Mémoires d’outre-tombe/Quatrième partie/Livre IV

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LIVRE IV[1]

Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de France. — Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvirat. — Mademoiselle. — Conversation avec le roi. — Henri V. — Dîner et soirée à Hradschin. — Visites. — Musée. — Général Skrzynecki. — Dîner chez le comte de Choteck. — Pentecôte. — Le duc de Blacas. — Incidences. — Tycho-Brahé. — Perdita, suite des incidences. — De la Bohême. — Littérature slave et néo-latine. — Je prends congé du roi. — Adieux. — Lettres des enfants à leur mère. — Un juif. — La servante saxonne. — Ce que je laisse à Prague. — Le duc de Bordeaux. — Madame la Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales. — Souvenirs historiques. — Vallée de la Tèple. — Sa flore. — Dernière conversation avec la Dauphine. — Départ.

Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je descendis à l’hôtel des Bains, dans la vieille ville bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J’écrivis un billet à M. le duc de Blacas[2] pour l’avertir de mon arrivée ; je reçus la réponse suivante :

« Si vous n’êtes pas trop fatigué, monsieur le vicomte, le roi sera charmé de vous recevoir dès ce soir, à neuf heures trois quarts ; mais si vous désirez vous reposer, ce serait avec grand plaisir que Sa Majesté vous verrait demain matin, à onze heures et demie.

« Agréez, je vous prie, mes compliments les plus empressés.

« Ce vendredi 24 mai, à sept heures.

« Blacas d’Aulps. »

Je ne crus pas pouvoir profiter de l’alternative qu’on me laissait : à neuf heures et demie du soir, je me mis en marche ; un homme de l’auberge, sachant quelques mots de français, me conduisit. Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohême. L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres : il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n’entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j’étais obligé de m’arrêter par intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

À mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l’histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s’identifiant aux souvenirs de ma propre destinée : après avoir exploré des ruines mortes, j’étais appelé au spectacle des ruines vivantes.

Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin[3], nous traversâmes un poste d’infanterie dont le corps de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous pénétrâmes par ce guichet dans une cour carrée, environnée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu’éclairaient de loin en loin des lanternes de verre accrochées aux parois du mur, comme dans une caserne ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s’ouvrait un escalier, au pied duquel se promenaient deux sentinelles.

Comme je montais le second étage, je rencontrai M. de Blacas qui descendait. J’entrai avec lui dans les appartements de Charles X ; là étaient encore deux grenadiers en faction. Cette garde étrangère, ces habits blancs à la porte du roi de France, me faisaient une impression pénible : l’idée d’une prison plutôt que d’un palais me vint.

Nous passâmes trois salles anuitées et presque sans meubles : je croyais errer encore dans le terrible monastère de l’Escurial. M. de Blacas me laissa dans la troisième salle pour avertir le roi, avec la même étiquette qu’aux Tuileries. Il revint me chercher, m’introduisit dans le cabinet de Sa Majesté, et se retira.

Charles X s’approcha de moi, me tendit la main avec cordialité en me disant : « Bonjour, bonjour, monsieur de Chateaubriand, je suis charmé de vous voir. Je vous attendais. Vous n’auriez pas dû venir ce soir, car vous devez être bien fatigué. Ne restez pas debout ; asseyons-nous. Comment se porte votre femme ? »

Rien ne brise le cœur comme la simplicité des paroles dans les hautes positions de la société et les grandes catastrophes de la vie. Je me mis à pleurer comme un enfant ; j’avais peine à étouffer avec mon mouchoir le bruit de mes larmes[4]. Toutes les choses hardies que je m’étais promis de dire, toute la vaine et impitoyable philosophie dont je comptais armer mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue du malheur ! Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon roi en cheveux blanc, à mon roi proscrit, exilé, prêt à déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère ! Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient humides ; il me fit asseoir à côté d’une petite table de bois, sur laquelle il y avait deux bougies ; il s’assit auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne oreille pour mieux m’entendre, m’avertissant ainsi de ses années qui venaient mêler leurs infirmités communes aux calamités extraordinaires de sa vie.

Il m’était impossible de retrouver la voix, en regardant dans la demeure des empereurs d’Autriche le soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de ces règnes et de soixante-seize années : de ces années, vingt-quatre s’étaient écoulées dans l’exil, cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait ses derniers jours dans un dernier exil, avec le petit-fils dont le père avait été assassiné et de qui la mère était captive. Charles X, pour rompre ce silence, m’adressa quelques questions. Alors j’expliquai brièvement l’objet de mon voyage : je me dis porteur d’une lettre de madame la duchesse de Berry, adressée à madame la dauphine, dans laquelle la prisonnière de Blaye confiait le soin de ses enfants à la prisonnière du Temple, comme ayant la pratique du malheur. J’ajoutai que j’avais aussi une lettre pour les enfants. Le roi me répondit : « Ne la leur remettez pas ; ils ignorent en partie ce qui est arrivé à leur mère ; vous me donnerez cette lettre. Au surplus, nous parlerons de tout cela demain à deux heures : allez vous coucher. Vous verrez mon fils et les enfants à onze heures et vous dînerez avec nous. » Le roi se leva, me souhaita une bonne nuit et se retira.

Je sortis ; je rejoignis M. de Blacas dans le salon d’entrée ; le guide m’attendait sur l’escalier. Je retournai à mon auberge, descendant les rues sur les pavés glissants, avec autant de rapidité que j’avais mis de lenteur à les monter.

Prague, 25 mai 1833.

Le lendemain, 25 mai, je reçus la visite de M. le comte de Cossé, logé dans mon auberge. Il me raconta les brouilleries du château relatives à l’éducation du duc de Bordeaux. À dix heures et demie je montai à Hradschin ; le duc de Guiche[5] m’introduisit chez M. le dauphin. Je le trouvai vieilli et amaigri ; il était vêtu d’un habit bleu râpé, boutonné jusqu’au menton et qui, trop large, semblait acheté à la friperie : le pauvre prince me fit une extrême pitié.

M. le dauphin a du courage ; son obéissance à Charles X l’a seule empêché de se montrer à Saint-Cloud et à Rambouillet tel qu’il s’était montré à Chiclana : sa sauvagerie en est augmentée. Il supporte avec peine la vue d’un nouveau visage. Il dit souvent au duc de Guiche : « Pourquoi êtes-vous ici ? Je n’ai besoin de personne. Il n’y a pas de trou de souris assez petit pour me cacher. »

Il a dit encore plusieurs fois : « Qu’on ne parle pas de moi ; qu’on ne s’occupe pas de moi ; je ne suis rien ; je ne veux rien être. J’ai 20 000 francs de rente, c’est plus qu’il ne me faut. Je ne dois songer qu’à mon salut et à faire une bonne fin. » Il a dit encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le servirais de mon épée ; mais j’ai signé, contre mon sentiment, mon abdication pour obéir à mon père ; je ne la renouvellerai pas ; je ne signerai plus rien ; qu’on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens jamais. »

Et c’est vrai : sa bouche n’a jamais proféré un mensonge. Il lit beaucoup ; il est assez instruit, même dans les langues ; sa correspondance avec M. de Villèle pendant la guerre d’Espagne[6] a son prix, et sa correspondance avec madame la dauphine, interceptée et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité est incorruptible ; sa religion est profonde ; sa piété filiale s’élève jusqu’à la vertu ; mais une invincible timidité ôte au dauphin l’emploi de ses facultés.

Pour le mettre à l’aise, j’évitai de l’entretenir de politique et ne m’enquis que de la santé de son père ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit point. La différence du climat d’Édimbourg et de Prague, la goutte prolongée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait prendre, le bien qu’il en éprouverait, voilà le texte de notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X comme sur un enfant ; il lui baise la main quand il s’en approche, s’informe de sa nuit, ramasse son mouchoir, parle haut pour s’en faire entendre, l’empêche de manger ce qui l’incommoderait, lui fait mettre ou ôter une redingote selon le degré de froid ou de chaud, l’accompagne à la promenade et le ramène. Je n’eus garde de parler d’autre chose. Des journées de Juillet, de la chute d’un empire, de l’avenir de la monarchie, mot. « Voilà onze heures, me dit-il : vous allez voir les enfants ; nous nous retrouverons à dîner. »

Conduit à l’appartement du gouverneur, les portes s’ouvrent : je vois le baron de Damas avec son élève ; madame de Gontaut avec Mademoiselle, M. Barrande[7], M. la Villate[8] et quelques autres dévoués serviteurs ; tout le monde debout. Le jeune prince, effarouché, me regardait de côté, regardait son gouverneur comme pour lui demander ce qu’il avait à faire, de quelle façon il fallait agir dans ce péril, ou comme pour obtenir la permission de me parler. Mademoiselle souriait d’un demi-sourire avec un air timide et indépendant ; elle semblait attentive aux faits et gestes de son frère. Madame de Gontaut se montrait fière de l’éducation qu’elle avait donnée[9]. Après avoir salué les deux enfants, je m’avançai vers l’orphelin et je lui dis : « Henri V me veut-il permettre de déposer à ses pieds l’hommage de mon respect ? Quand il sera remonté sur son trône, il se souviendra peut-être que j’ai eu l’honneur de dire à son illustre mère : Madame, votre fils est mon roi. Ainsi j’ai le premier proclamé Henri V roi de France, et un jury français, en m’acquittant, a laissé subsister ma proclamation. Vive le roi ! »

L’enfant, ébouriffé de s’entendre salué roi, de m’entendre lui parler de sa mère dont on ne lui parlait plus, recula jusque dans les jambes du baron de Damas, en prononçant quelques mots accentués, mais presque à voix basse. Je dis à M. de Damas :

« Monsieur le baron, mes paroles semblent étonner le roi. Je vois qu’il ne sait rien de sa courageuse mère et qu’il ignore ce que ses serviteurs ont quelquefois le bonheur de faire pour la cause de la royauté légitime. »

Le gouverneur me répondit : « On apprend à Monseigneur ce que de fidèles sujets comme vous, monsieur le vicomte . . . . . . . . . . » Il n’acheva pas sa phrase.

M. de Damas se hâta de déclarer que le moment des études était arrivé. Il m’invita à la leçon d’équitation à quatre heures.

J’allai faire une visite à madame la duchesse de Guiche[10], logée assez loin de là dans une autre partie du château ; il fallait près de dix minutes pour s’y rendre de corridor en corridor. Ambassadeur à Londres, j’avais donné une petite fête à madame de Guiche, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse et suivie d’un peuple d’adorateurs ; à Prague, je la trouvai changée, mais l’expression de son visage me plaisait mieux. Sa coiffure lui seyait à ravir : ses cheveux, nattés en petites tresses, comme ceux d’une odalisque ou d’une médaille de Sabine, se festonnaient en bandeau des deux côtés de son front. La duchesse et le duc de Guiche représentaient à Prague la beauté enchaînée à l’adversité.

Madame de Guiche était instruite de ce que j’avais dit au duc de Bordeaux. Elle me raconta qu’on voulait éloigner M. Barrande ; qu’il était question d’appeler des jésuites[11] ; que M. de Damas avait suspendu, mais non abandonné ses desseins.

Il existait un triumvirat composé du duc de Blacas, du baron de Damas et du cardinal de Latil ; ce triumvirat tendait à s’emparer du règne futur en isolant le jeune roi, en l’élevant dans des principes et par des hommes antipathiques à la France. Le reste des habitants du château cabalait contre le triumvirat ; les enfants eux-mêmes étaient à la tête de l’opposition. Cependant l’opposition avait différentes nuances ; le parti Gontaut n’était pas tout à fait le parti Guiche ; la marquise de Bouillé, transfuge du parti Berry, se rangeait du côté du triumvirat avec l’abbé Moligny[12]. Madame la dauphine, placée à la tête des impartiaux, n’était pas précisément favorable au parti de la jeune France, représenté par M. Barrande ; mais comme elle gâtait le duc de Bordeaux, elle penchait souvent de son côté et le soutenait contre son gouverneur.

Madame d’Agoult[13], dévouée corps et âme au triumvirat, n’avait d’autre crédit auprès de la dauphine que celui de la présence et de l’importunité.

Après avoir fait ma cour à madame de Guiche, je me rendis chez madame de Gontaut. Elle m’attendait avec la princesse Louise.

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheveux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression fine ; petite pour son âge, elle n’est pas aussi formée que la représentent ses portraits. Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille et de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration, ou lui parler avec respect comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d’agrément beaucoup d’instruction : elle parle anglais et commence à savoir bien l’allemand ; elle a même un peu d’accent étranger, et l’exil se marque déjà dans son langage.

Madame de Gontaut me présenta à la sœur de mon petit roi ; innocents fugitifs, ils avaient l’air de deux gazelles cachées parmi des ruines. Mademoiselle Vachon, sous-gouvernante, fille excellente et distinguée, arriva. Nous nous assîmes et madame de Gontaut me dit : « Nous pouvons parler, Mademoiselle sait tout ; elle déplore avec nous ce que nous voyons. »

Mademoiselle me dit aussitôt : « Oh ! Henri a été bien bête ce matin : il avait peur. Grand-papa nous avait dit : Devinez qui vous verrez demain : c’est une puissance de la terre ! Nous avions répondu : Eh bien ! c’est l’empereur. Non, a dit grand-papa. Nous avons cherché ; nous n’avons pas pu deviner. Il a dit : C’est le vicomte de Chateaubriand. Je me suis tapé le front pour n’avoir pas deviné. » Et la princesse se frappait le front, rougissant comme une rose, souriant spirituellement avec ses beaux yeux tendres et humides ; je mourais de la respectueuse envie de baiser sa petite main blanche. Elle a repris :

« Vous n’avez pas entendu ce que vous a dit Henri quand vous lui avez recommandé de se souvenir de vous ? Il a dit : Oh ! oui, toujours ! mais il l’a dit si bas ! Il avait peur de vous et il avait peur de son gouverneur. Je lui faisais des signes, vous avez vu ? Vous serez plus content ce soir ; il parlera : attendez. »

Cette sollicitude de la jeune princesse pour son frère était charmante ; je devenais presque criminel de lèse-majesté. Mademoiselle le remarquait, ce qui lui donnait un maintien de conquête d’une grâce toute gentille. Je la tranquillisai sur l’impression que m’avait laissée Henri. « J’étais bien contente, me dit-elle, de vous entendre parler de maman devant M. de Damas. Sortira-t-elle bientôt de prison ? »

On sait que j’avais une lettre de madame la duchesse de Berry pour les enfants, je ne leur en parlai point, parce qu’ils ignoraient les détails postérieurs à la captivité. Le roi m’avait demandé cette lettre ; je crus qu’il ne m’était pas permis de la lui donner, et que je devais la porter à madame la dauphine, à laquelle j’étais envoyé, et qui prenait alors les eaux de Carlsbad.

Madame de Gontaut me redit ce que m’avaient dit M. de Cossé et madame de Guiche. Mademoiselle gémissait avec un sérieux d’enfant. Sa gouvernante ayant parlé du renvoi de M. Barrande et de l’arrivée probable d’un jésuite, la princesse Louise croisa les mains et dit en soupirant : « Ça sera bien impopulaire ! » Je ne pus m’empêcher de rire ; Mademoiselle se prit à rire aussi, toujours en rougissant.

Quelques instants me restaient avant l’audience du roi. Je remontai en calèche et j’allai chercher le grand burgrave, le comte de Choteck. Il habitait une maison de campagne à une demi-lieue hors de la ville, du côté du château. Je le trouvai chez lui et le remerciai de sa lettre. Il m’invita à dîner pour le lundi 27 mai.

Revenu au château à deux heures, je fus introduit comme la veille auprès du roi par M. de Blacas. Charles X me reçut avec sa bonté accoutumée et cette élégante facilité de manières que les années rendent plus sensible en lui. Il me fit asseoir de nouveau à la petite table. Voici le détail de notre conversation : « Sire, madame la duchesse de Berry m’a ordonné de venir vous trouver et de présenter une lettre à madame la dauphine. J’ignore ce que contient cette lettre, bien qu’elle soit ouverte ; elle est écrite au citron, ainsi que la lettre pour les enfants. Mais dans mes deux lettres de créance, l’une ostensible, l’autre confidentielle, Marie-Caroline m’explique sa pensée. Elle remet, pendant sa captivité, comme je l’ai dit hier à Votre Majesté, ses enfants sous la protection particulière de madame la dauphine. Madame la duchesse de Berry me charge en outre de lui rendre compte de l’éducation de Henri V, que l’on appelle ici le duc de Bordeaux. Enfin, madame la duchesse de Berry déclare qu’elle a contracté un mariage secret avec le comte Hector Lucchesi Palli, d’une famille illustre[14]. Ces mariages secrets de princesses, dont il y a plusieurs exemples, ne les privent pas de leurs droits. Madame la duchesse de Berry demande à conserver son rang de princesse française, la régence et la tutelle. Quand elle sera libre, elle se propose de venir à Prague embrasser ses enfants et mettre ses respects aux pieds de Votre Majesté. »

Le roi me répondit sévèrement. Je tirai ma réplique, tant bien que mal, d’une récrimination.

« Que Votre Majesté me pardonne, mais il me semble qu’on lui a inspiré des préventions : M. de Blacas doit être l’ennemi de mon auguste cliente. »

Charles X m’interrompit : « Non ; mais elle l’a traité mal, parce qu’il l’empêchait de faire des sottises, de folles entreprises. » — « Il n’est pas donné à tout le monde, répondis-je, de faire des sottises de cette espèce : Henri IV se battait comme madame la duchesse de Berry, et comme elle, il n’avait pas toujours assez de force.

« Sire, continuai-je, vous ne voulez pas que madame de Berry soit princesse de France ; elle le sera malgré vous ; le monde entier l’appellera toujours la duchesse de Berry, l’héroïque mère de Henri V ; son intrépidité et ses souffrances dominent tout ; vous ne pouvez pas, à l’instar du duc d’Orléans, vouloir flétrir du même coup les enfants et la mère : vous est-il donc si difficile de pardonner à la gloire d’une femme ? »

« — Eh bien, monsieur l’ambassadeur, dit le roi avec une emphase bienveillante, que madame la duchesse de Berry aille à Palerme ; qu’elle y vive maritalement avec M. Lucchesi, à la vue de tout le monde ; alors on dira aux enfants que leur mère est mariée ; elle viendra les embrasser. »

Je sentis que j’avais poussé assez loin l’affaire ; les principaux points étaient aux trois quarts obtenus, la conservation du titre et l’admission à Prague dans un temps plus ou moins éloigné : sûr d’achever mon ouvrage avec madame la dauphine, je changeai la conversation. Les esprits entêtés regimbent contre l’insistance ; auprès d’eux, on gâte tout en voulant tout emporter de haute lutte.

Je passai à l’éducation du prince dans l’intérêt de l’avenir : sur ce sujet, je fus peu compris. La religion a fait de Charles X un solitaire ; ses idées sont cloîtrées. Je glissai quelques mots sur la capacité de M. Barrande et l’incapacité de M. de Damas. Le roi me dit : « M. Barrande est un homme instruit, mais il a trop de besogne ; il avait été choisi pour enseigner les sciences exactes au duc de Bordeaux, et il enseigne tout, histoire, géographie, latin. J’avais appelé l’abbé Mac-Carthy[15], afin de partager les travaux de M. Barrande ; il arrivera bientôt. »

Ces paroles me firent frémir, car le nouvel instituteur ne pouvait être évidemment qu’un jésuite remplaçant un jésuite. Que, dans l’état actuel de la société en France, l’idée de mettre un disciple de Loyola auprès de Henri V fût seulement entrée dans la tête de Charles X, il y avait de quoi désespérer de la race.

Quand je fus revenu de mon étonnement, je dis :

« Le roi ne craint-il pas sur l’opinion l’effet d’un instituteur choisi dans les rangs d’une société célèbre, mais calomniée ? »

Le roi s’écria : « Bah ! en sont-ils encore aux jésuites ? »

Je parlai au roi des élections et du désir qu’avaient les royalistes de connaître sa volonté. Le roi me répondit : « Je ne puis dire à un homme : Prêtez serment contre votre conscience. Ceux qui croient devoir le prêter agissent sans doute à bonne intention. Je n’ai, mon cher ami, aucune prévention contre les hommes ; peu importe leur vie passée, lorsqu’ils veulent sincèrement servir la France et la légitimité. Les républicains m’ont écrit à Édimbourg ; j’ai accepté, quant à leur personne, tout ce qu’ils me demandaient ; mais ils ont voulu m’imposer des conditions de gouvernement, je les ai rejetées. Je ne céderai jamais sur les principes ; je veux laisser à mon petit-fils un trône plus solide que n’était le mien. Les Français sont-ils aujourd’hui plus heureux et plus libres qu’ils ne l’étaient avec moi ? Payent-ils moins d’impôts ? quelle vache à lait que cette France ! Si je m’étais permis le quart des choses que s’est permises M. le duc d’Orléans, que de cris, de malédictions ! Ils conspiraient contre moi, ils l’ont avoué : j’ai voulu me défendre… »

Le roi s’arrêta comme embarrassé dans le nombre de ses pensées, et par la crainte de dire quelque chose qui me blessât.

Tout cela était bien, mais qu’entendait Charles X par les principes ? s’était-il rendu compte de la cause des conspirations vraies ou fausses ourdies contre son gouvernement ? Il reprit après un moment de silence : « Comment se portent vos amis les Bertin ? Ils n’ont pas à se plaindre de moi, vous le savez : ils sont bien rigoureux envers un homme banni qui ne leur a fait aucun mal, du moins que je sache. Mais, mon cher, je n’en veux à personne, chacun se conduit comme il l’entend. »

Cette douceur de tempérament, cette mansuétude chrétienne d’un roi chassé et calomnié, me firent venir les larmes aux yeux. Je voulus dire quelques mots de Louis-Philippe. « Ah ! répondit le roi… M. le duc d’Orléans… il a jugé… que voulez-vous ?… les hommes sont comme ça. » Pas un mot amer, pas un reproche, pas une plainte ne put sortir de la bouche du vieillard trois fois exilé. Et cependant des mains françaises avaient abattu la tête de son frère et percé le cœur de son fils ; tant ces mains ont été pour lui remémoratrices et implacables !

Je louai le roi de grand cœur et d’une voix émue. Je lui demandai s’il n’entrait point dans ses intentions de faire cesser toutes ces correspondances secrètes, de donner congé à tous ces commissaires qui, depuis quarante années, trompent la légitimité. Le roi m’assura qu’il était résolu à mettre un terme à ces impuissantes tracasseries ; il avait, disait-il, déjà désigné quelques personnes graves, au nombre desquelles je me trouvais, pour composer en France une sorte de conseil propre à l’instruire de la vérité. M. de Blacas m’expliquerait tout cela. Je priai Charles X d’assembler ses serviteurs et de m’entendre ; il me renvoya à M. de Blacas.

J’appelai la pensée du roi sur l’époque de la majorité de Henri V ; je lui parlai d’une déclaration à faire alors comme d’une chose utile. Le roi, qui ne voulait point intérieurement de cette déclaration, m’invita à lui en présenter le modèle. Je répondis avec respect, mais avec fermeté, que je ne formulerais jamais une déclaration au bas de laquelle mon nom ne se trouvât pas au-dessous de celui du roi. Ma raison était que je ne voulais pas prendre sur mon compte les changements éventuels introduits dans un acte quelconque par le prince de Metternich et par M. de Blacas.

Je représentai au roi qu’il était trop loin de la France, qu’on aurait le temps de faire deux ou trois révolutions avant qu’il en fût informé à Prague. Le roi répliqua que l’empereur l’avait laissé libre de choisir le lieu de sa résidence dans tous les États autrichiens, le royaume de Lombardie excepté. « Mais, ajouta Sa Majesté, les villes habitables en Autriche sont toutes à peu près à la même distance de France ; à Prague, je suis logé pour rien, et ma position m’oblige à ce calcul.

Noble calcul que celui-là pour un prince qui avait joui pendant cinq ans d’une liste civile de 20 millions, sans compter les résidences royales ; pour un prince qui avait laissé à la France la colonie d’Alger et l’ancien patrimoine des Bourbons, évalué de 25 à 30 millions de revenu !

Je dis : « Sire, vos fidèles sujets ont souvent pensé que votre royale indigence pouvait avoir des besoins ; ils sont prêts à se cotiser, chacun selon sa fortune, afin de vous affranchir de la dépendance de l’étranger. — Je crois, mon cher Chateaubriand, dit le roi en riant, que vous n’êtes guère plus riche que moi. Comment avez-vous payé votre voyage ? — Sire, il m’eût été impossible d’arriver jusqu’à vous, si madame la duchesse de Berry n’avait donné l’ordre à son banquier, M. Jauge, de me compter 6 000 francs. — C’est bien peu ! s’écria le roi ; avez-vous besoin d’un supplément ? — Non, Sire ; je devrais même, en m’y prenant bien, rendre quelque chose à la pauvre prisonnière ; mais je ne sais guère regratter. — Vous étiez un magnifique seigneur à Rome ? — J’ai toujours mangé consciencieusement ce que le roi m’a donné ; il ne m’en est pas resté deux sous. — Vous savez que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair : vous n’en avez pas voulu. — Non, sire, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi. Vous m’avez tiré d’affaire pour les 20 000 francs qui me restaient encore de dettes sur mon ambassade de Rome, après les 10 000 autres que j’avais empruntés à votre grand ami M. Laffitte. — Je vous les devais, dit le roi, ce n’était pas même ce que vous aviez abandonné de vos appointements en donnant votre démission d’ambassadeur, qui, par parenthèse, m’a fait assez de mal. — Quoi qu’il en soit, sire, dû ou non, Votre Majesté, en venant à mon secours, m’a rendu dans le temps service, et moi je lui rendrai son argent quand je pourrai ; mais pas à présent, car je suis gueux comme un rat ; ma maison rue d’Enfer n’est pas payée. Je vis pêle-mêle avec les pauvres de madame de Chateaubriand, en attendant le logement que j’ai déjà visité, à l’occasion de Votre Majesté, chez M. Gisquet. Quand je passe par une ville, je m’informe d’abord s’il y a un hôpital ; s’il y en a un, je dors sur les deux oreilles ; le vivre et le couvert, en faut-il davantage ?

« — Oh ! ça ne finira pas comme ça. Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche ?

« — Sire, vous y perdriez votre temps ; vous me donneriez quatre millions ce matin, que je n’aurais pas un patard ce soir.

Le roi me secoua l’épaule avec la main : « — À la bonne heure ! Mais à quoi diable mangez-vous votre argent ?

« — Ma foi, sire, je n’en sais rien, car je n’ai aucun goût et ne fais aucune dépense : c’est incompréhensible ! Je suis si bête qu’en entrant aux affaires étrangères, je ne voulus pas prendre les 25 000 francs de frais d’établissement[16], et qu’en sortant je dédaignai d’escamoter les fonds secrets ! Vous me parlez de ma fortune, pour éviter de me parler de la vôtre.

« — C’est vrai, dit le roi ; voici à mon tour ma confession : en mangeant mes capitaux par portions égales d’année en année, j’ai calculé qu’à l’âge où je suis, je pourrais vivre jusqu’à mon dernier jour sans avoir besoin de personne. Si je me trouvais dans la détresse, j’aimerais mieux avoir recours, comme vous me le proposez, à des Français qu’à des étrangers. On m’a offert d’ouvrir des emprunts, entre autres un de 30 millions qui aurait été rempli en Hollande ; mais j’ai su que cet emprunt, coté aux principales bourses en Europe, ferait baisser les fonds français ; cela m’a empêché d’adopter ce projet : rien de ce qui affecterait la fortune publique en France ne pouvait me convenir. » Sentiment digne d’un roi !

Dans cette conversation, on remarquera la générosité de caractère, la douceur des mœurs et le bon sens de Charles X. Pour un philosophe, c’eût été un spectacle curieux que celui du sujet et du roi s’interrogeant sur leur fortune et se faisant confidence mutuelle de leur misère au fond d’un château emprunté aux souverains de Bohême !

Prague, 25 et 26 mai 1833.

Au sortir de cette conférence, j’assistai à la leçon d’équitation de Henri. Il monta deux chevaux, le premier sans étriers en trottant à la longe, le second avec étriers en exécutant des voltes sans tenir la bride, une baguette passée entre son dos et ses bras. L’enfant est hardi et tout à fait élégant avec son pantalon blanc, sa jaquette, sa petite fraise et sa casquette. M. O’Hégerty le père, écuyer instructeur, criait : « Qu’est-ce que c’est que cette jambe-là ! elle est comme un bâton ! Laissez aller la jambe ! Bien ! détestable ! qu’avez-vous donc aujourd’hui ? etc., etc. » La leçon finie, le jeune page-roi s’arrête à cheval au milieu du manège, ôte brusquement sa casquette pour me saluer dans la tribune où j’étais avec le baron de Damas et quelques Français, saute à terre léger et gracieux comme le petit Jehan de Saintré.

Henri est mince, agile, bien fait ; il est blond ; il a les yeux bleus avec un trait dans l’œil gauche qui rappelle le regard de sa mère. Ses mouvements sont brusques ; il vous aborde avec franchise ; il est curieux et questionneur ; il n’a rien de cette pédanterie qu’on lui donne dans les journaux ; c’est un vrai petit garçon comme tous les petits garçons de douze ans. Je lui faisais compliment sur sa bonne mine à cheval : « Vous n’avez rien vu, me dit-il, il fallait me voir sur mon cheval noir ; il est méchant comme un diable ; il rue, il me jette par terre, je remonte, nous sautons la barrière. L’autre jour, il s’est cogné, il a la jambe grosse comme ça. N’est-ce pas que le dernier cheval que j’ai monté est joli ? mais je n’étais pas en train. »

Henri déteste à présent le baron de Damas, dont la mine, le caractère, les idées lui sont antipathiques. Il entre contre lui dans de fréquentes colères. À la suite de ces emportements, force est de mettre le prince en pénitence ; on le condamne quelquefois à rester au lit : bête de châtiment. Survient un abbé Moligny, qui confesse le rebelle et tâche de lui faire peur du diable. L’obstiné n’écoute rien et refuse de manger. Alors madame la dauphine donne raison à Henri, qui mange et se moque du baron. L’éducation parcourt ce cercle vicieux.

Ce qu’il faudrait à M. le duc de Bordeaux serait une main légère qui le conduisît sans lui faire sentir le frein, un gouverneur qui fût plutôt son ami que son maître.

Si la famille de saint Louis était, comme celle des Stuarts, une espèce de famille particulière chassée par une révolution, confinée dans une île, la destinée des Bourbons serait en peu de temps étrangère aux générations nouvelles. Notre ancien pouvoir royal n’est pas cela ; il représente l’ancienne royauté : le passé politique, moral et religieux des peuples est né de ce pouvoir et se groupe autour de lui. Le sort d’une race aussi entrelacée à l’ordre social qui fut, aussi apparentée à l’ordre social qui sera, ne peut jamais être indifférent aux hommes. Mais, toute destinée que cette race ait à vivre, la condition des individus qui la forment et avec lesquels un sort ennemi n’aurait point fait trêve, serait déplorable. Dans un perpétuel malheur, ces individus marcheraient oubliés sur une ligne parallèle, le long de la mémoire glorieuse de leur famille.

Rien de plus triste que l’existence des rois tombés ; leurs jours ne sont qu’un tissu de réalités et de fictions : demeurés souverains à leur foyer, parmi leurs gens et leurs souvenirs, ils n’ont pas plutôt franchi le seuil de leur maison, qu’ils trouvent l’ironique vérité à leur porte : Jacques II ou Édouard VII, Charles X ou Louis XIX, à huis clos, deviennent, à huis ouvert, Jacques ou Édouard, Charles ou Louis, sans chiffre, comme les hommes de peine leurs voisins ; ils ont le double inconvénient de la vie de cour et de la vie privée : les flatteurs, les favoris, les intrigues, les ambitions de l’une ; les affronts, la détresse, le commérage de l’autre : c’est une mascarade continuelle de valets et de ministres, changeant d’habits. L’humeur s’aigrit de cette situation, les espérances s’affaiblissent, les regrets s’augmentent ; on rappelle le passé ; on récrimine ; on s’adresse des reproches d’autant plus amers que l’expression cesse d’être renfermée dans le bon goût d’une belle naissance et les convenances d’une fortune supérieure : on devient vulgaire par les souffrances vulgaires ; les soucis d’un trône perdu dégénèrent en tracasseries de ménage : les papes Clément XIV et Pie VI ne purent jamais rétablir la paix dans la domesticité du prétendant. Ces aubains découronnés restent en surveillance au milieu du monde, repoussés des princes comme infectés d’adversité, suspects aux peuples comme atteints de puissance.

J’allai m’habiller : on m’avait prévenu que je pouvais garder au dîner du roi ma redingote et mes bottes ; mais le malheur est d’un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. J’arrivai au château à six heures moins un quart ; le couvert était mis dans une des salles d’entrée. Je trouvai au salon le cardinal Latil. Je ne l’avais pas rencontré depuis qu’il avait été mon convive à Rome, au palais de l’ambassade, lors de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. Quel changement de destinée pour moi et pour le monde entre ces deux dates !

C’était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l’avais vu en colère à la Chambre des pairs, un couteau d’ivoire à la main. On assurait qu’il n’avait aucune influence et qu’on le nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ; peut-être ; mais il y a du crédit de différentes sortes ; celui du cardinal n’en est pas moins certain, quoique caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées auprès du roi et du caractère de prêtre. L’abbé de Latil a été un confident intime ; la remembrance de madame de Polastron[17] s’attache au surplis du confesseur ; le charme des dernières faiblesses humaines et la douceur des premiers sentiments religieux se prolongent en souvenirs dans le cœur du vieux monarque.

Successivement arrivèrent M. de Blacas, M. A. de Damas[18], frère du baron, M. O’Hégerty père, M. et madame de Cossé. À six heures précises, le roi parut, suivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à sa gauche, il avait M. le dauphin à sa droite ; M. de Blacas s’assit en face du roi, entre le cardinal et madame de Cossé : les autres convives étaient distribués au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père que le dimanche : c’est se priver du seul bonheur qui reste dans l’exil, l’intimité et la vie de famille.

Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rôdaient comme des frères lais dans le réfectoire ; point de maître d’hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait de son plat.

Le roi mangeait bien, demandait et servait lui-même ce qu’on lui demandait. Il était de bonne humeur ; la peur qu’il avait eue de moi était passée. La conversation roulait dans un cercle de lieux communs, sur le climat de la Bohême, sur la santé de madame la dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de la Pentecôte[19] qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas un mot de politique. M. le dauphin, le nez plongé dans son assiette, sortait quelquefois de son silence, et s’adressant au cardinal de Latil : « Prince de l’Église, l’évangile de ce matin était selon saint Matthieu ? — Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment, saint Marc ? » Grande dispute entre saint Marc et saint Matthieu, et le cardinal était battu.

Le dîner a duré près d’une heure ; le roi s’est levé ; nous l’avons suivi au salon. Les journaux étaient sur une table ; chacun s’est assis et l’on s’est mis à lire çà et là comme dans un café.

Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. Mademoiselle s’est hâtée de me redire ce que m’avait dit son frère, que je n’avais rien vu ; qu’on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gontant est venue s’asseoir auprès de nous, M. de Damas un peu plus loin, prêtant l’oreille, dans un état amusant d’inquiétude, comme si j’allais manger son pupille, lâcher quelques phrases à la louange de la liberté de la presse, ou à la gloire de madame la duchesse de Berry. J’aurais ri des craintes que je lui donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d’un pauvre homme. Tout d’un coup Henri me dit : « Vous avez vu des serpents devins ? — Monseigneur veut parler des boas ; il n’y en a ni en Égypte, ni à Tunis, seuls points de l’Afrique où j’ai abordé ; mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnettes, dans le Génie du Christianisme. »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont-ils bien méchants ? — Quelques-uns, monseigneur, sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser. »

Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens.

« Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit : il est superbe et point malfaisant ; il a la transparence et la fragilité du verre ; on le brise dès qu’on le touche. — Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre ? a dit le prince. — Mais non, mon frère, a répondu pour moi Mademoiselle. — Vous êtes allé à la cataracte de Niagara ? a repris Henri. Ça fait un terrible ronflement ? peut-on la descendre en bateau ? — Monseigneur, un Américain s’est amusé à y précipiter une grande barque ; un autre Américain, dit-on, s’est jeté lui-même dans la cataracte ; il n’a pas péri la première fois ; il a recommencé et s’est tué à la seconde expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et ont crié : « Oh ! »

Madame de Gontaut a pris la parole : « M. de Chateaubriand est allé en Égypte et à Jérusalem. » Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi. « M. de Chateaubriand, m’a-t-elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre-Seigneur »

J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre sainte. L’attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.

Après cette belle conversation de serpents, de cataractes, de pyramides, de saint tombeau. Mademoiselle m’a dit : « Voulez-vous me faire une question sur l’histoire ? — Comment, sur l’histoire ? — Oui, questionnez-moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le xviie et le xviiie siècle que nous n’avons pas encore commencés. — Oh ! moi, s’écria Henri, j’aime mieux une année fameuse : demandez-moi quelque chose sur une année fameuse. » Il était moins sûr de son affaire que sa sœur.

Je commençai par obéir à la princesse et je dis : « Eh bien ! Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ? » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache-cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. Elle dit la première : « C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… — Et Othon III empereur d’Occident », cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa sœur, et il ajouta : « Veremond II en Espagne. » Mademoiselle lui coupant la parole dit : « Ethélrède en Angleterre. — Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte-de-fer. » Mademoiselle avait raison ; Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte-de-fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux,

« Et mon année fameuse ? demanda Henri d’un ton demi-fâché. — C’est juste, monseigneur : que se passait-il en l’an 1593 ? — Bah ! s’écria le jeune prince, c’est l’abjuration d’Henri IV. » Mademoiselle devint rouge de n’avoir pu répondre la première.

Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas coupa court à notre conversation, comme quand le marteau de l’horloge, en frappant dix heures, suspendait les pas de mon père dans la grande salle de Combourg.

Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche : sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire ; il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction.

Le prince, emmené par son gouverneur, m’invita à sa leçon d’histoire, fixée au lundi suivant, onze heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec Mademoiselle[20].

Alors commença une scène d’un autre genre : la royauté future, dans la personne d’un enfant, venait de me mêler à ses jeux ; la royauté passée, dans la personne d’un vieillard, me fit assister aux siens. Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans le coin d’une salle obscure, commença entre le roi et le dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J’en étais le seul témoin avec l’écuyer O’Hégerty. À travers les fenêtres, dont les volets n’étaient pas fermés, le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la monarchie s’éteignait entre ces deux lueurs expirantes. Profond silence, hors le frôlement des cartes et quelques cris du roi qui se fâchait. Les cartes furent renouvelées des Latins afin de soulager l’adversité de Charles VI : mais il n’y a plus d’Ogier et de Lahire pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distractions du malheur.

Le jeu fini, le roi me souhaita le bonsoir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années.

Prague, 27 mai 1833.

J’avais grand besoin de mon lit ; mais le baron Capelle[21], arrivé de Hollande, logeait dans une chambre voisine de la mienne, et il accourut.

Quand le torrent tombe de haut, l’abîme qu’il creuse et dans lequel il s’engloutit fixe les regards et rend muet ; mais je n’ai ni patience ni pitié pour les ministres dont la main débile laissa tomber dans ce gouffre la couronne de saint Louis, comme si les flots devaient la rapporter ! Ceux de ces ministres qui prétendent s’être opposés aux ordonnances sont les plus coupables ; ceux qui se disent avoir été les plus modérés sont les moins innocents : s’il y voyaient clair, que ne se retiraient-ils ? « Ils n’ont pas voulu abandonner le roi ; monsieur le dauphin les a traités de poltrons. » Mauvaise défaite ; ils n’ont pu s’arracher à leurs portefeuilles. Quoi qu’ils en disent, il n’y a pas autre chose au fond de cette immense catastrophe. Et quel beau sang-froid depuis l’événement ! L’un[22] écrivaille sur l’histoire d’Angleterre, après avoir si bien arrangé l’histoire de France ; l’autre[23] lamente la vie et la mort du duc de Reichstadt, après avoir envoyé à Prague le duc de Bordeaux.

Je connaissais M. Capelle : il est juste de se souvenir qu’il était demeuré pauvre ; ses prétentions ne dépassaient pas sa valeur ; il aurait très volontiers dit comme Lucien : « Si vous venez m’écouter dans l’espoir de respirer l’ambre et d’entendre le chant du cygne, j’atteste les dieux que je n’ai jamais parlé de moi en termes si magnifiques. » Par le temps actuel, la modestie est une qualité rare, et le seul tort de M. Capelle est de s’être laisser nommer ministre.

Je reçus la visite de M. le baron de Damas : les vertus de ce brave officier lui avaient monté à la tête ; une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau ; Il est des associations fatales : le duc de Rivière[24] recommanda en mourant M. de Damas pour gouverneur du duc de Bordeaux ; le prince de Polignac était membre de cette coterie. L’incapacité est une franc-maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les soupapes, et dans lesquelles elle fait disparaître les États.

La domesticité était si naturelle à la cour, que M. de Damas, en choisissant M. La Villatte, n’avait jamais voulu lui octroyer d’autre titre que le titre de premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bordeaux. À la première vue, je me pris de goût pour ce militaire à crocs gris, dogue fidèle, chargé d’aboyer autour de son mouton. Il appartenait à ces loyaux porte-grenade qu’estimait l’effrayant maréchal de Montluc, et dont il disait : « Il n’y a point d’arrière-boutique en eux. » M. La Villatte sera renvoyé pour sa sincérité, non à cause de sa brusquerie : de la brusquerie de caserne, on s’en arrange ; souvent l’adulation au camp fume la flatterie d’un air indépendant. Mais, chez le vieux brave dont je parle, tout était franchise ; il aurait retiré avec honneur sa moustache, s’il avait emprunté dessus 30 000 piastres comme Jean de Castro. Sa figure rébarbative n’était que l’expression de la liberté ; il avertissait seulement par son air qu’il était prêt. Avant de mettre au champ leur armée, les Florentins en prévenaient l’ennemi par le son de la cloche Martinella.

Prague, 27 mai 1833.

J’avais formé le projet d’entendre la messe à la cathédrale, dans l’enceinte des châteaux ; retenu par les visiteurs, je n’eus que le temps d’aller à la basilique des ci-devant jésuites. On y chantait avec accompagnement d’orgues. Une femme, placée auprès de moi, avait une voix dont l’accent me fit tourner la tête. Au moment de la communion, elle se couvrit le visage de ses deux mains et n’alla point à la sainte table.

Hélas ! j’ai déjà exploré bien des églises dans les quatre parties de la terre, sans avoir pu dépouiller, même au tombeau du Sauveur, le rude cilice de mes pensées. J’ai peint Aben-Hamet errant dans la mosquée chrétienne de Cordoue : « Il entrevit au pied d’une colonne une figure immobile, qu’il prit d’abord pour une statue sur un tombeau. »

L’original de ce chevalier qu’entrevoyait Aben-Hamet était un moine que j’avais rencontré dans l’église de l’Escurial, et dont j’avais envié la foi. Qui sait cependant les tempêtes au fond de cette âme si recueillie, et quelle supplication montait vers le pontife saint et innocent ? Je venais d’admirer, dans la sacristie déserte de l’Escurial, une des plus belles Vierges de Murillo ; j’étais avec une femme : elle me montra la première le religieux sourd au bruit des passions qui traversaient auprès de lui le formidable silence du sanctuaire.

Après la messe à Prague j’envoyai chercher une calèche ; je pris le chemin tracé dans les anciennes fortifications et par lequel les voitures montent au château. On était occupé à dessiner des jardins sur ces remparts : l’euphonie d’une forêt y remplacera le fracas de la bataille de Prague ; le tout sera très beau dans une quarantaine d’années : Dieu fasse que Henri V ne demeure pas assez longtemps ici pour jouir de l’ombre d’une feuille qui n’est pas encore née !

Devant dîner le lendemain chez le gouverneur, je crus qu’il était poli d’aller voir madame la comtesse de Choteck : je l’aurais trouvée aimable et belle, quand elle ne m’eût pas cité de mémoire des passages de mes écrits.

Je montai à la soirée de madame de Guiche ; j’y rencontrai le général Skrzynecki[25] et sa femme. Il me fit le récit de l’insurrection de la Pologne et du combat d’Ostrolenka.

Quand je me levai pour sortir, le général me demanda la permission de presser ma vénérable main et d’embrasser le patriarche de la liberté de la presse ; sa femme voulut embrasser en moi l’auteur du Génie du Christianisme : la monarchie reçut de grand cœur le baiser fraternel de la République. J’éprouvais une satisfaction d’honnête homme ; j’étais heureux de réveiller, à différents titres, de nobles sympathies dans des cœurs étrangers, d’être tour à tour pressé sur le sein du mari et de la femme par la liberté et la religion.

Lundi 27, au matin, l’opposition vint m’apprendre que je ne verrais point le jeune prince : M. de Damas avait fatigué son élève en le traînant d’église en église aux stations du Jubilé. Cette lassitude servait de prétexte à un congé et motivait une course à la campagne : on me voulait cacher l’enfant.

J’employai la matinée à courir la ville. À cinq heures j’allai dîner chez le comte de Choteck.

La maison du comte de Choteck, bâtie par son père (qui fut aussi grand burgrave de Bohême), présente extérieurement la forme d’une chapelle gothique : rien n’est original aujourd’hui, tout est copie. Du salon, on a une vue sur les jardins ; ils descendent en pente dans une vallée : toujours lumière fade, sol grisâtre, comme dans ces fonds anguleux des montagnes du Nord, où la nature décharnée porte la haire.

Le couvert était mis dans le pleasure-ground, sous des arbres. Nous dînâmes sans chapeau : ma tête, que tant d’orages insultèrent en emportant ma chevelure, était sensible au souffle du vent. Tandis que je m’efforçais d’être présent au repas, je ne pouvais m’empêcher de regarder les oiseaux et les nuages qui volaient au-dessus du festin ; passagers embarqués sur les brises et qui ont des relations secrètes avec mes destinées ; voyageurs, objets de mon envie et dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne sans une sorte d’attendrissement. J’étais plus en société avec ces parasites errants dans le ciel qu’avec les convives assis auprès de moi sur la terre : heureux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau !

Je ne puis vous parler de la société de Prague, puisque je ne l’ai vue qu’à ce dîner. Il s’y trouvait une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle, assurait-on ; elle m’a paru aigre et sotte, quoiqu’elle eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres qui gardent l’été les grappes séchées de la fleur qu’ils ont portée au printemps.

Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du xvie siècle, racontées par Bassompierre[26] : il aima Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N’étant ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à l’empire ni à l’amour : les Esther modernes veulent des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu’ils sont, se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose pas le masque des années.

Prague, 27 mai 1833.

Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis chez le roi ; j’y rencontrai les personnes de la veille, excepté M. le duc de Bordeaux, qu’on disait souffrant de ses stations du dimanche. Le roi était à demi couché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une chaise tout contre les genoux de Charles X, qui caressait le bras de sa petite fille en lui faisant des histoires. La jeune princesse écoutait avec attention : quand je parus, elle me regarda avec le sourire d’une personne raisonnable qui m’aurait voulu dire : « Il faut bien que j’amuse mon grand-papa. »

« Chateaubriand, s’écria le roi, je ne vous ai pas vu hier ? — Sire, j’ai été averti trop tard que Votre Majesté m’avait fait l’honneur de me nommer de son dîner : ensuite, c’était le dimanche de la Pentecôte, jour où il ne m’est pas permis de voir Votre Majesté. — Comment cela ? dit le roi. — Sire, ce fut le jour de la Pentecôte, il y a neuf ans, que, me présentant pour vous faire ma cour, on me défendit votre porte. »

Charles X parut ému : « On ne vous chassera pas du château de Prague. — Non, sire, car je ne vois pas ici ces bons serviteurs qui m’éconduisirent au jour de la prospérité. » Le whist commença et la journée finit.

Après la partie, je rendis au duc de Blacas la visite qu’il m’avait faite. « Le roi, me dit-il, m’a prévenu que nous causerions. » Je lui répondis que le roi n’ayant pas jugé à propos de convoquer son conseil devant lequel j’aurais pu développer mes idées sur l’avenir de la France et la majorité du duc de Bordeaux, je n’avais plus rien à dire. « Sa Majesté n’a point de conseil, repartit le duc de Blacas avec un rire chevrotant et des yeux tout contents de lui, il n’a que moi, absolument que moi. »

Le grand-maître de la garde-robe a la plus haute idée de lui-même : maladie Française. À l’entendre, il fait tout, il peut tout ; il a marié la duchesse de Berry ; il dispose des rois ; il mène Metternich par le bout du nez ; il tient Nesselrode au collet ; il règne en Italie ; il a gravé son nom sur un obélisque à Rome ; il a dans sa poche les clefs des conclaves ; les trois derniers papes lui doivent leur exaltation ; il connaît si bien l’opinion, il mesure si bien son ambition à ses forces, qu’en accompagnant madame la duchesse de Berry, il s’était fait donner un diplôme qui le nommait chef du conseil de la régence, premier ministre et ministre des affaires étrangères ! Et voilà comment ces pauvres gens comprennent la France et le siècle.

Cependant M. de Blacas est le plus intelligent et le plus modéré de la bande. En conversation il est raisonnable : il est toujours de votre avis : « Vous pensez cela ! c’est précisément ce que je disais hier. Nous avons absolument les mêmes idées ! » Il gémit de son esclavage ; il est las des affaires, il voudrait habiter un coin de la terre ignoré, pour y mourir en paix loin du monde. Quant à son influence sur Charles X, ne lui en parlez pas ; on croit qu’il domine Charles X : erreur ! il ne peut rien sur le roi ! le roi ne l’écoute pas ; le roi refuse ce matin une chose ; ce soir il accorde cette chose, sans qu’on sache pourquoi il a changé d’avis, etc. Lorsque M. de Blacas vous raconte ces balivernes, il est vrai, parce qu’il ne contrarie jamais le roi ; il n’est pas sincère, parce qu’il n’inspire à Charles X que des volontés d’accord avec les penchants de ce prince.

Au surplus, M. de Blacas a du courage et de l’honneur ; il n’est pas sans générosité ; il est dévoué et fidèle. En se frottant aux hautes aristocraties et en entrant dans la richesse, il a pris de leur allure. Il est très bien né ; il sort d’une maison pauvre, mais antique, connue dans la poésie et dans les armes. Le guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme d’étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse qu’on perd trop aisément dans le malheur : du moins, dans le Muséum de Prague, l’inflexibilité de l’armure tient debout un corps qui tomberait. M. de Blacas ne manque pas d’une certaine activité ; il expédie rapidement les affaires communes ; il est ordonné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans quelques branches d’archéologie, amateur des arts sans imagination et libertin à la glace, il ne s’émeut pas même de ses passions : son sang-froid serait une qualité de l’homme d’État, si son sang-froid n’était autre que sa confiance dans son génie, et son génie trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur avorté, comme on le sent dans son compatriote La Valette, duc d’Épernon.

Ou il y aura ou il n’y aura pas restauration ; s’il y a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et les honneurs ; s’il n’y a pas restauration, la fortune du grand-maître de la garde-robe est presque toute hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ; il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants resteront les compagnons du prince exilé, d’illustres étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué de tout !

Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bonaparte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensation. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et décolorée, est l’entrepreneur des pompes funèbres de la monarchie ; il l’a enterrée à Hartwell, il l’a enterrée à Gand, il l’a réenterrée à Édimbourg et il la réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant à la dépouille des hauts et puissants défunts, comme ces paysans des côtes qui recueillent les objets naufragés que la mer rejette sur ses bords.

Prague, 28 et 29 mai 1833.

Le mardi 28 mai, la leçon d’histoire à laquelle je devais assister à onze heures n’ayant pas lieu, je me trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville, que j’avais déjà vue et revue en allant et venant.

Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la renaissance. La longue domination des empereurs sur les pays cisalpins a rempli l’Allemagne d’artistes de ces pays ; les villages autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croirait chez un paysan italien, si, dans les fermes à grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le soleil.

La vue dont on jouit des fenêtres du château est agréable : d’un côté, on aperçoit les vergers d’un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu’à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l’autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s’embellit d’une île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans l’Elbe. Un bateau qui m’aurait pris au pont de Prague m’aurait pu débarquer au Pont-Royal à Paris. Je ne suis pas l’ouvrage des siècles et des rois ; je n’ai ni le poids ni la durée de l’obélisque que le Nil envoie maintenant à la Seine ; pour remorquer ma galère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait.

Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par Mnata, fut, à diverses époques, refait en pierre. Tandis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils l’accompagnait comme un cicérone de louage. J’avais dit, dans le Conservateur, qu’on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur le pont de Prague.

Dans les constructions qui composent Hradschin, on voit des salles historiques, des musées que tapissent les portraits restaurés et les armes fourbies des ducs et des rois de Bohême. Non loin des masses informes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu d’un des élégants portiques du cinquecinto : cette architecture a l’inconvénient d’être en désaccord avec le climat. Si l’on pouvait du moins, pendant les hivers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre chaude avec les palmiers ? J’étais toujours préoccupé de l’idée du froid qu’ils devaient avoir la nuit.

Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est militairement connu par la bataille de son nom et par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les boulevards de la ville sont démolis. Les fossés du château, du côté de la haute plaine, forment une étroite et profonde entaille maintenant plantée de peupliers. À l’époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés étaient remplis d’eau. Les protestants, ayant pénétré dans le château le 23 mai 1618, jetèrent par la fenêtre deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d’État : les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en homme bien appris, demanda mille pardons à l’un des deux seigneurs d’être tombé malhonnêtement sur lui. Dans ce mois de mai 1833, on n’a plus la même politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil cas, moi qui ai cependant été secrétaire d’État.

Tycho-Brahé mourut à Prague : voudriez-vous, pour toute sa science, avoir comme lui un faux-nez de cire ou d’argent ? Tycho se consolait en Bohême, ainsi que Charles X, en contemplant le ciel ; l’astronome admirait l’ouvrage, le roi adore l’ouvrier. L’étoile apparue en 1572 (éteinte en 1574), qui passa successivement du blanc éclatant au jaune rouge de Mars et au blanc plombé de Saturne, offrit aux observations de Tycho le spectacle de l’incendie d’un monde. Qu’est-ce que la révolution dont le souffle a poussé le frère de Louis XVI à la tombe du Newton danois, auprès de la destruction d’un globe, accomplie en moins de deux années ? Le général Moreau vint à Prague concerter avec l’empereur de Russie une restauration que lui, Moreau, ne devait pas voir.

Si Prague était au bord de la mer, rien ne serait plus charmant ; aussi Shakespeare frappe la Bohême de sa baguette et en fait un pays maritime :

« Es-tu certain, dit Antigonus à un matelot, dans le Conte d’hiver, que notre vaisseau a touché les déserts de Bohême ? »

Antigonus descend à terre, chargé d’exposer une petite fille à laquelle il adresse ces mots :

« Fleur ! prospère ici… La tempête commence… Tu as bien l’air de devoir être rudement bercée ! »

Shakespeare ne semble-t-il pas avoir raconté d’avance l’histoire de la princesse Louise, de cette jeune fleur, de cette nouvelle Perdita[27], transportée dans les déserts de la Bohême ?

Prague, 28 et 29 mai 1833.

Confusion, sang, catastrophe, c’est l’histoire de la Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie, d’Autriche et de Bavière.

Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la broche son cuisinier quand il n’avait pas bien rôti un lièvre, s’éleva Jean Huss, lequel, ayant étudié à Oxford, en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants, qui cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trouver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean chanta, prophétisa la venue de Luther.

« Le monde rempli d’aigreur, dit Bossuet, enfanta Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. »

Des luttes chrétiennes et païennes, des hérésies précoces de la Bohême, des importations d’intérêts étrangers et de mœurs étrangères, résulta une confusion favorable au mensonge. La Bohême passa pour le pays des sorciers.

D’anciennes poésies, découvertes en 1817 par M. Hanka, bibliothécaire du musée de Prague, dans les archives de l’église de Kœniginhof, sont célèbres. Un jeune homme que je me plais à citer, fils d’un savant illustre, M. Ampère[28], a fait connaître l’esprit de ces chants. Célakowsky a répandu des chansons populaires dans l’idiome slave.

Les Polonais trouvent le dialecte bohême efféminé ; c’est la querelle du dorien et de l’ionique. Le Bas-Breton de Vannes traite de barbare le Bas-Breton de Tréguier. Le slave ainsi que le magyar se prêtent à toutes les traductions : ma pauvre Atala a été accoutrée d’une robe de point de Hongrie ; elle porte aussi un doliman arménien et un voile arabe.

Une autre littérature a fleuri en Bohême, la littérature moderne latine. Le prince de cette littérature, Bohuslas Hassenstein, baron de Lobkowitz, né en 1462, s’embarqua en 1490 à Venise, visita la Grèce, la Syrie, l’Arabie et l’Égypte. Lobkowitz m’a devancé de trois cent vingt-six ans[29] à ces lieux célèbres, et, comme lord Byron, il a chanté son pèlerinage. Avec quelle différence d’esprit, de cœur, de pensées, de mœurs, nous avons, à plus de trois siècles d’intervalle, médité sur les mêmes ruines et sous le même soleil, Lobkowitz, Bohême ; lord Byron, Anglais ; et moi, enfant de France !

À l’époque du voyage de Lobkowitz, d’admirables monuments, depuis renversés, étaient debout. Ce devait être un spectacle étonnant que celui de la barbarie dans toute son énergie, tenant sous ses pieds la civilisation terrassée, les janissaires de Mahomet II ivres d’opium, de victoires et de femmes, le cimeterre à la main, le front festonné du turban sanglant, échelonnés pour l’assaut sur les décombres de l’Égypte et de la Grèce : et moi, j’ai vu la même barbarie, parmi les mêmes ruines, se débattre sous les pieds de la civilisation.

En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les choses que je viens de dire venaient s’appliquer sur ma mémoire, comme les tableaux d’une optique sur une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse, j’apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur les fenêtres de ce château, comme un fantôme dominant toutes ces ombres.

Prague, 29 mai 1833.

Ma revue de Prague étant faite, j’allai, le 29 mai, dîner au château à six heures. Charles X était fort gai. Au sortir de table, en s’asseyant sur le canapé du salon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le National, arrivé ce matin, déclare que j’avais le droit de faire mes ordonnances ? — Sire, ai-je répondu, Votre Majesté jette des pierres dans mon jardin. » Le roi, indécis, hésitait ; puis prenant son parti : « J’ai quelque chose sur le cœur : vous m’avez diablement maltraité dans la première partie de votre discours à la Chambre des pairs. » Et tout de suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre, s’est écrié : « Oh ! la fin ! la fin !… le tombeau vide à Saint-Denis… C’est admirable !… c’est très bien ! très bien… n’en parlons plus. Je n’ai pas voulu garder cela… c’est fini… c’est fini. » Et il s’excusait d’avoir osé hasarder ce peu de mots.

J’ai baisé avec un pieux respect la main royale.

« Que je vous dise, a repris Charles X : j’ai peut-être eu tort de ne pas me défendre à Rambouillet ; j’avais encore de grandes ressources… mais je n’ai pas voulu que le sang coulât pour moi ; je me suis retiré. »

Je n’ai point combattu cette noble excuse ; j’ai répondu :

« Sire, Bonaparte s’est retiré deux fois comme Votre Majesté, afin de ne pas prolonger les maux de la France. » Je mettais ainsi la faiblesse de mon vieux roi à l’abri de la gloire de Napoléon.

Les enfants arrivés, nous nous sommes approchés d’eux. Le roi parla de l’âge de Mademoiselle : « Comment ! petit chiffon, s’écria-t-il, vous avez déjà quatorze ans ! — Oh ! quand j’en aurai quinze ! dit Mademoiselle. — Eh bien ! qu’en ferez-vous ? » dit le roi. Mademoiselle resta court.

Charles X raconta quelque chose : « Je ne m’en souviens pas, dit le duc de Bordeaux. — Je le crois bien, répondit le roi, cela se passait le jour même de votre naissance. — Oh ! répliqua Henri, il y a donc bien longtemps ! » Mademoiselle penchant un peu la tête sur son épaule, levant son visage vers son frère, tandis que ses regards tombaient obliquement sur moi, dit avec une petite mine ironique : « Il y a donc bien longtemps que vous êtes né ? »

Les enfants se retirèrent ; je saluai l’orphelin : je devais partir dans la nuit. Je lui dis adieu en français, en anglais et en allemand. Combien Henri apprendra-t-il de langues pour raconter ses errantes misères, pour demander du pain et un asile à l’étranger ?

Quand la partie de whist commença, je pris les ordres de Sa Majesté, « Vous allez voir madame la dauphine à Carlsbad, dit Charles X. Bon voyage, mon cher Chateaubriand. Nous entendrons parler de vous dans les journaux. »

J’allai de porte en porte offrir mes derniers hommages aux habitants du château. Je revis la jeune princesse chez madame de Gontaut ; elle me remit pour sa mère une lettre au bas de laquelle se trouvaient quelques lignes de Henri.

Je devais partir le 30 à cinq heures du matin ; le comte de Choteck avait eu la bonté de faire commander les chevaux sur la route : un tripotage me retint jusqu’à midi.

J’étais porteur d’une lettre de crédit de 2 000 francs payable à Prague ; je m’étais présenté chez un gros et petit matou juif qui poussa des cris d’admiration en me voyant. Il appela sa femme à son secours ; elle accourut, ou plutôt elle roula jusqu’à mes pieds ; elle s’assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face de moi, avec deux bras comme des ailerons, me regardant de ses yeux ronds : quand le Messie serait entré par la fenêtre, cette Rachel n’aurait pas paru plus réjouie ; je me croyais menacé d’un Alleluia. L’agent de change m’offrit sa fortune, des lettres de crédit pour toute l’étendue de la dispersion Israélite ; il ajouta qu’il m’enverrait mes 2 000 francs à mon hôtel.

La somme n’était point comptée le 29 au soir ; le 30 au matin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés, arrive un commis avec un paquet d’assignats, papier de différente origine, qui perd plus ou moins sur la place et qui n’a pas cours hors des États autrichiens. Mon compte était détaillé sur une note qui portait pour solde, bon argent. Je restai ébahi : « Que voulez-vous que je fasse de cela ? dis-je au commis. Comment, avec ce papier, payer la poste et la dépense des auberges ? » Le commis courut chercher des explications. Un autre commis vint et me fit des calculs sans fin. Je renvoyai le second commis ; un troisième me rapporta des écus de Brabant. Je partis, désormais en garde contre la tendresse que je pourrais inspirer aux filles de Jérusalem.

Ma calèche était entourée, sous la porte, des gens de l’hôtel, parmi lesquels se pressait une jolie servante saxonne qui courait à un piano toutes les fois qu’elle attrapait un moment entre deux coups de sonnette : priez Léonarde du Limousin, ou Fanchon de la Picardie, de vous jouer ou de vous chanter sur le piano Tanti palpiti ou la Prière de Moïse !

Prague et route, 29 et 30 mai 1833.

J’étais entré à Prague avec de grandes appréhensions. Je m’étais dit : Pour nous perdre, il suffit souvent à Dieu de nous remettre entre les mains nos destinées ; Dieu fait des miracles en faveur des hommes, mais il leur en abandonne la conduite, sans quoi ce serait lui qui gouvernerait en personne : or, les hommes font avorter les fruits de ces miracles. Le crime n’est pas toujours puni dans ce monde ; les fautes le sont toujours. Le crime est de la nature infinie et générale de l’homme ; le ciel seul en connaît le fond et s’en réserve quelquefois le châtiment. Les fautes d’une nature bornée et accidentelle sont de la compétence de la justice étroite de la terre : c’est pourquoi il serait possible que les dernières fautes de la monarchie fussent rigoureusement punies par les hommes.

Je m’étais dit encore : On a vu des familles royales tomber dans d’irréparables erreurs, en s’infatuant d’une fausse idée de leur nature : tantôt elles se regardent comme des familles divines et exceptionnelles, tantôt comme des familles mortelles et privées ; selon l’occurrence, elles se mettent au-dessus de la loi commune ou dans les limites de cette loi. Violent-elles les constitutions politiques ? elles s’écrient qu’elles en ont le droit, qu’elles sont la source de la loi, qu’elles ne peuvent être jugées par les règles ordinaires. Veulent-elles faire une faute domestique, donner par exemple une éducation dangereuse à l’héritier du trône ? elles répondent aux réclamations : « Un particulier peut agir envers ses enfants comme il lui plaît, et nous ne le pourrions pas ! »

Eh non, vous ne le pouvez pas : vous n’êtes ni une famille divine, ni une famille privée ; vous êtes une famille publique ; vous appartenez à la société. Les erreurs de la royauté n’attaquent pas la royauté seule ; elles sont dommageables à la nation entière : un roi bronche et s’en va ; mais la nation s’en va-t-elle ? Ne ressent-elle aucun mal ? ceux qui sont demeurés attachés à la royauté absente, victimes de leur honneur, ne sont-ils ni interrompus dans leur carrière, ni poursuivis dans leurs proches, ni entravés dans leur liberté, ni menacés dans leur vie ? Encore une fois, la royauté n’est point une propriété privée, c’est un bien commun, indivis, et des tiers sont engagés dans la fortune du trône. Je craignais que, dans les troubles inséparables du malheur, la royauté n’eût point aperçu ces vérités et n’eût rien fait pour y revenir en temps utile.

D’un autre côté, tout en reconnaissant les avantages immenses de la loi salique, je ne me dissimulais pas que la durée de race a quelques graves inconvénients pour les peuples et pour les rois : pour les peuples, parce qu’elle mêle trop leur destinée avec celle des rois ; pour les rois, parce que le pouvoir permanent les enivre ; ils perdent les notions de la terre : tout ce qui n’est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements profonds, est impiété. Le malheur ne leur apprend rien ; l’adversité n’est qu’une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.

Je m’étais heureusement trompé : je n’ai point trouvé Charles X dans ces hautes erreurs qui naissent au faîte de la société ; je l’ai trouvé seulement dans les illusions communes d’un accident inattendu, et qui sont plus explicables. Tout sert à consoler l’amour-propre du frère de Louis XVIII : il voit le monde politique se détruire, et il attribue avec quelque raison cette destruction à son époque, non à sa personne : Louis XVI n’a-t-il pas péri ? la République n’est-elle pas tombée ? Bonaparte n’a-t-il pas été contraint d’abandonner deux fois le théâtre de sa gloire et n’est-il pas allé mourir captif sur un écueil ? Les trônes de l’Europe ne sont-ils pas menacés ? Que pouvait-il donc, lui, Charles X, plus que ces pouvoirs renversés ? Il a voulu se défendre contre des ennemis ; il était averti du danger par sa police et par des symptômes publics : il a pris l’initiative ; il a attaqué pour n’être pas attaqué. Les héros des trois émeutes n’ont-ils pas avoué qu’ils conspiraient, qu’ils avaient joué la comédie pendant quinze ans ? Eh bien ! Charles a pensé qu’il était de son devoir de faire un effort ; il a essayé de sauver la légitimité française et avec elle la légitimité européenne : il a livré la bataille, et il l’a perdue ; il s’est immolé au salut des monarchies ; voilà tout : Napoléon a eu son Waterloo, Charles X ses journées de Juillet.

Ainsi les choses se présentent au monarque infortuné ; il reste immuable, accoté des événements qui calent et assujettissent son esprit. À force d’immobilité, il atteint une certaine grandeur : homme d’imagination, il vous écoute, il ne se fâche point contre vos idées, il a l’air d’y entrer et n’y entre point du tout. Il est des axiomes généraux qu’on met devant soi comme des gabions ; placé derrière ces abris, on tiraille de là sur les intelligences qui marchent.

La méprise de beaucoup est de se persuader, d’après des événements répétés dans l’histoire, que le genre humain est toujours dans sa place primitive ; ils confondent les passions et les idées : les premières sont les mêmes dans tous les siècles, les secondes changent avec la succession des âges. Si les effets matériels de quelques actions sont pareils à diverses époques, les causes qui les ont produits sont différentes.

Charles X se regarde comme un principe, et, en effet, il y a des hommes qui, à force d’avoir vécu dans des idées fixes, de générations en générations semblables, ne sont plus que des monuments. Certains individus, par le laps de temps et par leur prépondérance, deviennent des choses transformées en personnes ; ces individus périssent quand ces choses viennent à périr : Brutus et Caton étaient la république romaine incarnée ; ils ne lui pouvaient survivre, pas plus que le cœur ne peut battre quand le sang se retire.

Je traçai autrefois ce portrait de Charles X :

« Vous l’avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce frère respectueux, ce père tendre, si affligé dans un de ses fils, si consolé par l’autre ! Vous le connaissez, ce Bourbon qui vint le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l’Europe, une branche de lis à la main ! Vos yeux s’arrêtent avec amour et complaisance sur ce prince qui, dans la maturité de l’âge, a conservé le charme et la noble élégance de la jeunesse, et qui, maintenant, orné du diadème, n’est encore qu’un Français de plus au milieu de vous ! Vous répétez avec émotion tant de mots heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son cœur la grâce de bien dire !

« Quel est celui d’entre nous qui ne lui confierait sa vie, sa fortune, son honneur ? Cet homme que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l’avons aujourd’hui pour roi. Ah ! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement sur la tête blanchie de ce chevalier chrétien ! Pieux comme Louis XII, courtois comme François ier, franc comme Henri IV, qu’il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué pendant si longues années ! Que le trône, où tant de monarques ont rencontré des tempêtes, soit pour lui un lieu de repos ![30]. »

Ailleurs j’ai célébré encore le même prince : le modèle a seulement vieilli, mais on le reconnaît dans les jeunes touches du portrait : l’âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teint et la fleur de notre visage, et cependant on aime malgré soi le visage qui s’est fané en même temps que nos propres traits. J’ai chanté des hymnes à la race de Henri IV ; je les recommencerais de grand cœur, tout en combattant de nouveau les méprises de la légitimité et en m’attirant de nouveau ses disgrâces, si elle était destinée à renaître. La raison en est que la royauté légitime constitutionnelle m’a toujours paru le chemin le plus doux et le plus sûr vers l’entière liberté. J’ai cru et je croirais encore faire l’acte d’un bon citoyen en exagérant même les avantages de cette royauté, afin de lui donner, si cela dépendait de moi, la durée nécessaire à l’accomplissement de la transformation graduelle de la société et des mœurs.

Je rends service à la mémoire de Charles X en opposant la pure et simple vérité à ce qu’on dira de lui dans l’avenir. L’inimitié des partis le représentera comme un homme infidèle à ses serments et violateur des libertés publiques : il n’est rien de tout cela. Il a été de bonne foi en attaquant la charte ; il ne s’est pas cru, et ne devait pas se croire parjure ; il avait la ferme intention de rétablir cette charte après l’avoir sauvée, à sa manière et comme il la comprenait. Charles X est tel que je l’ai peint : doux, quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse, ce qui n’exclut pas le courage passif et la gloire de bien mourir ; incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang ; à une époque ordinaire, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition, non de malheur.

Pour ce qui est du duc de Bordeaux, on voudrait en faire à Hradschin un roi toujours à cheval, toujours donnant de grands coups d’épée. Il faut sans doute qu’il soit brave ; mais c’est une erreur de se figurer qu’en ce temps-ci le droit de conquête serait reconnu, qu’il suffirait d’être Henri IV pour remonter sur le trône. Sans courage, on ne peut régner ; avec le courage seul, on ne règne plus : Bonaparte a tué l’autorité de la victoire.

Un rôle extraordinaire pourrait être conçu par Henri V : je suppose qu’il sente à vingt ans sa position et qu’il se dise : « Je ne puis pas demeurer immobile ; j’ai des devoirs de mon sang à remplir envers le passé, mais suis-je donc forcé de troubler la France à cause de moi seul ? Dois-je peser sur les siècles futurs de tout le poids des siècles finis ? Tranchons la question ; inspirons des regrets à ceux qui ont injustement proscrit mon enfance ; montrons-leur ce que je pouvais être. Il ne dépend que de moi de me dévouer à mon pays en consacrant de nouveau, quelle que soit l’issue du combat, le principe des monarchies héréditaires. »

Alors le fils de saint Louis aborderait la France dans une double idée de gloire et de sacrifice ; il y descendrait avec la ferme résolution d’y rester, une couronne sur le front ou une balle dans le cœur : au dernier cas, son héritage irait à Philippe. La vie triomphante ou la mort sublime de Henri rétablirait la légitimité, dépouillée seulement de ce que ne comprend plus le siècle et de ce qui ne convient plus au temps. Au reste, en supposant le sacrifice de mon jeune prince, il ne le ferait pas pour moi : après Henri V mort sans enfants, je ne reconnaîtrais jamais de monarque en France !

Je me suis laissé aller à des rêves : ce que je suppose relativement au parti qu’aurait à prendre Henri n’est pas possible : en raisonnant de la sorte, je me suis placé en pensée dans un ordre de choses au-dessus de nous ; ordre qui, naturel à une époque d’élévation et de magnanimité, ne paraîtrait aujourd’hui qu’une exaltation de roman ; c’est comme si j’opinais à l’heure qu’il est d’en revenir aux Croisades ; or, nous sommes terre à terre dans la triste réalité d’une nature humaine amoindrie. Telle est la disposition des âmes, que Henri V rencontrerait dans l’apathie de la France au dedans, et dans les royautés au dehors, des obstacles invincibles. Il faudra donc qu’il se soumette, qu’il consente à attendre les événements, à moins qu’il ne se décidât à un rôle qu’on ne manquerait pas de stigmatiser du nom d’aventurier. Il faudra qu’il rentre dans la série des faits médiocres et qu’il voie, sans toutefois s’en laisser accabler, les difficultés qui l’environnent.

Les Bourbons ont tenu après l’Empire, parce qu’ils succédaient à l’arbitraire : se figure-t-on Henri transporté de Prague au Louvre après l’usage de la plus entière liberté ? La nation française n’aime pas au fond cette liberté ; mais elle adore l’égalité ; elle n’admet l’absolu que pour elle et par elle, et sa vanité lui commande de n’obéir qu’à ce qu’elle s’impose. La charte a essayé vainement de faire vivre sous la même loi deux nations devenues étrangères l’une à l’autre, la France ancienne et la France moderne ; comment, quand des préjugés se sont accrus, feriez-vous se comprendre l’une et l’autre France ? Vous ne ramèneriez point les esprits en remettant sous les yeux des vérités incontestables.

À entendre la passion ou l’ignorance, les Bourbons sont les auteurs de tous nos maux ; la réinstallation de la branche aînée serait le rétablissement de la domination du château ; les Bourbons sont les fauteurs et les complices de ces traités oppresseurs dont à bon droit je n’ai jamais cessé de me plaindre : et pourtant rien de plus absurde que toutes ces accusations, où les dates sont également oubliées et les faits grossièrement altérés. La Restauration n’exerça quelque influence dans les actes diplomatiques qu’à l’époque de la première invasion. Il est reconnu qu’on ne voulait point cette restauration, puisqu’on traitait avec Bonaparte à Châtillon ; que, l’eût-il voulu, il demeurait empereur des Français. Sur l’entêtement de son génie et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trouvaient là. Monsieur, lieutenant général du royaume, eut alors une certaine part aux transactions du jour ; on a vu, dans la vie d’Alexandre, ce que le traité de Paris de 1814 nous avait laissé.

En 1815 il ne fut plus question des Bourbons ; ils n’entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la seconde invasion : ces contrats furent le résultat de la rupture du ban de l’île d’Elbe. À Vienne, les alliés déclarèrent qu’ils ne se réunissaient que contre un seul homme ; qu’ils ne prétendaient imposer ni aucune sorte de maître ni aucune espèce de gouvernement à la France. Alexandre même avait demandé au congrès un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci en venant s’asseoir aux Tuileries ne se fût hâté de voler son trône, il n’aurait jamais régné. Les traités de 1815 furent abominables, précisément parce qu’on refusa d’entendre la voix de la légitimité, et c’est pour les faire brûler, ces traités, que j’avais voulu reconstruire notre puissance en Espagne.

Le seul moment où l’on retrouve l’esprit de la Restauration est au congrès d’Aix-la-Chapelle ; les alliés étaient convenus de nous ravir nos provinces du nord et de l’est : M. de Richelieu intervint. Le tzar, touché de notre malheur, entraîné par son équitable penchant, remit à M. le duc de Richelieu la carte de France, sur laquelle était tracée la ligne fatale. J’ai vu de mes propres yeux cette carte du Styx entre les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur[31].

La France occupée comme elle l’était, nos places fortes ayant garnison étrangère, pouvions-nous résister ? Une fois privés de nos départements militaires, combien de temps aurions-nous gémi sous la conquête ? Eussions-nous eu un souverain d’une famille nouvelle, un prince d’occasion, on ne l’aurait point respecté. Parmi les alliés, les uns cédèrent à l’illusion d’une grande race, les autres crurent que, sous une puissance usée, le royaume perdrait son énergie et cesserait d’être un objet d’inquiétude : Cobbett lui-même en convient dans sa lettre[32]. C’est donc une monstrueuse ingratitude de ne pas voir que, si nous sommes encore de la vieille Gaule, nous le devons au sang que nous avons le plus maudit. Ce sang, qui depuis huit siècles circulait dans les veines mêmes de la France, ce sang qui l’avait faite ce quelle est, l’a sauvée encore. Pourquoi s’obstiner à nier éternellement les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme nous en avions abusé contre l’Europe. Nos soldats étaient allés en Russie ; ils ont ramené sur leurs pas les soldats qui fuyaient devant eux. Après action, réaction, c’est la loi. Cela ne fait rien à la gloire de Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière ; cela ne fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la poussière de l’Europe dont nos drapeaux ont balayé les tours. Il était inutile, dans un dépit d’ailleurs trop juste, d’aller chercher à nos maux une autre cause que la cause véritable. Loin d’être cette cause, les Bourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés.

Appréciez maintenant les calomnies dont la Restauration a été l’objet ; qu’on interroge les archives des relations extérieures, on sera convaincu de l’indépendance du langage tenu aux puissances sous le règne de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient le sentiment de la dignité nationale ; ils furent surtout rois à l’étranger, lequel ne voulut jamais avec franchise le rétablissement, et ne vit qu’à regret la résurrection de la monarchie aînée. Le langage diplomatique de la France à l’époque dont je traite est, il faut le dire, particulier à l’aristocratie ; la démocratie, pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arrogante quand elle domine : d’une munificence incomparable lorsqu’il faut d’immenses dévouements, elle échoue aux détails ; elle est rarement élevée, surtout dans les longs malheurs. Une partie de la haine des cours d’Angleterre et d’Autriche contre la légitimité vient de la fermeté du cabinet des Bourbons.

Loin de précipiter cette légitimité, mieux avisé on en eût étayé les ruines ; à l’abri dans l’intérieur, on eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau qui doit braver l’Océan sous un bassin couvert taillé dans le roc : ainsi la liberté anglaise s’est formée au sein de la loi normande. Il ne fallait pas répudier le fantôme monarchique ; ce centenaire du moyen âge, comme Dandolo, avoit les yeux en la tête beaux, et si, n’en véoit goutte ; vieillard qui pouvait guider les jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, imprimait encore vigoureusement sur la neige ses pas ineffaçables.

Que, dans nos craintes prolongées, des préjugés et des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit ; mais la distante postérité reconnaîtra que la Restauration a été, historiquement parlant, une des plus heureuses phases de notre cycle révolutionnaire. Les partis dont la chaleur n’est pas éteinte peuvent s’écrier : « Nous fûmes libres sous l’Empire, esclaves sous la monarchie de la charte ! » Les générations futures, ne s’arrêtant pas à cette contre-vérité, risible si elle n’était un sophisme, diront que les Bourbons rappelés prévinrent le démembrement de la France, qu’ils fondèrent parmi nous le gouvernement représentatif, qu’ils firent prospérer les finances, acquittèrent des dettes qu’ils n’avaient pas contractées, et payèrent religieusement jusqu’à la pension de la sœur de Robespierre. Enfin, pour remplacer nos colonies perdues, ils nous laissèrent, en Afrique, une des plus riches provinces de l’empire romain.

Trois choses demeurent acquises à la légitimité restaurée : elle est entrée dans Cadix ; elle a donné à Navarin l’indépendance à la Grèce ; elle a affranchi la chrétienté en s’emparant d’Alger : entreprises dans lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie, Charles-Quint et l’Europe. Montrez-moi un pouvoir de quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait accompli de telles choses.

Je crois, la main sur la conscience, n’avoir rien exagéré et n’avoir exposé que des faits dans ce que je viens de dire sur la légitimité. Il est certain que les Bourbons ne voudraient ni ne pourraient rétablir une monarchie de château et se cantonner dans une tribu de nobles et de prêtres ; il est certain qu’ils n’ont point été ramenés par les alliés ; ils ont été l’accident, non la cause de nos désastres, cause qui vient évidemment de Napoléon. Mais il est certain aussi que le retour de la troisième race a malheureusement coïncidé avec le succès des armes étrangères. Les Cosaques se sont montrés dans Paris au moment où l’on y revoyait Louis XVIII : alors pour la France humiliée, pour les intérêts particuliers, pour toutes les passions émues, la Restauration et l’invasion sont deux choses identiques ; les Bourbons sont devenus la victime d’une confusion des faits, d’une calomnie changée, comme tant d’autres, en une vérité-mensonge. Hélas ! il est difficile d’échapper à ces calamités que la nature et le temps produisent ; on a beau les combattre, le bon droit n’entraîne pas toujours la victoire. Les Psylles, nation de l’ancienne Afrique, avaient pris les armes contre le vent du Midi ; un tourbillon s’éleva et engloutit ces braves : « Les Nasamoniens, dit Hérodote, s’emparèrent de leur pays abandonné. »

En parlant de la dernière calamité des Bourbons, leur commencement me revient en mémoire : je ne sais quel augure de leur tombe se fit entendre à leur berceau. Henri IV ne se vit pas plutôt maître de Paris qu’il fut saisi d’un pressentiment funeste. Les entreprises d’assassinat qui se renouvelaient, sans alarmer son courage, influaient sur sa gaieté naturelle. À la procession du Saint-Esprit, le 5 janvier 1595, il parut habillé de noir, portant à la lèvre supérieure un emplâtre sur la blessure que Jean Châtel lui avait faite à la bouche en le voulant frapper au cœur. Il avait le visage morne ; madame de Balagni lui en ayant demandé la cause : « Comment, lui répondit-il, pourrois-je être content de voir un peuple si ingrat, qu’encore que j’aie fait et fasse tous les jours ce que je puis pour lui, et pour le salut duquel je voudrois sacrifier mille vies, si Dieu m’en avoit donné autant, me dresser tous les jours de nouveaux attentats, car depuis que je suis ici je n’oy parler d’autre chose ? »

Cependant ce peuple criait : Vive le roi ! « Sire, dit un seigneur de la cour, voyez comme tout votre peuple se réjouit de vous voir. » Henri, secouant la tête : « C’est un peuple. Si mon plus grand ennemi étoit là où je suis, et qu’il le vît passer, il lui en feroit autant qu’à moi et crieroit encore plus haut. »

Un ligueur apercevant le roi affaissé au fond de son carrosse, dit : « Le voilà déjà au cul de la charette. » Ne vous semble-t-il pas que ce ligueur parlait de Louis XVI allant du Temple à l’échafaud ?

Le vendredi 14 mai 1610, le roi, revenant des Feuillants avec Bassompierre et le duc de Guise, leur dit : « Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres, et quand vous m’aurez perdu, vous connoitrez alors ce que je valois et la différence qu’il y a de moi aux autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassompierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler, en nous disant que vous mourrez bientôt ? » Et alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa prospérité, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse. « Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre.

Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans son cabinet.

« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit ; et M. de Vic, assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de l’Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de Dieu. M. le Grand en arrivant se mit à genoux à la ruelle et lui tenoit une main qu’il baisoit, et je m’étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en pleurant amèrement[33] »

Tel est le récit de Bassompierre.

Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait que j’avais vu dans les longues salles de Hradschin les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques, comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ; j’étais venu baiser les pieds de la royauté après sa mort. Qu’elle meure à jamais ou qu’elle ressuscite, elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa disparition finale, la république commencera pour moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura, quand ils paraîtront, quand on aura tout lu, tout pesé, jusqu’à quel point je me suis trompé dans mes regrets et dans mes conjectures. — Respectant le malheur, respectant ce que j’ai servi et ce que je continuerai de servir au prix du repos de mes derniers jours, je trace mes paroles, vraies ou trompées, sur mes heures tombantes, feuilles séchées et légères que le souffle de l’éternité aura bientôt dispersées.

Si les hautes races approchaient de leur terme (abstraction faite des possibilités de l’avenir et des espérances vivaces qui repoussent sans cesse au fond du cœur de l’homme), ne serait-il pas mieux que, par une fin digne de leur grandeur, elles se retirassent dans la nuit du passé avec les siècles ? Prolonger ses jours au delà d’une éclatante illustration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre bruit ; il vous en veut d’être toujours là : Alexandre, César, Napoléon ont disparu selon les règles de la renommée. Pour mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas dire aux enfants du printemps : « Comment ! c’est là ce génie, cette personne, cette race à qui le monde battait des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un regard du sacrifice de la vie ! » Qu’il est triste de voir le vieux Louis XIV ne trouver auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de Villeroi ! Ce fut une dernière victoire du grand Condé d’avoir, au bord de sa fosse, rencontré Bossuet : l’orateur ranima les eaux muettes de Chantilly ; avec l’enfance du vieillard, il repétrit l’adolescence du jeune homme ; il rebrunit les cheveux sur le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui, Bossuet, un immortel adieu à ses cheveux blancs. Vous qui aimez la gloire, soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâchez d’y faire bonne figure, car vous y resterez.

Le chemin de Prague à Carlsbad s’allonge dans les ennuyeuses plaines qu’ensanglanta la guerre de Trente Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je m’humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d’assez loin les monticules boisés au pied desquels se trouvent les eaux. Les beaux esprits des médecins de Carlsbad comparent la route au serpent d’Esculape qui, descendant la colline, vient boire à la coupe d’Hygie.

Du haut de la tour de la ville, Stadtthurm, tour emmitrée d’un clocher, des gardiens sonnent de la trompe, aussitôt qu’ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué du son joyeux comme un moribond, et chacun de se dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthritique, voici un hypocondriaque, voici un myope ! » Hélas ! j’étais mieux que tout cela, j’étais un incurable.

À sept heures du matin, le 31, j’étais installé à l’Écu d’Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona, très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le comte et madame la comtesse de Cossé (ils m’avaient devancé), et mon compatriote le général de Trogoff[34], naguère gouverneur du château de Saint-Cloud, ci-devant né à Landivisiau dans le rayon de la lune de Landernau, et, tout trapu qu’il est, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, pendant la Révolution. Il venait de visiter son seigneur banni, successeur de saint Clodoald, moine en son temps à Saint-Cloud. Trogoff, après son pèlerinage, s’en retournait en Basse-Bretagne. Il emportait un rossignol de Hongrie et un rossignol de Bohême qui ne laissaient dormir personne dans l’hôtel, tant ils se plaignaient de la cruauté de Térée. Trogoff les bourrait de cœur de bœuf râpé, sans pouvoir venir à bout de leur douleur.

Et mœstis late loca questibus implet[35].

Nous nous embrassâmes comme deux Bretons, Trogoff et moi. Le général, court et carré comme un Celte de la Cornouaille, a de la finesse sous l’apparence de la franchise, et du comique dans la manière de conter. Il plaisait assez à madame la dauphine, et, comme il sait l’allemand, elle se promenait avec lui. Instruite de mon arrivée par madame de Cossé, elle me fit proposer de la voir à neuf heures et demie, ou à midi : à midi j’étais chez elle.

Elle occupait une maison isolée, à l’extrémité du village, sur la rive droite de la Tèple, petite rivière qui se rue de la montagne et traverse Carlsbad dans sa longueur. En montant l’escalier de l’appartement de la princesse, j’étais troublé : j’allais voir, presque pour la première fois, ce modèle parfait des souffrances humaines, cette Antigone de la chrétienté. Je n’avais pas causé dix minutes dans ma vie avec madame la dauphine ; à peine m’avait-elle adressé, dans le cours rapide de ses prospérités, deux ou trois paroles ; elle s’était toujours montrée embarrassée avec moi. Bien que je n’eusse jamais écrit et parlé d’elle qu’avec une admiration profonde, madame la dauphine avait dû nécessairement nourrir à mon égard les préjugés de ce troupeau d’antichambre, au milieu duquel elle vivait : la famille royale végétait isolée dans cette citadelle de la bêtise et de l’envie, qu’assiégeaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations nouvelles.

Un domestique m’ouvrit la porte ; j’aperçus madame la dauphine assise au fond d’un salon sur un sofa ; entre deux fenêtres, brodant à la main un morceau de tapisserie. J’entrai si ému que je ne savais pas si je pourrais arriver jusqu’à la princesse.

Elle releva la tête qu’elle tenait baissée tout contre son ouvrage ; comme pour cacher elle-même son émotion, et, m’adressant la parole, elle me dit : « Je suis heureuse de vous voir, monsieur de Chateaubriand ; le roi m’avait mandé votre arrivée. Vous avez passé la nuit ? vous devez être fatigué. »

Je lui présentai respectueusement les lettres de madame la duchesse de Berry ; elle les prit, les posa sur le canapé près d’elle, et me dit : « Asseyez-vous, asseyez-vous. » Puis elle recommença sa broderie avec un mouvement rapide, machinal et convulsif.

Je me taisais ; madame la dauphine gardait le silence : on entendait le piquer de l’aiguille et le tirer de la laine que la princesse passait brusquement dans le canevas, sur lequel je vis tomber quelques pleurs. L’illustre infortunée les essuya dans ses yeux avec le dos de sa main, et, sans relever la tête, elle me dit : « Comment se porte ma sœur ? Elle est bien malheureuse, bien malheureuse. Je la plains beaucoup, je la plains beaucoup. » Ces mots brefs et répétés cherchaient en vain à nouer une conversation dont les expressions manquaient aux deux interlocuteurs. La rougeur des yeux de la dauphine, causée par l’habitude des larmes, lui donnait une beauté qui la faisait ressembler à la Vierge du Spasimo.

« Madame, répondis-je enfin, madame la duchesse de Berry est bien malheureuse, sans doute ; elle m’a chargé de venir remettre ses enfants sous votre protection pendant sa captivité. C’est un grand soulagement de penser que Henri V retrouve dans Votre Majesté une seconde mère. »

Pascal a eu raison de mêler la grandeur et la misère de l’homme : qui pourrait croire que madame la dauphine comptât pour quelque chose ces titres de reine, de Majesté, qui lui étaient si naturels et dont elle avait connu la vanité ? Eh bien ! le mot de Majesté fut pourtant un mot magique ; il rayonna sur le front de la princesse dont il écarta un moment les nuages ; ils revinrent bientôt s’y replacer comme un diadème.

« Oh ! non, non, monsieur de Chateaubriand, me dit la princesse en me regardant et cessant son ouvrage, je ne suis pas reine. — Vous l’êtes, madame, vous l’êtes par les lois du royaume : monseigneur le dauphin n’a pu abdiquer que parce qu’il a été roi. La France vous regarde comme sa reine, et vous serez la mère de Henri V. »

La dauphine ne disputa plus : cette petite faiblesse, en la rendant à la femme, voilait l’éclat de tant de grandeurs diverses, leur donnait une sorte de charme et les mettait plus en rapport avec la condition humaine.

Je lus à haute voix ma lettre de créance, dans laquelle madame la duchesse de Berry m’expliquait son mariage, m’ordonnait de me rendre à Prague, demandait à conserver son titre de princesse française, et mettait ses enfants sous la garde de sa sœur.

La princesse avait repris sa broderie ; elle me dit après la lecture : « Madame la duchesse de Berry a raison de compter sur moi. C’est très bien, monsieur de Chateaubriand, très bien : je plains beaucoup ma belle-sœur, vous le lui direz. »

Cette insistance de madame la dauphine à dire qu’elle plaignait madame la duchesse de Berry, sans aller plus loin, me fit voir combien, au fond, il y avait peu de sympathie entre ces deux âmes. Il me paraissait aussi qu’un mouvement involontaire avait agité le cœur de la sainte. Rivalité de malheur ! La fille de Marie-Antoinette n’avait pourtant rien à craindre dans cette lutte ; la palme lui serait restée.

« Si Madame, repris-je, voulait lire la lettre que madame la duchesse de Berry lui écrit, et celle qu’elle adresse à ses enfants, elle y trouverait peut-être de nouveaux éclaircissements. J’espère que Madame me remettra une lettre à porter à Blaye. »

Les lettres étaient tracées au citron. « Je n’entends rien à cela, dit la princesse, comment allons-nous faire ? » Je proposai le moyen d’un réchaud avec quelques éclisses de bois blanc ; Madame tira la sonnette dont le cordon descendait derrière le sofa. Un valet de chambre vint, reçut les ordres et dressa l’appareil sur le palier, à la porte du salon. Madame se leva et nous allâmes au réchaud. Nous le mîmes sur une petite table adjoignant la rampe de l’escalier. Je pris une des deux lettres et la présentai parallèlement à la flamme. Madame la dauphine me regardait et souriait parce que je ne réussissais pas. Elle me dit : « Donnez, donnez, je vais essayer à mon tour. » Elle passa la lettre au-dessus de la flamme ; la grande écriture ronde de madame la duchesse de Berry parut : même opération pour la seconde lettre. Je félicitai Madame de son succès. Étrange scène : la fille de Louis XVI déchiffrant avec moi, au haut d’un escalier à Carlsbad, les caractères mystérieux que la captive de Blaye envoyait à la captive du Temple !

Nous revînmes nous asseoir dans le salon. La dauphine lut la lettre qui lui était adressée. Madame la duchesse de Berry remerciait sa sœur de la part qu’elle avait prise à son infortune, lui recommandait ses enfants et plaçait particulièrement son fils sous la tutelle des vertus de sa tante. La lettre aux enfants était quelques mots de tendresse. La duchesse de Berry invitait Henri à se rendre digne de la France.

Madame la dauphine me dit : « Ma sœur me rend justice, j’ai bien pris part à ses peines. Elle a dû beaucoup souffrir, beaucoup souffrir. Vous lui direz que j’aurai soin de M. le duc de Bordeaux. Je l’aime bien. Comment l’avez-vous trouvé ? Sa santé est bonne, n’est-ce pas ? Il est fort, quoiqu’un peu nerveux. »

Je passai deux heures en tête-à-tête avec Madame, honneur qu’on a rarement obtenu : elle paraissait contente. Ne m’ayant jamais connu que sur des récits ennemis, elle me croyait sans doute un homme violent, bouffi de mon mérite ; elle me savait gré d’avoir figure humaine et d’être un bon garçon. Elle me dit avec cordialité : « Je vais me promener pour le régime des eaux ; nous dînerons à trois heures, vous viendrez si vous n’avez pas besoin de vous coucher. Je veux vous voir tant que cela ne vous fatiguera pas. »

Je ne sais à quoi je devais mon succès ; mais certainement la glace était rompue, la prévention effacée ; ces regards qui s’étaient attachés, au Temple, sur les yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s’étaient reposés avec bienveillance sur un pauvre serviteur.

Toutefois, si j’étais parvenu à mettre la dauphine à l’aise, je me sentais extrêmement contraint : la peur de dépasser certain niveau m’ôtait jusqu’à cette faculté des choses communes que j’avais auprès de Charles X. Soit que je n’eusse pas le secret de tirer de l’âme de Madame ce qui s’y trouve de sublime ; soit que le respect que j’éprouvais fermât le chemin à la communication de la pensée, je sentais une stérilité désolante qui venait de moi.

À trois heures, j’étais revenu chez madame la dauphine. J’y rencontrai madame la comtesse Esterhazy et sa fille, madame d’Agoult, MM. O’Hégerty fils et de Trogoff ; ils avaient l’honneur de dîner chez la princesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de Blacas. On assure qu’elle se mêle de politique et qu’elle instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu’elle apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy qui devint sa compagne. Je remarquais qu’elle écoutait attentivement mes paroles ; elle eut le lendemain la naïveté de dire devant moi qu’elle avait passé la nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague, une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu avec M. de Blacas ; de là elle se rendait à Vienne. Vieux attachements rajeunis par l’espionnage ! Quelles affaires, et quels plaisirs ! Mademoiselle Esterhazy n’est pas jolie, elle a l’air spirituel et méchant.

La vicomtesse d’Agoult, aujourd’hui dévote, est une personne importante comme on en trouve dans tous les cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant qu’elle a pu, en s’adressant à tout le monde, particulièrement à moi : j’ai eu le bonheur de placer ses neveux ; elle en avait autant que feu l’archichancelier Cambacérès.

Le dîner fut si mauvais et si exigu que j’en sortis mourant de faim ; il était servi dans le salon même de madame la dauphine, car elle n’avait point de salle à manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame revint s’asseoir sur le sofa, reprit son ouvrage, et nous fîmes cercle autour. Trogoff conta des histoires, Madame les aime. Elle s’occupe particulièrement des femmes. Il fut question de la duchesse de Guiche : « Ses tresses ne lui vont pas bien, » dit la dauphine, à mon grand étonnement[36].

De son sofa, Madame voyait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors : elle nommait les promeneurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits chevaux, avec deux jockeys vêtus à l’écossaise ; Madame cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C’est madame… (j’ai oublié le nom) qui va dans la montagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse curieuse, sachant les habitudes du voisinage, la princesse des trônes et des échafauds descendue des hauteurs de sa vie au niveau des autres femmes, m’intéressait singulièrement ; je l’observais avec une sorte d’attendrissement philosophique.

À cinq heures, la dauphine s’alla promener en calèche ; à sept, j’étais revenu à la soirée. Même établissement : Madame sur le sofa, les personnes du dîner et cinq ou six jeunes et vieilles buveuses d’eau élargissant le cercle. La dauphine faisait des efforts touchants, mais visibles, pour être gracieuse ; elle adressait un mot à chacun. Elle me parla plusieurs fois, en affectant de me nommer pour me faire connaître ; mais, entre chaque phrase, elle retombait dans une distraction. Son aiguille multipliait ses mouvements, son visage se rapprochait de sa broderie ; j’apercevais la princesse de profil, et je fus frappé d’une ressemblance sinistre : Madame a pris l’air de son père ; quand je voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la chute du glaive.

À huit heures et demie, la soirée finit ; je me couchai accablé de sommeil et de lassitude.

Le vendredi, trente-et-un de mai[37], j’étais debout à cinq heures ; à six, je me rendis au Mühlenbad (bain du moulin) : les buveurs et les buveuses se pressaient autour de la fontaine, se promenaient sous la galerie de bois à colonnes, ou dans le jardin attenant à cette galerie. Madame la dauphine arriva, vêtue d’une mesquine robe de soie grise ; elle portait sur ses épaules un châle usé et sur sa tête un vieux chapeau. Elle avait l’air d’avoir raccommodé ses vêtements, comme sa mère à la Conciergerie. M. O’Hégerty, son écuyer, lui donnait le bras. Elle se mêla à la foule et présenta sa tasse aux femmes qui puisent l’eau de la source. Personne ne faisait attention à madame la comtesse de Marnes[38]. Marie-Thérèse, sa grand’mère, bâtit en 1762 la maison dite du Mühlenbad : elle octroya aussi à Carlsbad les cloches qui devaient appeler sa petite-fille au pied de la croix.

Madame étant entrée dans le jardin, je m’avançai vers elle : elle sembla surprise de cette flatterie de courtisan. Je m’étais rarement levé si matin pour les personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820, lorsque j’allai chercher le duc de Berry à l’Opéra[39]. La princesse me permit de faire cinq ou six tours de jardin à ses côtés, causa avec bienveillance, me dit qu’elle me recevrait à deux heures et me donnerait une lettre. Je la quittai par discrétion ; je déjeunai à la hâte, et j’employai le temps qui me restait à parcourir la vallée.

Carlsbad, 1er juin 1833.

Comme Français, je ne trouvais à Carlsbad que des souvenirs pénibles. Cette ville prend son nom de Charles IV, roi de Bohême, qui s’y vint guérir de trois blessures reçues à Crécy, en combattant auprès de son père Jean. Lobkowitz prétend que Jean fut tué par un Écossais ; circonstance ignorée des historiens.

Sed cum Gallorum fines et arnica tuetur
Arva, caledonia cuspide fossus obit.

« Tandis qu’il défend les confins des Gaules et les champs amis, il meurt percé d’une lance calédonnienne. »

Le poète n’aurait-il pas mis Caledonia pour la quantité ? En 1346, Édouard était en guerre avec Robert Bruce, et les Écossais étaient alliés de Philippe.

La mort de Jean de Bohême l’Aveugle, à Crécy, est une des aventures les plus héroïques et les plus touchantes de la chevalerie. Jean voulait aller au secours de son fils Charles ; il dit à ses compagnons : « Seigneurs, vous êtes mes amis : je vous requiers que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d’espée ; ils répondirent que volontiers ils le feroient… Le roi de Bohême alla si avant, qu’il férit un coup de son espée, voire plus de quatre, et recombattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s’y boutèrent sur les Anglois, que tous y demourèrent et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble. »

On ne sait guère que Jean de Bohême était enterré à Montargis, dans l’église des Dominicains, et qu’on lisait sur sa tombe ce reste d’une inscription effacée : « Il trépassa à la tête de ses gens, ensemblement les recommandant à Dieu le Père. Priez Dieu pour ce doux roi. »

Puisse ce souvenir d’un Français expier l’ingratitude de la France, lorsqu’aux jours de nos nouvelles calamités nous épouvantâmes le ciel par nos sacrilèges et jetâmes hors de sa tombe un prince mort pour nous aux jours de nos anciens malheurs !

À Carlsbad, les chroniques racontent que Charles IV, fils du roi Jean, étant à la chasse, un de ses chiens s’élançant après un cerf tomba du haut d’une colline dans un bassin d’eau bouillante. Ses hurlements firent accourir les chasseurs, et la source du Sprudel fut découverte. Un pourceau qui s’échauda dans les eaux de Tœplitz les indiqua à des pâtres.

Telles sont les traditions germaniques. J’ai passé à Corinthe ; les débris du temple des courtisanes étaient dispersés sur les cendres de Glycère ; mais la fontaine Pirène, née des pleurs d’une nymphe, coulait encore parmi les lauriers-roses où volait, au temps des Muses, le cheval Pégase. La vague d’un port sans vaisseaux baignait des colonnes tombées, dont le chapiteau trempait dans la mer, comme la tête de jeunes filles noyées étendues sur le sable ; le myrte avait poussé dans leur chevelure et remplaçait la feuille d’acanthe : voilà les traditions de la Grèce.

On compte à Carlsbad huit fontaines ; la plus célèbre est le Sprudel, découverte par le limier. Cette fontaine émerge de la terre entre l’église et la Tèple avec un bruit creux et une vapeur blanche ; elle saute par bonds irréguliers à six ou sept pieds de haut. Les sources de l’Islande sont seules supérieures au Sprudel, mais nul ne vient chercher la santé dans les déserts de l’Hécla, où la vie expire ; où le jour de l’été, sortant du jour, n’a ni couchant ni aurore ; où la nuit de l’hiver, renaissant de la nuit, est sans aube et sans crépuscule.

L’eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la vaisselle ; ce beau phénomène est entré au service des ménagères de Carlsbad : image du génie qui se dégrade en prêtant sa puissance à des œuvres viles.

M. Alexandre Dumas a fait une traduction libre de l’ode latine de Lobkowitz sur le Sprudel :

Fons heliconianum, etc.
Fontaine consacrée aux hymnes du poète,
Quel est donc le foyer de ta chaleur secrète ?
D’où vient ton lit brûlant et de soufre et de chaux ?
La flamme dont l’Etna n’embrase plus les nues
S’ouvre-t-elle vers toi des routes inconnues,
Ou, voisine du Styx, fait-il bouillir tes eaux ?

Carlsbad est le rendez-vous ordinaire des souverains ; ils devraient bien s’y guérir de la couronne pour eux et pour nous.

On publie une liste quotidienne des visiteurs du Sprudel : sur les anciens rôles on lit les noms des poètes et des hommes de lettres les plus éclairés du Nord, Gurowsky, Dunker, Weisse, Herder, Gœthe ; j’aurais voulu y trouver celui de Schiller, objet de ma préférence. Dans la feuille du jour, parmi les arrivants obscurs, on remarque le nom de la comtesse de Marnes ; il est seulement imprimé en petites capitales.

En 1830, au moment même de la chute de la famille royale à Saint-Cloud, la veuve et les filles de Christophe[40] prenaient les eaux de Carlsbad. LL. MM. haïtiennes sont retirées en Toscane auprès des Majestés napoléoniennes. La plus jeune fille du roi Christophe, très instruite et fort jolie, est morte à Pise : sa beauté d’ébène repose libre sous les portiques du Campo-Santo, loin du champ des cannes et des mangliers à l’ombre desquels elle était née esclave.

On a vu à Carlsbad, en 1826, une Anglaise de Calcutta passée du figuier banian à l’olivier de Bohême, du soleil du Gange à celui de la Tèple ; elle s’éteignait comme un rayon du ciel indien égaré dans le froid et la nuit. Le spectacle des cimetières, dans les lieux consacrés à la santé, est mélancolique : là sommeillent de jeunes femmes étrangères les unes aux autres, sur leurs tombeaux sont gravés le nombre de leurs jours et l’indication de leur patrie : on croit parcourir une serre où l’on cultive des fleurs de tous les climats et dont les noms sont écrits sur une étiquette aux pieds de ces fleurs.

La loi indigène est venue au devant des besoins de la mort exotique ; prévoyant le décès des voyageurs loin de leur pays, elle a permis d’avance les exhumations. J’aurais donc pu dormir dans le cimetière de Saint-André une dizaine d’années, et rien n’aurait entravé les dispositions testamentaires de ces Mémoires. Si madame la dauphine décédait ici, les lois françaises permettraient-elles le retour de ses cendres ? Ce serait un point de controverse entre les sorboniqueurs de la doctrine et les casuistes de proscription.

Les eaux de Carlsbad sont, assure-t-on, bonnes pour le foie et mauvaises pour les dents. Quant au foie, je n’en sais rien, mais il y a beaucoup d’édentés à Carlsbad ; les années plus que les eaux sont peut-être coupables du fait : le temps est un insigne menteur et un grand arracheur de dents.

Ne vous semble-t-il pas que je recommence le chef-d’œuvre d’un inconnu[41]? un mot me mène à un autre ; je m’en vais en Islande et aux Indes.

Voilà les Apennins et voici le Caucase[42].
Et pourtant je ne suis pas encore sorti de la vallée de la Tèple.

Pour voir d’un coup d’œil la Vallée de la Tèple, je gravis une colline, à travers un bois de pins : les colonnes perpendiculaires de ces arbres formaient un angle aigu avec le sol incliné ; les uns avaient leurs cimes, les deux tiers, la moitié, le quart de leur tronc où les autres avaient leur pied.

J’aimerai toujours les bois : la flore de Carlsbad, dont le souftle avait brodé les gazons sous mes pas, me paraissait charmante ; je retrouvais la laîche digitée, la belladone vulgaire, la salicaire commune, le millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré : doux sujets de mes premières anthologies.

Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminiscences aux tiges de ces plantes que je reconnais en passant. Vous souvenez-vous de mes études botaniques chez les Siminoles, de mes œnothères, de mes nymphéas dont je parais mes Floridiennes, des guirlandes de clématite dont elles enlaçaient la tortue, de notre sommeil dans l’île au bord du lac, de la pluie de roses du magnolia qui tombait sur nos têtes ? Je n’ose calculer l’âge qu’aurait à présent ma volage fille peinte ; que cueillerais-je aujourd’hui sur son front ? les rides qui sont sur le mien. Elle dort sans doute à l’éternité sous les racines d’une cyprière de l’Alabama ; et moi qui porte en ma mémoire ces souvenirs lointains, ignorés, je vis ! Je suis en Bohême, non pas avec Atala et Céluta, mais auprès de madame la dauphine qui va me donner une lettre pour madame la duchesse de Berry.

À une heure, j’étais aux ordres de madame la dauphine.

« Vous voulez partir aujourd’hui, monsieur de Chateaubriand ?

« — Si Votre Majesté le permet. Je tâcherai de retrouver en France madame de Berry ; autrement je serais obligé de faire le voyage de Sicile, et Son Altesse Royale serait trop longtemps privée de la réponse qu’elle attend,

« — Voilà un billet pour elle. J’ai évité de prononcer votre nom pour ne pas vous compromettre en cas d’événement. Lisez. »

Je lus le billet ; il était tout entier de la main de madame la dauphine : je l’ai copié exactement.

« Carlsbad, ce 31 mai 1833.

« J’ai éprouvé une vraie satisfaction, ma chère sœur, à recevoir enfin directement de vos nouvelles. Je vous plains de toute mon âme. Comptez toujours sur mon intérêt constant pour vous et surtout pour vos chers enfants, qui me seront plus précieux que jamais. Mon existence, tant qu’elle durera, leur sera consacrée. Je n’ai pas encore pu faire vos commissions à notre famille, ma santé ayant exigé que je vinsse ici prendre les eaux. Mais je m’en acquitterai aussitôt mon retour près d’elle, et croyez que nous n’aurons, eux et moi, jamais que les mêmes sentiments sur tout.

« Adieu, ma chère sœur, je vous plains du fond de mon cœur, et vous embrasse tendrement.

« M. T. »

Je fus frappé de la réserve de ce billet : quelques expressions vagues d’attachement couvraient mal la sécheresse du fond. J’en fis la remarque respectueuse, et plaidai de nouveau la cause de l’infortunée prisonnière. Madame me répondit que le roi en déciderait. Elle me promit de s’intéresser à sa sœur ; mais il n’y avait rien de cordial ni dans la voix ni dans le ton de la dauphine ; on y sentait plutôt une irritation contenue. La partie me sembla perdue quant à la personne de ma cliente. Je me rabattis sur Henri V. Je crus devoir à la princesse la sincérité dont j’avais toujours usé à mes risques et périls pour éclairer les Bourbons ; je lui parlai sans détour et sans flatterie de l’éducation de M. le duc de Bordeaux.

« Je sais que Madame a lu avec bienveillance une brochure à la fin de laquelle j’exprimais quelques idées relatives à l’éducation de Henri V. Je crains que les entours de l’enfant ne nuisent à sa cause : MM. de Damas, de Blacas et Latil ne sont pas populaires. »

Madame en convint ; elle abandonna même tout à fait M. de Damas, en disant deux ou trois mots à l’honneur de son courage, de sa probité et de sa religion.

« Au mois de septembre, Henri V sera majeur : Madame ne pense-t-elle pas qu’il serait utile de former auprès de lui un conseil dans lequel on ferait entrer des hommes que la France regarde avec moins de prévention ?

« — Monsieur de Chateaubriand, en multipliant les conseillers, on multiplie les avis : et puis, qui proposeriez-vous au choix du roi ?

« — M. de Villèle. »

Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me regarda avec étonnement, et m’étonna à mon tour par une critique assez judicieuse du caractère et de l’esprit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme un administrateur habile.

« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle est un homme d’ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies ; s’il n’avait eu l’ambition d’occuper la première place, pour laquelle il n’est pas suffisant, c’eût été un ministre à garder éternellement dans le conseil du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence auprès de Henri V serait du meilleur effet.

« — Je croyais que vous n’aimiez pas M. de Villèle ?

« — Je me mépriserais si, après la chute du trône, je continuais de nourrir le sentiment de quelque mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà fait trop de mal ; je les abjure de grand cœur et suis prêt à demander pardon à ceux qui m’ont offensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce n’est là ni l’étalage d’une fausse générosité, ni une pierre posée en prévision d’une future fortune. Que pourrais-je demander à Charles X dans l’exil ? Si la Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de ma tombe ? »

Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté de me louer par ces seuls mots : « C’est très bien, monsieur de Chateaubriand ! » Elle semblait toujours surprise de trouver un Chateaubriand si différent de celui qu’on lui avait peint.

« Il est une autre personne, madame, qu’on pourrait appeler, repris-je : mon noble ami, M. Lainé. Nous étions trois hommes en France qui ne devions jamais prêter serment à Philippe : moi, M. Lainé et M. Royer-Collard. En dehors du gouvernement et dans des positions diverses, nous aurions formé un triumvirat de quelque valeur. M. Lainé a prêté son serment par faiblesse, M. Royer-Collard par orgueil ; le premier en mourra ; le second en vivra, parce qu’il vit de tout ce qu’il fait, ne pouvant rien faire qui ne soit admirable.

« — Vous avez été content de monsieur le duc de Bordeaux ?

« — Je l’ai trouvé charmant. On assure que Votre Majesté le gâte un peu.

« — Oh ! non, non. Sa santé, en avez-vous été content ?

« — Il m’a semblé se porter à merveille ; il est délicat et un peu pâle.

« — Il a souvent de belles couleurs ; mais il est nerveux. — Monsieur le dauphin est fort estimé dans l’armée, n’est-ce pas ? fort estimé ? on se souvient de lui, n’est-ce pas ? »

Cette brusque question, sans liaison avec ce que nous venions de dire, me dévoila une plaie secrète que les jours de Saint-Cloud et de Rambouillet avaient laissée dans le cœur de la dauphine. Elle ramenait le nom de son mari pour se rassurer ; je courus au devant de la pensée de la princesse et de l’épouse ; j’affirmai, avec raison, que l’armée se souvenait toujours de l’impartialité, des vertus, du courage de son généralissime.

Voyant l’heure de la promenade arriver :

« Votre Majesté n’a plus d’ordres à me donner ? je crains d’être importun.

« — Dites à vos amis combien j’aime la France ; qu’ils sachent bien que je suis Française. Je vous charge particulièrement de dire cela ; vous me ferez plaisir de le dire : je regrette bien la France, je regrette beaucoup la France.

« — Ah ! madame, que vous a donc fait cette France ? vous qui avez tant souffert, comment avez-vous encore le mal du pays ?

« — Non, non, monsieur de Chateaubriand, ne l’oubliez pas, dites-leur bien à tous que je suis Française, que je suis Française. »

Madame me quitta ; je fus obligé de m’arrêter dans l’escalier avant de sortir ; je n’aurais pas osé me montrer dans la rue ; mes pleurs mouillent encore ma paupière en retraçant cette scène.

Rentré à mon auberge, je repris mon habit de voyage. Tandis qu’on apprêtait la voiture, Trogoff bavardait ; il me redisait que madame la dauphine était très contente de moi, qu’elle ne s’en cachait pas, qu’elle le racontait à qui voulait l’entendre. « C’est une chose immense que votre voyage ! » criait Trogoff, tâchant de dominer la voix de ses deux rossignols. « Vous verrez les suites de cela ! » Je ne croyais à aucune suite.

J’avais raison ; on attendait le soir même M. le duc de Bordeaux. Bien que tout le monde connût son arrivée, on m’en avait fait mystère. Je me donnai garde de me montrer instruit du secret.

À six heures du soir, je roulais vers Paris. Quelle que soit l’immensité de l’infortune à Prague, la petitesse de la vie de prince réduite à elle-même est désagréable à avaler ; pour en boire la dernière goutte, il faut avoir brûlé son palais et s’être enivré d’une foi ardente. — Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure l’abandon des autels ; je lève les mains vers le Capitole ; j’invoque la majesté de Rome ! mais si le dieu était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus dans sa poussière ?


  1. Ce livre a été écrit à Prague, du 24 au 30 mai 1833, — et à Carlsbad le 1er juin.
  2. Dans ses Mémoires sur Charles X et le duc d’Angoulême en exil, le marquis de Villeneuve a tracé du duc de Blacas ce vivant portrait :

    « Il avait fréquenté la plupart des rois et des ministres d’Europe, il jouissait d’une fortune immense. À ces deux avantages, dont l’adversité actuelle rehaussait le prix, il joignait un esprit assez délié, un caractère ferme, des principes absolus, un goût naturel de despotisme. Bien de graves défauts altéraient ses qualités… Point d’éloquence, point d’idées, mais un silence imperturbable qui déconcertait les paroles d’autrui ; une gravité qui prenait l’apparence des pensées réfléchies. À cette grave taciturnité s’unissaient une figure noble, belle, glaciale, un regard fixe et hautain, une stature élevée et raide, des formes aigües et sèches. Il aimait, cultivait, connaissait très bien les beaux-arts, les antiquités, les livres et leurs éditions. Ces goûts honorables décelaient en lui moins un amateur qui suit son instinct qu’un protecteur éclairé qui use noblement de son opulence, et il en était fier ; sa fortune avait surgi de l’humilité au comble. Orgueilleux comme gentilhomme, comme favori, comme ministre, comme beau, il avait soulevé la haine et l’envie de Paris, de la cour et de presque tous ceux qui croisaient ou suivaient sa route. Mais il n’en tenait nul compte, ne croyait qu’en sa bonne étoile, aspirait à être tout n’importe où, ministre de l’adversité, ne pouvant l’être sous Louis XVIII, roi lui-même à Prague, ne pouvant l’être à Saint-Cloud.

    « Toutefois, il est juste d’adoucir ces traits rigoureux et vrais, par d’autres remarques non moins sincères. Son ambition fut sans proportion avec ses talents : mais il la dévoua à la famille royale dont tant d’autres amis désertaient le triste et lourd drapeau. Sa richesse était colossale : mais, à l’imitation de tant d’opulents serviteurs du trône, ne pouvait-il pas en jouir soit dans ses terres de Provence, soit dans son hôtel de Paris ? Son cabinet d’antiques et de médailles, objet de ses soins assidus, l’avait-il suivi en Écosse, en Bohême ? Et si des goûts ambitieux étaient satisfaits, d’autres goûts plus doux et plus complets n’étaient-ils pas immolés ?… »

  3. Lors de son arrivée en Angleterre, au mois d’août 1830, Charles X accepta l’hospitalité d’une famille catholique et jacobite, la famille Weld, qui payait ainsi aux Bourbons la dette des Stuarts. Le chef de cette famille, le cardinal Weld, fit offrir au roi de France, qui l’accepta, le château de Lulworth, situé dans le Dorsetshire, non loin de la petite ville de Warcham. Après un séjour de deux mois à Lulworth, la famille royale alla s’établir au château d’Holy-Rood, à Édimbourg, où elle devait rester deux ans. Le 25 octobre 1832, Charles X arrivait à Prague, au château du Hradschin, que l’empereur d’Autriche avait mis à sa disposition, en attendant qu’il trouvât une résidence particulière.

    « C’est de la place du Hradschin, dit un des visiteurs de l’exil, le vicomte de Nugent, qu’il faut contempler la ville de Prague : les dômes et les clochers des églises, la vieille ville avec ses tourelles élancées, le pont et ses trente-deux statues, les îles verdoyantes qui se baignent dans la Moldau, le Laurenzberg entouré de remparts crénelés, tout cela forme un admirable panorama. J’ai vu Naples, Édimbourg et Messine, et je n’hésite point à dire que Prague est un des lieux les plus pittoresques et les plus poétiques qu’il y ait au monde. » Charles X passa trois ans et demi à Prague ; au mois de mai 1836, il loua au comte Coronini le château de Graffenberg, situé à l’une des extrémités de la ville de Goritz, sur un terrain élevé qui la domine. — Les Mémoires du marquis de Villeneuve, contiennent d’intéressants détails sur l’installation de la famille royale au Hradschin : « C’est, dit-il, un édifice colossal formé de pierres immenses élevées on ne sait par quelle force à une telle hauteur. Extérieurement, il a plutôt l’aspect citadelle que palais. Intérieurement, il est superbe. Le premier étage se compose de onze salles, très richement décorées. Six croisées éclairent quelques-unes de ces vastes divisions. Une pièce était destinée aux États de Bohême ; Charles-Quint y avait, dit on, présidé… Tout près de cette vaste salle se trouvait la chambre à coucher des empereurs… En offrant l’hospitalité du Hradschin à Charles X, l’empereur François II s’était réservé, pour son usage personnel, le premier étage du monument. Mais la famille impériale d’Autriche n’y venait que rarement, pendant la belle saison, de sorte que ces appartements somptueux demeuraient inhabités la majeure partie de l’année. Le deuxième étage, plus sobre de décoration, mais non moins vaste que l’étage inférieur, avait été mis à la disposition de Charles X. C’était donc là qu’étaient éparpillés, et non entassés, comme on s’est permis de le dire, les exilés de France… Le train de maison, au Hradschin, offrait un pâle reflet de l’ancienne splendeur des Tuileries. Aux grilles du palais, Charles X avait sa garde d’honneur, son factionnaire aux portes de son appartement. L’étiquette officielle n’y perdait pas ses droits. Tout était réglé et ordonné comme à Paris. Pour obtenir une audience du Roi, il fallait écrire au premier ministre, le duc de Blacas : celui-ci répondait ; et l’on était admis. »

  4. « On se sent pleurer avec l’auteur, écrit M. de Marcellus, en assistant à son entrevue avec « ce soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de tant de règnes et de soixante-seize années ». La lecture de ce fragment des Mémoires qui raconte la visite à Prague mouilla de larmes aussi les yeux d’un nombreux auditoire réuni chez madame Récamier. La comtesse de Nesselrode y assistait et partageait notre émotion. « Eh quoi ! madame, » lui dit M. Brifaut, « seriez-vous donc de notre paroisse ? — Oh ! oui. » répondit-elle ; et à ce récit des nobles infortunes de l’exil, deux grosses larmes descendirent sur un visage que la diplomatie rendait presque toujours impassible, comme il convient sans doute à l’épouse d’un premier ministre. » (Chateaubriand et son temps, p. 441.)
  5. Né au château de Versailles, le duc de Guiche, fils du duc de Gramont, capitaine des gardes-du-corps du Roi, était à peine âgé de trois semaines, lorsqu’il suivit sa famille en émigration, parcourant successivement avec elle toutes les contrées de l’Europe. Il servit en Portugal et en Espagne dans l’armée de Wellington. À la suite de la bataille de Vitoria, il pénétra en France, se mit en relations avec les royalistes du Midi et fut dépêché par eux auprès de Louis XVIII, en Angleterre, pour lui demander un prince de son sang qui pût être placé à la tête du mouvement que l’on organisait. Il réussit dans sa mission et revint à Bordeaux, précédant de quelques jours dans cette ville le duc d’Angoulême. Jusqu’à cette époque, il n’avait été connu que sous son nom de comte de Gramont. Par ordre de Louis XVIII, il prit, en rentrant en France, le nom et le titre de duc de Guiche, qui avaient été autrefois portés dans la famille par les fils aînés. Le duc de Guiche devint, à la Restauration, premier écuyer du duc d’Angoulême, fit sous ses ordres, la campagne du Midi pendant les Cent-Jours, et plus tard, en 1823, la campagne d’Espagne. Au mois d’août 1830, il accompagna la famille royale de Rambouillet à Cherbourg, d’où il fut renvoyé à Paris pour mettre ordre aux affaires personnelles du duc d’Angoulême. Cette mission terminée, il alla, avec toute sa famille, rejoindre ce prince à Édimbourg, et il le suivit ensuite à Prague. Le duc de Guiche rentra en France à la fin de 1833, et, à la mort de son père (28 août 1S36), prit le titre et le nom de duc de Gramont. — L’un de ses fils (Antoine-Agénor-Alfred, prince de Bidache, duc de Guiche, puis duc de Gramont) a été, sous le second Empire, ambassadeur à Turin, à Rome et à Vienne, puis, du 15 mai au 9 août 1870, ministre des affaires étrangères.
  6. Cette correspondance a été publiée dans les Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, tomes III et IV.
  7. M. Barrande était le principal professeur du duc de Bordeaux. Sans avoir le titre de précepteur, il réunissait dans ses mains toutes les branches de l’enseignement ; ce qui lui permit d’imprimer aux études du prince une impulsion précieuse. M. Barrande avait alors de trente à trente-cinq ans ; c’était un homme de la génération nouvelle, élève distingué de l’École polytechnique, d’un caractère ferme et sévère. Il se retira à la fin de 1833, lorsque M. le baron de Damas cessa de remplir les fonctions de gouverneur.
  8. M. de la Villate avait servi dans les grenadiers de la garde royale à l’époque de la Restauration. C’était un brave et loyal officier, ce qu’on appelle en style militaire un grognard. Le duc de Bordeaux lui montra de bonne heure une vive affection. Si M. de la Villate n’eut point de part à son éducation proprement dite, puisqu’il ne lui enseigna aucune branche des connaissances humaines, il exerça une action réelle sur son caractère, en lui faisant aimer la vérité dite hautement et quelquefois rudement, sans apprêt et sans art. Le jeune prince l’aimait pour sa fidélité, pour sa franchise militaire, — et aussi pour ses cheveux blancs. Ce n’était point l’âge qui avait ainsi blanchi sa tête. Il avait dix-huit ans, lorsque son père, en 1794, fut jeté en prison. Résolu à mettre tout en œuvre pour le sauver, il réussit à pénétrer près de lui. Après une longue lutte, vaincu par ses larmes et ses instances, le prisonnier consentit à revêtir les vêtements de son fils et à le laisser prendre sa place. Il ne se pouvait pas, croyait-il, que le tribunal révolutionnaire fit monter à l’échafaud, sous les traits de ce courageux enfant, la piété filiale elle-même. Il arriva, en effet, que les bourreaux, qui ne reculaient pourtant devant aucun crime, reculèrent devant celui-là. Il fut sursis à l’exécution ; le 9 thermidor survint et rendit le jeune la Villate à sa famille. Mais les émotions poignantes de cette nuit terrible, pendant laquelle il avait lutté contre les refus de son père, avaient fait en quelques heures blanchir ses cheveux et avaient donné cette couronne à ses dix-huit ans.
  9. Sur Madame de Gontaut, voir au tome II la note 2 de la page 162 (note 34 du Livre VIII de la Première Partie). — Madame de Gontaut avait été nommée, en 1819, gouvernante de la fille du duc de Berry, Mademoiselle, la future duchesse de Parme. En 1820, le duc de Bordeaux lui fut également confié, et elle reçut à cette occasion le titre de gouvernante des enfants de France. Lorsque le duc de Bordeaux eut six ans et que M. de Rivière lui fut donné pour gouverneur, Charles X écrivit à Madame de Gontaut une lettre remplie de bonté, lui recommandant d’avoir courage pour le jour de la séparation. Le roi lui annonçait en même temps qu’il lui donnait le titre et le rang de duchesse. Elle restait chargée de l’éducation de Mademoiselle. Le 16 août 1830, elle s’embarqua à Cherbourg avec la famille royale, à bord du navire américain le Great-Britain. Avec le vieux roi, avec le duc d’Angoulême et Madame la Dauphine, elle reprenait, comme aux jours de sa jeunesse, le chemin de l’exil. Elle les suivit en Angleterre, en Écosse et en Bohême, à Lulworth, à Holy-rood et au Hradschin. L’éducation de Mademoiselle une fois terminée, et il n’en fut jamais de plus parfaite, madame de Gontaut aurait pu rentrer en France, puisque sa tâche était remplie ; mais se séparer de ses élèves, de ses maîtres proscrits, lui paraissait impossible : elle n’y songea pas un instant. « J’avais ma place, dit-elle dans ses Mémoires, page 385, à cette cour de l’exil, et cette place, je puis le dire sans vanité, obtenue tout naturellement, s’était agrandie par la dignité de ma conduite, plus encore peut-être que par la scrupuleuse exactitude de mon dévouement. »
  10. Sur la duchesse de Guiche, voir au tome IV la note 2 de la page 256 (note 21 du Livre IX de la Troisième Partie).
  11. À la fin de 1833, après la retraite de M. Barrande, deux jésuites, les Pères Étienne Déplace et Julien Druilhet, furent appelés à Prague et attachés à l’éducation du duc de Bordeaux. Ils avaient occupé l’un et l’autre des postes importants au collège de Saint-Acheul. « Le père Druilhet, dit le marquis de Villeneuve (Mémoires, p. 51), possédait la grâce et l’aménité du langage, le père Deplace, l’art et la vivacité de l’enseignement. » Ils ne restèrent que trois mois à Prague et furent remplacés par l’évêque d’Hermopolis, M. Frayssinous, qui dirigea l’éducation du prince de 1833 à 1838.
  12. L’abbé de Moligny était un intime ami de l’abbé Dupanloup et son collègue dans les catéchismes de la Madeleine et auprès de Madame la Dauphine ; tous deux étaient attachés à l’aumônerie de la princesse. L’abbé Dupanloup avait en outre été choisi, dans les dernières années de la Restauration, pour être le catéchiste et le confesseur du jeune duc de Bordeaux. Il résolut de le suivre en exil, après les journées de Juillet, et de lui consacrer son dévouement, sa vie. Lorsqu’il en fit la demande, il apprit que le choix de la famille royale s’était déjà porté sur l’abbé de Moligny. Il cessa dès lors toute démarche et écrivit à son ami : «… Je viens de lire une lettre que tu écris à Emmanuel (M. l’abbé de Borie), et qui m’apprend que ton sort est heureusement fixé ; je dis heureusement, car bien que tout soit et me paraisse malheur aujourd’hui, j’appelle volontiers bonheur la fidélité agréée et le dévouement possible à Celui qui seul sur la terre représente en ce moment la vérité, la religion et la justice… Il m’a paru que je devais à notre amitié (et c’est à peu près le plus grand sacrifice que je puisse lui faire) de ne pas offrir une concurrence et un choix à faire, dont sans contredit tu étais plus digne que moi, mais qu’enfin j’ai cru ne devoir embarrasser par aucun obstacle… Adieu, mon cher ami, j’envie ton sort : la Providence l’a permis et l’a fait. Je ne puis m’en plaindre. Duo curruut discipuli : Joannes apostolus cucurrit Petro citius ; venit prius. C’est tout simple : Heureux celui à qui cela arrive, voilà tout ; que l’autre fasse ensuite de son mieux », (Vie de Mgr Dupanloup, par l’abbé Lagrange, t. I, p. 115).
  13. La vicomtesse d’Agoult était la compagne habituelle de Madame la Dauphine.
  14. Le second mari de la duchesse de Berry appartenait, en effet, à la plus vieille noblesse italienne. Sa famille, originaire du pays de Lucques, émigra au XIe siècle et vint se fixer en Sicile, où elle prit une situation importante : un de ses membres fut créé vers 1699 duc della Grazia ; un autre joignit à ce titre celui de prince de Campofranco.

    Hector, comte Lucchesi-Palli était le fils cadet d’Antoine, duc della Grazia, prince de Campofranco, qui fut deux fois lieutenant-général en Sicile (1822 et 1835), et devint conseiller d’État, ministre des finances, de l’intérieur, des affaires étrangères et de la guerre, puis en dernier lieu, président de la Consulte générale du royaume.

    Né vers 1808, il entra dans la diplomatie, à l’exemple d’un de ses oncles, qui fut ambassadeur à Madrid. Attaché d’abord à la légation du Brésil, puis à l’ambassade d’Espagne, il conquit à la cour du roi Très Catholique une telle faveur qu’il excita la jalousie d’un ministre et que ce dernier obtint son rappel. Il était désigné pour continuer sa carrière à la Haye, lorsque fut conclu et célébré à Rome, le 14 décembre 1831, son mariage morganatique avec la veuve du duc de Berry. Le comte Lucchesi-Palli rentra alors dans la vie privée et se consacra à ses devoirs de famille.

    Il avait un frère aîné, Emmanuel, qui en 1856 renonça en sa faveur à ses titres. Le roi de Naples concéda à Hector celui de duc della Grazia, maintenant à son frère pendant sa vie celui de prince de Campofranco. Hector Lucchesi-Palli, duc della Grazia, est mort à Venise le 1er avril 1864. La duchesse de Berry lui a survécu jusqu’au 16 avril 1870.

    Plusieurs enfants sont nés de leur mariage. L’Annuario della nobiltà italiana de 1895, (17e année, p. 726 et suiv.) signale comme vivant encore à cette date :

    1o Mario Adinolpho Lucchesi-Palli, prince de Campofranco, duc della Grazia (titres reconnus à lui et à ses descendants par décret du roi d’Italie du 27 juin 1892), né le 10 mars 1840, marié à Brunsée, en Styrie, le 7 septembre 1860, à Lucrèce Ruffo, fille de Vincent Ruffo, prince de Saint-Antimo, duc de Baguara.

    2o Clémentine, née le 19 novembre 1835, mariée le 30 octobre 1856 au comte Camille Zéleri della Verme, de Parme ;

    3o Françoise de Paule, née à Gratz, le 12 octobre 1836, mariée à Brunsée, le 21 juin 1860, à Camille Massimo, prince d’Arsoli, patricien romain.

  15. Mac-Carthy (Nicolas de), né à Dublin le 19 mai 1769. Son père, bibliophile distingué, ne tarda pas à se fixer en France. Destiné à l’état ecclésiastique avant la Révolution, Nicolas de Mac-Carthy ne reçut la prêtrise qu’en 1814 et entra en 1818 dans la Compagnie de Jésus. Son talent lui acquit une prompte réputation, et dès 1819 il prêcha l’Avent aux Tuileries, avec un succès extraordinaire. Doué d’une éloquence chaleureuse et pénétrante, il brillait surtout par son improvisation. L’action du P. Mac-Carthy ajoutait beaucoup au mérite de ses discours. Plusieurs des prédicateurs de l’époque s’attachaient à l’imiter et allaient jusqu’à prendre en chaire cette attitude particulière qu’une infirmité contractée au service des pauvres lui faisait prendre à lui-même. On disait prêcher à la Mac-Carthy. Il avait un jour, dans un hiver rigoureux, porté une lourde charge de bois à une pauvre femme abandonnée dans un grenier. Le fardeau, disproportionné à ses forces, lui causa dans les reins une faiblesse dont il souffrit jusqu’à sa mort, arrivée le 3 mai 1833, précisément quelques jours avant l’entretien de Chateaubriand avec Charles X. — Ses Sermons (Paris, 1834, trois volumes in-8o) sont remarquables par le style, la logique et les mouvements oratoires.
  16. Il n’est que juste de rappeler que M. de Villèle avait donné, lui aussi, l’exemple d’un pareil désintéressement. Appelé au mois de décembre 1820 à prendre part, comme ministre secrétaire d’État, aux délibérations du Conseil des ministres, il avait mis pour condition à son acceptation qu’il ne recevrait aucun traitement. — Nommé ministre des finances, en décembre 1821, il avait droit à une somme de 25 000 francs pour frais d’installation ; il la refusa. — Louis XVIII l’éleva, le 7 septembre 1822, à la dignité de président du Conseil. Un supplément de 50 000 francs de traitement annuel était attaché à ces fonctions : il le refusa. — Lorsqu’il sortit du ministère, en 1828, Charles X exigea de lui qu’il acceptât la pension du ministre d’État ; cette pension fut inscrite au grand livre. Il s’empressa d’y renoncer aussitôt après la révolution de 1830. Un petit fait peint mieux encore que ces actes la simplicité des mœurs de ce temps et le désintéressement modeste des hommes qui jouaient alors le principal rôle politique. Le 15 novembre 1821, à la veille d’être appelé au ministère des finances, M. de Villèle écrivait à sa femme, à Toulouse : « Vends toujours du maïs, de manière à avoir devant toi un millier de francs. » (Histoire de la Restauration par Alfred Nettement, t. V, p. 661.)
  17. Marie-Louise-Françoise d’Esparbez de Lussan était née le 19 octobre 1764. Mariée fort jeune au comte de Polastron, frère de la duchesse de Polignac, elle fut présentée par celle-ci à la cour, le 3 décembre 1780, et, en 1782, elle fut nommée dame du palais (surnuméraire). Elle émigra en 1789, aussitôt après la prise de la Bastille et en même temps que les Polignac, qu’elle rejoignit à Berne. Sa liaison avec le comte d’Artois, commencée à Versailles, se continua sur la terre étrangère. La comtesse de Polastron mourut à Londres (Brompton grove) le 27 mars 1804. « Une maladie de langueur, dit Lamartine, (Histoire de la Restauration, t. II, p. 81), aggravée par le climat brumeux de l’Angleterre, atteignit madame de Polastron. Elle vit lentement venir la mort dans toute la fraîcheur de ses charmes et dans tous les délices d’une passion partagée. La religion la consola comme elle avait consolé La Vallière. Elle voulut en faire partager les consolations et les immortalités à son amant. Il se convertit à la voix de ce même amour qui l’avait si souvent et si délicieusement égaré des pensées graves. Un de ses aumôniers, qui fut depuis le cardinal de Latil, reçut, dans la chambre même de la beauté repentie, les aveux et les remords des deux amants. « Jurez-moi, dit madame de Polastron au jeune prince, que je serai votre dernière faute et votre dernier amour sur la terre, et qu’après moi vous n’aimerez plus que le seul objet dont je ne puisse pas être jalouse, Dieu ». Le prince jura du cœur et des lèvres. Madame de Polastron consolée emporta avec son dernier embrassement son serment au ciel. Le comte d’Artois, à genoux au pied du lit de sa maîtresse, répéta ce serment à son ombre, et il le garda, quoique jeune, beau, prince, roi aimé encore, à travers une longue vie jusqu’au tombeau. — De ce jour, ce fut un autre homme. »
  18. Alfred-Charles François-Gabriel, comte de Damas, né à Munster le 18 décembre 1794, lieutenant-colonel de cavalerie, chevalier de l’ordre de Saint Louis et de la Légion d’honneur, gentilhomme honoraire de la chambre du roi Charles X ; mort, non marié, le 16 janvier 1840.
  19. La Pentecôte tombait, en 1833, le dimanche 26 mai.
  20. La duchesse de Gontaut quitta Prague et rentra en France au mois d’avril 1834. Dans ses Mémoires (page 389), elle indique à peine les circonstances qui amenèrent son départ. Le marquis de Villeneuve, son neveu, et en même temps, à la petite cour de Prague, son plus ardent adversaire, entre au contraire, dans ses Souvenirs, en de longs détails à ce sujet. Rien de plus honorable pour Madame de Gontaut que ce témoignage d’un membre du contraire parti. « L’un des personnages les plus insignes entre les courtisans du malheur, écrit M. de Villeneuve, c’était ma tante la duchesse de Gontaut, si courageuse, si vigilante et si habile gouvernante des deux précieux rejetons de feu le duc de Berry. Douée du tact féminin au suprême degré, mais subitement docile à un fatal travers, elle avait dévié vers la duchesse de Berry… Aucune langue ne manie la conversation avec plus d’agrément ; aucune tête n’est plus vide en politique. Deux travers s’y étaient mis. La Charte Constitutionnelle en était un ; l’autre, un vieux projet de mariage entre Mademoiselle et le duc de Chartres. La duchesse de Gontaut entrevoyait dans cette union son élève, le duc de Bordeaux, installé sur le trône de France, et sa seconde élève, Mademoiselle, établie solidement au premier degré du même trône ; avec sa jeune et jolie épouse, le duc de Chartres était tout prêt à former une autre lignée de rois, si la lignée primitive défaillait. Résultat de cette combinaison : branche cadette, Bordeaux, Orléans, Condé, présent et avenir, tout cela confondu, uni par la main, par le sang, par l’intérêt, par la fortune, tous agglomérés autour d’un trône identique ; tel était l’ingénieux roman qui charmait sa vivacité et qui aplanissait en exil des devoirs scrupuleusement accomplis. » (Mémoires inédits du marquis de Villeneuve, publiés par son arrière-petit-fils, p. 39.). — 1889.)
  21. Sur le baron Capelle, ministre des Travaux publics dans le cabinet Polignac, voir, au tome V, la note de la page 265 (note 23 du Livre XIV de la Troisième Partie).
  22. Le baron d’Haussez, ministre de la marine dans le cabinet Polignac, écrivit en exil un ouvrage plein d’observations judicieuses et de fines remarques : La Grande Bretagne en 1833.
  23. Le comte de Montbel, ministre de l’Intérieur, puis des Finances dans le cabinet Polignac, publia en 1833 une Notice sur la vie du duc de Reichstadt.
  24. Rivière (Charles-François Riffardeau duc de), né à la Ferté (Ardennes) le 17 décembre 1763. Nommé gouverneur du duc de Bordeaux après la mort de Mathieu de Montmorency, au mois de mars 1826, il mourut un an après, le 21 avril 1827.
  25. Jean-Sigismond Skrzynecky (et non Czernicky comme le portent les précédentes éditions des Mémoires). Né dans la Galicie autrichienne en 1787, il servit dans les armées impériales, de 1805 à 1814. Lors de la campagne de France, il commandait le fameux carré de Polonais qui, près d’Arcis-sur-Aube, sauva l’Empereur assailli par les cosaques et les cuirassiers russes. Le 26 février 1831, il fut choisi par la diète polonaise pour commander l’armée insurrectionnelle. Son inaction et ses fausses manœuvres ne contribuèrent pas peu au triomphe des Russes. Surpris à Ostrolenka par le général Diebitsch, il se battit héroïquement et resta maître du champ de bataille ; mais les pertes cruelles qu’il avait éprouvées le forcèrent à se retirer sur Varsovie. Après la mort de Diebitsch, il laissa échapper l’occasion d’attaquer les Russes décimés par le choléra. Le maréchal Paskéwitch put, sans être inquiété, jeter des ponts et passer la Vistule. Devant le cri de l’indignation populaire, Skrzynecki dut se démettre et céder le commandement au général Dembinski (19 août 1831). S’étant réfugié en Galicie, puis en Bohême, il habita Prague jusqu’au jour où le roi Léopold ier l’appela au commandement de l’armée belge ; mais en 1839 les réclamations de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse obligèrent Léopold à le mettre en disponibilité. Après avoir vécu pendant vingt ans à Bruxelles dans la plus profonde retraite, il obtint en 1859 la permission de s’établir à Cracovie, où il mourut l’année suivante.
  26. Mémoires du maréchal de Bassompierre, t. i, p. 326 et suiv.
  27. Perdita, fille de Léonte, roi de Sicile, l’héroïne du Conte d’hiver.
  28. Jean-Jacques Ampère, Poésies nationales de la Bohême. Publié d’abord dans le Globe en 1828, ce morceau a été recueilli par l’auteur, en 1850, au tome ier du recueil intitulé : Littérature, Voyages et Poésies.
  29. De trois cent seize ans, et non de trois cent vingt-six. Chateaubriand se trompait quelquefois dans ses additions.
  30. Le Roi est mort ! Vive le Roi ! par le vicomte de Chateaubriand, 1824, in-8o, 37 p. — Mélanges historiques (t. iii des Œuvres complètes de 1826).
  31. Ce n’est pas, comme le dit à tort Chateaubriand, au Congrès d’Aix-la-Chapelle, en 1818, que les Alliés réclamèrent le démembrement de la France, c’est trois ans plus tôt, lors de la discussion des traités de 1815. C’est à ce moment que fut dressée par leurs soins « cette carte du Styx » que Chateaubriand a vue et qui avait été remise par l’empereur Alexandre au duc de Richelieu, comme un témoignage incontestable des concessions obtenues par l’intervention de ce dernier. Sur ce plan, une ligne tracée en bleu indique notre nouvelle frontière ; elle enlève à la France une portion des départements de l’Isère avec le fort Barraux ; de l’Ain avec Belley, Gex et le fort de l’Écluse ; du Jura avec Saint-Claude ; du Doubs avec le fort de Tour, Pontarlier, Saint-Hippolyte et Montbéliard ; tout le Haut-Rhin, tout le Bas-Rhin, toute la Moselle, une partie de la Meuse comprenant Montmédy ; les Ardennes avec Sedan, Mézières et Rocroy ; tout le département du Nord à l’exception de Cambrai et de Douai. — Si ce tracé bleu n’a pas reçu son exécution, si la France n’a pas été effacée de la carte politique de l’Europe, nous le devons au roi Louis XVIII et au duc de Richelieu.
  32. William Cobbett (1766-1835), radical anglais, célèbre par ses pamphlets ; élu en 1832 membre de la Chambre des communes, il appuya chaudement la réforme parlementaire. La lettre à laquelle font ici allusion les Mémoires est une brochure de Cobbett sur la guerre d’Espagne, écrite, à la date du 1er mars 1823, sous forme de Lettre à M. de Chateaubriand. Ce dernier en a publié la traduction au chapitre XLIX du Congrès de Vérone.
  33. Mémoires du maréchal de Bassompierre, tome i, p. 435.
  34. Joachim-Simon, comte de Trogoff, né au château de Penlan, paroisse de Quimper-Guézennec, évêché de Tréguier, en 1763. Entré au service en 1779, il passa en Amérique, se battit dans la guerre de l’Indépendance, et, revenu en France, avec la décoration de Cincinnatus, servit activement jusqu’à l’émigration, en 1790. Aide de camp du lieutenant-général prince de Rochefort, puis major au corps de Rohan, au service de l’Allemagne, plus tard encore, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, il obtint le commandement de la Légion de l’archiduc Charles et resta jusqu’en 1814 au service de l’Autriche. La Restauration l’éleva au grade de maréchal de camp, et le comte d’Artois l’admit dans son intimité. Le prince, qui se plaisait à l’appeler son sanglier breton, goûtait fort la franchise de son caractère un peu rude et l’originalité piquante de son esprit. Devenu roi, Charles X le nomma gouverneur de Saint-Cloud. « Tu es le plus pauvre de mes gentilshommes, lui dit le Roi, et tu auras le plus beau château ». Les événements de 1830 le surprirent dans ce poste. L’ordre de la retraite de Saint-Cloud fut pour le général Trogoff un coup de foudre. Lors de la halte à Rambouillet, il fut nommé par interim gouverneur du château ; il eût voulu combattre, mais on ne le lui permit pas. Il suivit le roi jusqu’au vaisseau qui allait l’emporter en Angleterre, et, ce devoir accompli, il se retira au château de Keruzoret, près de Saint-Pol. Il n’en sortait que pour aller voir son vieux maître sur la terre d’exil. Le général Trogoff est mort en 1840.
  35. Virgile, Géorgiques, livre iv, vers 515.
  36. « Ses tresses, en effet, dit ici M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 453), ne laissaient pas admirer dans toute leur beauté et leur abondance les cheveux de la duchesse de Guiche. En 1814, je les avais vus errer plus libres sur ses épaules adolescentes un jour où mademoiselle Ida d’Orsay assistait à une revue de la garde royale. Cette revue montrait à la fois son père, le superbe général, et, tout auprès, un charmant colonel, le duc de Guiche, qu’elle devait plus tard choisir pour époux : Achille et Nirée, les deux plus beaux guerriers de l’armée qui assiégea Troie ».
  37. Et non, le vendredi, premier de juin, comme le portent les précédentes éditions.
  38. Madame la duchesse d’Angoulême. Après la révolution de Juillet, le duc d’Angoulême avait pris dans l’exil le nom de comte de Marnes.
  39. Dans ses Mémoires sur le duc de Berry, Chateaubriand parle en ces termes de cette nuit du 13 au 14 février 1820 : « La foule s’était écoulée du spectacle : le plaisir avait cédé la place à la douleur. Les rues devenaient désertes ; le silence croissait ; on n’entendait plus que le bruit des gardes et celui de l’arrivée des personnes de la cour ; les unes surprises au milieu des plaisirs, accouraient en habits de fête ; les autres réveillées au milieu de la nuit, se présentaient dans le plus grand désordre. Çà et là se glissaient quelques obscurs amis des Bourbons qu’on ne voit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent, on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages conduisant à l’appartement du prince étaient remplis ; on se pressait à ces mêmes portes où l’on s’étouffe pour rire ou pour pleurer aux fictions de la scène. On cherchait à découvrir quelque chose lorsque les portes venaient à s’ouvrir, on interrogeait ses voisins, et, par des nouvelles, subitement affirmées, subitement démenties, on passait de la crainte à l’espérance, de l’espérance au désespoir. »

    Témoin de quelques-unes des scènes de cette nuit à jamais funeste, Chateaubriand les a ainsi décrites :

    « Nuit d’épouvante et de plaisir ! nuit de vertus et de crimes ! Lorsque le Fils de France blessé avait été porté dans le cabinet de sa loge, le spectacle durait encore. D’un côté, on entendait les sons de la musique, de l’autre les soupirs du prince expirant ; un rideau séparait les folies du monde de la destruction d’un empire. Le prêtre qui apporta les saintes huiles traversa une troupe de masques. Soldat du Christ, armé pour ainsi dire de Dieu, il emporta d’assaut l’asile dont l’Église lui interdisait l’entrée, et vint, le crucifix à la main, délivrer un captif dans la prison de l’ennemi.

    « Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l’assassin. Il déclarait son nom, s’applaudissait de son crime ; il déclarait qu’il avait frappé Monseigneur le duc de Berry pour tuer en lui toute sa race : que si lui, meurtrier, s’était échappé, il serait allé se coucher, et que le lendemain il eût renouvelé son attentat sur Monseigneur le duc d’Angoulême. Se coucher ! Pour dormir ! Malheureux ! Votre bienveillante victime avait-elle jamais troublé votre sommeil ? Dans la suite de son interrogatoire, cette brute féroce, sans attachement même sur la terre, a déclaré que Dieu n’était qu’un mot, qu’elle n’avait d’autre regret que de n’avoir pas sacrifié toute la famille royale. Et le prince expirant, plein de tendresse et d’amour, n’a d’autre regret que de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier, et il n’accuse personne et sa rigueur ne tombe que sur lui-même. Ce prince, qui sait que Dieu n’est pas un mot, tremble de comparaître au tribunal suprême ; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il ne se croit pas assez pur pour aller rejoindre le saint roi et le roi martyr : il ne peut trouver dans son innocence l’assurance que l’assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la révolution les a faits, et tels que la religion les faisait autrefois. »

  40. Henri Christophe (1767-1820), esclave noir affranchi, hôtelier au Cap, se signala dans l’insurrection de Saint-Domingue (Haïti) en 1790, fut nommé général de brigade par Toussaint, défendit en 1802 le Cap contre les Français, fut nommé président en 1806 et, en 1811, se proclama roi du nord de l’île, sous le nom de Henri ier. Il régna neuf ans. En 1820, une insurrection ayant éclaté parmi ses sujets et sa garde l’ayant abandonné, il se tua d’un coup de pistolet le 8 octobre 1820. Le roi Christophe avait créé une noblesse dont les dénominations, empruntées aux anciennes plantations de l’île, avaient amusé toute l’Europe ; il avait fait des ducs de Marmelade, des comtes de Limonade, des barons de la Seringue, etc. Sa mort, survenue en un moment où les Congrès étaient fort à la mode (Congrès de Carlsbad et de Troppau, etc.), inspira à Béranger une jolie chanson : la Mort du roi Christophe, ou Note présentée par la Noblesse d’Haïti aux trois grands Alliés (décembre 1820). En voici le premier couplet :

    Christophe est mort, et du royaume
    La noblesse a recours à vous.
    François, Alexandre, Guillaume,
    Prenez aussi pitié de nous ;
    Ce n’est point pays limitrophe,
    Mais le mal fait tant de progrès !
      Vite, un congrès !
      Deux, trois congrès !
      Quatre congrès !
     Cinq congrès, dix congrès !
    Princes, vengez ce bon Christophe,
    Roi digne de tous vos regrets !

  41. Le Chef-d’œuvre d’un inconnu, aujourd’hui bien oublié, avait paru, en 1714, avec un succès qui se soutint pendant tout le xviiie siècle. Publié au milieu de la Querelle des Anciens et des Modernes, c’était une satire de la manie de l’érudition alors en faveur. L’auteur, sous le pseudonyme du Docteur Chrysostomus Mathanasius, y commentait longuement un poème merveilleux, récemment découvert, très supérieur à l’Iliade, déclarait-il, et qui n’était autre chose qu’une chanson encore plus inepte que burlesque. Cette satire, assez plaisante et où « un mot mène à un autre », était le premier ouvrage de Hyacinthe Cordonnier, dit Saint-Hyacinthe, né le 24 septembre 1684 à Orléans, mort en 1746 à Genecken, près de Bréda. Il concourut à la fondation du Journal littéraire de la Haye (1713) et publia, en 1728, des Lettres critiques sur la Henriade.
  42. Lafontaine, le Rat et l’Huître.