Mémoires d’outre-tombe/Quatrième partie/Livre VI

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Garnier (Tome 6p. 221-269).

LIVRE VI[1]

Journal de Paris à Venise. — Jura. — Alpes. — Milan. — Vérone. — Appel des morts. — La Brenta. — Incidences. — Venise. — Architecture vénitienne. — Antonio. — L’abbé Betio et M. Gamba. — Salles du Palais des Doges. — Prisons. — Prison de Silvio Pellico. — Les frari. — Académie des Beaux-Arts. — L’Assomption du Titien. — Métopes du Parthénon. — Dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. — Église de Saints-Jean-et-Paul. — L’arsenal. — Henri IV. — Frégate partant pour l’Amérique. — Cimetière de Saint-Christophe. — Saint-Michel de Murano. — Murano. — La femme et l’enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et les Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. — Mesdames à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux génies inspirés par Venise. — Anciennes et nouvelles courtisanes. — Rousseau et Byron nés malheureux.
Du 7 au 10 septembre 1833, sur la route.

Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la route du Simplon par Pontarlier.

Salins brûlé était rebâti ; je l’aimais mieux dans sa laideur et dans sa caducité espagnoles. L’abbé d’Olivet naquit au bord de la Furieuse ; ce premier maître de Voltaire, qui reçut son élève à l’Académie, n’avait rien de son ruisseau paternel[2].

La grande tempête qui a causé tant de naufrages dans la Manche m’assaillit sur le Jura. J’arrivai de nuit aux wastes du relais de Lévier. Le caravansérail bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d’un sabbat. Je ne voulus pas m’arrêter ; on amena les chevaux. Quand il fallut fermer les lanternes de la calèche, la difficulté fut grande ; l’hôtesse, jeune sorcière extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue.

À Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de son vivant, était mort. Je soupai à l’auberge du National : bon augure pour le journal de ce nom. Armand Carrel est le chef de ces hommes qui n’ont pas menti aux journées de Juillet.

Le château de Joux défend les approches de Pontarlier ; il a vu succéder dans ses donjons deux hommes dont la révolution gardera la mémoire : Mirabeau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit madame de Staël, fut amené dans une prison de France, où il périt de la manière la plus misérable. Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu’il lui a été moins reproché que les autres. »

L’ouragan croissait : j’essuyai sa plus grande violence entre Pontarlier et Orbe. Il agrandissait les montagnes, faisait tinter les cloches dans les hameaux, étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre, et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme un grain noir sur la voile d’un vaisseau. Quand de bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de l’homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d’un beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière heure[3].

À Lausanne tout était redevenu riant : j’avais déjà bien des fois visité cette ville ; je n’y connais plus personne.

À Bex, tandis qu’on attelait à ma voiture les chevaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de madame de Custine, j’étais appuyé contre le mur de la maison où était morte mon hôtesse de Fervacques. Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure. J’ai vu à Rome de beaux cheveux blonds retirés d’une tombe.

Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçonnette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle demandait la charité à un riche jeune homme bien vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant, deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et vous vous figurez qu’une telle distribution de la propriété peut exister ? Vous pensez qu’elle ne justifie pas les soulèvements populaires ?

Sion me remémore une époque de ma vie : de secrétaire d’ambassade que j’étais à Rome, le premier consul m’avait nommé ministre plénipotentiaire au Valais.

À Brigg, je laissai les jésuites s’efforçant de relever ce qui ne peut l’être[4] ; inutilement établis aux pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, comme leur monastère sous le poids des montagnes.

J’étais à mon dixième passage des Alpes ; je leur avais dit tout ce que j’avais à leur dire dans les différentes années et les diverses circonstances de ma vie. Toujours regretter ce qu’il a perdu, toujours s’égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et s’isolant : c’est l’homme.

Les images empruntées de la nature montagneuse ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes ; celui-ci passe en silence comme l’épanchement d’une source ; celui-ci attache un bruit à son cours comme un torrent ; celui-là jette son existence comme une cataracte qui épouvante et disparaît.

Le Simplon a déjà l’air abandonné, de même que la vie de Napoléon ; de même que cette vie, il n’a plus que sa gloire : c’est un trop grand ouvrage pour appartenir aux petits États auxquels il est dévolu. Le génie n’a point de famille ; son héritage tombe par droit d’aubaine à la plèbe, qui le grignote, et plante un chou où croissait un cèdre.

La dernière fois que je traversai le Simplon, j’allais en ambassade à Rome ; je suis tombé ; les pâtres que j’avais laissés au haut de la montagne y sont encore : neiges, nuages, roches ruiniques, forêts de pins, fracas des eaux, environnent incessamment la hutte menacée de l’avalanche. La personne la plus vivante de ces chalets est la chèvre. Pourquoi mourir ? je le sais. Pourquoi naître ? je l’ignore. Toutefois, reconnaissez que les premières souffrances, les souffrances morales, les tourments de l’esprit sont de moins chez les habitants de la région des chamois et des aigles. Lorsque je me rendais au congrès de Vérone, en 1822, la station du pic du Simplon était tenue par une Française ; au milieu d’une nuit froide et d’une bourrasque qui m’empêchait de la voir, elle me parla de la Scala de Milan ; elle attendait des rubans de Paris : sa voix, la seule chose que je connaisse de cette femme, était fort douce à travers les ténèbres et les vents.

La descente sur Domo d’Ossola m’a paru de plus en plus merveilleuse ; un certain jeu de lumière et d’ombre en accroissait la magie. On était caressé d’un petit souffle que notre ancienne langue appelait l’aure ; sorte d’avant-brise du matin, baignée et parfumée dans la rosée. J’ai retrouvé le lac Majeur, où je fus si triste en 1828, et que j’aperçus de la vallée de Bellinzona, en 1832. À Sesto-Calende, l’Italie s’est annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du violon au bord du lac en passant le Tessin.

Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les prennent apparemment pour des platanes. Je réclame contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c’est bien le moins que l’Amérique donne des ombrages à l’Italie. On pourrait aussi planter à Gènes des magnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais qui songe à cela ? qui pense à embellir la terre ? on laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occupés de leur chute, et l’on préfère un arbre de carton sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les roses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb.

À Milan, la vexation pour les passe-ports est aussi stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans émotion ; c’était là qu’avait réellement commencé ma carrière politique active. Ce que le monde aurait pu devenir, si cette carrière n’eût été interrompue par une misérable jalousie, se présentait à mon esprit.

Vérone, si animée en 1822 par la présence des souverains de l’Europe, était retournée en 1833 au silence ; le congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que la cour des Scaligeri et le sénat des Romains, Les arènes, dont les gradins s’étaient offerts à mes regards chargés de cent mille spectateurs, béaient désertes ; les édifices, que j’avais admirés sous l’illuminalion brodée à leur architecture, s’enveloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de pluie.

Combien s’agitaient d’ambitions parmi les acteurs de Vérone ! que de destinées de peuples examinées, discutées et pesées ! Faisons l’appel de ces poursuivants de songes ; ouvrons le livre du jour de colère : Liber scriptus proferetur ; monarques ! princes ! ministres ! voici votre ambassadeur, voici votre collègue revenu à son poste : où êtes-vous ? répondez.

L’empereur de Russie Alexandre ? — Mort.

L’empereur d’Autriche François I ? — Mort.

Le roi de France Louis XVIII ? — Mort.

Le roi de France Charles X ? — Mort.

Le roi d’Angleterre George IV ? — Mort.

Le roi de Naples Ferdinand Ier ? — Mort.

Le duc de Toscane ? — Mort.

Le pape Pie VII ? — Mort.

Le roi de Sardaigne Charles-Félix ? — Mort.

Le duc de Montmorency, ministre des affaires étrangères de France ? — Mort.

M. Canning, ministre des affaires étrangères d’Angleterre ? — Mort.

M. de Bernstorf, ministre des affaires étrangères en Prusse ? — Mort.

M. de Gentz, de la chancellerie d’Autriche ? — Mort.

Le cardinal Consalvi, secrétaire d’État de Sa Sainteté ? — Mort.

M. de Serre, mon collègue au congrès ? — Mort.

M. d’Aspremont, mon secrétaire d’ambassade ? — Mort.

Le comte de Neipperg, mari de la veuve de Napoléon ? — Mort.

La comtesse Tolstoï ? — Morte.

Son grand et jeune fils ? — Mort,

Mon hôte du palais Lorenzi ? — Mort[5].

Si tant d’hommes couchés avec moi sur le registre du congrès se sont fait inscrire à l’obituaire ; si des peuples et des dynasties royales ont péri ; si la Pologne a succombé ; si l’Espagne est de nouveau anéantie ; si je suis allé à Prague m’enquérir des restes fugitifs de la grande race dont j’étais le représentant à Vérone, qu’est-ce donc que les choses de terre ? Personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich ; mais, ô puissance du génie ! aucun voyageur n’entendra jamais chanter l’alouette dans les champs de Vérone sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d’autres sentiments éteints, d’autres chimères qu’inutilement il allaita, comme celles d’Herculanum, à la mamelle de l’Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de changer de mesure pour supputer le temps passé ; je rétrogradais de vingt-sept années, car je n’avais pas fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. À Brescia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas de Pise, de frère Jean.

Les bords de la Brenta trompèrent mon attente ; ils étaient demeurés plus riants dans mon imagination : les digues élevées le long du canal enterrent trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies ; mais il en reste encore quelques-unes très élégantes. Là demeure peut-être le signor Pococurante[6] que les grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux jolies filles commençaient fort à lasser, que la musique fatiguait au bout d’un quart d’heure, qui trouvait Homère d’un mortel ennui, qui détestait le pieux Énée, le petit Ascagne, l’imbécile roi Latinus, la bourgeoise Amate et l’insipide Lavinie ; qui s’embarrassait peu d’un mauvais dîner d’Horace sur la route de Brindes ; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l’enfer et du diable du Tasse. « Hélas ! disait tout bas Candide à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands[7] ! »

Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de dieux dans les petits jardins, j’étais charmé des arbres de soie, des orangers, des figuiers et de la douceur de l’air, moi qui, si peu de temps auparavant, cheminais dans les sapinières de la Germanie et sur les monts des Tchèques où le soleil a mauvais visage.

J arrivai le 10 de septembre au lever du jour à Fusina, que Philippe de Comines et Montaigne appellent Chaffousine. À dix heures et demie, j’étais débarqué à Venise. Mon premier soin fut d’envoyer au bureau de la poste : il ne s’y trouva rien ni à mon adresse directe ni à l’adresse indirecte de Paolo : de madame la duchesse de Berry, aucune nouvelle. J’écrivis au comte Griffi, ministre de Naples à Florence, pour le prier de me faire connaître la marche de Son Altesse Royale.

M’étant mis en règle, je me résolus d’attendre patiemment la princesse : Satan m’envoya une tentation. Je désirai, par ses suggestions diaboliques, demeurer seul une quinzaine de jours à l’hôtel de l’Europe, au détriment de la monarchie légitime. Je souhaitai de mauvais chemins à l’auguste voyageuse, sans songer que ma restauration du roi Henri V pourrait être retardée d’un demi-mois : j’en demande, comme Danton, pardon à Dieu et aux hommes.

Venise, hôtel de l’Europe, 10 septembre 1833.
venise


Salve, Italum Regina…
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Nec tu semper eris. (Sannazar.)


O d’ltalia dolente
Eterno lume…
Venezia ! (Chiabrera.)

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre, sur le Bucenture, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à l’entour des choses admirables. Mon auberge, l’hôtel de l’Europe, est placée à l’entrée du grand canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu’on remonte le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles, si variés d’architecture, lorsqu’on se transporte sur la grande et la petite place, que l’on contemple la basilique et ses dômes, le palais des doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de l’Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à l’azur du ciel et de la mer, les caprices d’un rêve ou les jeux d’une imagination orientale n’ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri[8] peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, de tous les climats : c’est encore Venise.

Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d’antiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs voûtes, on s’écrie avec Philippe de Comines : « C’est la plus triomphante cité que j’aie jamais vue ! »

Et pourtant ce n’est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise épouse de l’Adriatique et dominatrice des mers ; la Venise qui donnait des empereurs à Constantinople, des rois à Chypre, des princes à la Dalmatie, au Péloponèse, à la Crète ; la Venise qui humiliait les Césars de la Germanie, et recevait à ses foyers inviolables les papes suppliants ; la Venise de qui les monarques tenaient à honneur d’être citoyens, à qui Pétrarque, Pléthon, Bessarion léguaient les débris des lettres grecques et latines sauvées du naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république au milieu de l’Europe féodale, servait de bouclier à la chrétienté ; la Venise, planteuse de lions, qui mettait sous ses pieds les remparts de Ptolémaïde, d’Ascalon, de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ; la Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers ; la Venise qui terrassait l’Orient ou lui achetait ses parfums, qui rapportait de la Grèce des turbans conquis ou des chefs-d’œuvre retrouvés ; la Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de Cambrai, la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de diadèmes de fleurs.

Ce n’est plus même la cité que je traversai lorsque j’allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais, grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c’est surtout aux pays en décadence qu’un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation à Venise pour que l’existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d’avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s’exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d’une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d’avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n’avez d’autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu’elle se dépouille. La nature, prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l’usage des passions et l’enchantement des plaisirs.

Venise ne connut point l’idolâtrie ; elle grandit chrétienne dans l’île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d’Attila. Les descendantes des Scipions, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de Bethléem à la violence d’Alaric. À part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des Barbares. On n’y voit point non plus ce que l’on voit dans le nord et l’occident de l’Europe, au milieu des progrès de l’industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des cahutes blanchies qui n’iraient pas au talon des gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu’une réparation urgente a forcé d’appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher sur d’élégants balcons, que l’empreinte de la chétive main de notre siècle.

Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron, passèrent ! Que ne puis-je achever décrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L’astre brûle encore dans ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici à l’extrémité du grand canal. Je ne le vois plus ; mais, à travers une clairière de cette solitude de palais, ses rayons frappent le globe de la Douane, les antennes des barques, les vergues des navires, et le portail du couvent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l’église est si fortement éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont peintes d’une lumière titienne ; les gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature.[9]

Venise, septembre 1833.

À Venise, en 1806, il y avait un jeune signor Armani, traducteur italien ou ami du traducteur du Génie du Christianisme. Sa sœur, comme il disait, était nonne, monaca. Il y avait aussi un juif allant à la comédie du grand Sanhédrin de Napoléon[10] et qui reluquait ma bourse ; plus M. Lagarde, chef des espions français, lequel me donna à dîner : mon traducteur, sa sœur, le juif du Sanhédrin, ou sont morts ou n’habitent plus Venise. À cette époque je demeurais à l’hôtel du Lion-Blanc, près du Rialto ; cet hôtel a changé de lieu. Presque en face de mon ancienne auberge est le palais Foscari qui tombe. Arrière toutes ces vieilleries de ma vie ! j’en deviendrais fou à force de ruines : parlons du présent.

J’ai essayé de peindre l’effet général de l’architecture de Venise ; afin de me rendre compte des détails, j’ai remonté, descendu et remonté le grand canal, vu et revu la place Saint-Marc.

Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le fabbriche più cospicue di Venezia du comte Cicognara fournissent le trait des monuments ; mais les expositions ne sont pas nettes. Je me contenterai de noter deux ou trois des agencements les plus répétés.

Du chapiteau d’une colonne corinthienne se décrit un demi-cercle dont la pointe descend sur le chapiteau d’une autre colonne corinthienne : juste au milieu de ces styles s’en élève une troisième, même dimension et même ordre ; du chapiteau de cette colonne centrale partent à droite et à gauche deux épicycles dont les extrémités se vont aussi reposer sur les chapiteaux d’autres colonnes. Il résulte de ce dessin que les arcs, en se coupant, donnent naissance à des ogives au point de leur intersection[11], de sorte qu’il se forme un mélange charmant de deux architectures, du plein cintre romain et de l’ogive arabe gothique ou moyen âge d’origine ; mais il est certain qu’elle existe dans les monuments dits cyclopéens : je l’ai vue très pure dans les tombeaux d’Argos[12].

Le palais du doge offre des entrelacs reproduits dans quelques autres palais, particulièrement au palais Foscari : les colonnes soutiennent des cintres ogives ; ces cintres laissent entre eux des vides : entre ces vides l’architecte a placé deux rosaces. La rosace déprime l’extrémité des deux ellipses. Ces rosaces, qui se touchent par un point de leur circonférence dans la façade du bâtiment, deviennent des espèces de roues alignées sur lesquelles s’exalte le reste de l’édifice.

Dans toute construction, la base est ordinairement forte ; le monument diminue d’épaisseur à mesure qu’il envahit le ciel. Le palais ducal est tout juste le contraire de cette architecture naturelle : la base, percée de légers portiques que surmonte une galerie en arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à jour, soutient une masse carrée presque nue : on dirait d’une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d’un édifice renversé planté sur son léger couronnement et dont l’épaisse racine serait en l’air.

Les masques et les têtes architecturales sont remarquables dans les monuments de Venise. Au palais Pesaro, l’entablement du premier étage, l’ordre dorique, est décoré de têtes de géants ; l’ordre ionique du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui sortent horizontalement du mur, le visage tourné vers l’eau : les unes s’enveloppent d’une mentonnière, les autres ont la visière à demi baissée ; toutes ont des casques dont les panaches se recourbent en ornements sous la corniche. Enfin, au troisième étage, à l’ordre corinthien, se montrent des têtes de statues féminines aux cheveux différemment noués.

À Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaïques, chargé d’incohérentes dépouilles de l’Orient, je me trouvais à la fois à Saint-Vital de Ravenne, à Sainte-Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur de Jérusalem, et dans ces moindres églises de la Morée, de Chio et de Malte : Saint-Marc, monument d’architecture byzantine, composite de victoire et de conquête élevé à la croix, comme Venise entière est un trophée. L’effet le plus remarquable de son architecture est son obscurité sous un ciel brillant ; mais aujourd’hui, 10 septembre, la lumière du dehors, émoussée, s’harmoniait avec la basilique sombre. On achevait les quarante heures ordonnées pour obtenir du beau temps. La ferveur des fidèles, priant contre la pluie, était grande : un ciel gris et aqueux semble la peste aux Vénitiens.

Nos vœux ont été exaucés : la soirée est devenue charmante : la nuit je me suis promené sur le quai. La mer s’étendait unie ; les étoiles se mêlaient aux feux épars des barques et des vaisseaux ancrés çà et là. Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni Polichinelles, ni Grecs, ni Barbaresques : tout finit. Une madone, fort éclairée au passage d’un pont, attirait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévotement leurs patenôtres ; de la main droite elles faisaient le signe de la croix, de la main gauche elles arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge, je me suis couché et endormi au chant des gondoliers stationnés sous mes fenêtres.

J’ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus instruit des ciceroni du pays : il sait par cœur les palais, les statues et les tableaux.

Le 11 septembre, visite à l’abbé Betio et à M. Gamba, conservateurs de la bibliothèque : ils m’ont reçu avec une extrême politesse, bien que je n’eusse aucune lettre de recommandation.

En parcourant les chambres du palais ducal, on marche de merveilles en merveilles. Là se déroule l’histoire entière de Venise peinte par les plus grands maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits.

Parmi les antiques, j’ai, comme tout le monde, remarqué le groupe du Cygne et de Léda, et le Ganymède dit de Praxitèle. Le cygne est prodigieux d’étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante. L’aigle du Ganymède n’est point un aigle réel ; il a l’air de la meilleure bête du monde. Ganymède, charmé d’être enlevé, est ravissant : il parle à l’aigle qui lui parle.

Ces antiques sont posées aux deux extrémités des magnifiques salles de la bibliothèque. J’ai contemplé avec le saint respect du poète un manuscrit de Dante, et regardé avec l’avidité du voyageur la mappemonde de Fra-Mauro (1460). L’Afrique cependant ne m’y semble pas aussi correctement tracée qu’on le dit. Il faudrait surtout explorer à Venise les archives : on y trouverait des documents précieux.

Des salons peints et dorés, je suis passé aux prisons et aux cachots ; le même palais offre le microscome de la société, joie et douleur. Les prisons sont sous les plombs, les cachots au niveau de l’eau du canal, et à double étage. On fait mille histoires d’étranglements et de décapitations secrètes ; en compensation, on raconte qu’un prisonnier sortit gros, gras et vermeil de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité : il avait vécu comme un crapaud dans l’intérieur d’une pierre. Honneur à la race humaine ! quelle belle chose c’est !

Force sentences philanthropiques barbouillent les voûtes et les murs des souterrains, depuis que notre révolution, si ennemie du sang, dans cet affreux séjour, d’un coup de hache a fait entrer le jour. En France, on encombrait les geôles des victimes dont on se débarrassait par l’égorgement ; mais on a délivré dans les prisons de Venise les ombres de ceux qui peut-être n’y avaient jamais été ; les doux bourreaux qui coupaient le cou des enfants et des vieillards, les bénins spectateurs qui assistaient au guillotiner des femmes s’attendrissaient sur les progrès de l’humanité, si bien prouvés par l’ouverture des cachots vénitiens. Pour moi, j’ai le cœur sec ; je n’approche point de ces héros de sensibilité. De vieilles larves sans têtes ne se sont point présentées à mes yeux sous le palais des doges ; il m’a seulement semblé voir dans les cachots de l’aristocratie ce que les chrétiens virent quand on brisa les idoles, des nichées de souris s’échappant de la tête des dieux. C’est ce qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la lumière ; il en sort la vermine que l’on avait adorée.

Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux prisons de la ville ; il est divisé en deux parties dans la longueur : par un des côtés entraient les prisonniers ordinaires ; par les autres les prisonniers d’État se rendaient au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix. Ce pont est élégant à l’extérieur, et la façade de la prison est admirée ; on ne se peut passer de beauté à Venise, même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons font leur nid dans les fenêtres de la geôle ; de petites colombes, couvertes de duvet, agitent leurs ailes et gémissent aux grilles, en attendant leur mère. On encloîtrait autrefois d’innocentes créatures presque au sortir du berceau ; leurs parents ne les apercevaient plus qu’à travers les barreaux du parloir ou les guichets de la porte.

Venise, septembre 1833.

Vous pensez bien qu’à Venise je m’occupais nécessairement de Silvio Pellico.[13] M. Gamba m’avait appris que l’abbé Betio était le maître du palais, et qu’en m’adressant à lui je pourrais faire mes recherches. L’excellent bibliothécaire, auquel j’eus recours un matin, prit un gros trousseau de clefs, et me conduisit, en passant plusieurs corridors et montant divers escaliers, aux mansardes de l’auteur de Mie Prigioni.

M, Silvio Pellico ne s’est trompé que sur un point ; il a parlé de sa geôle comme de ces fameuses prisons-cachots en l’air, désignées par leur toiture sotto i piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nombre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoisine le pont della Pallia et le canal du Pont des Soupirs. Pellico n’habitait pas là ; il était incarcéré à l’autre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines, dans un bâtiment adhérent au palais ; bâtiment transformé en prison en 1820 pour les détenus politiques. Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame de ce métal formait la toiture de son ermitage.

La description que le prisonnier fait de sa première et de sa seconde chambre est de la dernière exactitude. Par la fenêtre de la première chambre, on domine les combles de Saint-Marc ; on voit le puits dans la cour intérieure du palais, un bout de la grande place, les différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes, à l’horizon, des montagnes dans la direction de Padoue ; on reconnaît la seconde chambre à sa grande fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée ; c’est par la grande que Pellico apercevait ses compagnons d’infortune dans un corps de logis en face, et à gauche, au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la croisée de leur mère.

Aujourd’hui toutes ces chambres sont abandonnées, car les hommes ne restent nulle part, pas même dans les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées, les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais, en est le gardien paisible et solitaire.

Les chambres qu’immortalise la captivité de Pellico ne manquent point d’élévation ; elles ont de l’air, une vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n’y aurait pas grand’chose à dire, la tyrannie et l’absurde admis ; mais la sentence à mort pour opinion spéculative ! mais les cachots moraves ! mais dix années de la vie, de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines bêtes qui me mangent moi-même à l’hôtel de l’Europe, tout endurci que je suis par le temps et les maringouins des Florides ! J’ai du reste été souvent plus mal logé que Pellico ne l’était dans son belvédère du palais ducal, notamment à la préfecture des doges de la police française : j’étais obligé de monter sur une table pour jouir de la lumière.

L’auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze dans sa geôle ; moi je chantais dans la mienne une jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beaucoup à savoir ce qu’était devenue la petite gardienne de Pellico. J’ai mis des personnes à la recherche : si j’apprends quelque chose, je vous le dirai.

Venise, septembre 1833.

Une gondole m’a débarqué aux Frari[14] où, nous autres Français, accoutumés que nous sommes aux extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de brique, ingrats et communs à l’œil ; mais à l’intérieur l’accord des lignes, la disposition des masses produisent une simplicité et un calme de composition dont on est enchanté.

Les tombeaux des Frari, placés dans les murs latéraux, décorent l’édifice sans l’encombrer[15]. La magnificence des marbres éclate de toute part, des rinceaux charmants attestent le fini de l’ancienne sculpture vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on lit ces mots : « Ici repose le Titien, émule de Zeuxis et d’Apelles. » Cette pierre est en face d’un des chefs-d’œuvre du peintre.

Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle titienne ; ce sépulcre est la répétition du monument que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui-même, et qu’il exécuta depuis pour l’archiduchesse Marie-Christine. Les restes de l’auteur de l’Hébé et de la Madeleine ne sont pas tous réunis dans cette œuvre : ainsi Canova habite la représentation d’une tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe n’est que son demi-cénotaphe.

Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini. Le portrait de l’Arioste est vivant. Le Titien a peint sa mère, vieille matrone du peuple, crasseuse et laide : l’orgueil de l’artiste se fait sentir dans l’exagération des années et des misères de cette femme.

À l’Académie des Beaux-Arts[16], j’ai couru vite au tableau de l’Assomption, découverte du comte Cicognara[17] : dix grandes figures d’hommes au bas du tableau ; remarquez à gauche l’homme ravi en extase, regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s’élève au centre d’un demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cette gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d’une indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un ange debout n’éprouve pas quelque sentiment d’un amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d’une draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l’air ; ses yeux sont levés vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l’ouvrage : l’aspect du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d’une vérité et d’une vivacité de nature incomparables : je lui préfère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple, du même peintre, que l’on voit dans la même salle[18].

En regard de l’Assomption, éclairée avec beaucoup d’artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret, drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile plutôt avec le ciseau et le maillet qu’avec le pinceau.

Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthénon ; ces plâtres avaient pour moi un triple intérêt : j’avais vu à Athènes les vides laissés par les ravages de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés dont je retrouvais les moulures à Venise. La destinée errante de ces chefs-d’œuvre se liait à la mienne, et pourtant Phidias n’a pas façonné mon argile.

Je ne pouvais m’arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n’est plus attachant que ces ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices ; il vous admet à son intimité ; il vous initie à ses secrets ; il vous apprend par quels degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment il s’était trompé, comment il s’est aperçu de son erreur et l’a redressée. Ces coups de crayon tracés au coin d’une table, sur un méchant morceau de papier, gardent une abondance et une naïveté de nature merveilleuses. Quand on songe que la main de Raphaël s’est promenée sur ces chiffons immortels, on en veut au vitrage qui vous empêche de baiser ces saintes reliques.

Je me suis délassé de mon admiration à l’Académie des Beaux-Arts par une admiration d’une autre sorte à Saints-Jean-et-Paul[19] ; ainsi l’on se rafraîchit l’esprit en changeant de lecture. Cette église, dont l’architecte inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano[20], est riche et vaste. Le chevet où se retire le maître-autel représente une espèce de conque debout ; deux autres sanctuaires accompagnent latéralement cette conque : ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et séparés du chevet par des refends à rainures.

Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendramin, et de plusieurs autres chefs de la République, reposent ici[21]. Là se trouve aussi la peau d’Antoine Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle on peut appliquer l’expression de Tertullien : une peau vivante. Ces dépouilles illustres inspirent un grand et pénible sentiment : Venise elle-même, magnifique catafalque de ses magistrats guerriers, double cercueil de leurs cendres, n’est plus qu’une peau vivante.

Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en voilant la lumière de Saints-Jean-et-Paul, augmentent l’effet religieux. Les colonnes innombrables apportées de l’Orient et de la Grèce ont été plantées dans la basilique comme des allées d’arbres étrangers.

Un orage est survenu pendant que j’errais dans l’église : quand sonnera la trompette qui doit réveiller tous ces morts ? J’en disais autant sous Jérusalem, dans la vallée de Josaphat.

Après ces courses, rentré à l’hôtel de l’Europe, j’ai remercié Dieu de m’avoir transporté des pourceaux de Waldmünchen aux tableaux de Venise.

Venise, septembre 1833.

Après ma découverte des prisons où la matérielle Autriche essaye d’étouffer les intelligences italiennes, je suis allé à l’Arsenal. Aucune monarchie, quelque puissante qu’elle soit ou qu’elle ait été, n’a offert un pareil compendium nautique.

Un espace immense, clos de murs crénelés, renferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord, des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établissements pour ce qui concerne la marine militaire et marchande, depuis la corderie jusqu’aux fonderies de canons, depuis l’atelier où l’on taille la rame de la gondole jusqu’à celui où l’on équarrit la quille d’un soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux armes antiques conquises à Constantinople, en Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu’aux salles où sont exposées les armes modernes : le tout mêlé de galeries, de colonnes, d’architectures élevées et dessinées par les premiers maîtres.

Dans les arsenaux de la marine de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit seulement ce qui a rapport aux objets de ces arsenaux ; à Venise, les arts s’unissent à l’industrie. Le monument de l’amiral Emo, par Canova, vous attend auprès de la carcasse d’un navire ; des files de canons vous apparaissent à travers de longs portiques : les deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du bassin d’où va sortir une frégate pour un monde qu’Athènes n’a point connu, et qu’à découvert le génie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de Neptune, l’arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante :

Quale nell’Arzaná dé Viniziani
Bolle l’inverno la tenace pece
A rimpalmar li legni lor non sani,

Che navicar non ponno, e’n quella vece
Chi fa suo legno nuovo, et chi ristoppa
Le coste a quel che più viaggi fece ;

Chi ribatte da proda, e chi da poppa ;
Altri fa remi, ed altii volge sarte ;
Chi terzeruolo ed artimon rintoppa[22].

Tout ce mouvement est fini ; le vide des trois quarts et demi de l’arsenal, les fourneaux éteints, les chaudières rongées de rouille, les corderies sans rouets, les chantiers sans constructeurs, attestent la même mort qui a frappé les palais. Au lieu de la foule des charpentiers, des voiliers, des matelots, des calfats, des mousses, on aperçoit quelques galériens qui traînent leurs entraves : deux d’entre eux mangeaient sur la culasse d’un canon ; à cette table de fer ils pouvaient du moins rêver la liberté.

Lorsque autrefois ces galériens ramaient à bord du Bucentaure, on jetait sur les épaules flétries une tunique de pourpre pour les faire ressembler à des rois fendant les flots avec des pagaies dorées ; ils réjouissaient leur labeur du bruit de leurs chaînes comme au Bengale, à la fête de Dourga, les bayadères, vêtues de gaze d’or, accompagnent leurs danses du son des anneaux dont leurs cous, leurs bras et leurs jambes sont ornés. Les forçats vénitiens mariaient le doge à la mer et renouvelaient eux-mêmes avec l’esclavage leur union indissoluble.

De ces flottes nombreuses qui portaient les croisés aux rivages de la Palestine et défendaient à toute voile étrangère de se dérouler aux vents de l’Adriatique, il reste un Bucentaure en miniature, le canot de Napoléon, une pirogue de sauvages, et des dessins de vaisseaux, tracés à la craie sur la planche des écoles des gardes-marine.

Un Français arrivant de Prague et attendant à Venise la mère de Henri V devait être touché de voir dans l’arsenal de Venise l’armure de Henri IV. L’épée que le Béarnais portait à la bataille d’Ivry était jointe à cette armure : cette épée manque aujourd’hui.

Par un décret du grand conseil de Venise, du 3 avril 1600 : Enrico di Borbone IV, re di Francia e di Navarra, con li figliuoli e discenditi suoi, sia annumerato tra i nobli di questio nostro maggior consiglio.

Charles X, Louis XIX et Henri V, descendants di Enrico di Borbone, sont donc gentilshommes de la république de Venise qui n’existe plus, comme ils sont rois de France en Bohême, comme ils sont chanoines de Saint-Jean-de-Latran à Rome, et toujours en vertu de Henri IV ; je les ai représentés en cette dernière qualité : ils ont perdu leur épitoge et leur aumusse, et moi j’ai perdu mon ambassade. J’étais pourtant si bien dans ma stalle de Saint-Jean-de-Latran ! quelle belle église ! quel beau ciel ! quelle admirable musique ! Ces chants-là ont plus duré que mes grandeurs et celles de mon roi-chanoine.

Ma gloire m’a fort gêné à l’arsenal ; elle rayonne sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, amiral et commandant général de la marine, m’a reconnu à mes cornes de feu. Il est accouru, m’a montré lui-même diverses curiosités ; puis, s’excusant de ne pouvoir m’accompagner plus longtemps, à cause d’un conseil qu’il allait présider, il m’a remis entre les mains d’un officier supérieur.

Nous avons rencontré le capitaine de la frégate en partance. Celui-ci m’a abordé sans façon et m’a dit, avec cette franchise de marin que j’aime tant : « Monsieur le vicomte (comme s’il m’avait connu toute sa vie), avez-vous quelque commission pour l’Amérique ? — Non, capitaine : faites-lui bien mes compliments ; il y a longtemps que je ne l’ai vue ! »

Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d’envie de m’en aller : si j’étais libre, le premier navire cinglant aux Indes aurait des chances de m’emporter. Combien ai-je regretté de n’avoir pu accompagner le capitaine Parry aux régions polaires ! Ma vie n’est à l’aise qu’au milieu des nuages et des mers : j’ai toujours l’espérance qu’elle disparaîtra sous une voile. Les pesantes années que nous jetons dans les flots du temps ne sont pas des ancres ; elles n’arrêtent pas notre course.

Venise, septembre 1833.

À l’arsenal, je n’étais pas loin de l’île Saint-Christophe, qui sert aujourd’hui de cimetière. Cette île renfermait un couvent de capucins ; le couvent a été abattu et son emplacement n’est plus qu’un enclos de forme carrée. Les tombes n’y sont pas très multipliées, ou du moins elles ne s’élèvent pas au-dessus du sol nivelé et couvert de gazon. Contre le mur de l’ouest se collent cinq ou six monuments en pierre ; de petites croix de bois noir avec une date blanche s’éparpillent dans l’enclos : voilà comment on enterre maintenant les Vénitiens dont les aïeux reposent dans les mausolées des Frari et de Saints-Jean-et Paul. La société en s’élargissant s’est abaissée ; la démocratie a gagné la mort.

À l’orée du cimetière[23], vers le levant, on voit les sépultures des Grecs schismatiques et celles des protestants ; elles sont séparées entre elles par un mur, et séparées encore des inhumations catholiques par un autre mur ; tristes dissentiments dont la mémoire se perpétue dans l’asile où finissent toutes querelles. Attenant au cimetière grec est un autre retranchement qui protège un trou où l’on jette aux limbes les enfants mort-nés. Heureuses créatures ! vous avez passé de la nuit des entrailles maternelles à l’éternelle nuit, sans avoir traversé la lumière !

Auprès de ce trou gisent les ossements bêchés dans le sol comme des racines, à mesure que l’on défriche des tombes nouvelles ; les uns, les plus anciens, sont blancs et secs ; les autres, récemment déterrés, sont jaunes et humides. Des lézards courent parmi ces débris, se glissent entre les dents, à travers les yeux et les narines, sortent par la bouche et les oreilles des têtes, leurs demeures ou leurs nids. Trois ou quatre papillons voltigeaient sur des fleurs de mauves entrelacées aux ossements, image de l’âme sous ce ciel qui tient de celui où fut inventée l’histoire de Psyché. Un crâne avait encore quelques cheveux de la couleur des miens. Pauvre vieux gondolier ! as-tu du moins conduit ta barque mieux que je n’ai conduit la mienne ?

Une fosse commune reste ouverte dans l’enclos ; on venait d’y descendre un médecin auprès de ses anciennes pratiques. Son cercueil noir n’était chargé de terre qu’en dessus, et son flanc nu attendait le flanc d’un autre mort pour le réchauffer. Antonio avait fourré là sa femme depuis une quinzaine de jours, et c’était le médecin défunt qui l’avait expédiée : Antonio bénissait un Dieu rémunérateur et vengeur, et prenait son mal en patience. Les cercueils des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans des gondoles particulières et suivis d’un prêtre dans une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le service des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les enterrements de l’Égypte et les fables de Caron et de sa barque.

Dans le cimetière du côté de Venise s’élève une chapelle octogone consacrée à saint Christophe. Ce saint, chargeant un enfant sur ses épaules au gué d’une rivière, le trouva lourd : or, l’enfant était le fils de Marie qui tient le globe dans sa main ; le tableau de l’autel représente cette belle aventure.

Et moi aussi j’ai voulu porter un enfant roi, mais je ne m’étais pas aperçu qu’il dormait dans son berceau avec dix siècles : fardeau trop pesant pour mes bras.

Je remarquai dans la chapelle un chandelier de bois (le cierge était éteint), un bénitier destiné à la bénédiction des sépultures et un livret : Pars Ritualis romani pro usu ad exsequianda corpora defunctorum ; quand nous sommes déjà oubliés, la Religion, parente immortelle et jamais lassée, nous pleure et nous suit, exsequor fugam. Une boîte renfermait un briquet ; Dieu seul dispose de l’étincelle de la vie. Deux quatrains écrits sur papier commun étaient appliqués intérieurement aux panneaux de deux des trois portes de l’édifice :

Quivi dell’ uom le frali spoglie ascoce
Pallida morte, o passeggier, t’addita, etc.

Le seul tombeau un peu frappant du cimetière fut élevé d’avance par une femme qui tarda ensuite dix-huit ans à mourir ; l’inscription nous apprend cette circonstance ; ainsi cette femme espéra en vain pendant dix-huit ans son sépulcre. Quel chagrin nourrit en elle ce long espoir ?

Sur une petite croix de bois noir on lit cette autre épitaphe : Virginia Acerbi, d’Anni 72, 1824. Morta nel hacio del Signore. Les années sont dures à une belle Vénitienne.

Antonio me disait : « Quand ce cimetière sera plein, on le laissera reposer, et on enterrera les morts dans l’île Saint-Michel de Murano. » L’expression était juste : la moisson faite, on laisse la terre en jachère et l’on creuse ailleurs d’autres sillons.

Venise, septembre 1833.

Nous sommes allés voir cet autre champ qui attend le grand laboureur. Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église élégante, des portiques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent on aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et Venise ; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l’engrais se prépare encore sous la peau fraîche d’une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait mieux à des religieuses chantant comme les petites élèves des Scuole de Rousseau. « Heureuses celles, dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d’avoir arrêté leurs yeux sur le front d’un homme ! »

Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.

Fra Paolo[24] est inhumé à l’entrée de l’église ; ce chercheur de bruit doit être bien furieux du silence qui l’environne.

Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint-Michel avant d’être transporté à la forteresse du Spielberg. Le président du tribunal où comparut Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est enseveli dans le cloître ; il ne sortira pas, lui, de cette prison.

Non loin de la tombe du magistrat, est celle d’une femme étrangère mariée à l’âge de vingt-deux ans, au mois de janvier ; elle décéda au mois de février suivant. Elle ne voulut pas aller au delà de la lune de miel ; l’épitaphe porte : Ci revedremo. Si c’était wai !

Arrière ce doute, arrière la pensée qu’aucune angoisse ne déchire le néant ! Athée, quand la mort vous enfoncera ses ongles au cœur, qui sait si dans le dernier moment de connaissance, avant la destruction du moi, vous n’éprouverez pas une atrocité de douleur capable de remplir l’éternité, une immensité de souffrance dont l’être humain ne peut avoir l’idée dans les bornes circonscrites du temps ? Ah ! oui, ci revedremo.

J’étais trop près de l’île et de la ville de Murano pour ne pas visiter les manufactures d’où vinrent à Combourg les glaces de la chambre de ma mère. Je n’ai point vu ces manufactures maintenant fermées ; mais on a filé devant moi, comme le temps notre fragile vie, un mince cordon de verre : c’était de ce verre qu’était faite la perle pendante au nez de la petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d’une Vénitienne avait arrondi l’ornement d’une sauvage.

J’ai rencontré plus beau que Mila. Une femme portait un enfant emmaillotté ; la finesse du teint, le charme du regard de cette Muranaise, se sont idéalisés dans mon souvenir. Elle avait l’air triste et préoccupé. Si j’eusse été lord Byron, l’occasion était favorable pour essayer la séduction sur la misère ; on va loin ici avec un peu d’argent. Puis j’aurais fait le désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de mon succès et de mon génie. L’amour me semble autre chose : j’ai perdu de vue René depuis maintes années ; mais je ne sais s’il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.

Chaque jour après mes courses j’envoyais à la poste, et il ne s’y trouvait rien : le comte Griffi ne me répondait point de Florence ; les papiers publics permis dans ce pays d’indépendance n’auraient pas osé dire qu’un voyageur était descendu au Lion Blanc. Venise, où sont nées les gazettes, est réduit à lire l’affiche qui annonce sur le même placard l’opéra du jour et l’exposition du saint sacrement. Les Aldes ne sortiront point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma personne le défenseur de la liberté de la presse. Il me fallait donc attendre. Rentré à mon auberge, je dînai en m’amusant de la société des gondoliers stationnés, comme je l’ai dit, sous ma fenêtre, à l’entrée du grand canal.

La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne jamais : vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni à Naples : toujours en mouvement, ce sont des matelots qui manquent de vaisseaux et d’ouvrage, mais qui feraient encore le commerce du monde et gagneraient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté et de la gloire vénitiennes n’était passé.

À six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles, attachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils commencent à gratter et laver leurs barchette aux Tragnetti, comme des dragons étrillent, brossent et épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse cavale marine s’agite, se tourmente aux mouvements de son cavalier qui puise de l’eau dans un vase de bois, la répand sur les flancs et dans l’intérieur de la nacelle. Il renouvelle plusieurs fois l’aspersion, ayant soin d’écarter l’eau de la surface de la mer pour prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit château noir ; il époussette les coussins, les tapis, et fourbit le fer taillant de la proue. Le tout ne se fait pas sans quelques mots d’humeur ou de tendresse, adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.

La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe à la sienne. Il se peigne, secoue sa veste et son bonnet bleu, rouge ou gris ; se lave le visage, les pieds et les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui apporte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondolier attend en chantant la fortune : il l’a devant lui, un pied en l’air, présentant son écharpe au vent et servant de girouette, au haut du monument de la Douane de mer. A-t-elle donné le signal ? le gondolier favorisé, l’aviron levé, part debout à l’arrière de sa nacelle, de même qu’Achille voltigeait autrefois, ou qu’un écuyer de Franconi galope aujourd’hui sur la croupe d’un destrier. La gondole, en forme de patin, glisse sur l’eau comme sur la glace. Sia, stati ! sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella le demi-sequin que je lui laisse en allant très certainement remettre Henri V sur le trône.

Venise, septembre 1833.

Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j’aimais tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenu que j’étais en Bretagne : la voix du sang parlait en moi. N’y avait-il pas au temps de César, en Armorique, un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Venetica ? Strabon n’a-t-il pas dit qu’on disait que les Vénètes étaient descendants des Vénètes gaulois ?

On a soutenu contradictoirement que les pêcheurs du Morbihan étaient une colonie des pescatori de Palestrine : Venise serait la mère et non la fille de Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui d’ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont accouchées mutuellement l’une de l’autre. Je regarde donc les Vénitiens comme des Bretons ; les gondoliers et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de la Gaule, cornu Galliæ.

Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner dans un café sur le quai des Esclavons. Le pain était tendre, le thé parfumé, la crème comme en Bretagne, le beurre comme à la Prévalais ; car le beurre, grâce au progrès des lumières, s’est amélioré partout ; j’en ai mangé d’excellent à Grenade. Le mouvement d’un port me ravit toujours : des maîtres de barque faisaient un pique-nique ; des marchands de fruits et de fleurs m’offraient des cédrats, des raisins et des bouquets ; des pêcheurs préparaient leurs tartanes ; des élèves de la marine, descendant en chaloupe, allaient aux leçons de manœuvre à bord du vaisseau-amiral ; des gondoles conduisaient des passagers au bateau à vapeur de Trieste. C’est pourtant ce Trieste qui pensa me faire sabrer sur les marches des Tuileries par Bonaparte, comme il m’en menaça lorsque, en 1807, je m’avisai d’écrire dans le Mercure :

« Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d’un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme, à Versailles, n’eussent été rien pour des princesses ; la prière d’un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes. »

Il y a, ce me semble, quelques années que je sers les Bourbons : ils ont éclairé ma fidélité, mais ils ne la lasseront pas. Je déjeune sur le quai des Esclavons, en attendant l’exilée.

Venise, septembre 1833.

De ma petite table mes yeux errent sur toutes les rades : une brise du large rafraîchit l’air ; la marée monte ; un trois mâts entre. Le Lido d’un côté, le palais du doge de l’autre, les lagunes au milieu, voilà le tableau. C’est de ce port que sortirent tant de flottes glorieuses ; le vieux Dandolo en partit dans la pompe de la chevalerie des mers, dont Villehardouin, qui commença notre langue et nos mémoires, nous a laissé la description :

« Et quand les nefs furent chargies d’armes, et de viandes, et de chevaliers, et de serjanz, et li escus furent portendus inviron de borz et des chaldeals (haubans) des nefs, et les bannières dont il avoit tant de belles. Ne oncques plus belles estoires (flottes) ne partit de nul port. »

Ma scène du matin à Venise me fait encore souvenir de l’histoire du capitaine Olivet et de Zulietta, si bien racontée :

« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu’italien ; son accent seul eût suffi à me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment, puis s’écriant : « Bonne Vierge ! Ah ! mon cher Bremond, qu’il y a longtemps que je ne t’ai vu ! » se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fit d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Elle nous dit que je ressemblais à s’y tromper à M. de Bremond, directeur des douanes de Toscane : qu’elle avait raffolé de ce M. de Bremond ; qu’elle en raffolait encore ; qu’elle l’avait quitté parce qu’elle était une sotte ; qu’elle me prenait à sa place ; qu’elle voulait m’aimer parce que cela lui convenait ; qu’il fallait, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendrait ; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme avait fait son cher Bremond. Ce qui fut dit fut fait .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Le soir, nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah ! ah ! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? » .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Elle nous dit avec une naïveté fière qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent : rien n’est plus juste : mais, en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

« En la quittant j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de madame de L…e, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle était laide, et vieille, et froide, auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez d’imaginer les grâces et les charmes de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. »

Cette aventure finit par une bizarrerie de Rousseau et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la matematica.

Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées : il remplit le palais Mocenigo de ces beautés vénitiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelquefois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane favorite Margherita Cogni, surnommée, de l’état de son mari, la Fornarina : « Brune, grande (c’est lord Byron qui parle), tête vénitienne, de très beaux yeux noirs, et vingt-deux ans. Un jour d’automne, allant au Lido .  .  .  .  .  .  .   nous fûmes surpris par une bourrasque .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Margherita en plein air sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein. Exposée en plein à l’orage, le vent qui s’engouffrait sous ses habits et sa chevelure les roulait autour de sa taille élancée ; l’éclair tourbillonnait sur sa tête, et les vagues mugissaient à ses pieds ; elle avait tout l’aspect d’une Médée descendue de son char, ou d’une sibylle conjurant la tempête qui rugissait à l’entour ; seule chose vivante à portée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes. Me voyant sain et sauf, elle ne m’attendait pas pour me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin : Ah ! can della Madonna ! dunque sta il tempo per andar al Lido ! Ah ! chien de la Vierge, est-ce là un temps pour aller au Lido ? »

Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron, on sent la différence de la position sociale, de l’éducation et du caractère des deux hommes. À travers le charme du style de l’auteur des Confessions, perce quelque chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de mauvais goût ; l’obscénité d’expression particulière à cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supérieure à son amant en élévation de sentiments et en élégance d’habitude ; c’est presque une grande dame éprise du secrétaire infime d’un ambassadeur mesquin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau s’arrange pour élever à frais communs, avec son ami Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient partager les faveurs ou plutôt les larmes.

Lord Byron est d’une autre allure ; il laisse éclater les mœurs et la fatuité de l’aristocratie ; pair de la Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple qu’il a séduite, il l’élève à lui par ses caresses et par la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs de l’héritier noble du célèbre commodore anglais[25] ; aucun cicérone ne pourrait vous indiquer la demeure où cacha ses plaisirs le fils plébéien de l’obscur horloger de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise ; il semble l’avoir habitée sans l’avoir vue : Byron l’a chantée admirablement[26].

Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j’ai dit des rapports d’imagination et de destinée qui semblent avoir existé entre l’historien de René et le poète de Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces rencontres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Fornarina de Lord Byron n’a-t-elle pas un air de famille avec la blonde Vélléda des Martyrs, son ainée ?

« Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m’apporte du milieu du lac. J’écoute et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d’une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait : elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu’ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.

« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la rame de peuplier qu’elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle était couronnée d’une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissait et s’élevait comme l’écume des flots.[27] »

Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean-Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité, si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant ; mais quand ils viendront en lumière, j’aurai passé et pour jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le rivage étranger ; mon ombre sera livrée au souffle de l’opinion, vain et léger comme le peu qui restera de mes cendres.

Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de ressemblance : ni l’un ni l’autre n’ont senti les arts. Rousseau, doué merveilleusement pour la musique, n’a pas l’air de savoir qu’il existe auprès de Zulietta des tableaux, des statues, des monuments ; et pourtant avec quel charme ces chefs-d’œuvre se marient à l’amour dont ils divinisent l’objet et augmentent la flamme ! Quant à lord Byron, il abhorre l’infernal éclat des couleurs de Rubens ; il crache sur tous les sujets des saints dont les églises regorgent ; il n’a jamais rencontré tableau ou statue approchant d’une lieue de sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté de quelques montagnes, de quelques mers, de quelques chevaux, d’un certain lion de Morée, et d’un tigre qu’il vit souper dans Exeter-Change. N’y aurait-il pas un peu de parti pris dans tout cela ?

Que d’affectation et de forfanterie ! [28]

Venise, septembre 1833.

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes l’ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs Muses. Quelque chose aurait manqué à l’immortalité de ces talents, s’ils n’eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poètes de l’Italie, les génies de l’Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à Othello : « Si vous avez un ami qui m’aime, apprenez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera d’amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d’Otway[29] qui dit à Jaffier :

Oh smile, as when our loves were in their spring.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
O ! lead me to some desert wide and wild,
Barren as our misfortunes, where my soul
May bave its vent, wbere I may tell aloud
To the high heavens, and ev’ry list’ning planets,
With what a boundless stock my bosom’s fraught ;
Where I may throw my eager arms about thee,
Give loose to love, with kisses kindling joy,
And lest off all the fire that’s in my heart.

« Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient dans leur printemps .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Conduis-moi à quelque désert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs, où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants de quelles richesses sans bornes mon sein est chargé ; où je puisse jeter mes bras impatients autour de toi, donner passage à l’amour par des baisers qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui est dans mon cœur. »

Gœthe, de notre temps, a célébré Venise, et le gentil Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien. Montesquieu écrivait : « On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise. »

Lorsque, dans un tableau trop nu, l’auteur des Lettres persanes représente une musulmane abandonnée dans le paradis à deux hommes divins, ne semble-t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N’étais-je pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre ses deux anges ? Mais les filles peintes et moi, nous n’étions pas immortels.

Madame de Staël livre Venise à l’inspiration de Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce l’obscur sacrifice d’une jeune fille .  .  .  .  .   Avis solennel « qu’une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin. » .  .  .  .  .  .   Corinne monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contemple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages du côté de la Grèce : « La nuit elle ne voit que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait des ombres qui glissent sur l’eau, guidées par une petite étoile. » Oswald part ; Corinne s’élance pour le rappeler. « Une pluie terrible commençait alors ; le vent le plus violent se faisait entendre ; » Corinne descend sur le bord du canal. « La nuit était si obscure qu’il n’y avait pas une seule barque ; Corinne appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête, et néanmoins personne n’osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables.[30] »

Voilà encore la Margherita de lord Byron.

J’éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-d’œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même pour lequel ils ont été faits. Je respire à l’aise au milieu de la troupe immortelle, comme un humble voyageur admis aux foyers hospitaliers d’une riche et belle famille.


  1. Ce livre a été écrit, du 7 au 10 septembre 1833, sur la route de Paris à Venise, — et à Venise du 10 au 15 septembre 1833.
  2. Pierre-Joseph Thoulier, abbé d’Olivet (1682-1768) était né à Salins, récemment cédée à la France par le traité de Nimègue (1678) et située sur la Furieuse, affluent de la Loire. Depuis sa sortie du Collège jusqu’en 1713, il avait fait partie de la Compagnie de Jésus, où il portait le nom de P. Thoulier. Professeur au collège Louis-le-Grand, il avait eu Voltaire pour élève. Il quitta les Jésuites pour suivre plus librement la vie littéraire. Dès 1723, il entrait à l’Académie française et en devenait un des membres les plus actifs. Ses traductions de la plupart des œuvres de Cicéron ont régné longtemps sans rivales. On lui doit une excellente Histoire de l’Académie française, qui fait suite à celle de Pellisson et qui comprend la période allant de 1652 à 1700. Ce fut lui, en effet, comme directeur, qui reçut Voltaire à l’Académie, le 9 mai 1746.
  3. « À la rapidité de ma marche, vous voyez que je n’ai pas couché. J’ai pourtant pris quelques notes et j’ai eu dans le Jura, et ensuite sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent écus. » (Lettre à Mme Récamier datée de Domo d’Ossola, samedi soir 7 septembre.)
  4. « Quand la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum vint, le 7 août 1814, sanctionner l’œuvre de restauration de la Compagnie de Jésus, les cantons primitifs de la Suisse ne restèrent pas insensibles aux joies de la catholicité. Ignace Brocard, Jacques Roh, Gaspard Rothenflue et plusieurs de leurs compatriotes s’engagèrent sous le drapeau de l’Ordre à peine rétabli. Le Valais rendit aux Jésuites leur ancien collège de Brigg. » (J. Crétineau-Joly, Histoire du Sonderhund, t. I, p. 428).
  5. Dans son Congrès de Vérone, publié en 1838, Chateaubriand complète ainsi cet Appel des personnages de Vérone et de la guerre d’Espagne ? « Combien manque-t-il encore de personnages parmi ceux que l’on a comptés pendant la guerre d’Espagne. Ferdinand VII n’est plus, Mina n’est plus, M. de Rayneval n’est plus, sans parler du premier de tous à mes yeux, de Carrel, échappé des champs de la Catalogne et tombé à Vincennes. Carrel, je vous félicite d’avoir, d’un seul pas, achevé le voyage dont le trajet prolongé devient si fatigant et si désert. J’envie ceux qui sont partis avant moi : comme les soldats de César, à Brindes, du haut des rochers du rivage, je jette ma vue sur la grande mer ; je regarde vers l’Épire, dans l’attente de voir revenir les vaisseaux qui ont passé les premières légions pour m’enlever à mon tour. » (Congrès de Vérone, deuxième partie, chapitre XXVII).
  6. Et non le signor Procurante, comme le portent les précédentes éditions des Mémoires.
  7. Voltaire, Candide, chapitre XXV : Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
  8. Cicéri (Pierre-Luc-Charles), peintre-décorateur français, né le 17 août 1782, mort le 22 août 1868. Les toiles qu’il exécuta pour l’Académie royale de musique ont fait de lui le maître de l’art décoratif. Ses plus célèbres décors sont ceux de la Lampe merveilleuse, de la Muette de Portici, de Guillaume Tell, de Robert le Diable, de la Vestale, de Moïse et d’Armide.
  9. En même temps qu’il traçait ces belles pages, le même jour, Chateaubriand trouvait le loisir d’écrire à Mme Récamier cette jolie lettre :

    « Venise, 10 septembre 1833. — Je voudrais bien que vous fussiez ici. Le soleil, que je n’avais pas vu depuis Paris, vient de paraître. Je suis logé à l’entrée du grand canal, ayant la mer à l’horizon et sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et pourtant je ne puis m’empêcher d’être sensible à ce beau et triste spectacle d’une ville si charmante et si désolée, et d’une mer presque sans vaisseaux. Et puis, les vingt-six ans écoulés à compter du jour où je quittai Venise, pour aller m’embarquer à Trieste pour la Grèce et Jérusalem ! Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, que je dirais des choses rudes au siècle ! Je n’ai rien trouvé pour me diriger ici : on est bien bon, mais bien étourdi. Je vais être obligé d’attendre des réponses de Florence. C’est donc huit jours à courir Venise ; je les mettrai à profit, et à la Saint-François je vous montrerai tout cela. À vous, avec toute la douceur de ce climat si différent de celui des Gaules !

    « Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait des prières pour la cessation de la pluie ; elle a cessé à mon arrivée : c’est de bon augure. À bientôt. »

  10. Sur le grand Sanhédrin, qui se réunit à Paris, sur l’ordre de Napoléon, à la fin de 1806, voir au tome III la note l de la page 202 (note 171 du Livre Premier de la Troisième Partie).
  11. Il est clair à mes yeux que l’ogive dont on va chercher si loin l’origine prétendue mystérieuse est née fortuitement de l’intersection des deux cerles de plein cintre ; aussi la retrouve-t-on partout. Les architectes n’ont fait dans la suite que la dégager des dessins dans lesquels elle figurait. Ch.
  12. Voyez la note précédente. Ch.
  13. La lecture des Mie Prigioni avait vivement frappé Chateaubriand. Dès son précédent voyage en Italie, il en parlait en ces termes à Mme Récamier, dans une lettre datée de Bâle, 17 mai 1833 : « Me voilà, à Bâle sans accident. Vous avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment, de mes nouvelles. Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pensée ; je suis fort en train d’écrire le nouveau prologue d’un livre. J’ai lu Pellico tout entier en courant. J’en suis ravi ; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaires, libres à la façon de Fouché. N’êtes-vous pas enchantée de la Zanze sotto i Piombi ? et le petit sourd-muet ? et le vieux geôlier Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre pauvre Maroncelli ? et cette pauvre jeune femme du sopr’ intendente, qui meurt si doucement ? et le retour dans la belle Italie ? »
  14. L’église des Frari, bel édifice roman-gothique, bâti au treizième siècle par Nicolas de Pise. C’est là que Titien fut enterré.
  15. L’église des Frari est remplie de mausolées. Là reposent des généraux illustres de la République : Melchior Trévisan, Alméric d’Este, Benoît Pesaro, Paul Savelli, François Carmagnola. Et à côté des généraux, les doges : François Dandolo, Nicolas Tron, François Foscari, Jean Pesaro.
  16. C’est le musée de l’école vénitienne. L’Académie des Beaux-Arts fut fondée en 1807. Le comte Leopoldo Cicognara y réunit les plus beaux ouvrages des maîtres de Venise, qui étaient dispersés dans des églises obscures, ou qui provenaient de couvents supprimés.
  17. L’Assomption du Titien est un des chefs-d’œuvre de la peinture. Cet admirable tableau fut, en effet, découvert, par Cicognara dans l’église des Frari, où personne ne le regardait. En enlevant trois siècles de poussière, on a rendu cette toile à sa primitive splendeur. (Voy. Charles Blanc, De Paris à Venise, p. 182).
  18. Chateaubriand écrivait à Mme Récamier le 12 septembre : « Aujourd’hui, je vais continuer mes courses : il me tarde de voir l’Assomption du Titien. On marche ici sur ses chefs-d’œuvre ; sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et ensuite le ciel, on ne s’aperçoit pas d’avoir passé de l’image à l’objet même. »
  19. L’église Saints-Jean-et-Paul (Santi-Giovanni e Paolo). Les Vénitiens prononcent Zanipolo.
  20. Nicolas de Pise, dit le Pisan, sculpteur et architecte, né à Pise vers 1200, mort à Sienne, vers 1270. Ses principaux chefs-d’œuvre sont : à Pise, le clocher de l’église des Augustins et la chaire en marbre du baptistère ; à Bologne, le couvent et l’église des Frères-Prêcheurs, et, dans cette église, le merveilleux tombeau de saint Dominique.
  21. L’église Santi-Giovanni e Paolo est le Westminster de Venise. Elle est obscure comme une nécropole. Dix-sept doges, les Tiepolo, les Morosini, les Mercenigo, les Loredan, les Valier, les plus grands capitaines de la République, les savants les plus illustres, y sont enterrés.
  22. L’Enfer chant xxi, vers 7-15.
  23. « J’ai pris Venise autrement que mes devanciers ; j’ai cherché des choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de Venise ; personne n’a remarqué les tombes des juifs au Lido ; personne n’est entré dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous verrez tout cela. » (Lettre à Mme Récamier, du 15 septembre).
  24. Sarpi (Pierre-Paul), dit Fra Paolo, né à Venise en 1552, mort en 1623. Il entra chez les Servites et devint, en 1585, procureur général de son ordre. La République le nomma son théologien consultant, puis membre du Tribunal des Dix. Le plus célèbre de ses ouvrages, L’Histoire du Concile de Trente, publié à Londres en 1619, est moins l’œuvre d’un moine que celle d’un protestant. Le cardinal Pallavicino a écrit, pour le réfuter, une Histoire du même concile.
  25. Le commodore John Byron (1723-1786) fut le précurseur de Cook. Il explora la Mer du Sud, à l’O. de la Terre de Magellan, et découvrit, en 1765, plusieurs îles, entre autre celle des Mulgraves qui porte son nom. Il a publié une relation de ses voyages. Lord Byron était son petit-fils.
  26. Le Pèlerinage de Childe-Harold. ch. iv.
  27. Les Martyrs, livre ix.
  28. Le Tartuffe, acte iii, scène ii.
  29. Thomas Otway (1651-1685), poète dramatique anglais. La plus célèbre de ses tragédies est Venise sauvée (Venice preserved, 1682), d’après la Conjuration de Venise, de l’abbé de Saint-Réal, qui avait paru en 1674. La pièce d’Otway a été imitée par Lafosse dans son Manlius. Belvidera et Jaffier sont les principaux personnages de Venise sauvée.
  30. Corinne, livre xv, chap. vii, viii et ix.