêtes pour Virgile et Arioste, des bordereaux explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de Venise ; tout cela a lieu à travers l’Italie assourdie du bruit des combats, à travers l’Italie devenue une fournaise où nos grenadiers vivaient dans le feu comme des salamandres.

Pendant ces tourbillons d’affaires et de succès advint le 18 fructidor[67], favorisé par les proclamations de Bonaparte et les délibérations de son armée, en jalousie de l’armée de la Meuse. Alors disparut celui qui, peut-être à tort, avait passé pour l’auteur des plans des victoires républicaines ; on assure que Danissy, Lafitte, d’Arçon, trois génies militaires supérieurs, dirigeaient ces plans : Carnot se trouva proscrit par l’influence de Bonaparte.

Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de Campo-Formio[68] ; la première guerre continentale de la Révolution finit à trente lieues de Vienne.


Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte ayant été nommé par le Directoire représentant à ce congrès[69], il prit congé de l’armée d’Italie. « Je ne serai consolé, lui dit-il, que par l’espoir de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers. » Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu’il a quitté Milan pour présider la légation française au congrès et qu’il a envoyé au Directoire le drapeau de l’armée d’Italie.

Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le résumé de ses conquêtes : « Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille chevaux, cinq cent cinquante pièces de siège, six cents pièces de campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères ; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gènes ; armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modène, avec le roi de Naples, avec le pape ; préliminaires de Léoben ; convention de Montebello avec la République de Gènes ; traité de paix avec l’empereur à Campo-Formio ; donné la liberté aux peuples de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d’une partie du Véronais, de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline ; au peuple de Gènes, aux fiefs impériaux, au peuple des départements de Corcyre, de la mer Égée et d’Ithaque.

« Envoyé à Paris tous les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, Corrége, Albane, des Carrache, Raphaël, Léonard de Vinci, etc., etc. »

« Ce monument de l’armée d’Italie, dit l’ordre du jour, sera suspendu aux voûtes de la salle des séances publiques du Directoire, et il attestera les exploits de nos guerriers quand la génération présente aura disparu. »

Après une convention purement militaire, qui stipulait la remise de Mayence aux troupes de la République et la remise de Venise aux troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite des affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bonnier.

Dans les derniers temps de la campagne d’Italie, Bonaparte eut beaucoup à souffrir de l’envie de divers généraux et du Directoire : deux fois il avait offert sa démission ; les membres du gouvernement la désiraient et n’osaient l’accepter. Les sentiments de Bonaparte ne suivaient pas le penchant du siècle ; il cédait à contre-cœur aux intérêts nés de la Révolution : de là les contradictions de ses actes et de ses idées.

De retour à Paris[70], il descendit dans sa maison, rue Chantereine, qui prit et porte encore le nom de rue de la Victoire[71]. Le conseil des Anciens voulut faire à Napoléon le don de Chambord, ouvrage de François Ier, qui ne rappelle plus que l’exil du dernier fils de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire, le 10 décembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de cette cour s’élevait un autel de la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l’Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l’antique ; l’ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la France faisait halte un moment. Bonaparte était vêtu de l’uniforme qu’il portait à Arcole et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur auprès de l’autel, se souvenant d’avoir naguère dit la messe sur un autre autel. Fuyard revenu des États-Unis, chargé par la protection de Chénier du ministère des relations extérieures, l’évêque d’Autun, le sabre au côté, était coiffé d’un chapeau à la Henri IV : les événements forçaient de prendre au sérieux ces travestissements.

Le prélat fit l’éloge du conquérant de l’Italie : « Il aime, dit-il mélancoliquement, il aime les chants d’Ossian, surtout parce qu’ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu’on appelle son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l’arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre, peut-être lui ne le sera jamais : telle est sa destinée. »

Merveilleusement deviné !

Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à Fornoue, Louis XII à Agnadel, François Ier à Marignan, Lautrec à Ravenne, Catinat à Turin, demeurent loin du nouveau général. Les succès de Napoléon n’eurent point de pairs.

Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur qui menaçait tous les despotismes, avaient vu avec inquiétude les hommages que l’on rendait à Napoléon ; ils songeaient à se débarrasser de sa présence. Ils favorisèrent la passion qu’il montrait pour une expédition dans l’Orient. Il disait : « L’Europe est une taupinière ; il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient ; je n’ai déjà plus de gloire : cette petite Europe n’en fournit pas assez. » Napoléon, comme un enfant, était charmé d’avoir été élu membre de l’Institut[72]. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et pour en revenir : « Nous n’avons que vingt-neuf ans, » remarquait-il en songeant à lui ; « ce n’est pas un âge : j’en aurai trente-cinq à mon retour. »

Nommé général d’une armée dite de l’Angleterre[73], dont les corps étaient dispersés de Brest à Anvers. Bonaparte passa son temps à des inspections, à des visites aux autorités civiles et scientifiques, tandis qu’on assemblait les troupes qui devaient composer l’armée d’Égypte. Survint l’échauffourée du drapeau tricolore et du bonnet rouge, que notre ambassadeur à Vienne, le général Bernadotte, avait planté sur la porte de son palais[74]. Le Directoire se disposait à retenir Napoléon pour l’opposer à la nouvelle guerre possible, lorsque M. de Cobentzel prévint la rupture, et Bonaparte reçut l’ordre de partir. L’Italie devenue républicaine, la Hollande transformée en république, la paix laissant à la France, étendue jusqu’au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le Directoire s’empressa d’écarter le vainqueur. Cette aventure d’Égypte change à la fois la fortune et le génie de Napoléon, en surdorant ce génie, déjà trop éclatant, d’un rayon du soleil qui frappa la colonne de nuée et de feu.


Toulon, 19 mai 1798.

PROCLAMATION.

Soldats,

« Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre.

« Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime.

« Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

« Soldats, l’Europe a les yeux sur vous ! vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.»


Après cette proclamation de souvenirs, Napoléon s’embarque : on dirait d’Homère ou du héros qui enfermait les chants du Méonide dans une cassette d’or. Cet homme ne chemine pas tout doucement : à peine a-t-il mis l’Italie sous ses pieds, qu’il parait en Égypte ; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu’il emporta se trouvaient Ossian, Werther, la Nouvelle Héloïse et le Vieux Testament : indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l’imagination, la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle il tira l’Empire ; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée qui l’avait enfanté.

Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l’hôtel de la Marine ; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral l’Orient ; le 19 mai il met à la voile ; il part de la borne où la première fois il avait répandu le sang, et un sang français : les massacres de Toulon l’avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui les généraux premiers-nés de sa gloire : Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, quatre cents bâtiments de transport, l’accompagnent.

Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien qu’une fois nos navires ne fussent qu’à six lieues de distance des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le sommet des Apennins ; il dit : « Je ne puis voir sans émotion la terre d’Italie ; voilà l’Orient : j’y vais. » À l’aspect de l’Ida, explosion d’admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes ; il se rangeait ordinairement à l’avis du plus absurde ou du plus audacieux ; il s’enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l’eau ou par le feu, comme s’il eût été chargé de l’inspection de l’armée céleste.

Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le trou d’un rocher marin[75] ; puis il descend parmi les ruines de la cité d’Alexandre[76]. Il voit à la pointe du jour cette colonne de Pompée que j’apercevais du bord de mon vaisseau en m’éloignant de la Libye. Du pied du monument, immortalisé d’un grand et triste nom, il s’élance ; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait jadis le dépôt des remèdes de l’âme, et les aiguilles de Cléopâtre, maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de Rosette est forcée ; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans le phare. Égorgement effroyable ! L’adjudant général Boyer écrit à ses parents : « Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez leur Dieu et leur prophète ; ils remplissent leurs mosquées ; hommes, femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés. »

Bonaparte avait dit à l’évêque de Malte : « Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés. » Il dit, en arrivant en Égypte : « Peuples d’Égypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui professent l’islamisme ; bientôt après ils ont dirigé leur course vers Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de Dieu pour faire la guerre aux musulmans… Si l’Égypte est la ferme des mamelouks, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[77]. »

Napoléon marche aux Pyramides[78]; il crie à ses soldats : « Songez que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés sur vous, » Il entre au Caire[79], sa flotte saute en l’air à Aboukir[80]; l’armée d’Orient est séparée de l’Europe. Jullien (de la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le note minute par minute :

« Il est sept heures ; la nuit se fait et le feu redouble encore. À neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où vient de s’élever l’explosion du vaisseau. »

Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu’il sera le restaurateur des mosquées ; il envoie son nom à l’Arabie, à l’Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte[81] ; il le bombarde au milieu d’un orage ; l’inspiré dit aux croyants : « Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son cœur, car je sais tout, même ce que vous n’avez dit à personne. » Le grand schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le protecteur de la Kaaba ; le pape, dans une missive, l’appelle mon très cher fils.

Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté petit à son grand côté. La partie qu’il pouvait gagner d’un seul coup ne l’amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des gobelets ; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de ses pertes ; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne se présenta-t-il tout d’abord comme l’héritier des chevaliers ? Par une position double, il n’était, aux yeux de la multitude musulmane, qu’un faux chrétien et qu’un faux mahométan. Admirer des impiétés de système, ne pas reconnaître ce qu’elles avaient de misérable, c’est se tromper misérablement : il faut pleurer quand le géant se réduit à l’emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans les fers la couronne d’Égypte, parce qu’il était resté, disent les historiens arabes, le plus fier chrétien qu’on eût jamais vu.

Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des Français : un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers ; des établissements de restaurateurs l’avaient jadis entouré. Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient promené un cercueil autour de leurs festins.

Quelle scène mémorable, si l’on pouvait y croire ! Bonaparte assis dans l’intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d’un Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et les imans ! Toutefois, prenons le récit du Moniteur comme le travail de la muse. Si ce n’est pas l’histoire matérielle de Napoléon, c’est l’histoire de son intelligence ; cela en vaut encore la peine. Écoutons dans les entrailles d’un sépulcre cette voix que tous les siècles entendront.


(Moniteur, 27 novembre 1798.)

« Ce jourd’hui, 25 thermidor de l’an vi de la République française une et indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharim, l’an de l’hégire 1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers de l’état-major de l’armée et de plusieurs membres de l’Institut national, s’est transporté à la grande pyramide, dite de Chéops, dans l’intérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure.

« La dernière salle à laquelle le général en chef est parvenu est à voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et dix-neuf de haut. Il n’y a trouvé qu’une caisse de granit d’environ huit pieds de long sur quatre d’épaisseur, qui renfermait la momie d’un Pharaon. Il s’est assis sur le bloc de granit, a fait asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, Saleiman, Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la conversation suivante :

Bonaparte : « Dieu est grand et ses œuvres sont merveilleuses. Voici un grand ouvrage de main d’homme ! Quel était le but de celui qui fit construire cette pyramide ? »

Saleiman : « C’était un puissant roi d’Égypte, dont on croit que le nom était Chéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent troubler le repos de sa cendre. »

Bonaparte : « Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que son corps retournât aux éléments : penses-tu qu’il ne fît pas mieux ? le penses-tu ? »

Saleiman (s’inclinant) : « Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due ! »

Bonaparte : « Gloire à Allah ! Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu ; Mohamed est son prophète et je suis de ses amis. »

Ibrahim : « Que les anges de la victoire balayent la poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs ailes ! Le mamelouck a mérité la mort. »

Bonaparte : « Il a été livré aux anges noirs Moukir et Quarkir. »

Saleiman : « Il étendit les mains de la rapine sur les terres, les moissons, les chevaux de l’Égypte. »

Bonaparte : « Les trésors, l’industrie et l’amitié des Francs seront votre partage, en attendant que vous montiez au septième ciel et qu’assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et toujours vierges, vous vous reposiez à l’ombre du laba, dont les branches offriront d’elles-mêmes aux vrais musulmans tout ce qu’ils pourront désirer. »

De telles parades ne changent rien à la gravité des Pyramides :

Vingt siècles, descendus dans l’éternelle nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit[82].

Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte séculaire, en aurait augmenté l’immensité ; mais il ne s’est jamais traîné dans ce vestibule de la mort[83].

« Pendant le reste de notre navigation sur le Nil », dis-je dans l’Itinéraire, « je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux. . . . . . . . . . . . . Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine : ils portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. »

Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifiés, nous autres petits hommes d’État entachés de poésie, qui maraudons de chétifs mensonges sur des ruines.

D’après les proclamations, les ordres du jour, les discours de Bonaparte, il est évident qu’il visait à se faire passer pour l’envoyé du ciel, à l’instar d’Alexandre. Callisthène[84], à qui le Macédonien infligea dans la suite un si rude traitement, en punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut chargé de prouver que le fils de Philippe était fils de Jupiter ; c’est ce que l’on voit dans un fragment de Callisthène conservé par Strabon. Le pourparler d’Alexandre, de Pasquier[85], est un dialogue des morts entre Alexandre le grand conquérant et Rabelais le grand moqueur : « Cours-moi de l’œil », dit Alexandre à Rabelais, toutes ces contrées que tu vois être en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage d’étoffe qui, pour autoriser ses pensées, n’ait voulu donner à entendre qu’il eût familiarité avec les dieux. » Rabelais répond : « Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m’amusai jamais à reprendre tes petites particularités, mêmement en ce qui appartient au vin. Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant ? en es-tu autre que moi ? Le regret que tu as te doit causer telle fâcherie qu’il te seroit beaucoup plus expédient qu’avec ton corps tu eusses perdu la mémoire. »

Et pourtant, en s’occupant d’Alexandre, Bonaparte se méprenait et sur lui-même et sur l’époque du monde et sur la religion : aujourd’hui, on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de Napoléon dans le Levant, ils n’étaient pas encore mêlés à la conquête de l’Europe ; ils n’avaient pas obtenu d’assez hauts résultats pour imposer à la foule islamiste, quoiqu’on le surnommât le sultan de feu. « Alexandre, à l’âge de trente-trois ans », dit Montaigne, « avoit passé victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie, avoit atteint tout l’effort de l’humaine nature. Plus de rois et de princes ont écrit ses gestes que d’autres historiens n’ont écrit les gestes d’autre roi. »

Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez : il vit la mer qu’ouvrit Moïse et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d’un canal que commença Sésostris, qu’élargirent les Perses, que continua le second des Ptolémées, que réentreprirent les soudans dans le dessein de porter à la Méditerranée le commerce de la mer Rouge. Il projeta d’amener une branche du Nil dans le golfe Arabique : au fond de ce golfe son imagination traça l’emplacement d’un nouvel Ophir, où se tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums, d’aromates, d’étoffes de soie, pour tous les objets précieux de Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des Indes. Les cénobites descendent du Sinaï, et le prient d’inscrire son nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs garanties

Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats : « Il y a cinq ans l’indépendance du peuple français était menacée ; mais vous prîtes Toulon : ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego ; l’année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes ; vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges ; l’an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l’Isonzo, de retour de l’Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez aujourd’hui sur les bords du Nil, au centre de l’ancien continent ! »

Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des projets qu’il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées ? Tandis qu’il avait l’air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne l’aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère : « Je pense être en France dans deux mois ; fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne : je compte y passer l’hiver. » Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait s’opposer à son retour : sa volonté était sa destinée et sa fortune. Cette correspondance tombée aux mains de l’Amirauté[86], les Anglais ont osé avancer que Napoléon n’avait eu d’autre mission que de faire périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes sur la coquetterie de sa femme.

Les Français, en Égypte, étaient d’autant plus héroïques qu’ils sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l’un de ses amis : « Dis à Ledoux qu’il n’ait jamais la faiblesse de s’embarquer pour venir dans ce maudit pays. »

Avrieury : « Tous ceux qui viennent de l’intérieur disent qu’Alexandrie est la plus belle ville ; hélas ! que doit donc être le reste ? Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage ; les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure idem ; point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu’il est impossible de voir quelqu’un au travers. Rues étroites, hormis le quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise bleue jusqu’à mi-cuisse, qu’ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J’ai de ce charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m’enrage d’y être. La maudite Égypte ! Sable partout ! Que de gens attrapés, cher ami ! Tous ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas ; ils voudraient retourner d’où ils sont partis : je le crois bien ! »

Rozis, capitaine : « Nous sommes très réduits ; avec cela il existe un mécontentement général dans l’armée ; le despotisme n’a jamais été au point qu’il l’est aujourd’hui ; nous avons des soldats qui se sont donné la mort en présence du général en chef, en lui disant : Voilà ton ouvrage[87] ! »

Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd’hui presque inconnus :


TALLIEN À MADAME TALLIEN[88].

« Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien contre mon gré ; ma position devient chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m’est cher, je ne prévois pas le moment où je pourrai m’en rapprocher.

« Je te l’avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec toi et la fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les passions, de toutes les intrigues, et je t’assure que si j’ai le bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter jamais. Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n’y en a pas quatre qui pensent autrement.

« Rien de plus triste que la vie que nous menons ici ! Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je n’ai pas fermé l’œil ; je suis couché sur le carreau ; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette notre charmante chaumière[89]. Je t’en prie, ma chère amie, ne t’en défais pas.

« Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l’espoir de te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d’embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l’infortuné[90]. »


La fidélité n’était pour rien dans tout cela.

Cette unanimité de plaintes est l’exagération naturelle d’hommes tombés de la hauteur de leurs illusions : de tout temps les Français ont rêvé l’Orient ; la chevalerie leur en avait tracé la route ; s’ils n’avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint tombeau, ils avaient l’intrépidité des croisés, la croyance des royaumes et des beautés qu’avaient créées, autour de Godefroi, les chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l’Italie avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des chevaux, des armes et des sérails à conquérir ; les romanciers avaient aperçu la princesse d’Antioche, et les savants ajoutaient leurs songes à l’enthousiasme des poètes. Il n’y a pas jusqu’au Voyage d’Anténor[91] qui ne passât au début pour une docte réalité : on allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes, fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout cela, l’institut en s’abattant sur les Pyramides, les soldats en ne rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le mécompte fut énorme. Mais l’injustice de la souffrance aveugla sur le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés : la gloire de Bonaparte s’accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l’islamisme, et une brèche fut faite à la barbarie.


Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février[92] dans cette partie du monde à laquelle le commandant d’Aboukir l’avait légué. Napoléon trompait ; c’était un de ses rêves de puissance qu’il poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans rencontrer le vent du midi ; il campe parmi les tombeaux ; il escalade El-Arisch, et triomphe à Gaza[93] : « Nous étions, » écrit-il le 6[94], « aux colonnes placées sur les limites de l’Afrique et de l’Asie ; nous couchâmes le soir en Asie. » Cet homme marchait à la conquête du monde ; c’était un conquérant pour des climats qui n’étaient pas à conquérir.

Jaffa est emporté[95]. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[96].

Walter Scott[97] et sir Robert Wilson[98] ont raconté ces massacres ; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n’a fait aucune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au docteur O’Meara. Mais il en rejetait l’odieux sur la position dans laquelle il se trouvait : il ne pouvait nourrir les prisonniers ; il ne les pouvait renvoyer en Égypte sous escorte. Leur laisser la liberté sur parole ? ils ne comprendraient même pas ce point d’honneur et ces procédés européens. « Wellington dans ma place, disait-il, aurait agi comme moi. »

« Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. »

Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général.

Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée ? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa les forces du pacha de Damas ? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec quelques chevaux treize mille Osmanlis ? Kléber, plus tard, ne fit-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans ? S’il s’agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d’envahir l’Égypte ? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n’usaient que du droit de la défense ? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur soumission avait été acceptée. Le fait que le conquérant s’efforçait de justifier le gênait : ce fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. « Je me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles qu’entraîne ordinairement l’assaut d’une place : j’ai été le triste témoin de celui de Jaffa. » Bourrienne s’écrie : « Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j’y pense, comme le jour où je la vis, et j’aimerais mieux qu’il me fût possible de l’oublier que d’être forcé de la décrire. Tout ce qu’on peut se figurer d’affreux dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité[99]. » Bonaparte écrit au Directoire que : « Jaffa fut livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse. » Ces horreurs, qui les avait commandées ?

Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général de l’Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de l’armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller : « Il a laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois ; crime inouï dans l’histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M. ne regardait les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son honneur. »

Bonaparte dit ici tout ce que l’on peut dire contre l’exécution des prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions ? Il connaissait la vérité et il s’en jouait ; il en faisait le même usage que du mensonge ; il n’appréciait que le résultat, le moyen lui était égal ; le nombre des prisonniers l’embarrassait, il les tua.

Il y a toujours eu deux Bonaparte : l’un grand, l’autre petit. Lorsque vous croyez être en sûreté dans la vie de Napoléon, il rend cette vie affreuse.

Miot[100], dans la première édition de ses Mémoires (1804), se tait sur les massacres ; on ne les lit que dans l’édition de 1814. Cette édition a presque disparu ; j’ai eu de la peine à la retrouver. Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien moins que le récit d’un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros l’existence d’une chose, autre d’en connaître les particularités : la vérité morale d’une action ne se décèle que dans les détails de cette action ; les voici d’après Miot :

« Le 20 ventôse (10 mars), dans l’après-midi, les prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d’un vaste bataillon carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort qu’on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d’autres personnes, à monter à cheval et à suivre cette colonne silencieuse de victimes, pour m’assurer si ce qu’on m’avait dit était fondé. Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée ; ils ne versaient point de larmes ; ils ne poussaient point de cris : ils étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis pensaient-ils qu’il ne leur était pas impossible d’enfoncer le bataillon qui les enveloppait ; peut-être espéraient-ils qu’en se disséminant dans les champs qu’ils traversaient, un certain nombre échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d’évasion.

« Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrêta auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu’avec une extrême répugnance au ministère abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux, il y avait près de la mare d’eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui parut choquer ceux qui l’entouraient. Il se précipita dans les jambes du cheval que montait le chef des troupes françaises ; il embrassa les genoux de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s’écriait : « De quoi suis-je coupable ? quel mal ai-je fait ? » Les larmes qu’il versait, ses cris touchants, furent inutiles ; ils ne purent changer le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l’exception de ce jeune homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante dont j’ai parlé, puis, se prenant la main, après l’avoir portée sur le cœur et à la bouche, ainsi que se saluent les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs âmes courageuses paraissaient défier la mort ; on voyait dans leur tranquillité la confiance que leur inspirait, à ces derniers moments, leur religion et l’espérance d’un avenir heureux. Ils semblaient se dire : « Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d’un bonheur durable. » Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.

« Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières annonçaient un grade supérieur, je le vis… faire creuser froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond pour s’y enterrer vivant : sans doute il ne voulut mourir que par la main des siens. Il s’étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses camarades en adressant à Dieu des prières suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l’idée d’avancer le terme de ses souffrances.

« Ce spectacle, qui fait palpiter mon cœur et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l’exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d’eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches ; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l’arme blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue ; je m’enfuis, pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous fait éviter le trépas, même quand nous n’avons plus l’espérance de lui échapper, s’élançaient les uns dessus les autres, et recevaient dans les membres les coups dirigés au cœur et qui devaient sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à à l’abri de ce rempart affreux, épouvantable, n’avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n’en rend point toute l’horreur. »

La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l’éloignement que l’on ressent pour lui.

Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre.

Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :

« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver[101]. »

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art[102].

Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus héroïque dans l’action : « Le bon roi, doux et débonnaire, quand il vit ce, eut grand pitié à son cœur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et faire fosses emmi les champs et dédier là un cimetière par le légat… Le roi Louis aida de ses propres mains à enterrer les morts. À peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit tous les matins, de cinq jours qu’on mit à enterrer les morts, après sa messe, au lieu, et disoit à sa gent : « Allons ensevelir les martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lassés de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n’avons. » Là, étoient présens, en habits de cérémonie, l’archevêque de Tyr et l’évêque de Damiette et leur clergé qui disoient le service des morts. Mais ils estoupoient leur nez pour la puanteur ; mais oncques ne fut vu au bon roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement. »

Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d’Acre[103]. On verse le sang à Cana, qui fut témoin de la guérison du fils du centenier par le Christ ; à Nazareth[104], qui cacha la pacifique enfance du Sauveur ; au Thabor, qui vit la transfiguration et où Pierre dit : « Maître, nous sommes bien sur cette montagne ; dressons-y trois tentes. » Ce fut du mont Thabor[105] que fut expédié l’ordre du jour à toutes les troupes qui occupaient Sour, l’ancienne Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives de la mer Rouge, qui porte les ruines de Kolsun et d’Arsinoé. Bonaparte était charmé de ces noms qu’il se plaisait à réunir.

Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murat renouvelèrent les faits d’armes de Tancrède et de Renaud : ils dispersèrent les populations de la Syrie, s’emparèrent du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard sur le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent possession de Scafet, l’ancienne Béthulie. — Bonaparte remarque que les habitants montrent l’endroit où Judith tua Holopherne.

Les enfants arabes des montagnes de la Judée m’ont appris des traditions plus certaines lorsqu’ils me criaient en français : « En avant, marche ! » « Ces mêmes déserts », ai-je dit dans les Martyrs, « ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d’Alexandre, de César : siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins nombreuses, des guerriers non moins célèbres[106]. »

Après m’être guidé sur les traces encore récentes de Bonaparte en Orient, je suis ramené quand il n’est plus à repasser sur sa course.

Saint-Jean était défendu par Djezzar le Boucher. Bonaparte lui avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799 : « Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n’était pas de vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser les mameloucks… Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d’Acre. Mais quelle raison ai-je d’ôter quelques années de vie à un vieillard que je ne connais pas ? Que font quelques lieues de plus à côté des pays que j’ai conquis ? »

Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses : le vieux tigre se défiait de l’ongle de son jeune confrère. Il était environné de domestiques mutilés de sa propre main. « On raconte que Djezzar est un Bosnien cruel, disait-il de lui-même (récit du général Sébastiani), un homme de rien ; mais en attendant je n’ai besoin de personne et l’on me recherche. Je suis né pauvre ; mon père ne m’a légué que son courage. Je me suis élevé à force de travaux ; mais cela ne me donne pas d’orgueil : car tout finit, et aujourd’hui peut-être, ou demain, Djezzar finira, non pas qu’il soit vieux, comme le disent ses ennemis, mais parce que Dieu l’a ainsi ordonné. Le roi de France, qui était puissant, a péri ; Nabuchodonosor a été tué par un moucheron, etc. »

Au bout de soixante-un jours de tranchée, Napoléon fut obligé de lever le siège de Saint-Jean-d’Acre. Nos soldats, sortant de leurs huttes de terre, couraient après les boulets de l’ennemi que nos canons lui renvoyaient. Nos troupes, ayant à se défendre contre la ville et contre les vaisseaux embossés des Anglais, livrèrent neuf assauts et montèrent cinq fois sur les remparts. Du temps des croisés, il y avait à Saint-Jean-d’Acre, au rapport de Rigord[107], une tour appelée maudite. Cette tour avait peut-être été remplacée par la grosse tour qui avait fait échouer l’attaque de Bonaparte. Nos soldats sautèrent dans les rues, où l’on se battit corps à corps pendant la nuit. Le général Lannes[108] fut blessé à la tête, Colbert à la cuisse : parmi les morts on compta Boyer, Venoux et le général Bon, exécuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Kléber disait de ce siège : « Les Turcs se défendent comme des chrétiens, les Français attaquent comme des Turcs. » Critique d’un soldat qui n’aimait pas Napoléon. Bonaparte s’en alla proclamant qu’il avait rasé le palais de Djezzar et bombardé la ville de manière qu’il n’y restait pas pierre sur pierre, que Djezzar s’était retiré avec ses gens dans un des forts de la côte, qu’il était grièvement blessé, et que les frégates aux ordres de Napoléon s’étaient emparées de trente bâtiments syriens chargés de troupes.

Sir Sidney Smith[109] et Phélippeaux[110], officier d’artillerie émigré, assistaient Djezzar : l’un avait été prisonnier au Temple, l’autre compagnon d’études de Napoléon.

Autrefois périt devant Saint-Jean-d’Acre la fleur de la chevalerie, sous Philippe-Auguste. Mon compatriote, Guillaume le Breton, chante ainsi en vers latins du XIIe siècle : « Dans tout le royaume à peine trouvait-on un lieu dans lequel quelqu’un n’eût quelque sujet de pleurer, tant était grand le désastre qui précipita nos héros dans la tombe, lorsqu’ils furent frappés par la mort dans la ville d’Ascaron (Ascalon, près de Saint-Jean-d’Acre). »

Bonaparte était un grand magicien, mais il n’avait pas le pouvoir de transformer le général Bon, tué à Ptolémaïs[111] en Raoul, sire de Coucy, qui, expirant au pied des remparts de cette ville, écrivait à la dame de Fayel : Mort por loïalement amer son amie.

Napoléon n’aurait pas été bien reçu à rejeter la chanson des canteors, lui qui se nourrissait à Saint-Jean-d’Acre de bien d’autres fables. Dans les derniers jours de sa vie, sous un ciel que nous ne voyons pas, il s’est plu à divulguer ce qu’il méditait en Syrie, si toutefois il n’a pas inventé des projets d’après des faits accomplis et ne s’est pas amusé à bâtir avec un passé réel l’avenir fabuleux qu’il voulait que l’on crût. « Maître de Ptolémaïs », nous racontent les révélations de Sainte-Hélène, « Napoléon fondait en Orient un empire, et la France était laissée à d’autres destinées. Il volait à Damas, à Alep, sur l’Euphrate. Les chrétiens de la Syrie, ceux même de l’Arménie, l’eussent renforcé. Les populations allaient être ébranlées. Les débris des mameloucks, les Arabes du désert de l’Égypte, les Druses du Liban, les Mutualis ou mahométans opprimés de la secte d’Ali, pouvaient se réunir à l’armée maîtresse de la Syrie, et la commotion se communiquait à toute l’Arabie. Les provinces de l’empire ottoman qui parlent arabe appelaient un grand changement et attendaient un homme avec des chances heureuses ; il pouvait se trouver sur l’Euphrate, au milieu de l’été, avec cent mille auxiliaires et une réserve de vingt-cinq mille Français qu’il eût successivement fait venir d’Égypte. Il aurait atteint Constantinople et les Indes et changé la face du monde. »

Avant de se retirer de Saint-Jean-d’Acre, l’armée française avait touché Tyr : désertée des flottes de Salomon et de la phalange du Macédonien, Tyrne gardait plus que la solitude imperturbable d’Isaïe ; solitude dans laquelle les chiens muets refusent d’aboyer.

Le siège de Saint-Jean-d’Acre fut levé le 20 mai 1799. Arrivé à Jaffa le 24, Bonaparte fut obligé de continuer sa retraite. Il y avait environ trente à quarante pestiférés, nombre que Napoléon réduit à sept, qu’on ne pouvait transporter ; ne voulant pas les laisser derrière lui, dans la crainte, disait-il, de les exposer à la cruauté des Turcs, il proposa à Desgenettes[112] de leur administrer une forte dose d’opium. Desgenettes lui fit la réponse si connue : « Mon métier est de guérir les hommes, non de les tuer. » « On ne leur administra point d’opium, dit M. Thiers, et ce fait servit à propager une calomnie indigne et aujourd’hui détruite. »

Est-ce une calomnie ? est-elle détruite ? C’est ce que je ne saurais affirmer aussi péremptoirement que le brillant historien ; son raisonnement équivaut à ceci : Bonaparte n’a point empoisonné les pestiférés par la raison qu’il proposait de les empoisonner.

Desgenettes, d’une pauvre famille de gentilshommes normands, est encore en vénération parmi les Arabes de la Syrie, et Wilson dit que son nom ne devrait être écrit qu’en lettres d’or.

Bourrienne écrit dix pages entières pour soutenir l’empoisonnement contre ceux qui le nient : « Je ne puis pas dire que j’aie vu donner la potion, dit-il, je mentirais ; mais je sais bien positivement que la décision a été prise et a dû être prise après délibération, que l’ordre en a été donné et que les pestiférés sont morts. Quoi ! ce dont s’entretenait, dès le lendemain du départ de Jaffa, tout le quartier général comme d’une chose positive, ce dont nous parlions comme d’un épouvantable malheur, serait devenu une atroce invention pour nuire à la réputation d’un héros[113] ? »

Napoléon n’abandonna jamais une de ses fautes ; comme un père tendre, il préfère celui de ses enfants qui est le plus disgracié. L’armée française fut moins indulgente que les historiens admiratifs ; elle croyait à la mesure de l’empoisonnement, non seulement contre une poignée de malades, mais contre plusieurs centaines d’hommes. Robert Wilson, dans son Histoire de l’expédition des Anglais en Égypte, avance le premier la grande accusation ; il affirme qu’elle était appuyée de l’opinion des officiers français prisonniers des Anglais en Syrie. Bonaparte donna le démenti à Wilson, qui répliqua n’avoir dit que la vérité. Wilson est le même major général qui fut commissaire de la Grande-Bretagne auprès de l’armée russe pendant la retraite de Moscou ; il eut le bonheur de contribuer depuis à l’évasion de M. de Lavallette. Il leva une légion contre la légitimité lors de la guerre d’Espagne en 1823, défendit Bilbao et renvoya à M. de Villèle son beau-frère, M. Desbassyns, contraint de relâcher dans le port. Le récit de Robert Wilson a donc, sous divers points de vue, un grand poids. La plupart des relations sont uniformes sur le fait de l’empoisonnement. M. de Las Cases admet que le bruit de l’empoisonnement était cru dans l’armée. Bonaparte, devenu plus sincère dans sa captivité, a dit à M. Warnen et au docteur O’Meara que, dans le cas où se trouvaient les pestiférés, il aurait cherché pour lui-même dans l’opium l’oubli de ses maux, et qu’il aurait fait administrer le poison à son propre fils. Walter Scott rapporte tout ce qui s’est débité à ce sujet ; mais il rejette la version du grand nombre des malades condamnés, soutenant qu’un empoisonnement ne pourrait s’exécuter avec succès sur une multitude ; il ajoute que sir Sidney rencontra dans l’hôpital de Jaffa les sept Français mentionnés par Bonaparte. Walter Scott est de la plus grande impartialité ; il défend Napoléon comme il aurait défendu Alexandre contre les reproches dont on peut charger sa mémoire.

C’est pour ainsi dire la première fois que je parle de Walter Scott comme historien de Napoléon, et je le citerai encore : c’est donc ici que je dois dire qu’on s’est trompé prodigieusement en accusant l’illustre Écossais de prévention contre un grand homme[114]. La vie de Napoléon (Life of Napoleon) n’occupe pas moins de onze volumes. Elle n’a pas eu le succès qu’on en pouvait espérer, parce que, excepté dans deux ou trois endroits, l’imagination de l’auteur de tant d’ouvrages si brillants lui a failli : il est ébloui par les succès fabuleux qu’il décrit, et comme écrasé par le merveilleux de la gloire. La Vie entière manque aussi des grandes vues que les Anglais ouvrent rarement dans l’histoire, parce qu’il ne conçoivent pas l’histoire comme nous. Du reste, cette vie est exacte, sauf quelques erreurs de chronologie ; toute la partie qui a rapport à la détention de Bonaparte à Sainte-Hélène est excellente : les Anglais étaient mieux placés que nous pour connaître cette partie. En rencontrant une vie si prodigieuse, le romancier a été vaincu par la vérité. La raison domine dans le travail de Walter Scott : il est en garde contre lui-même. La modération de ses jugements est si grande qu’elle dégénère en apologie. Le narrateur pousse la débonnaireté jusqu’à recevoir des excuses sophistiquées par Napoléon et qui ne sont pas admissibles. Il est évident que ceux qui parlent de l’ouvrage de Walter Scott comme d’un livre écrit sous l’influence des préjugés nationaux anglais et dans un intérêt privé ne l’ont jamais lu : on ne lit plus en France. Loin de rien exagérer contre Bonaparte, l’auteur est effrayé par l’opinion : ses concessions sont innombrables ; il capitule partout ; s’il aventure d’abord un jugement ferme, il le reprend ensuite par des considérations subséquentes qu’il croit devoir à l’impartialité ; il n’ose tenir tête à son héros, ni le regarder en face. Malgré cette sorte de pusillanimité devant l’infatuation populaire, Walter Scott a perdu le mérite de ses condescendances pour avoir, dans son avertissement, fait entendre cette simple vérité : « Si le système général de Napoléon, dit-il, a reposé sur la violence et la fraude, ce n’est ni la grandeur de ses talents, ni le succès de ses entreprises qui doit étouffer la voix ou éblouir les yeux de celui qui s’aventure à devenir son historien. « If the general system of Napoleon has rested upon force or fraud, it is neither the greatness of his talents, nor the success of his undertakings, that ought to stifle the voice or dazzle the eyes of him who adventures to be his historian. »

L’humble audace qui essuie, comme Madeleine, la poussière des pieds du Dieu avec sa chevelure passe aujourd’hui pour un sacrilège.

La retraite sous le soleil de la Syrie fut marquée par des malheurs qui rappellent les misères de nos soldats dans la retraite de Moscou au milieu des frimas : « Il y avait encore, dit Miot, dans les cabanes, sur les bords de la mer, quelques malheureux qui attendaient qu’on les transportât. Parmi eux, un soldat était attaqué de la peste, et, dans le délire qui accompagne quelquefois l’agonie, il supposa sans doute, en voyant l’armée marcher au bruit du tambour, qu’il allait être abandonné ; son imagination lui fit entrevoir l’étendue de son malheur s’il tombait entre les mains des Arabes. On peut supposer que ce fut cette crainte qui le mit dans une si grande agitation et qui lui suggéra l’idée de suivre les troupes : il prit son havresac, sur lequel reposait sa tête, et, le plaçant sur ses épaules, il fit l’effort de se lever. Le venin de l’affreuse épidémie qui coulait dans ses veines lui ôtait ses forces, et au bout de trois pas il retomba sur le sable en donnant de la tête. Cette chute augmenta sa frayeur, et, après avoir passé quelques moments à regarder avec des yeux égarés la queue des colonnes en marche, il se leva une seconde fois et ne fut pas plus heureux ; à sa troisième tentative il succomba et, tombant plus près de la mer, il resta à la place que les destins lui avaient choisie pour tombeau. La vue de ce soldat était épouvantable ; le désordre qui régnait dans ses discours insignifiants, sa figure qui peignait la douleur, ses yeux ouverts et fixes, ses habits en lambeaux, offraient tout ce que la mort a de plus hideux. L’œil attaché sur les troupes en marche, il n’avait point eu l’idée, toute simple pour quelqu’un de sang-froid, de tourner la tête d’un autre côté : il aurait aperçu la division Kléber et celle de cavalerie qui quittèrent Tentoura après les autres, et l’espoir de se sauver aurait peut-être conservé ses jours. »

Quand nos soldats, devenus impassibles, voyaient un de leurs infortunés camarades les suivre comme un homme dans l’ivresse, trébuchant, tombant, se relevant et retombant pour toujours, ils disaient : « Il a pris ses quartiers. »

Une page de Bourrienne achèvera le tableau :

« Une soif dévorante, disent les Mémoires, le manque total d’eau, une chaleur excessive, une marche fatigante dans des dunes brûlantes, démoralisèrent les hommes, et firent succéder à tous les sentiments généreux le plus cruel égoïsme, la plus affligeante indifférence. J’ai vu jeter de dessus les brancards des officiers amputés dont le transport était ordonné, et qui avaient même remis de l’argent pour récompense de la fatigue. J’ai vu abandonner dans les orges des amputés, des blessés, des pestiférés, ou soupçonnés seulement de l’être. La marche était éclairée par des torches allumées pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages, les hameaux, les riches moissons dont la terre était couverte. Le pays était tout en feu. Ceux qui avaient l’ordre de présider à ces désastres semblaient, en répandant partout la désolation, vouloir venger leurs revers et trouver un soulagement à leurs souffrances. Nous n’étions entourés que de mourants, de pillards et d’incendiaires. Des mourants jetés sur les bords du chemin disaient d’une voix faible : Je ne suis pas pestiféré, je ne suis que blessé ; et, pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure ou s’en faire une nouvelle. Personne n’y croyait ; on disait : Son affaire est faite ; on passait, on se tâtait, et tout était oublié. Le soleil, dans tout son éclat sous ce beau ciel, était obscurci par la fumée de nos continuels incendies. Nous avions la mer à notre droite ; à notre gauche et derrière nous le désert que nous faisions ; devant nous les privations et les souffrances qui nous attendaient[115]. »


« Il est parti ; il est arrivé ; il a dissipé tous les orages ; son retour les a fait repasser dans le désert. » Ainsi chantait et se louait le triomphateur repoussé, en rentrant au Caire[116] : il emportait le monde dans des hymnes.

Pendant son absence, Desaix avait achevé de soumettre la Haute-Égypte. On rencontre en remontant le Nil des débris à qui le langage de Bossuet laisse toute leur grandeur et l’augmente. « On a, » dit l’auteur de l’Histoire universelle, « découvert dans le Saïde des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les restes semblent n’avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bordées de part et d’autre par des sphinx d’une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d’avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue ! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n’ont-ils pas eu le temps d’en faire le tour, et ne sont pas même assurés d’en avoir vu la moitié ; mais tout ce qu’ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d’obélisques que tant de siècles n’ont pu abattre. Les couleurs mêmes, c’est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice et y conservent leur vivacité : tant l’Égypte savait imprimer le caractère d’immortalité à tous ses ouvrages ! Maintenant que le nom du roi Louis XIV pénètre aux parties du monde les plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts ? Quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la ville royale, puisque si loin d’elle on découvre des choses si merveilleuses ! La puissance romaine, désespérant d’égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d’emprunter les monuments de leurs rois. »

Napoléon se chargea d’exécuter les conseils que Bossuet donnait à Louis XIV. « Thèbes, » dit M. Denon, qui suivait l’expédition de Desaix, « cette cité reléguée que l’imagination n’entrevoit plus qu’à travers l’obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque qu’à son aspect l’armée s’arrêta d’elle-même et battit des mains. Dans le complaisant enthousiasme des soldats, je trouvai des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l’ombre… Parvenus aux cataractes du Nil, nos soldats, toujours combattant contre les beys et éprouvant des fatigues incroyables, s’amusaient à établir dans le village de Syène des boutiques de tailleurs, d’orfèvres, de barbiers, de traiteurs à prix fixe. Sous une allée d’arbres alignés, ils plantèrent une colonne milliaire avec l’inscription : Route de Paris… En redescendant le Nil, l’armée eut souvent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux retranchements des Arabes : ils manquaient d’eau ; ils éteignaient le feu avec les pieds et les mains ; ils l’étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, dit encore M. Denon, on les voyait courir à travers les flammes : c’était l’image des diables dans l’enfer. Je ne les regardais point sans un sentiment d’horreur et d’admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre ; on lui répondait par des hymnes sacrés et des cris de combat. »

Ces Arabes chantaient et dansaient comme les soldats et les moines espagnols dans Saragosse embrasée ; les Russes brûlèrent Moscou : la sorte de sublime démence qui agitait Bonaparte, il la communiquait à ses victimes.


Napoléon rentré au Caire écrivait au général Dugua : « Vous ferez, citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien gouverneur de Jaffa. D’après ce que m’ont dit les habitants de Syrie, c’est un monstre dont il faut délivrer la terre… Vous ferez fusiller les nommés Hassan, Joussef, Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Mahamed, tous mameloucks. » Il renouvelle souvent ces ordres contre des Égyptiens qui ont mal parlé des Français : tel était le cas que Bonaparte faisait des lois ; le droit même de la guerre permettait-il de sacrifier tant de vies sur ce simple ordre d’un chef : vous ferez fusiller ? Au sultan du Darfour il écrit : « Je désire que vous me fassiez passer deux mille esclaves mâles, ayant plus de seize ans. » Il aimait les esclaves.

Une flotte ottomane de cent voiles mouille à Aboukir et débarque une armée : Murat, appuyé du général Lannes, la jette dans la mer ; Bonaparte instruit le Directoire de ses succès : « Le rivage où l’année dernière les courants ont porté les cadavres anglais et français est aujourd’hui couvert de ceux de nos ennemis[117]. » On se fatigue à marcher dans ces monceaux de victoires comme dans les sables étincelants de ces déserts.

Le billet suivant frappe tristement l’esprit : « J’ai été peu satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations pendant le mouvement qui vient d’avoir lieu. Vous avez reçu l’ordre de vous porter au Caire, et vous n’en avez rien fait. Tous les évènements qui peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d’obéir, et le talent à la guerre consiste à lever les difficultés qui peuvent rendre difficile une opération, et non pas à la faire manquer. Je vous dis ceci pour l’avenir. »

Ingrat d’avance, cette rude instruction de Bonaparte est adressée à Desaix qui offrait à la tête des braves, dans la Haute-Égypte, autant d’exemples d’humanité que de courage, marchant au pas de son cheval, causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant des femmes et des enfants, aimé des populations qui l’appelaient le Sultan juste, enfin à ce Desaix tué depuis à Marengo dans la charge par laquelle le premier consul devint le maître de l’Europe. Le caractère de l’homme perce dans le billet de Napoléon : domination et jalousie ; on pressent celui que toute renommée afflige, le prédestinateur auquel est donné la parole qui reste et qui contraint ; mais sans cet esprit de commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre devant lui ?

Prêt à quitter le sol antique où l’homme d’autrefois s’écriait en expirant : « Puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels ! » Bonaparte ne songe qu’à son avenir de la terre : il fait avertir par la mer Rouge les gouverneurs de l’île de France et de l’île de Bourbon : il envoie ses salutations au sultan du Maroc et au bey de Tripoli ; il leur fait part de ses affectueuses sollicitudes pour les caravanes et les pèlerins de la Mecque ; Napoléon cherche en même temps à détourner le grand vizir de l’invasion que la Porte médite, assurant qu’il est prêt à tout vaincre, comme à entrer dans toute négociation.

Une chose ferait peu d’honneur à notre caractère, si notre imagination et notre amour de nouveauté n’étaient plus coupables que notre équité nationale ; les Français s’extasient sur l’expédition d’Égypte, et ils ne remarquent pas qu’elle blessait autant la probité que le droit politique ; en pleine paix avec la plus vieille alliée de la France, nous l’attaquons, nous lui ravissons sa féconde province du Nil, sans déclaration de guerre, comme des Algériens qui, dans une de leurs algarades, se seraient emparés de Marseille et de la Provence. Quand la Porte arme pour sa défense légitime, fiers de notre illustre guet-apens, nous lui demandons ce qu’elle a, et pourquoi elle se fâche ; nous lui déclarons que nous n’avons pris les armes que pour faire la police chez elle, que pour la débarrasser de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir : « Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu’il n’y a pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte ? Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois impolitique et sans objet. » Bonaparte voulait s’en aller : la guerre alors était sans objet et impolitique ! L’ancienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la République : les archives des affaires étrangères conservent plusieurs plans de colonies françaises à établir en Égypte ; Leibnitz lui-même avait conseillé la colonie égyptienne à Louis XIV. Les Anglais n’estiment que la politique positive, celle des intérêts ; la fidélité aux traités et les scrupules moraux leur semblent puérils.

Enfin l’heure était sonnée ; arrêté aux frontières orientales de l’Asie, Bonaparte va saisir d’abord le sceptre de l’Europe, pour chercher ensuite au nord, par un autre chemin, les portes de l’Himalaya et les splendeurs de Cachemire. Sa dernière lettre à Kléber, datée d’Alexandrie, 22 août 1799, est de toute excellence et réunit la raison, l’expérience et l’autorité. La fin de cette lettre s’élève à un pathétique sérieux et pénétrant.


« Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le commandement en chef de l’armée. La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse d’un moment à l’autre me fait précipiter mon voyage de deux ou trois jours.

« J’emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

« Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort jusqu’au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l’Italie, que Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J’ai lieu d’espérer que la première tiendra jusqu’à la fin de novembre. J’ai l’espérance, si la fortune me sourit, d’arriver en Europe avant le commencement d’octobre. »

Suivent des instructions particulières.


« Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de l’Égypte est importante à la France : cet empire turc, qui menace ruine de tous côtés, s’écroule aujourd’hui, et l’évacuation de l’Égypte serait un malheur d’autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle province passer en d’autres mains européennes.

« Les nouvelles des succès et des revers qu’aura la République doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la politique intérieure de Égypte : quelque chose que vous fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d’être trop insolents, afin que les Turcs n’aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« J’avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens ; je prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très important pour l’armée et pour commencer à changer les mœurs du pays.

« La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre à même enfin de déployer les talents que la nature vous a donnés. L’intérêt de ce qui se passera ici est vif, et les résultats en seront immenses pour le commerce, pour la civilisation ; ce sera l’époque d’où dateront les grandes révolutions.

« Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie dans l’opinion de la postérité, j’abandonne avec le plus grand regret l’Égypte. L’intérêt de la patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d’esprit et de cœur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne, et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l’armée, dont je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique établissement dont les fondements viennent d’être jetés.

« L’armée que je vous confie est toute composée de mes enfants ; j’ai eu dans tous les temps, même dans les plus grandes peines, des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments ; vous le devez à l’estime et à l’amitié toute particulière que j’ai pour vous et à l’attachement vrai que je leur porte.

« Bonaparte. »

Jamais le guerrier n’a retrouvé d’accents pareils ; c’est Napoléon qui finit ; l’empereur, qui suivra, sera sans doute plus étonnant encore ; mais combien aussi plus haïssable ! Sa voix n’aura plus le son des jeunes années : le temps, le despotisme, l’ivresse de la prospérité, l’auront altérée.

Bonaparte aurait été bien à plaindre s’il eût été contraint, en vertu de l’ancienne loi égyptienne, à tenir trois jours embrassés les enfants qu’il avait fait mourir. Il avait songé, pour les soldats qu’il laissait exposés à l’ardeur du soleil, à ces distractions que le capitaine Parry[118] employa trente-deux ans après pour ses matelots dans les nuits glacées du pôle. Il envoie le testament de l’Égypte à son brave successeur, qui sera bientôt assassiné[119], et il se dérobe furtivement[120], comme César se sauva à la nage dans le port d’Alexandrie. Cette reine que le poète appelait un fatal prodige, Cléopâtre, ne l’attendait pas ; il allait au rendez-vous secret que lui avait donné le destin, autre puissance infidèle. Après s’être plongé dans l’Orient, source des renommées merveilleuses, il nous revient, sans toutefois être monté à Jérusalem, de même qu’il n’entra jamais dans Rome. Le Juif qui criait : Malheur ! malheur ! rôda autour de la ville sainte, sans pénétrer dans ses habitacles éternels. Un poète, s’échappant d’Alexandrie, monte le dernier sur la frégate aventureuse. Tout imprégné des miracles de la Judée et des souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte franchit les mers, insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abîmes : tout était guéable pour ce géant, événements et flots.

Napoléon prend la route que j’ai suivie : il longe l’Afrique par des vents contraires ; au bout de vingt-un jours, il double le cap Bon ; il gagne les côtes de Sardaigne, est forcé de relâcher à Ajaccio[121], promène ses regards sur les lieux de sa naissance, reçoit quelque argent du cardinal Fesch, et se rembarque ; il découvre une flotte anglaise qui ne le poursuit pas. Le 8 octobre, il rentre dans la rade de Fréjus, non loin de ce golfe Juan où il se devait manifester une terrible et dernière fois. Il aborde à terre, part, arrive à Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre à Paris le 16 octobre. Tout parait disposé contre lui, Barras, Sieyès, Bernadotte, Moreau ; et tous ces opposants le servent comme par miracle. La conspiration s’ourdit ; le gouvernement est transféré à Saint-Cloud. Bonaparte veut haranguer le conseil des Anciens : il se trouble, il balbutie les mots de frères d’armes, de volcan, de victoire, de César ; on le traite de Cromwell, de tyran, d’hypocrite : il veut accuser et on l’accuse : il se dit accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune ; il se retire en s’écriant : « Qui m’aime me suive ! » On demande sa mise en accusation ; Lucien, président du conseil des Cinq-Cents, descend de son fauteuil pour ne pas mettre Napoléon hors la loi. Il tire son épée et jure de percer le sein de son frère si jamais il essaye de porter atteinte à la liberté. On parlait de faire fusiller le soldat déserteur, l’infracteur des lois sanitaires, le porteur de la peste, et on le couronne. Murat fait sauter par les fenêtres les représentants : le 18 brumaire s’accomplit[122] ; le gouvernement consulaire naît, et la liberté meurt.

Alors s’opère dans le monde un changement absolu : l’homme du dernier siècle descend de la scène, l’homme du nouveau siècle y monte ; Washington, au bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte[123], qui recommence les siens. Le 9 novembre, le président des États-Unis ferme l’année 1799 ; le premier consul de la République française ouvre l’année 1800 :

Un grand destin commence, un grand destin s’achève.

(Corneille.)

C’est sur ces événements immenses qu’est écrite la partie de mes Mémoire que vous avez vue, ainsi qu’un texte moderne profanant d’antiques manuscrits. Je comptais mes abattements et mes obscurités à Londres sur les élévations et l’éclat de Napoléon ; le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires ; son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient les tristes indigences de mes compagnons d’infortune, et les joyeuses détresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue, les misères hilareuses de Peltier. Napoléon était de mon âge : partis tous les deux du sein de l’armée, il avait gagné cent batailles que je languissais encore dans l’ombre de ces émigrations qui furent le piédestal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pouvais-je jamais rejoindre ? Et néanmoins quand il dictait des lois aux monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts d’Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures oubliées qui s’écoulaient en Angleterre dans une petite ville inconnue ? Oh ! magie de la jeunesse !


Je quittai l’Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l’Égypte ; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres : il avait saisi des villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes réalités ; je n’avais encore pris que des chimères.

Que s’était-il passé en Europe pendant l’absence de Napoléon ?

La guerre recommencée en Italie, au royaume de Naples et dans les États de Sardaigne ; Rome et Naples momentanément occupées ; Pie VI prisonnier, amené pour mourir en France ; un traité d’alliance est conclu entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.

Deuxième coalition continentale contre la France. Le 8 avril 1799, le congrès de Rastadt est rompu, les plénipotentiaires français sont assassinés. Suwaroff, arrivé en Italie, bat les Français à Cassano. La citadelle de Milan se rend au général russe. Une de nos armées, forcée d’évacuer Naples, se soutient à peine, commandée par le général Macdonald. Masséna défend la Suisse.

Mantoue succombe après un blocus de soixante-douze jours et un siège de vingt. Le 15 octobre 1799, le général Joubert, tué à Novi, laisse le champs libre à Bonaparte ; il était destiné à jouer le rôle de celui-ci : malheur à qui barrait une fortune fatale, témoin Hoche, Moreau et Joubert ! Vingt mille Anglais descendus au Helder y restent inutiles ; leur flotte en partie est bloquée par les glaces ; notre cavalerie charge sur des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille Russes, auxquels les combats et les fatigues ont réduit l’armée de Suwaroff, ayant passé le Saint-Gothard le 24 septembre, se sont engagés dans la vallée de la Reuss. Masséna sauve la France à la bataille de Zurich[124]. Suwaroff, rentré en Allemagne, accuse les Autrichiens et se retire en Pologne. Telle était la position de la France, lorsque Bonaparte reparaît, renverse le Directoire et établit le Consulat.

Avant de m’engager plus loin, je rappellerai une chose dont on doit déjà être convaincu : je ne m’occupe pas d’une vie particulière de Bonaparte ; je trace l’abrégé et le résumé de ses actions ; je peins ses batailles, je ne les décris pas ; on les trouve partout, depuis Pommereul, qui a donné les Campagnes d’Italie[125], jusqu’à nos généraux, critiques et censeurs des combats où ils assistèrent, jusqu’aux tacticiens étrangers, anglais, russes, allemands, italiens, espagnols. Les bulletins publics de Napoléon et ses dépêches secrètes forment le fil très peu sûr de ces narrations. Les travaux du lieutenant général Jomini[126] fournissent la meilleure source d’instruction : l’auteur est d’autant plus croyable, qu’il a fait preuve d’études dans son Traité de la grande tactique et dans son Traité des grandes opérations militaires. Admirateur de Napoléon jusqu’à l’injustice, attaché à l’état-major du maréchal Ney, on a de lui l’histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution ; il a vu de ses propres yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en Pologne et en Russie jusqu’à la prise de Smolensk ; il était présent en Saxe aux combats de 1813 ; de là il passa aux alliés ; il fut condamné à mort par un conseil de guerre de Bonaparte, et nommé au même moment aide de camp de l’empereur Alexandre. Attaqué par le général Sarrazin[127], dans son Histoire de la guerre de Russie et d’Allemagne, Jomini lui répliqua. Jomini a eu à sa disposition les matériaux déposés au ministère de la guerre et aux autres archives de royaume ; il a contemplé à l’envers la marche rétrograde de nos armées, après avoir servi à les guider en avant. Son récit est lucide et entremêlé de quelques réflexions fines et judicieuses. On lui a souvent emprunté des pages entières sans le dire ; mais je n’ai point la vocation de copiste et je n’ambitionne point le renom suspect d’un césar méconnu, auquel il n’a manqué qu’un casque pour soumettre de nouveau la terre. Si j’avais voulu venir au secours de la mémoire des vétérans, en manœuvrant sur des cartes, en courant autour des champs de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant tant et tant de documents, en entassant descriptions sur descriptions toujours les mêmes, j’aurais accumulé volumes sur volumes, je me serais fait une réputation de capacité, au risque d’ensevelir sous mes labeurs moi, mon lecteur et mon héros. N’étant qu’un petit soldat, je m’humilie devant la science des Végèce : je n’ai point pris pour mon public les officiers à demi-solde ; le moindre caporal en sait plus que moi.


Pour s’assurer de la place où il s’était assis, Napoléon avait besoin de se surpasser en miracles.

Le 25 et le 30 avril 1800, les Français franchissent le Rhin, Moreau à leur tête. L’armée autrichienne, battue quatre fois en huit jours, recule d’un côté jusqu’au Voralberg, de l’autre jusqu’à Ulm. Bonaparte passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai ; et le 20, le Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, sont escaladés et emportés ; nous pénétrons en Italie par trois débouchés réputés imprenables, caverne des ours, rochers des aigles. L’armée s’empare de Milan le 2 juin, et la République cisalpine se réorganise ; mais Gênes est obligée de se rendre après un siège mémorable, soutenu par Masséna[128].

L’occupation de Pavie[129] et l’affaire heureuse de Montebello[130] précèdent la victoire de Marengo[131].

Une défaite commence cette victoire : les corps de Lannes et de Victor épuisés cessent de combattre et abandonnent le terrain ; la bataille se renouvelle avec quatre mille hommes d’infanterie que conduit Desaix et qu’appuie la brigade de cavalerie de Kellermann[132] : Desaix est tué. Une charge de Kellermann décide le succès de la journée qu’achèvera de compléter la stupidité du général Mélas.

Desaix, gentilhomme d’Auvergne, sous-lieutenant dans le régiment de Bretagne, aide de camp du général Victor de Broglie, commanda en 1796 une division de l’armée de Moreau, et passa en Orient avec Bonaparte. Son caractère était désintéressé, naïf et facile. Lorsque le traité d’El-Arisch l’eut rendu libre, il fut retenu par lord Keith au lazaret de Livourne. « Quand les lumières étaient éteintes, dit Miot, son compagnon de voyage, notre général nous faisait conter des histoires de voleurs et de revenants ; il partageait nos plaisirs et apaisait nos querelles ; il aimait beaucoup les femmes et n’aurait voulu mériter leur amour que par son amour pour la gloire. » À son débarquement en Europe, il reçut une lettre du premier consul qui l’appelait auprès de lui ; elle l’attendrit, et Desaix disait : « Ce pauvre Bonaparte est couvert de gloire, et il n’est pas heureux. » Lisant dans les journaux la marche de l’armée de réserve, il s’écriait : « Il ne nous laissera rien à faire. » Il lui laissait à lui donner la victoire et à mourir.

Desaix fut inhumé sur le haut des Alpes, à l’hospice du Mont-Saint-Bernard, comme Napoléon sur les mornes de Sainte-Hélène.

Kléber assassiné trouva la mort en Égypte, de même que Desaix la rencontra en Italie. Après le départ du commandant en chef, Kléber avec onze mille hommes défait cent mille Turcs sous les ordres du grand vizir, à Héliopolis[133], exploit auquel Napoléon n’a rien à comparer.

Le 16 juin, convention d’Alexandrie. Les Autrichiens se retirent sur la rive gauche du bas Pô. Le sort de l’Italie est décidé dans cette campagne appelée de trente jours.

Le triomphe d’Hochstedt obtenu par Moreau[134] console l’ombre de Louis XIV[135]. Cependant l’armistice entre l’Allemagne et l’Italie, conclu après la bataille de Marengo, était dénoncé le 20 octobre 1800.

Le 3 décembre amena la victoire de Hohenlinden au milieu d’une tempête de neige ; victoire encore obtenue par Moreau, grand général sur qui dominait un autre grand génie. Le compatriote de Du Guesclin marche sur Vienne. À vingt-cinq lieues de cette capitale, il conclut la suspension d’armes de Steyer[136] avec l’archiduc Charles. Après la bataille de Pozzolo, le passage du Mincio, de l’Adige et de la Brenta, survient, le 9 février 1801, le traité de paix de Lunéville.

Et il n’y avait pas neuf mois que Napoléon était au bord du Nil ! Neuf mois lui avaient suffi pour renverser la révolution populaire en France et pour écraser les monarchies absolues en Europe.

Je ne sais plus si c’est à cette époque qu’il faut placer une anecdote que l’on trouve dans des mémoires familiers, et si cette anecdote mérite la peine d’être rappelée ; mais il ne manque pas d’historiettes sur César ; la vie n’est pas toute en plaine, on monte quelquefois, on descend souvent : Napoléon avait reçu dans son lit, à Milan, une Italienne de seize années, belle comme le jour ; au milieu de la nuit il la renvoya, de même qu’il aurait fait jeter par la fenêtre un bouquet de fleurs.

Une autre fois, une de ces belles printanières s’était glissée dans le palais qu’il habitait ; elle y pénétrait à trois heures du matin, faisait le sabbat et roulait ses jeunes années sur la tête du lion, ce jour-là plus patient.

Ces plaisirs, loin d’être l’amour, n’avaient même pas une vraie puissance sur un homme de la mort : il aurait incendié Persépolis pour son propre compte, non pour les joies d’une courtisane. « François Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n’a plus de femmes ; Alexandre voit les femmes quand il n’a plus d’affaires. »

Les femmes, en général, détestaient Bonaparte comme mères ; elles l’aimaient peu comme femmes, parce qu’elles n’en étaient pas aimées : sans délicatesse, il les insultait[137], ou ne les recherchait que pour un moment[138]. Il a inspiré quelques passions d’imagination après sa chute : en ce temps-ci, et pour un cœur de femme, la poésie de la fortune est moins séduisante que celle du malheur ; il y a des fleurs de ruines.

À l’instar de l’ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Légion d’honneur est créée : par cette institution passe un rayon de la vieille monarchie, et s’introduit un obstacle à la nouvelle égalité[139]. La translation des cendres de Turenne aux Invalides fit estimer Napoléon[140], l’expédition du capitaine Baudin portait sa renommée autour du monde[141]. Tout ce qui pouvait nuire au premier consul échoue : il se débarrasse du complot des prévenus du 18 vendémiaire[142], et échappe le 3 nivôse à la machine infernale[143] ; Pitt se retire[144] ; Paul meurt[145] ; Alexandre lui succède ; on n’apercevait point encore Wellington. Mais l’Inde s’ébranle pour nous enlever notre conquête du Nil ; l’Égypte est attaquée par la mer Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l’aborde par la Méditerranée[146]. Napoléon agite les empires ; toute la terre se mêlait de lui.


Les préliminaires de la paix entre la France et l’Angleterre, arrêtés à Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en traité à Amiens[147]. Le monde napoléonien n’était point encore fixé ; ses limites changeaient avec la crue ou la décroissance des marées de nos victoires.

C’est à peu près alors que le premier consul nommait Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-Domingue, et incorporait l’île d’Elbe à la France[148], mais Toussaint, traîtreusement enlevé, devait mourir dans un château-fort du Jura[149] et Bonaparte se nantissait d’une prison à Porto-Ferrajo[150], afin de subvenir à l’empire du monde quand il n’y aurait plus de place.

Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix ans, et bientôt consul à vie[151]. Il se trouve à l’étroit dans la vaste domination que la paix avec l’Angleterre lui avait laissée : sans s’embarrasser du traité d’Amiens, sans songer aux guerres nouvelles où sa résolution va le plonger, sous prétexte de la non-évacuation de Malte, il réunit les provinces du Piémont aux États français[152], et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l’occupe[153]. L’Angleterre rompt avec nous : cette rupture a lieu du 13 au 20 mai 1803, et le 22 mai paraît le décret sauvage qui enjoint d’arrêter tous les Anglais commerçant ou voyageant en France.

Bonaparte envahit le 3 juin l’électorat de Hanovre : à Rome, je fermais alors les yeux d’une femme ignorée.

Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d’Enghien : je vous l’ai racontée. Le même jour, le Code civil ou le Code Napoléon est décrété pour nous apprendre à respecter les lois[154].

Quarante jours après la mort du duc d’Enghien, un membre du Tribunat, nommé Curée, fait, le 30 avril 1804, la motion d’élever Bonaparte au suprême pouvoir, apparemment parce qu’on avait juré la liberté : jamais maître plus éclatant n’est sorti de la proposition d’un esclave plus obscur[155].

Le Sénat conservateur change en décret la proposition du Tribunat[156]. Bonaparte n’imite ni César ni Cromwell : plus assuré devant la couronne, il l’accepte. Le 18 mai il est proclamé empereur à Saint-Cloud[157], dans les salles dont lui-même chassa le peuple, dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette d’Angleterre empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives qui la conduisirent à l’échafaud, et d’où Charles X est parti pour son dernier exil.

Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau en 1790 avait dit : « Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits d’âge en âge à toutes les crises qui nous ont successivement affligés. Il semble que nos yeux ne puissent être dessillés et que nous ayons résolu d’être, jusqu’à la consommation des siècles, des enfants quelquefois mutins et toujours esclaves. »

Le plébiscite du 1er décembre 1804 est présenté à Napoléon[158]; l’empereur répond : Mes descendants conserveront longtemps ce trône. Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir, on est consolé par leur courte durée.


Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de l’empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d’Israël, en leur manifestant vos volontés par l’organe du prophète Élie ; qui avez également répandu l’onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd’hui empereur en votre nom. » Pie VII n’étant encore qu’évêque d’Imola avait dit en 1797 : « Oui, mes très chers frères, siate buoni christiani, e sarete ottimi democratici. Les vertus morales rendent bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l’esprit de démocratie : Dieu favorisa les travaux de Caton d’Utique et des illustres républicains de Rome. » Quo turbine fertur vita hominum ?

Le 18 mars 1805, l’empereur déclare au Sénat qu’il accepte la couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de la République cisalpine[159] : il était à la fois l’inspirateur secret du vœu et l’objet public du vœu. Peu à peu l’Italie entière se range sous ses lois ; il l’attache à son diadème, comme au XVIe siècle les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur chapeau.

L’Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure : l’Autriche adhère au traité de Pétersbourg[160] conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d’ignobles moqueries[161]. La troisième coalition continentale s’ourdit. Ces coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur ; Napoléon s’éjouissait dans les tempêtes : il profite de celle-ci.

Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion avec des chaloupes, il s’élance. Une armée organisée par Davout se transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805, l’empereur harangue ses cent soixante mille soldats : la rapidité de son mouvement déconcerte l’Autriche. Combat du Lech, combat de Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît devant Ulm ; il fait à Mack le commandement : Armes bas ! Mack obéit avec ses trente mille hommes. Munich se rend ; l’Inn est passé, Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre dans une de ces capitales qu’il visitera tour à tour : Il traverse Vienne ; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite jusqu’au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la Bohème s’insurge ; à droite les Hongrois se lèvent ; l’archiduc Charles accourt d’Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition et ne s’étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz porteur d’un ultimatum.

Arrive le deux décembre 1805, la journée d’Austerlitz. Les alliés attendaient un troisième corps russe qui n’était plus qu’à huit marches de distance. Kutuzof soutenait qu’on devait éviter de risquer une bataille ; Napoléon par ses manœuvres force les Russes d’accepter le combat : ils sont défaits. En moins de deux mois les Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de l’Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse vient féliciter Napoléon à son quartier général : « Voilà, lui dit le vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l’adresse. »

François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux : « Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j’habite depuis deux mois. — Vous savez si bien tirer parti de cette habitation, répondit François, qu’elle doit vous plaire. » De pareils souverains valaient-ils la peine d’être abattus ? Un armistice est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée d’étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille d’Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.

Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon fabrique deux rois, l’électeur de Bavière et l’électeur de Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies ; et, contradictoirement à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schœnbrünn, il déclare que la dynastie de Naples a cessé de régner ; mais c’était pour la remplacer par la sienne : à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne s’accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon : on voit marcher à la fois Dieu et l’homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir le pont d’Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d’y passer.

La guerre commencée dans le Tyrol s’était poursuivie tandis qu’elle continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve un homme debout, on respire : Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme son maître ; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon ; elle lui semblait stupidité ou folie. L’empereur d’Autriche abandonna Hofer. Lorsque je traversai le lac de Garde, qu’immortalisèrent Catulle et Virgile, on me montra l’endroit où fut fusillé le chasseur : c’est ce que j’ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du prince[162].

Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau roi de Bavière[163] : les trônes s’abattaient de toute part dans la famille d’un soldat de la Corse. Le 20 février l’empereur décrète la restauration de l’église de Saint-Denis ; il consacre les caveaux reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n’y sera jamais enseveli : l’homme creuse la tombe ; Dieu en dispose.

Berg et Clèves sont dévolus à Murat[164], les Deux-Siciles à Joseph[165]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de Napoléon et l’Université est érigée[166].

La République batave, contrainte à aimer les princes, envoie le 5 juin 1806 implorer Napoléon, afin qu’il daignât lui accorder son frère Louis pour roi[167].

L’idée de l’association de la Batavie à la France par une union plus ou moins déguisée ne provenait que d’une convoitise sans règle et sans raison : c’était préférer une petite province à fromage aux avantages qui résulteraient de l’alliance d’un grand royaume ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de l’Europe ; c’était confirmer aux Anglais la position de l’Inde, en les obligeant, pour leur sûreté, de garder le cap de Bonne-Espérance et Ceylan dont il s’étaient emparés à notre première invasion de la Hollande. La scène de l’octroiement des Provinces-Unies au prince Louis était préparée : on donna au château des Tuileries une seconde représentation de Louis XIV faisant paraître au château de Versailles son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense entre ; Bonaparte lui dit : « Chouchou, répète-nous la fable que tu as apprise. » L’enfant aussitôt : Les grenouilles qui demandent un roi. Et il continue :

  Les grenouilles, se lassant
  De l’état démocratique,
  Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.

Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l’empereur, selon une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles : s’il était de grande société, il n’était pas toujours de bonne compagnie[168].

Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédération des États du Rhin ; quatorze princes allemands se séparent de l’Empire, s’unissent entre eux et avec la France : Napoléon prend le titre de protecteur de cette confédération[169].

Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant signée[170], François II, par suite de la confédération du Rhin, renonce le 6 août à la dignité d’empereur électif d’Allemagne et devient empereur héréditaire d’Autriche : le Saint-Empire romain croule[171]. Cet immense événement fut à peine remarqué ; après la Révolution française, tout était petit ; après la chute du trône de Clovis, on entendait à peine le bruit de la chute du trône germanique.

Au commencement de notre Révolution, l’Allemagne comptait une multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient à attirer vers elles les différents pouvoirs : l’Autriche créée par le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le pays et s’asseyaient tant bien que mal sur les bases du traité de Westphalie. L’Allemagne rêvait d’unité politique ; mais il manquait à l’Allemagne, pour arriver à la liberté, l’éducation politique, comme pour arriver à la même liberté l’éducation militaire manque à l’Italie. L’Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait à ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pèchent contre les règles de l’art, mais n’en représentent pas moins la majesté de la religion et la puissance des siècles.

La confédération du Rhin est un grand ouvrage inachevé, qui demandait beaucoup de temps, une connaissance spéciale des droits et des intérêts des peuples ; il dégénéra subitement dans l’esprit de celui qui l’avait conçu : d’une combinaison profonde, il ne resta qu’une machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa première visée de génie passée, n’apercevait plus que de l’argent et des soldats ; l’exacteur et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la politique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis d’immenses ébauches.

Remueur de tout, Napoléon imagina vers cette époque le grand Sanhédrin[172] : cette assemblée ne lui adjugea pas Jérusalem ; mais, de conséquence en conséquence, elle a fait tomber les finances du monde aux échoppes des Juifs, et produit par là dans l’économie sociale une fatale subversion.

Le marquis de Lauderdale[173] vint à Paris remplacer M. Fox dans les négociations pendantes entre la France et l’Angleterre, pourparlers diplomatiques qui se réduisirent à ce mot de l’ambassadeur anglais sur M. de Talleyrand : « C’est de la boue[174] dans un bas de suie. »


Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon part de Saint-Cloud[175], arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les magasins de l’ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est tué[176]. À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît dans cette double bataille[177] ; je ne la retrouvai plus à mon retour de Jérusalem.

Le bulletin prussien peint tout dans une ligne : « L’armée du roi a été battue. Le roi et ses frères sont en vie. » Le duc de Brunswick survécut peu à ses blessures[178] : en 1792, sa proclamation avait soulevé la France ; il m’avait salué sur le chemin lorsque, pauvre soldat, j’allai rejoindre les frères de Louis XVI.

Le prince d’Orange[179] et Mœllendorf[180], avec plusieurs officiers généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en vertu de la capitulation de la place.

Mœllendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon de Frédéric, qui en fait l’éloge dans l’Histoire de son temps, de même que Mirabeau dans ses Mémoires secrets. Il assista à nos désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d’Iéna : le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d’Assas, et tomber à Auërstaedt Ferdinand de Prusse[181], coupable seulement de haine généreuse contre le meurtre du duc d’Enghien. Ces spectres des vieilles guerres de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires : les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de l’avenir ; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs nouveaux, elles parurent et s’évanouirent.

Erfurt capitule[182] ; Leipsick est saisi par Davout[183] ; les passages de l’Elbe sont forcés[184] ; Spandau cède ; Bonaparte fait prisonnière à Potsdam l’épée de Frédéric[185]. Le 27 octobre 1806, le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides à Berlin, entend porter les armes d’une façon qui lui révèle des grenadiers étrangers : Napoléon est arrivé. Pendant que le monument de la philosophie s’écroulait au bord de la Sprée, je visitais à Jérusalem le monument impérissable de la religion.

Stettin, Custrin se rendent[186] ; à Lubeck nouvelle victoire ; la capitale de la Wagrie est emportée d’assaut[187] ; Blücher, destiné à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C’est l’histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées dans un voyage en 1672 par Louis XIV.

Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système continental, décret gigantesque qui mit l’Angleterre au ban du monde, et fut au moment de s’accomplir ; ce décret paraissait fou, il n’était qu’immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d’un côté les manufactures de la France, de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie, de l’autre il étendit le commerce anglais sur le reste du globe : en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le blocus fut donc un acte douteux : Richelieu ne l’aurait pas entrepris[188].

Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et la Prusse : en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d’oiseaux de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux de la Saale et de l’Elbe ; le 6 décembre les trouve au delà de la Vistule[189]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à Varsovie, d’où s’étaient retirés les Russes, venus trop tard au secours des Prussiens. L’électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien, accède à la confédération du Rhin, et s’engage à fournir en cas de guerre un contingent de vingt mille hommes[190].

L’hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de France et de Russie ; mais ces empires se sont abordés, et une altération s’observe dans les destinées. Toutefois, l’astre de Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février, il garde le champ de bataille à Eylau : il reste de ce lieu de carnage un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de Napoléon[191]. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick ouvre ses portes au maréchal Lefebvre[192], qui n’avait cessé de dire aux artilleurs pendant le siège : « Je n’y entends rien ; mais fichez-moi un trou et j’y passerai. » L’ancien sergent aux gardes françaises devint duc de Dantzick[193].

Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons ; nous payâmes trop cher cette victoire : nous avions changé d’ennemi ; nous n’obtenions plus de succès sans que la veine française ne fût largement ouverte. Kœnigsberg est emporté[194] ; à Tilsit un armistice est conclu[195].

Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un radeau[196]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu’on apercevait à peine : le sort du monde flottait sur le Niémen, où plus tard il devait s’accomplir. À Tilsit on s’entretint d’un traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte devenait maître de l’Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au royaume d’Italie, passait en Afrique, s’emparait de Tunis et d’Alger, possédait Malte, envahissait l’Égypte, ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes : c’étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon. Un projet d’invasion de l’Inde par terre avait déjà été concerté en 1800 entre Napoléon et l’empereur Paul Ier.

La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour la reine de Prusse[197], ne voulut rien accorder à ses intercessions. Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du Niémen, et on lui fit l’honneur de la prier deux fois aux festins des empereurs[198]. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric, fut rendue à la Prusse : on respectait le droit de l’ancienne injustice ; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe ; Dantzick fut rétabli dans son indépendance ; on compta pour rien les hommes tués dans ses rues et dans ses fossés : ridicules et inutiles meurtres de la guerre ! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie.


Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait lui-même ; presque simultanément il attaque la Russie, l’Espagne et Rome : trois entreprises qui l’ont perdu. Vous avez vu dans le Congrès de Vérone[199], dont la publication a devancé celle de ces Mémoires, l’histoire de l’envahissement de l’Espagne. Le traité de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807[200]. Junot arrivé en Portugal avait déclaré, d’après le décret de Bonaparte, que la maison de Bragance avait cessé de régner ; protocole adopté : vous savez qu’elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui se passait sur la terre, que Jean VI[201] ne connut ce décret que par un numéro du Moniteur apporté par hasard, et déjà l’armée française était à trois marches de la capitale de la Lusitanie[202]. Il ne restait à la cour qu’à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de Gama et entendirent les chants de Camoëns.

En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché la Russie, le rideau se leva au midi ; on vit d’autres régions et d’autres scènes, le soleil de l’Andalousie, les palmiers du Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans l’arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.

Par l’envahissement de l’Espagne, l’esprit de la guerre changea ; Napoléon se trouva en contact avec l’Angleterre, son génie funeste, et il lui apprit la guerre : l’Angleterre détruisit la flotte de Napoléon à Aboukir, l’arrêta à Saint-Jean-d’Acre, lui enleva ses derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d’évacuer l’Ibérie, s’empara du midi de la France jusqu’à la Garonne, et l’attendit à Waterloo : elle garde aujourd’hui sa tombe à Sainte-Hélène de même qu’elle occupa son berceau en Corse.

Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napoléon, au nom de Charles IV, tous les droits de ce monarque : le rapt des Espagnes ne fait plus de Bonaparte qu’un prince d’Italie, à la façon de Machiavel, sauf l’énormité du vol. L’occupation de la Péninsule diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement l’ami et l’allié, mais dont il porte au cœur la haine cachée. Dans sa proclamation, Napoléon avait dit aux Espagnols : « Votre nation périssait : j’ai vu vos maux, je vais y porter remède ; je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : Il fut le régénérateur de notre patrie[203]. » Oui, il a été le régénérateur de l’Espagne, mais il prononçait des paroles qu’il comprenait mal. Un catéchisme d’alors, composé par des Espagnols, explique le sens véritable de la prophétie :

« Dis-moi, mon enfant, qui es-tu ? — Espagnol par la grâce de Dieu. — Quel est l’ennemi de notre félicité ? — L’empereur des Français. — Qui est-ce ? — Un méchant. — Combien a-t-il de natures ? — Deux, la nature humaine et la nature diabolique. — De qui dérive Napoléon ? — Du péché. — Quel supplice mérite l’Espagnol qui manque à ses devoirs ? — La mort et l’infamie des traîtres. — Que sont les Français ? — D’anciens chrétiens devenus hérétiques[204]. »

Bonaparte tombé a condamné en termes non équivoques son entreprise d’Espagne : « J’embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire. L’immoralité dut se montrer par trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j’ai succombé ; car l’attentat ne se présente plus que dans sa honteuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. La postérité l’eût préconisé pourtant si j’avais réussi, et avec raison peut-être, à cause de ses grands et heureux résultats. Cette combinaison m’a perdu. Elle a perdu ma moralité en Europe, ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France. »

Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, est par trop cynique ; mais ne nous y trompons pas : en s’accusant, le but de Bonaparte est de chasser dans le désert, chargé de malédictions, un attentat-émissaire, afin d’appeler sans réserve l’admiration sur toutes ses autres actions.

L’affaire de Baylen perdue[205], les cabinets de l’Europe, étonnés du succès des Espagnols, rougissent de leur pusillanimité. Wellington[206] se lève pour la première fois sur l’horizon, au point où le soleil se couche ; une armée anglaise débarque le 31 juillet 1808 près de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises évacuent la Lusitanie[207]. Soult avait en portefeuille des proclamations où il s’intitulait Nicolas Ier, roi de Portugal[208]. Napoléon rappela de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim, son beau-frère, il lui plut d’opérer une transmutation : il prit la couronne de Naples sur la tête du premier et la posa sur la tête du second ; il enfonça d’un coup de main ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et ils s’en allèrent, chacun de son côté, comme deux conscrits qui ont changé de shako[209].

Le 22 septembre, à Erfurt[210], Bonaparte donna une des dernières représentations de sa gloire ; il croyait s’être joué d’Alexandre et l’avoir enivré d’éloges. Un général écrivait : « Nous venons de faire avaler un verre d’opium au czar, et, pendant qu’il dormira, nous irons nous occuper d’ailleurs. »

Un hangar avait été transformé en salle de spectacle ; deux fauteuils à bras étaient placés devant l’orchestre pour les deux potentats ; à gauche et à droite, des chaises garnies pour les monarques ; derrière étaient des banquettes pour les princes : Talma, roi de la scène, joua devant un parterre de rois. À ce vers :

L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux,


Alexandre serra la main de son grand ami, s’inclina et dit : « Je ne l’ai jamais mieux senti. »

Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un niais ; il en faisait des risées ; il l’admira quand il le supposa fourbe : « C’est un Grec du Bas-Empire, disait-il, il faut s’en défier. » À Erfurt, Napoléon affectait la fausseté effrontée d’un soldat vainqueur ; Alexandre dissimulait comme un prince vaincu : la ruse luttait contre le mensonge, la politique de l’Occident et la politique de l’Orient gardaient leurs caractères.

Londres éluda les ouvertures de paix qui lui furent faites, et le cabinet de Vienne se déterminait sournoisement à la guerre. Livré de nouveau à son imagination, Bonaparte, le 26 octobre, fit au Corps législatif cette déclaration : « L’empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt ; nous sommes d’accord et invariablement unis pour la paix comme pour la guerre. » il ajouta : Lorsque je paraîtrai au delà des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l’Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort » : et le Léopard a paru en deçà des Pyrénées[211].

Napoléon, qui croit toujours ce qu’il désire, pense qu’il reviendra sur la Russie, après avoir achevé de soumettre l’Espagne en quatre mois, comme il arriva depuis à la légitimité ; conséquemment il retire quatre-vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et de la Prusse ; il marche lui-même en Espagne[212] ; il dit à la députation de la ville de Madrid : « Il n’est aucun obstacle capable de retarder longtemps l’exécution de mes volontés. Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe ; aucune puissance ne peut exister sur le continent influencée par l’Angleterre.[213] »

Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et la prise de Saragosse, dès le 21 février 1809, annonça la délivrance de l’univers.

Toute la vaillance des Français leur fut inutile : les forêts s’armèrent, les buissons devinrent ennemis. Les représailles n’arrêtèrent rien, parce que dans ce pays les représailles sont naturelles. L’affaire de Baylen, la défense de Girone et de Ciudad-Rodrigo, signalèrent la résurrection d’un peuple. La Romana, du fond de la Baltique, ramène ses régiments en Espagne, comme autrefois les Francs, échappés de la mer Noire, débarquèrent triomphants aux bouches du Rhin[214]. Vainqueurs des meilleurs soldats de l’Europe, nous versions le sang des moines avec cette rage impie que la France tenait des bouffonneries de Voltaire et de la démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ces milices du cloître qui mirent un terme aux succès de nos vieux soldats : ils ne s’attendaient guère à rencontrer ces enfroqués, à cheval, comme des dragons de feu, sur les poutres embrasées des édifices de Saragosse, chargeant leurs escopettes parmi les flammes au son des mandolines, au chant des boleros et au requiem de la messe des morts : les ruines de Sagonte applaudirent.

Mais néanmoins le secret des palais des Maures, changés en basiliques chrétiennes, fut pénétré ; les églises dépouillées perdirent les chefs-d’œuvre de Velasquez et de Murillo ; une partie des os de Rodrigue à Burgos fut enlevée ; on avait tant de gloire qu’on ne craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on n’avait pas craint d’irriter l’ombre de Condé.

Lorsque, sortant des débris de Carthage, je traversai l’Hespérie avant l’invasion des Français, j’aperçus les Espagnes encore protégées de leurs antiques mœurs. L’Escurial me montra dans un seul site et dans un seul monument la sévérité de la Castille : caserne de cénobites, bâtie par Philippe II dans la forme d’un gril de martyre, en mémoire de l’un de nos désastres, l’Escurial s’élevait sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes royales remplies ou à remplir, une bibliothèque à laquelle les araignées avaient apposé leur sceau, et des chefs-d’œuvre de Raphaël moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fenêtres, aux trois quarts brisées, s’ouvraient sur les espaces muets du ciel et de la terre : la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois le siècle et le dégoût du siècle.

Auprès du redoutable édifice à face d’Inquisition chassée au désert, étaient un parc strié de genêts et un village dont les foyers enfumés révélaient l’ancien passage de l’homme. Le Versailles des steppes n’avait d’habitants que pendant le séjour intermittent des rois. J’ai vu le mauvis, alouette de bruyère, perché sur la toiture à jour. Rien n’était plus imposant que ces architectures saintes et sombres, à croyance invincible, à mine haute, à taciturne expérience ; une insurmontable force attachait mes yeux aux dosserets secrets, ermites de pierre qui portaient la religion sur leur tête.

Adieu, monastères, à qui j’ai jeté un regard aux vallées de la Sierra-Nevada et aux grèves des mers de Murcie ! Là, au glas d’une cloche qui ne tintera bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi des laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des morts sans mânes ; là, dans des réfectoires vides, dans des préaux abandonnés où Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche, Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son cilice ; à l’autel d’une foi qui s’éteint, on s’accoutumait à mépriser le temps et la vie : si l’on rêvait encore de passions, votre solitude leur prêtait quelque chose qui allait bien à la vanité des songes.

À travers ces constructions funèbres on voyait passer l’ombre d’un homme noir : c’était l’ombre de Philippe II, leur inventeur.


Bonaparte était entré dans l’orbite de ce que les astrologues appelaient la planète traversière : la même politique qui le jetait dans l’Espagne vassale agitait l’Italie soumise. Que lui revenait-il des chicanes faites au clergé ? Le souverain pontife, les évêques, les prêtres, le catéchisme même[215], ne surabondaient-ils pas en éloges de son pouvoir ? ne prêchaient-ils pas assez l’obéissance ? Les faibles États-Romains, diminués d’une moitié, lui faisaient-ils obstacle ? n’en disposait-il pas à sa volonté ? Rome même n’avait-elle pas été dépouillée de ses chefs-d’œuvre et de ses trésors ? il ne lui restait que ses ruines.

Était-ce la puissance morale et religieuse du saint-siège dont Napoléon avait peur ? Mais, en persécutant la papauté, n’augmentait-il pas cette puissance ? Le successeur de saint Pierre, soumis comme il l’était, ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de concert avec le maître qu’en se trouvant forcé de se défendre contre l’oppresseur ? Qui poussait donc Bonaparte ? la partie mauvaise de son génie, son impossibilité de rester en repos : joueur éternel, quand il ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait une fantaisie.

Il est probable qu’au fond de ces tracasseries il y avait quelque cupidité de domination, quelques souvenirs historiques entrés de travers dans ses idées et inapplicables au siècle. Toute autorité (même celle du temps et de la foi) qui n’était pas attachée à sa personne semblait à l’empereur une usurpation. La Russie et l’Angleterre accroissaient sa soif de prépondérance, l’une par son autocratie, l’autre par sa suprématie spirituelle. Il se rappelait les temps du séjour des papes à Avignon, quand la France renfermait dans ses limites la source de la domination religieuse : un pape payé sur sa liste civile l’aurait charmé. Il ne voyait pas qu’en persécutant Pie VII, en se rendant coupable d’une ingratitude sans fruit, il perdait auprès des populations catholiques l’avantage de passer pour le restaurateur de la religion : il gagnait à sa convoitise le dernier vêtement du prêtre caduc qui l’avait couronné, et l’honneur de devenir le geôlier d’un vieillard mourant. Mais enfin il fallait à Napoléon un département du Tibre ; on dirait qu’il ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville éternelle : Rome est toujours la grande dépouille de l’univers.

Pie VII avait sacré Napoléon. Prêt à retourner à Rome, on fit entendre au pape qu’on le pourrait retenir à Paris : « Tout est prévu, répondit le pontife ; avant de quitter l’Italie, j’ai signé une abdication régulière ; elle est entre les mains du cardinal Pignatelli à Palerme, hors de la portée du pouvoir des Français. Au lieu d’un pape, il ne restera entre vos mains qu’un moine appelé Barnabé Chiaramonti. »

Le premier prétexte de la querelle du chercheur de querelles fut la permission accordée par le pape aux Anglais (avec lesquels lui souverain pontife était en paix) de venir à Rome comme les autres étrangers. Ensuite Jérôme Bonaparte ayant épousé aux États-Unis mademoiselle Patterson, Napoléon désapprouva cette alliance : madame Jérôme Bonaparte, prête d’accoucher, ne put débarquer en France et fut obligée d’aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser le mariage à Rome ; Pie VII s’y refuse, ne trouvant à l’engagement aucune cause de nullité, bien qu’il fût contracté entre un catholique et une protestante[216]. Qui défendait les droits de la justice, de la liberté et de la religion, du pape ou de l’empereur ? Celui-ci s’écriait : « Je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que moi ; il règne sur les esprits, et je ne règne que sur la matière : les prêtres gardent l’âme et me jettent le cadavre[217]. » Ôtez la mauvaise foi de Napoléon dans cette correspondance entre ces deux hommes, l’un debout sur des ruines nouvelles, l’autre assis sur de vieilles ruines, il reste un fonds extraordinaire de grandeur.

Une lettre datée de Benavente en Espagne, du théâtre de la destruction, vient mêler le comique au tragique ; on croit assister à une scène de Shakspeare : le maître du monde prescrit à son ministre des affaires étrangères d’écrire à Rome pour déclarer au pape que lui, Napoléon, n’acceptera pas les cierges de la Chandeleur, que le roi d’Espagne, Joseph, n’en veut pas non plus ; les rois de Naples et de Hollande, Joachim et Louis, doivent également refuser lesdits cierges.

Le consul de France eut ordre de dire à Pie VII « que ce n’était ni la pourpre ni la puissance qui donnent de la valeur à ces choses (la pourpre et la puissance d’un vieillard prisonnier !), qu’il peut y avoir en enfer des papes et des curés, et qu’un cierge bénit par un curé peut être une chose aussi sainte que celui d’un pape.[218] » Misérables outrages d’une philosophie de club.

Puis Bonaparte, ayant fait une enjambée de Madrid à Vienne, reprenant son rôle d’exterminateur, par un décret daté du 17 mai 1809, réunit les États de l’Église à l’empire français, déclare Rome ville impériale libre, et nomme une consulte pour en prendre possession[219].

Le pape dépossédé résidait encore au Quirinal ; il commandait encore à quelques autorités dévouées, à quelques Suisses de sa garde ; c’était trop : il fallait un prétexte à une dernière violence ; on le trouva dans un incident ridicule, qui pourtant offrait une preuve naïve d’affection : des pécheurs du Tibre avaient pris un esturgeon ; ils le veulent porter à leur nouveau saint Pierre aux Liens ; aussitôt les agents français crient à l’émeute ! et ce qui restait du gouvernement papal est dispersé. Le bruit du canon du château Saint-Ange annonce la chute de la souveraineté temporelle du pontife[220]. Le drapeau pontifical abaissé fait place à ce drapeau tricolore qui dans toutes les parties du monde annonçait la gloire et les ruines. Rome avait vu passer et s’évanouir bien d’autres orages : ils n’ont fait qu’enlever la poussière dont sa vieille tête est couverte.


Le cardinal Pacca[221], un des successeurs de Consalvi qui s’était retiré, courut auprès du saint-père. Tous les deux s’écrient : Consummatum est ! Le neveu du cardinal, Tibère Pacca, apporte un exemplaire imprimé du décret de Napoléon ; le cardinal prend le décret, s’approche d’une fenêtre dont les volets fermés ne laissaient entrer qu’une lumière insuffisante, et veut lire le papier ; il n’y parvient qu’avec peine, en voyant à quelques pas de lui son infortuné souverain et entendant les coups de canon du triomphe impérial. Deux vieillards dans la nuit d’un palais romain luttaient seuls contre une puissance qui écrasait le monde ; ils tiraient leur vigueur de leur âge : prêt à mourir on est invincible.

Le pape signa d’abord une protestation solennelle ; mais, avant de signer la bulle d’excommunication depuis longtemps préparée, il interrogea le cardinal Pacca : « Que feriez-vous ? lui dit-il. — Levez les yeux au ciel, répondit le serviteur, ensuite donnez vos ordres : ce qui sortira de votre bouche sera ce que veut le ciel. » Le pape leva les yeux, signa et s’écria : « Donnez cours à la bulle. »

Megacci posa les premières affiches de la bulle aux portes des trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jean-de-Latran[222]. Le placard fut arraché ; le général Miollis[223] l’expédia à l’empereur.

Si quelque chose pouvait rendre à l’excommunication un peu de son ancienne force, c’était la vertu de Pie VII : chez les anciens, la foudre qui éclatait dans un ciel serein passait pour la plus menaçante. Mais la bulle conservait encore un caractère de faiblesse : Napoléon, compris parmi les spoliateurs de l’Église, n’était pas expressément nommé. Le temps était aux frayeurs ; les timides se réfugièrent en sûreté de conscience dans cette absence d’excommunication nominale. Il fallait combattre à coups de tonnerre ; il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu’on n’avait pas pris le parti de se défendre ; il fallait faire cesser le culte, fermer les portes des temples, mettre les églises en interdit, ordonner aux prêtres de ne plus administrer les sacrements. Que le siècle fût propre ou non à cette haute aventure, utile était de la tenter : Grégoire VII n’y eût pas manqué. Si d’une part il n’y avait pas assez de foi pour soutenir une excommunication, de l’autre il n’y en avait plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se fît chef d’une Église séparée. L’empereur, par l’excommunication complète, se fût trouvé dans des difficultés inextricables : la violence peut fermer les églises, mais elle ne les peut ouvrir ; on ne saurait ni forcer le peuple à prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint sacrifice. Jamais on n’a joué contre Napoléon toute la partie qu’on pouvait jouer.

Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en échec l’empire. Murat dépêcha sept cents Napolitains à Miollis, l’inaugurateur de la fête de Virgile à Mantoue. Radet[224], général de gendarmerie qui se trouvait à Rome, fut chargé d’enlever le pape et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent prises, les ordres donnés dans le plus grand secret et tout juste comme dans la nuit de la Saint-Barthélémy : lorsqu’une heure après minuit frapperait à l’horloge du Quirinal, les troupes rassemblées en silence devaient monter intrépidement à l’escalade de la geôle de deux prêtres décrépits.

À l’heure attendue[225], le général Radet pénétra dans la cour du Quirinal par la grande entrée ; le colonel Siry, qui s’était glissé dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le général monte aux appartements : arrivé dans la salle des sanctifications, il y trouve la garde suisse, forte de quarante hommes ; elle ne fit aucune résistance, ayant reçu l’ordre de s’abstenir : le pape ne voulait avoir devant lui que Dieu.

Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à la Porta Pia avaient été brisées à coups de hache. Le pape, levé à la hâte, se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques prélats et des employés de la secrétairerie. Il était assis devant une table entre les deux cardinaux. Radet entre ; on reste de part et d’autre en silence. Radet pâle et déconcerté prit enfin la parole : il déclare à Pie VII qu’il doit renoncer à la souveraineté temporelle de Rome, et que si Sa Sainteté refuse d’obéir, il a ordre de la conduire au général Miollis.

Le pape répondit que si les serments de fidélité obligeaient Radet d’obéir aux injonctions de Bonaparte, à plus forte raison lui, Pie VII, devait tenir les serments qu’il avait faits en recevant la tiare ; il ne pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l’Église qui ne lui appartenait pas, et dont il n’était que l’administrateur.

Le pape ayant demandé s’il devait partir seul : « Votre Sainteté, répondit le général, peut emmener avec elle son ministre. » Pacca courut se revêtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.

Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l’office à Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l’autel, blessé à la tête, dépouillé de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du préfet Cencius. Le peuple prit les armes ; Cencius effrayé tomba aux pieds de son captif ; Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à Sainte-Marie-Majeure, et acheva l’office.

Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent la nuit dans Agnani, forcèrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le manteau pontifical sur les épaules, la tête ceinte de la tiare, les mains armées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage : Boniface en mourut de rage et de douleur.

Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même audace humaine, ni le même orgueil du monde ; les exemples étaient plus près de lui ; ses épreuves ressemblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même nom, successeurs l’un de l’autre, ont été victimes de nos révolutions : tous deux furent traînés en France par la voie douloureuse ! l’un, âgé de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer à Valence ; l’autre, septuagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII semblait être le fantôme de Pie VI, repassant sur le même chemin.

Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste maître déjà entre les mains des sbires et des gendarmes qui le forçaient de descendre les escaliers sur les débris des portes jetées à terre. Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798[226], trois heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d’œuvre qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines de la place Saint-Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia ; il fit le tour des murailles jusqu’à la porte du Peuple. Cette Porte Pia, où tant de fois je me suis promené seul, fut celle par laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, où Pie VII avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse que la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio que les refuges de Claude Lorrain et du Poussin ; merveilleux souvenirs de la beauté des femmes et de la lumière de Rome ; souvenirs du génie des arts que protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et consoler un prince captif et dépouillé.

Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa poche un papetto de vingt-deux sous comme un soldat à cinq sous par étape : il a recouvré le Vatican. Bonaparte, au moment des exploits du général Radet, avait les mains pleines de royaumes : que lui en est-il resté ? Radet a imprimé le récit de ses exploits ; il en a fait faire un tableau qu’il a laissé à sa famille : tant les notions de la justice et de l’honneur sont brouillées dans les esprits.

Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontré les Napolitains ses oppresseurs ; il les bénit ainsi que la ville : cette bénédiction apostolique se mêlant à tout, dans le malheur comme dans la prospérité, donne un caractère particulier aux événements de la vie de ces rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres rois.

Des chevaux de poste attendaient en dehors de la porte du Peuple. Les persiennes de la voiture où monta Pie VII étaient clouées du côté où il s’assit ; le pape entré, les portières furent fermées à double tour, et Radet mit les clefs dans sa poche ; le chef des gendarmes devait accompagner le pape jusqu’à la Chartreuse de Florence.

À Monterossi il y avait sur le seuil des portes des femmes qui pleuraient : le général pria Sa Sainteté de baisser les rideaux de la voiture pour se cacher. La chaleur était accablante. Vers le soir Pie VII demanda à boire ; le maréchal des logis Cardigny remplit une bouteille d’une eau sauvage qui coulait sur le chemin ; Pie VII but avec grand plaisir. Sur la montagne de Radicofani le pape descendit à une pauvre auberge ; ses habits étaient trempés de sueur, et il n’avait pas de quoi se changer ; Pacca aida la servante à faire le lit de Sa Sainteté. Le lendemain le pape rencontra des paysans ; il leur dit : « Courage et prières ! » On traversa Sienne ; on entra dans Florence, une des roues de la voiture se brisa ; le peuple ému s’écriait : « Santo padre ! santo padre ! » Le pape fut tiré hors de la voiture renversée par une portière. Les uns se prosternaient, les autres touchaient les vêtements de Sa Sainteté, comme le peuple de Jérusalem la robe du Christ.

Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse ; il hérita dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait occupée Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans la voiture et qu’il poussait des gémissements de souffrance. La Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa ; par une succession de forêts de pins on arrivait aux Camaldules, et de là, de rocher en rocher, à ce sommet de l’Apennin qui voit les deux mers. Un ordre subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie ; il n’eut que le temps de demander un bréviaire au prieur ; Pacca fut séparé du souverain pontife.

De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de toutes parts ; on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l’eau, on lui présentait des fruits ; des gens de la campagne prétendaient le délivrer et lui disaient : « Vuole ? dica. » Un pieux larron lui déroba une épingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du ciel.

À trois mille de Gènes une litière conduisit le pape au bord de la mer ; une felouque le transporta de l’autre côté de la ville à Saint-Pierre d’Arena. Par la route d’Alexandrie et de Mondovi, Pie VII gagna le premier village français ; il y fut accueilli avec des effusions de tendresse religieuse ; il disait : « Dieu pourrait-il nous ordonner de paraître insensible à ces marques d’affection ? »

Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à Grenoble : de même que ces garnisons d’Européens oubliées sur quelques montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape descend ; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs volent au-devant du nouvel opprimé ; ils tombent à genoux ; Pie VII jette presque tout son corps hors de la portière ; il étend ses mains amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la liberté de l’Italie avec l’épée, comme il avait défendu la liberté de l’Espagne avec la foi ; les deux glaives se croisent sur des têtes héroïques.

De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré[227] ; là, il s’était écrié quand on le montra au peuple : « Ecce homo ! » Là, Pie VI se sépara de Pie VII ; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra ; il fit cesser la double apparition, car jusqu’alors on avait vu comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l’ombre accompagne le corps. Pie VII portait l’anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu’il expira : signe qu’il avait accepté les misères et les destinées de son devancier.

À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements de saint Basilisque ; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui dit : « Courage, mon frère Jean ! demain nous serons ensemble. » Jean répliqua : « Dieu soit loué de tout ! » Il s’étendit à terre et mourut.

À Valence, Bonaparte commença la carrière d’où il s’élança sur Rome. On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie VI ; on le poussa précipitamment à Avignon : c’était le faire rentrer dans la petite Rome ; il y put voir la glacière dans les souterrains du palais d’une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de l’ancien poète couronné[228], qui rappelait les successeurs de Saint Pierre au Capitole.

Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes ; au pont du Var, il le voulut traverser à pied ; il rencontra la population divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond silence. La reine d’Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi, attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois ; à son grand étonnement, il tomba au milieu d’une illumination solitaire ; un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la Corniche était pareillement illuminée ; les vaisseaux aperçurent de loin ces phares que le respect, l’attendrissement et la piété allumaient pour le naufrage d’un moine captif. Napoléon revint-il ainsi de Moscou ? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des bénédictions des peuples qu’il était précédé ?

Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée[229], le mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux mandés à Paris furent exilés[230], et la consulte romaine formée par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à l’empire[231].

Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal auteur, et qui permettait d’envoyer des bulles de confirmation à différents évêques nommés[232]. L’empereur n’avait pas compté sur tant de complaisance ; il rejeta le bref parce qu’il lui eût fallu mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre ; quelques-uns furent enfermés à Vincennes.

Le préfet de Nice écrivit à Pie VII que « défense lui était faite de communiquer avec aucune église de l’empire, sous peine de désobéissance ; que lui, Pie VII, a cessé d’être l’organe de l’Église parce qu’il prêche la rébellion et que son âme est toute de fiel ; que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est assez puissante pour déposer un pape. »

Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dicté la minute d’une pareille lettre ?

Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de juin 1812, le pape fut mandé en France. On lui enjoignit de changer d’habits : dirigé sur Turin, il arriva à l’hospice du Mont-Cenis au milieu de la nuit. Là, près d’expirer, il reçut l’extrême-onction. On ne lui permit de s’arrêter que le temps nécessaire à l’administration du dernier sacrement ; on ne souffrit pas qu’il séjournât près du ciel. Il ne se plaignit point ; il renouvelait l’exemple de la mansuétude de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu’elle allait être décollée, voyant tomber l’agrafe de la chlamyde du bourreau, elle dit à cet homme : « Voilà une agrafe d’or qui vient de tomber de ton épaule ; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n’as gagné qu’avec beaucoup de travail. »

Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas à Pie VII de descendre de voiture. S’il prenait quelque nourriture, c’était dans cette voiture même, que l’on enfermait dans les remises de la poste. Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau ; Bonaparte trois jours après franchissait le Niémen pour commencer son expiation. Le concierge refusa de recevoir le captif, parce qu’aucun ordre ne lui était encore parvenu. L’ordre envoyé de Paris, le pape entra dans le château ; il y fit entrer avec lui la justice céleste : sur la même table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son abdication.

Si l’inique invasion de l’Espagne souleva contre Bonaparte le monde politique, l’ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde moral : sans la moindre utilité, il s’aliéna comme à plaisir les peuples et les autels, l’homme et Dieu. Entre les deux précipices qu’il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l’Europe, comme sur ce pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.

Pie VII n’est point étranger à ces Mémoires : c’est le premier souverain auprès duquel j’aie rempli une mission dans ma carrière politique, commencée et subitement interrompue sous le Consulat. Je le vois encore me recevant au Vatican, le Génie du christianisme ouvert sur sa table, dans le même cabinet où j’ai été admis aux pieds de Léon XII et de Pie VIII. J’aime à rappeler ce qu’il a souffert : les douleurs qu’il a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par mon souvenir une dette de reconnaissance.


Le 9 avril 1809, entre l’Angleterre, l’Autriche et l’Espagne, se déclara la cinquième coalition, sourdement appuyée par le mécontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant de l’infraction de traités, passent tout à coup l’Inn à Braunau : on leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire les Napoléon ; cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l’Espagne, Bonaparte accourt en Bavière ; il se met à la tête des Bavarois sans attendre les Français ; tout soldat lui était bon. Il défait à Abensberg l’archiduc Louis[233], à Eckmühl l’archiduc Charles[234] ; il scie en deux l’armée autrichienne, il effectue le passage de la Salza[235].

Il entre à Vienne[236]. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire d’Essling. La relation de l’archiduc Charles porte que, le premier jour, deux cent quatre-vingt-huit pièces autrichiennes tirèrent cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de quatre cents pièces jouèrent de part et d’autre. Le maréchal Lannes y fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l’oublia ; l’attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe.

La bataille de Wagram (6 juillet 1809) résume les différents combats livrés en Allemagne : Bonaparte y déploie tout son génie. Le colonel César de Laville, chargé de l’aller prévenir d’un désastre qu’éprouve l’aile gauche, le trouve à l’aile droite dirigeant l’attaque du maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à la gauche et répare l’échec essuyé par Masséna. Ce fut alors, au moment où l’on croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les manœuvres de l’ennemi, il s’écria : « La bataille est gagnée ! » Il oppose sa volonté à la victoire hésitante ; il la ramène au feu comme César ramenait par la barbe au combat ses vétérans étonnés. Neuf cents bouches de bronze rugissent ; la plaine et les moissons sont en flammes ; de grands villages disparaissant ; l’action dure douze heures. Dans une seule charge, Lauriston[237] marche au trot à l’ennemi, à la tête de cent pièces de canon. Quatre jours après on ramassait au milieu des blés des militaires qui achevaient de mourir aux rayons du soleil sur des épis piétinés, couchés et collés par du sang : les vers s’attachaient déjà aux plaies des cadavres avancés.

Dans ma jeunesse, on s’occupait de lire les commentaires de Folard[238] et de Guischardt[239], de Tempelhoff[240] et de Lloyd[241] ; on étudiait l’ordre profond et l’ordre mince ; j’ai fait manœuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste par la Révolution ; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les conquêtes de la République lui avaient fourni l’idée par les masses réquisitionnaires. Il méprisa les places fortes qu’il se contenta de masquer, s’aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups de batailles. Il ne s’occupait point de retraites ; il allait droit devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait rompu la ligne. Cette manœuvre, qui lui fut propre, était d’accord avec la furie française ; mais elle n’eût point réussi avec des soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la fin de sa carrière, charger l’artillerie et emporter les redoutes par la cavalerie. Qu’en est-il résulté ? En menant la France à la guerre, on a appris à l’Europe à marcher : il ne s’est plus agi que de multiplier les moyens ; les masses ont équipollé les masses. Au lieu de cent mille hommes on en a pris six cent mille ; au lieu de cent pièces de canon on en a traîné cinq cents : la science ne s’est point accrue ; l’échelle seulement s’est élargie. Turenne en savait autant que Bonaparte, mais il n’était pas maître absolu et ne disposait pas de quarante millions d’hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer dans la guerre civilisée que savait encore Moreau, guerre qui laisse les peuples en repos tandis qu’un petit nombre de soldats font leur devoir ; il faudra en revenir à l’art des retraites, à la défense d’un pays au moyen des places fortes, aux manœuvres patientes qui ne coûtent que des heures en épargnant des hommes. Ces énormes batailles de Napoléon sont au delà de la gloire ; l’œil ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en définitive, n’amènent aucun résultat proportionné à leurs calamités. L’Europe, à moins d’événements imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la guerre en l’exagérant : notre guerre d’Afrique n’est qu’une école expérimentale ouverte à nos soldats.

Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon montra l’impassibilité qui lui était propre et qu’il affectait afin de paraître au-dessus des autres hommes ; il dit froidement ou plutôt il répéta son mot habituel dans de telles circonstances : « Voilà une grande consommation ! »

Lorsqu’on lui recommandait des officiers blessés, il répondait : « Ils sont absents. » Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle en affaiblit plusieurs : le soldat trop humain ne pourrait accomplir son œuvre ; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris de douleur, l’arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.

Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm[242]. Les Autrichiens, quoi qu’en disent nos bulletins, s’étaient retirés en bon ordre et n’avaient pas laissé derrière eux un seul canon monté. Bonaparte, en possession de Schœnbrünn, y travaillait à la paix. « Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[243], j’étais venu de Vienne pour travailler avec l’empereur. Après quelques moments d’entretien, il me dit : « Je vais passer la revue ; restez dans mon cabinet ; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue. » Je restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime ; il rentra bientôt. — « Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous a-t-il pas fait connaître qu’on lui faisait souvent la proposition de m’assassiner ? — Oui, sire ; il m’a exprimé l’horreur avec lequel il rejetait ces propositions. — Eh bien ! on vient d’en faire la tentative. Suivez-moi. » J’entrai avec lui dans le salon. Là étaient quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d’une figure agréable, très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait conserver un grand calme. C’était l’assassin. Il fut interrogé avec une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant d’interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses, qui me frappèrent davantage.

« Pourquoi vouliez-vous m’assassiner ? — Parce qu’il n’y aura jamais de paix pour l’Allemagne tant que vous serez au monde. — Qui vous a inspiré ce projet ? — L’amour de mon pays. — Ne l’avez-vous concerté avec personne ? — Je l’ai trouvé dans ma conscience. — Ne saviez-vous pas à quels dangers vous vous exposiez ? — Je le savais ; mais je serais heureux de mourir pour mon pays. — Vous avez des principes religieux ; croyez-vous que Dieu autorise l’assassinat ? — J’espère que Dieu me pardonnera en faveur de mes motifs. — Est-ce que, dans les écoles que vous avez suivies, on enseigne cette doctrine ? — Un grand nombre de ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie. — Que feriez-vous si je vous mettais en liberté ? — Je vous tuerais. »

« La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable résolution qu’elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d’autant plus profonde qu’il montrait plus de sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit : « Il faut faire la paix. » Ce récit du duc de Cadore méritait d’être cité en entier[244].

Les nations commençaient leur levée ; elles annonçaient à Bonaparte des ennemis plus puissants que les rois ; la résolution d’un seul homme du peuple sauvait alors l’Autriche. Cependant la fortune de Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans le palais même de l’empereur d’Autriche, il fait la paix[245] ; cette fois la fille des Césars est la palme remportée ; mais Joséphine avait été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas : avec sa première femme, la vertu de l’onction divine sembla se retirer du triomphateur. J’aurais pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j’ai vue dans la cathédrale de Reims ; à l’exception de Napoléon, les mêmes hommes y figuraient.

Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse pour ses blessures[246].

Le 11 mars, le prince de Neuchâtel[247] épousa à Vienne, par procuration, l’archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour la France, accompagnée de la princesse Murat : Marie-Louise était parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte l’attendait[248]. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er avril ; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à lui devenir infidèle, ainsi que l’avait été la première, en trompant lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la célébration du mariage religieux : mépris de la majesté des mœurs royales et des lois saintes qui n’était pas d’un heureux augure[249].

Tout paraît achevé ; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui manquait : comme Philippe-Auguste s’alliant à Isabelle de Hainaut, il confond la dernière race avec la race des grands rois ; le passé se réunit à l’avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le maître des siècles s’il se veut enfin fixer au sommet ; mais il a la puissance d’arrêter le monde et n’a pas celle de s’arrêter : il ira jusqu’à ce qu’il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à toutes les autres, la couronne du malheur.

L’archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d’un fils[250] : sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera qu’une valse triste, composée par lui-même à Schœnbrünn, et jouée sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.




  1. Mémoires de Mme la duchesse d’Abrantès, tome I, p. 32 et suiv. — D’après Mme d’Abrantès, « lorsque Constantin Comnène aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l’un s’appelait CalomerosCalomeros traduit littéralement, signifie bella parte ou buona parte. Le nom de ce Calomeros, qui s’établit ensuite en Toscane, a donc été italianisé. »
  2. Las Cases. Ch.
  3. Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d’Autun, du 1er janvier au 12 mai 1779. (Napoléon inconnu, par Frédéric Masson, tome I, p. 47-52.)
  4. Bonaparte est resté à l’École militaire de Brienne du 19 mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)
  5. Ce nom de Buonaparte s’écrivait quelquefois avec le retranchement de l’u : l’économe d’Ajaccio qui signe au baptême de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle italienne u. Ch.
  6. La brochure d’Eckard, publiée en 1826, a pour titre : Question d’état civil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né Français ?
  7. Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été souvent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th. Iung, Bonaparte et son temps, t. Ier, p. 39 et suiv. — Dr Fournier, Napoléon Ier (traduction Jaeglé, tome Ier, p. 5) ; — en faveur de la date de 1769, Jal, Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson, Napoléon inconnu, t. Ier, p. 15-18. — Dans les Souvenirs intimes du baron Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date du 22 février 1842, cette curieuse note : « J’avais cru que l’histoire de la naissance de Napoléon n’était qu’une petite invention en dénigrement ; mais, l’autre jour, M. Séguier m’a dit qu’ayant été présenté au premier consul et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait répondu, à la question habituelle de l’âge, — le premier Consul ayant l’air de le trouver trop jeune : « J’ai le même âge que Votre Majesté, je suis né en 1768 » ; et que le premier Consul s’était tourné vers Caulaincourt en lui disant avec humeur : « Comment donc sait-il mon âge ? » Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un pari contre Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître Napoléon en 1769 ; M. Séguier gagna, au moyen de l’acte de naissance annexé à l’acte de mariage déposé aux archives des actes civils. »
  8. Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en 1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu’il avait scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces mots : À remettre au cardinal Fesch seul. Ce carton fut emporté à Rome par Fesch, qui, dit-on, n’eut point la curiosité de l’ouvrir. À la mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe, l’abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton impérial. Guillaume Libri, qui avait appris l’existence de ces papiers, décida leur détenteur à les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par acte notarié moyennant sept à huit mille francs. Après les avoir utilisés pour son travail de la Revue des Deux-Mondes : Souvenirs de la Jeunesse de Napoléon, manuscrits inédits, Libri les vendit très cher au comte d’Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis en vente, en 1883, la collection paternelle, l’une des plus riches de l’Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien s’est rendu acquéreur, l’année suivante, moyennant la somme de 23 000 livres sterling (675 000 francs), d’un lot d’environ dix-huit cents manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de Napoléon. Ils se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque Laurentienne, à Florence. — Voir Frédéric Masson, Napoléon inconnu, tome Ier, Introduction.
  9. Mémorial de Sainte-Hélène.
  10. Vanina d’Ornano, femme du corse Sampietro, fut étranglée par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de Gênes, qui l’avait frappé de proscription (1567).
  11. Théodore, baron de Neuhof, né à Metz vers 1690, était parvenu, après d’étranges aventures, à se faire nommer roi de Corse en 1736 sous le nom de Théodore Ier, et à délivrer presque en entier son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de quitter la Corse pour chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d’y revenir en 1738 et en 1743 et, empêché de débarquer, se réfugia à Londres où ses créanciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En 1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le produit servit à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard il lui fit ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de Westminster.
  12. Mathieu, comte de Buttafuoco (1731-1806). Lors de la réunion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient de céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli, qui ne consentait qu’au protectorat français ; Buttafuoco réussit à faire prévaloir l’annexion. Il fut élu en 1789, par la noblesse de l’île de Corse, député aux États-Généraux, et siégea dans les rangs de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse avec les Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étranger à la vie politique.
  13. Le Projet de constitution pour les Corses, par J.-J. Rousseau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume de M. Streckeisen-Moulton, Œuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau.
  14. Contrat social, livre II, chapitre X.
  15. Voici le texte complet de cette note, dont l’auteur, le chevalier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l’inspection des treize écoles royales militaires créées en 1775 par Louis XVI : « M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769, de 4 pieds 10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé excellente, caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant, conduite très régulière, s’est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait très passablement son histoire et sa géographie. Il est très faible dans les arts d’agréments. Ce sera un excellent marin, digne d’entrer à l’école de Paris. »
  16. Dans une note de sa main, qu’il intitule : Époques de ma vie, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note porte : Parti pour l’École de Paris le 30 octobre 1784.
  17. Napoléon est resté un an à l’École militaire de Paris, du 31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.
  18. La Note, déjà citée, de Napoléon porte : Parti pour le régiment de la Fère en qualité de lieutenant en second le 30 octobre 1785. Le régiment de la Fère était un régiment d’artillerie ; il était alors en garnison à Valence.
  19. Pierre-Auguste Lajard (1757-1837). Il fut ministre de la guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d’accusation après le 10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu’après le coup d’État de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l’autorisation de reprendre son rang dans l’armée, mais sous l’Empire il lui donna une pension de 6 000 francs comme ancien ministre.
  20. Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de 1791, pour ne s’être point trouvé présent à la revue de rigueur du mois de décembre : il était alors lieutenant au 4e régiment d’artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi. Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais ce n’était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le ministre qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors aussi fameux que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard l’aide de camp particulier de Napoléon, l’accompagner pendant la campagne de Russie et être nommé, en 1813, son ambassadeur à Vienne : c’était le comte Louis de Narbonne.
  21. Le corset était un petit assignat de 5 livres.
  22. Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à donner lieu à une confusion de dates. L’an I va du 21 septembre 1792 au 21 septembre 1793 ; l’an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794. Le mois de janvier an II appartient donc à l’année 1794. Or, ce n’est pas de l’année 1794 que veut parler ici Chateaubriand, puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antérieurs à 1794. La Lettre à Matteo Buttafuoco est du mois de janvier 1791 ; le Souper de Beaucaire est du mois de juillet 1793 ; c’est dans la première quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est employé devant Toulon. L’erreur commise par Chateaubriand est venue de ce que Bonaparte a daté comme suit sa Lettre à Buttafuoco : « De mon cabinet de Milleli, le 23 janvier, l’an II. » Or, cette lettre, je l’ai dit, est du 23 janvier 1791. L’usage, à ce moment, était d’appeler l’année 1791 l’an deux de la liberté.
  23. Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de la Corse à l’Assemblée nationale ; brochure de 21 pages in-8o, sans lieu ni nom d’imprimeur. D’après Quérard, elle fut imprimée de fait à Dôle chez Fr.-X. Joly.
  24. Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à Avignon, où elle eut deux éditions : Souper de Beaucaire ou Dialogue entre un militaire de l’armée de Carteaux, un marseillais, un nimois et un fabricant de Montpellier sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l’arrivée des Marseillais.
  25. M. Frédéric Masson (Napoléon inconnu, tome II, p. 400) a donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.
  26. Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M. Frédéric Masson l’accompagne, au tome II, page 400, de Napoléon inconnu.
  27. Le 27 août 1793.
  28. Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de bataillon au 2e régiment d’artillerie.
  29. Mémoires de M. de Bourrienne, tome I, p. 78.
  30. Malheur et Pitié, par l’abbé Delille, chant III.
  31. Jean-André-Antoine Moltedo, né à Vico (Corse) le 14 août 1751, grand-vicaire de l’évêque constitutionnel de la Corse, membre de l’administration de ce département, député de la Corse à la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans les Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d’Ajaccio (1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.
  32. Lucien Bonaparte, à l’époque du siège de Toulon, était garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). « Bien que Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (Napoléon et sa famille, I, 86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que lui, il n’avait point dédaigné de mettre les habitants à la hauteur. Grâce à lui et à Barras, Saint-Maximin était devenu Marathon ; lui-même ne se nommait plus Lucien mais Brutus. À la Société populaire, où il était l’unique orateur, il régnait sous le titre de président, et il cumulait, avec ce pouvoir délibératif, le pouvoir exécutif comme président du Comité révolutionnaire. Il en usait : plus de vingt habitants de la ville, des plus honorables et des plus respectés, étaient, par ses ordres, en prison comme suspects. « Des gens que j’aurais rougi d’approcher, a-t-il écrit plus tard, des galériens, des voleurs, étaient devenus mes camarades. » — Lorsqu’il se maria quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec Catherine Boyer, sœur de l’aubergiste chez qui il logeait, il prit, dans l’acte de mariage, la dénomination de Brutus Buonaparte.
  33. Mémoires de la duchesse d’Abrantès, tome I, p. 181.
  34. « Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques et reçoivent des apparences. » Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, I, 85.
  35. Au cours du siège, Bonaparte avait été nommé par les représentants adjudant général chef de brigade le 27 octobre 1793, confirmé le 1er décembre. Le 22 décembre, après la prise de la ville, il est élevé au grade provisoire de général de brigade. Confirmé dans ce grade le 7 janvier 1794, il est chargé à la fois du commandement en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie et de l’armement des côtes.
  36. 13 juillet 1794.
  37. Jean-François Ricord (1760-1818). Député du Gard à la Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Très lié avec Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l’ami du jeune Bonaparte et le protégea puissamment. Après le 9 thermidor, Ricord fut dénoncé à la Convention et arrêté ; il fut rendu à la liberté par l’amnistie du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Ressaisi bientôt comme complice de Babœuf, il fut traduit devant la haute cour de Vendôme, qui l’acquitta. Après le 18 brumaire, son ancien protégé, devenu tout puissant, ne parut guère se souvenir des services qu’il en avait autrefois reçus. En l’an IX, ordre lui fut donné de s’éloigner de Paris ; il refusa, fut arrêté le 19 novembre 1800, et relâché quelque temps après. Emprisonné de nouveau à la Force le 23 juillet 1806, il resta douze jours au secret, fut remis en liberté, mais fut placé en résidence à Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la police. Pendant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement impérial les fonctions de lieutenant extraordinaire de police à Bayonne. Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides, il partit pour la Belgique en février suivant, et y mourut deux ans après.
  38. Antoine-Christophe Saliceti (1757-1809). Il fut successivement membre de la Constituante, de la Convention et du Conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, le Premier Consul lui confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane et à Gênes. Nommé en 1806 ministre de la police générale à Naples, auprès du roi Joseph, il joignit bientôt à ces fonctions celles de ministre de la guerre, mais Joachim Murat se priva de ses services. Il revint en France et fut nommé par l’empereur membre de la Consulta qui devait prendre possession de Rome (1809). Il était dans cette ville quand une armée anglo-sicilienne débarqua en Calabre. Il se rendit aussitôt à Naples, que menaçait l’ennemi, rétablit l’ordre, et mourut subitement, empoisonné, a-t-on dit, à la suite d’un dîner que lui avait offert le génois Maghella, ministre de la police (23 décembre 1809).
  39. Souvenirs du lieutenant-général comte Dumas, (t. III, p. 317). — Ch.
  40. Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comité de Salut public, dont Cambacérès est président, prend un arrêté par lequel « le général de brigade Buonaparte, ci-devant mis en réquisition prés du Comité, est rayé de la liste des officiers généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a été assigné ».
  41. Le Sultan venait de demander à la France des officiers et des ouvriers d’artillerie pour réorganiser son armée. Bonaparte songea sérieusement à répondre à cet appel. Il écrivit à son frère Joseph, qui déjà, trois mois auparavant, l’avait entretenu d’un projet d’établissement en Turquie : « Si je demande, j’obtiendrai d’aller en Turquie, comme général d’artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l’armée du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d’envoyé très flatteur ; je te ferai nommer consul et ferai nommer Villeneulve ingénieur pour y aller avec moi ; tu m’as dit que M. Anthoine y était déjà : ainsi, avant un mois, je viendrais à Gènes ; nous irions à Livourne, d’où nous partirions. » Le 13 fructidor (30 août 1795), il formula sa demande, qui fut sérieusement examinée par le Comité de Salut, public.
  42. Mémoires de la duchesse d’Abrantès, tome I, p. 195.
  43. Le 1er prairial an III.
  44. Boissy d’Anglas, qui présidait la séance du 1er prairial, salua religieusement la tête sanglante de son collègue. Dans un article du Journal des Débats (22 août 1862), M. Saint-Marc Girardin a donné sur cet épisode de curieux détails qui ne diminuent en rien l’héroïsme déployé par Boissy d’Anglas en cette occasion : « Quelque temps après cette terrible séance, dit-il, Boissy d’Anglas montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention et leur expliquait sur les lieux la scène du 1er prairial. « Étant monté avec lui sur l’estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier, j’aperçus au fond de cette estrade une porte que je n’y avais pas encore vue : — Qu’est-ce donc que cette porte nouvelle ? lui dis-je. — Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d’Anglas, elle n’est percée et ouverte que depuis peu de jours, et bien heureusement peut-être pour ma gloire. Car, qui peut savoir ce que j’aurais fait, si j’avais eu derrière moi cette porte prête à s’ouvrir pour ma retraite ? Peut-être aurais-je cédé à la tentation. » Voilà bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d’un vrai brave ! Il avoue sans rougir que la peur est possible à l’homme. Il n’y a que ceux qui se croient capables d’être faibles qui ne le sont pas, et il n’y a aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les faibles. »
  45. Louis-Marie-Stanislas Fréron (1754-1802), fils du célèbre critique de l’Année littéraire et neveu de l’abbé Royou, le rédacteur de l’Ami du roi. Député de Paris à la Convention, et l’un des membres les plus exaltés de la Montagne, il fut, après le 31 mai, désigné avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune, comme commissaire auprès de l’armée chargée de reprendre Marseille sur les insurgés. À Marseille, et plus tard à Toulon, il se signala par d’abominables cruautés. Après la chute de Robespierre, il revendiqua le titre de Thermidorien et quitta la Montagne pour aller siéger au côté droit. Autrefois, dans l’Orateur du peuple, il avait rivalisé de fureur révolutionnaire avec Marat ; il devient maintenant, toujours dans l’Orateur du peuple, le défenseur des contre-révolutionnaires. À la tête d’une bande de jeunes aristocrates, parés d’habits élégants, coiffés en cadenettes et la tête ornée de poudre — la Jeunesse dorée de Fréron, — il parcourt la ville en insultant et en malmenant « les patriotes » aux accents du Réveil du peuple, chanson royaliste à la mode. Puis voici qu’après le 13 vendémiaire, quand les royalistes sont vaincus, il revient à la Montagne. Tel est l’homme qui faillit épouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frère du futur Empereur. On lira, dans Napoléon et sa famille (tome I, p. 150-163) les curieux détails que donne M. Frédéric Masson sur les amours de Paulette et de Fréron. Bonaparte, après le 18 brumaire, donna à son beau-frère manqué une place modeste dans l’administration des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-préfet de l’un des arrondissements de Saint-Domingue. Fréron, pour se rendre à son poste, partit avec le général Leclerc, — et avec Paulette, devenue Mme Leclerc, en attendant d’être la princesse Borghèse. À peine arrivé à destination, il succomba victime des rigueurs du climat.
  46. Andoche Junot, duc d’Abrantès (1771-1813). Ami du général Bonaparte, qu’il avait connu au siège de Toulon, il fut emmené par lui en Égypte ; général de division en 1801, il devint commandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807 à la tête de l’armée dirigée contre le Portugal, il s’empara facilement de ce royaume et fut créé duc d’Abrantès ; mais, l’année suivante, à la suite de la défaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de Cintra et abandonner sa conquête. Cet insuccès lui valut la disgrâce de Napoléon ; il fut cependant admis à prendre part à la guerre d’Espagne (1810) et à la campagne de Russie. En 1813, il fut nommé gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gouverneur à Trieste, après avoir été à la veille — il le croyait du moins — d’être roi à Lisbonne, le coup était rude. Le malheureux perdit la raison. Ramené en France, il mourut à Montbard le 27 juillet 1813. — Voir sur lui les Mémoires de sa femme et surtout les Mémoires du général Thiébault, tomes II, III, IV et V.
  47. José Marchena (1768-1821). Poursuivi en Espagne par l’Inquisition pour des écrits clandestins, il se réfugia en France, fut accueilli par Marat et collabora à l’Ami du peuple. De Marat il passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous le Directoire. Ses écrits contre-révolutionnaires le firent expulser de France en 1797. En 1800, secrétaire de Moreau à l’armée du Rhin, il s’amusa à composer en latin un morceau érotique qu’il attribua à Pétrone. Un grand nombre de savants se laissèrent prendre à cette supercherie, qu’il renouvela du reste en 1806 à propos de Catulle. Il a traduit en espagnol les Lettres persanes de Montesquieu, les Contes de Voltaire et la Nouvelle Héloïse de Rousseau.
  48. Charles-Jean-Dominique de Lacretelle, dit le Jeune (1766-1855). Membre de l’Académie française, auteur de nombreuses publications historiques sur les Guerres de Religion, le XVIIIe siècle, la Révolution, le Consulat, l’Empire et la Restauration. On lui doit en outre de très intéressants Mémoires, parus en 1842 sous ce titre : Dix années d’épreuves pendant la Révolution.
  49. Auguste Danican (1763-1848). Après avoir servi contre les Vendéens en 1793 et 1794, et s’être fait battre en maintes rencontres, il fut destitué, pour être bientôt replacé et envoyé à Rouen. Après le 13 vendémiaire, il se réfugia en Angleterre, où il publia contre les hommes de la Révolution un très curieux écrit intitulé : les Brigands démasqués (1796). À la chute de l’Empire, il rentra en France, mais n’ayant pu obtenir d’être réintégré dans les cadres de l’armée, il retourna à Londres et finit par se fixer dans le Holstein, où il termina obscurément ses jours au mois de décembre 1848.
  50. Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795). — Au 13 vendémiaire, Bonaparte est encore général de brigade ; dix jours après, le 24 vendémiaire (16 octobre), il est général de division dans l’arme de l’artillerie ; encore dix jours, et le 4 brumaire (26 octobre) il est général en chef de l’Armée de l’Intérieur, il a vingt-six ans.
  51. Mémoires de M. de Bourrienne, tome I, p. 103.
  52. Plus exactement cinq mois.
  53. Le 12 avril 1796.
  54. Le 14 avril.
  55. Le 22 avril.
  56. Le 25 avril.
  57. Le 10 mai 1796.
  58. Le 5 août 1796.
  59. Septembre-octobre 1796. Les généraux de division Reynier, Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le général Dessoles, chef de l’état-major, partagent avec Moreau l’honneur de cette admirable retraite.
  60. Le 2 février 1797.
  61. Le 19 février.
  62. Le 16 mars.
  63. Forteresse importante, contiguë au Frioul ; elle est emportée de vive force, le 19 mars, par le général Bernadotte, soutenu du général Sérurier.
  64. Le 24 mars.
  65. Le 15 avril.
  66. Elle était formée de la Lombardie autrichienne, du Bergamasque, du Bressan, du Crémasque et d’autres contrées de l’État de Venise, de Mantoue, du Modénais, de Massa et Carrara, du Bolonais, du Ferrarais et de la Romagne.
  67. Coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).
  68. Campo-Formio est un hameau du Frioul, près d’Udine. L’Autriche cédait à la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que les pays d’Empire jusqu’au Rhin ; elle reconnaissait la République cisalpine, à laquelle elle cédait Milan, Mantoue et Modène. L’État de Venise était abandonné à l’empereur, à la réserve des îles Ioniennes, que la France retenait.
  69. Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier plénipotentiaire ; Treilhard et Bonnier d’Arco lui étaient adjoints. Les trois plénipotentiaires de l’Autriche étaient le comte de Metternich, père du futur chancelier, qui représentait Empereur ; le comte Lehrbach, député de l’Autriche ; le comte Cobenzl, envoyé du roi de Hongrie et de Bohème. La Prusse était représentée par le comte de Goërz, le baron Jacobi Klœst et le baron Dohm.
  70. Il arriva à Paris le 5 décembre 1797.
  71. Un arrêté du département de la Seine donne à la rue Chantereine, où demeure Bonaparte, le nom de rue de la Victoire (Moniteur du 20 nivôse au VI, 9 janvier 1798).
  72. Le Directoire, au lendemain du Coup d’État du 18 fructidor, avait notifié officiellement à l’Institut la loi de déportation, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences mathématiques, le directeur Carnot ; dans la classe des Sciences morales, Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur Barthélémy ; dans la classe de Littérature, Sicard et Fontanes. Bonaparte fut élu à la place de Carnot, le 26 décembre 1797. Dix jours après l’élection, le 5 janvier 1798, il parut pour la première fois à une séance publique. L’affluence fut extraordinaire. Le jeune général entra sans faste, vêtu d’un petit frac gris, et prit place entre Lagrange et Laplace. Garat définit son nouveau collègue « un philosophe qui avait paru un moment à la tête des armées. » Chénier lut son Vieillard d’Ancenis, poème sur la mort du général Hoche, dont les derniers vers annonçaient la défaite prochaine de l’Angleterre :

    Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
    Quand Neptune irrité lancera dans leur île
    D’Arcole et de Lodi les terribles soldats,
    Tous ces jeunes héros vieux dans l’art des combats,
    La grande nation à vaincre accoutumée
    Et le grand général guidant la grande armée.

    L’auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le poète et le grand général.

  73. Arrêté du Directoire (13 germinal, 2 avril 1798), portant que le général Bonaparte se rendra à Brest dans le courant de la décade, pour y prendre le commandement de l’armée d’Angleterre.
  74. Le 18 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte, alors ambassadeur à Vienne, fit suspendre au balcon du premier étage de son hôtel un drapeau tricolore d’environ quatre aunes, attaché à une hampe extrêmement longue avec cette inscription : « République française ». Jamais à Vienne les ambassadeurs n’arboraient le drapeau de leur pays. Aussi des groupes se formèrent très vite devant l’hôtel, et le peuple viennois vit une provocation véritable dans le fait d’avoir arboré ce grand drapeau contre tous les usages ; l’ambassadeur, disait-on, avait voulu déclarer ainsi qu’il regardait Vienne comme une ville conquise. Bientôt une foule immense se rassembla devant l’ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint à la porte du palais et, la main sur la poignée de son sabre, il harangua les Viennois avec mépris et déclama avec rage contre la police. La foule lança alors des pierres contre les fenêtres ; un serrurier grimpe au balcon et en arrache le drapeau qui fut immédiatement brûlé. La police arrivait, mais elle n’était pas encore assez forte pour dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais fut enfoncée, et une foule furieuse pénétra dans l’intérieur, et se trouva en face de l’ambassadeur, de ses secrétaires et de ses aides de camp armés de sabres et de pistolets. Bernadotte brandissait son sabre et criait avec fureur : « Qu’ose donc cette canaille ? J’en tuerai au moins six ». et menaçait de venir châtier ce peuple à coups de canons. Un de ses domestiques tira deux coups de pistolet, dont fort heureusement les envahisseurs ne parurent pas s’émouvoir beaucoup. Ils pénétrèrent dans la cuisine et les écuries, et brisèrent les voitures de l’ambassadeur. Les troupes étaient casernées dans les faubourgs, à une grande distance de l’ambassade. Ce fut seulement à minuit qu’une division d’infanterie et un régiment de cavalerie arrivé de Schœnbrünn vinrent mettre fin à l’émeute. (Ludovic Sciout, Le Directoire, tome IV, p. 421.)
  75. Le grand-maître de l’Ordre de Malte, le comte Ferdinand de Hompesch, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798. Malte et les îles voisines furent cédées au Directoire. La ville fut rendue dans la journée du 12 juin. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son entrée ; il trouva quinze cents pièces de canon, trente-cinq mille fusils, douze cents barils de poudre, une infinité d’armes de toute espèce, et de grandes richesses.
  76. La flotte française arriva le 1er juillet près d’Alexandrie. Le lendemain, les Français s’emparèrent de la ville. Kléber, qui commandait l’assaut, fut blessé d’une balle au front.
  77. Proclamation du 2 juillet 1798.
  78. 21 juillet.
  79. 23 juillet.
  80. 1er août.
  81. 21 octobre.
  82. Vers du P. Lemoyne, dans son poème épique, Saint Louis, ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles, 1653.
  83. « Bonaparte n’est pas entré dans la grande pyramide ; il n’en a pas même eu la volonté, ni la pensée. Certes, je l’y aurais suivi. Je ne l’ai pas quitté une seconde dans le désert. Il fit entrer quelques personnes dans l’une des grandes pyramides. Il se tenait devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l’on voyait dans l’intérieur, c’est-à-dire qu’on lui annonçait que l’on n’avait rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulémas, est une mauvaise plaisanterie ; il n’y en avait pas plus que de pape et d’archevêques… Cet entretien de Bonaparte dans l’une des pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure invention. » Mémoires de M. de Bourrienne, t. II, p. 300.
  84. Callisthène, disciple et petit-neveu d’Aristote, né vers 365 av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expéditions. De mœurs sévères, il blâma les excès auxquels se livrait le Macédonien ; impliqué dans la conspiration d’Hermolaus, il fut, dit-on, enfermé dans une cage de fer, puis mis à mort à Cariate en Bactriane, l’an 328 av. J.-C.
  85. Étienne Pasquier (1529-1615).
  86. Elle fut publiée à Londres, et bientôt après à Paris, sous le titre : Correspondance de l’Armée française en Égypte, interceptée par l’escadre de Nelson ; publiée à Londres avec une introduction et des notes de la Chancellerie anglaise, traduites en français ; suivies d’Observations, par E.-T. Simon. Un vol. in-8o, an VII.
  87. « Sur les suicides dans l’armée d’Égypte, et en particulier sur celui du général Mireur, voir les Mémoires du général Baron Desvernois, p. 111. — De son côté, l’adjudant général Boyer dit expressément dans une lettre adressée à son père. (Correspondance de l’armée française en Égypte interceptée par l’escadre de Nelson, p. 174) : « D’autres, voyant les souffrances de leurs camarades, se brûlent la cervelle. » — Napoléon avoue que « l’armée était atteinte du spleen ; plusieurs soldats se jetèrent dans le Nil pour y trouver une mort prompte. » Mémoires, t. II, p. 153.
  88. Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia Cabarrus (1773-1835). Elle fut mariée : 1o en 1788, à Jean-Jacques Devin ou Davin de Fontenay, avec lequel elle divorça en 1793 ; 2o en 1794, au conventionnel Tallien, avec lequel elle divorça en 1802 ; 3o en 1805, au comte de Caraman, plus tard prince de Chimay.
  89. Tallien avait donné ce nom à l’opulente maison de campagne qu’il possédait dans le voisinage de Paris.
  90. Cette lettre est datée de Rosette, le 17 thermidor an IV (4 août 1798). Voir Correspondance de l’armée française en Égypte, pages 197 et suiv.
  91. Le Voyage d’Anténor en Grèce et en Asie, par Étienne Lantier, parut en 1798, l’année même de l’expédition d’Égypte. Il eut un succès prodigieux et fut traduit dans presque toutes les langues. Dans cet ouvrage, imité du Voyage du jeune Anacharsis, l’auteur s’est attaché surtout à peindre le côté galant et licencieux des mœurs grecques, ce qui lui valut d’être surnommé l’Anacharsis des boudoirs.
  92. Le 22 février 1799 (4 ventôse an VII).
  93. Le 24 février.
  94. Le 6 ventôse an VII (24 février 1799).
  95. Le 7 mars.
  96. « Le 7 mars, les Français prirent la ville d’assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s’étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu’il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d’El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d’après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d’El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n’avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire, tome IV, page 621.
  97. Vie de Napoléon, par Walter Scott (1827), tome II.
  98. Sir Robert-Thomas Wilson (1777-1849). Il avait combattu les Français en Égypte, avec le régiment formé par le baron de Hompesch. Après son retour en Angleterre, il publia une Relation historique de l’expédition anglaise en Égypte (2 vol. in-8, Londres, 1802). En 1811, il fit paraître la Relation des campagnes de Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques sur le caractère et la composition de l’armée russe. Lors de la campagne de 1812, il fut attaché au quartier général de l’armée russe et y joua un rôle des plus importants. On le retrouve en 1815 à Paris, où avec deux autres officiers anglais, MM. Bruce et Hutchinson, il favorise l’évasion de Lavallette, et, en 1823, en Espagne, où il met son épée au service des Cortès. Après l’avènement de Guillaume IV (1830), il fut élevé au grade de lieutenant général. Nommé en 1842 gouverneur de Gibraltar, il quitta ce poste quelques semaines seulement avant sa mort.
  99. Mémoires de M. de Bourrienne, tome II, p. 226.
  100. François Miot, né à Versailles en 1779. Il fit la campagne d’Égypte en qualité de commissaire-adjoint des guerres. Entré dans l’armée comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au service du roi Joseph à Naples, et le suivit en Espagne, où il devint son écuyer, avec le grade de colonel (1809) ; il ne revint en France qu’après la bataille de Vittoria (1813). Sous la Restauration, il fut réintégré dans l’armée comme colonel, grade qu’il n’avait eu jusque là qu’à titre espagnol, et il fut nommé chef du bureau de recrutement, au ministère de la Guerre. En 1804, il avait publié ses Mémoires pour servir à l’histoire des expéditions en Égypte et en Syrie pendant les années VI à VIII de la République française. Une seconde édition, plus complète, parut en 1814. — François Miot était le frère d’André Miot, comte de Melito (1762-1841), auteur des Mémoires sur le Consulat, l’Empire et le roi Joseph, publiés en 1858, avec un grand et légitime succès. Ces Mémoires sont considérés, à juste titre, comme un document de premier ordre pour l’histoire de la période napoléonienne.
  101. Mémoires de M. de Bourrienne, tome II, p. 256.
  102. Antoine-Jean, baron Gros (1771-1835). Ce fut le roi Louis XVIII qui, en 1824, lorsqu’il eut achevé de peindre la coupole de Sainte-Geneniève (le Panthéon), lui donna le titre de baron. Son tableau des Pestiférés de Jaffa est un chef-d’œuvre. D’autres toiles, également admirables, lui ont été inspirées par la campagne d’Égypte et de Syrie, la bataille d’Aboukir, la bataille de Nazareth et Bonaparte aux Pyramides. — « Le tableau de Gros — représentant Bonaparte visitant et consolant les pestiférés de Jaffa — reste comme un chef-d’œuvre de l’art, » dit très bien Chateaubriand ; mais la vérité reste aussi, et la vérité c’est que Bonaparte a fait empoisonner les pestiférés qui se trouvaient dans l’hôpital de Jaffa. Ce fut le pharmacien Royer qui, au refus de l’honnête Desgenettes, se chargea d’exécuter l’ordre du général en chef. Marmont, dans ses Mémoires, ne conteste ni l’ordre, ni son exécution. Il essaie seulement de justifier Bonaparte en disant que ce fut là, après tout, un acte d’humanité. « La guerre, ajoute-il, est un jeu d’enfants, et malheur aux vaincus ! » (Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, tome II, p. 12 et suiv.)
  103. Le 18 mars 1799.
  104. Le 4 avril, Junot, qui n’avait avec lui que cinq cents hommes, rencontra l’avant-garde turque à Nazareth et la mit en déroute.
  105. La victoire du Mont-Thabor, remportée par Bonaparte et Kléber, est du 16 avril.
  106. Les Martyrs, livre XI.
  107. Rigord, moine de l’Abbaye de Saint-Denis, mort vers 1207, a laissé une Histoire de Philippe-Auguste (en latin), continuée par Guillaume le Breton. Elle a été traduite en français dans la Collection Guizot.
  108. Jean Lannes, né en 1769 à Lectoure (Gers). Il s’enrôla en 1792 comme volontaire. Colonel dès 1795, général de brigade en 1797, il avait accompagné Bonaparte en Égypte. En 1800, il se couvrit de gloire à Montebello et, quelques jours après, contribua puissamment à la victoire de Marengo. Napoléon le créa maréchal d’Empire et duc de Montebello. En Allemagne, à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, à Friedland, il ajouta de nouveaux lauriers à ses lauriers d’Italie, mais à Essling (22 mai 1809), il fut blessé mortellement et mourut quelques jours plus tard, après avoir été amputé des deux jambes.
  109. Sir W. Sidney Smith (1764-1840). Marin intrépide et audacieux, il avait été pris, le 17 mars 1796, par un bâtiment français à l’embouchure de la Seine. Le Directoire refusa de le comprendre dans un cartel d’échange, sous le prétexte déloyal qu’il n’était pas un prisonnier de guerre, mais un conspirateur qui avait voulu incendier le Havre. Il fut enfermé au Temple : le 21 avril 1798, on le fit évader au moyen d’un faux ordre de translation à Fontainebleau, porté par un faux officier, escorté de faux gendarmes. Ce fut lui qui signa en 1800 avec Kléber la Convention d’El-Arisch. Contre-amiral depuis 1805, il fut fait amiral en 1821.
  110. A. le Picard de Phélippeaux (1768-1799). Ancien camarade de Bonaparte à Brienne, et comme lui officier d’artillerie, il émigra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l’armée des princes, rentra en France en 1795, pour tenter d’organiser une insurrection royaliste dans les départements du Centre, s’empara de Sancerre, fut pris et enfermé à Bourges, s’échappa, osa venir à Paris, réussit à faire évader du Temple sir Sidney Smith, qu’il suivit à Londres, puis en Syrie. Ce fut lui qui dirigea la défense de Saint-Jean d’Acre. Il mourut de la peste peu de jours après la levée du siège.
  111. Saint-Jean-d’Acre était l’ancienne Ptolémaïs.
  112. René-Nicolas Dufriche, baron Desgenettes (1762-1837). Médecin en chef de l’armée d’Égypte, lors de la peste de Jaffa, il ne craignit point, pour relever le courage du soldat, de s’inoculer le virus pestilentiel. Devenu en 1804 inspecteur général du service de santé, il fit en cette qualité toutes les campagnes de l’Empire. On lui doit une Histoire médicale de l’armée d’Orient, publiée en 1812.
  113. Mémoires de M. de Bourrienne, T. II, p. 262.
  114. Chateaubriand est le premier en France qui se soit refusé à voir dans l’ouvrage de Walter Scott un pamphlet, — et il a eu pleinement raison. Combien d’historiens français, depuis M. Lanfrey jusqu’à M. Michelet et à M. Taine, ont jugé Napoléon avec plus de rigueur et, il faut bien le dire, avec moins de justice, que l’historien anglais !
  115. Mémoires de M. de Bourrienne, T. II, p. 250.
  116. Le 14 juin 1799.
  117. La victoire d’Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.
  118. Sir William Parry (1790-1856), navigateur anglais. Il s’est illustré par quatre périlleux voyages au pôle Nord (1819-1826). Il a publié lui-même le récit de ses quatre expéditions.
  119. Kléber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un jeune fanatique appelé Soliman, qui le frappa de quatre coups de poignard. Kléber disparaissait le jour même où Bonaparte triomphait à Marengo.
  120. Bonaparte s’embarqua secrètement le 22 août 1799, avec Berthier, Lannes, Murat, Andréossy, Marmont, Berthollet et Monge.
  121. Le 30 septembre 1799.
  122. 9 novembre 1799.
  123. Washington mourut le 9 novembre 1799.
  124. 25 septembre 1799.
  125. Campagnes du général Bonaparte en Italie, pendant les année IV et V de la République française, par un officier général (M. de Pommereul). An VI.
  126. Henri, baron de Jomini, né à Payerne (canton de Vaud) le 6 mars 1779, décédé à Passy le 22 mars 1869. D’abord au service de la France, il passa, en 1813, à celui de la Russie. Ses principaux écrits, également importants au point de vue de l’histoire militaire de son temps et de la science stratégique, sont : le Traité des grandes opérations militaires (1803) ; l’Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, de 1792 à 1801 (1805 : la 3e édition, celle de 1819-1824, n’a pas moins de 15 vol. in-8o) ; la Vie politique et militaire de l’empereur Napoléon, racontée par lui-même au tribunal de César, d’Alexandre et de Frédéric (1827).
  127. Jean Sarrazin (1770-1840). À la suite de négociations secrètes avec les Anglais, en 1809, le général Sarrazin fut condamné à mort par contumace et passa à l’étranger. Il servit en Espagne contre les Français. À l’époque des Cent Jours, il eut l’audace d’offrir ses services à Napoléon, qui le fit arrêter. En 1814, il avait recouvré son grade de maréchal de camp ; mais en 1817, une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension. L’année suivante, il fut traduit devant la cour d’assises de la Seine sous l’inculpation de trigamie et condamné à dix ans de travaux forcés et au carcan. Au bout de trois ans, il fut gracié par Louis XVIII et s’embarqua pour Lisbonne : il n’a plus reparu en France. En 1815, il avait publié une Histoire de la guerre de Russie et d’Allemagne, bientôt suivie d’un autre écrit intitulé : Correspondance entre le général Jomini et le général Sarrazin.
  128. La reddition de Gènes eut lieu le 5 juin 1800.
  129. Le général Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.
  130. Le 9 juin.
  131. La victoire de Marengo est du 14 juin. À quinze ans de là, presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la défaite de Waterloo.
  132. François-Étienne Kellermann, duc de Valmy (1770-1835). Fils du maréchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut admis à siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, le 28 décembre 1820, en remplacement de son père. Il a publié en 1828 la Réfutation du duc de Rovigo ou la Vérité sur la bataille de Marengo.
  133. La victoire d’Héliopolis est du 20 mars.
  134. Le 19 juin 1800.
  135. Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait remporté à Hochstedt une glorieuse victoire ; mais, le 13 août 1704, les Français et les Bavarois, commandés par le maréchal de Tallart et l’Électeur de Bavière, avaient été entièrement défaits par le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les Anglais ont donné à cette dernière bataille le nom de Blenheim, village situé dans la même plaine qu’Hochstedt.
  136. Le 25 décembre 1800.
  137. « Il n’est jamais sorti de sa bouche un seul mot gracieux ou seulement bien tourné vis-à-vis d’une femme… Il ne leur parle que de leur toilette, de laquelle il se déclare juge minutieux et sévère, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu délicates, ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant en termes crus si elles les ont nourris elle-mêmes, ou les admonestant sur leurs relations de société. » C’est pourquoi « il n’y en a pas une qui ne soit charmée de le voir s’éloigner de la place où elle est. » (Mme de Rémusat, Mémoires, II, 77, 179.) — Quelquefois, ajoute M. Taine (Le Régime moderne, I, 92), il s’amuse à les déconcerter ; il est médisant et railleur avec elles, en face, à bout portant comme un colonel avec ses cantinières : « Oui, mesdames, leur dit-il, vous occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain ; ils disent, par exemple, que vous, Madame A… vous avez telle liaison avec M. B… ; vous, Madame C, avec M. D… » Si, par des rapports de police, il découvre une intrigue, « il ne tarde guère à mettre le mari au courant de ce qui se passe ». — Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 18 : « Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette ou leurs aventures, c’était sa manière de censurer les mœurs. » — Le comte Chaptal, Mes Souvenirs sur Napoléon, p. 321 : « Souvent même, il était malhonnête et grossier. Dans une fête de l’Hôtel de Ville, il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom : « Ah ! bon Dieu ! on m’avait dit que vous étiez jolie… » ; à une autre : « C’est un beau temps pour vous que les campagnes de votre mari » ; à de jeunes personnes : « Avez-vous des enfants ? »
  138. « Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n’est pas moins indiscret ; ayant brusqué le dénouement, il divulgue le fait et dit le nom : bien mieux, il avertit Joséphine, lui donne des détails intimes et ne tolère pas qu’elle se plaigne : « J’ai le droit de répondre à toutes vos plaintes par un éternel moi. »
  139. La loi portant création de la Légion d’honneur (19 mai 1802) avait rencontré au Tribunat et au Corps législatif une opposition à laquelle on n’était plus habitué. Les tribuns Savoye-Rollin et Chauvelin lui reprochèrent de relever une institution de l’ancien régime, de porter une atteinte réelle à l’égalité, en rétablissant la noblesse par voie détournée. Ils signalaient (et en cela ils ne se trompaient point) le germe d’une nouvelle aristocratie qui ne se contenterait pas longtemps d’être viagère. Au Corps législatif, malgré les efforts de Rœderer et de Lucien, la loi eut contre elle une puissante minorité.
  140. La translation du corps de Turenne à l’église des Invalides avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre 1800.
  141. Le capitaine Nicolas Baudin avait appareillé du Havre, le 19 octobre 1800, avec les corvettes le Géographe, le Naturaliste et la goélette la Cazuarina, commandant Louis Freycinet, pour une expédition autour du globe, et spécialement aux terres australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort de son chef, l’expédition rentra à Lorient, en 1804, après avoir découvert et reconnu une portion considérable des côtes ouest et sud de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux hydrographiques estimés. Le naturaliste Péron, qui avait été attaché comme médecin à l’expédition, en a écrit la relation, qui fut publiée, de 1811 à 1816, sous ce titre : Voyage de découverte aux Terres australes. — L’amiral Charles Baudin (1784-1854), le vainqueur de Saint-Jean d’Ulloa (1838), n’avait aucun lien de parenté avec le capitaine Nicolas Baudin.
  142. Le complot du 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800) avait pour objet l’assassinat du Premier Consul à l’Opéra, pendant une représentation extraordinaire à laquelle il devait assister. Il était l’œuvre de quelques jacobins exaltés : le sculpteur Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrétaire de Barère, appelé Demerville, et le corse Aréna, frère d’un ancien député aux Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés le 31 janvier 1801.
  143. Le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), comme le Premier Consul, se rendant à l’Opéra, passait dans sa voiture avec Berthier, Lannes et Charles Lebrun, par l’étroite rue Saint-Nicaise, qui, du Carrousel, aboutissait à la rue de Richelieu, un baril de poudre, placé en travers sur une charrette, fit explosion. Sept ou huit personnes furent tuées sur le coup et vingt-cinq furent plus ou moins grièvement blessées ; mais la voiture consulaire ne fut pas atteinte : le feu avait été mis quelques secondes trop tard. Bonaparte parut à l’Opéra, où il fut salué par des transports d’enthousiasme. Le complot, cette fois, était l’œuvre des royalistes. Deux des coupables, Carbon et Saint-Régeant, purent être saisis ; traduits devant le Tribunal criminel du département de la Seine, ils furent guillotinés le 20 avril 1801. Le troisième. Picot de Limoëlan, qui avait été le camarade de collège de Chateaubriand, réussit à s’échapper et à gagner l’Amérique. — Sur Limoëlan, voir la note 2 de la page 110 (Note 50 du Livre II) du tome I des Mémoires.
  144. William Pitt, après avoir occupé le pouvoir sans interruption pendant dix-sept ans, donna sa démission le 5 février 1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sidmouth, qui signa la paix d’Amiens. Redevenu chef du cabinet au mois de mai 1804, il mourut le 23 janvier 1806, à l’âge de 47 ans.
  145. L’empereur Paul Ier fut assassiné le 23 mars 1801.
  146. Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha débarqua à Aboukir, avec un corps nombreux de Turcs ; le 23 mai suivant, le général Baird débarquait à Kosséir, port d’Égypte, sur la mer Rouge, amenant de l’Inde 1 000 Anglais et 10 000 Cipayes.
  147. Le traité de paix d’Amiens entre les républiques française et batave et l’Espagne, d’une part ; l’Angleterre, d’autre part ; fut signé le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf années.
  148. Le 26 août 1802, l’île d’Elbe fut réunie au territoire français.
  149. Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleurs le Bonaparte noir, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.
  150. Porto-Ferrajo était la capitale de l’île d’Elbe. Napoléon y résidera du 4 mai 1814 au 26 février 1815 ; c’est de là qu’il appareillera pour débarquer au golfe Jouan et pour aller aux Tuileries, à Waterloo, à Sainte-Hélène.
  151. Le Sénatus-Consulte proclamant Napoléon Bonaparte consul à vie est du 2 août 1802.
  152. Le 11 septembre 1802.
  153. Le 21 octobre 1802.
  154. Ce fut, en effet, la loi du 30 ventôse an XII (21 mars 1804), qui réunit sous le titre de Code civil des Français toutes lois sur les matières civiles précédemment votées par le Corps législatif.
  155. Jean-François Curée (1756-1835), avait fait successivement partie de l’Assemblée législative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents et du Tribunat. Son nom pourtant était resté ignoré. Ce fut sans doute en raison de son obscurité même qu’il fut choisi pour déposer sur le bureau du Tribunat une motion demandant l’établissement de l’Empire en faveur de Napoléon Bonaparte et de sa famille : « Avec lui, disait-il, le peuple français sera assuré de conserver sa dignité, son indépendance et son territoire… » Le tribun Curée n’était pas prophète. Si ses prévisions ne se réalisèrent pas, ses espérances du moins ne furent pas déçues. Six semaines après sa motion, le 14 juin 1804, il était nommé commandeur de la Légion d’honneur. Le 14 août 1807, après la suppression du Tribunat, l’Empereur le fit entrer au Sénat conservateur. Le 15 juin 1808, il était créé comte de la Bédissière.
  156. Le 4 mai 1804, le Sénat conservateur, sur le rapport de Lacépède, émit à son tour le vœu que Napoléon fût empereur, que l’Empire fût héréditaire. Il y eut seulement trois opposants, dont deux connus : Grégoire et Lambrechts. Sieyès et Lanjuinais étaient absents. — Au Tribunat, il n’y avait eu qu’un seul vote négatif.
  157. Le sénatus-consulte voté le 18 mai, portait que l’Empire serait héréditaire de mâle en mâle ; que l’Empereur aurait la faculté d’adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir en ligne collatérale à ses frères Joseph et Louis, et à leurs descendants ; qu’il exercerait une autorité absolue sur tous les princes de sa famille ; qu’il jouirait d’une liste civile de vingt-cinq millions, outre les palais royaux ; qu’une dotation d’un million serait affectée à chacun des princes. — Lucien et Jérôme étaient privés de l’hérédité pour avoir contracté des mariages peu en rapport avec leur rang, et sans autorisation du chef de leur famille.

    Le même jour, 18 mai, les sénateurs se précipitèrent sur la route de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel empereur. Celui, qui le premier, le salua du nom de Majesté, fut le régicide Cambacérès, qui, dans la nuit du 19 au 20 janvier, avait dit : « Citoyens représentants, en prononçant la mort du dernier roi des Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera jamais, et qui sera gravé par le burin de l’immortalité, dans les fastes des nations… Qu’une expédition du décret de mort soit envoyée, à l’instant, au Conseil exécutif, pour le faire exécuter dans les 24 heures de la notification. »

  158. L’établissement de l’Empire avait été soumis à la sanction du peuple. Le résultat de 60 000 registres ouverts dans les 108 départements constata 3 572 329 votes affirmatifs et 2 569 négatifs. Ce fut le 1er décembre 1804 que le Sénat présenta à Napoléon les résultats de ce plébiscite.
  159. Napoléon, dans ce discours du 18 mars, prononça des paroles que sa conduite devait singulièrement démentir : « … Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire, par les lois constitutionnelles de l’État, y restera réuni. Aucune nouvelle province ne sera incorporée dans l’Empire… Dans toutes les circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même modération ; et nous espérons que notre peuple n’aura plus besoin de déployer ce courage et cette énergie qu’il a toujours montrés pour défendre ses légitimes droits. »
  160. Aux termes du traité de Saint-Pétersbourg, entre la Grande-Bretagne et la Russie, signé le 11 avril 1805, les deux puissances contractantes s’engageaient à aider dans la mesure de leurs forces à la formation d’une grande ligue européenne, destinée à assurer l’évacuation du Hanovre et du nord de l’Allemagne, l’indépendance effective de la Hollande et de la Suisse, le rétablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation du royaume de Naples, enfin la complète évacuation de l’Italie, y comprise l’île d’Elbe. — L’Autriche accéda, le 9 août 1805, au traité de Saint-Pétersbourg. — Dans toutes les éditions des Mémoires, on a imprimé par erreur, au lieu de traité de Pétersbourg, traité de Presbourg.
  161. Une entrevue eut lieu à Potsdam, entre l’empereur Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume III, le 1er octobre 1805. Les deux souverains se promirent, sur le tombeau de Frédéric II, d’unir leurs efforts pour réprimer l’ambition de Napoléon. — Les « moqueries » auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent dans le 17e bulletin de la Grande-Armée (campagne de Prusse), daté par Napoléon de Potsdam, 25 octobre 1806 : « Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric a été la bataille d’Austerlitz… On fit quarante-huit heures après sur ce sujet une gravure qu’on trouve dans toutes les boutiques et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, et, de l’autre côté le roi qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric. La reine elle-même, drapée d’un schall, à peu près comme les gravures de Londres représentent lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l’air de regarder l’empereur de Russie. »
  162. André Hofer — le glorieux aubergiste, le Cathelineau du Tyrol, celui que M. Thiers appelle le nommé Hofer, absolument comme on dit, dans un procès-verbal de police dressé contre un cabaretier : le nommé un tel, — André Hofer ne périt point à ce moment, mais cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre de 1809, il défendit héroïquement l’indépendance de sa patrie. Après le traité de paix signé à Vienne entre la France et l’Autriche (14 octobre 1809), il mit bas les armes avec les paysans qu’il avait soulevés. Accusé de conserver des intelligences avec les Autrichiens, il fut arrêté et conduit à Mantoue. Le conseil de guerre, devant lequel il fut traduit, n’osa pas le condamner à mort ; deux voix se prononcèrent même pour l’acquittement ; la majorité vota la détention dans une forteresse. Napoléon ne l’entendait point ainsi, et, le 10 février 1810, il écrivit au prince Eugène : « Mon fils, je vous avais mandé de faire venir Hofer à Paris ; mais puisqu’il est à Mantoue, envoyez l’ordre de former, sur le champ, une commission militaire pour le juger et faire exécuter à l’endroit où votre ordre arrivera. Que tout cela soit l’affaire de vingt-quatre heures. » (Mémoires du prince Eugène, tome VI). — À peine le vice-roi eut-il reçu cet ordre, qu’il s’empressa de le faire exécuter. Hofer marcha au supplice avec une fermeté calme et sereine : il refusa de se laisser bander les yeux, et lorsqu’on voulut qu’il se mît à genoux : « Je suis debout, dit-il, devant Celui qui m’a créé, et c’est debout que je lui veux rendre mon âme. » Il donna lui-même l’ordre de faire feu ; il ne fut tué qu’à la seconde décharge.
  163. La princesse Augusta-Amélie, née le 21 juin 1788, fille de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, et de Frédérique-Guillelmine-Caroline, princesse de Bade. Le traité de Presbourg (26 décembre 1805) avait fait de l’électorat de Bavière un royaume auquel avait été annexé le Tyrol. La princesse Augusta-Amélie mourut en 1851.
  164. Le 15 mars 1806, Joachim Murat, beau-frère de Napoléon par son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est déclaré grand-duc de Clèves et de Berg.
  165. Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est déclaré roi des Deux-Siciles.
  166. Elle fut instituée par la loi du 10 mai 1806. Aucune école, aucun établissement quelconque d’instruction ne pouvait être formé hors de l’Université impériale sans l’autorisation de son chef. C’était la centralisation et le despotisme appliqués à l’instruction publique. Les esprits eux-mêmes étaient enrégimentés, si bien que le grand-maitre de l’Université put s’écrier un jour en tirant sa montre : « Voici que l’on commence à dicter un thème latin dans tous les lycées de l’Empire ! »
  167. Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclamé roi de Hollande, conformément à un traité conclu le 24 mai avec le gouvernement de la république batave.
  168. « Napoléon avait le ton d’un jeune lieutenant mal élevé. » Mes Souvenirs sur Napoléon, par le comte Chaptal, p, 322.
  169. Aux termes du Traité de la Confédération des États du Rhin, entre l’empereur Napoléon et quatorze princes du midi et de l’ouest de l’Allemagne, les intérêts communs des États confédérés devaient être traités dans une Diète siégeant à Francfort-sur-le-Mein et divisée en deux collèges, celui des rois et celui des princes. Dans le premier, siégeraient les représentants des rois de Bavière et de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt, et du Prince-primat, archevêque de Mayence. Dans le second collège, siégeraient huit petits princes portant des titres inférieurs. Les contingents de troupes étaient fixés, comme suit : pour la France, 200 000 hommes ; la Bavière, 30 000 ; le Wurtemberg, 12 000 ; Bade, 8 000 ; les autres États, 23 000 ; en tout, 273 000 hommes.

    Dans les six années suivantes, la Confédération du Rhin s’augmentera de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux, à l’exception de l’empereur d’Autriche, du roi de Prusse, des ducs de Brunswick, d’Oldenbourg, du roi de Suède en sa qualité de duc de Poméranie et du roi de Danemark comme duc de Holstein.

    Cet acte fédératif ne sera d’ailleurs jamais exécuté par Napoléon que sous le rapport des levées d’hommes et des subsides. Il ne servira qu’à resserrer le joug imposé aux Allemands.

  170. L’empereur Alexandre refusa de ratifier ce traité, conclu à Paris et signé seulement à titre provisoire par le représentant de la Russie, M. d’Oubril.
  171. À partir de ce moment, François II se désigna comme empereur héréditaire d’Autriche, sous le nom de François Ier.
  172. Sur l’ordre de Napoléon, une Assemblée de députés israélites se réunit à Paris, le 26 juillet 1806, à l’effet d’indiquer au gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires susceptibles de participer aux droits civils et politiques, en modifiant celles de leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient isolés de leurs concitoyens. Cette assemblée adressa à toutes les synagogues de l’empire français, du royaume d’Italie et de l’Europe une proclamation leur annonçant l’ouverture à Paris, pour le 20 octobre 1806, du grand Sanhédrin. — C’était le nom donné, à Jérusalem, au Conseil suprême des Juifs, dont les séances se tenaient dans une salle, moitié comprise dans le temple, moitié en dehors de cet édifice. — Ouvertes à Paris le 9 février 1807, les séances du grand Sanhédrin se terminèrent, le 9 mars suivant, par une déclaration solennelle et publique, ainsi conçue : « Après un intervalle de quinze siècles, 71 docteurs de la loi et notables d’Israël s’étant constitués en grand Sanhédrin, afin de trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses, et conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d’exemples à tous les Israélites, ils déclarent que leur loi contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques ; que les premières sont absolues, mais que les dernières, destinées à régir le peuple d’Israël dans la Palestine, ne sauraient être applicables depuis qu’il ne se forme plus en corps de nation. — La polygamie permise par la loi de Moïse, n’étant qu’une simple faculté et hors d’usage en Occident, est interdite. — L’acte civil du mariage doit précéder l’acte religieux. — Nulle répudiation ou divorce ne peut avoir lieu que suivant les formes voulues par les lois civiles. — Les mariages entre Israélites et Chrétiens sont valables. — La loi de Moïse oblige de regarder comme frères les individus des nations qui reconnaissent un Dieu Créateur. — Tous les Israélites doivent exercer, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les hommes reconnaissant un Dieu créateur, des actes de justice et de charité prescrits par les livres saints. — Tout Israélite, traité par les lois comme citoyen, doit obéir aux lois de la patrie, et se conformer, dans toutes les transactions, aux dispositions du code civil qui y est en usage. Appelé au service militaire, il est dispensé, pendant la durée de ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui. — Les Israélites doivent, de préférence, exercer les professions mécaniques et libérales, et acquérir des propriétés foncières, comme autant de moyens de s’attacher à leur patrie et d’y retrouver la considération générale. — La loi de Moïse n’autorisant pas l’usure et n’admettant que l’intérêt légitime dans le prêt entre Israélites et non Israélites, quiconque transgresse cette loi viole un devoir religieux et pèche notoirement contre la volonté divine. »
  173. Lord Lauderdale (1759-1839), ami de Fox et l’un des chefs du parti whig. Après la chute de Napoléon, il soutint énergiquement lord Holland dans toutes les propositions que fit ce dernier en faveur du captif de Sainte-Hélène. — À la mort de Pitt, Fox avait été appelé au ministère. Il ouvrit presqu’aussitôt des négociations avec la France, et y apporta un grand désir de les voir aboutir ; mais lui-même ne tarda pas à suivre dans la tombe son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Après lui, les négociations commencées se poursuivirent, mais sans entrain, sans conviction d’aucun coté. Moins d’un mois après la mort de Fox, les conférences étaient tout à coup rompues, et lord Lauderdale, chargé de les suivre à Paris, retournait en Angleterre.
  174. J’affaiblis l’expression Ch. — D’après Sainte-Beuve, le mot aurait été dit, non par l’ambassadeur anglais, mais par un général français, — ce n’est pas Cambronne, — ou peut-être même par Napoléon. « Selon les uns, écrit-il dans ses Nouveaux Lundis, t. XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu’il le pouvait, aurait dit : « Dans de si beaux bas de soie, f… de la m… ! » Mais, selon une autre version qui m’est affirmée, le général Bertrand racontant une scène terrible dont il aurait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent : « Tenez, monsieur, vous n’êtes que de la m… dans un bas de soie. » Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait la vérité. »
  175. Napoléon quitta Saint-Cloud le 25 septembre 1806.
  176. Le combat de Saalfeldt, entre la division du général Suchet, appartenant au corps du maréchal Lannes, et le prince Louis de Prusse, commandant l’avant-garde du corps de Hohenlohe, eut lieu le 10 octobre. Le prince Louis-Ferdinand de Prusse (et non simplement le prince Ferdinand ; l’histoire ne l’appelle jamais que le prince Louis) y fut tué. Âgé de vingt-quatre ans, fils du prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, il était l’idole de l’armée. L’épée à la main, il cherchait à rallier ses régiments, lorsqu’il fut attaqué corps à corps par un maréchal-des-logis du 10e de hussards, nommé Guindé. « Rendez-vous, colonel, lui dit le sous-officier, ou vous êtes mort. » Le prince lui répondit par un coup de sabre ; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le prince tomba mort.
  177. Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la plus importante est celle d’Auërstaedt, où le maréchal Davout eut sur les bras la plus grande partie de l’armée prussienne, commandée par le roi de Prusse en personne et par le duc de Brunswick. À Iéna, Napoléon n’eût affaire, avec des forces supérieures, qu’à la plus faible partie de l’armée ennemie. Davout avait devant lui soixante mille hommes, et Napoléon quarante mille seulement. L’Empereur intervertit complètement les rôles dans son cinquième bulletin. Tandis qu’il réduisait à cinquante mille — au lieu de soixante — l’armée contre laquelle avait eu à lutter Davout, il portait à quatre-vingt mille — au lieu de quarante — celle qu’il avait eu à combattre. Il ne fit de la bataille d’Auërstaedt qu’un épisode très secondaire de la bataille d’Iéna, tandis qu’elle en était l’événement capital et décisif. Et c’est ainsi que l’admirable victoire d’Auërstaedt s’est presque effacée et a comme disparu dans le rayonnement de celle d’Iéna.
  178. C’est à Auërstaedt que le duc de Brunswick fut mortellement blessé. Il était âgé de 72 ans.
  179. Le prince d’Orange, né en 1772, à la Haye, était fils de Guillaume V, stathouder de Hollande, dépossédé par les Français en 1794, et mort à Brunswick en 1806. Il rentra en Hollande dès 1813, après la bataille de Leipsick, prit dès lors le titre de prince souverain, reçut des Alliés on 1815 celui de roi des Pays-Bas, et réunit sous son sceptre la Belgique et la Hollande, qu’il gouverna sous le nom de Guillaume Ier. Réduit, après la révolution de Belgique en 1830, à ne plus régner que sur la Hollande, il abdiqua en 1840, et se retira à Berlin, où il mourut subitement en 1843.
  180. Richard-Joachim-Henri, comte de Mœllendorf (1725-1816), feld-maréchal prussien. Il fut blessé à Auërstaedt et fait prisonnier à Erfurt ; Napoléon le rendit aussitôt à la liberté.
  181. Il faut lire : « Le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d’Assas, et tomber à Saalfeldt, Louis-Ferdinand de Prusse. »
  182. Le 16 octobre 1806.
  183. Le 18 octobre.
  184. Le 20 octobre, les maréchaux Davout et Lannes forcent le passage de l’Elbe à Wittembourg et à Dessau.
  185. Le 25 octobre.
  186. Le 29 octobre, le général Lasalle, à la tête de 1 200 hussards, fait capituler Stettin, place très forte sur l’Oder, et capitale de la Poméranie prussienne. On y prend 5 000 hommes, 150 canons, d’immenses magasins. — Le 1er novembre, la place de Custrin, située au milieu d’un vaste marais, bien approvisionnée, défendue par près de 4 000 hommes et 90 pièces d’artillerie, se rend sans coup férir au maréchal Davout. Par son occupation, l’armée française est maîtresse du bas Oder.
  187. La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le général Blücher, le duc de Brunswick-Œlls, fils du vaincu d’Auërstaedt, dix autres généraux, 12 à 13 000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir des Français. — Deux jours après, le 8 novembre, avait lieu la reddition de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie prussienne. Le maréchal Ney y prend vingt généraux, 18 000 officiers ou soldats, plus de 700 canons et d’immenses magasins en tous genres.
  188. M. P. Lanfrey, dans son Histoire de Napoléon Ier (tome III, p. 511), juge en ces termes le décret de Berlin : « Une chose lui manqua radicalement dès son origine, c’est de pouvoir être exécuté ; car son exécution supposait non plus la docilité, mais le zèle et le concours des populations qui devaient en être victimes ! Aussi produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais il ne fut jamais une loi que sur le papier, et l’on doit moins y voir un acte que le défi d’une colère impuissante. Ce roi des rois, qui ne pouvait pas, en réunissant toutes ses forces et tous ses moyens, parvenir à mettre une barque à la mer, il décrétait avec un sang-froid superbe « que les îles britanniques seraient désormais en état de blocus ! » Il interdisait tout commerce et toute correspondance avec elles, il décidait que « tout individu, sujet de l’Angleterre, trouvé dans les pays occupés par nos troupes, serait fait prisonnier de guerre, » que les marchandises d’origine anglaise seraient saisies partout où on les découvrirait ; que « toute propriété quelconque, appartenant à un sujet anglais, serait déclarée de bonne prise »… Le décret fut envoyé au Sénat avec un message dans lequel Napoléon disait en substance que son extrême modération ayant seule amené le renouvellement de la guerre, il avait dû en venir à des dispositions « qui répugnaient à son cœur ; car il lui en coûtait de faire dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d’années de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des premiers actes des nations. » On ne pouvait mieux qualifier ce monument de folie et d’orgueil. »
  189. Le 6 décembre, le maréchal Ney enleva aux Prussiens la place forte de Thorn, située sur la rive droite de la Vistule.
  190. Un traité de paix et d’alliance fut signé à Posen, le 11 décembre, entre l’empereur Napoléon et l’Électeur de Saxe. Napoléon donnait à l’Électeur le titre de roi, moyennant l’accession du prince à la Confédération du Rhin, le payement de vingt-cinq millions, l’engagement de fournir un contingent militaire et de livrer en tout temps aux troupes de l’Empereur le passage de l’Elbe.
  191. « La nuit était venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 55) mais il n’était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce champ de carnage où gisaient près de quarante mille hommes morts, mourants et blessés… La moitié au moins des victimes de cette tuerie était tombée de nos rangs, car si la canonnade du commencement de l’action avait été plus meurtrière pour les Russes que pour nous, nos attaques avaient été repoussées à plusieurs reprises, et rien à la guerre n’entraine plus de pertes qu’une attaque qui échoue. » — Dans ses Souvenirs militaires de 1804 à 1814, page 148, le général de Fezensac, qui faisait partie du 6e corps (celui du maréchal Ney), raconte en ces termes sa visite au champ de bataille : « Le 9, au matin, l’ennemi s’était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de bataille. Il était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n’en peut donner qu’une bien faible idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l’effet de ces torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion ; et il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle : « Quel massacre, et sans résultat ! » Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adoucir l’impression que nous avait laissée le champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en fuite… »
  192. Le 24 mai 1807.
  193. François-Joseph Lefebvre (1755-1820). Il s’engagea aux gardes-françaises le 10 septembre 1773 et y devint premier sergent le 9 avril 1788. Général de brigade le 2 décembre 1793, général de division le 10 janvier 1794, maréchal de France le 20 mai 1804, il fut créé duc de Dantzick le 28 mai 1807, quatre jours après la prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de France le 4 juin 1814. Il eut de sa femme, la célèbre Madame Sans-Gêne, 14 enfants, dont 12 fils, qui moururent tous avant leur père.
  194. Le maréchal Soult l’occupa deux jours après la victoire de Friedland, le 16 juin. Kœnigsberg était la seconde capitale de la Prusse. Cette place servait d’entrepôt général aux armées ennemies. Soult lui imposa une contribution de huit millions de francs, s’y empara d’une quantité énorme de magasins, de munitions, de fusils anglais, et se rendit maître du fort de Pillau, qui assure la navigation de la Baltique.
  195. Le 21 juin.
  196. La première entrevue des empereurs Napoléon et Alexandre eut lieu le 25 juin.
  197. Depuis le début de la campagne, et jusqu’à la fin, Napoléon, dans ses Bulletins, n’avait cessé de cribler d’épigrammes la reine de Prusse ; il n’avait pas rougi de descendre contre elle jusqu’à l’insulte :

    1er bulletin de la Grande-Armée, 8 octobre 1806 : — « Maréchal, dit l’Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous d’honneur pour le 8 ; jamais un Français n’y a manqué ; mais comme on dit qu’il y a une belle reine qui veut être témoin des combats, soyons courtois, et marchons sans nous coucher pour la Saxe. » L’Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est à l’armée, habillée en amazone, portant l’uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts l’incendie. Il semble voir Armide dans son égarement, mettant le feu à son propre palais. »

    8e bulletin, Weimar, 16 octobre. — « La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes ; elle est dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son régiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang : le sang le plus précieux a coulé. »

    9e bulletin, 16 octobre. — « La reine de Prusse était ici pour souffler le feu de la guerre. C’est une femme d’une jolie figure, mais de peu d’esprit. »

    17e bulletin, Postdam, 25 octobre. — « C’est de ce moment que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les graves occupations de sa toilette, pour se mêler des affaires d’État, influencer le roi et susciter partout ce feu dont elle était possédée… (Vient ici le passage déjà cité à la note 2 de la page 195 (note 160 de ce livre), sur la gravure où la reine de Prusse est représentée appuyant la main sur son cœur et ayant l’air de regarder l’empereur de Russie.)

    19e bulletin, Charlottembourg, 27 octobre 1806. — « La reine, à son retour de ses ridicules et tristes voyages à Erfurth et à Weimar, a passé la nuit à Berlin sans voir personne… Tout le monde avoue que la reine est l’auteur des maux que souffre la nation prussienne… On a trouvé dans l’appartement que la reine occupait à Postdam le portrait de l’empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent… On a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi pendant trois ans… Ces pièces démontreraient, si cela avait besoin d’une démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes l’influence sur les affaires politiques. Les notes, les rapports, les papiers d’État étaient musqués et se trouvaient mêlés avec les chiffres et d’autres objets de toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les femmes de Berlin, mais aujourd’hui elles ont bien changé… »

    23e bulletin, 30 octobre. — « Jusqu’à cette heure, nous avons 150 drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux Troyens. »

  198. Napoléon lui-même a raconté avec des insinuations peu délicates les inutiles efforts que la reine fit pour le fléchir. Pour toute concession il lui offrit une rose : « — Au moins avec Magdebourg ? lui dit la reine suppliante. — Je ferai observer à Votre Majesté, lui répondit-il durement, que c’est moi qui l’offre, et vous qui la recevez. » — Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz, et de Caroline de Hesse-Darmstadt, née en 1776, avait épousé en 1793 le prince héréditaire de Prusse, devenu en 1797 Frédéric-Guillaume III. Elle mourut en 1810. Elle laissait deux fils, dont l’un sera le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l’autre sera l’empereur Guillaume Ier, qui recevra, le 2 septembre 1870, à Sedan, l’épée du neveu de Napoléon. — La reine Louise fut enterrée dans le parc de Charlottembourg. Ambassadeur à Berlin, en 1821, Chateaubriand composa sur son tombeau une pièce de vers, dont voici la fin :

    LE VOYAGEUR

    Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus.
    A suspendu ces couronnes fanées ?

    LE GARDIEN

    Les beaux enfants dont ses vertus
    Ici-bas furent couronnées.

    LE VOYAGEUR

    On vient.

    LE GARDIEN

    C’est un époux : il porte ici ses pas
    Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

    LE VOYAGEUR

    Il a donc tout perdu ?

    LE GARDIEN

    Non : un trône lui reste.

    LE VOYAGEUR

    Un trône ne console pas.

  199. Congrès de Vérone, guerre d’Espagne, négociations, colonies espagnoles, par M. de Chateaubriand. Deux volumes in-8o, 1838.
  200. Le traité entre la France et l’Espagne, signé à Fontainebleau, était destiné à demeurer secret. Il était fait trois parts du Portugal, — qui pourtant n’était pas encore conquis et ne devait jamais l’être entièrement. La partie nord, — sous le titre de Lusitanie septentrionale, était attribuée à la princesse Marie-Louise-Joséphine de Bourbon, et à son jeune fils, Charles-Louis de Bourbon, roi d’Étrurie, dont le royaume (l’ancien grand-duché de Toscane) était cédé à la France. — La partie sud (les Algarves et l’Alentejo) était donnée en souveraineté à Godoï (prince de la Paix), favori de la reine et du roi d’Espagne. — La partie centrale (les provinces de Beira, Tras os Montès, Estrémadure) devait être occupée par les troupes de Napoléon, mais s’il gardait ainsi en dépôt le centre et le cœur du Portugal, c’était uniquement, disait le traité, « pour en disposer à la paix générale ». On promettait au roi d’Espagne la moitié des colonies portugaises, et on lui donnait le titre pompeux d’Empereur des deux Amériques. Puis venait un petit article, jeté négligemment à la fin d’un annexe et qui était, en réalité, tout le traité. Cet article stipulait « qu’un nouveau corps de 40 000 hommes serait réuni à Bayonne, pour être prêt à entrer en Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais enverraient des renforts et menaceraient de l’attaquer. »
  201. Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine Marie Ire, avait été nommé régent du royaume en 1792, lorsque sa mère fut tombée en enfance. En 1807, à la suite de l’invasion française, il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et y prit le titre d’Empereur. Il fut proclamé roi du Portugal en 1816 à la mort de sa mère, mais il ne revint dans ce pays qu’en 1821.
  202. Une armée d’environ 25 000 hommes, sous les ordres de Junot, s’était mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807, et s’était portée en Portugal. Moins de dix jours après, le 26 octobre, son avant-garde était à Abrantès, à vingt lieues de la capitale, et le conseil du Régent ignorait encore son approche. Ce prince n’avait connu la gravité de sa position qu’en recevant, le 25, le numéro du Moniteur, en date du 13, apporté à Lisbonne par un bâtiment extraordinairement expédié de Londres à l’ambassadeur anglais, — numéro renfermant cette sentence impériale : La maison de Bragance a cessé de régner en Europe.
  203. Proclamation de Napoléon aux Espagnols, en date du 24 mai 1808.
  204. Ce Catéchisme renfermait encore d’autres questions et d’autres réponses. En voici quelques-unes :

    « Combien y a-t-il d’empereurs des Français ? — Un véritable en trois personnes trompeuses. — Comment les nomme-t-on ? — Napoléon, Murat et Manuel Godoï (le prince de la Paix). — Lequel des trois est le plus méchant ? — Ils le sont tous trois également. — De qui dérive Napoléon ? — Du péché. — Murat ? — De Napoléon. — Et Godoï ? — De la fornication des deux. — Quel est l’esprit du premier ? — L’orgueil et le despotisme. — Du second ? — La rapine et la cruauté. — Du troisième ? — La cupidité, la trahison et l’ignorance. — Comment les Espagnols doivent-ils se conduire ? — D’après les maximes de N.-S.-J.-C. — Qui nous délivrera de nos ennemis ? — La confiance entre nous autres et les armes. — Est-ce un péché de mettre un Français à mort ? — Non, mon père, on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d’hérétiques. » (Mignet, Histoire de la Révolution française, t. II, p. 336.)

  205. Le 22 juillet 1808, le général Dupont, vaincu et cerné à Baylen (Andalousie), signait la capitulation en vertu de laquelle tout son corps d’armée était prisonnier de guerre. D’après le Rapport de Regnaud de Saint-Jean-d’Angely sur la capitulation, le corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en présence sous les armes, 22 830 hommes, et en effectif, 27 067.
  206. Lorsqu’il débarqua en Portugal, le 31 juillet 1808, avec dix mille hommes, renforcés de quatre mille quelques jours après, Wellington ne portait encore que le nom de sir Arthur Wellesley. Ce fut seulement après la bataille de Talaveyra (27 juillet 1809), qu’il reçut la pairie et le titre de vicomte de Wellington. Il fut fait duc à la bataille de Vittoria (21 juin 1813).
  207. Le 30 août 1808, Junot, battu le 21 à Vimeiro, dut signer la convention de Cintra, aux termes de laquelle l’armée française devait évacuer entièrement le territoire portugais, mais avec armes et bagages et sans être prisonnière de guerre. Le gouvernement anglais se chargeait de la transporter par mer à Lorient et à Rochefort.
  208. Sur cette tentative du maréchal Soult et sur les moyens dont il usa pour essayer de se faire roi de Portugal, le général Thiébault a donné, dans ses Mémoires, tome IV, pages 337 et suivantes, les détails les plus curieux.
  209. Le 6 juin 1808, décret impérial, daté de Bayonne, par lequel Napoléon proclame roi des Espagnes et des Indes son frère Joseph, transféré de Naples à Madrid. — Le 15 juillet 1808, autre décret, déclarant roi de Naples, sous le nom de Joachim-Napoléon, le maréchal Murat, grand-duc de Berg.
  210. Chateaubriand commet ici une petite erreur de date. C’est seulement le 27 septembre 1808 que Napoléon arriva à Erfurt et qu’il eut avec Alexandre sa première entrevue. Les deux empereurs se séparèrent le 14 octobre. Ce fut le 4 octobre qu’eut lieu la représentation dans laquelle on joua l’Œdipe de Voltaire et où Talma dit le vers, si célèbre depuis :

    L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.

    Ce soir-là « le parterre des rois » se composait des princes suivants : le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, le duc de Weimar, le duc d’Oldenbourg, le duc de Mecklembourg-Schwérin, le duc de Mecklembourg-Strélitz, le duc Alexandre de Wurtemberg, le prince de la Tour-et-Taxis. (Voir le beau livre de M. Albert Vandal sur Napoléon et Alexandre Ier, tome I, pages 415 et 441.)

  211. L’Empereur, dans ce même discours au Corps législatif, annonçait solennellement « qu’il allait couronner dans Madrid le roi d’Espagne et planter ses aigles sur les forts de Lisbonne, » engagement théâtral qui n’empêchait pas nos troupes, à ce même moment, d’évacuer le Portugal.
  212. Napoléon quitta Paris le 29 octobre 1808. Le 3 novembre, il était à Bayonne, et le lendemain il entrait en Espagne.
  213. Réponse de Napoléon, le 15 décembre, à une députation de la municipalité et des principaux membres du clergé de la ville de Madrid. Dans cette réponse, il disait encore qu’il lui serait facile de gouverner l’Espagne, en y établissant autant de vice-rois qu’il y avait de provinces ; que cependant il ne se refusait pas de céder au roi ses droits de conquête et de l’établir dans Madrid si les habitants voulaient manifester leurs sentiments de fidélité et donner l’exemple aux provinces. Qu’ils se hâtassent donc de prouver la sincérité de leur soumission en prêtant devant le Saint-Sacrement un serment qui sortît non-seulement de la bouche mais du cœur. — En arrivant en Égypte, Bonaparte avait dit : « Peuples d’Égypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu, son prophète et le Coran. » À Madrid, Napoléon respecte plus le Saint-Sacrement, que le catholique peuple d’Espagne !
  214. Le marquis de La Romana (1761-1811). En juin 1807, Napoléon avait obtenu du faible et imprévoyant Charles IV que 25 000 soldats espagnols fussent envoyés en Allemagne pour se joindre à l’armée française. Ces troupes ne tardèrent pas à être dirigées sur le Danemarck, pour s’opposer aux entreprises de l’Angleterre. Une division très considérable, commandée par le général La Romana, avait ses quartiers dans les îles de Fionie ou de Funen et de Langeland, à huit cents lieues des Pyrénées. À la nouvelle des malheurs de sa patrie, le marquis de La Romana résolut de lui porter secours, et, déjouant la surveillance dont il était l’objet, il s’embarqua sur des bâtiments anglais avec la majeure partie de sa division. Le 17 août 1808, il débarquait en Espagne, où son arrivée n’allait pas peu contribuer à enflammer encore davantage le patriotisme et l’enthousiasme de ses compatriotes.
  215. Voici un fragment du Catéchisme en usage dans tous les diocèses de l’Empire Français :

    « Suite du 4e commandement (Tes père et mère honoreras, etc.).

    « Demande. Quels sont les devoirs des chrétiens à l’égard des princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs envers Napoléon Ier, notre Empereur ?

    « Réponse. Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre Empereur, l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son Empire et de son trône ; nous lui devons encore des prières ferventes pour son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l’État.

    « Demande. Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers notre Empereur ?

    « Réponse. C’est premièrement parce que Dieu, qui crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Empereur de dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l’a établi notre souverain, l’a rendu le ministre de sa puissance et son image sur la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, tant par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné lui-même ce que nous devons à notre souverain : il est né en obéissant à l’édit de César-Auguste ; il a payé l’impôt prescrit, et de même qu’il a ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de rendre à César ce qui appartient à César.

    « Demande. Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre Empereur ?

    « Réponse. Selon l’apôtre Saint-Paul, ils résisteraient à l’ordre établi de Dieu même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle. » (Catéchisme à l’usage de toutes les églises de l’Empire français, p. 55 et 56. Paris, Mame frères, 1811.)

  216. Le 24 décembre 1803, Jérôme Bonaparte avait épousé à Baltimore Mlle Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson, écuyer, président de la Banque de Baltimore et l’un des hommes les plus riches des États-Unis. Au mois de mars 1805, les deux époux vinrent en Europe et débarquèrent à Lisbonne, d’où, le 5 avril, Jérôme partit pour Paris, engageant sa femme, déjà fort avancée dans sa grossesse, à l’aller attendre en Hollande. Ce jour fut le dernier où Mme Jérôme Bonaparte ait vu son mari. Celle-ci se rendit, non en Hollande, mais en Angleterre, ainsi que le dit Chateaubriand, et, le 7 juillet 1805, elle accoucha d’un fils, qui fut baptisé sous le nom de Jérôme-Napoléon Bonaparte. Dès le 24 mai précédent, l’Empereur avait écrit au pape pour lui demander d’annuler le mariage. Pie VII répondit, le 27 juin, qu’il n’était pas en son pouvoir de prononcer une invalidation qui serait contraire aux lois de l’Église. « Si nous usurpions, disait-il en terminant, une autorité que nous n’avons pas, nous nous rendrions coupable d’un abus le plus abominable devant le tribunal de Dieu et devant l’Église entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n’aimerait pas que nous prononçassions un jugement contraire au témoignage de notre conscience et aux principes invariables de l’Église. » — Au mois de novembre 1805, Mme Jérôme Bonaparte retourna avec son fils aux États-Unis. Moins de deux ans après, bien qu’elle ne fût pas morte, et qu’elle dût même survivre à son mari, celui-ci épousait, le 12 août 1807, la princesse Frédérique-Catherine de Wurtemberg. Le 8 décembre de la même année, il était déclaré roi de Westphalie.
  217. C’est à M. de Fontanes que Napoléon dit un jour ces paroles. En voici le texte complet : « Moi, je ne suis pas né à temps ; voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans être contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que moi, car il règne sur les esprits et je ne règne que sur la matière : les prêtres gardent l’âme et me jettent le cadavre. » Histoire du pape Pie VII, par le chevalier Artaud de Montor.
  218. Lettre de Napoléon au comte de Champagny, ministre des relations extérieures, datée de Benavente, 1er janvier 1809. — Correspondance de Napoléon Ier, t. XVIII, p. 193.
  219. Dès le mois d’août 1807, afin, disait-il, d’assurer ses communications avec Naples, Napoléon avait chargé le général Lemarrois d’occuper une partie des États de l’Église, les provinces d’Ancône, de Macerata, de Fermo et d’Urbin, et d’en percevoir les revenus. Le 2 février 1808, les troupes françaises étaient entrées à Rome, l’Empereur, cette fois, invoquant la nécessité de mettre fin aux intrigues de la cour papale, intrigues dirigées contre sa personne et son autorité. Le 2 avril suivant, un décret impérial avait annexé au royaume d’Italie les légations d’Ancône, d’Urbin, de Macerata et de Camerino. Le décret du 17 mai 1809 portant réunion des États romains à l’Empire français n’était donc que la suite et le couronnement d’une politique depuis longtemps conçue et dont le dernier terme devait être fatalement l’enlèvement et la captivité du pape.
  220. Le 10 juin 1809.
  221. Barthélemy Pacca (1756-1844), cardinal-doyen du Sacré-Collège. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII, rédigea et fit afficher la bulle d’excommunication lancée contre Napoléon en 1809, fut enlevé de Rome en même temps que le Souverain Pontife, et enfermé au fort de Fénestrelle. Il rejoignit le Pape à Fontainebleau en 1813, le détermina à rétracter les concessions qu’il venait de faire par le Concordat du 25 janvier et rentra avec lui à Rome en 1814. Il a laissé d’intéressants Mémoires.
  222. La bulle d’excommunication fut affichée dans la nuit du 10 au 11 juin.
  223. Sextius-Alexandre-François, comte Miollis (1759-1828), fit ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en 1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant militaire des États-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, à Mantoue, établi une fête en l’honneur de Virgile. Plus tard, il fit élever une colonne à l’Arioste dans la ville de Ferrare. Son frère, Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne, de 1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lorsqu’il a peint, dans les Misérables, avec de si admirables couleurs, le portrait de M. Charles-François-Bienvenu Myriel, évèque de D.
  224. Étienne Radet (1762-1825). Il était l’homme des missions pénibles. Pendant les Cent-Jours, l’Empereur le chargea de conduire à Cette le duc d’Angoulême qui devait s’y embarquer pour l’Espagne. Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé inspecteur général de gendarmerie et grand prévôt de l’armée. Arrêté en 1816 et condamné par un conseil de guerre à neuf ans de détention, il fut rendu à la liberté par une ordonnance royale du mois de mars 1818.
  225. C’était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.
  226. Dans toutes les éditions des Mémoires, on a imprimé jusqu’ici : « le 20 février 1800 ». C’est le 20 février 1798 que le Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le général Berthier, le futur major-général de Napoléon, commandait alors à Rome. « Ici, je voudrais pouvoir me taire, dit l’historien Botta, mais l’amour de la vérité l’emporte, et je dirai que dans l’état d’abaissement où était tombé le vénérable Pontife, il eut à supporter de la part des républicains français des insultes telles, que ce n’eût pas été une faute beaucoup plus grave de lui ôter la vie. » (Botta, Histoire d’Italie de 1789 à 1814, t. 3, p. 134.)
  227. Pie VI, traîné par le Directoire de prison en prison, avait été amené à Valence le 11 juillet 1799 ; il mourut dans cette ville le 29 août de la même année, en pardonnant à ceux qui depuis dix-huit mois l’avaient traité avec tant de lâcheté et de barbarie : « Recommandez surtout à mon successeur de pardonner aux Français comme je leur pardonne de tout mon cœur. » Comme lui, son successeur sera odieusement persécuté, et il pardonnera comme lui.
  228. Le poète Pétrarque, solennellement couronné au Capitole, le jour de Pâques, 8 avril 1341, de lauriers qu’il consacra sur le grand autel de Saint-Pierre. Il vécut longtemps à Avignon, qui était alors la résidence des papes.
  229. 6 juillet 1809.
  230. Ils avaient refusé d’assister au mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Après avoir juré de maintenir dans leur intégrité les droits du Saint-Siège, et les voyant lésés par l’annulation du mariage de l’Empereur, ils ne s’étaient pas cru permis de légitimer par leur présence une seconde union. Napoléon les exila, confisqua leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs traitements, et leur interdit de porter les marques de la dignité cardinalice. Au lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et des bas rouges, ils durent porter des vêtements noirs. De là l’appellation que les contemporains leur donnèrent et qui devait rester pour eux un titre d’honneur : les Cardinaux noirs. Voici leurs noms : Consalvi, di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti, della Somaglia, Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppizoni et Gabrielli.
  231. Le Sénatus-consulte organique du 17 février 1810 sanctionna le décret du 17 mai 1809, qui avait ordonné la réunion à l’Empire français de Rome et des États du pape.
  232. Bref du 20 septembre 1811.
  233. 20 avril 1809.
  234. 22 avril.
  235. 28, 29, 30 avril.
  236. Le 13 mai.
  237. Jacques-Alexandre-Bernard Law, comte puis marquis de Lauriston, né à Pondichéry le 1er février 1768. Il était le petit-neveu du célèbre contrôleur John Law et le fils d’un maréchal de camp gouverneur des possessions françaises dans l’Inde. Camarade de Bonaparte à Briennne, il devint son aide de camp et assista à ses côtés à la bataille de Marengo. Général de division d’artillerie et comte de l’Empire (29 juin 1808), il se signala sur les champs de bataille, particulièrement à Raah, à Wagram, à la Moskowa, à Lutzen, à Weissig, à Bautzen et à Wurtschen ; très apprécié de l’Empereur, il se vit chargé par lui de plusieurs missions diplomatiques, notamment de l’ambassade de Pétersbourg en 1811. Louis XVIII le nomma grand-cordon de la Légion d’honneur (29 juillet 1814), et capitaine-lieutenant aux mousquetaires gris (20 février 1815). Pendant les Cent-Jours, il resta fidèle au roi, qui le fit pair de France (17 août 1815) et le créa marquis (20 décembre 1817). Il entra dans le cabinet du duc de Richelieu comme ministre de la Maison du roi, le 1er novembre 1820. Maréchal de France le 6 juin 1823, il prit part à la guerre d’Espagne, assiégea et prit Pampelune et devint, le 9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 août de l’année suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison du roi pour celles de grand veneur et de ministre d’État. Il mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante dans la nuit du 10 au 11 juin 1828.
  238. Le chevalier de Folard (1669-1752), auteur des Nouvelles découvertes sur la guerre et du Commentaire, formant un corps de science militaire. Ses écrits sur la tactique lui valurent le nom de Végèce français.
  239. Karl-Gotlieb Guischardt (1724-1775), écrivain militaire allemand, auteur des Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains et de Mémoires critiques et historiques sur plusieurs points d’antiquités militaires.
  240. Georges-Frédéric de Tempelhoff (1737-1807), général et écrivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une Histoire de la guerre de Sept ans en Allemagne.
  241. Henri Lloyd (1729-1783), écrivain militaire anglais, auteur de l’Introduction à l’histoire de la guerre en Allemagne, de Mémoires politiques et militaires et de la Philosophie de la guerre.
  242. Le 12 juillet 1809.
  243. M. de Champagny. Il avait été fait duc de Cadore le 15 août 1809. Ancien membre de l’Assemblée constituante, emprisonné sous la Terreur, conseiller d’État après le 18 brumaire, ambassadeur à Vienne en 1801, il avait pris le portefeuille de l’Intérieur (8 août 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans après, le 8 août 1807, la disgrâce de Talleyrand l’avait fait passer du ministère de l’Intérieur à celui des Relations extérieures. Il quitta ce dernier ministère le 16 avril 1811 et devint ministre d’État, intendant des domaines de la couronne et sénateur. En 1814, il adhéra des premiers aux Bourbons, qui le firent pair de France. Pendant les Cent-Jours, Napoléon lui rendit l’intendance des domaines de la couronne et le nomma pair de l’Empire. La seconde Restauration le rendit à la vie privée ; mais, en 1819, M. Decazes le comprit dans la fournée des soixante nouveaux pairs destinée à rendre la majorité au ministère. M. de Champagny vécut encore assez pour prêter serment au gouvernement de Juillet, et continua de siéger dans la Chambre des pairs jusqu’à sa mort, arrivée le 3 juillet 1834.
  244. Le récit du général Rapp, dans ses Mémoires, p. 141 et suiv., est de tous points conforme à celui du duc de Cadore. — Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui avait voulu tuer Napoléon. Il s’appelait Frédéric Stapss. C’était le 12 octobre, au moment où l’Empereur, passant une grande revue à Schœnbrünn, assistait au défilé des troupes entre le maréchal Berthier, son chef d’état-major, et le général Rapp, son aide de camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main droite enfoncée sous sa redingote, dans une poche d’où sortait un papier, s’avança vers lui. Berthier, s’imaginant que ce jeune homme voulait présenter une pétition, se plaça entre lui et l’Empereur, et lui dit de remettre sa pétition à l’aide de camp Rapp. Stapss répondit qu’il voulait parler à Napoléon lui-même ; puis, comme il s’était avancé de nouveau et s’approchait de très près, Rapp lui signifia de se retirer, en ajoutant que, s’il avait quelque chose à demander, on l’écouterait après la parade. Son regard et son air résolus donnèrent des soupçons à l’aide de camp ; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait là, il le fit arrêter et conduire au château. On trouva sur lui un couteau de cuisine, Stapss déclara qu’il avait voulu s’en servir pour frapper Napoléon, mais qu’il ne pouvait rendre compte de sa conduite qu’à Napoléon lui-même. (Mémoires de Rapp, p. 141.)

    Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n’eût point de complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à une nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la lettre qu’il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre d’étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait : « La fièvre d’exaltation où il était a empêché d’en savoir davantage ; on l’interrogera quand il sera refroidi et à jeun ». Il fera, d’ailleurs, plus tard, des aveux complets. À Sainte-Hélène, il dira un jour au médecin O’Meara, qu’il avait prescrit de ne donner au prisonnier aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et seulement de l’eau. » (Napoléon en exil, par O’Meara, 1822.) — M. de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses Mémoires (t. II, p. 228) : « On le garda au secret pendant quelques jours, lui faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits pour nourriture, afin d’affaiblir sa constitution et de le forcer à révéler le nom de ses complices. » Rapp constate que Stapss, lorsqu’il fut exécuté, n’avait rien pris depuis trois jours. Au moment d’aller à la mort, on lui offrit de la nourriture ; il la refusa en disant qu’il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice. Sa fermeté ne se démentit pas un instant. Son dernier cri fut : Vire la liberté ! Vive l’Allemagne ! Mort à son tyran ! (Mémoires de Rapp, 147.)

  245. Ce traité est appelé dans l’histoire la paix de Vienne. L’Autriche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau, couvrant cette dernière ville ; plus d’un million sur la frontière d’Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la Save ; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires détachés de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière ; les autres cédés à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés à la Russie. L’empereur d’Autriche reconnaissait tous les changements survenus ou qui pourraient survenir en Espagne, en Portugal, en Italie ; il adhérait au système prohibitif adopté par la France et la Russie à l’égard de l’Angleterre et s’engageait à cesser toute relation commerciale avec cette dernière puissance. Ce traité, qui démantelait entièrement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces polonaises, lui ôtant ses défenses de l’Inn et des Alpes Carniques, était fait moins en vue de la paix qu’en prévision d’une guerre future : la paix de Vienne devait durer quatre ans.
  246. Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé auditeur au Conseil d’État en 1808, il avait accompagné Napoléon pendant la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif dans la pacification avec l’Autriche. Après la signature du traité et le départ de l’armée française, il était demeuré à Vienne avec la mission tout officieuse d’aplanir certaines difficultés de détail, surtout d’observer et de rendre compte : il était particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce fut à lui que Metternich fit la première ouverture sur la possibilité d’un mariage de l’empereur Napoléon avec une princesse de la maison d’Autriche. (Voir Napoléon et Alexandre Ier, par. Albert Vandal, tome II, chapitre VI.)
  247. Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.
  248. Napoléon n’avait point attendu Marie-Louise à Compiègne. « Profitant, dit Norvins (Mémorial, t. III, p. 279), du trouble du palais, de l’obscurité et du mauvais temps, l’Empereur s’était esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite porte du parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée où, précédé d’un seul courrier, il se jeta avec Murat, enveloppés l’un et l’autre dans de grands manteaux, et à toutes brides il alla s’embusquer à deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de l’église, pour y guetter l’arrivée de Marie-Louise… Enfin parut la voiture si désirée ; à l’instant, comme un sous-lieutenant qui revoit sa cousine, Napoléon s’élança de la calèche, ouvrit brusquement la portière de la berline impériale, mit sa sœur Caroline sur le devant, prit sa place et embrassa l’Impératrice. Tout cela se fit si rapidement qu’il avait embrassé dix fois la jeune archiduchesse, qu’elle savait à peine à qui elle devait cet impromptu. Ce fut une affaire d’avant-postes, conçue et exécutée militairement : Marie-Louise fut surprise et conquise. »
  249. « Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il pleuvait à verse… Tout Compiègne se précipita dans les cours, et surtout dans la cour d’honneur… Enfin à dix heures, par une pluie battante, le canon annonça l’entrée dans la ville de l’auguste couple. À l’instant toutes nos royautés des deux sexes vinrent s’étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la descente de la voiture impériale. L’Empereur en sortit, donnant la main à l’Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille. Ainsi fit-il dans la galerie, comme au pas de course… Le souper fut servi dans l’appartement de Marie-Louise. Il n’y eut en tiers que la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant de table. Or, qui de trois ôte un, reste deux… Le lendemain, à midi, l’Empereur déjeunait auprès du lit de l’impératrice… Ce fut la chancellerie qui resta vierge, et Napoléon un simple mortel. » Norvins, Mémorial, t. III, p. 280. — Voir aussi les Mémoires de M. de Bausset.
  250. Le Moniteur du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel : « Aujourd’hui, 20 mars, à neuf heures du matin, l’espoir de la France a été rempli. Sa Majesté l’Impératrice est heureusement accouchée d’un prince. Le Roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé. » — Le 17 février 1810, trois jours après l’adhésion officielle de l’empereur d’Autriche au mariage de l’archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon, le ministre d’État, comte Regnaud de Saint-Jean d’Angély, avait lu aux sénateurs réunis en séance solennelle l’exposé des motifs du sénatus-consulte qui réunissait l’État de Rome à l’Empire. Après avoir félicité Napoléon de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Charlemagne, le ministre, dévoilant la pensée maîtresse de son souverain, avait ajouté : « Il veut que l’héritier de cette couronne porte le titre de Roi de Rome ; qu’un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en renouvelant les splendeurs des arts. » L’article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat s’empressa de voter, était ainsi libellé : « Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome. » L’article 10 stipulait que les Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième année de leur règne. » Et trois ans après sa naissance, le prince impérial, le roi de Rome n’aura déjà plus de couronne et ne sera plus pour l’Europe qu’un prince autrichien ! La parole du Psalmiste sera devenue une prophétie : « Cogitaverunt consilia quœ non potuerunt stabilire » ; et la menace qu’elle contient sera en voie d’accomplissement : « Fructum corum de terra perdes et semen corum a filiis hominum. » Voir le Roi de Rome, par Henri Welschlinger, p. 6.