Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Garnier (Tome 3p. 465-530).

LIVRE IV


L’Île d’Elbe. — Commencement des Cent-Jours. — Retour de l’Île d’Elbe. — Torpeur de la légitimité. — Article de Benjamin Constant. — Ordre du jour du maréchal Soult. — Séance royale. — Pétition de l’école de droit à la Chambre des Députés. — Projet de défense de Paris. — Fuite du roi. — Je pars avec Madame de Chateaubriand. — Embarras de la route. — Le duc d’Orléans et le prince de Condé. — Tournai. — Bruxelles. — Souvenirs. — Le duc de Richelieu. — Le roi à Gand m’appelle auprès de lui. — Les Cent-Jours à Gand. — Suite des Cent-Jours à Gand. — Affaires à Vienne

Bonaparte avait refusé de s’embarquer sur un vaisseau français, ne faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu’elle était victorieuse ; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait accablé la perfide Albion ; il ne voyait plus de digne de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l’Undaunted qui le transporta au port de son premier exil ; il n’était pas sans inquiétude sur la manière dont il serait reçu : la garnison française lui remettrait-elle le territoire qu’elle gardait ? Des insulaires italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer libres de tout maître ; le drapeau tricolore et le drapeau blanc flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout s’arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir l’auguste victime. Les autorités civiles et religieuses furent ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire général, publia un mandement : « La divine Providence, » disait la pieuse injonction, « a voulu que nous fussions à l’avenir les sujets de Napoléon le Grand. L’île d’Elbe, élevée à un honneur aussi sublime, reçoit dans son sein l’oint du Seigneur. Nous ordonnons qu’un Te Deum solennel soit chanté en actions de grâces, etc. »

L’empereur avait écrit au général Dalesme[1], commandant de la garnison française, qu’il eût à faire connaître aux Elbois qu’il avait fait choix de leur île pour son séjour, en considération de la douceur de leurs mœurs et de leur climat. Il mit pied à terre à Porto-Ferrajo[2], au milieu du double salut de la frégate anglaise qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit sous le dais de la paroisse à l’église ou l’on chanta le Te Deum. Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut ensuite conduit à la mairie ; son logement y était préparé. On déploya le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d’une bande rouge semée de trois abeilles d’or. Trois violons et deux basses le suivaient avec des raclements d’allégresse. Le trône, dressé à la hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et de loques d’écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier s’arrangeait de ces parades : Napoléon jouait à la chapelle, comme il amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l’intérieur de son palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps. Il forma sa maison : elle se composait de quatre chambellans, de trois officiers d’ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara qu’il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du soir. Il donna un bal. Il s’empara, pour y résider, du pavillon destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le pouvoir royal ; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son rang de son génie ; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d’huile qui dansaient dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes, du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l’île d’Elbe.

Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,

Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[3],


Bonaparte n’avait point oublié les outrages qu’il venait de traverser ; il n’avait point renoncé à déchirer son suaire ; mais il lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de son monument quelque apparition de fantôme. C’est pourquoi, comme s’il n’eût pensé à autre chose, il s’empressa de descendre dans ses carrières de fer cristallisé et d’aimant ; on l’eût pris pour l’ancien inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d’avoir affecté jadis le revenu des forges d’Illua à la Légion d’honneur ; 500 000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu’une croix baignée dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers : « Où avais-je la tête ? dit-il ; mais j’ai rendu plusieurs stupides décrets de cette nature. » Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait d’en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit cinq ou six toises de grand chemin et traça l’emplacement de quatre grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage. Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu’il voulait vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d’Angleterre : et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la vue de la mer lui s’avançait de tous côtés au pied des falaises, ces mots lui échappèrent : « Diable ! il faut l’avouer, mon île est très petite. » Dans quelques heures il eut visité son domaine ; il y voulut joindre un rocher appelé Pianosa. « L’Europe va m’accuser, dit-il en riant, « d’avoir déjà fait une conquête. » Les puissances alliées se réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats ; il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le drapeau.

La présence de Napoléon sur les côtes de l’Italie, qui avait vu commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat était voisin ; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou publiquement à sa retraite ; sa mère et sa sœur, la princesse Pauline, le visitèrent ; on s’attendait à voir bientôt arriver Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant : reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au coin le plus écarté de l’île : sur le rivage d’Ogygie, Calypso parlait de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l’écouter, songeait à se défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit dans sa yole blanche.[4]

Si nous eussions été moins confiants, il nous eût été facile de découvrir l’approche d’une catastrophe. Bonaparte était trop près de son berceau et de ses conquêtes ; son île funèbre devait être plus lointaine et entourée de plus de flots. On ne s’explique pas comment les alliés avaient imaginé de reléguer Napoléon sur les rochers où il devait faire l’apprentissage de l’exil : pouvait-on croire qu’à la vue des Apennins, qu’en sentant la poudre des champs de Montenotte, d’Arcole et de Marengo, qu’en découvrant Venise, Rome et Naples, ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrésistibles ne s’empareraient pas de son cœur ? Avait-on oublié qu’il avait remué la terre et qu’il avait partout des admirateurs et des obligés, les uns et les autres ses complices ? Son ambition était déçue, non éteinte ; l’infortune et la vengeance en ranimaient les flammes : quand le prince des ténèbres du bord de l’univers créé aperçut l’homme et le monde, il résolut de les perdre.

Avant d’éclater, le terrible captif se contint pendant quelques semaines. Auprès de l’immense Pharaon public qu’il tenait, son génie négociait une fortune ou un royaume. Les Fouché, les Guzman d’Alfarache, pullulaient. Le grand acteur avait établi depuis longtemps le mélodrame à sa police et s’était réservé la haute scène ; il s’amusait des victimes vulgaires qui disparaissaient dans les trappes de son théâtre.

Le bonapartisme, dans la première année de la Restauration, passa du simple désir à l’action, à mesure que ses espérances grandirent et qu’il eut mieux connu le caractère faible des Bourbons. Quand l’intrigue fut nouée au dehors, elle se noua au-dedans, et la conspiration devint flagrante. Sous l’habile administration de M. Ferrand[5], M. de Lavallette[6] faisait la correspondance : les courriers de la monarchie portaient les dépêches de l’empire. On ne se cachait plus ; les caricatures annonçaient un retour souhaité : on voyait des aigles rentrer par les fenêtres du château des Tuileries, d’où sortaient par les portes un troupeau de dindons ; le Nain jaune[7] ou vert parlait de plumes de cane.[8] Les avertissements venaient de toutes parts, et l’on n’y voulait pas croire. Le gouvernement suisse s’était inutilement empressé de prévenir le gouvernement du roi des menées de Joseph Bonaparte, retiré dans le pays de Vaud. Une femme arrivée de l’île d’Elbe donnait les détails les plus circonstanciés de ce qui se passait à Porto-Ferrajo, et la police la fit jeter en prison. On tenait pour certain que Napoléon n’oserait rien tenter avant la dissolution du congrès, et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient vers l’Italie. D’autres, plus avisés encore, faisaient des vœux pour que le petit caporal, l’ogre, le prisonnier, abordât les côtes de France ; cela serait trop heureux ; on en finirait d’un seul coup ! M. Pozzo di Borgo déclarait à Vienne que le délinquant serait accroché à une branche d’arbre. Si l’on pouvait avoir certains papiers, on y trouverait la preuve que dès 1814 une conspiration militaire était ourdie et marchait parallèlement avec la conspiration politique que le prince de Talleyrand conduisait à Vienne, à l’instigation de Fouché. Les amis de Napoléon lui écrivirent que s’il ne hâtait son retour, il trouverait sa place prise aux Tuileries par le duc d’Orléans : ils s’imaginent que cette révélation servit à précipiter le retour de l’empereur. Je suis convaincu de l’existence de ces menées, mais je crois aussi que la cause déterminante qui décida Bonaparte était tout simplement la nature de son génie.

La conspiration de Drouet d’Erlon et de Lefebvre-Desnoëttes venait d’éclater[9]. Quelques jours avant la levée de boucliers de ces généraux, je dînais chez M. le maréchal Soult, nommé ministre de la guerre le 3 décembre 1814 ; un niais racontait l’exil de Louis XVIII à Hartwell ; le maréchal écoutait ; à chaque circonstance il répondait par ces deux mots : « C’est historique. » — On apportait les pantoufles de Sa Majesté. — « C’est historique ! » Le roi avalait, les jours maigres, trois œufs frais avant de commencer son dîner. — « C’est historique ! » Cette réponse me frappa. Quand un gouvernement n’est pas solidement établi, tout homme dont la conscience ne compte pas devient, selon le plus ou moins d’énergie de son caractère, un quart, une moitié, un trois quarts de conspirateur ; il attend la décision de la fortune : les événements font plus de traîtres que les opinions.


Tout à coup le télégraphe annonça aux braves et aux incrédules le débarquement de l’homme[10] : Monsieur court à Lyon avec le duc d’Orléans et le maréchal Macdonald ; il en revient aussitôt. Le maréchal Soult, dénoncé à la Chambre des députés, cède sa place le 11 mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant lui, pour ministre de la guerre de Louis XVIII en 1815, le général qui avait été son dernier ministre de la guerre en 1814.

La hardiesse de l’entreprise était inouïe. Sous le point de vue politique, on pourrait regarder cette entreprise comme le crime irrémissible et la faute capitale de Napoléon. Il savait que les princes encore réunis au congrès, que l’Europe encore sous les armes, ne souffriraient pas son rétablissement ; son jugement devait l’avertir qu’un succès, s’il l’obtenait, ne pouvait être que d’un jour : il immolait à sa passion de reparaître sur la scène le repos d’un peuple qui lui avait prodigué son sang et ses trésors ; il exposait au démembrement la patrie dont il tenait tout ce qu’il avait été dans le passé et tout ce qu’il sera dans l’avenir. Il y eut dans cette conception fantastique un égoïsme féroce, un manque effroyable de reconnaissance et de générosité envers la France.

Tout cela est vrai selon la raison pratique, pour un homme à entrailles plutôt qu’à cervelle ; mais, pour les êtres de la nature de Napoléon, une raison d’une autre sorte existe ; ces créatures à haut renom ont une allure à part : les comètes décrivent des courbes qui échappent au calcul ; elles ne sont liées à rien, ne paraissent bonnes à rien ; s’il se trouve un globe sur leur passage, elles le brisent et rentrent dans les abîmes du ciel ; leurs lois ne sont connues que de Dieu. Les individus extraordinaires sont les monuments de l’intelligence humaine ; ils n’en sont pas la règle.

Bonaparte fut donc moins déterminé à son entreprise par les faux rapports de ses amis que par la nécessité de son génie : il se croisa en vertu de la foi qu’il avait en lui. Ce n’est pas tout de naître, pour un grand homme : il faut mourir. L’île d’Elbe était-elle une fin pour Napoléon ? Pouvait-il accepter la souveraineté d’un carré de légumes, comme Dioclétien à Salone ? S’il eût attendu plus tard, aurait-il eu plus de chances de succès, alors qu’on eût été moins ému de son souvenir, que ses vieux soldats eussent quitté l’armée, que les nouvelles positions sociales eussent été prises ?

Eh bien ! il fit un coup de tête contre le monde : à son début, il dut croire ne s’être pas trompé sur le prestige de sa puissance.

Une nuit, entre le 25 et le 26 février, au sortir d’un bal dont la princesse Borghèse faisait les honneurs, il s’évade avec la victoire, longtemps sa complice et sa camarade ; il franchit une mer couverte de nos flottes, rencontre deux frégates, un vaisseau de 74 et le brick de guerre le Zéphyr qui l’accoste et l’interroge ; il répond lui-même aux questions du capitaine ; la mer et les flots le saluent, et il poursuit sa course. Le tillac de l’Inconstant, son petit navire, lui sert de promenoir et de cabinet ; il dicte au milieu des vents, et fait copier sur cette table agitée trois proclamations à l’armée et à la France ; quelques felouques, chargées de ses compagnons d’aventure, portent, autour de sa barque amirale, pavillon blanc semé d’étoiles. Le 1er mars, à trois heures du matin, il aborde la côte de France entre Cannes et Antibes, dans le golfe Jouan : il descend, parcourt la rivière, cueille des violettes et bivouaque dans une plantation d’oliviers. La population stupéfaite se retire. Il manque Antibes et se jette dans les montagnes de Grasse, traverse Sernon, Barrème, Digne et Gap. À Sisteron, vingt hommes le peuvent arrêter, et il ne trouve personne. Il s’avance sans obstacle parmi ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l’égorger. Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s’il entre quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l’attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient pas ; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs éblouis. Enveloppés dans une trombe ardente, les fantômes sanglants d’Arcole, de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, d’Eylau, de la Moskowa, de Lutzen, de Bautzen, lui font un cortège avec un million de morts. Du sein de celle colonne de feu et de nuée, sortent à l’entrée des villes quelques coups de trompette mêlés aux signaux du labarum tricolore : et les portes des villes tombent. Lorsque Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent mille fantassins et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars à Moscou, il fut moins étonnant que lorsque, rompant son ban, jetant ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris, coucher paisiblement aux Tuileries.

Auprès du prodige de l’invasion d’un seul homme, il en faut placer un autre qui fut le contre-coup du premier : la légitimité tomba en défaillance ; la pâmoison du cœur de l’État gagna les membres et rendit la France immobile. Pendant vingt jours, Bonaparte marche par étapes ; ses aigles volent de clocher en clocher, et, sur une route de deux cents lieues, le gouvernement, maître de tout, disposant de l’argent et des bras, ne trouve ni le temps ni le moyen de couper un pont, d’abattre un arbre, pour retarder au moins d’une heure la marche d’un homme à qui les populations ne s’opposaient pas, mais qu’elles ne suivaient pas non plus.

Cette torpeur du gouvernement semblait d’autant plus déplorable que l’opinion publique à Paris était fort animée ; elle se fût prêtée à tout, malgré la défection du maréchal Ney. Benjamin Constant écrivait dans les gazettes :

« Après avoir versé tous les fléaux sur notre patrie, il a quitté le sol de la France. Qui n’eût pensé qu’il le quittait pour toujours ? Tout à coup il se présente et promet encore aux Français la liberté, la victoire, la paix. Auteur de la constitution la plus tyrannique qui ait régi la France, il parle aujourd’hui de liberté ? Mais c’est lui qui, durant quatorze ans, a miné et détruit la liberté. Il n’avait pas l’excuse des souvenirs, l’habitude du pouvoir ; il n’était pas né sous la pourpre. Ce sont ses concitoyens qu’il a asservis, ses égaux qu’il a enchaînés. Il n’avait pas hérité de la puissance ; il a voulu et médité la tyrannie : quelle liberté peut-il promettre ? Ne sommes-nous pas mille fois plus libres que sous son empire ? Il promet la victoire, et trois fois il a laissé ses troupes, en Égypte, en Espagne et en Russie, livrant ses compagnons d’armes à la triple agonie du froid, de la misère et du désespoir. Il a attiré sur la France l’humiliation d’être envahie ; il a perdu les conquêtes que nous avions faites avant lui. Il promet la paix, et son nom seul est un signal de guerre. Le peuple assez malheureux pour le servir redeviendrait l’objet de la haine européenne ; son triomphe serait le commencement d’un combat à mort contre le monde civilisé… Il n’a donc rien à réclamer ni à offrir. Qui pourrait-il convaincre, ou qui pourrait-il séduire ? La guerre intestine, la guerre extérieure, voilà les présents qu’il nous apporte. »


L’ordre du jour du maréchal Soult, daté du 8 mars 1815, répète à peu près les idées de Benjamin Constant avec une effusion de loyauté :


« Soldats,

« Cet homme qui naguère abdiqua aux yeux de l’Europe un pouvoir usurpé, dont il avait fait un si fatal usage, est descendu sur le sol français qu’il ne devait plus revoir.

« Que veut-il ? la guerre civile : que cherche-t-il ? des traîtres ; où les trouvera-t-il ? serait-ce parmi ces soldats qu’il a trompés et sacrifiés tant de fois, en égarant leur bravoure ? Serait-ce au sein de ces familles que son nom seul remplit encore d’effroi ?

« Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pourrons abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort d’un homme qui n’est plus qu’un aventurier. Il le croit, l’insensé ! et son dernier acte de démence achève de le faire connaître.

« Soldats, l’armée française est la plus brave armée de l’Europe, elle sera aussi la plus fidèle.

« Rallions-nous autour de la bannière des lis, à la voix de ce père du peuple, de ce digne héritier des vertus du grand Henri. Il vous a tracé lui-même les devoirs que vous avez à remplir. Il met à votre tête ce prince, modèle des chevaliers français, dont l’heureux retour dans notre patrie a déjà chassé l’usurpateur, et qui aujourd’hui va, par sa présence, détruire son seul et dernier espoir. »


Louis XVIII se présenta le 16 mars à la Chambre des députés ; il s’agissait du destin de la France et du monde. Quand Sa Majesté entra, les députés et les spectateurs dans les tribunes se découvrirent et se levèrent ; une acclamation ébranla les murs de la salle. Louis XVIII monte lentement à son trône ; les princes, les maréchaux et les capitaines des gardes se rangent aux deux côtés du roi. Les cris cessent ; tout se tait : dans cet intervalle de silence, on croyait entendre les pas lointains de Napoléon. Sa Majesté, assise, regarde un moment l’assemblée et prononce ce discours d’une voix ferme :


« Messieurs,

« Dans ce moment de crise où l’ennemi public a pénétré dans une partie de mon royaume et qu’il menace la liberté de tout le reste, je viens au milieu de vous resserrer encore les liens qui, vous unissant avec moi, font la force de l’État ; je viens, en m’adressant à vous, exposer à toute la France mes sentiments et mes vœux.

« J’ai revu ma patrie ; je l’ai réconciliée avec les puissances étrangères, qui seront, n’en doutez pas, fidèles aux traités qui nous ont rendus à la paix ; j’ai travaillé au bonheur de mon peuple ; j’ai recueilli, je recueille tous les jours les marques les plus touchantes de son amour ; pourrais-je à soixante ans mieux terminer ma carrière qu’en mourant pour sa défense ?

« Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains pour la France : celui qui vient allumer parmi nous les torches de la guerre civile y apporte aussi le fléau de la guerre étrangère ; il vient remettre notre patrie sous son joug de fer ; il vient enfin détruire cette charte constitutionnelle que je vous ai donnée, cette charte, mon plus beau titre aux yeux de la postérité, cette charte que tous les Français chérissent et que je jure ici de maintenir : rallions-nous donc autour d’elle. »


Le roi parlait encore quand un nuage répandit l’obscurité dans la salle ; les yeux se tournèrent vers la voûte pour chercher la cause de cette soudaine nuit. Lorsque le monarque législateur cessa de parler, les cris de Vive le roi ! recommencèrent au milieu des larmes. « L’assemblée, dit avec vérité le Moniteur, électrisée par les sublimes paroles du roi, était debout, les mains étendues vers le trône. On n’entendait que ces mots : Vive le roi ! mourir pour le roi ! le roi à la vie à la mort ! répétés avec un transport que tous les cœurs français partageront. »

En effet, le spectacle était pathétique : un vieux roi infirme, qui, pour prix du massacre de sa famille et vingt-trois années d’exil, avait apporté à la France la paix, la liberté, l’oubli de tous les outrages et de tous les malheurs ; ce patriarche des souverains venant déclarer aux députés de la nation qu’à son âge, après avoir revu sa patrie, il ne pouvait mieux terminer sa carrière qu’en mourant pour la défense de son peuple ! Les princes jurèrent fidélité à la charte ; ces serments tardifs furent clos par celui du prince de Condé et par l’adhésion du père du duc d’Enghien. Cette héroïque race prête à s’éteindre, cette race d’épée patricienne, cherchant derrière la liberté un bouclier contre une épée plébéienne, plus jeune, plus longue et plus cruelle, offrait, en raison d’une multitude de souvenirs, quelque chose d’extrêmement triste.

Le discours de Louis XVIII, connu au dehors, excita des transports inexprimables. Paris était tout royaliste et demeura tel pendant les Cent-Jours. Les femmes particulièrement étaient bourbonistes.

La jeunesse adore aujourd’hui le souvenir de Bonaparte, parce qu’elle est humiliée du rôle que le gouvernement actuel fait jouer à la France en Europe ; la jeunesse, en 1814, saluait la Restauration, parce qu’elle abattait le despotisme et relevait la liberté. Dans les rangs des volontaires royaux on comptait M. Odilon Barrot, grand nombre d’élèves de l’École de médecine, et l’École de droit tout entière[11] ; celle-ci adressa la pétition suivante, le 13 mars, à la Chambre des députés :


« Messieurs,

« Nous nous offrons au roi et à la patrie ; l’École de droit tout entière demande à marcher. Nous n’abandonnerons ni notre souverain, ni notre constitution. Fidèles à l’honneur français, nous vous demandons des armes. Le sentiment d’amour que nous portons à Louis XVIII vous répond de la constance de notre dévouement. Nous ne voulons plus de fers, nous voulons la liberté. Nous l’avons, on vient nous l’arracher : nous la défendrons jusqu’à la mort. Vive le roi ! vive la constitution ! »

Dans ce langage énergique, naturel et sincère, on sent la générosité de la jeunesse et l’amour de la liberté. Ceux qui viennent nous dire aujourd’hui que la Restauration fut reçue avec dégoût et douleur par la France sont ou des ambitieux qui jouent une partie, ou des hommes naissants qui n’ont point connu l’oppression de Bonaparte, ou de vieux menteurs révolutionnaires impérialisés qui, après avoir applaudi comme les autres au retour des Bourbons, insultent maintenant, selon leur coutume, ce qui est tombé, et retournent à leur instinct de meurtre, de police et de servitude.


Le discours du roi m’avait rempli d’espoir. Des conférences se tenaient chez le président de la Chambre des députés, M. Lainé. J’y rencontrai M. de La Fayette : je ne l’avais jamais vu que de loin à une autre époque, sous l’Assemblée constituante. Les propositions étaient diverses ; la plupart faibles, comme il advient dans le péril : les uns voulaient que le roi quittât Paris et se retirât au Havre ; les autres parlaient de le transporter dans la Vendée ; ceux-ci barbouillaient des phrases sans conclusion ; ceux-là disaient qu’il fallait attendre et voir venir : ce qui venait était pourtant fort visible. J’exprimai une opinion fort différente : chose singulière ! M. de La Fayette l’appuya, et avec chaleur[12]. M. Lainé et le maréchal Marmont étaient aussi de mon avis. Je disais donc :

« Que le roi tienne parole ; qu’il reste dans sa capitale. La garde nationale est pour nous. Assurons-nous de Vincennes. Nous avons les armes et l’argent : avec l’argent nous aurons la faiblesse et la cupidité. Si le roi quitte Paris, Paris laissera entrer Bonaparte ; Bonaparte maître de Paris est maître de la France. L’armée n’est pas passée tout entière à l’ennemi ; plusieurs régiments, beaucoup de généraux et d’officiers, n’ont point encore trahi leur serment : demeurons ferme, ils resteront fidèles. Dispersons la famille royale, ne gardons que le roi. Que Monsieur aille au Havre, le duc de Berry à Lille, le duc de Bourbon dans la Vendée, le duc d’Orléans à Metz ; madame la duchesse et M. le duc d’Angoulême sont déjà dans le Midi. Nos divers points de résistance empêcheront Bonaparte de concentrer ses forces. Barricadons-nous dans Paris. Déjà les gardes nationales des départements voisins viennent à notre secours. Au milieu de ce mouvement, notre vieux monarque, sous la protection du testament de Louis XVI, la charte à la main, restera tranquille assis sur son trône aux Tuileries ; le corps diplomatique se rangera autour de lui : les deux Chambres se rassembleront dans les deux pavillons du château ; la maison du roi campera sur le Carrousel et dans le jardin des Tuileries. Nous borderons de canons les quais et la terrasse de l’eau : que Bonaparte nous attaque dans cette position ; qu’il emporte une à une nos barricades ; qu’il bombarde Paris, s’il le veut et s’il a des mortiers ; qu’il se rende odieux à la population entière, et nous verrons le résultat de son entreprise ! Résistons seulement trois jours, et la victoire est à nous. Le roi, se défendant dans son château, causera un enthousiasme universel. Enfin, s’il doit mourir, qu’il meure digne de son rang ; que le dernier exploit de Napoléon soit l’égorgement d’un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie, gagnera la seule bataille qu’il aura livrée ; il la gagnera au profit de la liberté du genre humain. »

Ainsi je parlai : on n’est jamais reçu à dire que tout est perdu quand on n’a rien tenté. Qu’y aurait-il eu de plus beau qu’un vieux fils de saint Louis renversant avec des Français, en quelques moments, un homme que tous les rois conjurés de l’Europe avaient mis tant d’années à abattre ?

Cette résolution, en apparence désespérée, était au fond très raisonnable et n’offrait pas le moindre danger. Je resterai à toujours convaincu que Bonaparte, trouvant Paris ennemi et le roi présent, n’aurait pas essayé de les forcer. Sans artillerie, sans vivres, sans argent, il n’avait avec lui que des troupes réunies au hasard, encore flottantes, étonnées de leur brusque changement de cocarde, de leurs serments prononcés à la volée sur les chemins : elles se seraient promptement divisées. Quelques heures de retard perdaient Napoléon ; il suffisait d’avoir un peu de cœur. On pouvait déjà même compter sur une partie de l’armée ; les deux régiments suisses gardaient leur foi : le maréchal Gouvion Saint-Cyr ne fit-il pas reprendre la cocarde blanche à la garnison d’Orléans deux jours après l’entrée de Bonaparte dans Paris ? De Marseille à Bordeaux, tout reconnut l’autorité du roi pendant le mois de mars entier : à Bordeaux, les troupes hésitaient ; elles seraient restées à madame la duchesse d’Angoulême, si l’on avait appris que le roi était aux Tuileries et que Paris se défendait. Les villes de province eussent imité Paris. Le 10e de ligne se battit très bien sous le duc d’Angoulême ; Masséna se montrait cauteleux et incertain ; à Lille, la garnison répondit à la vive proclamation du maréchal Mortier. Si toutes ces preuves d’une fidélité possible eurent lieu en dépit d’une fuite, que n’auraient-elles point été dans le cas d’une résistance ?

Mon plan adopté, les étrangers n’auraient point de nouveau ravagé la France ; nos princes ne seraient point revenus avec les armées ennemies ; la légitimité eût été sauvée par elle-même. Une seule chose eût été à craindre après le succès : la trop grande confiance de la royauté dans ses forces, et par conséquent des entreprises sur les droits de la nation.

Pourquoi suis-je venu à une époque où j’étais si mal placé ? Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct dans un temps où une misérable race de cour ne pouvait ni m’entendre ni me comprendre ? Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé, quand je parlais courage ; pour un révolutionnaire, quand je parlais liberté ?

Il s’agissait bien de défense ! Le roi n’avait aucune frayeur, et mon plan lui plaisait assez par une certaine grandeur louis-quatorzième ; mais d’autres figures étaient allongées. On emballait les diamants de la couronne (autrefois acquis des deniers particuliers des souverains), en laissant trente-trois millions écus au trésor et quarante-deux millions en effets. Ces soixante-quinze millions étaient le fruit de l’impôt : que ne le rendait-on au peuple plutôt que de le laisser à la tyrannie !

Une double procession montait et descendait les escaliers du pavillon du Flore ; on s’enquérait de ce qu’on avait à faire : point de réponse. On s’adressait au capitaine des gardes ; on interrogeait les chapelains, les chantres, les aumôniers : rien. De vaines causeries, de vains débits de nouvelles. J’ai vu des jeunes gens pleurer de fureur en demandant inutilement des ordres et des armes ; j’ai vu des femmes se trouver mal de colère et de mépris. Parvenir au roi, impossible ; l’étiquette fermait la porte.

La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un ordre de courir sus[13] : Louis XVIII, sans jambes, courir sus le conquérant qui enjambait la terre ! Cette formule des anciennes lois, renouvelée à cette occasion, suffit pour montrer la portée d’esprit des hommes d’État de cette époque. Courir sus en 1815 ! courir sus ! et sus qui ? sus un loup ? sus un chef de brigand ? sus un seigneur félon ? Non : sus Napoléon qui avait couru sus les rois, les avait saisis et marqués pour jamais à l’épaule de son N ineffaçable !

De cette ordonnance, considérée de plus près, sortait une vérité politique que personne ne voyait : la race légitime, étrangère à la nation pendant vingt-trois années, était restée au jour et à la place où la Révolution l’avait prise, tandis que la nation avait marché dans le temps et l’espace. De là impossibilité de s’entendre et de se rejoindre ; religion, idées, intérêts, langage, terre et ciel, tout était différent pour le peuple et pour le roi, parce qu’ils étaient séparés par un quart de siècle équivalant à des siècles.

Mais si l’ordre de courir sus paraît étrange par la conservation du vieil idiome de la loi, Bonaparte eut-il d’abord l’intention d’agir mieux, tout en employant un nouveau langage ? Des papiers de M. d’Hauterive[14], inventoriés par M. Artaud, prouvent qu’on eut beaucoup de peine à empêcher Napoléon de faire fusiller le duc d’Angoulême, malgré la pièce officielle du Moniteur, pièce de parade qui nous reste : il trouvait mauvais que ce prince se fût défendu[15]. Et pourtant le fugitif de l’île d’Elbe, en quittant Fontainebleau, avait recommandé aux soldats d’être fidèles au monarque que la France s’était choisi. La famille de Bonaparte avait été respectée ; la reine Hortense avait accepté de Louis XVIII le titre de duchesse de Saint-Leu ; Murat, qui régnait encore à Naples, n’eut son royaume vendu que par M. de Talleyrand pendant le congrès de Vienne.

Cette époque, où la franchise manque à tous, serre le cœur : chacun jetait en avant une profession de foi, comme une passerelle pour traverser la difficulté du jour ; quitte à changer de direction, la difficulté franchie : la jeunesse seule était sincère, parce qu’elle touchait à son berceau. Bonaparte déclare solennellement qu’il renonce à la couronne ; il part et revient au bout de neuf mois. Benjamin Constant imprime son énergique protestation contre le tyran[16], et il change en vingt-quatre heures. On verra plus tard, dans un autre livre de ces Mémoires, qui lui inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit pas de rester fidèle. Le maréchal Soult anime les troupes contre leur ancien capitaine ; quelques jours après il rit aux éclats de sa proclamation dans le cabinet de Napoléon, aux Tuileries, et devient major général de l’armée à Waterloo ; le maréchal Ney baise les mains du roi, jure de lui ramener Bonaparte enfermé dans une cage de fer[17], et il livre à celui-ci tous les corps qu’il commande. Hélas ! et le roi de France ?… Il déclare qu’à soixante ans il ne peut mieux terminer sa carrière qu’en mourant pour la défense de son peuple… et il fuit à Gand ! À cette impossibilité de vérité dans les sentiments, à ce désaccord entre les paroles et les actions, on se sent saisi de dégoût pour l’espèce humaine.

Louis XVIII, au 20 mars, prétendait mourir au milieu de la France ; s’il eût tenu parole, la légitimité pouvait encore durer un siècle ; la nature même semblait avoir ôté au vieux roi la faculté de se retirer, en l’enchaînant d’infirmités salutaires ; mais les destinées futures de la race humaine eussent été entravées par l’accomplissement de la résolution de l’auteur de la charte. Bonaparte accourut au secours de l’avenir ; ce Christ de la mauvaise puissance prit par la main le nouveau paralytique et lui dit : « Levez-vous et emportez votre lit ; surge, tolle lectum tuum. »


Il était évident que l’on méditait une escampative : dans la crainte d’être retenu, on n’avertissait pas même ceux qui, comme moi, auraient été fusillés une heure après l’entrée de Napoléon à Paris. Je rencontrai le duc de Richelieu dans les Champs-Élysées : « On nous trompe, » me dit-il ; « je monte la garde ici, car je ne compte pas attendre tout seul l’empereur aux Tuileries. »

Madame de Chateaubriand avait envoyé, le soir du 19, un domestique au Carrousel, avec ordre de ne revenir que lorsqu’il aurait la certitude de la fuite du roi. À minuit, le domestique n’étant pas rentré, je m’allai coucher. Je venais de me mettre au lit quand M. Clausel de Coussergues entra. Il nous apprit que Sa Majesté était partie et qu’elle se dirigeait sur Lille. Il m’apportait cette nouvelle de la part du chancelier, qui, me sachant en danger, violait pour moi le secret et m’envoyait douze mille francs à reprendre sur mes appointements de ministre de Suède. Je m’obstinai à rester, ne voulant quitter Paris que quand je serais physiquement sûr du déménagement royal. Le domestique envoyé à la découverte revint : il avait vu défiler les voitures de la cour. Madame de Chateaubriand me poussa dans sa voiture, le 20 mars, à quatre heures du matin. J’étais dans un tel accès de rage que je ne savais où j’allais ni ce que je faisais.

Nous sortîmes par la barrière Saint-Martin. À l’aube, je vis des corbeaux descendre paisiblement des ormes du grand chemin où ils avaient passé la nuit pour prendre aux champs leur premier repas, sans s’embarrasser de Louis XVIII et de Napoléon : ils n’étaient pas, eux, obligés de quitter leur patrie, et, grâce à leurs ailes, ils se moquaient de la mauvaise route où j’étais cahoté. Vieux amis de Combourg ! nous nous ressemblions davantage quand jadis, au lever du jour, nous déjeunions des mûres de la ronce dans nos halliers de la Bretagne !

La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, madame de Chateaubriand souffrante : elle regardait à tout moment par la lucarne du fond de la voiture si nous n’étions pas poursuivis. Nous couchâmes à Amiens, où naquit Du Cange ; ensuite à Arras, patrie de Robespierre : là, je fus reconnu. Ayant envoyé demander des chevaux, le 22 au matin, le maître de poste les dit retenus pour un général qui portait à Lille la nouvelle de l’entrée triomphale de l’empereur et roi à Paris ; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais pour moi. Je courus à la poste et, avec de l’argent, je levai la difficulté.

Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux heures du matin, nous trouvâmes les portes fermées ; ordre était de ne les ouvrir à qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le roi était entré dans la ville. J’engageai le postillon pour quelques louis à gagner, en dehors des glacis, l’autre côté de la place et à nous conduire à Tournai ; j’avais, en 1792, fait à pied, pendant la nuit, ce même chemin avec mon frère. Arrivé à Tournai, j’appris que Louis XVIII était certainement entré dans Lille avec le maréchal Mortier, et qu’il comptait s’y défendre. Je dépêchai un courrier à M. de Blacas[18], le priant de m’envoyer une permission pour être reçu dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant, mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand à Tournai, je remontais en voiture pour me rendre à Lille, lorsque le prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le roi était parti et que le maréchal Mortier l’avait fait accompagner jusqu’à la frontière. D’après ces explications, il restait prouvé que Louis XVIII n’était plus à Lille lorsque ma lettre y parvint.

Le duc d’Orléans suivit de près le prince de Condé. Mécontent en apparence, il était aise au fond de se trouver hors de la bagarre ; l’ambiguïté de sa déclaration et de sa conduite portait l’empreinte de son caractère. Quant au vieux prince de Condé, l’émigration était son dieu Lare. Lui n’avait pas peur de monsieur de Bonaparte ; il se battait si l’on voulait, il s’en allait si l’on voulait : les choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle ; il ne savait pas trop s’il s’arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s’il irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant nous, me chargeant de recommander le café de l’auberge à ceux de sa maison qu’il avait laissés derrière lui. Il ignorait que j’avais donné ma démission à la mort de son petit-fils ; il n’était pas bien sûr d’avoir eu un petit-fils ; il sentait seulement dans son nom un certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir à quelque Condé qu’il ne se rappelait plus.

Vous souvient-il de mon premier passage à Tournai avec mon frère, lors de ma première émigration ? Vous souvient-il, à ce propos, de l’homme métamorphosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui mettaient le feu partout ? En 1815, nous étions bien nous-mêmes une pluie de corbeaux ; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hélas ! je n’étais plus avec mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la République et l’Empire avaient passé : que de révolutions s’étaient aussi accomplies dans ma vie ! Le temps m’avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes générations du moment, laissez venir vingt-trois années, et vous direz à ma tombe où en sont vos amours et vos illusions d’aujourd’hui.

À Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin : M. Bertin de Vaux[19] s’en retourna à Paris ; l’autre Bertin, Bertin l’aîné, était mon ami. Vous savez par ces Mémoires ce qui m’attachait à lui.

De Tournai nous allâmes à Bruxelles : là je ne retrouvai ni le baron de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus morts ou vieux, ce qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier qui m’avait donné asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume ; de soldat j’étais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis XVIII ; il était à Gand, où l’avaient conduit MM. de Blacas et de Duras[20] : leur intention avait été d’abord d’embarquer le roi pour l’Angleterre. Si le roi avait consenti à ce projet, jamais il ne serait remonté sur le trône.

Étant entré dans un hôtel garni pour examiner un appartement, j’aperçus le duc de Richelieu fumant à demi couché sur un sofa, au fond d’une chambre noire. Il me parla des princes de la manière la plus brutale, déclarant qu’il s’en allait en Russie et ne voulait plus entendre parler de ces gens-là. Madame la duchesse de Duras, arrivée à Bruxelles, eut la douleur d’y perdre sa nièce.

La capitale du Brabant m’est en horreur ; elle n’a jamais servi que de passage à mes exils ; elle a toujours porté malheur à moi ou à mes amis.

Un ordre du roi m’appela à Gand. Les volontaires royaux et la petite armée du duc de Berry avaient été licenciés à Béthune, au milieu de la boue et des accidents d’une débâcle militaire : on s’était fait des adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du roi restèrent et furent cantonnés à Alost ; mes deux neveux, Louis et Christian de Chateanhriand, faisaient partie de ce corps.

On m’avait donné un billet de logement dont je ne profitai pas : une baronne dont j’ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand à l’auberge et nous offrit un appartement chez elle : elle nous priait de si bonne grâce ! « Vous ne ferez aucune attention, » nous dit-elle, « à ce que vous contera mon mari : il a la tête… vous comprenez ? Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire ; elle a des moments terribles, la pauvre enfant ! mais elle est du reste douce comme un mouton. Hélas ! ce n’est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin ; c’est mon fils Louis, le dernier de mes enfants : si Dieu n’y met la main, il sera pire que son père. » Madame de Chateaubriand refusa poliment d’aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.

Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son conseil. L’empire de ce grand monarque consistait en une maison du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le chef-lieu d’une préfecture de Bonaparte : ces noms font entre eux un assez bon nombre d’événements et de siècles.

L’abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma ministre de l’intérieur par intérim[21]. Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grand’besogne ; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières ; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers ; mon budget ne m’enrichissait guère ; je n’avais point de fonds secrets ; seulement, par un abus criant, je cumulais ; j’étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour d’une table couverte d’un tapis vert dans le cabinet du roi. M. de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l’instruction publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore que sa personne : il citait ses illustres aïeux les rois d’Irlande et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles ier et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et des paroles qu’il avait versées au conseil, avec une dame accourue de Paris par enthousiasme de son génie ; il cherchait vertueusement à la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard plus avant.

Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque j’ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de tout ce que des esprits et des cœurs droits peuvent trouver dans une conformité de goûts, d’idées, de principes et de sentiments. Madame de Duras était ambitieuse pour moi : elle seule a connu d’abord ce que je pouvais valoir en politique ; elle s’est toujours désolée de l’envie et de l’aveuglement qui m’écartaient des conseils du roi ; mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon caractère apportait à ma fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu’elle-même ne pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l’attachement et à la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d’une amitié supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme. Un homme vous protège par ce qu’il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi de ces deux empires l’un est si odieux, l’autre si doux.

Depuis que j’ai perdu cette personne si généreuse, d’une âme si noble, d’un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de La Fayette, je n’ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j’ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m’étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère ! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n’en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts ? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites ? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort.

La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec sa mère. Nous faisions, à nous deux, de mauvais couplets sur l’air de la Tyrolienne. J’ai tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui sont aujourd’hui de jeunes grand’mères. Quand vous avez quitté une femme, mariée devant vous à seize ans, si vous revenez seize ans après, vous la retrouvez au même âge : « Ah ! madame, vous n’avez pas pris un jour ! » Sans doute : mais c’est à la fille que vous contez cela, à la fille que vous conduirez encore à l’autel. Mais vous, triste témoin des deux hymens, vous encoffrez les seize années que vous avez reçues à chaque union : présent de noces qui hâtera votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.

Le maréchal Victor[22] était venu se placer auprès de nous, à Gand, avec une simplicité admirable : il ne demandait rien, n’importunait jamais le roi de son empressement ; on le voyait à peine ; je ne sais si on lui fit jamais l’honneur et la grâce de l’inviter une seule fois au dîner de Sa Majesté. J’ai retrouvé dans la suite le maréchal Victor ; j’ai été son collègue au ministère et toujours la même excellente nature m’est apparue. À Paris, en 1823, M. le dauphin fut d’une grande dureté pour cet honnête militaire : il était bien bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévouement si modeste une ingratitude si à l’aise ! La candeur m’entraîne et me touche, lors même qu’en certaines occasions elle arrive à la dernière expression de sa naïveté. Ainsi le maréchal m’a raconté la mort de sa femme dans le langage du soldat, et il m’a fait pleurer : il prononçait des mots scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicité, qu’on aurait pu même les écrire.

M. de Vaublanc[23] et M. Capelle[24] nous rejoignirent. Le premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du Montesquieu ? en voici ; du Bossuet ? en voilà. À mesure que la partie paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des voyageurs.

L’abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l’auberge où j’étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux, et je la veillais. Les deux nouveaux venus s’installèrent dans une chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison ; il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les oreilles : entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la voix ; l’abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait à M. Beugnot : « Toi, ministre ? tu ne le seras plus ! tu n’as fait que des sottises ! » Je n’entendis pas clairement la réponse de M. le comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal. L’abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. À travers le fracas, je saisis ces mots : « Le duc d’Angoulême ? il faut qu’il achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste des forêts de l’État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin, le bois de Boulogne, les Champs-Élysées : à quoi ça sert-il ? hein ! » La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis ; son talent était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un autre secret qu’Orphée, qui faisoit aller après soi les bois par son beau vieller. Dans l’argot du temps on appelait M. Louis un homme spécial ; sa spécialité financière l’avait conduit à entasser l’argent des contribuables dans le trésor, pour le faire prendre par Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n’avait pas voulu de cet homme spécial, qui n’était pas du tout un homme unique.

L’abbé Louis était venu jusqu’à Gand réclamer son ministère : il était fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié solennellement à la première fédération du Champ de Mars : l’évêque faisait le prêtre, l’abbé Louis le diacre et l’abbé Desrenaudes[25] le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable profanation, disait au baron Louis : « L’abbé, tu étais bien beau en diacre au Champ de Mars ! » Nous avons supporté cette honte derrière la grande tyrannie de Bonaparte : devions-nous la supporter plus tard ?

Le roi très chrétien s’était mis à l’abri de tout reproche de cagoterie : il possédait dans son conseil un évêque marié, M. de Talleyrand ; un prêtre concubinaire, M. Louis ; un abbé peu pratiquant, M. de Montesquiou.

Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d’une certaine facilité de parole, avait l’esprit étroit et dénigrant, le cœur haineux, le caractère aigre. Un jour que j’avais péroré au Luxembourg pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup de genou dans la cuisse, ce qui n’était pas de bon goût ; je le lui rendis, ce qui n’était pas poli : nous jouions au coadjuteur et au duc de La Rochefoucauld. L’abbé de Montesquiou appelait plaisamment M. de Lally-Tolondal « un animal à l’anglaise. »

On pèche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat : nous allions, tutti quanti, manger ce bon poisson dans une guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M. Laborie ne manquait point au rendez-vous : je l’avais rencontré pour la première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il entra par une fenêtre chez madame de Beaumont, et se sauva par une autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que ses billets, aimant à rendre des services comme d’autres aiment à les recevoir, il a été calomnié : la calomnie n’est pas l’accusation du calomnié, c’est l’excuse du calomniateur. J’ai vu se lasser des promesses dont M. Laborie était riche ; mais pourquoi ? Les chimères sont comme la torture : ça fait toujours passer une heure ou deux. J’ai souvent mené en main, avec une bride d’or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes espérances.

Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier[26], homme de raison et de probité. M. Guizot[27] daignait nous honorer de sa présence[28].


On avait établi à Gand un Moniteur[29] : mon rapport au roi du 12 mai[30], inséré dans ce journal, prouve que mes sentiments sur la liberté de la presse et sur la domination étrangère ont en tout temps été les mêmes. Je puis aujourd’hui citer ces passages ; ils ne démentent point ma vie :

« Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institutions dont vous aviez posé la base… Vous aviez déterminé une époque pour le commencement de la pairie héréditaire ; le ministère eût acquis plus d’unité ; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres, selon l’esprit même de la charte ; une loi eût été proposée afin qu’on pût être élu membre de la Chambre des députés avant quarante ans et que les citoyens eussent une véritable carrière politique. On allait s’occuper d’un code pénal pour les délits de la presse, après l’adoption de laquelle loi la presse eût été entièrement libre, car cette liberté est inséparable de tout gouvernement représentatif. …

« Sire, et c’est ici l’occasion d’en faire la protestation solennelle : tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont inviolablement attachés aux principes d’une sage liberté ; ils puisent auprès de vous cet amour des lois, de l’ordre et de la justice, sans lesquels il n’est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu’il nous soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la dernière goutte de notre sang, à vous suivre au bout de la terre, à partager avec vous les tribulations qu’il plaira au Tout-Puissant de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple, que le vœu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des Français. S’il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée ; mais nous n’aurions plus été que vos soldats, nous aurions cessé d’être vos conseillers et vos ministres.

« Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse ; il n’y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l’invasion de la France. Sire, vous êtes Français, nous sommes Français ! Sensibles à l’honneur de notre patrie, fiers de la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu’avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays. »

Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la charte ce qui lui manquait encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui menaçait la France : je n’étais pourtant qu’un banni dont les vœux étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les États des souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers : ces circonstances ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j’osais exprimer.

Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand retentissement ; il fut réimprimé par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette occasion, et pour lequel j’ai eu toutes les peines du monde à obtenir un brevet stérile d’imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir d’une manière peu digne de lui : à l’occasion de mon rapport on fit ce que le Directoire avait fait à l’apparition des Mémoires de Cléry, on en falsifia des lambeaux : j’étais censé proposer à Louis XVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si l’impression de la pièce originale dans le Moniteur de Gand, à date fixe et connue, ne confondait pas l’imposture : mais on avait besoin d’un mensonge d’une heure. Le pseudonyme chargé d’un pamphlet sans sincérité était un militaire d’un grade assez élevé : il fut destitué après les Cent-Jours ; on motiva sa destitution sur la conduite qu’il avait tenue envers moi ; il m’envoya ses amis ; ils me prièrent de m’interposer afin qu’un homme de mérite ne perdît pas ses seuls moyens d’existence : j’écrivis au ministre de la guerre, et j’obtins une pension de retraite pour cet officier[31]. Il est mort : la femme de cet officier est restée attachée à madame de Chateaubriand avec une reconnaissance à laquelle j’étais loin d’avoir des droits. Certains procédés sont trop estimés ; les personnes les plus vulgaires sont susceptibles de ces générosités. On se donne un renom de vertu à peu de frais : l’âme supérieure n’est pas celle qui pardonne ; c’est celle qui n’a pas besoin de pardon.

Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé que j’avais rendu à Gand des services essentiels : s’il jugeait trop favorablement mon rôle, du moins il y avait dans son sentiment une appréciation de ma valeur politique.


Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux ; car, au fond, dans notre mesquine catastrophe j’apercevais la catastrophe de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants était l’enclos du Béguinage : je parcourais ce petit univers de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses œuvres chrétiennes : région calme, placée comme les syrtes africaines au bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le sentiment religieux est si haut, qu’il n’est jamais étranger aux plus graves révolutions : les solitaires de la Thébaïde et les Barbares, destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et des existences qui s’excluent.

J’étais reçu gracieusement dans l’enclos comme l’auteur du Génie du christianisme : partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés m’arrivent ; ensuite les mères m’amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j’ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d’un missionnaire et d’un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c’est le seul souvenir agréable de moi que je conserve ; je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée.

J’étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M. et madame d’Ops, père et mère vénérables entourés d’une trentaine d’enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M. Coppens, un gala, que je fus forcé d’accepter, se prolongea depuis une heure de l’après-midi jusqu’à huit heures du soir. Je comptai neuf services : on commença par les confitures et l’on finit par les côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux seuls savent composer un livre.

Mon ministère me retenait à Gand ; madame de Chateaubriand, moins occupée, alla voir Ostende, où je m’embarquai pour Jersey en 1792. J’avais descendu exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé : toujours des fables dans ma carrière ! Les misères et les joies de ma première émigration revivaient dans ma pensée ; je revoyais l’Angleterre, mes compagnons d’infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir encore. Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant des ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie rebelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon s’il n’a passé à travers la tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres trouveront une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle ; qu’un de mes amis s’en aille de la terre, c’est comme s’il venait demeurer à mes foyers ; il ne me quitte plus. À mesure que le monde présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les frais de leur mépris en ce qui me touche : je ne m’aperçois même pas de leur existence.

Ma toison d’or n’était pas encore à Bruges[32], madame de Chateaubriand ne me l’apporta pas. À Bruges, en 1426, il y avait un homme appelé Jean, lequel inventa ou perfectionna la peinture à l’huile : remercions Jean de Bruges[33] ; sans la propagation de sa méthode, les chefs-d’œuvre de Raphaël seraient aujourd’hui effacés. Où les peintres flamands ont-ils dérobé la lumière dont ils éclairent leurs tableaux ? Quel rayon de la Grèce s’est égaré au rivage de la Batavie ?

Après son voyage d’Ostende, madame de Chateaubriand fit une course à Anvers. Elle y vit, dans un cimetière, des âmes du purgatoire en plâtre toutes barbouillées de noir et de feu. À Louvain elle me recruta un bègue, savant professeur, qui vint tout exprès à Gand pour contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il me dit : « Illus…ttt…rr… ; » sa parole manqua à son admiration et je le priai à dîner. Quand l’helléniste eut bu du curaçao, sa langue se délia. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le vin nous faisait trouver clair comme de l’eau. À force de tenir tête à mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais ; du moins je ne me comprenais plus.

Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d’auberge à Anvers : une jeune Anglaise, nouvellement accouchée, se mourait ; pendant deux heures elle fit entendre des plaintes ; puis sa voix s’affaiblit, et son dernier gémissement, que saisit à peine une oreille étrangère, se perdit dans un éternel silence. Les cris de cette voyageuse, solitaire et abandonnée, semblaient préluder aux mille voix de la mort prêtes à s’élever à Waterloo.

La solitude accoutumée de Gand était rendue plus sensible par la foule étrangère qui l’animait alors, et qui bientôt s’allait écouler. Des recrues belges et anglaises apprenaient l’exercice sur les places et sous les arbres des promenades ; des canonniers, des fournisseurs, des dragons, mettaient à terre des trains d’artillerie, des troupeaux de bœufs, des chevaux qui se débattaient en l’air tandis qu’on les descendait suspendus dans des sangles ; des vivandières débarquaient avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris : tout cela se rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intérêt, au grand rendez-vous de destruction que leur avait donné Bonaparte. On voyait des politiques gesticuler le long d’un canal, auprès d’un pêcheur immobile ; des émigrés trotter de chez le roi chez Monsieur, de chez Monsieur chez le roi. Le chancelier de France, M. Dambray, habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au conseil pour amender la charte ; le duc de Lévis allait faire sa cour avec des savates débordées qui lui sortaient des pieds, parce que, fort brave et nouvel Achille, il avait été blessé au talon. Il était plein d’esprit, on peut en juger par le recueil de ses pensées[34].

Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues. Louis XVIII sortait chaque après-dînée dans un carrosse à six chevaux avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour faire le tour de Gand, tout comme s’il eût été dans Paris. S’il rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en passant un petit signe de tête de protection.

Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prééminence de son berceau ; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans une crèche ou dans un temple, sur un autel d’or ou d’argile. Jamais son infortune ne lui arracha la plus petite concession ; sa hauteur croissait en raison de son abaissement ; son diadème était son nom ; il avait l’air de dire : « Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siècles écrits sur mon front. » Si l’on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui importait : n’étaient-elles pas gravées sur le globe ? Avait-on envoyé des commissaires les gratter dans tous les coins de l’univers ! Les avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry, en Amérique, à Lima et à Mexico ; dans l’Orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean-d’Acre, au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée ; dans l’Occident, sur les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l’Escurial, aux voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l’écusson de tous les rois ? Les avait-on arrachées à l’aiguille de la boussole, où elles semblent annoncer le règne des lis aux diverses régions de la terre ?

L’idée fixe de la grandeur, de l’antiquité, de la dignité, de la majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire. On en sentait la domination ; les généraux mêmes de Bonaparte la confessaient ; ils étaient plus intimidés devant ce vieillard impotent que devant le maître terrible qui les avait commandés dans cent batailles. À Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques triomphants l’honneur de dîner à sa table, il passait sans façon le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la cour du Louvre ; il les traitait comme des vassaux qui n’avaient fait que leur devoir en amenant des hommes d’armes à leur seigneur suzerain. En Europe il n’est qu’une monarchie, celle de France ; le destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes les races royales sont d’hier auprès de la race de Hugues Capet, et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était l’ancienne royauté du monde : du bannissement des Capets datera l’ère de l’expulsion des rois.

Plus cette superbe du descendant de saint Louis était impolitique (elle est devenue funeste à ses héritiers), plus elle plaisait à l’orgueil national : les Français jouissaient de voir des souverains qui, vaincus, avaient porté les chaînes d’un homme, porter, vainqueurs, le joug d’une race.

La foi inébranlable de Louis XVIII dans son sang est la puissance réelle qui lui rendit le spectre ; c’est cette foi qui, à deux reprises, fit tomber sur sa tête une couronne pour laquelle l’Europe ne croyait pas, ne prétendait pas épuiser ses populations et ses trésors. Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les batailles qu’il n’avait pas livrées. Louis XVIII était la légitimité incarnée ; elle a cessé d’être visible quand il a disparu.


Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des courses à part. Les barques glissant sur d’étroits canaux, obligées de traverser dix à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, avaient l’air de voguer sur l’herbe ; elles me rappelaient les canaux sauvages dans les marais à folle avoine du Missouri. Arrêté au bord de l’eau, tandis qu’on immergeait des zones de toile écrue, mes yeux erraient sur les clochers de la ville ; l’histoire m’apparaissait sur les nuages du ciel.

Les Gantois s’insurgent contre Henri de Châtillon, gouverneur pour la France ; la femme d’Édouard III met au monde Jean de Gand, tige de la maison de Lancastre ; règne populaire d’Artevelle : « Bonnes gens, qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi ? En quoi puis-je vous avoir courroucés ? » — Il vous faut mourir ! criait le peuple : c’est ce que le temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs de Bourgogne ; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les sièges et les prises de Gand.

Quand j’avais rêvé parmi les siècles, le son d’un petit clairon ou d’une musette écossaise me réveillait. J’apercevais des soldats vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la Batavie : toujours destructions, puissances abattues ; et, en fin de compte, quelques ombres évanouies et des noms passés.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes fournissaient près d’un dixième des grenadiers de la vieille garde : cette terrible milice fut tirée en partie du berceau de nos pères, et elle s’est venue faire exterminer auprès de ce berceau. La Lys[35] a-t-elle donné sa fleur aux armes de nos rois ?

Les mœurs espagnoles impriment leur caractère : les édifices de Gand me retraçaient ceux de Grenade ; moins le ciel de la Vega. Une grande ville presque sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi déserts que ces rues… vingt-six îles formées par ces canaux, qui n’étaient pas ceux de Venise, une énorme pièce d’artillerie du moyen-âge, voilà ce qui remplaçait à Gand la cité des Zegris, le Duero et le Xenil, le Généralife et l’Alhambra : mes vieux songes, vous reverrai-je jamais ?

Madame la duchesse d’Angoulême, embarquée sur la Gironde, nous arriva par l’Angleterre avec le général Donnadieu et M. Desèze, qui avait traversé l’Océan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la duchesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse : ils s’étaient jetés dans la diligence et sauvés de Paris par la route de Bordeaux. Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique : « Ce scélérat de Chateaubriand, disait l’un deux, n’est pas si bête ! depuis trois jours, sa voiture était chargée dans sa cour : l’oiseau a déniché. Ce n’est pas l’embarras, si Napoléon l’avait attrapé !… »

Madame la duchesse de Lévis[36] était une personne très belle, très bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras était agitée. Elle ne quittait point madame de Chateaubriand ; elle fut à Gand notre compagne assidue. Personne n’a répandu dans ma vie plus de quiétude, chose dont j’ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon existence sont ceux que j’ai passés à Noisiel, chez cette femme dont les paroles et les sentiments n’entraient dans votre âme que pour y ramener la sérénité. Je les rappelle avec regret, ces moments écoulés sous les grands marronniers de Noisiel ! L’esprit apaisé, le cœur convalescent, je regardais les ruines de l’abbaye de Chelles, les petites lumières des barques arrêtées parmi les saules de la Marne.

Le souvenir de madame de Lévis est pour moi celui d’une silencieuse soirée d’automne. Elle a passé en peu d’heures ; elle s’est mêlée à la mort comme à la source de tout repos. Je l’ai vue descendre sans bruit dans son tombeau au cimetière du Père-Lachaise ; elle est placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprès de son fils Saint-Marcellin, tué en duel. C’est ainsi qu’en m’inclinant au monument de madame de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres sépulcres ; l’homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une autre ; pendant la nuit, les diverses fleurs qui ne s’ouvrent qu’à l’ombre s’épanouissent.

À l’affectueuse bonté de Madame de Lévis pour moi était jointe l’amitié de M. le duc de Lévis le père : je ne dois plus compter que par générations. M. de Lévis écrivait bien ; il avait l’imagination variée et féconde qui sentait sa noble race comme on la retrouvait à Quiberon dans son sang répandu sur les grèves.

Tout ne devait pas finir là ; c’était le mouvement d’une amitié qui passait à la seconde génération. M. le duc de Lévis le fils,[37] aujourd’hui attaché à M. le comte de Chambord, s’est approché de moi ; mon affection héréditaire ne lui manquera pas plus que ma fidélité à son auguste maître. La nouvelle et charmante duchesse de Lévis[38], sa femme, réunit au grand nom de d’Aubusson les plus brillantes qualités du cœur et de l’esprit : il y a de quoi vivre quand les grâces empruntent à l’histoire des ailes infatigables !


À Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan[39] existait. Chaque jour apportait de France à Monsieur des nouvelles qu’enfantait l’intérêt ou l’imagination.

M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour royale, ami intime de Fouché[40], descendit au milieu de nous ; il se fit reconnaître et fut mis en rapport avec M. Capelle.

Quand je me rendais chez Monsieur[41], ce qui était rare, son entourage m’entretenait, à paroles couvertes et avec maints soupirs, d’un homme qui (il fallait en convenir) se conduisait à merveille : il entravait toutes les opérations de l’empereur ; il défendait le faubourg Saint-Germain, etc., etc. Le fidèle maréchal Soult était aussi l’objet des prédilections de Monsieur, et, après Fouché, l’homme le plus loyal de France.

Un jour, une voiture s’arrête à la porte de mon auberge, j’en vois descendre madame la baronne de Vitrolles : elle arrivait chargée des pouvoirs du duc d’Otrante. Elle remporta un billet écrit de la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché n’en voulait pas davantage ; armé de ce billet, il était sûr de son avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question à Gand que des immenses obligations que l’on avait à l’excellent M. Fouché de Nantes, que de l’impossibilité de rentrer en France autrement que par le bon plaisir de ce juste : l’embarras était de faire goûter au roi le nouveau rédempteur de la monarchie.

Après les Cent-Jours, madame de Custine me força de dîner chez elle avec Fouché. Je l’avais vu une fois, cinq ans auparavant, à propos de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. L’ancien ministre savait que je m’étais opposé à sa nomination à Roye, à Gonesse, à Arnouville ; et comme il me supposait puissant, il voulait faire sa paix avec moi. Ce qu’il y avait de mieux en lui, c’était la mort de Louis XVI : le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que tous les révolutionnaires, battant l’air de phrases vides, il débitait un ramas de lieux communs farcis de destin, de nécessité, de droit des choses, mêlant à ce non-sens philosophique des non-sens sur le progrès et la marche de la société, d’impudentes maximes au profit du fort contre le faible ; ne se faisant faute d’aveux effrontés sur la justice des succès, le peu de valeur d’une tête qui tombe, l’équité de ce qui prospère, l’iniquité de ce qui souffre, affectant de parler des plus affreux désastres avec légèreté et indifférence, comme un génie au-dessus de ces niaiseries. Il ne lui échappa, à propos de quoi que ce soit, une idée choisie, un aperçu remarquable. Je sortis en haussant les épaules au crime.

M. Fouché ne m’a jamais pardonné ma sécheresse et le peu d’effet qu’il produisit sur moi. Il avait pensé me fasciner en faisant monter et descendre à mes yeux, comme une gloire du Sinaï, le coutelas de l’instrument fatal ; il s’était imaginé que je tiendrais à colosse l’énergumène qui, parlant du sol de Lyon, avait dit : « Ce sol sera bouleversé ; sur les débris de cette ville superbe et rebelle s’élèveront des chaumières éparses que les amis de l’égalité s’empresseront de venir habiter…
Nous aurons le courage énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs…
Il faut que leurs cadavres ensanglantés, précipités dans le Rhône, offrent sur les deux rives et à son embouchure l’impression de l’épouvante et l’image de la toute-puissance du peuple…
… Nous célébrerons la victoire de Toulon ; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre. »

Ces horribles pretintailles ne m’imposèrent point : parce que M. de Nantes avait délayé des forfaits républicains dans de la boue impériale ; que le sans-culotte, métamorphosé en duc, avait enveloppé la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d’honneur, il ne m’en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jacobins détestent les hommes qui ne font aucun cas de leurs atrocités et qui méprisent leurs meurtres ; leur orgueil est irrité, comme celui des auteurs dont on conteste le talent.


En même temps que Fouché envoyait à Gand M. Gaillard négocier avec le frère de Louis XVI, ses agents à Bâle pourparlaient avec ceux du prince de Metternich au sujet de Napoléon II, et M. de Saint-Léon, dépêché par ce même Fouché, arrivait à Vienne pour traiter de la couronne possible de M. le duc d’Orléans. Les amis du duc d’Otrante ne pouvaient pas plus compter sur lui que ses ennemis : au retour des princes légitimes, il maintint sur la liste des exilés son ancien collègue M. Thibaudeau[42], tandis que de son côté M. de Talleyrand retranchait de la liste ou ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit, selon son caprice. Le faubourg Saint-Germain n’avait-il pas bien raison de croire en M. Fouché ?

M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets dont l’un était adressé à M. de Talleyrand : le duc d’Otrante proposait à l’ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s’il y voyait jour, le fils d’Égalité. Quelle probité dans ces négociations ! qu’on était heureux d’avoir affaire à de si honnêtes gens ! Nous avons pourtant admiré, encensé, béni ces Cartouche ; nous leur avons fait la cour ; nous les avons appelés monseigneur ! Cela explique le monde actuel. M. de Montrond vint de surcroit après M. de Saint-Léon[43].

M. le duc d’Orléans ne conspirait pas de fait, mais de consentement ; il laissait intriguer les affinités révolutionnaires : douce société ! Au fond de ce bois, le plénipotentiaire du roi de France prêtait l’oreille aux ouvertures de Fouché.

À propos de l’arrestation de M. de Talleyrand à la barrière d’Enfer, j’ai dit quelle avait été jusqu’alors l’idée fixe de M. de Talleyrand sur la régence de Marie-Louise : il fut obligé de se ranger par l’événement à l’éventualité des Bourbons ; mais il était toujours mal à l’aise ; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un évêque marié ne serait jamais sûr de sa place. L’idée de substituer la branche cadette à la branche aînée lui sourit donc, et d’autant plus qu’il avait eu d’anciennes liaisons avec le Palais-Royal.

Prenant parti, toutefois sans se découvrir en entier, il hasarda quelques mots du projet de Fouché à Alexandre. Le czar avait cessé de s’intéresser à Louis XVIII : celui-ci l’avait blessé à Paris par son affectation de supériorité de race ; il l’avait encore blessé en rejetant le mariage du duc de Berry avec une sœur de l’empereur ; on refusait la princesse pour trois raisons : elle était schismatique ; elle n’était pas d’une assez vieille souche ; elle était d’une famille de fous : raisons qu’on ne présentait pas debout, mais de biais, et qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet de plainte contre le vieux souverain de l’exil, le czar accusait l’alliance projetée entre l’Angleterre, la France et l’Autriche. Du reste, il semblait que la succession fût ouverte ; tout le monde prétendait hériter des fils de Louis XIV : Benjamin Constant, au nom de madame Murat, plaidait les droits que la sœur de Napoléon croyait avoir au royaume de Naples ; Bernadotte jetait un regard lointain sur Versailles, apparemment parce que le roi de Suède venait de Pau.

La Besnardière[44], chef de division aux relations extérieures, passa à M. de Caulaincourt ; il brocha un rapport, des griefs et contredits de la France à l’endroit de la légitimité. La ruade lâchée, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport à Alexandre : mécontent et mobile, l’autocrate fut frappé du pamphlet de La Besnardière. Tout à coup, en plein congrès, à la stupéfaction de chacun, le czar demande si ce ne serait pas matière à délibération d’examiner en quoi M. le duc d’Orléans pourrait convenir comme roi à la France et à l’Europe. C’est peut-être une des choses les plus surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-être est-il plus extraordinaire encore qu’on en ait si peu parlé[45]. Lord Clancarthy fit échouer la proposition russe : sa seigneurie déclara n’avoir point de pouvoirs pour traiter une question aussi grave : « Quant à moi, dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre M. le duc d’Orléans sur le trône de France serait remplacer une usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse aux monarques que toutes les autres usurpations. » Les membres du congrès allèrent dîner et marquèrent avec le sceptre de saint Louis, comme avec un fétu, le feuillet où ils en étaient restés dans leurs protocoles.

Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit volte-face : prévoyant que le coup retentirait, il rendit compte à Louis XVIII (dans une dépêche que j’ai vue et qui portait le no 25 ou 27) de l’étrange séance du congrès[46] : il se croyait obligé d’informer Sa Majesté d’une démarche aussi exorbitante, parce que cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles du roi : singulière naïveté pour M. le prince de Talleyrand.

Il avait été question d’une déclaration de l’Alliance, afin de bien avertir le monde qu’on n’en voulait qu’à Napoléon ; qu’on ne prétendait imposer à la France ni une forme obligée de gouvernement, ni un souverain qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie de la déclaration fut supprimée, mais elle fut positivement annoncée dans le journal officiel de Francfort. L’Angleterre, dans ses négociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage libéral, qui n’est qu’une précaution contre la tribune parlementaire.

On voit qu’à la seconde restauration, pas plus qu’à la première, les alliés ne se souciaient point du rétablissement de la légitimité : l’événement seul a tout fait. Qu’importait à des souverains dont la vue était si courte que la mère des monarchies de l’Europe fût égorgée ? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes et d’avoir des gardes ? Aujourd’hui les monarques sont si solidement assis, le globe dans une main, l’épée dans l’autre !

M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à Vienne, craignait que les Anglais, dont l’opinion ne lui était plus aussi favorable, engageassent la partie militaire avant que toutes les armées fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la prépondérance : c’est pourquoi il voulait amener le roi à rentrer par les provinces du sud-est, afin qu’il se trouvât sous la tutelle des troupes de l’Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington avait donc l’ordre précis de ne point commencer les hostilités ; c’est donc Napoléon qui a voulu la bataille de Waterloo : on n’arrête point les destinées d’une telle nature.

Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été généralement ignorés ; c’est encore de même qu’on s’est formé une opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la France : on les a crus l’œuvre unique d’une troupe de souverains victorieux acharnés à notre perte ; malheureusement, s’ils sont durs, ils ont été envenimés par une main française : quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique.

La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tôt ou tard sera sa proie ; la France devait favoriser ce désir, car la Saxe obtenant un dédommagement dans les cercles du Rhin, Landau nous restait avec nos enclaves ; Cobentz et d’autres forteresses passaient à un petit État ami qui, placé entre nous et la Prusse, empêchait les points de contact ; les clefs de la France n’étaient point livrées à l’ombre de Frédéric. Pour trois millions qu’il en coûta à la Saxe, M. de Talleyrand s’opposa aux combinaisons du cabinet de Berlin ; mais, afin d’obtenir l’assentiment d’Alexandre à l’existence de la vieille Saxe, notre ambassadeur fut obligé d’abandonner la Pologne au czar, bien que les autres puissances désirassent qu’une Pologne quelconque rendît les mouvements du Moscovite moins libres dans le Nord. Les Bourbons de Naples se rachetèrent, comme le souverain de Dresde, à prix d’argent[47]. M. de Talleyrand prétendait qu’il avait droit à une subvention, en échange de son duché de Bénévent : il vendait sa livrée en quittant son maître. Lorsque la France perdait tant, M. de Talleyrand n’aurait-il pu perdre aussi quelque chose ? Bénévent, d’ailleurs, n’appartenait pas au grand chambellan : en vertu du rétablissement des anciens traités, cette principauté dépendait des États de l’Église.

Telles étaient les transactions diplomatiques que l’on passait à Vienne, tandis que nous séjournions à Gand. Je reçus, dans cette dernière résidence, cette lettre de M. de Talleyrand :


« Vienne, le 4 avril.

« J’ai appris avec grand plaisir, monsieur, que vous étiez à Gand, car les circonstances exigent que le roi soit entouré d’hommes forts et indépendants.

« Vous aurez sûrement pensé qu’il était utile de réfuter par des publications fortement raisonnées toute la nouvelle doctrine que l’on veut établir dans les pièces officielles qui paraissent en France.

« Il y aurait de l’utilité à ce qu’il parût quelque chose dont l’objet serait d’établir que la déclaration du 31 mars, faite à Paris par les alliés, que la déchéance, que l’abdication, que le traité du 11 avril qui en a été la conséquence, sont autant de conditions préliminaires, indispensables et absolues du traité du 30 mai ; c’est-à-dire que sans ces conditions préalables le traité n’eût pas été fait. Cela posé, celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation, rompt la paix que ce traité a établie. Ce sont donc lui et ses complices qui déclarent la guerre à l’Europe.

« Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce sens ferait du bien ; il faut seulement qu’elle soit bien faite, ainsi chargez-vous-en.

« Agréez, monsieur, l’hommage de mon sincère attachement et de ma haute considération,

« Talleyrand.

« J’espère avoir l’honneur de vous voir à la fin du mois. »


Notre ministre à Vienne était fidèle à sa haine contre la grande chimère échappée des ombres ; il redoutait un coup de fouet de son aile. Cette lettre montre du reste tout ce que M. de Talleyrand était capable de faire, quand il écrivait seul : il avait la bonté de m’enseigner le motif, s’en rapportant à mes fioritures. Il s’agissait bien de quelques phrases diplomatiques sur la déchéance, sur l’abdication, sur le traité du 11 avril et du 30 mai, pour arrêter Napoléon ! Je fus très reconnaissant des instructions en vertu de mon brevet d’homme fort, mais je ne les suivis pas : ambassadeur in petto, je ne me mêlais point en ce moment des affaires étrangères ; je ne m’occupais que de mon ministère de l’intérieur par intérim.

Mais que se passait-il à Paris ?




  1. Jean-Baptiste, baron Dalesme (1763-1832). Général de brigade, député de la Haute-Vienne au Corps législatif, de 1802 à 1809, baron de l’Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours, il fut gouverneur de l’île d’Elbe, et quitta le service à la seconde Restauration. Réintégré en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.
  2. Le 4 mai 1814.
  3. Enéide, livre X. vers 174.
  4. Le 1er septembre, Napoléon avait reçu la visite de la comtesse Walewska. Les Souvenirs de Pons (de l’Hérault) renferment à ce sujet de curieux détails. La chaleur excessive de l’été avait fatigué l’Empereur, qui avait quitté Porto Ferrajo pour aller s’établir sous les châtaigniers touffus de Marciana. « De l’ombre et de l’eau, avait-il dit en riant, c’est le bonheur, et je vais chercher le bonheur. » Il fit dresser sous les arbres sa tente de campagne, pendant que Madame Mère venait habiter l’ermitage de Marciana. Un matin, une jeune femme accompagnée d’un enfant de quatre ou cinq ans débarquèrent mystérieusement dans l’île. Au cours de la traversée, la voyageuse, après avoir dit : « le fils de l’Empereur », avait ajouté : « mon fils ». Évidemment, c’était l’Impératrice et le Roi de Rome ! Les marins, la population, l’entourage de l’Empereur ne le mirent pas un instant en doute. Cependant la jeune dame s’était rendue immédiatement à Marciana et à la tente impériale. « Mme la comtesse Walewska et son fils, dit Pons (de l’Hérault) (Souvenirs et anecdotes de l’île d’Elbe, pages 213 et 578), restèrent environ cinquante heures avec l’Empereur ; pendant ce temps, l’Empereur ne reçut plus personne, pas même Madame Mère, et l’on peut dire qu’il se mit en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, après cinquante heures, la dame alla s’embarquer à Longone pour retourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les marins craignaient avec raison qu’il n’y eût danger imminent pour elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation : l’Empereur envoya un officier d’ordonnance pour faire retarder le départ de l’intrépide voyageuse ; elle était en pleine mer… L’Empereur eut des heures d’angoisse. Ses alarmes durèrent jusqu’au moment où Mme la comtesse Walewska lui eut appris elle-même que le péril était passé. »
  5. Antoine-François-Claude, comte Ferrand (1751-1825). Il était directeur général des Postes. À la seconde Restauration, il fut nommé pair de France et entra à l’Académie française. Il avait composé plusieurs ouvrages, dont le principal est l’Esprit de l’Histoire, ou Lettres politiques et morales d’un père à son fils sur la manière d’étudier l’histoire en général et particulièrement celle de la France. Ses Mémoires ont été publiés en 1897 par le vicomte de Broc.
  6. Antoine-Marie Chamant, comte de Lavallette (1769-1830), directeur général des Postes sous l’Empire. Ses Mémoires ont paru en 1831.
  7. Le Nain Jaune, qui paraissait depuis 1810 avec ce sous-titre : Journal des arts, des sciences et de la littérature, se transforma en journal semi-politique à la fin de 1814, sous l’inspiration, dit-on, des habitués du salon de l’ex-reine Hortense. Les rédacteurs du Nain Jaune, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-Vincent, Étienne, Jouy, Harel, étaient en effet bonapartistes, mais ils eurent soin de cacher leur drapeau, n’attaquèrent jamais le roi et prirent pour épigraphe : Le Roi et la Charte. Sous le couvert de ce pavillon, ils déversèrent le ridicule sur les hommes et les tendances du ministère et du parti royaliste. Louis XVIII, qui avait du goût pour l’esprit, s’amusait des épigrammes du mordant journal. À des courtisans qui réclamaient la suppression du Nain Jaune, il répondit un jour : « Non, c’est par cette feuille que j’ai appris des choses qu’un roi ne doit point ignorer. » — Voir Henry Houssaye, 1815, tome I, page 67.
  8. Un correspondant du Nain Jaune lui écrivait, à la date du 28 février 1815 : « J’ai usé dix plumes d’oie à vous écrire, sans pouvoir obtenir de réponse ; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de canne : j’en essayerai. » (Le Nain Jaune du 5 mars.) — La ville de Cannes est à peu de distance du golfe Jouan.
  9. Un complot, mi-impérialiste, mi-révolutionnaire, avait éclaté, le 9 mars 1815, dans les départements du Nord. Les généraux Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon, devaient, d’après le plan concerté par les conjurés, se rendre à La Fère, s’emparer du parc d’artillerie, entraîner le régiment en garnison dans cette ville, se réunir à Noyon au général Drouet d’Erlon et aux troupes qu’il aurait amenées de Lille, et de là marcher sur Paris. L’énergie du général d’Aboville, qui commandait à La Fère, fit échouer la conjuration.
  10. Le maréchal Masséna, dans la soirée du 3 mars, adressa de Marseille au ministre de la Guerre la dépêche qui annonçait le débarquement de Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le télégraphe aérien s’arrêtait à Lyon. La dépêche fut donc portée par un courrier jusqu’à Lyon et n’arriva à Paris que le 5 mars vers midi. Ému de la gravité de la nouvelle. Chappe, le directeur-général des télégraphes (frère de l’inventeur) prit sur lui d’apporter cette dépêche à M. de Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au maréchal Soult. Vitrolles présenta la dépêche toute cachetée à Louis XVIII qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur la table en disant avec le plus grand calme : « — C’est Bonaparte qui est débarqué sur les côtes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre de la Guerre. Il verra ce qu’il y aura à faire. » — (Mémoires de M. de Vitrolles, tome II, p. 283-285). — Pendant deux jours, le Gouvernement tint la nouvelle secrète, et c’est seulement le 7 mars qu’elle fut annoncée officiellement dans le Moniteur.
  11. La formation du bataillon des élèves de l’École de droit eut lieu dès le 14 mars 1815 ; l’effectif s’élevait à 1 200 hommes ; le drapeau avait été offert par les dames otages de Marie-Antoinette ; il portait sur la cravate cette devise : Pour le bon droit. Après avoir été exercés à Vincennes, les volontaires, au nombre de sept cents environ, rejoignirent les gardes du corps à Beauvais, le 26 mars, jour de Pâques ; ils passèrent la frontière, et furent cantonnés a Ypres. Louis XVIII les assimila aux officiers de sa maison et fit délivrer des brevets de sous-lieutenants à ceux qui voulurent rester dans l’armée. Le 30 juillet, le bataillon rentrait à Paris, aux applaudissements d’une foule immense venue à sa rencontre. — Retenus en France par leur âge, les professeurs de l’École refusèrent du moins de se rendre auprès de Napoléon, et ce ne fut que sur l’invitation expresse du ministre de l’Intérieur qu’ils envoyèrent une adresse dans laquelle ils se déclaraient reconnaissants de voir l’Empereur renoncer à tout esprit de conquête. — L’École de droit de Paris en 1814, 1815, 1816, d’après des documents inédits, par M. Colmet d’Aage, doyen honoraire. Voir aussi la très curieuse brochure de M. Alexandre Guillemin, avocat à la Cour royale de Paris, le Patriotisme des volontaires royaux de l’École de droit de Paris. 1822.
  12. M. de La Fayette confirme, dans des Mémoires précieux pour les faits que l’on a publiés depuis sa mort, la rencontre singulière de son opinion et de la mienne au retour de Bonaparte. M. de La Fayette aimait sincèrement l’honneur et la liberté. (Note de Paris, 1840.) Ch.
  13. Ordonnance royale du 6 mars, déclarant Bonaparte traître et rebelle et enjoignant à tout militaire, garde national ou simple citoyen « de lui courir sus ». — Moniteur, 7 mars.
  14. Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte d’Hauterive (1754-1830). Il fut, sous le Directoire, l’Empire et la Restauration, le principal collaborateur de Talleyrand. Il rédigea, pendant qu’il était aux affaires, 62 traités politiques et commerciaux. On lui doit plusieurs écrits, dont le plus remarquable, publié en 1800, a pour titre : De l’état de la France à la fin de l’an VIII.
  15. Postérieurement à l’époque où Chateaubriand écrivait ces lignes, le chevalier Artaud de Montor a publié l’Histoire de la Vie et des travaux du comte d’Hauterive. On y trouve de curieux détails sur cet épisode de 1815. Le général de Grouchy avait d’abord reçu de la bouche d’un des hommes de confiance de l’Empereur l’ordre de partir pour le Midi, où le duc d’Angoulême commandait quelques milliers d’hommes, de le prendre et de le faire fusiller sur-le-champ. Le général s’était récrié contre cette commission, déclarant qu’il ferait la guerre en homme d’honneur, et non en sauvage, et qu’avant de partir il verrait l’Empereur pour le lui dire. L’Empereur ne manifesta ni mécontentement ni surprise, il n’avoua ni ne désavoua l’ordre : « Vous irez, dit-il, dans le Midi, vous acculerez le prince à la mer jusqu’à ce qu’il s’embarque. Partez. » Puis il rappela M. de Grouchy et, d’un ton assuré et ferme, lui dit : « Souvenez-vous surtout de l’ordre que vous recevez de moi : si vous prenez le prince, gardez-vous bien qu’il tombe un cheveu de sa tête. » Après un moment et le signe d’une profonde réflexion : « Non, vous garderez le prince jusqu’à ce que je sois informé et que vous receviez mes ordres. » Le général partit. (Vie du comte d’Hauterive, page 398. — 1839.)
  16. L’article de Benjamin Constant parut dans le Journal des Débats du 19 mars. Voici la fin de cette éloquente philippique, de cet inoubliable article, — que seul, son auteur devait, dès le lendemain, oublier : « Du côté du Roi, la liberté constitutionnelle, la sûreté, la paix ; du côté de Bonaparte, la servitude, l’anarchie et la guerre. Qui pourrait hésiter ? Quel peuple serait plus digne que nous de mépris si nous lui tendions les bras ? Nous deviendrions la risée de l’Europe après en avoir été la terreur… ; et, du sein de cette abjection profonde, qu’aurions-nous à dire à ce Roi que nous aurions pu ne pas rappeler, car les puissances voulaient respecter l’indépendance du vœu national ?… Lui dirions-nous : Vous avez cru aux Français, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé… ; si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon, sensible ; une année de votre règne n’a pas fait répandre autant de larmes, qu’un seul jour du règne de Bonaparte. Mais, il reparaît sur l’extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de notre sang et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni votre confiance ne nous attendrit, ni votre vieillesse ne nous frappe de respect ! Vous avez cru trouver une nation, vous n’avez trouvé qu’un troupeau d’esclaves. Parisiens, tel ne sera pas votre langage, tel ne sera pas du moins le mien. J’ai vu que la liberté était possible sous la Monarchie, j’ai vu le Roi se rallier à la nation. Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse ! »
  17. C’est le 7 mars que le maréchal Ney, après avoir baisé la main du roi, lui avait dit : « Sire, j’espère bien venir à bout de le ramener dans une cage de fer. » Louis XVIII, qui avait le sentiment des convenances, dit à mi-voix après le départ de Ney : « Je ne lui en demandais pas tant ! » (Souvenirs du baron de Barante, II, 105). — Ney arriva le 10 mars à Besançon, siège de son commandement. Tout fier encore de ses paroles au roi, il les répéta au sous-préfet de Poligny, et celui-ci ayant objecté que mieux vaudrait le ramener mort dans un tombereau, le maréchal reprit : « — Non, vous ne connaissez pas Paris ; il faut que les Parisiens voient. » Il disait encore : « — C’est bien heureux que l’homme de l’île d’Elbe ait tenté sa folle entreprise, car ce sera le dernier acte de sa tragédie, le dénouement de la Napoléonade. » Toutes ses paroles révélaient l’exaltation et même la haine : « — Je fais mon affaire de Bonaparte, répétait-il, nous allons attaquer la bête fauve. » Henry Houssaye, 1815, tome II, p. 301.
  18. Pierre-Louis-Jean-Casimir, duc de Blacas d’Aulps (1771-1839). Capitaine de cavalerie au moment de la Révolution, il émigra dès 1790, et servit à l’armée de Condé et en Vendée. Étant passé en Italie, il obtint la confiance du comte de Provence (depuis Louis XVIII), confiance qu’il justifia par le service le plus constant et le plus désintéressé. Il suivit Louis XVIII à Mittau et à Hartwell et ne rentra en France qu’avec lui. Les titres de ministre de la maison du roi, de grand-maître de la garde-robe, d’intendant des bâtiments récompensèrent alors son dévouement. À la seconde Restauration, le roi, qu’il avait accompagné à Gand le fit pair de France, ambassadeur à Naples, puis à Rome. Il fut créé duc le 30 avril 1821. M. de Blacas, qui après 1830 avait voulu une fois encore partager l’exil de ses princes, mourut à Prague le 17 novembre 1839.
  19. Louis-François Bertin de Vaux (1771-1842) fut l’un des fondateurs du Journal des Débats, ce qui ne l’empêcha pas d’être agent de change, de créer (1801) une maison de banque à Paris et de siéger comme juge et comme vice-président au Tribunal de Commerce de la Seine (1805). Député de Versailles sous la Restauration, il accepta la place de conseiller d’État lorsque Chateaubriand entra dans le premier ministère Villèle, et il démissionna le jour où Chateaubriand se vit arracher son portefeuille. Rentré au Conseil d’État sous le ministère Martignac, il se retira de nouveau à l’avènement du cabinet Polignac et fit partie des 221. Il fut nommé pair de France le 11 octobre 1832. Ses fonctions publiques ne l’empêchèrent pas de continuer jusqu’à sa mort, au Journal des Débats, sa très active direction.
  20. Amédée-Bretagne-Malo de Durfort, duc de Duras (1771-1838). Premier gentilhomme de la Chambre du roi, il accompagna Louis XVIII à Gand et revint avec lui. Il avait été nommé pair de France le 4 juin 1814 ; après la Révolution de 1830, il se retira de la vie politique.
  21. Les autres ministres étaient : M. Louis, aux Finances ; le duc de Feltre, à la Guerre ; M. Beugnot, à la Marine ; M. Dambray, chancelier de France ; M. de Jaucourt, aux Affaires étrangères, par intérim, le prince de Talleyrand étant à Vienne. M. de Blacas était ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal avait par intérim le portefeuille de l’Instruction publique.
  22. Claude-Victor Perrin, duc de Bellune (1766-1841). Le nom de Victor, sous lequel il s’est illustré, n’était qu’un de ses prénoms. La bataille de Friedland lui valut le bâton de maréchal, et Napoléon le créa duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair de France le 4 juin 1814, il devint, à la seconde rentrée de Louis XVIII, l’un des quatre majors-généraux de la Garde royale (septembre 1815) ; il fut ministre de la Guerre, du 14 décembre 1821 au 10 octobre 1823. Après la Révolution de 1830, il resta fidèle à la branche aînée des Bourbons.
  23. Vincent-Marie Viénot, comte de Vaublanc (1756-1845), député à la Législative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au Corps législatif sous l’Empire et aux Chambres de la Restauration ; ministre de l’Intérieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816. Il a laissé des Mémoires qui sont du plus vif intérêt, surtout pour la période révolutionnaire, pendant laquelle son rôle fut des plus honorables et des plus courageux.
  24. Guillaume-Antoine-Benoît, baron Capelle (1775-1843). Après avoir été préfet de la Méditerranée (Livourne) en 1807 et du Léman (Genève) en 1810, il reçut de Louis XVIII en 1814 la préfecture de l’Ain, et en 1815 suivit le roi à Gand. Au retour, il devint préfet du Doubs (1815), conseiller d’État (1816), secrétaire général du ministère de l’Intérieur (1822), préfet de Seine-et-Oise (1828). Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet reconstitué par M. de Polignac, après la démission de MM. de Chabrol et de Courvoisier. Un nouveau département ayant été créé, celui des Travaux publics, il en devint titulaire. Signataire des Ordonnances de juillet, il fut condamné par contumace à la prison perpétuelle, rentra en France en 1836, après l’amnistie, et mourut à Montpellier le 25 octobre 1843. Il était baron de l’Empire.
  25. On a imprimé à tort, dans toutes les éditions des Mémoires, l’abbé d’Ernaud. Le sous-diacre de Talleyrand à la fameuse messe du 14 juillet 1790 était l’abbé Desrenaudes. — Martial Borye Desrenaudes était, à l’époque de la Révolution, grand vicaire de l’évêque d’Autun. Très instruit, doué d’un véritable talent d’écrivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire précieux. Au moment où la Constituante allait se séparer, l’évêque d’Autun soumit à ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan d’instruction publique, ayant à sa base l’école communale, et à son sommet l’Institut. La lecture, qui remplit deux séances (10 et 11 septembre 1791), fut entendue jusqu’au bout avec la plus grande faveur. Marie-Joseph Chénier n’a pas craint d’appeler cet ouvrage « un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style embellissent les idées philosophiques ». Talleyrand, pour la rédaction de ce célèbre rapport, avait eu recours à la plume de Desrenaudes. Le sous-diacre de la messe de la Fédération cessa en 1792 d’exercer les fonctions ecclésiastiques, devint, après le 18 brumaire, membre du Tribunat, puis conseiller de l’Université et censeur impérial. Il continua d’être censeur sous la Restauration et mourut en 1825.
  26. Claude-Philibert-Édouard, baron Mounier (1784-1843), fils du célèbre constituant Joseph Mounier. Il avait été, sous l’Empire, nommé maître des requêtes au Conseil d’État et intendant des domaines de la couronne. Louis XVIII l’avait confirmé dans ces deux postes. Conseiller d’État en 1816, président de la commission mixte de liquidation en 1817, directeur général de l’administration départementale et de la police en 1818, il se retira à la chute du ministère Richelieu, fut nommé pair de France le 5 mars 1819, reprit ses fonctions d’intendant des bâtiments de la couronne et rentra au Conseil d’État sous le ministère Martignac. Il abandonna ses fonctions salariées à la révolution de juillet et continua seulement de siéger à la Chambre des pairs. — Le comte d’Hérisson a publié en 1896 les Souvenirs intimes et Notes du baron Mounier.
  27. Sur le voyage à Gand de M. Guizot, voir ses Mémoires, tome I, chapitre III.
  28. Louis XVIII lui-même, très friand du poisson qu’on y servait, se faisait quelquefois conduire à cette guinguette appelée le strop (Louis XVIII à Gand, par M. Édouard Romberg).
  29. Presqu’en arrivant à Gand, c’est-à-dire dans la première quinzaine d’avril, le roi et son conseil fondèrent un journal dont la direction fut confiée aux frères Bertin et qui s’appela le Moniteur. Sur la réclamation du gouvernement des Pays-Bas, qui voyait des difficultés à la coexistence dans le royaume de deux Moniteurs, on remplaça bientôt le premier titre par celui de Journal universel, mais ce n’en était pas moins l’organe officiel de Louis XVIII.
  30. Rapport sur l’état de la France, fait au roi dans son conseil, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de S. M. Très-Chrétienne près la cour de Suède. Gand, de l’imprimerie royale, mai 1815, in-8o, 63 pages.
  31. Tout ceci — est-il besoin de le dire ? — est rigoureusement exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un très louable sentiment de discrétion, n’a pas cru devoir nommer dans ses Mémoires, était un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques lignes de la lettre que Chateaubriand écrivit en sa faveur au duc de Feltre, ministre de la guerre :
    « Paris, 22 août 1816.

    « Un monsieur Bail, inspecteur aux revues, a fait une brochure contre moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place. Oserais-je, monsieur le duc, espérer de votre indulgence que vous voudrez bien lui rendre vos bontés. La personne du roi est respectée dans la brochure. Veuillez, Monsieur le Maréchal, oublier ce qui ne regarde que moi. »

    (Lettre autographe au duc de Feltre. — Catalogues Charavay.
  32. C’est à Bruges que l’Ordre de la Toison d’Or fut institué en 1429 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.
  33. Jean Van Eyck (1386-1440), né à Maas-Eyck. Il alla de bonne heure s’établir à Bruges avec son frère aîné Hubert Van Eyck, ce qui le fait souvent appeler Jean de Bruges.
  34. Gaston-Pierre-Marc, duc de Lévis (1764-1830). Après avoir fait partie de la Constituante comme député de la noblesse du bailliage de Senlis, il émigra pour aller servir à l’armée des princes (1792). Blessé à Quiberon (1795), il réussit à s’embarquer pour l’Angleterre, ne revint en France qu’après le 18 brumaire, et s’occupa alors, non sans succès, de travaux littéraires. Il publia successivement, de 1808 à 1814, Maximes et réflexions sur différents sujets, la Suite des quatre Facardins, imitation des Contes d’Hamilton, Voyage de Khani ou Nouvelles Lettres chinoises, Souvenirs et Portraits, L’Angleterre au commencement du XIXe siècle. Nommé pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814, il fut fait, en 1815, membre du conseil privé, et entra à l’Académie française par ordonnance royale en 1816. — Mme de Chateaubriand, dans ses Souvenirs, trace ce piquant portrait du duc de Lévis : « En fait de femmes de la Société, il n’y avait de Françaises à Gand que Mme la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, la duchesse de Bellune, la marquise de la Tour du Pin et moi ; encore la duchesse de Lévis y vint-elle fort tard avec son mari, qui arriva en si piteux équipage que M. de Chateaubriand fut obligé de lui prêter jusqu’à des bas pour aller chez le roi : les bas allaient encore, mais pour le reste, c’était une vraie toilette de carnaval : le bon duc ne s’en mettait pas plus en peine à Gand qu’aux Tuileries, où sa garde-robe n’était pas mieux montée. Les souliers, par exemple, manquaient toujours ; il s’était abonné aux savates parce que, disait-il, il avait eu une blessure au talon qui l’empêchait de relever les quartiers de son soulier. »
  35. La Lys, rivière de France et de Belgique, qui prend sa source un peu au-dessous de Béthune et se jette dans l’Escaut à Gand.
  36. Pauline-Louise-Françoise de Paule Charpentier d’Ennery, mariée au duc de Lévis par contrat du 26 mai 1785. Elle mourut le 2 novembre 1819.
  37. Gaston-François-Christophe-Victor, duc de Ventadour et de Lévis (1794-1863). Il reçut sous l’Empire un brevet de sous-lieutenant, devint aide de camp du duc d’Angoulême en 1814, prit part, en 1823, à la guerre d’Espagne, comme chef de bataillon, et, en 1828, à l’expédition de Morée, comme colonel. Appelé à succéder comme pair de France à son père, mort le 15 février 1830, il refusa de siéger après la révolution de Juillet, et il accompagna dans l’exil la famille royale. Il fut longtemps un des principaux conseillers du comte de Chambord et mourut à Venise le 9 février 1863.
  38. Marie-Catherine-Amanda d’Aubusson, fille de Pierre-Raymond-Hector d’Aubusson, comte de la Feuillade, et de sa première femme Agathe-Renée Barberie de Refuveille. Née en 1798, elle épousa le 10 mars 1821, Gaston-François-Christophe-Victor, duc de Ventadour, plus tard duc de Lévis. Elle mourut sans enfants le 10 mars 1854. — Sa sœur aînée, Henriette-Blanche, s’était mariée en 1812 à Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence et général de division, qui fut tué, cinq mois après son mariage, à la bataille de la Moskowa.
  39. Au château des Tuileries, le pavillon Marsan, à l’angle du Jardin et de la rue de Rivoli, était, sous Louis XVIII, habité par le comte d’Artois.
  40. M. Gaillard avait été secrétaire de Fouché. Voir les Mémoires de Madame de Chastenay, tome I, p. 49.
  41. Le comte d’Artois avait son pavillon Marsan à l’hôtel des Pays-Bas, place d’armes, où il était logé avec sa suite et ses équipages, et payait mille francs par jour. — Louis XVIII occupait l’hôtel que le comte J.-B. d’Hane de Steenhuyse, l’un des habitants notables de la ville, avait mis à sa disposition. Cet hôtel est aujourd’hui en partie transformé en magasin d’épicerie.
  42. Auguste-Clair Thibaudeau (1765-1854), membre de la Convention, où il vota la mort du roi, puis député au Conseil des Cinq-Cents, il fut l’un des serviteurs les plus empressés de Napoléon, qui le fit conseiller d’État, préfet de la Gironde et des Bouches-du-Rhône, comte de l’Empire (31 décembre 1809). Aux Cent-Jours, il fut nommé commissaire dans la 6e division militaire et promu pair. Frappé d’exil par l’Ordonnance du 24 juillet 1815, il ne rentra en France qu’après la révolution de Juillet. Napoléon III en fit un sénateur et un grand officier de la Légion d’honneur. Thibaudeau a laissé de nombreux écrits : Mémoires sur la Convention et le Directoire (1824) ; Mémoires sur le Consulat (1826) ; Histoire générale de Napoléon Bonaparte (1827-1828) ; le Consulat et l’Empire ou Histoire de France et de Napoléon Bonaparte, de 1799 à 1815 (1837-1838, 10 vol. in-8o) ; Histoire des États généraux (1843).
  43. M. de Saint-Léon était une créature de Fouché ; M. de Montrond était un des familiers de Talleyrand, et le plus spirituel de tous. Avec lui, le prince n’avait jamais le dernier mot. — « Savez-vous, duchesse, pourquoi j’aime assez Montrond ? disait un jour M. de Talleyrand ; c’est parce qu’il n’a pas beaucoup de préjugés. » — « Savez-vous, duchesse, pourquoi j’aime tant M. de Talleyrand ? ripostait Montrond ; c’est qu’il n’en a pas du tout. »
  44. Jean-Baptiste de Gouy, comte de la Besnardière, né à Périers (Manche). Employé depuis 1795 au département des affaires étrangères, il y était devenu le collaborateur intime de Talleyrand, auquel plaisaient sa personne et son travail. Il accompagna le prince au Congrès de Vienne ; à son retour, fut titré comte par le Roi, le 22 août 1815, nommé conseiller d’État en service extraordinaire, et directeur des travaux politiques. En 1819, il se retira complètement en Touraine, venant seulement chaque année passer quelques semaines à Paris, où il mourut le 30 avril 1843.
  45. Une brochure qui vient de paraître, intitulée : Lettres de l’Étranger, et qui semble écrite par un diplomate habile et bien instruit, indique cette étrange négociation russe à Vienne (Paris, note de 1840). — Ch.
  46. On prétend qu’en 1830, M. de Talleyrand a fait enlever des Archives particulières de la Couronne sa correspondance avec Louis XVIII, de même qu’il avait fait enlever dans les Archives de l’Empire tout ce qu’il avait écrit, lui, M. de Talleyrand, relativement à la mort du duc d’Enghien et aux affaires d’Espagne (Paris, note de 1840). — Ch.
  47. « Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve, c’est que M. de Talleyrand, au congrès de Vienne, ne perdit pas l’occasion de reprendre sous mains ses habitudes de trafic et de marchés : 6 millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser leur restauration, et l’on a su les circonstances assez particulières et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement. » Un de ses hommes de confiance, M. de Perray, qui l’avait accompagné à Vienne, et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d’argent, fut, au mois de juin 1815, dépêché à Naples par le prince, pour hâter le payement des 6 millions promis. On faisait des difficultés, parce que Talleyrand n’avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de Naples. Bref, de Perray rapporta les 6 millions en traites sur la maison Baring, de Londres. Talleyrand l’embrassa de joie à son arrivée. Cependant de Perray, à qui il avait été alloué 1500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2000 ; il en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l’embrassade du prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l’ordre de Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la vit, s’en montra mécontent, parce que cela affichait le voyage. (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, tome XII, p. 80.)