Mémoires d’outre-tombe/Quatrième partie/Livre VII

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Garnier (Tome 6p. 271-328).

LIVRE VII[1]

Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le Catajo. — Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque à Arqua. — Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée de Madame la duchesse de Berry. — Mademoiselle Lebeschu. — Le comte Lucchesi Palli. — Discussion. — Dîner. — Bugeaud le geôlier. — Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. — Madame de Podenas. — Notre troupe. — Mon refus d’aller à Prague. — Je cède sur un mot. — Padoue. — Tombeaux. — Manuscrit de Zanze. — Nouvelle inattendue. — Le gouverneur du royaume Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à Charles X et à Henri V. — M. de Montbel. — Mon billet au gouverneur. — Je pars pour Prague.
De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833.

L’intervalle était immense entre ces rêveries et les vérités dans lesquelles je rentrais en me présentant à l’hôtel de la princesse de Bauffremont ; [2] il me fallait sauter de 1806, dont le souvenir venait de m’occuper, à 1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba de la Chine à Venise, précisément après une absence de vingt-sept ans.

Madame de Bauffremont porte à merveille sur son visage et dans ses manières le nom de Montmorency : elle aurait pu très bien, comme cette Charlotte, mère du grand Condé et de la duchesse de Longueville, être aimée de Henri IV. La princesse m’apprit que madame la duchesse de Berry m’avait écrit de Pise une lettre que je n’avais pas reçue : Son Altesse Royale arrivait à Ferrare où elle m’espérait.

Il m’en coûtait d’abandonner ma retraite ; une huitaine était encore nécessaire à ma revue ; je regrettais surtout de ne pouvoir mettre à fin l’aventure de Zanze ; [3] mais mon temps appartenait à la mère de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient un heurt qui me jette dans un autre chemin.

Je partis laissant mes bagages à l’hôtel de l’Europe, comptant revenir avec Madame.

Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d’une vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la couronne. Je quittai la rive qui prend peut-être son nom de la fourche à trois dents du roi de la mer : Fuscina.

Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Route de Ferrare. » Elle est charmante, cette route, jusqu’à Monselice : collines d’une élégance extrême, vergers de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai devant le Catajo, tout orné de soldats : l’abbé Lenglet[4], fort érudit d’ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine. Le Catajo n’appartient pas à Angélique, mais au duc de Modène. [5] Je me suis trouvé nez à nez avec Son Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas reconnaître Louis-Philippe.

Le village d’Arqua montre le tombeau de Pétrarque, chanté avec son site par lord Byron : [6]

Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi
Nel tempo, che tornar non pote omai,
Anima sconsolata ?

« Que fais-tu, que penses-tu ? pourquoi regarder, en arrière dans un temps qui ne peut jamais revenir, âme inconsolée ? »

Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite-Live, Virgile, Catulle, Arioste, Guarini, les Strozzi, les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pindemonte, Varano, Monti, une foule d’autres hommes célèbres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le Tasse même était Bergamasque d’origine. Je n’ai vu des derniers poètes italiens qu’un des deux Pindemonte[7]. Je n’ai connu ni Cesarotti[8], ni Monti[9] ; j’aurais été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons d’adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens, que je traversais, se doraient de l’or du couchant avec une agréable variété de formes et une grande pureté de lignes : un de ces monts ressemblait à la principale pyramide de Saccarah, lorsqu’elle s’imprime au soleil tombant sur l’horizon de la Libye.

Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une nappe de brouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô qu’au passage de Lagoscuro. La voiture s’arrêta ; le postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence était complet ; seulement, de l’autre côté du fleuve, le hurlement d’un chien et les cascades lointaines d’un triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l’empire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer.

Un froissement sur l’eau, à travers le brouillard et l’ombre, annonça le bac ; il glissait le long de la cordelle soutenue sur des bateaux à l’ancre. Entre les quatre et cinq heures du matin, j’arrivai le 16 à Ferrare ; je descendis à l’hôtel des Trois Couronnes ; Madame y était attendue.

Mercredi 17.

Son Altesse Royale n’étant point arrivée, je visitai l’église de Saint-Paul : je n’y ai vu que des tombes ; du reste, pas une âme, hormis celles de quelques morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du chœur pendait un tableau du Guerchin.

La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un front et des flancs où s’incrustent des bas-reliefs à sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur règnent encore d’autres ornements placés d’ordinaire à l’intérieur des édifices gothiques, comme rudentures, modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colonnettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l’épaisseur des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vue d’une église neuve à voûtes sphériques, à piliers massifs. Quelque chose de ces disparates existe en France au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on pratique des cabinets modernes, force nids à rats, alcôves et garde-robes. Pénétrez dans l’âme d’un bon nombre de ces hommes armoriés de noms historiques, qu’y trouvez-vous ? des inclinations d’antichambre.

Je fus tout penaud à l’aspect de cette cathédrale : elle semblait avoir été retournée comme une robe mise à l’envers ; bourgeoise du temps de Louis XV, masquée en châtelaine du xiie siècle.

Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée : là où les rues sont larges, elles sont désertes, et les moutons y pourraient paître. Les maisons délabrées ne se ravivent pas, ainsi qu’à Venise, par l’architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté native du lieu. À la porte de la Romagne si malheureuse, Ferrare, sous le joug d’une garnison d’Autrichiens, a du visage d’un persécuté : elle semble porter le deuil éternel du Tasse ; prête à tomber, elle se courbe comme une vieille. Pour seul monument du jour sort à moitié de terre un tribunal criminel, avec des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces cachots récents ? la jeune Italie. Ces geôles neuves, surmontées de grues et bordées d’échafaudages, comme les palais de la ville de Didon, touchent à l’ancien cachot du chantre de la Jérusalem.

Ferrare, 18 septembre 1833.

S’il est une vie qui doive faire désespérer du bonheur pour les hommes de talent, c’est celle du Tasse. Le beau ciel que ses yeux regardaient en s’ouvrant au jour fut un ciel trompeur.

« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie. La cruelle fortune m’arracha des bras de ma mère. Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes, de ses prières que les vents ont emportées. Je ne devais plus presser mon visage contre son visage. D’un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C’est dans la pauvreté et l’exil que j’ai grandi. »

Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso. [10] Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l’a fait vivre comme père.

Sorti de l’obscurité par la publication du Rinaldo, Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des fêtes du mariage d’Alphonse II avec l’archiduchesse Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d’Alphonse : l’amour et le malheur achevèrent de donner à son génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète peignant dans l’Aminte la première cour de Ferrare, je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans voile, sans nuage : je me sentis inspiré d’une nouvelle vertu, d’une divinité nouvelle, et je chantai la guerre et les héros… ! »

Le Tasse lisait les stances de la Gerusalemme, à mesure qu’il les composait, aux deux sœurs d’Alphonse, Lucrèce et Léonore. On l’envoya auprès du cardinal Hippolyte d’Este, fixé à la cour de France : il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour faire ce voyage, tandis que le cardinal qu’il honorait de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes superbement vêtus. Laissé d’abord dans les écuries, le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge les Français avec dureté. Il composa quelques vers de sa Gerusalemme dans une abbaye d’hommes en France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c’était Châlis, près d’Ermenonville, où devait rêver et mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obscurément dans Paris.

Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point témoin de la Saint-Barthélémy. Il se rendit directement à Rome et de là revint à Ferrare. L’Aminte fut jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival d’Arioste, l’auteur de Renaud admirait à un tel point l’auteur de Roland, qu’il refusait les hommages du neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m’offrez, lui écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens du monde, et le mien même, l’ont déposé sur la tête de l’homme à qui le sang vous lie. Prosterné devant son image, je lui donne les titres les plus honorables que puissent me dicter l’affection et le respect. Je le proclamerai hautement mon père, mon seigneur et mon maître. »

Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes données par Venise à Henri III revenant de Pologne, lorsqu’on imprima furtivement un manuscrit de la Jérusalem : les minutieuses critiques des amis dont le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut-être s’y montra-t-il trop sensible ; mais peut-être avait-il bâti sur l’espérance de sa gloire le succès de ses amours. Il se crut environné de pièges et de trahisons ; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de Belriguardo, où Gœthe évoque son ombre[11], ne le put calmer : « De même que le rossignol (dit le grand poète allemand faisant parler le grand poète italien), il exhalait de son sein malade d’amour l’harmonie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa mélancolie sacrée, captivaient l’oreille et le cœur…

« .  .  .  .   Qui a plus de droits à traverser mystérieusement les siècles que le secret d’un noble amour, confié au secret d’un chant sublime ?…

« .  .  .  .   Qu’il est charmant (dit toujours Gœthe interprète des sentiments de Léonore), qu’il est charmant de se contempler dans le beau génie de cet homme, de l’avoir à ses côtés dans l’éclat de cette vie, d’avancer avec lui d’un pas facile vers l’avenir ! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi, Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu seras encore jeune, encore heureuse, quand les années t’auront emportée dans leur cours. »

Le chantre d’Herminie conjure Léonore (toujours dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez, lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soignerai vos arbres ! avec quelle précaution, en automne, je couvrirai votre citronnier de plantes légères ! Sous le verre des couches j’élèverai de belles fleurs. »

Le récit des amours du Tasse était perdu, Gœthe l’a retrouvé.

Les chagrins des Muses et les scrupules de la religion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On lui fit subir une détention passagère. Il s’échappa presque nu : égaré dans les montagnes, il emprunta les haillons d’un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva chez sa sœur Cornélie. Les caresses de cette sœur et l’attrait du pays natal apaisèrent un moment ses souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sorrente comme dans un port paisible, quasi in porto di quiete. » Mais il ne put rester il était né ! Un charme l’attirait à Ferrare : l’amour est la patrie.

Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue, d’Urbino, de Turin, chantant pour payer l’hospitalité. Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Faible, mais glorieux enfant de l’Apennin, voyageur vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté et mon repos. » Armide avait passé au berceau de Raphaël ; elle devait présider aux enchantements de la Farnésine.

Surpris par un orage aux environs de Verceil, le Tasse célébra la nuit qu’il avait passée chez un gentilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille. À Turin, on lui refusa l’entrée des portes, tant il était dans un état misérable. Instruit qu’Alphonse allait
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Imp. Dumas Vorzet
LE TASSE

contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin de Ferrare. Un esprit divin s’attachait aux pas de ce dieu caché sous l’habit des pasteurs d’Admète ; il croyait voir cet esprit et l’entendre : un jour, étant assis près du feu et apercevant la lumière du soleil sur une fenêtre : « Ecco l’amico spirito che cortesemente è venuto a favellarmi. Voilà l’esprit ami qui est venu courtoisement me parler. » Et Torquato causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville fatale comme l’oiseau fasciné se jette dans la gueule du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans, outragé par les domestiques. Il se répandit en plaintes, et Alphonse le fit enfermer dans une maison de fous à l’hôpital Sainte-Anne.

Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le poids de mes infortunes, j’ai renoncé à toute pensée de gloire ; je m’estimerais heureux si je pouvais seulement éteindre la soif qui me dévore… L’idée d’une captivité sans terme et l’indignation des mauvais traitements que je subis augmentent mon désespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes cheveux et de mes vêtements, me rendent un objet de dégoût pour moi-même. »

Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu’à son impitoyable persécuteur ; il tirait de sa lyre des accents qui auraient dû faire tomber les murs dont on entourait ses misères.

Piango il morir ; non piango il morlr solo,
Ma il modo .  .  .  .  .  .  .  .  
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Mi saria di conforto, aver la tomba,
Ch’ altra mole innalzar credea co’ carmi.

« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement le mourir, mais la manière dont je meurs… Ce sera un secours d’avoir la tombe à celui qui croyait élever d’autres monuments par ses vers. »

Lord Byron a composé un poème des Lamentations du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue partout aux personnages qu’il met en scène ; comme son génie manque de tendresse, ses lamentations ne sont que des imprécations.

Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Bergame cette supplique :

« Torquato Tasso, Bergamasque non-seulement d’origine, mais d’affection, ayant d’abord perdu l’héritage de son père, la dot de sa mère… et (après le servage de beaucoup d’années et les fatigues d’un temps bien long) n’ayant encore jamais perdu au milieu de tant de misères la foi qu il a dans cette cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu’elle conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes parents et à moi-même. L’infortuné Tasso supplie donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame) d’envoyer monseigneur Licino ou quelque autre pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur bienfait ne finira qu’après ma vie. Di VV. SS. affezionatissimo servidore, Torquato Tasso, prigione e infermo nel ospedal di Sant’ Anna in Ferrara. »

On refusait au Tasse de l’encre, des plumes, du papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le magnanime Alphonse plongeait au fond d’une loge d’aliéné celui qui répandit sur sa tête ingrate un éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance de ses yeux pour remplacer la lumière dont on l’a privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude du poète et l’excès de sa détresse. « Comme sur l’océan qu’infeste et obscurcit la tempête .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers les étoiles dont le pôle respendit, ainsi fais-je, ô belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux me semblent deux étoiles qui brillent devant moi… Ô chatte, lampe de mes veilles, ô chatte bien-aimée ! si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière pour écrire ces vers :

Fatemi luce a scriver queste carmi. »

La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits étranges, des tintements de cloches funèbres ; des spectres le tourmentaient, « Je n’en puis plus, s’écriait-il, je succombe ! » Attaqué d’une grave maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle.

Egro io languiva, e d’alto, sonno avvinto,
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Giacea con guancia di pallor dipinta,
Quando di luce incoronata .  .  .  .  
Maria, pronta scendesti al mio dolore.

« Malade, je languissais vaincu du sommeil ;… je gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand, de lumière couronnée,… Marie, tu descendis rapidement à ma douleur. »

Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d’adversité, et ne lui témoigna aucune compassion. À la même époque, Camoëns terminait sa vie dans un hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un grabat ? les vers du prisonnier de Ferrare. L’auteur captif de la Jérusalem, admirant l’auteur mendiant des Lusiades, disait à Vasco de Gama : « Réjouis-toi d’être chanté par le poète qui tant déploya son vol glorieux, que tes vaisseaux rapides n’allèrent pas aussi loin. »

Tant’ oltre stende il glorioso volo
Che i tuoi spalmati legni andar men lungo.

Ainsi retentissait la voix de l’Éridan au bord du Tage ; ainsi, à travers les mers, se félicitaient d’un hôpital à l’autre, à la honte de l’espèce humaine, deux illustres patients de même génie et de même destinée.

Que de rois, de grands et de sots, aujourd’hui noyés dans l’oubli, se croyant, vers la fin du xvie siècle, des personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu’aux noms du Tasse et de Camoëns ! En 1754, on lut pour la première fois « le nom de Washington dans le récit d’un obscur combat donné dans les forêts entre une troupe de Français, d’Anglais et de sauvages : quel est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs, quel est surtout l’homme de cour ou d’académie qui aurait voulu changer son nom à cette époque contre le nom de ce planteur américain [12] ? »

Ferrare, 18 septembre 1833.

L’envie s’était empressée de répandre son poison sur des plaies ouvertes. L’Académie de la Crusca avait déclaré : « que la Jérusalem délivrée était une lourde et froide compilation, d’un style obscur et inégal, pleine de vers ridicules, de mots barbares, ne rachetant par aucune beauté ses innombrables défauts. » Le fanatisme pour Arioste avait dicté cet arrêt. Mais le cri de l’admiration populaire étouffa les blasphèmes académiques : il ne fut plus possible au duc Alphonse de prolonger la captivité d’un homme qui n’était coupable que de l’avoir chanté. Le pape réclama la délivrance de l’honneur de l’Italie.

Sorti de prison, le Tasse n’en fut pas plus heureux. Léonore était morte. Il se traîna de ville en ville avec ses chagrins. À Lorette, près de mourir de faim, il fut au moment, dit un de ses biographes, « de tendre la main qui avait bâti le palais d’Armide ». À Naples, il éprouva quelques doux sentiments de patrie. « Voilà, disait-il les lieux d’où je suis parti enfant… Après tant d’années, je reviens blanchi, malade à ma rive native. »

Partii fanciullo.  .  .   E donde
Partii fanciullo, or dopo tanti lustri
Torno .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Canuto ed egro alle native sponde.

Il préféra à des demeures somptueuses une cellule au couvent de Montoliveto. Dans un voyage qu’il fit à Rome, la fièvre l’ayant saisi, un hôpital fut encore son refuge.

De Rome et de Florence revenu à Naples, s’en prenant de ses maux à son poème immortel, il le refit et le gâta. Il commença ses chants delle sette giornate del mondo creato, sujet traité par Du Bartas[13]. Le Tasse fait sortir Ève du sein d’Adam, tandis que Dieu « arrosait d’un sommeil paisible les membres de notre premier père assoupi. »

Ed irrigó di placida quiete
Tutte le membra al sonnachioso…

Le poète amollit l’image biblique, et, dans les douces créations de sa lyre, la femme n’est plus que le premier songe de l’homme. Le chagrin de laisser inachevé un pieux travail qu’il regardait comme un hymne expiatoire détermina le Tasse mourant à condamner à la destruction ses chants profanes.

Moins respecté de la société que des voleurs, le poète reçut de Marc Sciarra, fameux chef de condottierri, l’offre d’une escorte pour le conduire à Rome. Présenté au Vatican, le pape lui adressa ces mots : « Torquato, vous honorerez cette couronne qui honora ceux qui la portèrent avant vous. » Éloge que la postérité a confirmé. Le Tasse répondait aux éloges en répétant ce vers de Sénèque :

Magnifica verba mors prope admota excutit.

« La mort va rabattre bientôt de ces paroles magnifiques. »

Attaqué d’un mal qu’il pressentait devoir guérir tous les autres, il se retira au couvent de Saint-Onufre, le 1er d’avril 1595. Il monta à son dernier asile pendant une tempête de vent et de pluie. Les moines le reçurent à la porte où s’effacent aujourd’hui les fresques du Dominiquin. Il salua les pères : « Je viens mourir au milieu de vous. » Cloîtres hospitaliers, déserts de religion et de poésie, vous avez prêté votre solitude à Dante proscrit et au Tasse mourant !

Tous les secours furent inutiles. À la septième matinée de la fièvre, le médecin du pape déclara au malade qu’il conservait peu d’espérance. Le Tasse l’embrassa et le remercia de lui avoir annoncé une aussi bonne nouvelle. Ensuite il regarda le ciel et, avec une abondante effusion du cœur, il rendit grâces au Dieu des miséricordes.

Sa faiblesse augmentant, il voulut recevoir l’eucharistie à l’église du monastère : il s’y traîna appuyé sur les religieux et revint porté dans leurs bras. Lorsqu’il fut étendu de nouveau sur sa couche, le prieur l’interrogea à propos de ses dernières volontés.

« Je me suis bien peu soucié des biens de la fortune durant la vie ; j’y tiens encore moins à la mort. Je n’ai point de testament à faire.

« — Où marquez-vous votre sépulture ?

« — Dans votre église, si vous daignez tant honorer ma dépouille.

« — Voulez-vous dicter vous-même votre épitaphe ? »

Or, se tournant vers son confesseur : « Mon père, écrivez : Je rends mon âme à Dieu qui me l’a donnée, et mon corps à la terre dont il fut tiré. Je lègue à ce monastère l’image sacrée de mon Rédempteur. »

Il prit dans ses mains un crucifix qu’il avait reçu du pape et le pressa sur ses lèvres.

Sept jours s’écoulèrent encore. Le chrétien éprouvé ayant sollicité la faveur des saintes huiles, survint le cardinal Cintio, apportant la bénédiction du souverain pontife. Le moribond en montra une grande joie. « Voici, dit-il, la couronne que j’étais venu chercher à Rome : j’espère triompher demain avec elle. »

Virgile fit prier Auguste de jeter au feu l’Énéide ; le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem. Ensuite, il désira rester seul à seul avec son crucifix.

Le cardinal n’avait pas gagné la porte, que ses larmes, violemment retenues, débordèrent : la cloche sonna l’agonie, et les religieux, psalmodiant les prières des morts, pleurèrent et se lamentèrent dans les cloîtres. À ce bruit, Torquato dit aux charitables solitaires (il lui semblait les voir errer autour de lui comme des ombres) : « Mes amis, vous me croyez laisser ; je vous précède seulement. »

Dès lors il n’eut d’entretien qu’avec son confesseur et quelques pères de grande doctrine. Près de rendre le dernier soupir, on recueillit de sa bouche cette stance, fruit de l’expérience de sa vie : « Si la mort n’était pas, il n’y aurait au monde rien de plus misérable que l’homme. » Le 25 avril 1595, vers le milieu du jour, le poète s’écria : « In manus tuas, Domine.  .  .  .  .  .  .  .  .  .   »

Le reste du verset fut à peine entendu, comme prononcé par un voyageur qui s’éloigne.

L’auteur de la Henriade s’éteint à l’hôtel de Villette, sur un quai de la Seine, et repousse les secours de l’Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à Saint-Onufre ; comparez, et voyez ce que la foi ajoute de beauté à la mort.

Tout ce qu’on rapporte du triomphe posthume du Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut encore plus d’obstination qu’on ne l’a supposé. Il ne mourut point à l’heure désignée de son triomphe, il survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. Il ne mentit point à sa destinée ; il ne fut jamais couronné, pas même après sa mort ; on ne présenta point ses restes au Capitole en habit de sénateur au milieu du concours et des larmes du peuple ; il fut enterré, ainsi qu’il l’avait ordonné, dans l’église de Saint-Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours d’après son désir) ne présentait ni date ni nom ; dix ans après, Manso, marquis della Villa, dernier ami du Tasse et hôte de Milton, composa l’admirable épitaphe : « Hic jacet Torquatus Tassus. » Manso parvint difficilement à la faire inciser : car les moines, religieux observateurs des volontés testamentaires, s’opposaient à toute inscription ; et pourtant, sans l’hic jacet, ou les mots Torquati Tassi ossa, les cendres du Tasse eussent été perdues à l’ermitage du Janicule, comme l’ont été celles du Poussin à San Lorenzo in Lucina.

Le cardinal Cintio forma le dessein d’ériger un mausolée au chantre du saint sépulcre ; dessein avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse épitaphe destinée à la table d’un autre mausolée futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard, le frère de Napoléon s’occupa d’un monument à Sorrento : Joseph troqua bientôt le berceau du Tasse pour la tombe du Cid.

Enfin, de nos jours, une grande décoration funèbre est commencée en mémoire de l’Homère italien, jadis pauvre et errant comme l’Homère grec : l’ouvrage s’achèvera-t-il ? Pour moi, je préfère au tumulus de marbre la petite pierre de la chapelle dont j’ai parlé ainsi dans l’Itinéraire : « Je cherchai (à Venise, 1806), dans une église déserte, le tombeau de ce dernier peintre (le Titien) et j’eus quelque peine à le trouver : la même chose m’était arrivée à Rome (en 1803) pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d’un poète religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage. Le chantre de la Jérusalem semble s’être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ; il remplit le monde de sa renommée et repose lui-même inconnu sous l’oranger[14] de Saint-Onufre. »

La commission italienne chargée des travaux nécrolithes me pria de quêter en France et de distribuer les indulgences des Muses à chaque fidèle donateur de quelques deniers au monument du poète. Juillet 1830 est arrivé ; ma fortune et mon crédit ont pris de la destinée des cendres du Tasse. Ces cendres semblent posséder une vertu qui rejette toute opulence, repousse tout éclat, se dérobe à tous honneurs ; il faut de grands tombeaux aux petits hommes et de petits tombeaux aux grands.

Le Dieu qui rit de tous mes songes, me précipitant du Janicule avec les vieux pères conscrits, m’a ramené d’une autre manière auprès du Tasse. Ici je puis juger encore mieux du poète dont les trois filles sont nées à Ferrare : Armide, Herminie et Clorinde.

Qu’est-ce aujourd’hui que la maison d’Este ? qui pense aux Obizzo, aux Nicolas, aux Hercule ? Quel nom reste dans ces palais ? le nom de Léonore. Que cherche-t-on à Ferrare ? la demeure d’Alphonse ? non, la prison du Tasse. Où va-t-on processionnellement de siècle en siècle ? au sépulcre du persécuteur ? non, au cachot du persécuté.

Le Tasse remporte dans ces lieux une victoire plus mémorable : il fait oublier l’Arioste ; l’étranger quitte les os du chantre de Roland au Musée, et court chercher la loge du chantre de Renaud à Sainte-Anne. Le sérieux convient à la tombe ; on abandonne l’homme qui a ri pour l’homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de l’avenir il n’y a de beau que les existences malheureuses. À ces martyrs de l’intelligence, impitoyablement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en accroissement de gloire ; ils dorment au sépulcre avec leurs immortelles souffrances, comme des rois avec leur couronne. Nous autres vulgaires infortunés, nous sommes trop peu de chose pour que nos peines deviennent dans la postérité la parure de notre vie. Dépouillé de tout en achevant ma course, ma tombe ne me sera pas un temple, mais un lieu de rafraîchissement ; je n’aurai point le sort du Tasse ; je tromperai les tendres et harmonieuses prédictions de l’amitié :

Le Tasse, errant de ville en ville,
Un jour accablé de ses maux,
S’assit près du laurier fertile
Qui, sur la tombe de Virgile,
Étend toujours ses verts rameaux[15], etc.

Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassadeur, j’avais souscrit pour son mausolée à Rome : indigent pèlerin à la suite de l’exil, j’allai m’agenouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu’on élève des doutes assez fondés sur l’identité des lieux ; mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l’histoire ; cette crypte, quoi qu’on en dise, est l’endroit même que le pazzo per amore habita sept années entières ; on passait nécessairement par ces cloîtres ; on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers les barreaux de fer d’un soupirail, où la voûte rampante qui glace votre tête dégoutte l’eau salpêtrée sur un sol humide qui paralyse vos pieds.

Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu : la statue de Memnon, frémissante d’harmonie sous le toucher de l’aurore, était couverte des déclarations des divers témoins du prodige. Je n’ai point charbonné mon ex-voto ; je me suis caché dans la foule, dont les prières secrètes doivent être, en raison de leur humilité même, plus agréables au ciel.

Les bâtiments dans lesquels s’enclôt aujourd’hui la prison du Tasse dépendent d’un hôpital ouvert à toutes les infirmités ; on les a mises sous la protection des saints : Sancto Torquato sacrum. À quelque distance de la loge bénie est une cour délabrée ; au milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre environné d’une haie de mauves ; la palissade, d’un vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs. J’ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des rois, et qui me semblait croître au pied d’un Calvaire. Le génie est un Christ ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné d’épines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière et ressuscite adoré.

Ferrare, 18 septembre 1833.

Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Couronnes, j’ai trouvé la rue encombrée de peuple ; les voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent hommes des troupes autrichiennes et papalines occupait l’auberge. Le corps des officiers de la garnison, les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat, attendaient Madame, dont un courrier aux armes de France avait annoncé l’arrivée. L’escalier et les salons étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle réception pour une exilée.

À l’apparition des voitures, le tambour battit aux champs, la musique des régiments éclata, les soldats présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de l’hôtellerie ; j’étais accouru ; elle me reconnut au milieu de la cohue. À travers les autorités constituées et les mendiants qui se jetaient sur elle, elle me tendit la main en me disant : « Mon fis est votre roi : aidez-moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop changée, bien qu’amaigrie ; elle avait quelque chose d’une petite fille éveillée.

Je marchais devant elle ; elle donnait le bras à M. de Lucchesi ; madame de Podenas[16] la suivait. Nous montâmes les escaliers et entrâmes dans les appartements entre deux rangs de grenadiers, au fracas des armes, au bruit des fanfares, aux vivat des spectateurs. On me prenait pour le majordome, on s’adressait à moi pour être présenté à la mère de Henri V. Mon nom se liait à ces noms dans l’esprit de la foule.

Il faut savoir que Madame, depuis Palerme jusqu’à Ferrare, a été reçue avec les mêmes respects, malgré les notes des envoyés de Louis-Philippe. M. de Broglie ayant eu la bravoure de demander au pape le renvoi de la proscrite, le cardinal Bernetti répondit : « Rome a toujours été l’asile des grandeurs tombées. Si dans ses derniers temps la famille de Bonaparte trouva un refuge auprès du Père des fidèles, à plus forte raison la même hospitalité doit-elle être exercée envers la famille des rois très chrétiens. »

Je crois peu à cette dépêche, mais j’étais vivement frappé d’un contraste ; en France, le gouvernement prodigue des insultes à une femme dont il a peur ; en Italie, on ne se souvient que du nom, du courage et des malheurs de madame la duchesse de Berry.

Je fus obligé d’accepter mon rôle improvisé de premier gentilhomme de la chambre. La princesse était extrêmement drôle : elle portait une robe de toile grisâtre, serrée à la taille ; sur sa tête, une espèce de petit bonnet de veuve, ou de béguin d’enfant ou de pensionnaire en pénitence. Elle allait çà et là, comme un hanneton ; elle courait à l’étourdie, d’un air assuré, au milieu des curieux, de même qu’elle se dépêchait dans les bois de la Vendée. Elle ne regardait et ne reconnaissait personne ; j’étais obligé de l’arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le commandant autrichien, l’officier en blanc ; Madame, voilà le commandant des troupes pontificales, l’officier en bleu ; Madame, voilà le prolégat, le grand jeune abbé en noir. » Elle s’arrêtait, disait quelques mots en italien ou en français, pas trop justes, mais rondement, franchement, gentiment, et qui, dans leur déplaisance, ne déplaisaient pas : c’était une espèce d’allure ne ressemblant à rien de connu. J’en sentais presque de l’embarras, et pourtant je n’éprouvais aucune inquiétude sur l’effet produit par la petite échappée des flammes et de la geôle.

Une confusion comique survenait. Je dois dire une chose avec toute la réserve de la modestie : le vain bruit de ma vie augmente à mesure que le silence réel de cette vie s’accroît. Je ne puis descendre aujourd’hui dans une auberge, en France ou à l’étranger, que je n’y sois immédiatement assiégé. Pour la vieille Italie, je suis le défenseur de la religion ; pour la jeune, le défenseur de la liberté ; pour les autorités, j’ai l’honneur d’être la Sua Eccellenza gia ambasciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames, toutes sans doute d’une rare beauté, ont prêté la langue d’Angélique et d’Aquilan le Noir à la Floridienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes, des femmes dont je remercie les traductions et les grâces ; puis des mendicanti, trop bien élevés pour croire qu’un ci-devant ambassadeur est aussi gueux que leurs seigneuries.

Or, mes admirateurs étaient accourus à l’hôtel des Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l’angle d’une fenêtre et me commençaient une harangue qu’ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le trouble des esprits, les deux troupes se trompaient quelquefois de patron et de patronne : j’étais salué de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu’on l’avait complimentée sur le Génie du christianisme : nous échangions nos renommées. La princesse était charmée d’avoir fait un ouvrage en quatre volumes, et moi j’étais fier d’avoir été pris pour la fille des rois.

Tout à coup la princesse disparut : elle s’en alla à pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse ; elle se connaissait en prisons. La mère de l’orphelin banni, de l’enfant héritier de saint Louis, Marie-Caroline sortie de la forteresse de Blaye, ne cherchant dans la ville de Renée de France que le cachot d’un poète, est une chose unique dans l’histoire de la fortune et de la gloire humaine. Les vénérables de Prague auraient cent fois passé à Ferrare sans qu’une idée pareille leur fût venue dans la tête ; mais madame de Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse qui disait : Ho desiderio di Napoli, come l’amme ben disposte, del paradiso : « J’ai désir de Naples, comme les âmes bien disposées ont désir du paradis. »

J’étais dans l’opposition et en disgrâce ; les ordonnances se mitonnaient clandestinement au château et reposaient encore en joie et en secret au fond des cœurs : un jour la duchesse de Berry aperçut une gravure représentant le chantre de la Jérusalem aux barreaux de sa loge : « J’espère, dit-elle, que nous verrons bientôt comme cela Chateaubriand. » Paroles de prospérité, dont il ne faut pas plus tenir compte que d’un propos échappé dans l’ivresse. Je devais rejoindre Madame au cachot même du Tasse, après avoir subi pour elle les prisons de la police. Quelle élévation de sentiments dans la noble princesse, quelle marque d’estime elle m’a donnée en s’adressant à moi à l’heure de son infortune, après le souhait qu’elle avait formé ! Si son premier vœu élevait trop haut mes talents, sa confiance s’est moins trompée sur mon caractère.

Ferrare, 18 septembre 1833.

M. de Saint-Priest[17], madame de Saint-Priest et M. A. Sala[18] arrivèrent. Celui-ci avait été officier dans la garde royale, et il a été substitué dans mes affaires de librairie à M. Delloye[19], major dans la même garde. Deux heures après l’arrivée de Madame, j’avais vu mademoiselle Lebeschu, ma compatriote ; elle s’était empressée de me dire les espérances qu’on voulait bien fonder sur moi. Mademoiselle Lebeschu figure dans le procès du Carlo-Alberto[20].

Revenue de sa poétique visitation, la duchesse de Berry m’a fait appeler : elle m’attendait avec M. le comte Lucchesi et madame de Podenas.

Le comte Lucchesi Palli est grand et brun : Madame le dit Tancrède par les femmes. Ses manières avec la princesse sa femme, sont un chef-d’œuvre de convenance ; ni humbles, ni arrogantes, mélange respectueux de l’autorité du mari et de la soumission du sujet.

Madame m’a sur-le-champ parlé d’affaires ; elle m’a remercié de m’être rendu à son invitation ; elle m’a dit qu’elle allait à Prague, non seulement pour se réunir à sa famille, mais pour obtenir l’acte de majorité de son fils : puis elle m’a déclaré qu’elle m’emmenait avec elle.

Cette déclaration, à laquelle je ne m’étais pas attendu, me consterna : retourner à Prague ! Je présentai les objections qui se présentèrent à mon esprit.

Si j’allais à Prague avec Madame et si elle obtenait ce qu’elle désire, l’honneur de la victoire n’appartiendrait pas tout entier à la mère de Henri V, et ce serait un mal ; si Charles X s’obtinait à refuser l’acte de majorité, moi présent (comme j’étais persuadé qu’il le ferait), je perdrais mon crédit. Il me semblait donc meilleur de me garder comme une réserve, dans le cas où Madame manquerait sa négociation.

Son Altesse Royale combattit ces raisons : elle soutint qu’elle n’aurait aucune force à Prague si je ne l’accompagnais ; que je faisais peur à ses grands parents, qu’elle consentait à me laisser l’éclat de la victoire et l’honneur d’attacher mon nom à l’avènement de son fils.

M. et madame de Saint-Priest entrèrent au milieu de ce débat et insistèrent dans le sens de la princesse. Je persistai dans mon refus. On annonça le dîner.

Madame fut très gaie. Elle me raconta ses contestes, à Blaye, avec le général Bugeaud, de la façon la plus amusante. Bugeaud l’attaquait sur la politique et se fâchait ; Madame se fâchait plus que lui : ils criaient comme deux aigles et elle le chassait de la chambre. Son Altesse Rovale s’abstint de certains détails dont elle m’aurait peut-être fait part si j’étais resté avec elle. Elle ne lâcha pas Bugeaud ; elle l’accommodait de toutes pièces : « Vous savez, me dit-elle, que je vous ai demandé quatre fois ? Bugeaud fit passer mes demandes à d’Argout. D’Argout répondit à Bugeaud qu’il était une bête, qu’il aurait dû refuser tout d’abord votre admission sur l’étiquette du sac : il est de bon goût, ce M. d’Argout. » Madame appuyait sur ces deux mots pour rimer, avec son accent italien.

Cependant le bruit de mon refus s’étant répandu inquiéta nos fidèles. Mademoiselle Lebeschu vint après le dîner me chapitrer dans ma chambre ; M. de Saint-Priest, homme d’esprit et de raison, me dépêcha d’abord M. Sala, puis il le remplaça et me pressa à son tour. « On avait fait partir M. de La Ferronnays à Hradschin, afin de lever les premières difficultés[21]. M. de Montbel était arrivé ; il était chargé d’aller à Rome lever le contrat de mariage rédigé en bonne et due forme, et qui était déposé entre les mains du cardinal Zurla. [22] »

« En supposant, a continué M. de Saint-Priest, que Charles X se refuse à l’acte de majorité, ne serait-il pas bon que Madame obtînt une déclaration de son fils ? Quelle devrait être cette déclaration ? — Une note fort courte, ai-je répondu, dans laquelle Henri protesterait contre l’usurpation de Philippe. »

M. de Saint-Priest a porté mes paroles à Madame. Ma résistance continuait d’occuper les entours de la princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses regrets. Madame de Podenas n’avait point perdu l’habitude de ce sourire serein qui montre ses belles dents : son calme était plus sensible au milieu de notre agitation.

Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambulante de comédiens français jouant à Ferrare, par la permission de messieurs les magistrats de la ville, la Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la maison de l’Arioste ; au fond le château où se donnèrent les fêtes de Léonore et d’Alphonse. Cette royauté sans royaume, ces émois d’une cour renfermée dans deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour palais l’hôtel des Trois-Couronnes ; ces conseils d’État tenus dans une chambre d’auberge, tout cela complétait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais dans les coulisses mon heaume de chevalier et je reprenais mon chapeau de paille ; je voyageais avec la monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau, tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfreluches aux Tuileries. Voltaire appelle toutes les royautés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III : Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Édouard, roi d’Angleterre, les deux rois des Polacres, Théodore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes. « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la barque est prête. — Sire votre majesté partira quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit. »

Pour moi, je dirai comme Candide : « Messieurs, pourquoi êtes-vous tous rois ? Je vous avoue que ni moi ni Martin ne le sommes. »

Il était onze heures du soir ; j’espérais avoir gagné mon procès et obtenu de Madame mon laisser-passer. J’étais loin de compte ! Madame ne quitte pas si vite une volonté ; elle ne m’avait point interrogé sur la France, parce que, préoccupée de ma résistance à son dessein, c’était là son affaire du moment. M. de Saint-Priest, entrant dans ma chambre, m’apporta la minute d’une lettre que Son Altesse Royale se proposait d’écrire à Charles X. « Comment, m’écriai-je, Madame persiste dans sa résolution ? Elle veut que je porte cette lettre ? mais il me serait impossible, même matériellement, de traverser l’Allemagne ; mon passe-port n’est que pour la Suisse et l’Italie.

« — Vous nous accompagnerez jusqu’à la frontière d’Autriche, repartit M. de Saint-Priest ; Madame vous prendra dans sa voiture ; la frontière franchie, vous rentrerez dans votre calèche et vous arriverez trente-six heures avant nous. »

Je courus chez la princesse ; je renouvelai mes instances : la mère de Henri V me dit : « Ne m’abandonnez pas. » Ce mot mit fin à la lutte ; je cédai ; Madame parut pleine de joie.[23] Pauvre femme ! elle avait tant pleuré ! comment aurais-je pu résister au courage, à l’adversité, à la grandeur déchue, réduits à se cacher sous ma protection ! Une autre princesse, madame la dauphine, m’avait aussi remercié de mes inutiles services : Carlsbad et Ferrare étaient deux exils de divers soleils, et j’y avais recueilli les plus nobles honneurs de ma vie.

Madame partit d’assez grand matin, le 19, pour Padoue, où elle me donna rendez-vous ; elle devait s’arrêter au Catajo, chez le duc Modène. J’avais cent choses à voir à Ferrare, des palais, des tableaux, des manuscrits, il fallut me contenter de la prison du Tasse. Je me mis en route quelques heures après Son Altesse Royale. J’arrivai de nuit à Padoue. J’envoyai Hyacinthe chercher à Venise mon mince bagage d’écolier allemand, et je me couchai tristement à l’Étoile d’or, qui n’a jamais été la mienne.

Padoue, 20 septembre 1833.

Le vendredi, 20 septembre, je passai une partie de la matinée à écrire à mes amis mon changement de destination. Arrivèrent successivement les personnes de la suite de Madame,

N’ayant plus rien à faire, je sortis avec un cicerone. Nous visitâmes les deux églises de Sainte-Justine et de Saint-Antoine de Padoue. La première, ouvrage de Jérôme de Brescia, est d’une grande majesté : du bas de la nef, on n’aperçoit pas une seule des fenêtres percées très-haut, de sorte que l’église est éclairée sans qu’on sache par où s’introduit la lumière. Cette église a plusieurs bons tableaux de Paul Véronèse, de Liberi, de Palma, etc.

Saint-Antoine de Padoue (il Santo) présente un monument gothique grécisé, style particulier aux anciennes églises de la Vénétie. La chapelle Saint-Antoine est de Jacques Sansovino et de François son fils : on s’en aperçoit de prime abord ; les ornements et la forme sont dans le goût de la loggeta du clocher de Saint-Marc.

Une signora en robe verte, en chapeau de paille recouvert d’une voile, priait devant la chapelle du saint, un domestique en livrée priait également derrière elle : je supposai qu’elle faisait un vœu pour le soulagement de quelque mal moral ou physique ; je ne me trompais pas ; je la retrouvai dans la rue : femme d’une quarantaine d’années, pâle, maigre, marchant roide et d’un air souffrant, j’avais deviné son amour ou sa paralysie. Elle était sortie de l’église avec l’espérance : dans l’espace de temps qu’elle offrait au ciel sa fervente oraison, n’oubliait-elle pas sa douleur, n’était-elle pas réellement guérie ?

Il Santo abonde en mausolées ; celui de Bembo[24] est célèbre. Au cloître on rencontre la tombe du jeune d’Orbesan, mort en 1595.

Gallus eram, putavi, morior, spes una parentum !

L’épitaphe française d’Orbesan se termine par un vers qu’un grand poète voudrait avoir fait :

Car il n’est si beau jour qui n’amène sa nuit.

Charles-Gui Patin[25] est enterré à la cathédrale : son drôle de père ne le put sauver, lui qui avait traité un gentilhomme âgé de sept ans, lequel fut saigné treize fois et fut guéri dans quinze jours, comme par miracle.

Les anciens excellaient dans l’inscription funèbre : « Ici repose Épictète, disait son cippe, esclave, contrefait, pauvre comme Irus, et pourtant le favori des dieux. »

Camoëns, parmi les modernes, a composé la plus magnifique des épitaphes, celle de Jean III de Portugal : « Qui gît dans ce grand sépulcre ? quel est celui que désignent les illustres armoiries de ce massif écusson ? Rien ! car c’est à cela qu’arrive toute chose… Que la terre lui soit aussi légère à cette heure qu’il fut autrefois pesant au More. »

Mon cicérone padouan était un bavard, fort différent de mon Antonio de Venise ; il me parlait à tout propos de ce grand tyran Angelo : [26] le long des rues il m’annonçait chaque boutique et chaque café ; au Santo, il me voulait absolument montrer la langue bien conservée du prédicateur de l’Adriatique. La tradition de ces sermons ne viendrait-elle pas de ces chansons que, dans le moyen âge, les pêcheurs (à l’exemple des anciens Grecs) chantaient aux poissons pour les charmer ? Il nous reste encore quelques-unes de ces ballades pélagiennes en anglo-saxon.

De Tite-Live, [27] point de nouvelles ; de son vivant, j’aurais volontiers, comme l’habitant de Gades, fait exprès le voyage de Rome pour le voir ; j’aurais volontiers, comme Panormita, vendu mon champ pour acheter quelques fragments de l’histoire romaine, ou, comme Henri IV, promis une province pour une Décade[28]. Un mercier de Saumur n’en était pas là ; il mit tout simplement couvrir des battoirs un manuscrit de Tite-Live, à lui vendu, en guise de vieux papiers, par l’apothicaire du couvent de l’abbaye de Fontevrault.

Quand je rentrai à l’Étoile d’or, Hyacinthe était revenu de Venise. Je lui avais recommandé de passer chez Zanze, et de faire mes excuses d’être parti sans la voir. Il trouva la mère et la fille dans une grande colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère disait que Silvio était un scélérat, il s’était permis d’écrire que Brollo l’avait tiré, lui Pellico, par une jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table. La fille s’écriait : « Pellico est un calomniateur ; c’est de plus un ingrat. Après les services que je lui ai rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle menaçait de faire saisir l’ouvrage et d’attaquer l’auteur devant les tribunaux ; elle avait commencé une réfutation du livre : Zanze est non-seulement une artiste, mais une femme de lettres.

Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit[29] : elle était pâle et fatiguée de son travail. La vieille geôlière prétendait toujours vendre la broderie de sa fille et l’ouvrage en mosaïque. Si jamais je retourne à Venise, je m’acquitterai mieux envers madame Brollo que je ne l’ai fait envers Abou Gosch, chef des Arabes des montagnes de Jérusalem ; je lui avais promis, à celui-ci, une couffe de riz de Damiette, et je ne la lui ai jamais envoyée.

Voici le commentaire de Zanze :

« La Veneziana maravigliandosi che contro di essa vi sieno persona che abbia avutto ardire di scrivere pezze di un romanzo formatto ed empitto di impie falsità, si lagna fortemente contro l’auttore mentre potteva servirsi di altra persona onde dar sfogo al suo talento, ma non prendersi spasso di una giovine onesta di educazione e religione, e questa stimatta ed amatta e conosciutta a fondo da tutti.

« Comme Silvio puo dire che nella età mia di 13 anni (che talli erano, alorquando lui dice di avermi conosciuta), comme puó dire che io fossi giornarieramente statta a visitarlo nella sua abitazione ? se io giuro di essere statta se non pochissime volte, e sempre accompagnata o dal padre, o madre, o fratello ? Comme puó egli dire che io le abbia confidatto un amore, che io era sempre aile mie scuolle, e che appena cominciavo a conoscere, anzi non ancor poteva ne conosceva mondo, ma solo dedicatta alli doveri di religione, a quelli di doverosa figlia, e sempre occupatta a miei lavori, che questi erano il mio sollo piacere ? Io giuro che non ho mai parlatto con lui, ne di amore, ne di altra qualsiasi cosa. Sollo se qualche volte io lo vedeva, lo guardava con ochio di pietà, poichè il mio cuore era per ogni mio simille, pieno di compazione ; anzi io odiava il luogo che per sola combinazione mio padre si ritrovava : perché altro impiego lo aveva sempre occupatto ; ma dopo essere stato un bravo soldato, avendo bene servito la repubblica e poi il suo sovrano, fù statto ammesso contro sua volontà, non che di quella di sua famiglia, in quell’ impiego. Falsissimo è che io abbia mai preso una mano del sopradetto Silvio, ne comme padre, ne comme fratello ; prima, perché abenchè giovinetta e priva di esperienza, avevo abastanza avutta educazione onde conoscere il mio dovere. Comme puó egli dire di esser statto da me abbraciatto, che io non avrei falto questo con un fratello nemeno ; talli erano li scrupoli che aveva il mio cuore, stante l’educazione avutta nelli conventi, ove il mio padre mi aveva sempre mantenuta.

« Bensi vero sarà che lui a fondo mi conoscha più di quello che io possa conoscer lui, mentre mi sentiva giornarieramente in compagnia di miei fratelli, in una stanza a lui vicina ; che questa era il luogo ove dormiva e studiava li miei sopradetti fratelli, e comme mi era lecitto di stare con loro ? comme può egli dire che io ciarlassi con lui degli affari di mia famiglia, che sfogava il mio cuore contro il riguore di mia madre e benevolenza del padre, che io non aveva motivo alcuno di lagnarmi di essa, ma fù da me sempre ammatta ?

« E comme può egli dire di avermi sgridatta avendogli portato un cativo caffè ? Che io non so se alcuna persona posia dire di aver avutto ardire di sgridarmi : anzi di avermi per solla sua bontà tutti stimata.

« Mi formo mille maraviglie che un uomo di spirito et di tallenti abbia ardire di vantarsi di simile cose ingiuste contro una giovine onesta, onde farle perdere quella stima che tutti professa per essa, non che l’amore di un rispetoso consorte, la sua pace e tranquilità in mezzo il bracio di sua famiglia e figlia.

« Io mi trovo oltremodo sdegnatta contro questo auttore, per avermi esposta in questo modo in un publico libro, di più di tanto prendersi spaso del nominare ogni momento il mio nome.

« Ha pure avutto riguardo nel mettere il nome di Tremerello in cambio di quello di Mandricardo ; che tale era il nome del servo che così bene le portava ambaciatte. E questo io potrei farle certo, perchè sapeva quanto infedelle lui era ed interessato : che pur per mangiare e bevere avrebe sacrificatto qualunque persona ; lui era un perfido contro tutti coloro che per sua disgrazia capitavano poveri e non poteva mangiarlo quanto voleva ; trattava questi infelici pegio di bestie. Ma quando io vedeva, lo sgridava e lo diceva a mio padre, non potendo il mio cuore vedere simili tratti verso il suo simile. Lui ero buono sollamente con chi le donava una buona mancia e bene le dava a mangiare. — Il cielo le perdoni ! Ma avrà da render conto délle sue cative opere verso suoi simili, e per l’odio che a me professava et per le coressioni che io le faceva. Per tale cativo sogetto Silvio a avutto riguardo, et per me che non meritava di essere esposta, non ha avutto il minimo riguardo.

« Ma io ben saprô ricorere, ove mi ver mi verane fatta una vera giustizia, mentre non intendo ne voglio esser, ne per bene ne malle, nominatta in publico.

« Io sono felice in bracio a un marito, che tanto mi amo, e ch’è veramente e virtuosamente coriposto, ben conoscendo il mio sentimento, non che vedendo il mio operare : e dovrò a cagione di un uomo che si è presso un punto sopra di me, onde dar forza alli suoi mal fondati scritti, essendo questi posti in falso !

« Silvio perdonerà il mio furore ; ma doveva lui bene aspetarselo quando al chiaro io era dal suo operatto.

« Questa è la ricompensa di quanto ha falto la mia famiglia, avendolo trattatto con quella umanità, che mérita ogni creatura cadatta in talli disgrazie, e non trattata come era li ordini !

« Io intanto faccio qualunque giuramento, che tutto quello che fù detto a mio riguardo, dà falso. Forse Silvio sarà statto malle informato di me ; ma non può egli dire con verità talli cose non essendo vere, ma sollo per avere un più forte motivo onde fondare il suo romanzo.

« Vorei dire di più ; ma le occupazioni di mia famiglia non mi permette di perdere di più tempo. Sollo ringraziarò intanto il signor Silvio col suo operare e di avermi senza colpa veruna posto in seno una continua inquietudine e forse una perpetua infelicità. »

traduction.

« La Vénitienne va s’émerveillant que quelqu’un ait eu le courage d’écrire contre elle deux scènes d’un roman formé et rempli de faussetés impies. Elle se plaint fortement de l’auteur qui se pouvait servir d’une autre personne pour donner carrière à son talent, et non prendre pour jouet une jeune fille honnête d’éducation et de religion, estimée, aimée et connue à fond de tous.

« Comment Silvio peut-il dire qu’à mon âge de treize ans (qui étaient mes ans lorsqu’il dit m’avoir connue) ; comment peut-il dire que j’allais journellement le visiter dans sa demeure, si je jure de n’y être allée que très peu de fois, et toujours accompagnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d’un frère ? Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour, moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine commençant à savoir quelque chose, ne pouvais connaître ni l’amour, ni le monde ; seulement consacrée que j’étais aux devoirs de la religion, à ceux d’une obéissante fille, toujours occupée de mes travaux, mes seuls plaisirs ?

« Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni d’amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelquefois je le voyais, je le regardais d’un œil de pitié, parce que mon cœur était pour chacun de mes semblables plein de compassion. Aussi je haïssais le lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait toujours occupé une autre place ; mais après avoir été un brave soldat, ayant bien servi la République et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté et celle de sa famille dans cet emploi.

« Il est très faux (falsissimo) que j’aie jamais pris une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon père, ni comme celle de mon frère ; premièrement parce que, bien que jeunette et privée d’expérience, j’avais suffisamment reçu d’éducation pour connaître mes devoirs.

« Comment peut-il dire avoir été par moi embrassé, moi qui n’aurais pas fait cela avec un frère même : tels étaient les scrupules qu’avait imprimés dans mon cœur l’éducation reçue dans les couvents où mon père m’avait maintenue !

« Vraiment, il arrivera que j’ai été plus connue de lui (Pellico) qu’il ne le pouvait être de moi. Je me tenais journellement en la compagnie de mes frères dans une chambre à lui voisine (laquelle était le lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères) ; or, puisqu’il m’était loisible de demeurer avec eux, comment peut-il dire que je discourais avec lui des affaires de ma famille, que je soulageais mon cœur, au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de mon père ? Loin d’avoir un petit motif de me plaindre d’elle, elle fut par moi toujours aimée.

« Comment peut-il dire qu’il a crié contre moi pour lui avoir apporté de mauvais café ? Je ne sache personne qui puisse dire avoir eu l’audace de crier contre moi, m’ayant tous estimée par leur seule bonté.

« Je me fais mille étonnements de ce qu’un homme d’esprit et de talent ait eu le courage de se vanter injustement de semblables choses contre une jeune fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l’estime que tous professent pour elle, et encore l’amour d’un respectable mari, lui faire perdre sa paix et sa tranquilité dans les bras de sa famile et de sa fille.

« Je me trouve indignée outre mesure contre cet auteur pour m’avoir exposée de cette manière dans un livre publié, et pour avoir pris une si grande liberté de citer mon nom à chaque instant.

« Et pourtant il a eu l’attention d’écrire le nom de Tremerello au lieu de celui de Mandricardo, nom de celui qui si bien lui portait des messages. Et celui-là je pourrais le lui faire connaître avec certitude, parce que je savais combien il lui était infidèle et combien intéressé. Pour boire et manger il aurait sacrifié tout le monde ; il était perfide à tous ceux qui, pour leur malheur, lui arrivaient pauvres, et qui ne pouvaient autant l’engraisser qu’il aurait voulu. Il traitait ces malheureux pire que des bêtes ; mais quand je le voyais, je lui adressais des reproches et le disais à mon père, mon cœur ne pouvant supporter de pareils traitements envers mon semblable. Lui (Mandricardo) était bon seulement avec ceux qui leur donnaient la buona manda et lui donnaient bien à manger ; le ciel lui pardonne ! mais il aura à rendre compte de ses mauvaises actions envers ses semblables, et de la haine qu’il me portait à cause des remontrances que je lui faisais. Pour un tel mauvais sujet Silvio a eu des délicatesses, et pour moi, qui ne méritais pas d’être exposée, il n’a pas eu le moindre égard.

« Mais moi je saurai bien recourir où il me sera fait une véritable justice ; je n’entends pas, je ne veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée en public.

« Je suis heureuse dans les bras d’un mari qui m’aime tant, et qui est vraiment et vertueusement payé de retour. Il connaît bien non-seulement ma conduite, mais mes sentiments. Et je devrai, à cause d’un homme qui juge à propos de m’exploiter dans l’intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faussetés… !

« Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait s’y attendre, alors que je viendrais à connaître clairement sa conduite à mon égard.

« Voilà la récompense de tout ce qu’a fait ma famille, l’ayant traité (Pellico) avec cette humanité que mérite chaque créature tombée en une pareille « disgrâce, et ne l’ayant pas traité selon les ordres.

« Et moi cependant je fais le serment que tout ce qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut dire avec vérité des choses qui, n’étant pas vraies, lui sont seulement un motif plus fort de fonder son roman.

« Je voudrais en dire davantage ; mais les occupations de ma famille ne me permettent pas de perdre plus de temps. Seulement je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. »

Cette traduction littérale est loin de rendre la verve féminine, la grâce étrangère, la naïveté animée du texte ; le dialecte dont se sert Zanze exhale un parfum du sol impossible à transfuser dans une autre langue. L’apologie avec ses phrases incorrectes, nébuleuses, inachevées, comme les extrémités vagues d’un groupe de l’Albane ; le manuscrit, avec son orthographe défectueuse ou vénitienne, est un monument de femme grecque, mais de ces femmes de l’époque où les évêques de Thessalie chantaient les amours de Théagène et de Chariclée. Je préfère les deux pages de la petite geôlière à tous les dialogues de la grande Isotte, qui cependant a plaidé pour Ève contre Adam, [30] comme Zanze plaide pour elle-même contre Pellico. Mes belles compatriotes provençales d’autrefois rappellent davantage la fille de Venise par l’idiome de ces générations intermédiaires, chez lesquelles la langue du vaincu n’est pas encore entièrement morte et la langue du vainqueur pas encore entièrement formée.

Qui de Pellico ou de Zanze a raison ? de quoi s’agit-il aux débats ? d’une simple confidence, d’un embrassement douteux, lequel, au fond, ne s’adresse peut-être pas à celui qui le reçoit. La vive épousée ne veut pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe représentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec tant de charme, qu’elle le prouve en le niant. Le portrait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si ressemblant, qu’on le retrouve dans la réplique de la défenderesse : même sentiment de religion et d’humanité, même réserve, même ton de mystère, même désinvolture molle et tendre.

Zanze est pleine de puissance lorsqu’elle affirme, avec une candeur passionnée, qu’elle n’aurait pas osé embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pellico. La piété filiale de Zanze est extrêmement touchante, lorsqu’elle transforme Brollo en un vieux soldat de la république, réduit à l’état de geôlier per sola combinazione.

Zanze est tout admirable dans cette remarque : Pellico a caché le nom d’un homme pervers, et il n’a pas craint de révéler celui d’une innocente créature compatissante aux misères des prisonniers.

Zanze n’est point séduite par l’idée d’être immortelle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient pas même à l’esprit : elle n’est frappée que de l’indiscrétion d’un homme ; cet homme, à en croire l’offensée, sacrifie la réputation d’une femme aux jeux de son talent, sans souci du mal dont il peut être la cause, ne pensant qu’à faire un roman au profit de sa renommée. Une crainte visible domine Zanze : les révélations d’un prisonnier n’éveilleront-elles pas la jalousie d’un époux ?

Le mouvement qui termine l’apologie est pathétique et éloquent :

« Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude et peut-être une perpétuelle infélicité, » una continua inquietudine e forse una perpétua infelicità.

Sur ces dernières lignes écrites d’une main fatiguée, on voit la trace de quelques larmes.

Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. Je tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze selon les Muses, et que la Zanze de l’apologie est la Zanze selon l’histoire. J’efface le petit défaut de taille que j’avais cru voir dans la fille du vieux soldat de la république ; je me suis trompé : Angélique de la prison de Silvio est faite comme la tige d’un jonc, comme le stipe d’un palmier. Je lui déclare que, dans mes Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant qu’elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico et Zanze elle-même, à l’aide du manuscrit dont je suis dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne va pas à la postérité ! Oui, Zanze, vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu’il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d’une harmonie expirée et d’un songe évanoui, restent vivantes entre la terre et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie. « Le beau paradis n’aurait pas ses grâces complètes si tu n’y étais, » dit un troubadour à sa maîtresse absente par la mort.

Padoue, 20 septembre 1833.

L’histoire est encore venue étrangler le roman. J’achevais à peine de lire à l’Étoile d’or la défense de Zanze, que M. de Saint-Priest entre dans ma chambre en disant : « Voici du nouveau. » Une lettre de Son Altesse Royale nous apprenait que le gouverneur du royaume lombard-vénitien s’était présenté au Catajo et qu’il avait annoncé à la princesse l’impossibilité où il se trouvait de la laisser continuer son voyage. Madame désirait mon départ immédiat.

Dans ce moment un aide de camp du gouverneur frappe à ma porte et me demande s’il me convient de recevoir son général. Pour toute réponse, je me rends à l’appartement de Son Excellence, descendue comme moi à l’Étoile d’or.

C’était un excellent homme que le gouverneur.

« Imaginez-vous, monsieur le vicomte, me dit-il, que mes ordres contre madame la duchesse de Berry étaient du 28 août : Son Altesse Royale m’avait fait dire qu’elle avait des passe-ports d’une date postérieure et une lettre de mon empereur. Voilà que, le 17 de ce mois de septembre, je reçois au milieu de la nuit une estafette : une dépêche, datée du 15, de Vienne, m’enjoint d’exécuter les premiers ordres du 28 août, et de pas laisser s’avancer madame la duchesse de Berry au delà d’Udine ou de Trieste. Voyez, cher et illustre vicomte, quel grand malheur pour moi ! arrêter une princesse que j’admire et respecte, si elle ne se veut pas conformer au désir de mon souverain ! car la princesse ne m’a pas bien reçu ; elle m’a dit qu’elle ferait ce qui lui plairait. Cher vicomte, si vous pouviez obtenir de Son Altesse Royale qu’elle restât à Venise ou à Trieste en attendant de nouvelles instructions de ma cour ? Je viserai votre passe-port pour Prague ; vous vous y rendrez tout de suite sans éprouver le moindre empêchement, et vous arrangerez tout cela ; car certainement ma cour n’a fait que céder à des demandes. Rendez-moi, je vous en prie, ce service. »

J’étais touché de la candeur du noble militaire. En rapprochant la date du 15 septembre de celle de mon départ de Paris, 3 du même mois, je fus frappé d’une idée : mon entrevue avec Madame et la coïncidence de la majorité de Henri V pouvaient avoir effrayé le gouvernement de Philippe. Une dépêche de M. le duc de Broglie, transmise par une note de M. le comte de Sainte-Aulaire[31], avait peut-être déterminé la chancellerie de Vienne à renouveler la prohibition du 28 août. Il est possible que j’augure mal et que le fait que je soupçonne n’ait pas eu lieu ; mais deux gentilshommes, tous deux pairs de France de Louis XVIII, tous deux violateurs de leur serment, étaient bien dignes, après tout, d’être contre une femme, mère de leur roi légitime, les instruments d’une aussi généreuse politique. Faut-il s’étonner si la France aujourd’hui se confirme de plus en plus dans la haute opinion qu elle a des gens de cour d’autrefois ?

Je me donnai garde de montrer le fond de ma pensée. La persécution avait changé mes dispositions au sujet du voyage de Prague ; j’étais maintenant aussi désireux de l’entreprendre seul dans les intérêts de ma souveraine, que j’avais été opposé à le faire avec elle lorsque les chemins lui étaient ouverts. Je dissimulai mes vrais sentiments, et, voulant entretenir le gouverneur dans la bonne volonté de me donner un passe-port, j’augmentai sa loyale inquiétude ; je répondis :

« Monsieur le gouverneur, vous me proposez une chose difficile. Vous connaissez madame la duchesse de Berry ; ce n’est pas une femme que l’on mène comme on veut : si elle a pris son parti, rien ne la fera changer. Qui sait ? il lui convient peut-être d’être arrêtée par l’empereur d’Autriche, son oncle, comme elle a été mise au cachot par Louis-Philippe, son oncle ! Les rois légitimes et les rois illégitimes agiront les uns comme les autres ; Louis-Philippe aura détrôné le fils de Henri IV, François II empêchera la réunion de la mère et du fils ; M. le prince de Metternich relèvera M. le général Bugeaud dans son poste, c’est à merveille. »

Le gouverneur était hors de lui : « Ah ! vicomte, que vous avez raison ! cette propagande, elle est partout ! cette jeunesse ne nous écoute plus ! pas encore autant dans l’État vénitien que dans la Lombardie et le Piémont. — Et la Romagne ! me suis-écrié, et Naples ! et la Sicile ! et les rives du Rhin ! et le monde entier ! — Ah ! ah ! ah ! criait le gouverneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : toujours l’épée au poing, une armée sous les armes, sans nous battre. La France et l’Angleterre en exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant, après les carbonari ! La jeune Italie ! Qui a jamais entendu parler de ça ?

« — Monsieur, ai-je dit, je ferai tous mes efforts pour déterminer Madame à vous donner quelques jours ; vous aurez la bonté de m’accorder un passe-port : cette condescendance peut seule empêcher Son Altesse Royale de suivre sa première résolution.

« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur rassuré, de laisser Madame traverser Venise se rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les chemins, elle atteindra tout juste cette dernière ville avec les ordres que vous allez chercher, et nous serons délivrés. Le délégué de Padoue vous donnera le visa pour Prague, en échange duquel vous laisserez une lettre annonçant la résolution de Son Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel temps ! quel temps ! Je me félicite d’être vieux, cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui arrivera. »

En insistant sur le passe-port, je me reprochais intérieurement d’abuser peut-être un peu de la parfaite droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus coupable de m’avoir laissé aller en Bohême que d’avoir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte était qu’une fine mouche de la police italienne ne mît des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat, un maintien de protocole, un air de préfecture comme à un homme nourri aux administrations françaises. Cette capacité bureaucratique me fit trembler. Aussitôt qu’il m’eut assuré avoir été commissaire à l’armée des alliés dans le département des Bouches-du-Rhône, l’espérance me revint : j’attaquai mon ennemi en tirant droit à son amour-propre. Je déclarai qu’on avait remarqué la stricte discipline des troupes stationnées en Provence. Je n’en savais rien, mais le délégué, me répondant par un débordement d’admiration, se hâta d’expédier mon affaire : je n’eus pas plutôt obtenu mon visa, que je ne m’en souciais plus.

Padoue, 20 septembre 1833.

La duchesse de Berry revint du Catajo à neuf heures du soir : elle paraissait très animée ; quant à moi, plus j’avais été pacifique, plus je voulais qu’on acceptât le combat : on nous attaquait, force était de nous défendre. Je proposai, moitié en riant, à S. A. R. de l’emmener déguisée à Prague, et d’enlever à nous deux Henri V. Il ne s’agissait que de savoir où nous déposerions notre larcin. L’Italie ne convenait pas, à cause de la faiblesse de ses princes ; les grandes monarchies absolues devaient être abandonnées pour un millier de raisons. Restait la Hollande et l’Angleterre : je préférais la première parce qu’on y trouvait, avec un gouvernement constitutionnel, un roi habile.

Nous ajournâmes ces partis extrêmes ; nous nous arrêtâmes au plus raisonnable : il faisait tomber sur moi le poids de l’affaire. Je partirais seul avec une lettre de Madame : je demanderais la déclaration de la majorité ; sur la réponse des grands parents, j’enverrais un courrier à S. A. R. qui attendrait ma dépêche à Trieste. Madame joignit à sa lettre pour le vieux roi un billet pour Henri : je ne le devais remettre au jeune prince que selon les circonstances. La suscription du billet était seule une protestation contre les arrière-pensées de Prague. Voici la lettre et le billet :

« Ferrare, 19 septembre 1833.

« Mon cher père, dans un moment aussi décisif que celui-ci pour l’avenir de Henri, permettez-moi de m’adresser à vous avec toute confiance. Je ne m’en suis point rapportée à mes propres lumières sur un sujet aussi important ; j’ai voulu, au contraire, consulter dans cette grave circonstance les hommes qui m’avaient montré le plus d’attachement et de dévouement. M. de Chateaubriand se trouvait tout naturellement à leur tête.

« Il m’a confirmé ce que j’avais déjà appris, c’est que tous les royalistes en France regardent comme indispensable, pour le 29 septembre, un acte qui constate les droits et la majorité de Henri. Si le loyal M… est en ce moment auprès de vous, j’invoque son témoignage que je sais être conforme à ce que j’avance.

« M. de Chateaubriand exposera au roi ses idées au sujet de cet acte ; il dit avec raison, ce me semble, qu’il faut simplement constater la majorité de Henri et non pas faire un manifeste : je pense que vous approuverez cette manière de voir. Enfin, mon cher père, je m’en remets à lui pour fixer votre attention et amener une décision sur ce point nécessaire. J’en suis bien plus occupée, je vous assure, que de ce qui me concerne, et l’intérêt de mon Henri, qui est celui de la France, passe avant le mien. Je lui ai prouvé, je crois, que je savais m’exposer pour lui à des dangers, et que je ne reculais devant aucun sacrifice ; il me trouvera, toujours la même.

« M. de Montbel m’a remis votre lettre à son arrivée : je l’ai lue avec une bien vive reconnaissance ; vous revoir, retrouver mes enfants, sera toujours le plus cher de mes vœux, M. de Montbel vous aura écrit que j’avais fait tout ce que vous demandiez ; j’espère que vous aurez été satisfait de mon empressement à vous plaire et à vous prouver mon respect et ma tendresse. Je n’ai plus maintenant qu’un désir, c’est d’être à Prague pour le 29 septembre, et, quoique ma santé soit bien altérée, j’espère que j’arriverai. Dans tous les cas, M, de Chateaubriand me précédera. Je prie le roi de l’accueillir avec bonté et d’écouter tout ce qu’il lui dira de ma part. Croyez, mon cher père, à tous les sentiments, etc. »

« P. S. Padoue, le 20 septembre. — Ma lettre était écrite lorsqu’on me communique l’ordre de ne pas continuer mon voyage : ma surprise égale ma douleur. Je ne puis croire qu’un ordre semblable soit émané du cœur du roi ; ce sont mes ennemis seuls qui ont pu le dicter. Que dira la France ? Et combien Philippe va triompher ! Je ne puis que presser le départ du vicomte de Chateaubriand, et le charger de dire au roi ce qu’il me serait trop pénible de lui écrire dans ce moment. »

Suscription : « À Sa Majesté Henri V, mon très-cher fils, Prague. »

« Padoue, 20 septembre 1833.

« J’étais au moment d’arriver à Prague et de t’embrasser, mon cher Henri, un obstacle imprévu m’arrête dans mon voyage.

« J’envoie M. de Chateaubriand à ma place pour traiter de tes affaires et des miennes. Aie confiance, mon cher ami, dans ce qu’il te dira de ma part et crois bien à ma tendre affection. En t’embrassant avec ta sœur, je suis

« Ton affectionnée mère et amie,
« Caroline. »

M, de Montbel tomba de Rome à Padoue au milieu de nos cancans. La petite cour de Padoue le bouda ; elle s’en prenait à M. de Blacas des ordres de Vienne. M. de Montbel, homme fort modéré, n’eut d’autre ressource que de se réfugier auprès de moi, bien qu’il me craignît ; en voyant ce collègue de M. de Polignac, je m’expliquai comment il avait écrit, sans s’en apercevoir, l’histoire du duc de Reichstadt[32], et admiré les archiducs, le tout à soixante lieues de Prague, lieu d’exil du duc de Bordeaux ; si lui, M. de Montbel, avait été propre à jeter par la fenêtre la monarchie de saint Louis et les monarchies de ce bas monde, c’est un petit accident auquel il n’avait pas pensé. Je fus gracieux envers le comte de Montbel ; je lui parlai du Colisée. Il retournait à Vienne se mettre à la disposition du prince de Metternich et servir d’intermédiaire à la correspondance de M. de Blacas. À onze heures, j’écrivais au gouverneur la lettre convenue : je pris soin de la dignité de Madame, n’engageant point S. A. R. et lui réservant toute faculté d’agir.

« Padoue, ce 20 septembre 1833.
« Monsieur le gouverneur,

« S. A. R. madame la duchesse de Berry veut bien, pour le moment, se conformer aux ordres qui vous ont été transmis. Son projet est d’aller à Venise en se rendant à Trieste ; là, d’après les renseignements que j’aurai l’honneur de lui adresser, elle prendra une dernière résolution.

« Agréez, je vous prie, mes remercîments les plus sincères, et l’assurance de la haute considération avec laquelle je suis,

« Monsieur le gouverneur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »

Le délégué, en lisant cette lettre, en fut très content. Madame sortie de la Lombardie vénitienne, lui et le gouverneur cessaient d’être responsables ; les faits et gestes de la duchesse de Berry à Trieste ne regardaient plus que les autorités de l’Istrie ou du Frioul ; c’était à qui se débarrasserait de l’infortune : dans un certain jeu, on se hâte de passer à son voisin un petit morceau de papier.

À dix heures, je pris congé de la princesse. Elle remettait son sort et celui de son fils entre mes mains. Elle me faisait roi de France de sa façon. Dans un village de Belgique, j’ai eu quatre voix pour monter au trône qu’occupe le gendre de Philippe. Je dis à Madame : « Je me soumets à la volonté de Votre Altesse Royale, mais je crains de tromper ses espérances. Je n’obtiendrai rien à Prague. » Elle me poussa vers la porte : « Partez, vous pouvez tout. »

À onze heures, je montai en voiture : la nuit était pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je suivais la route de Mestre ; j’avais plus envie de revoir Zanze que Charles X.


  1. Ce livre a été écrit à Ferrare du 16 au 18 septembre 1833, et à Padoue le 20 septembre.
  2. La princesse Théodore de Bauffremont. Elle était la sœur du dernier duc de Montmorency, Anne-Louis-Raoul-Victor de Montmorency, qui mourut sans enfants le 18 août 1862. La princesse de Bauffremont était l’aînée des deux sœurs du duc ; la plus jeune était la duchesse de Valençay. Toutes deux décédèrent avant leur frère, la première en 1860, la seconde en 1858. Après la mort de M. le duc Raoul, avec qui s’éteignait le titre qu’il avait porté, il y eut une prétention élevée sur ce titre par le fils de sa sœur aînée, le prince Gontran de Bauffremont. Le duché de Montmorency étant un duché femelle, il réclamait, non comme une faveur, mais comme un droit, le titre de duc de Montmorency. L’un des enfants de la duchesse de Valençay, le comte Adalbert de Talleyrand-Périgord, sollicita, de son côté, comme faveur, l’honneur de relever le titre éteint par la mort de son oncle ; ce titre lui fut concédé par un décret impérial, du 14 mai 1864. — Voir, au tome iv des Plaidoyers de Berryer, l’Affaire de la famille de Montmorency contre M. Adalbert de Talleyrand-Périgord.
  3. Voyez, page 243 de ce volume, ce qui est dit de Zanze, et plus bas son manuscrit.
  4. L’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755). Ses livres renferment des trésors d’érudition, mais il avait peu de goût et de critique. Ses principaux ouvrages sont une Histoire de la philosophie hermétique, un Traité sur les apparitions, l’Histoire de Jeanne d’Arc, l’Histoire justifiée contre les romans, et De l’usage des romans, avec une bibliothèque des romans. Avant de se livrer tout entier à l’érudition, il avait été mêlé à la politique. En 1718, le Régent avait mis à profit son habileté pour découvrir les complices de la conspiration de Cellamare.
  5. François-Joseph-Jean de Lorraine, archiduc d’Autriche (1779-1847). Fils de l’archiduc Ferdinand d’Autriche-Modène et de la princesse Marie-Béatrix d’Este, il était, par son père, petit-fils de l’Impératrice Marie-Thérèse et neveu de la Reine Marie-Antoinette. En 1815, le Congrès de Vienne l’avait réintégré dans le duché de Modène, dont son aïeul Hercule III avait été dépossédé par les Français en 1797. Il avait pris alors le titre de François IV. En 1829, il avait accru ses domaines du duché de Massa. Tant qu’il vécut, il se refusa à reconnaître le roi Louis-Philippe. Sa fille, la princesse Marie-Thérèse de Modène, épousa le comte de Chambord le 14 novembre 1846.
  6. Le Pèlerinage de Childe-Harold, chant iv, stances xxx-xxxiii.
  7. Hippolyte et Jean Pindemonte, nés tous les deux à Vérone. Hippolyte, le plus célèbre des deux frères (1753-1828), est auteur de plusieurs tragédies, de Poésies champêtres et d’une remarquable traduction de l’Odyssée en vers blancs. — Jean Pindemonte (1751-1812), député au Corps législatif italien, a aussi écrit des tragédies publiées sous le titre de Componimenti teatrali (Venise, 1804, 4 vol. in-8o.
  8. Melchiorre Cesarotti (1730-1808) a publié, outre des traductions de Juvénal, de Démosthène, de trois tragédies de Voltaire et des poèmes d’Ossian (son meilleur ouvrage), deux traductions de l’Iliade, l’une en vers et l’autre en prose.
  9. Vincenzo Monti (1754-1828) a chanté tour à tour la Papauté, la Révolution, Napoléon et la domination autrichienne. Il avait du reste un rare talent. Sa traduction en vers de l’Iliade est d’une grande beauté et son poème satirique contre la Révolution française, la Bassvilliana (1793), est un chef-d’œuvre.
  10. Bernardo Tasso (1493-1569), père de l’auteur de la Jérusalem délivrée, s’était acquis un assez grand renom littéraire en composant un Amadis de Gaule (Amadigi di Francia), poème en 100 chants et 57 000 vers. Il est encore auteur d’un poème de Floridant, d’Eglogues, d’Odes et d’Elégies, qui témoignent d’un esprit aimable et d’un talent facile.
  11. Le drame de Torquato Tasso, par Gœthe, est une des plus belles œuvres du grand poète allemand. Si l’action est un peu languissante, ce défaut est largement racheté par la beauté du style, l’intérêt du dialogue et la profondeur du sentiment. Ce drame, comme l’Iphigénie en Tauride, du même poète, est écrit en vers iambiques.
  12. Mes Études historiques. Ch.
  13. Dans le plus célèbre de ses poèmes, la Semaine, ou La Création en sept journées (1579).
  14. J’ai eu raison de dire l’oranger. C’est un oranger qui est dans les préaux de Saint-Onufre. (Note de Paris, 1840.) Ch.
  15. C’est la première des belles stances que M. de Fontanes adressa en 1810 à l’auteur des Martyrs.
  16. La marquise de Podenas, dame d’honneur de la duchesse de Berry, était une demoiselle de Nadaillac. Elle eut un fils qui épousa Mlle Yermoloff, dont le père vendit le château de Kirchberg au duc de Blacas, traitant pour le compte de Charles X. L’un de ses petit-fils s’engagea dans les zouaves en 1870 ; frappé d’une balle au front à Champigny, il dit aux hommes qui voulaient le relever : « Ne pensez pas à moi, mais à l’honneur de votre drapeau. » (Mémoires du duc des Cars, p. iv).
  17. Saint-Priest (Emmanuel-Louis-Marie Guignard, vicomte de), né à Paris le 6 décembre 1789, mort au château de Lamotte (Hérault), le 27 octobre 1881. Il suivit sa famille à Saint-Pétersbourg lors de l’émigration, et en 1805 entra dans l’armée russe où il servit jusqu’à la chute de Napoléon. Colonel en 1814, il fut fait prisonnier ; l’ordre de le fusiller, envoyé par l’Empereur fut intercepté par les Cosaques. Il s’échappa, servit avec ardeur la cause du gouvernement royal, tenta pendant les Cent-Jours de soulever les populations du Midi, s’embarqua à Marseille à la nouvelle de la capitulation de la Pallud, fut pris par un corsaire de Tunis, et, après quelques semaines de captivité, put gagner l’Espagne et rentrer à la seconde Restauration. Il fut alors nommé maréchal de camp, gentilhomme d’honneur du duc d’Angoulême et inspecteur d’infanterie. En 1823, il prit part à l’expédition d’Espagne, où sa conduite lui valut le grade de lieutenant-général. Ambassadeur à Berlin (1825), puis à Madrid (1827), il négocia le traité par lequel l’Espagne s’engageait à rembourser à la France, par annuités de 4 millions, sa dette de 80 millions. Au mois d’août 1830, il donna sa démission et fut nommé par le roi Ferdinand VII grand d’Espagne et duc d’Almazan. Devenu l’un des conseillers de la duchesse de Berry, il fut l’un des principaux organisateurs de la tentative royaliste de 1832, et s’embarqua avec la princesse sur le Carlo-Alberto. Arrêté à la Ciotat, au moment où il débarquait, et traduit devant la cour d’assises de Montbrison, ainsi que les autres prévenus de l’affaire du Carlo-Alberto et de la « conspiration de Marseille », il fut acquitté, le 15 mars 1833, de même que tous ses co-accusés. À peine libre, il alla rejoindre en Italie la duchesse de Berry. Il fut élu, en 1848, représentant de l’Hérault à l’Assemblée législative, où il fut l’un des chefs de la majorité. Sous le second Empire, il fut l’un des serviteurs les plus zélés et les plus intelligents du comte de Chambord, qui lui écrivit en 1867, sur la situation politique, une lettre qui eut un grand retentissement.
  18. Sur M. Adolphe Sala, voir au tome V la note 2 de la page 287 (note 49 du Livre XIV de la Troisième Partie).
  19. Ancien officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, M. Delloye s’était fait libraire. Il n’éditait guère, comme de raison, que des ouvrages royalistes. Ce fut lui qui, en 1836, quand Chateaubriand était dans les plus grands embarras d’argent, sut trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts et les intentions de l’illustre écrivain. La société formée par M. Delloye garantissait à M. et à Mme de Chateaubriand une rente viagère honorable, lui fournissait les sommes dont il avait besoin dans le moment, et ajournait à des époques éloignées la publication des Mémoires d’Outre-Tombe, du Congrès de Vérone, et des œuvres auxquelles l’auteur voudrait consacrer les loisirs que les événements lui avaient faits.

    Le 30 juin 1836, Chateaubriand adressa à l’honorable éditeur la lettre suivante :

    « À Monsieur H.-D. Delloye, lieutenant-colonel en retraite, chevalier de l’Ordre royal de Saint-Louis et de la Légion d’honneur.
    Paris, ce 30 juin 1836,

    « Voilà, Monsieur, notre affaire en bon train ; aussitôt le Milton achevé, je me suis remis aux Mémoires, et j’ai fait commencer la copie que je dois vous livrer dans les premiers mois de l’année prochaine. Je me félicite, Monsieur d’avoir rencontré un brave et loyal officier de la garde royale qui a terminé une affaire qui, sans lui, n’aurait peut-être jamais fini. C’est donc à vous, Monsieur, que j’aurai dû le repos de ma vie et, ce qui m’importe le plus, celui de Madame de Chateaubriand. Dieu aidant, le reste ira bien, et j’espère que ni vous, ni les actionnaires, dans un temps donné, n’auront à regretter d’être devenus les propriétaires de mes Mémoires.

    « Croyez, je vous prie, Monsieur, à mon sincère dévouement, et ayez l’assurance de ma considération très distinguée.

    « Chateaubriand. »
  20. Mlle Mathilde Lebeschu, ancienne femme des atours de la duchesse de Berry. Elle avait suivi la princesse en exil et s’était embarquée avec elle sur le Carlo-Alberto, le 21 avril 1832. Poursuivie, comme le vicomte de Saint-Priest et M. Adolphe Sala, elle fut, comme eux, acquittée à Montbrison, le 15 mars 1833.
  21. Sur la mission confiée par la duchesse de Berry au comte Auguste de la Ferronnays et sur le voyage de ce dernier à Prague (août et septembre 1833), voir le récit de M. de la Ferronnays, publié par le Marquis Costa de Beauregard dans le Correspondant du 25 janvier 1899.
  22. Voir l’Appendice No II : le Mariage morganatique de la duchesse de Berry.
  23. Chateaubriand écrivait le lendemain à Mme Récamier : « Jeudi, 19 septembre 1833. — Tout est changé. On veut absolument que j’aille jusque au terme du voyage où l’on n’ose arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles ; il a fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence d’un mois. Je vais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous portera une longue lettre et des détails. Rien ne m’a plus coûté dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n’est celui de ma démission de Rome. »
  24. Le cardinal Pierre Bembo (1410-1547), secrétaire de Léon X pour les lettres latines. Le monument élevé à Bembo dans l’intérieur de Saint-Antoine de Padoue est une des plus belles œuvres de la renaissance italienne ; son buste, ouvrage exquis de Cattaneo Danese, est justement vanté par Vasari et par l’Arétin.
  25. Charles Patin, né à Paris le 23 février 1633, mort à Paduue le 10 octobre 1693, fils du célèbre médecin et écrivain français Gui Patin, exerçait lui-même avec distinction la médecine à Paris lorsqu’il dut s’expatrier en 1668 sous le coup d’une accusation vague et grave. Il fut soupçonné d’avoir introduit en France des libelles contraires au roi ou aux personnes royales. Il s’établit à Padoue, et y occupa successivement les chaires de médecine et de chirurgie. On doit à Charles Patin plusieurs ouvrages de numismatique et d’archéologie, notamment une Introduction à l’histoire par la connaissance des médailles, souvent réimprimée sous le titre d’Histoire des médailles.
  26. Angelo Malipieri, potestat de Padoue. Lorsque Chateaubriand écrivait cette page (20 septembre 1833), Victor Hugo n’avait pas encore fait jouer son drame d’Angelo, dont la première représentation a eu lieu au Théâtre-Français le 28 avril 1835.
  27. Tite-Live est né à Padoue en 59 avant J.-C., et il est mort dans la même ville en 17 après J.-C.
  28. L’Histoire de Rome par Tite-Live comprenait cent quarante-deux livres. Nous n’en possédons que trente-cinq. Elle est divisée en Décades, ou groupes de dix livres.
  29. Chateaubriand écrit de Padoue, le 20 septembre, à Mme Récamier : « … J’étais assez content de ma course italienne. À Venise, imaginez-vous que j’avais retrouvé la Zanze ! et que j’étais à la découverte du plus beau roman du monde ! L’histoire est venue l’étrangler ; enfin, vous en verrez le premier chapitre. »
  30. La grande Isotte était une dame savante du xve siècle, qui vivait à Vérone et s’appelait Isotta Nogarola. Elle plaida pour Ève dans un Dialogue, qui remplit un bel in-quarto, publié à Venise, chez les Alde, sous ce titre : Dialogus quo utrum Adam vel Eva magis peccaverit, quœstio satis nota, sed non adeo explicata, continetur.
  31. Sur le comte de Sainte-Aulaire, voir au tome V, la note de la page 380 (note 33 du Livre XV de la Troisième Partie). — Il était, en 1833, ambassadeur de France à Vienne.
  32. Sur M. de Montbel, voir au tome V la note 2 de la page 254 (note 9 du Livre XIV de la Troisième Partie). — M. de Montbel avait publié en 1833 une notice sur le duc de Reichstadt.