Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre III

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Garnier (Tome 3p. 387-ill).

LIVRE III


Entrée des alliés dans Paris. — Bonaparte à Fontainebleau. — La régence à Blois. — Publication de ma brochure : De Bonaparte et des Bourbons. — Le Sénat rend le décret de déchéance. — Hôtel de la rue Saint-Florentin. — M. de Talleyrand. — Adresses du gouvernement provisoire. — Constitution proposée par le Sénat. — Arrivée du comte d’Artois. — Abdication de Bonaparte à Fontainebleau. — Itinéraire de Napoléon à l’île d’Elbe. — Louis XVIII à Compiègne. — Son entrée à Paris. — La vieille garde. — Faute irréparable. — Déclaration de Saint-Ouen. — Traité de Paris. — La Charte. — Départ des alliés. — Première année de la Restauration. — Est-ce aux royalistes qu’il faut s’en prendre de la Restauration ? — Premier ministère. — Je publie les Réflexions politiques. — Madame la duchesse de Duras. — Je suis nommé ambassadeur en Suède. — Exhumation des restes de Louis XVI. — Premier 21 janvier à Saint-Denis.

Dieu avait prononcé une de ces paroles par qui le silence de l’éternité est de loin en loin interrompu. Alors se souleva, au milieu de la présente génération, le marteau qui frappa l’heure que Paris n’avait entendu sonner qu’une fois : le 25 décembre 496, Reims annonça le baptême de Clovis, et les portes de Lutèce s’ouvrirent aux Francs ; le 30 mars 1814, après le baptême de sang de Louis XVI, le vieux marteau resté immobile se leva de nouveau au beffroi de l’antique monarchie ; un second coup retentit, les Tartares pénétrèrent dans Paris. Dans l’intervalle de mille trois cent dix-huit ans, l’étranger avait insulté les murailles de la capitale de notre empire sans y pouvoir entrer jamais, hormis quand il s’y glissa appelé par nos propres divisions. Les Normands assiégèrent la cité des Parisii ; les Parisii donnèrent la volée aux éperviers qu’ils portaient sur le poing ; Eudes, enfant de Paris et roi futur, rex futurus, dit Abbon, repoussa les pirates du Nord : les Parisiens lâchèrent leurs aigles en 1814 ; les alliés entrèrent au Louvre.

Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur qui implorait la paix à genoux ; Bonaparte avait commandé le carnage de la Moskowa ; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou ; Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine : à quelles représailles devions-nous donc nous attendre ? vous l’allez voir.

J’avais erré dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis dévastés par des conquérants dont il ne reste aucune trace, et j’étais réservé au spectacle des hordes caucasiennes campées dans la cour du Louvre. Dans ces événements de l’histoire qui, selon Montaigne, « sont maigres témoins de notre prix et capacité » ma langue s’attache à mon palais : Adhæret lingua mea faucibus meis[1].

L’armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi, à dix jours seulement de l’anniversaire de la mort du duc d’Enghien, 21 mars 1804. Était-ce la peine à Bonaparte d’avoir commis une action de si longue mémoire, pour un règne qui devait durer si peu ? L’empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au dedans de moi, comme si l’on m’arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s’accroître contre l’homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.

Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans exemple dans les annales du monde : l’ordre, la paix et la modération régnèrent partout ; les boutiques se rouvrirent ; des soldats russes de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues par de petits polissons français qui se moquaient d’eux, comme des pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris pour les vainqueurs ; ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient l’air d’en demander excuse. La garde nationale occupait seule l’intérieur de Paris, à l’exception des hôtels où logeaient les rois et les princes étrangers[2]. Le 31 mars 1814, des armées innombrables occupaient la France ; quelques mois après, toutes ces troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L’ancienne France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières ; on partage avec elle les vaisseaux et les magasins d’Anvers ; on lui rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de combats, le bruit des armes cesse d’un bout de l’Europe à l’autre ; Alexandre s’en va, nous laissant les chefs-œuvre conquis et la liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à ses lumières qu’à son influence. Chef des deux autorités suprêmes, doublement autocrate par l’épée et par la religion, lui seul de tous les souverains de l’Europe avait compris qu’à l’âge de civilisation auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu’en vertu d’une constitution libre.

Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étrangers, nous avons confondu l’invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent nullement.

Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence et ne s’attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le bonheur que ses sujets, privés d’une constitution, avaient d’être gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : « Je ne suis qu’un « accident heureux. »

Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration de l’affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens ; il lui répliqua : « Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour cela ? » Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se souvenant que Bonaparte s’était plu dans les palais de Vienne, de Berlin et de Moscou.

Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme, il dit : « Si j’étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât. »

Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le salon de la Paix : « En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il à Bonaparte ? »

Le jour de l’entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir passer le cortège.

Il avait quelquefois des manières élégamment affectueuses. Visitant une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des folles par amour était considérable : « Jusqu’à présent il ne l’est pas, répondit-elle, mais il est à craindre qu’il n’augmente à dater du moment de l’entrée de Votre Majesté à Paris. »

Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar : « Il y a longtemps, sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici. — Je serais venu plus tôt, répondit-il : n’accusez de mon retard que la valeur française. » Il est certain qu’en passant le Rhin il avait regretté de ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.

À l’Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés qui l’avaient vaincu à Austerlitz : ils étaient silencieux et sombres ; on n’entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours désertes et leur église dénudée ; Alexandre s’attendrit à ce bruit des braves : il ordonna qu’on leur ramenât douze canons russes.

On lui proposait de changer le nom du pont d’Austerlitz : « Non, dit-il, il suffit que j’aie passé sur ce pont avec mon armée. »

Alexandre avait quelque chose de calme et de triste : il se promenait dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il avait l’air étonné de son triomphe ; ses regards presque attendris erraient sur une population qu’il semblait considérer comme supérieure à lui : on eût dit qu’il se trouvait un Barbare au milieu de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée ; qu’à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien.


Que faisait le vainqueur de Borodino ? Aussitôt qu’il avait appris la résolution d’Alexandre, il avait envoyé l’ordre au major d’artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrière de Grenelle : Rostopschin avait mis le feu à Moscou ; mais il en avait fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau où il était revenu, Napoléon s’avança jusqu’à Villejuif : de là il jeta un regard sur Paris ; des soldats étrangers en gardaient les barrières ; le conquérant se rappelait les jours où ses grenadiers veillaient sur les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.

Les événements détruisent les événements : quelle pauvreté ne nous parait pas aujourd’hui la douleur de Henri IV apprenant à Villejuif la mort de Gabrielle, et retournant à Fontainebleau ! Bonaparte retourna aussi à cette solitude ; il n’y était attendu que par le souvenir de son auguste prisonnier : le captif de la paix venait de quitter le château afin de le laisser libre pour le captif de la guerre, tant le malheur est prompt à remplir ses « places. »

La régence s’était retirée à Blois. Bonaparte avait ordonné que l’impératrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux, disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits à Vienne en triomphe ; mais en même temps il avait enjoint à Joseph de rester dans la capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et il accusa le ci-devant roi d’Espagne d’avoir tout perdu. Les ministres, les membres de la régence, les frères de Napoléon, sa femme et son fils, arrivèrent pêle-mêle à Blois, emportés dans la débâcle : fourgons, bagages, voitures, tout était là ; les carrosses même du roi y étaient et furent traînés à travers les boues de la Beauce à Chambord, seul morceau de la France laissé à l’héritier de Louis XIV. Quelques ministres passèrent outre, et s’allèrent cacher Jusqu’en Bretagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise à porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient : on parlait de deux camps et d’une réquisition générale. Pendant plusieurs jours on ignora ce qui se passait à Paris ; l’incertitude ne cessa qu’à l’arrivée d’un roulier dont le passe-port était contre-signé Sacken. Bientôt le général russe Schouwalof descendit à l’auberge de la Galère : il fut soudain assiégé par les grands, pressés d’obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la régence ses frais de route et l’arriéré de ses appointements : d’une main on tenait ses passeports, de l’autre son argent, prenant soin d’envoyer en même temps son adhésion au gouvernement provisoire, car on ne perdit point la tête. Madame mère et son frère, le cardinal Fesch, partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise et son fils de la part de François II. Joseph et Jérôme se retirèrent en Suisse, après avoir inutilement voulu forcer l’impératrice à s’attacher à leur sort. Marie-Louise se hâta de rejoindre son père : médiocrement attachée à Bonaparte, elle trouva le moyen de se consoler et se félicita d’être délivrée de la double tyrannie de l’époux et du maître. Quand Bonaparte rapporta l’année suivante cette confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci, à peine arrachés à leurs longues tribulations, n’avaient pas eu quatorze ans d’une prospérité inouïe pour s’accoutumer aux aises du trône.


Cependant Napoléon n’était point encore détrôné ; plus de quarante mille des meilleurs soldats de la terre étaient autour de lui ; il pouvait se retirer derrière la Loire ; les armées françaises arrivées d’Espagne grondaient dans le Midi ; la population militaire bouillonnante pouvait répandre ses laves ; parmi les chefs étrangers même, il s’agissait encore de Napoléon ou de son fils pour régner sur la France : pendant deux Jours Alexandre hésita. M. de Talleyrand inclinait secrètement, comme je l’ai dit, à la politique qui tendait à couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons ; s’il n’entrait pas alors tout à fait dans le plan de la régence de Marie-Louise, c’est que Napoléon n’ayant point péri, il craignait, lui prince de Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une minorité menacée par l’existence d’un homme inquiet, imprévu, entreprenant et encore dans la vigueur de l’âge[3].

Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma brochure De Bonaparte et des Bourbons pour faire pencher la balance[4] : on sait quel fut son effet. Je me jetai à corps perdu dans la mêlée pour servir de bouclier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai au nom de la légitimité, afin d’ajouter à ma parole l’autorité des affaires positives. J’appris à la France ce que c’était que l’ancienne famille royale ; je dis combien il existait de membres de cette famille, quels étaient leurs noms et leur caractère : c’était comme si j’avais fait le dénombrement des enfants de l’empereur de la Chine, tant, la République et l’Empire avaient envahi le présent et relégué les Bourbons dans le passé. Louis XVIII déclara, je l’ai déjà plusieurs fois mentionné, que ma brochure lui avait plus profité qu’une armée de cent mille hommes ; il aurait pu ajouter qu’elle avait été pour lui un certificat de vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la couronne par l’heureuse issue de la guerre d’Espagne.

Dès le début de ma carrière politique je devins populaire dans la foule, mais dès lors aussi je manquai ma fortune auprès des hommes puissants. Tout ce qui avait été esclave sous Bonaparte m’abhorrait ; d’un autre côté j’étais suspect à tous ceux qui voulaient mettre la France en vasselage. Je n’eus pour moi dans le premier moment, parmi les souverains, que Bonaparte lui-même. Il parcourut ma brochure à Fontainebleau : le duc de Bassano la lui avait portée ; il la discuta avec impartialité, disant : « Ceci est juste ; cela n’est pas juste. Je n’ai point de reproche à faire à Chateaubriand ; il m’a résisté dans ma puissance ; mais ces canailles, tels et tels ! » et il les nommait.

Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère, alors même que j’attaquais Napoléon avec le plus de vivacité.

La postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit ; il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme il y a des passions, des erreurs de proximité. Quand la postérité admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains de l’homme admiré n’eussent pas de cet homme l’idée qu’elle en a. Cela s’explique pourtant : les choses qui blessaient dans ce personnage sont passées ; ses infirmités sont mortes avec lui ; il n’est resté de ce qu’il fut que sa vie impérissable ; mais le mal qu’il causa n’en est pas moins réel ; mal en soi-même et dans son essence, et surtout pour ceux qui l’ont supporté.

Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte : les patients ont disparu ; on n’entend plus les imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes ; on ne voit plus la France épuisée, labourant son sol avec des femmes ; on ne voit plus les parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants des villages frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire ; on ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues, les passants attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères, de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se lamentait des triomphes ; on oublie que la moindre allusion contre Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec transport ; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée toujours, de cette existence remise en question chaque matin par l’impossibilité du repos.

La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même : si la France eût été fanatique de Bonaparte, l’eût-elle abandonné deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort pour le garder ; si la France devait tout à Bonaparte, gloire, liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures, monuments, littérature, beaux-arts ; si, avant lui, la nation n’avait rien fait elle-même ; si la République, dépourvue de génie et de courage, n’avait ni défendu, ni agrandi le sol ; la France a donc été bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité d’un pareil bienfaiteur ?

Ce reproche, qu’on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait pas cependant, et pourquoi ? Parce qu’il est évident qu’au moment de sa chute la France n’a pas prétendu défendre Napoléon ; dans nos dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l’auteur et le contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus : c’est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.

La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun espérait qu’elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu’elles nous avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires qu’elle remportait étaient gagnées en notre nom ; avec elle il n’était question que de la France ; c’était toujours la France qui avait triomphé, qui avait vaincu ; c’étaient nos soldats qui avaient tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou funèbres ; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics : tels furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert ; les deux derniers destinés à tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur mort tout à coup après ses triomphes d’Altenkirken, de Neuwied et de Kleinnister.

Sous l’Empire, nous disparûmes ; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J’ai ordonné, j’ai vaincu, j’ai parlé ; mes aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets.

Qu’arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables et opposées ? Nous n’abandonnâmes point la République dans ses revers ; elle nous tuait, mais elle nous honorait ; nous n’avions pas la honte d’être la propriété d’un homme ; grâce à nos efforts, elle ne fut point envahie ; les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer à Zurich.

Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acquisitions, il a succombé, non parce qu’il était vaincu, mais parce que la France n’en voulait plus. Grande leçon ! qu’elle nous fasse à jamais ressouvenir qu’il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de l’homme.

Les esprits indépendants de toute nuance et de toute opinion tenaient un langage uniforme à l’époque de la publication de ma brochure. La Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et écrivaient comme moi. Lanjuinais disait : « Nous avons été chercher un maître parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. »

Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur :

Un Corse a des Français dévoré l’héritage.
Élite des héros au combat moissonnés,
Martyrs avec la gloire à l’échafaud traînés,
Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance.
Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France.
De ces pleurs, de ce sang un homme est l’héritier.
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.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  
Crédule, j’ai longtemps célébré ses conquêtes,
Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes.
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Mais, lorsqu’en fugitif regagnant ses foyers,
Il vint contre l’empire échanger des lauriers,
Je n’ai point caressé sa brillante infamie ;
Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie ;
Et, tandis qu’il voyait des flots d’adorateurs
Lui vendre avec l’État des vers adulateurs,
Le tyran dans sa cour remarqua mon absence ;
Car je chante la gloire et non pas la puissance.

(Promenade, 1805.)

Madame de Staël portait un jugement non moins rigoureux de Napoléon :

« Ne serait-ce pas une grande leçon pour l’espèce humaine, si ces directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes très peu guerriers, se relevaient de leur poussière, et demandaient compte à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la République ; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris ; compte de trois millions de Français qui ont péri depuis Cadix jusqu’à Moscou ; compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour la cause de la liberté en France, et qui s’est maintenant changée en aversion invétérée ? »

(Considérations sur la Révolution française.)

Écoutons Benjamin Constant :

« Celui qui, depuis douze années, se proclamait destiné à conquérir le monde, a fait amende honorable de ses prétentions …
Avant même que son territoire ne soit envahi, il est frappé d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. À peine ses limites sont-elles touchées, qu’il jette au loin toutes ses conquêtes. Il exige l’abdication d’un de ses frères, il consacre l’expulsion d’un autre ; sans qu’on le lui demande, il déclare qu’il renonce à tout.

« Tandis que les rois, même vaincus, n’abjurent point leur dignité, pourquoi le vainqueur de la terre cède-t-il au premier échec ? Les cris de sa famille, nous dit-il, déchirent son cœur. N’étaient-ils pas de cette famille ceux qui périssaient en Russie dans la triple agonie des blessures, du froid et de la famine ? Mais, tandis qu’ils expiraient, désertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté ; maintenant, le danger qu’il partage lui donne une sensibilité subite.

« La peur est un mauvais conseiller, là surtout où il n’y a pas de conscience ; il n’y a dans l’adversité, comme dans le bonheur, de mesure que dans la morale. Où la morale ne gouverne pas, le bonheur se perd par la démence, l’adversité par l’avilissement.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle frayeur, cette pusillanimité soudaine, sans exemple encore au milieu de nos orages ? L’orgueil national trouvait (c’était un tort) un certain dédommagement à n’être opprimé que par un chef invincible. Aujourd’hui que reste-il ? Plus de prestige, plus de triomphes, un empire mutilé, l’exécration du monde, un trône dont les pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n’a pour tout entourage que les ombres errantes du duc d’Enghien, de Pichegru, de tant d’autres qui furent égorgés pour le fonder[5]. »

Ai-je été aussi loin que cela dans mon écrit De Bonaparte et des Bourbons ? Les proclamations des autorités en 1814, que je vais à l’instant reproduire, n’ont-elles pas redit, affirmé, confirmé ces opinions diverses ? Que les autorités qui s’expriment de la sorte aient été lâches et dégradées par leur première adulation, cela nuit aux rédacteurs de ces adresses, mais n’ôte rien à la force de leurs arguments.

Je pourrais multiplier les citations ; mais je n’en rappellerai plus que deux, à cause de l’opinion des deux hommes : Béranger, ce constant et admirable admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir s’excuser lui-même, témoin ces paroles : « Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l’empereur, cette idolâtrie, ne m’aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l’empire. » Paul-Louis Courier, parlant de l’avènement de Napoléon au trône, dit : « Que signifie, dis-moi… un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d’armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu’on l’appelle majesté ! être Bonaparte et se faire sire ! Il aspire à descendre : mais non, il croit monter en s’égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu’un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune. Ce César l’entendait bien mieux, et aussi c’était un autre homme : il ne prit point de titres usés ; mais il fit de son nom un titre supérieur à celui des rois[6]. » Les talents vivants ont pris la route de la même indépendance, M. de Lamartine à la tribune[7], M. de Latouche dans la retraite[8] : dans deux ou trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces nobles accents :

Dans la nuit des forfaits, dans l’éclat des victoires.
Cet homme ignorant Dieu, qui l’avait envoyé, etc[9].

Enfin, à l’extérieur, le jugement européen était tout aussi sévère. Je ne citerai parmi les Anglais que le sentiment des hommes de l’opposition, lesquels s’accommodaient de tout dans notre Révolution et la justifiaient de tout : lisez Mackintosh dans sa plaidoirie pour Peltier. Sheridan, à l’occasion de la paix d’Amiens, disait au parlement : « Quiconque arrive en Angleterre, en sortant de France, croit s’échapper d’un donjon pour respirer l’air et la vie de l’indépendance. »

Lord Byron, dans son Ode à Napoléon, le traite de la plus indique manière :

’T is done-but yesterday a king !
 And arm’d with kings to strive,
And now thou art a namless thing
 So abject-yet alive.

« C’en est fait ! hier encore un roi ! et armé pour combattre les rois ! Et aujourd’hui tu es une chose sans nom, si abjecte ! vivant néanmoins. »

L’ode entière est de ce train ; chaque strophe enchérit sur l’autre, ce qui n’a pas empêché Lord Byron de célébrer le tombeau de Sainte-Hélène. Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter.

Lorsque l’élite des esprits les plus divers se trouve d’accord dans un jugement, aucune admiration factice ou sincère, aucun arrangement de faits, aucun système imaginé après coup, ne sauraient infirmer la sentence. Quoi ! on pourrait, comme le fit Napoléon, substituer sa volonté aux lois, persécuter toute vie indépendante, se faire une joie de déshonorer les caractères, de troubler les existences, de violenter les mœurs particulières autant que les libertés publiques ; et les oppositions généreuses qui s’élèveraient contre ces énormités seraient déclarées calomnieuses et blasphématrices ! Qui voudrait défendre la cause du faible contre le fort, si le courage, exposé à la vengeance des viletés du présent, devait encore attendre le blâme des lâchetés de l’avenir !

Cette illustre minorité, formée en partie des enfants des Muses, devint graduellement la majorité nationale : vers la fin de l’Empire tout le monde détestait le despotisme impérial. Un reproche grave s’attachera à la mémoire de Bonaparte : il rendit son joug si pesant que le sentiment hostile contre l’étranger s’en affaiblit, et qu’une invasion, déplorable aujourd’hui en souvenir, prit, au moment de son accomplissement, quelque chose d’une délivrance : c’est l’opinion républicaine même, énoncée par mon infortuné et brave ami Carrel. « Le retour des Bourbons, avait dit à son tour Carnot, produisit en France un enthousiasme universel ; ils furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable, les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société avaient tellement souffert, qu’il ne se trouvait personne qui ne fût réellement dans l’ivresse[10]. »

Il ne manque à la sanction de ces opinons qu’une autorité qui les confirme : Bonaparte s’est chargé d’en certifier la vérité. En prenant congé de ses soldats dans la cour de Fontainebleau, il confesse hautement que la France le rejette : « La France elle-même, dit-il, a voulu d’autres destinées. » Aveu inattendu et mémorable, dont rien ne peut diminuer le poids ni amoindrir la valeur.

Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice : dans les moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d’un honnête homme veille, et qu’elle demeure comme un frein à l’absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné, lorsqu’il y avait tant d’avantages à l’être, tant de grâces à recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir pour des sincérités. Honneur donc aux La Fayette, aux de Staël, aux Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lemercier, aux Lanjuinais, aux Chénier, qui, debout au milieu de la foule rampante des peuples et des rois, ont osé mépriser la victoire et protester contre la tyrannie !


Le 2 avril les sénateurs, à qui l’on ne doit qu’un seul article de la charte de 1814, l’ignoble article qui leur conserve leurs pensions, décrétèrent la déchéance de Bonaparte. Si ce décret, libérateur pour la France, infâme pour ceux qui l’ont rendu, fait à l’espèce humaine un affront, en même temps il enseigne à la postérité le prix des grandeurs et de la fortune, quand elles ont dédaigné de s’asseoir sur les bases de la morale, de la justice et de la liberté.


DÉCRET DU SÉNAT CONSERVATEUR

« Le Sénat conservateur, considérant que dans une monarchie constitutionnelle le monarque n’existe qu’en vertu de la constitution ou du pacte social ;

« Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d’un gouvernement ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter, pour l’avenir, sur des actes de sagesse et de justice ; mais qu’ensuite il a déchiré le pacte qui l’unissait au peuple français, notamment en levant des impôts, en établissant des taxes autrement qu’en vertu de la loi, contre la teneur expresse du serment qu’il avait prêté à son avènement au trône, conformément à l’article 53 des constitutions du 28 floréal an XII ;

« Qu’il a commis cet attentat aux droits du peuple, lors même qu’il venait d’ajourner sans nécessité le Corps législatif, et de faire supprimer, comme criminel, un rapport de ce corps, auquel il contestait son titre et son rapport à la représentation nationale ;

« Qu’il a entrepris une suite de guerres, en violation de l’article 50 de l’acte des constitutions de l’an VIII, qui veut que la déclaration de guerre soit proposée, discutée, décrétée et promulguée, comme des lois ;

« Qu’il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs décrets portant peine de mort, nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer comme nationale une guerre qui n’avait lieu que dans l’intérêt de son ambition démesurée ;

« Qu’il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons d’État ;

« Qu’il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les pouvoirs, et détruit l’indépendance des corps judiciaires ;

« Considérant que la liberté de la presse, établie et consacrée comme l’un des droits de la nation, a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et qu’en même temps il s’est toujours servi de la presse pour remplir la France et l’Europe de faits controuvés, de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme, et d’outrages contre les gouvernements étrangers ;

« Que des actes et rapports, entendus par le Sénat, ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite ;

« Considérant que, au lieu de régner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français, aux termes de son serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie par son refus de traiter à des conditions que l’intérêt national obligeait d’accepter et qui ne compromettaient pas l’honneur français ; par l’abus qu’il a fait de tous les moyens qu’on lui a confiés en hommes et en argent ; par l’abandon des blessés sans secours, sans pansement, sans subsistances ; par différentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les maladies contagieuses ;

« Considérant que, par toutes ces causes, le gouvernement impérial établi par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, ou 18 mai 1804, a cessé d’exister, et que le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le rétablissement de la paix générale et qui soit aussi l’époque d’une réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille européenne, le Sénat déclare et décrète ce qui suit : Napoléon déchu du trône ; le droit d’hérédité aboli dans sa famille ; le peuple français et l’armée déliés envers lui du serment de fidélité. »

Le Sénat Romain fut moins dur lorsqu’il déclara Néron ennemi public : l’histoire n’est qu’une répétition des mêmes faits appliqués à des hommes et à des temps divers.

Se représente-t-on l’empereur lisant le document officiel à Fontainebleau ? Que devait-il penser de ce qu’il avait fait, et des hommes qu’il avait appelés à la complicité de son oppression de nos libertés ? Quand je publiai ma brochure De Bonaparte et des Bourbons, pouvais-je m’attendre à la voir amplifiée et convertie en décret de déchéance par le Sénat ? Qui empêcha ces législateurs, aux jours de la prospérité, de découvrir les maux dont ils reprochaient à Bonaparte d’être l’auteur, de s’apercevoir que la constitution avait été violée ? Quel zèle saisissait tout à coup ces muets pour la liberté de la presse ? Ceux qui avaient accablé Napoléon d’adulations au retour de chacune de ses guerres, comment trouvaient-ils maintenant qu’il ne les avait entreprises que dans l’intérêt de son ambition démesurée ? Ceux qui lui avaient jeté tant de conscrits à dévorer, comment s’attendrissaient-ils soudain sur des soldats blessés, abandonnés sans secours, sans pansement, sans subsistances ? Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux : je le leur plains pour cette heure, parce qu’ils en auront encore besoin pendant et après les Cent-Jours.

Lorsque je demande ce que Napoléon à Fontainebleau pensait des actes du Sénat, sa réponse était faite : un ordre du jour du 5 avril 1814, non publié officiellement, mais recueilli dans divers journaux au dehors de la capitale, remerciait l’armée de sa fidélité en ajoutant :

« Le Sénat s’est permis de disposer du gouvernement français ; il a oublié qu’il doit à l’empereur le pouvoir dont il abuse maintenant ; que c’est lui qui a sauvé une partie de ses membres de l’orage de la Révolution, tiré de l’obscurité et protégé l’autre contre la haine de la nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la constitution pour la renverser ; il ne rougit pas de faire des reproches à l’empereur sans remarquer que, comme premier corps de l’État, il a pris part à tous les événements. Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles publiés contre les gouvernements étrangers : il oublie qu’ils furent rédigés dans son sein. Si longtemps que la fortune s’est montrée fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle plainte n’a été entendue sur les abus du pouvoir. Si l’empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd’hui qu’il a eu des raisons qui motivaient son mépris[11]. »

C’est un hommage rendu par Bonaparte lui-même à la liberté de la presse : il devait croire qu’elle avait quelque chose de bon, puisqu’elle lui offrait un dernier abri et un dernier secours.

Et moi qui me débats contre le temps, moi qui cherche à lui faire rendre compte de ce qu’il a vu, moi qui écris ceci si loin des événements passés, sous le règne de Philippe, héritier contrefait d’un si grand héritage, que suis-je entre les mains de ce Temps, ce grand dévorateur des siècles que je croyais arrêtés, de ce Temps qui me fait pirouetter dans les espaces avec lui ?

Alexandre était descendu chez M. de Talleyrand[12]. Je n’assistai point aux conciliabules : on les peut lire dans les récits de l’abbé de Pradt[13] et des divers tripotiers qui maniaient dans leurs sales et petites mains le sort d’un des plus grands hommes de l’histoire et la destinée du monde. Je comptais pour rien dans la politique en dehors des masses ; il n’y avait pas d’intrigant subalterne qui n’eût aux antichambres beaucoup plus de droit et de faveur que moi : homme futur de la Restauration possible, j’attendais sous les fenêtres, dans la rue.

Par les machinations de l’hôtel de la rue Saint-Florentin, le Sénat conservateur nomma un gouvernement provisoire composé du général Beurnonville[14], du sénateur Jaucourt[15], du duc de Dalberg[16], de l’abbé de Montesquiou[17], et de Dupont de Nemours[18]; le prince de Bénévent se nantit de la présidence.

En rencontrant ce nom pour la première fois, je devrais parler du personnage qui prit dans les affaires d’alors une part remarquable ; mais je réserve son portrait pour la fin de mes Mémoires.

L’intrigue qui retint M. de Talleyrand à Paris, lors de l’entrée des alliés, a été la cause de ses succès au début de la Restauration. L’empereur de Russie le connaissait pour l’avoir vu à Tilsit. Dans l’absence des autorités françaises, Alexandre descendit à l’hôtel de l’Infantado[19], que le maître de l’hôtel se hâta de lui offrir.

Dès lors, M. de Talleyrand passa pour l’arbitre du monde ; ses salons devinrent le centre des négociations. Composant le gouvernement provisoire à sa guise, il y plaça les partners de son whist : l’abbé de Montesquiou y figura seulement comme une réclame de la légitimité.

Ce fut à l’infécondité de l’évêque d’Autun que les premières œuvres de la Restauration furent confiées : il frappa cette Restauration de stérilité, et lui communiqua un germe de flétrissure et de mort.


Les premiers actes du gouvernement provisoire, placé sous la dictature de son président, furent des proclamations adressées aux soldats et au peuple.

« Soldats, disaient-elles aux premiers, la France vient de briser le joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d’années. Voyez tout ce que vous avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps de finir les maux de la patrie. Vous êtes ses plus nobles enfants ; vous ne pouvez appartenir à celui qui l’a ravagée, qui a voulu rendre votre nom odieux à toutes les nations, qui aurait peut-être compromis votre gloire si un homme qui n’est pas même Français pouvait jamais affaiblir l’honneur de nos armes et la générosité de nos soldats[20]. »

Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta tant de victoires n’est plus même Français ! Lorsqu’au temps de la Ligue Du Bourg rendit la Bastille à Henri IV, il refusa de quitter l’écharpe noire et de prendre l’argent qu’on lui offrait pour la reddition de la place. Sollicité de reconnaître le roi, il répondit « que c’était sans doute un très bon prince, mais qu’il avait donné sa foi à M. de Mayenne ; qu’au reste Brissac était un traître, et que, pour le lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques, en présence du roi, et lui mangerait le cœur du ventre. » Différence des temps et des hommes !

Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au peuple français ; elle lui disait :

« Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la grandeur. Sur les ruines de l’anarchie, il n’a fondé que le despotisme ; il devait au moins par reconnaissance devenir Français avec vous : il ne l’a jamais été. Il n’a cessé d’entreprendre sans but et sans motif des guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques, même quand des revers inouïs punissent avec tant d’éclat l’orgueil et l’abus de la victoire. Il n’a su régner ni dans l’intérêt national, ni dans l’intérêt même de son despotisme. Il a détruit tout ce qu’il voulait créer, et recréé tout ce qu’il voulait détruire. Il ne croyait qu’à la force ; la force l’accable aujourd’hui : juste retour d’une ambition insensée. »

Vérités incontestables, malédictions méritées ; mais qui les donnait, ces malédictions ? que devenait ma pauvre petite brochure, serrée entre ces virulentes adresses ? ne disparaît-elle pas entièrement ? Le même jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les signes et les emblèmes du gouvernement impérial ; si l’Arc de Triomphe eût existé, on l’aurait abattu. Mailhe, qui vota le premier la mort de Louis XVI[21], Cambacérès, qui salua le premier Napoléon du nom d’empereur, reconnurent avec empressement les actes du gouvernement provisoire.

Le 6, le Sénat broche une constitution : elle reposait à peu près sur les bases de la charte future ; le Sénat était maintenu comme Chambre haute ; la dignité des sénateurs était déclarée inamovible et héréditaire ; à leur titre de majorat était attachée la dotation des sénatoreries ; la constitution rendait ces titres et majorats transmissibles aux descendants du possesseur : heureusement que ces ignobles hérédités avaient en elles des Parques, comme disaient les anciens.

L’effronterie sordide de ces sénateurs qui, au milieu de l’invasion de leur patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe même dans l’immensité des événements publics.

N’aurait-il pas été plus commode pour les Bourbons d’adopter en arrivant le gouvernement établi, un Corps législatif muet, un Sénat secret et esclave, une presse enchaînée ? À la réflexion, on trouve la chose impossible : les libertés naturelles, se redressant dans l’absence du bras qui les courbait, auraient repris leur ligne verticale sous la faiblesse de la compression. Si les princes légitimes avaient licencié l’armée de Bonaparte, comme ils auraient dû le faire, (c’était l’opinion de Napoléon à l’île d’Elbe), et s’ils eussent conservé en même temps le gouvernement impérial, c’eût été trop de briser l’instrument de la gloire pour ne garder que l’instrument de la tyrannie : la charte était la rançon de Louis XVIII.


Le 12 avril, le comte d’Artois arriva en qualité de lieutenant général du royaume. Trois ou quatre cents hommes à cheval allèrent au-devant de lui ; j’étais de la troupe. Il charmait par sa bonne grâce, différente des manières de l’Empire. Les Français reconnaissaient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes mœurs, leur ancienne politesse et leur ancien langage ; la foule l’entourait et le pressait ; consolante apparition du passé, double abri qu’il était contre l’étranger vainqueur et contre Bonaparte encore menaçant. Hélas ! ce prince ne remettait le pied sur le sol français que pour y voir assassiner son fils et pour retourner mourir sur cette terre d’exil dont il revenait ; il y a des hommes à qui la vie a été jetée au cou comme une chaîne.

On m’avait présenté au frère du roi ; on lui avait fait lire ma brochure, autrement il n’aurait pas su mon nom : il ne se rappelait ni de m’avoir vu à la cour de Louis XVI, ni au camp de Thionville, et n’avait sans doute jamais entendu parler du Génie du christianisme : c’était tout simple. Quand on a beaucoup et longuement souffert, on ne se souvient plus que de soi ; l’infortune personnelle est une compagne un peu froide, mais exigeante ; elle vous obsède ; elle ne laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous quitte point, s’empare de vos genoux et de votre couche.

La veille du jour de l’entrée du comte d’Artois, Napoléon, après avoir inutilement négocié avec Alexandre par l’entremise de M. de Coulaincourt, avait fait connaître l’acte de son abdication :

« Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses héritiers au trône de France et d’Italie, parce qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt des Français. »

À ces paroles éclatantes l’empereur ne tarda pas de donner, par son retour, un démenti non moins éclatant : il ne lui fallut que le temps d’aller à l’île d’Elbe. Il resta à Fontainebleau jusqu’au 20 avril.

Le 20 d’avril étant arrivé. Napoléon descendit le perron à deux branches qui conduit au péristyle du château désert de la monarchie des Capets. Quelques grenadiers, restes des soldats vainqueurs de l’Europe, se formèrent en ligne dans la grande cour, comme sur leur dernier champ de bataille ; ils étaient entourés de ces vieux arbres, compagnons mutilés de François Ier et de Henri IV. Bonaparte adressa ces paroles aux derniers témoins de ses combats :

« Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux : depuis vingt ans je suis content de vous ; je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

« Les puissances alliées ont armé toute l’Europe contre moi, une partie de l’armée a trahi ses devoirs et la France elle-même a voulu d’autres destinées.

« Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j’aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans ; mais la France eût été malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.

« Soyez fidèles au nouveau roi que la France s’est choisi ; n’abandonnez pas notre chère patrie, trop longtemps malheureuse ! Aimez-la toujours, aimez-la bien, cette chère patrie.

« Ne plaignez pas mon sort ; je serai toujours heureux lorsque je saurai que vous l’êtes.

« J’aurais pu mourir ; rien ne m’eût été plus facile ; mais je suivrai sans cesse le chemin de l’honneur. J’ai encore à écrire ce que nous avons fait.

« Je ne puis vous embrasser tous ; mais j’embrasserai votre général… Venez, général… » (Il serre le général Petit[22] dans ses bras.) « Qu’on m’apporte l’aigle !… » (Il la baise.) « Chère aigle ! que ces baisers retentissent dans le cœur de tous les braves !… Adieu, mes enfants !… Mes vœux vous accompagneront toujours ; conservez mon souvenir[23]. »

Cela dit, Napoléon lève sa tente qui couvrait le monde.


Bonaparte avait demandé à l’Alliance des commissaires, afin d’être protégé par eux jusqu’à l’île que les souverains lui accordaient en toute propriété et en avancement d’hoirie. Le comte Schouwalof fut nommé pour la Russie, le général Koller pour l’Autriche, le colonel Campbell pour l’Angleterre, et le comte Waldbourg-Truchsess pour la Prusse ; celui-ci a écrit l’Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Cette brochure et celle de l’abbé de Pradt sur l’ambassade de Pologne sont les deux comptes rendus dont Napoléon a été le plus affligé. Il regrettait sans doute alors le temps de sa libérale censure, quand il faisait fusiller le pauvre Palm, libraire allemand, pour avoir distribué à Nuremberg l’écrit de M. de Gentz : L’Allemagne dans son profond abaissement[24]. Nuremberg, à l’époque de la publication de cet écrit, étant encore ville libre, n’appartenait point à la France : Palm n’aurait-il pas dû deviner cette conquête !

Le comte de Waldbourg fait d’abord le récit de plusieurs conversations qui précédèrent à Fontainebleau le départ. Il rapporte que Bonaparte donnait les plus grands éloges à lord Wellington et s’informait de son caractère et de ses habitudes. Il s’excusait de n’avoir pas fait la paix à Prague, à Dresde et à Francfort ; il convenait qu’il avait eu tort, mais qu’il avait alors d’autres vues. « Je n’ai point été usurpateur, ajoutait-il, parce que je n’ai accepté la couronne que d’après le vœu unanime de la nation, tandis que Louis XVIII l’a usurpée, n’étant appelé au trône que par un vil Sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. »

Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son récit :

« L’empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers midi, après avoir eu encore avec le général Koller un long entretien dont voici le résumé : Eh bien ! vous avez entendu hier mon discours à la vieille garde ; il vous a plu et vous avez vu l’effet qu’il a produit. Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Les cris de Vive l’empereur cessèrent dès que les troupes françaises ne furent plus avec nous. À Moulins nous vîmes les premières cocardes blanches, et les habitants nous reçurent aux acclamations de Vivent les alliés ! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d’après le vœu de Napoléon, le conduire dans son île.

« À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s’assembla quelques groupes qui crièrent Vive Napoléon ! Le 24, vers midi, nous rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L’empereur et le maréchal descendirent de voiture ; Napoléon ôta son chapeau, et tendit les bras à Augereau, qui l’embrassa, mais sans le saluer. Où vas-tu comme ça ? lui dit l’empereur en le prenant par le bras, tu vas à la cour ? Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon ; ils marchèrent près d’un quart d’heure ensemble, en suivant la route de Valence. L’empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et lui dit : Ta proclamation est bien bête ; pourquoi des injures contre moi ? Il fallait simplement dire : Le vœu de la nation s’étant prononcé en faveur d’un nouveau souverain, le devoir de l’armée est de s’y conformer. Vive le roi ! vive Louis XVIII ! Augereau alors se mit aussi à tutoyer Bonaparte, et lui fit à son tour d’amers reproches sur son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant l’empereur, il se tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l’embrassa, lui ôta encore son chapeau, et se jeta dans sa voiture.

« Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de dessus sa tête ; et seulement, lorsque l’empereur fut remonté dans sa voiture, il lui fit un geste méprisant de la main en lui disant adieu…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Le 25 nous arrivâmes à Orange : nous fûmes reçus aux cris de Vive le roi ! vive Louis XVIII !

« Le même jour, le matin, l’empereur trouva un peu en avant d’Avignon, à l’endroit où l’on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple rassemblé, qui l’attendait à son passage, et qui nous accueillit aux cris de : Vive le roi ! vivent les alliés ! À bas le tyran, le coquin, le mauvais gueux !… Cette multitude vomit encore contre lui mille invectives.

« Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour arrêter ce scandale, et diviser la foule qui assaillait sa voiture ; nous ne pûmes obtenir de ces forcenés qu’ils cessassent d’insulter l’homme qui, disaient-ils, les avait rendus si malheureux, et qui n’avait d’autre désir que d’augmenter encore leur misère…

« Dans tous les endroits que nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon[25], petit village où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble ; devant l’auberge même où il devait s’arrêter, on avait élevé une potence à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue : Tel sera tôt ou tard le sort du tyran.

« Le peuple se cramponnait à la voiture de Napoléon, et cherchait à le voir pour lui adresser les plus fortes injures. L’empereur se cachait derrière le général Bertrand le plus qu’il pouvait ; il était pâle et défait, ne disant pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous parvînmes à le tirer de ce mauvais pas.

« Le comte Schouwalof, à côté de la voiture de Bonaparte, harangua la populace en ces termes : « N’avez-vous pas honte d’insulter à un malheureux sans défense ? Il est assez humilié par la triste situation où il se trouve, lui qui s’imaginait donner des lois à l’univers et qui se trouve aujourd’hui à la merci de votre générosité ! Abandonnez-le à lui-même ; regardez-le : vous voyez que le mépris est la seule arme que vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d’être dangereux. Il serait au-dessous de la nation française d’en prendre une autre vengeance ! » Le peuple applaudissait à ce discours, et Bonaparte, voyant l’effet qu’il produisait, faisait des signes d’approbation à Schouwaloff, et le remercia ensuite du service qu’il lui avait rendu.

« À un quart de lieue en deçà d’Orgon, il crut indispensable la précaution de se déguiser : il mit une mauvaise redingote bleue, un chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Cannat[26] bien après lui. Ignorant les moyens qu’il avait pris pour se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture entourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les portières : elles étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La ténacité des femmes nous étonna le plus ; elles nous suppliaient de le leur livrer, disant : « Il l’a si bien mérité envers nous et envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu’une chose juste. »

« À une demi-lieue de Saint-Cannat, nous atteignîmes la voiture de l’empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située sur la grande route et appelée la Calade. Nous l’y suivîmes, et ce n’est qu’en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il s’était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce bizarre accoutrement ; il n’avait été accompagné que d’un seul courrier ; sa suite, depuis le général jusqu’au marmiton, était parée de cocardes blanches, dont ils paraissaient s’être approvisionnés à l’avance. Son valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous pria de faire passer l’empereur pour le colonel Campbell, parce qu’en arrivant il s’était annoncé pour tel à l’hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce désir, et j’entrai le premier dans une espèce de chambre où je fus frappé de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains. Je ne le reconnus pas d’abord, et je m’approchai de lui. Il se leva en sursaut en entendant quelqu’un marcher, et me laissa voir son visage arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près de lui, et tout le temps que l’hôtesse fut dans la chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais lorsqu’elle sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul ; il nous fit cependant prier de passer de temps on temps dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.

« Nous lui fîmes savoir qu’on était instruit que le colonel Campbell avait passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghers.

« On se mit à table, mais comme ce n’étaient pas ses cuisiniers qui avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune nourriture, dans la crainte d’être empoisonné. Cependant, nous voyant manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui l’agitaient, et prit de tout ce qu’on lui offrit ; il fit semblant d’y goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher ; quelquefois il jetait dessous la table ce qu’il avait accepté, pour faire croire qu’il l’avait mangé. Son dîner fut composé d’un peu de pain et d’un flacon de vin qu’il fit retirer de sa voiture et qu’il partagea même avec nous.

« Il parla beaucoup et fut d’une amabilité très remarquable. Lorsque nous fûmes seuls, et que l’hôtesse qui nous servait fut sortie, il nous fit connaître combien il croyait sa vie en danger ; il était persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

« Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait se sauver ; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d’Aix, car on l’avait prévenu qu’une très grande foule l’attendait à la poste. Il nous déclara donc que ce qui lui paraissait le plus convenable, c’était de retourner jusqu’à Lyon, et de prendre de là une autre route pour s’embarquer en Italie. Nous n’aurions pu, en aucun cas, consentir à ce projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à Toulon ou d’aller par Digne à Fréjus. Nous tâchâmes de le convaincre qu’il était impossible que le gouvernement français pût avoir des intentions si perfides à son égard sans que nous en fussions instruits, et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne se rendrait pas coupable d’un crime de cette nature.

« Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu’à quel point ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s’était passé entre lui et l’hôtesse, qui ne l’avait pas reconnu. — Eh bien ! lui avait-elle dit, avez-vous rencontré Bonaparte ? — Non, avait-il répondu. — Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s’il pourra se sauver ; je crois toujours que le peuple va le massacrer : aussi faut-il convenir qu’il l’a bien mérité, ce coquin-là ! Dites-moi donc, on va l’embarquer pour son île ? — Mais oui. — On le noiera, n’est-ce pas ? — Je l’espère bien ! lui répliqua Napoléon. Vous voyez donc, ajouta-t-il, à quel danger je suis exposé.

« Alors, il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses irrésolutions. Il nous pria même d’examiner s’il n’y avait pas quelque part une porte cachée par laquelle il pourrait s’échapper, ou si la fenêtre, dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n’était pas trop élevée pour pouvoir sauter et s’évader ainsi.

« La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il tressaillait et changeait de couleur.

« Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions ; et comme, de temps en temps, nous entrions dans sa chambre, d’après le désir qu’il en avait témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« L’aide de camp du général Schouwalof vint dire que le peuple qui était ameuté dans la rue était presque entièrement retiré. L’empereur résolut de partir à minuit.

« Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens pour ne pas être reconnu.

« Il contraignit, par ses instances, l’aide de camp du général Schouwalof de se vêtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec lesquels il était arrivé dans l’auberge.

« Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien, mit l’uniforme du général Koller, se décora de l’ordre de Sainte-Thérèse, que portait le général, mit une casquette de voyage sur sa tête, et se couvrit du manteau du général Schouwalof.

« Après que les commissaires des puissances alliées l’eurent ainsi équipé, les voitures s’avancèrent ; mais, avant de descendre, nous fîmes une répétition, dans notre chambre, de l’ordre dans lequel nous devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège ; venait ensuite le soi-disant empereur, l’aide de camp du général Schouwalof, ensuite le général Koller, l’empereur, le général Schouwalof et moi qui avais l’honneur de faire partie de l’arrière-garde, à laquelle se joignit la suite de l’empereur.

« Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu’elle appelait son tyran.

« L’aide de camp de Schouwalof (le major Olewief) prit la place de Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans sa calèche.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Toutefois l’empereur ne se rassurait pas ; il restait toujours dans la calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit qu’il ne savait pas chanter, Bonaparte lui dit de siffler.

« C’est ainsi qu’il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l’agréable musique du général et encensé par la fumée du cocher.

« À Saint-Maximin[27], il déjeuna avec nous. Comme il entendit dire que le sous-préfet d’Aix était dans cet endroit, il le fit appeler, et l’apostropha en ces termes : Vous devez rougir de me voir en uniforme autrichien ; j’ai dû le prendre pour me mettre à l’abri des insultes des Provençaux. J’arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis que j’aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne trouve ici que des tas d’enragés qui menacent ma vie. C’est une méchante race que les Provençaux ; ils ont commis toutes sortes d’horreurs et de crimes dans la Révolution et sont tout prêts à recommencer ; mais quand il s’agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches. Jamais la Provence ne m’a fourni un seul régiment dont j’aurais pu être content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis XVIII qu’ils le paraissent aujourd’hui contre moi, etc.

« Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait jamais rien de la nation française s’il la traitait avec trop de ménagements. Puis, continua-t-il, il faut nécessairement qu’il lève des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la haine de ses sujets.

« Il nous raconta qu’il y avait dix-huit ans qu’il avait été envoyé en ce pays, avec plusieurs milliers d’hommes, pour délivrer deux royalistes qui devaient être pendus pour avoir porté la cocarde blanche. Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés ; et aujourd’hui, continua-t-il, ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui d’entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche ! Telle est l’inconstance du peuple français !

« Nous apprîmes qu’il y avait au Luc[28] deux escadrons de hussards autrichiens ; et, d’après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l’ordre au commandant d’y attendre notre arrivée pour escorter l’empereur jusqu’à Fréjus. »

Ici finit la narration du comte de Waldbourg : ces récits font mal à lire. Quoi ! les commissaires ne pouvaient-ils mieux protéger celui dont ils avaient l’honneur de répondre ? Qu’étaient-ils pour affecter des airs si supérieurs avec un pareil homme ? Bonaparte dit avec raison que, s’il l’eût voulu, il aurait pu voyager accompagné d’une partie de sa garde. Il est évident qu’on était indifférent à son sort ; on jouissait de sa dégradation ; on consentait avec plaisir aux marques de mépris que la victime requérait pour sa sûreté : il est si doux de tenir sous ses pieds la destinée de celui qui marchait sur les plus hautes têtes, de se venger de l’orgueil par l’insulte ! Aussi les commissaires ne trouvent pas un mot, même un mot de sensibilité philosophique, sur un tel changement de fortune, pour avertir l’homme de son néant et de la grandeur des jugements de Dieu ! Dans les rangs des alliés, les anciens adulateurs de Napoléon avaient été nombreux : quand on s’est mis à genoux devant la force, on n’est pas reçu à triompher du malheur. La Prusse, j’en conviens, avait besoin d’un effort de vertu pour oublier ce qu’elle avait souffert, elle, son roi et sa reine ; mais cet effort devait être fait. Hélas ! Bonaparte n’avait eu pitié de rien ; tous les cœurs s’étaient refroidis pour lui. Le moment où il s’est montré le plus cruel, c’est à Jaffa ; le plus petit, c’est sur la route de l’île d’Elbe : dans le premier cas, les nécessités militaires lui ont servi d’excuse ; dans le second, la dureté des commissaires étrangers donne le change aux sentiments des lecteurs et diminue son abaissement.

Le gouvernement provisoire de France ne me semble pas lui-même tout à fait irréprochable : je rejette les calomnies de Maubreuil[29] ; néanmoins, dans la terreur qu’inspirait encore Napoléon à ses anciens domestiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se présenter à leurs yeux que comme un malheur.

On voudrait douter de la vérité des faits rapportés par le comte de Waldbourg-Truchsess, mais le général Koller a confirmé, dans une suite de l’Itinéraire de Waldbourg, une partie de la narration de son collègue ; de son côté, le général Schouwalof m’a certifié l’exactitude des faits : ses paroles contenues en disaient plus que le récit expansif de Waldbourg. Enfin l’Itinéraire de Fabry[30] est composé sur des documents français authentiques, fournis par des témoins oculaires.

Maintenant que j’ai fait justice des commissaires et des alliés, est-ce bien le vainqueur du monde que l’on aperçoit dans l’Itinéraire de Waldbourg ? Le héros réduit à des déguisements et à des larmes, pleurant sous une veste de courrier au fond d’une arrière-chambre d’auberge ! Était-ce ainsi que Marius se tenait sur les ruines de Carthage, qu’Annibal mourut en Bithynie, César au Sénat ! Comment Pompée se déguisa-t-il ? en se couvrant la tête de sa toge. Celui qui avait revêtu la pourpre se mettant à l’abri sous la cocarde blanche, poussant le cri de salut : Vive le roi ! ce roi dont il avait fait fusiller un héritier ! Le maître des peuples encourageant les humiliations que lui prodiguaient les commissaires afin de le mieux cacher, enchanté que le général Koller sifflât devant lui, qu’un cocher lui fumât à la figure, forçant l’aide de camp du général Schouwalof à jouer le rôle de l’empereur, tandis que lui Bonaparte portait l’habit d’un colonel autrichien et se couvrait du manteau d’un général russe ! Il fallait cruellement aimer la vie : ces immortels ne peuvent consentir à mourir.

Moreau disait de Bonaparte : « Ce qui le caractérise, c’est le mensonge et l’amour de la vie : je le battrai et je le verrai à mes pieds me demander grâce. » Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la nature de Bonaparte ; il tombait dans la même erreur que Lord Byron. Au moins, à Sainte-Hélène, Napoléon, agrandi par les Muses, bien que peu noble dans ses démêlés avec le gouverneur anglais, n’eut à supporter que le poids de son immensité. En France, le mal qu’il avait fait lui apparut personnifié dans les veuves et les orphelins, et le contraignit de trembler sous les mains de quelques femmes.

Cela est trop vrai ; mais Bonaparte ne doit pas être jugé d’après les règles que l’on applique aux grands génies, parce que la magnanimité lui manquait. Il y a des hommes qui ont la faculté de monter et qui n’ont pas la faculté de descendre. Lui, Napoléon, possédait les deux facultés : comme l’ange rebelle, il pouvait raccourcir sa taille incommensurable pour la renfermer dans un espace mesuré ; sa ductilité lui fournissait des moyens de salut et de renaissance : avec lui tout n’était pas fini quand il semblait avoir fini. Changeant à volonté de mœurs et de costume, aussi parfait dans le comique que dans le tragique, cet acteur savait paraître naturel sous la tunique de l’esclave comme sous le manteau de roi, dans le rôle d’Attale ou dans le rôle de César. Encore un moment, et vous verrez, du fond de sa dégradation, le nain relever sa tête de Briarée ; Asmodée sortira en fumée énorme du flacon où il s’était comprimé. Napoléon estimait la vie pour ce qu’elle lui rapportait ; il avait l’instinct de ce qui lui restait encore à peindre ; il ne voulait pas que la toile lui manquât avant d’avoir achevé ses tableaux.

Sur les frayeurs de Napoléon, Walter Scott, moins injuste que les commissaires, remarque avec candeur que la fureur du peuple fit beaucoup d’impression sur Bonaparte, qu’il répandit des larmes, qu’il montra plus de faiblesse que n’en admettait son courage reconnu ; mais il ajoute : « Le danger était d’une espèce particulièrement horrible et propre à intimider ceux à qui la terreur des champs de bataille était familière : le plus brave soldat peut frémir devant la mort des de Witt. »

Napoléon fut soumis à ces angoisses révolutionnaires dans les mêmes lieux où il commença sa carrière avec la Terreur.

Le général prussien, interrompant une fois son récit s’est cru obligé de révéler un mal que l’empereur ne cachait pas : le comte de Waldbourg a pu confondre ce qu’il voyait avec les souffrances dont M. de Ségur avait été témoin dans la campagne de Russie, lorsque Bonaparte, contraint de descendre de cheval, s’appuyait la tête contre des canons[31]. Au nombre des infirmités des guerriers illustres, la véritable histoire ne compte que le poignard qui perça le cœur de Henri IV, ou le boulet qui emporta Turenne.

Après le récit de l’arrivée de Bonaparte à Fréjus, Walter Scott, débarrassé des grandes scènes, retombe avec joie dans son talent ; il s’en va en bavardin, comme parle madame de Sévigné ; il devise du passage de Napoléon à l’île d’Elbe, de la séduction exercée par Bonaparte sur les matelots anglais, excepté sur Hinton, qui ne pouvait entendre les louanges données à l’empereur sans murmurer le mot humbug. Quand Napoléon partit, Hinton souhaita à son honneur bonne santé et meilleure chance une autre fois. Napoléon était toutes les misères et toutes les grandeurs de l’homme.


Tandis que Bonaparte, connu de l’univers, s’échappait de France au milieu des malédictions, Louis XVIII, oublié partout, sortait de Londres sous une voûte de drapeaux blancs et de couronnes. Napoléon, en débarquant à l’île d’Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII, en débarquant à Calais[32], eût pu voir Louvel[33] ; il y rencontra le général Maison[34], chargé, seize ans après, d’embarquer Charles X à Cherbourg. Charles X, apparemment pour le rendre digne de sa mission future, donna dans la suite à M. Maison le bâton de maréchal de France, comme un chevalier, avant de se battre, conférait la chevalerie à l’homme inférieur avec lequel il daignait se mesurer.

Je craignais l’effet de l’apparition de Louis XVIII. Je me hâtai de le devancer dans cette résidence d’où Jeanne d’Arc tomba aux mains des Anglais[35] et où l’on me montra un volume atteint d’un des boulets lancés contre Bonaparte. Qu’allait-on penser à l’aspect de l’invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu dire comme Attila : « L’herbe ne croît plus partout où mon cheval a passé ! » Sans mission et sans goût j’entrepris (on m’avait jeté un sort) une tâche assez difficile, celle de peindre l’arrivée à Compiègne, de faire voir le fils de saint Louis tel que je l’idéalisai à l’aide des Muses. Je m’exprimai ainsi :

« Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de France, qui étaient allés au-devant de S. M. Ce n’a plus été des cris de Vive le roi ! mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne distinguait rien que les accents de l’attendrissement et de la joie. Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes ; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d’un petit cordon d’or. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l’antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans…
… Les maréchaux Macdonald, Ney, Moncey, Sérurier, Brune, le prince de Neuchâtel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont obtenu pareillement du roi les paroles les plus affectueuses. Telle est en France la force du souverain légitime, cette magie attachée au nom du roi. Un homme arrive seul de l’exil, dépouillé de tout, sans suite, sans gardes, sans richesses ; il n’a rien à donner, presque rien à promettre. Il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d’une jeune femme ; il se montre à des capitaines qui ne l’ont jamais vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme ? c’est le roi ! Tout le monde tombe à ses pieds[36]. »

Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais d’atteindre, était vrai quant aux chefs ; mais je mentais à l’égard des soldats. J’ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore, le spectacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant dans Paris le 3 mai, alla descendre à Notre-Dame : on avait voulu épargner au roi l’aspect des troupes étrangères ; c’était un régiment de la vieille garde à pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu’à Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que figures humaines aient jamais exprimé quelque chose d’aussi menaçant et d’aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l’Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre ; ces mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu’ils étaient par une armée de Russes, d’Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir ; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage ; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c’était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n’ont été mis à une pareille épreuve et n’ont souffert un tel supplice. Si dans ce moment ils eussent été appelés à la vengeance, il aurait fallu les exterminer jusqu’au dernier, ou ils auraient mangé la terre.

Au bout de la ligne était un jeune hussard, à cheval ; il tenait un sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement convulsif de colère. Il était pâle ; ses yeux pivotaient dans leur orbite ; il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n’entendait que le premier son. Il aperçut un officier russe : le regard qu’il lui lança ne peut se dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se précipiter sur le roi.

La Restauration, à son début, commit une faute irréparable : elle devait licencier l’armée en conservant les maréchaux, les généraux, les gouverneurs militaires, les officiers dans leurs pensions, honneurs et grades ; les soldats seraient rentrés ensuite successivement dans l’armée reconstituée, comme ils l’ont fait depuis dans la garde royale : la légitimité n’eût pas eu d’abord contre elle ces soldats de l’Empire organisés, embrigadés, dénommés comme ils l’étaient aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre eux du temps passé, nourrissant des regrets et des sentiments hostiles à leur nouveau maître.

La misérable résurrection de la Maison-Rouge[37], ce mélange de militaires de la vieille monarchie et de soldats du nouvel empire, augmenta le mal : croire que des vétérans illustrés sur mille champs de bataille ne seraient pas choqués de voir des jeunes gens[38], très braves sans doute, mais pour la plupart neufs au métier des armes, de les voir porter, sans les avoir gagnées, les marques d’un haut grade militaire, c’était ignorer la nature humaine.

Pendant le séjour que Louis XVIII avait fait à Compiègne, Alexandre était venu le visiter. Louis XVIII le blessa par sa hauteur : il résulta de cette entrevue la déclaration du 2 mai, de Saint-Ouen. Le roi y disait : qu’il était résolu à donner pour base de la constitution qu’il destinait à son peuple les garanties suivantes : le gouvernement représentatif divisé en deux corps, l’impôt librement consenti, la liberté publique et individuelle, la liberté de la presse, la liberté des cultes, les propriétés inviolables et sacrées, la vente des biens nationaux irrévocable, les ministres responsables, les juges inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant, tout Français admissible à tous les emplois, etc., etc.

Cette déclaration, quoiqu’elle fût naturelle à l’esprit de Louis XVIII, n’appartenait néanmoins ni à lui, ni à ses conseillers ; c’était tout simplement le temps qui partait de son repos : ses ailes avaient été ployées, sa fuite suspendue depuis 1792 ; il reprenait son vol ou son cours. Les excès de la Terreur, le despotisme de Bonaparte, avaient fait rebrousser les idées ; mais, sitôt que les obstacles qu’on leur avait opposés furent détruits, elles affluèrent dans le lit qu’elles devaient à la fois suivre et creuser. On reprit les choses au point où elles s’étaient arrêtées ; ce qui s’était passé fut comme non avenu : l’espèce humaine, reportée au commencement de la Révolution, avait seulement perdu quarante ans[39] de sa vie ; or, qu’est-ce que quarante ans dans la vie générale de la société ? Cette lacune a disparu lorsque les tronçons coupés du temps se sont rejoints.

Le 30 mai 1814 fut conclu le traité de Paris entre les alliés et la France. On convint que dans le délai de deux mois toutes les puissances qui avaient été engagées de part et d’autre dans la présente guerre enverraient des plénipotentiaires à Vienne pour régler dans un congrès général les arrangements définitifs.

Le 4 juin, Louis XVIII parut en séance royale dans une assemblée collective du Corps législatif et d’une fraction du Sénat. Il prononça un noble discours ; vieux, passés, usés, ces fastidieux détails ne servent plus que de fil historique.

La charte, pour la plus grande partie de la nation, avait l’inconvénient d’être octroyée : c’était remuer, par ce mot très inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire. Louis XVIII aussi datait son bienfait de l’an dix-neuvième de son règne, regardant Bonaparte comme non avenu, de même que Charles II avait sauté à pieds joints par-dessus Cromwel : c’était une espèce d’insulte aux souverains qui avaient tous reconnu Napoléon, et qui dans ce moment même se trouvaient dans Paris. Ce langage suranné et ces prétentions des anciennes monarchies n’ajoutaient rien à la légitimité du droit et n’étaient que de puérils anachronismes[40]. À cela près, la charte remplaçant le despotisme, nous apportant la liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience. Néanmoins, les royalistes qui en recueillaient tant d’avantages, qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer chétif, ou des places obscures dont ils avaient vécu sous l’Empire, étaient appelés à une haute et publique existence, ne reçurent le bienfait qu’en grommelant : les libéraux, qui s’étaient arrangés à cœur joie de la tyrannie de Bonaparte, trouvèrent la charte un véritable code d’esclaves. Nous sommes revenus au temps de Babel ; mais on ne travaille plus à un monument commun de confusion : chacun bâtit sa tour à sa propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste, si la charte parut défectueuse, c’est que la révolution n’était pas à son terme ; le principe de l’égalité et de la démocratie était au fond des esprits et travaillait en sens contraire de l’ordre monarchique.

Les princes alliés ne tardèrent pas à quitter Paris : Alexandre, en se retirant, fit célébrer un sacrifice religieux sur la place de la Concorde[41]. Un autel fut élevé où l’échafaud de Louis XVI avait été dressé. Sept prêtres moscovites célébrèrent l’office, et les troupes étrangères défilèrent devant l’autel. Le Te Deum fut chanté sur un des beaux airs de l’ancienne musique grecque. Les soldats et les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bénédiction. La pensée des Français se reportait à 1793 et à 1794, alors que les bœufs refusaient de passer sur des pavés que leur rendait odieux l’odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fête des expiations ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions barbares, ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine ? Ce sont là des spectacles que ne verront plus les faibles générations qui suivront mon siècle.


Dans la première année de la Restauration, j’assistai à la troisième transformation sociale : j’avais vu la vieille monarchie passer à la monarchie constitutionnelle et celle-ci à la république ; j’avais vu la République se convertir en despotisme militaire, je voyais le despotisme militaire revenir à une monarchie libre, les nouvelles idées et les nouvelles générations se reprendre aux anciens principes et aux vieux hommes. Les maréchaux d’empire devinrent des maréchaux de France ; aux uniformes de la garde de Napoléon se mêlèrent les uniformes des gardes du corps et de la Maison-Rouge, exactement taillés sur les anciens patrons ; le vieux duc d’Havré[42], avec sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal Victor, boiteux de la façon de Bonaparte ; le duc de Mouchy[43], qui n’avait jamais vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du maréchal Oudinot[44], criblé de blessures ; le château des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon, au lieu de l’odeur de la poudre, se remplissait de la fumée des déjeuners qui montait de toutes parts : sous messieurs les gentilshommes de la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. Dans les rues, on voyait des émigrés caducs avec des airs et des habits d’autrefois, hommes les plus respectables sans doute, mais aussi étrangers parmi la foule moderne que l’étaient les capitaines républicains parmi les soldats de Napoléon. Les dames de la cour impériale introduisaient les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours du palais. Arrivaient des députations de Bordeaux, ornées de brassards ; des capitaines de paroisse de la Vendée, surmontés de chapeaux à la Rochejaquelein. Ces personnages divers gardaient l’expression des sentiments, des pensées, des habitudes, des mœurs qui leur étaient familières. La liberté, qui était au fond de cette époque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup d’œil ne pas devoir vivre ; mais on avait peine à reconnaître cette liberté parce qu’elle portait les couleurs de l’ancienne monarchie et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage constitutionnel ; les royalistes faisaient des fautes grossières en parlant charte ; les impérialistes en étaient encore moins instruits ; les conventionnels, devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantôt dans le dialecte républicain qu’ils avaient presque oublié, tantôt dans l’idiome de l’absolutisme qu’ils avaient appris à fond. Des lieutenants généraux étaient promus à la garde des lièvres. On entendait des aides de camp du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité.

Ces métamorphoses seraient odieuses, si elles ne tenaient en partie à la flexibilité du génie français. Le peuple d’Athènes gouvernait lui-même ; des harangueurs s’adressaient à ses passions sur la place publique ; la foule souveraine était composée de sculpteurs, de peintres, d’ouvriers, regardeurs de discours et auditeurs d’actions, dit Thucydide. Mais quand, bon ou mauvais, le décret était rendu, qui, pour l’exécuter, sortait de cette masse incohérente et inexperte ? Socrate, Phocion, Périclès, Alcibiade.


Est-ce aux royalistes qu’il faut s’en prendre de la Restauration, comme on l’avance aujourd’hui ? Pas le moins du monde : ne dirait-on pas que trente millions d’hommes étaient consternés tandis qu’une poignée de légitimistes accomplissaient, contre la volonté de tous, une restauration détestée, en agitant quelques mouchoirs et en mettant à leur chapeau un ruban de leur femme ? L’immense majorité des Français était, il est vrai, dans la joie ; mais cette majorité n’était point légitimiste dans le sens borné du mot, et comme ne s’appliquant qu’aux rigides partisans de la vieille monarchie. Cette majorité était une foule prise dans toutes les nuances des opinions, heureuse d’être délivrée, et violemment animée contre l’homme qu’elle accusait de tous ses malheurs[45] ; de là le succès de ma brochure. Combien comptait-on d’aristocrates avoués proclamant le nom du roi ? MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Polignac, échappés de leur geôle, M. Alexis de Noailles, M. Sosthène de La Rochefoucauld. Ces sept ou huit hommes, que le peuple méconnaissait et ne suivait pas, faisaient-ils la loi à toute une nation ?

Madame de Montcalm m’avait envoyé un sac de douze cents francs pour les distribuer à la pure race légitimiste : je le lui renvoyai, n’ayant pas trouvé à placer un écu. On attacha une ignoble corde au cou de la statue qui surmontait la colonne de la place Vendôme ; il y avait si peu de royalistes pour faire du train à la gloire et pour tirer sur la corde, que ce furent les autorités, toutes bonapartistes, qui descendirent l’image de leur maître à l’aide d’une potence : le colosse courba de force la tête ; il tomba aux pieds de ces souverains de l’Europe, tant de fois prosternés devant lui. Ce sont les hommes de la République et de l’Empire qui saluèrent avec enthousiasme la Restauration. La conduite et l’ingratitude des personnages élevés par la Révolution furent abominables envers celui qu’ils affectent aujourd’hui de regretter et d’admirer.

Impérialistes et libéraux, c’est vous entre les mains desquels est échu le pouvoir, vous qui vous êtes agenouillés devant les fils de Henri IV ! Il était tout naturel que les royalistes fussent heureux de retrouver leurs princes et de voir finir le règne de celui qu’ils regardaient comme un usurpateur ; mais vous, créatures de cet usurpateur, vous dépassiez en exagération les sentiments des royalistes. Les ministres, les grands dignitaires, prêtèrent à l’envi serment à la légitimité ; toutes les autorités civiles et judiciaires faisaient queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie proscrite, amour à la race antique qu’elles avaient cent et cent fois condamnée. Qui composait ces proclamations, ces adressée adulatrices et outrageantes pour Napoléon, dont la France était inondée ? des royalistes ? Non : les ministres, les généraux, les autorités choisis et maintenus par Bonaparte. Où se tripotait la Restauration ? chez des royalistes ? Non : chez M. de Talleyrand. Avec qui ? avec M. de Pradt, aumônier du dieu Mars et saltimbanque mitré. Avec qui et chez qui dînait en arrivant le lieutenant général du royaume ? chez des royalistes et avec des royalistes ? Non : chez l’évêque d’Autun, avec M. de Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux infâmes princes étrangers ? aux châteaux des royalistes ? Non : à la Malmaison, chez l’impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier, par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement ? à la légitimité. Qui passait sa vie chez l’autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare ? les classes de l’Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres ; ils en revenaient charmés, comblés d’éloges et de tabatières. Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n’étions admis nulle part ; ou nous comptait pour rien. Tantôt on nous faisait dire dans la rue d’aller nous coucher ; tantôt on nous recommandait de ne pas crier trop haut Vive le roi ! d’autres s’étant chargés de ce soin. Loin de forcer aucun à être légitimiste, les puissants déclaraient que personne ne serait obligé de changer de rôle et de langage, que l’évêque d’Autun ne serait pas plus contraint de dire la messe sous la royauté qu’il n’avait été contraint d’y aller sous l’Empire. Je n’ai point vu de châtelaine, point de Jeanne d’Arc, proclamer le souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main ; mais madame de Talleyrand[46], que Bonaparte avait attachée à son mari comme un écriteau, parcourait les rues en calèche, chantant des hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendillants aux fenêtres des familiers de la cour impériale faisaient croire aux bons Cosaques qu’il y avait autant de lis dans les cœurs des bonapartistes convertis que de chiffons blancs à leurs croisées. C’est merveille en France que la contagion, et l’on crierait À bas ma tête ! si on l’entendait crier à son voisin. Les impérialistes entraient jusque dans nos maisons et nous faisaient, nous autres bourbonistes, exposer en drapeau sans tache les restes de blanc renfermés dans nos lingeries : c’est ce qui arriva chez moi ; mais madame de Chateaubriand n’y voulut entendre, et défendit vaillamment ses mousselines[47].

Le Corps législatif transformé en Chambre des députés, et la Chambre des pairs, composée de cent cinquante-quatre membres, nommés à vie, dans lesquels on comptait plus de soixante sénateurs, formèrent les deux premières Chambres législatives[48]. M. de Talleyrand, installé au ministère des affaires étrangères, partit pour le congrès de Vienne, dont l’ouverture était fixée au 3 de novembre, en exécution de l’article 32 du traité du 30 mai ; M. de Jaucourt eut le portefeuille pendant un intérim qui dura jusqu’à la bataille de Waterloo. L’abbé de Montesquiou devint ministre de l’intérieur, ayant pour secrétaire général M. Guizot ; M. Malouet entra à la marine ; il décéda et fut remplacé par M. Beugnot[49]; le général Dupont[50] obtint le département de la guerre ; on lui substitua le maréchal Soult[51], qui s’y distingua par l’érection du monument funèbre de Quiberon ; le duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M. Anglès[52] préfet de police, le conseiller Dambray ministre de la justice, l’abbé Louis ministre des finances.

Le 21 octobre, l’abbé de Montesquiou présenta la première loi au sujet de la presse ; elle soumettait à la censure tout écrit de moins de vingt feuilles d’impression : M. Guizot élabora cette première loi de liberté[53].

Carnot adressa une lettre au roi[54] ; il avouait que les Bourbons avaient été reçus avec joie ; mais, ne tenant aucun compte ni de la brièveté du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait, avec des conseils hasardés, des leçons hautaines : tout cela ne vaut quand on doit accepter le rang de ministre et le titre de comte de l’Empire ; point ne convient de se montrer fier envers un prince faible et libéral quand on a été soumis devant un prince violent et despotique ; quand, machine usée de la Terreur, on s’est trouvé insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne. Je fis imprimer en réponse les Réflexions politiques[55] ; elles contiennent la substance de la Monarchie selon la Charte. M. Lainé, président de la Chambre des députés, parla au roi de cet ouvrage avec éloge. Le roi paraissait toujours charmé des services que j’avais le bonheur de lui rendre ; le ciel semblait m’avoir jeté sur les épaules la casaque de héraut de la légitimité : mais plus l’ouvrage avait de succès, moins l’auteur plaisait à Sa Majesté. Les Réflexions politiques divulguèrent mes doctrines constitutionnelles : la cour en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n’a pu effacer. Louis XVIII disait à ses familiers : « Donnez-vous de garde d’admettre jamais un poète dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien. »

Une forte et vive amitié remplissait alors mon cœur : la duchesse de Duras[56] avait de l’imagination, et un peu même dans le visage de l’expression de madame de Staël : on a pu juger de son talent d’auteur par Ourika. Rentrée de l’émigration, renfermée pendant plusieurs années dans son château d’Ussé, au bord de la Loire, ce fut dans les beaux jardins de Méréville que j’en entendis parler pour la première fois, après avoir passé auprès d’elle à Londres sans l’avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l’éducation de ses charmantes filles, Félicie et Clara[57]. Des rapports de famille, de province, d’opinions littéraires et politiques, m’ouvrirent la porte de sa société. La chaleur de l’âme, la noblesse du caractère, l’élévation de l’esprit, la générosité de sentiments, en faisaient une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me prit sous sa protection ; car, malgré ce que j’avais fait pour la monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir reçus de moi, j’avais été mis si fort à l’écart que je songeais à me retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait : dans ces solitudes que Napoléon m’avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes, n’aurais-je pas été plus heureux qu’au château des Tuileries ? Quand j’entrai dans ces salons au retour de la légitimité, ils me firent une impression presque aussi pénible que le jour où j’y vis Bonaparte prêt à tuer le duc d’Enghien. Madame de Duras parla de moi à M. de Blacas. Il répondit que j’étais bien libre d’aller où je voudrais. Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses amis, qu’on déterra une ambassade vacante, l’ambassade de Suède. Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire présent de moi à son bon frère le roi Bernadotte[58]. Celui-ci ne se figurait-il pas qu’on m’envoyait à Stockholm pour le détrôner ? Eh ! bon Dieu ! princes de la terre, je ne détrône personne ; gardez vos couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n’en veux mie.

Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l’appeler ma sœur, que j’eus le bonheur de revoir à Paris pendant plusieurs années, est allée mourir à Nice[59] : encore une plaie rouverte. La duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Staël : je ne puis comprendre comment je ne fus pas attiré sur les traces de madame Récamier, revenue d’Italie en France ; j’aurais salué le secours qui venait en aide à ma vie : déjà je n’appartenais plus à ces matins qui se consolent eux-mêmes, je touchais à ces heures du soir qui ont besoin d’être consolées.


Le 30 décembre de l’année 1814, les Chambres législatives furent ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour l’assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J’assistai à cette exhumation dans le cimetière[60] où Fontaine et Percier ont élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l’imitation d’une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus remarquable de Paris. Ce cloître formé d’un enchaînement de tombeaux, saisit l’imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de ces Mémoires, j’ai parlé des exhumations de 1815[61] : au milieu des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m’avait adressé à Versailles.

Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l’a jamais été. J’écrivis la pompe funèbre du 21 janvier ; je disais : « Ces religieux qui vinrent avec l’oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis, ne recevront point le descendant du saint roi. Dans ces demeures souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis XVI se trouvera seul !… Comment tant de morts se sont-ils levés ? Pourquoi Saint-Denis est-il désert ? Demandons plutôt pourquoi son toit est rétabli, pourquoi son autel est debout ? Quelle main a reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides ! La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons. Ô Providence ! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI[62]. »

J’ai désiré assez longtemps que l’image de Louis XVI fût placée dans le lieu même où le martyr répandit son sang : je ne serais plus de cet avis. Il faut louer les Bourbons d’avoir, dès le premier moment de leur retour, songé à Louis XVI ; ils devaient toucher leur front avec ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant je crois qu’ils n’auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la Convention entière ; de là le reproche annuel qu’une cérémonie funèbre répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et des autres : nous avons eu des solennités pour les barricades, des chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet ; mais n’est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d’âge en âge le saint le plus obscur ? Si les jeûnes et les prières institués pour le sacrifice de Charles Ier durent encore, c’est qu’en Angleterre l’État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique, et qu’en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1619 est devenu jour férié. En France, il n’en est pas de la sorte : Rome seule a le droit de commander en religion ; dès lors, qu’est-ce qu’une ordonnance qu’un prince publie, un décret qu’une assemblée politique promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de les effacer ? Je pense donc aujourd’hui que le symbole d’une fête qui peut être abolie, que le témoignage d’une catastrophe tragique non consacrée par le culte, n’est pas convenablement placé sur le chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs. Par le temps actuel, il serait à craindre qu’un monument élevé dans le but d’imprimer l’effroi des excès populaires donnât le désir de les imiter : le mal tente plus que le bien ; en voulant perpétuer la douleur, on ne fait souvent que perpétuer l’exemple. Les siècles n’adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.

En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux[63], chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi ; je le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI reprit sa couche à Saint-Denis ; Louis XVIII, de son côté, dormit au Louvre ; les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois et de sceptres légitimes ; vaine restauration du trône et de la tombe dont le temps a déjà balayé la double poussière.

Puisque j’ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j’étais oppressé quand, la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à demi détendue : que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite : morale vulgaire qui sortait du spectacle même ; mais mon esprit ne s’arrêtait pas là ; je perçais jusqu’à la nature de l’homme. Tout est-il vide et absence dans la région des sépulcres ? N’y a-t-il rien dans ce rien ? N’est-il point d’existences de néant, des pensées de poussière ? Ces ossements n’ont-ils point des modes de vie qu’on ignore ? Qui sait les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts ? Les choses qu’ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux ? Songes, avenirs, joies, douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies, intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions d’un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans lesquels elles s’engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit un cœur ? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des tombeaux, n’entend-on qu’un rire moqueur et éternel ? Ce rire est-il le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l’imposture de cet univers ? Fermons les yeux ; remplissons l’abîme désespéré de la vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr : « Je suis chrétien. »




Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t3.djvu 477.jpg

Fath del
Mauduison père, sc.
Imp Vve Sarazin
BENJAMIN CONSTANT
Garnier frères Éditeurs


  1. Et lingua mea adhœsit faucibus meis. Psaume XXI, verset 16.
  2. L’empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries, mais à l’Élysée ; il n’y resta, du reste, que quelques heures et accepta l’offre du prince de Talleyrand, qui s’était empressé de mettre à la disposition du czar son hôtel de la rue Saint-Florentin. C’est à l’Élysée qu’il reçut une députation de royalistes, composée de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo de Lévis, Ferrand, de Semallé et Sosthène de la Rochefoucauld. M. de Semallé dit, dans ses Mémoires, encore inédits : « Alexandre avait d’abord fixé sa résidence à l’Élysée-Bourbon, et c’est dans ce palais que la députation fut reçue. M. de Semallé a la certitude que M. de Talleyrand se rendit dans la nuit auprès de M. de Nesselrode pour lui faire sentir la nécessité d’une marque de confiance de l’empereur en venant loger à son hôtel de la rue Saint-Florentin, et par là le mettre à même de dominer les événements. »
  3. Voyez plus loin les Cent-Jours à Gand et le portrait de M. de Talleyrand, vers la fin de ces Mémoires. (Paris, note de 1839.) Ch.
  4. Voici le titre complet de l’écrit de Chateaubriand : De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l’Europe. D’après M. de Lescure (Chateaubriand, p. 93), il aurait paru le 30 mars 1814. Cela n’est pas tout à fait exact, non plus que l’indication donnée par M. Henry Houssaye, dans les premières éditions de son très remarquable ouvrage sur 1814, où il est dit, page 570 : « La philippique de Chateaubriand parut le 3 avril. » C’est le 4 avril seulement que le Journal des Débats publia un premier extrait de la fameuse brochure ; la mise en vente eut lieu le mercredi 5 avril.

    Quoi qu’en aient dit la plupart des historiens, le grand écrivain, en composant et en publiant son éloquente philippique, n’a pas manqué aux lois de la générosité, de l’honneur et du patriotisme. On oublie trop aisément que ces pages véhémentes, passionnées, ont été préparées, écrites avant la chute de l’Empire, à quelques pas des Tuileries, sous l’œil d’une police qui pénétrait partout et pour laquelle il n’y avait rien de sacré. On oublie trop aisément que, dès le 5 août 1806, alors que l’Empire était à l’apogée de sa grandeur et se pouvait rire des vaines attaques d’une presse impuissante, Napoléon écrivait lui-même à l’un de ses maréchaux, à Berthier, une lettre datée de Saint-Cloud, pour lui signifier qu’il eût à faire fusiller dans les vingt-quatre heures les libraires d’Augsbourg et de Nuremberg, coupables d’avoir vendu une brochure de M. de Gentz dirigée contre sa politique. Il ordonnait en même temps que les libraires de Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochure, fussent condamnés comme contumaces et fusillés s’ils étaient saisis. (Correspondance de Napoléon, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui reçurent leur exécution dans la mesure du possible : le libraire Palm, arrêté à Nuremberg le 26 août, fut traduit sur-le-champ devant une commission militaire et fusillé trois heures après sa condamnation. Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque courage à préparer une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination, ébranlée sans doute, mais encore formidable, de l’homme qui avait écrit la lettre de Saint-Cloud.

    Rien de moins fondé, d’ailleurs, que le reproche adressé à l’auteur de Buonaparte et les Bourbons d’avoir brisé entre les mains de l’empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec succès pour le salut de la patrie. Lorsque parurent, dans le Journal des Débats du 4 avril les premiers extraits de la brochure, la déchéance de Napoléon avait déjà été votée par le Sénat, par le Conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé, la veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d’Essonnes (3 avril), et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier avaient arraché à l’empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement l’offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis qu’il y avait lui-même et lui seul attirés.

    À cette date du 4 avril, la question n’était plus entre Napoléon et les coalisés : la Victoire, seul arbitre qu’il eût jamais reconnu, s’était prononcée contre lui, et l’arrêt était sans appel. Il ne s’agissait plus que de savoir si le trône, d’où il allait descendre, appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de Chateaubriand, jetée dans l’un des plateaux de la balance où se pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon le mot de Louis XVIII, plus qu’une armée.

    Pour apprécier, du reste, avec une entière équité un écrit de la nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout l’opinion des contemporains. Or, voici ce qu’au mois d’avril 1814 Mme de Rémusat, qui avait vu de près l’empereur, écrivait à son fils : « Malheureusement, cet écrit ne renferme pas une exagération par rapport à l’empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de haine et naturellement généreuse. Eh bien ! mon enfant, je mettrais mon nom à chacune des pages de ce livre, s’il en était besoin, pour attester qu’il est un tableau fidèle de tout ce dont j’étais témoin. » (Correspondance de M. de Rémusat, t. I, avril 1814.)

  5. De l’esprit de conquête, édition d’Allemagne. Ch.
  6. Lettre à M. N…, datée de Plaisance, mai 1804. (Œuvres de Paul-Louis Courier, t. III, p. 51.)
  7. Dans son admirable discours du 26 mai 1840, sur la translation des restes mortels de Napoléon, il fit entendre ces prophétiques paroles : « Quoique admirateur de ce grand homme, je n’ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut depuis quelque temps substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu’on nous représente comme impatient de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations. J’ai bien vu un philosophe déifier aussi la gloire et diviniser ce fléau de Dieu. Je n’ai fait qu’en rire. Dans la bouche d’un philosophe, ces paradoxes brillants n’ont aucun danger ; ce n’est qu’un sophisme. Dans la bouche d’un homme d’État, cela prend un autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes ou les malheurs des nations. Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple ! »
  8. Hyacinte Thabaud de Latouche (1785-1851), poète et romancier. Son nom restera attaché à la publication des Poésies d’André Chénier (1819). Il eut aussi l’honneur, compatriote de George Sand, de la deviner tout d’abord, de lui indiquer la vraie voie et de lui rendre les premiers pas plus faciles. Possesseur, à Aulnay, d’une petite maison voisine de celle qu’avait habitée Chateaubriand, il s’appelait volontiers l’Ermite de la Vallée-aux-Loups.
  9. Odes et Ballades, ode sur Buonaparte. Voir aussi, dans le même recueil, l’ode qui a pour titre : Les Deux Îles.
  10. Mémoire au Roi, par Carnot ; 1814.
  11. Le texte complet de cet ordre du jour a été donné par le baron Fain dans son Manuscrit de Mil huit cent quatorze, p. 375.
  12. M. de Talleyrand habitait l’hôtel qui fait le coin de la place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Après la mort du prince de Talleyrand, il fut occupé par la princesse de Liéven. Il est aujourd’hui la propriété de M. Alphonse de Rothschild.
  13. Récit historique sur la restauration de la royauté en France le 31 mars 1814, par M. de Pradt, 1815.
  14. Pierre-Riel, marquis de Beurnonville (1752-1821). Ministre de la guerre (4 février — 11 mars 1793) ; général en chef de l’armée de Sambre-et-Meuse, puis de l’armée du Nord ; ambassadeur à Berlin, puis à Madrid, sous le Consulat ; sénateur le 1er février 1805 ; comte de l’Empire le 23 mai 1808. — Louis XVIII le nomma ministre d’État, pair de France le 4 juin 1814, maréchal de France le 3 juillet 1816. En 1817, il le créa marquis et, en 1820, lui donna le cordon bleu à l’occasion de la naissance du duc de Bordeaux.
  15. Arnail-François, marquis de Jaucourt (1757-1852). Il était sénateur depuis le 31 octobre 1803. Napoléon l’avait fait comte le 26 avril 1808. Nommé, le 13 mai 1814, par Louis XVIII, ministre d’État et pair de France, il fut chargé, le 4 juin, de l’intérim des Affaires étrangères, tandis que Talleyrand représentait la France au Congrès de Vienne. Pendant les Cent-Jours, il fut de ceux que Napoléon mit hors la loi. Il suivit le roi à Gand, et à la seconde Restauration, après avoir été quelque temps ministre de la marine, il devint membre du conseil privé.
  16. Emerick-Joseph-Wolfgand-Héribert, duc de Dalberg (1773-1833). Il était le neveu de Charles de Dalberg, qui fut archichancelier de l’Empire, prince-primat de la Confédération du Rhin et grand-duc de Francfort. Naturalisé Français après le traité de Vienne (1809), et chargé de négocier le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, Emerick de Dalberg fut créé duc de l’Empire (14 août 1810), conseiller d’État (14 octobre suivant), et reçut une dotation de quatre millions. Il suivit M. de Talleyrand dans sa disgrâce et se retrouva à ses côtés en 1814.
  17. François-Xavier-Marc-Antoine, duc de Montesquiou-Fezensac (1756-1832). Député du clergé de la ville de Paris à l’Assemblée constituante, il avait été l’un des principaux orateurs du côté droit. L’Empire l’avait exilé à Menton. Il fut ministre de l’Intérieur du 13 mai 1814 au 20 mars 1815. Pair de France le 17 août 1815, membre de l’Académie française en vertu de l’ordonnance du 21 mars 1816, créé comte en 1817, puis duc en 1821, il fut autorisé à transmettre la pairie à son neveu Raymond de Montesquiou, plus tard duc de Fezensac et auteur des Souvenirs militaires de 1804 à 1811.
  18. Voir sur Dupont de Nemours la note 2 de la page 383 (note 123 du Livre II de la Troisième Partie). Il ne fit pas partie, à proprement parler, du Gouvernement provisoire, auprès duquel il remplissait seulement les fonctions de secrétaire.
  19. Au commencement du règne de Louis XVI, l’hôtel de la rue Saint-Florentin appartenait au duc de Fitz-James, qui le vendit en 1787 à la duchesse de l’Infantado. De là le nom que lui donne ici Chateaubriand et qui est celui sous lequel cet hôtel était généralement désigné sous l’Empire et au commencement de la Restauration.
  20. Adresse du Gouvernement provisoire aux armées françaises, en date du 2 avril 1814.
  21. Jean-Baptiste Mailhe (1754-1834), député de la Haute-Garonne à la Convention. Par suite du roulement qui s’opéra entre les départements pour les appels nominaux, il fut appelé le premier à voter dans le procès du roi. En avril 1814, il envoya une adresse au Sénat pour le féliciter d’avoir prononcé la déchéance de Napoléon.
  22. Le baron Petit (1772-1856). Il était, depuis le 23 juin 1813, général de brigade de la garde impériale. Au lendemain des adieux de Fontainebleau, il prêta serment à Louis XVIII, qui le fit chevalier de Saint-Louis. À Waterloo, il était à côté de Cambronne, et, à la tête des survivants de la garde, il protégea la fuite de l’empereur. Louis-Philippe le créa pair de France le 3 octobre 1837 et l’appela, en 1842, au commandement de l’hôtel des Invalides. Napoléon III le nomma sénateur le 27 mars 1852. À sa mort, le général Petit fut enterré aux Invalides, dont il avait gardé le commandement sous les ordres du prince Jérôme Bonaparte.
  23. Dans son Histoire de la Restauration (tome I. p. 215), après avoir reproduit le discours de Fontainebleau, tel que le donne Chateaubriand, M. Alfred Nettement ajoute : « Nous adoptons la version de ce discours donnée par M. de Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. C’est celle qui nous a paru la plus vraisemblable, par le désordre même des idées et par ce qu’elle a d’entrecoupé dans l’accent. Sans doute, M. de Chateaubriand n’était pas à Fontainebleau, mais il était parfaitement en mesure de savoir ce que l’empereur avait dit, et il n’est pas douteux qu’il ait fait tous ses efforts pour rétablir l’exactitude textuelle des paroles de l’empereur. » Dans le Manuscrit de 1814, le baron Fain a donné de ce discours une version qui diffère sur quelques points de celle des Mémoires d’Outre-Tombe. « C’est, dit Alfred Nettement, la version du bonapartisme militant et hostile, celle où toutes les paroles qui pouvaient sembler favorables aux Bourbons avaient disparu et où le désordre des idées a fait place à une composition plus étudiée. C’est le même discours, si l’on veut, mais avec des corrections, des retranchements et des retouches. »
  24. La famille du malheureux libraire a publié à Nuremberg, en 1814, un livre qui raconte de la manière la plus complète et la plus saisissante le procès et l’exécution de Johann Philipp Palm. Cet épisode eut dans toute l’Allemagne un retentissement considérable.
  25. Chef-lieu de canton du département des Bouches-du-Rhône, sur la rive gauche de la Durance.
  26. Village du canton de Lambesc, arrondissement d’Aix (Bouches-du-Rhône).
  27. Chef-lieu de canton du Var, à quatre lieues de Brignoles.
  28. Le Luc, chef-lieu de canton du Var.
  29. D’après plusieurs historiens, le marquis de Maubreuil, aventurier besoigneux, aussi dénué de scrupules que d’argent, aurait été chargé par Talleyrand, au mois d’avril 1814 d’assassiner Napoléon. Le ministre de la guerre Dupont, Anglès ministre de la police et Bourrienne, directeur des postes, les commandants des troupes russes et autrichiennes, l’empereur de Russie, l’empereur d’Autriche lui même auraient approuvé la mission donnée à Maubreuil. C’est là une abominable calomnie.

    Le zèle royaliste dont Maubreuil avait fait preuve, après l’entrée des Alliés à Paris, lui avait valu les bonnes grâces de M. Laborie, secrétaire adjoint du gouvernement provisoire ; mais son protecteur n’ayant rien pu lui procurer, il imagina, pour se tirer d’affaire, le coup le plus hardi.

    Sous prétexte d’aller à la recherche d’une partie des diamants de la couronne, qui avaient été emportés hors de Paris et que l’on ne retrouvait pas, il arrêta, le 21 avril, au village de Fossard, près de Montereau, la reine de Westphalie, qui retournait en Allemagne, et s’empara de onze caisses contenant les bijoux et les diamants de la princesse et quatre-vingt mille francs en or. Lorsque la nouvelle de ce beau coup vint à Paris, les souverains, et en particulier l’empereur Alexandre, témoignèrent la plus vive irritation et demandèrent la punition des coupables. Maubreuil cependant était revenu à Paris, dans la nuit du 23 au 24 avril ; il porta aux Tuileries les caisses qu’il avait prises et dont l’une s’était, disait-il, brisée et vidée en route. Il remit en même temps quatre sacs, contenant de l’or, suivant lui. Le lendemain, lorsque les caisses furent ouvertes par le serrurier qui avait fabriqué les clefs, elles se trouvèrent presque vides ; les sacs renfermaient des pièces d’argent de vingt sous, au lieu de pièces d’or de vingt francs. La police eut bientôt la preuve que la caisse brisée, celle précisément qui contenait les objets les plus précieux, avait été ouverte, à Versailles, dans une chambre d’auberge, par Maubreuil et son complice, un sieur Dasies. De plus, dans un des appartements occupés par Maubreuil à Paris, — il en avait trois ou quatre — on trouva sur le lit un superbe diamant ayant appartenu à la reine de Westphalie. Les preuves du vol étaient certaines. Maubreuil paya d’audace. Il déclara qu’il était parti de Paris avec mission d’assassiner l’empereur ; que cette mission lui avait été donnée par M. de Talleyrand ; que, malgré l’horreur qu’elle lui inspirait, il s’en était chargé, de peur qu’elle ne fût donnée à un autre. « Il avait, continuait-il, tout arrangé pour tromper les criminelles intentions de ceux qui l’avaient employé, et il avait cherché, en leur apportant un trésor, en satisfaisant leur avidité, à apaiser leur mécontentement. » Cela ne tenait pas debout ; mais, dans les circonstances où l’on se trouvait, ces mensonges pouvaient produire dans le public, surtout parmi les soldats, l’effet le plus déplorable et le plus funeste. Le gouvernement crut que le plus sage était de ne rien précipiter, de garder les prévenus en prison, d’attendre du temps et de la marche des événements conseil et secours.

    M. Pasquier a donné sur cet épisode, au tome II de ses Mémoires (pages 365 à 375), les détails les plus circonstanciés. Son récit ne laisse rien subsister du roman de Maubreuil. Le témoignage du baron Pasquier est ici d’autant moins suspect qu’il se montre en toute rencontre très hostile à Talleyrand. « Cette aventure, dit-il en terminant, a eu dans le monde un bien long retentissement. Au moment où j’écris, après treize années écoulées, elle a servi de prétexte à une calomnie qui a porté à M. de Talleyrand un des coups les plus sensibles qui pussent atteindre sa vieillesse, en donnant à entendre qu’il avait pu connaître un projet d’attentat contre la vie de l’empereur Napoléon. J’ai dit avec une entière sincérité tout ce qui est venu à ma connaissance sur cette affaire. Rien ne peut justifier, rien ne peut donner une apparence de fondement à cette odieuse allégation. » Voir aussi les Souvenirs du comte de Semallè, pages 198 à 206.

  30. Itinéraire de Buonaparte de Doulevent à Fréjus (par Fabry), 1814. — Jean-Baptiste-Germain Fabry (1780-1821) est l’auteur de nombreuses publications, écrites avec talent et animées d’un esprit profondément religieux et royaliste. Sous ce titre : Le Spectateur français au XIXe siècle, il fit paraître, de 1805 à 1815, un recueil formé des meilleurs articles publiés dans le Mercure et le Journal des Débats, par Chateaubriand, Bonald, Dussault, de Féletz, etc. De 1814 à 1819, il publia, outre l’Itinéraire de Doulevent à Fréjus, La Régence à Blois ou les derniers moments du gouvernement impérial (1814) ; l’Itinéraire de Buonaparte de l’île d’Elbe à l’île Sainte-Hélène (1816) ; Le Génie de la Révolution considéré dans l’éducation (3 volumes, 1817-1818) ; Les Missionnaires de 1793 (1819).
  31. Ségur, livre VII, chapitre X.
  32. Louis XVIII débarqua à Calais le 24 avril 1814. Il avait quitté la France le 22 Juin 1791.
  33. Louvel a déclaré lui-même dans un de ses interrogatoires, que dès le premier jour de la Restauration, il avait juré d’exterminer tous les Bourbons, et qu’au mois d’avril 1814, il s’était rendu à pied de Metz à Calais dans le dessein de frapper Louis XVIII.
  34. Nicolas-Joseph Maison (1771-1840). Il avait pris une part glorieuse à toutes les guerres de la Révolution et de l’Empire. Napoléon l’avait créé baron (2 juillet 1808), puis comte (14 août 1813). Louis XVIII le nomma grand cordon de Saint-Louis et de la Légion d’honneur, gouverneur de Paris et pair de France (4 juin 1814). Pendant les Cent-Jours, il ne voulut accepter aucune charge de l’Empereur, et, le 31 août 1817, il fut fait marquis. Le 22 février 1829, à la suite de l’expédition de Morée, qu’il avait dirigée en chef, il reçut le bâton de maréchal de France. Sous la monarchie de Juillet, il fut ambassadeur à Vienne (de 1831 à 1833), et à Saint-Pétersbourg (de 1833 à 1835). Ministre de la guerre, du 30 avril 1835 au 6 septembre 1836, il était aux côtés du roi Louis-Philippe lors de l’attentat de Fieschi.
  35. Compiègne. Louis XVIII y arriva le 29 avril.
  36. Compiègne, avril 1814 ; par M. de Chateaubriand. Paris. Le Normant. 1814, in-8. — Œuvres complètes. Tome XXIV, Mélanges politiques.
  37. Les mousquetaires de la Maison militaire du Roi, qui étaient ainsi nommés à cause de leur uniforme rouge.
  38. Alfred de Vigny, alors âgé de dix-sept ans, fut placé dans les mousquetaires de la Maison du Roi. Aux Cent-Jours, les quatre compagnies rouges accompagnèrent Louis XVIII jusqu’à la frontière. « Mes camarades, dit Alfred de Vigny, étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis XVIII ; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à l’horizon, au nord ; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à l’autre horizon ». Servitude et grandeur militaires, page 44.
  39. Le manuscrit des Mémoires porte bien quarante ans. Est-ce simplement un lapsus calami, ou Chateaubriand, qui était, il est vrai, un assez pauvre calculateur, comptait-il vraiment quarante ans, de 1792 à 1814 ?
  40. Malgré ce que dit ici Chateaubriand, il n’est que juste de reconnaître que Louis XVIII avait fait preuve d’une dignité vraiment royale en ne consentant pas à tenir la couronne des mains des sénateurs, et en proclamant qu’il la tenait de son droit. Il y avait dans cette attitude, il le faut bien dire, autant de vérité que de noblesse. Le comte de Lille, l’exilé d’Hartwell, n’avait d’autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d’être le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII. — On reproche à Louis XVIII d’avoir daté le commencement de son règne, en 1814, comme s’il eût vraiment été roi depuis la mort de Louis XVII, et on ne reproche pas à Napoléon, revenant de l’île d’Elbe, d’avoir voulu biffer de l’histoire tout ce qui s’était fait en son absence. Lui qui avait, le 11 avril 1814, renoncé solennellement au trône pour lui et ses héritiers, il déclare, dans sa proclamation du 1er mars 1815, que tout ce qui a été fait depuis la rentrée des Bourbons est illégitime. Il décrète, le 13 mars, à Lyon, que « toutes les promotions faites dans la Légion d’honneur par tout autre grand-maître que lui, et tous brevets signés par d’autres personnes que le comte Lacépède, grand chancelier inamovible de la Légion d’honneur, étaient nuls et non avenus ». Il ne consent à donner un acte constitutionnel qu’autant qu’il sera une simple addition aux constitutions impériales. « Napoléon, dit M. Duvergier de Hauranne (Histoire du gouvernement parlementaire, t. II, p. 501), n’admettait pas qu’un autre eût été le souverain légitime de la France, et il prétendait avoir régné pendant ses onze mois de séjour à l’île d’Elbe. » C’est ce que reconnaît également le secrétaire de son cabinet et son confident pendant la tragédie des Cent-Jours, M. Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome II de ses Mémoires, page 45 : « Napoléon fut encore déterminé (à l’Acte additionnel) par une autre considération : il regardait les Constitutions de l’Empire comme les titres de propriété de sa couronne, et il aurait craint, en les annulant, d’opérer une espèce de novation, qui lui aurait donné l’air de recommencer un nouveau règne. Car Napoléon, après avoir voué au ridicule les prétentions du « roi d’Hartwell », était enclin lui-même à se persuader que son règne n’avait point été interrompu par son séjour à l’île d’Elbe. »
  41. Chateaubriand commet ici une légère erreur de date. L’empereur Alexandre quitta Paris le 2 juin 1814. Ce n’est pas à ce moment, et à la veille de son départ, qu’il fit célébrer un service religieux sur la place Louis XV. Cette cérémonie avait eu lieu presque au lendemain de l’entrée des Alliés, alors que ni le comte d’Artois ni Louis XVIII n’étaient encore arrivés à Paris, le dimanche 10 avril. Ce jour-là, l’empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg, représentant l’empereur d’Autriche, passèrent en revue leurs troupes respectives, rangées en ligne, au nombre de 80 000 hommes, depuis le boulevard de l’Arsenal jusqu’à celui de la Madeleine. À une heure, sur la place Louis XV, une messe fut dite par un évêque et six prêtres du rite grec. Un Te Deum fut chanté pour remercier Dieu d’avoir donné la paix à la France et au monde. Les troupes alliées défilèrent devant l’autel, qu’entourait la garde nationale de Paris, sous les ordres de son commandant, le général Desselle. (Journal des Débats, no du 11 avril 1814)
  42. Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d’Havré (1744-1839). Il était déjà maréchal de camp, lorsqu’il avait été élu en 1789 député de la noblesse aux États-Généraux par le bailliage d’Amiens et de Ham. En 1814, Louis XVIII le nomma pair de France, lieutenant-général et capitaine des gardes du corps. Il avait alors 70 ans.
  43. Philippe-Louis-Marie-Antoine de Noailles, prince de Poix, duc de Mouchy (1752-1819). Comme le duc d’Havré, il était maréchal de camp en 1789, et avait été, comme lui, envoyé aux États-Généraux par la noblesse du bailliage d’Amiens et de Ham. Comme le duc d’Havré encore, il fut nommé en 1814 pair de France, lieutenant-général et capitaine des gardes du corps.
  44. Charles-Nicolas Oudinot, duc de Reggio(1767-1847). Il avait été nommé maréchal de France le 12 juillet 1809 et duc de Reggio le 14 avril 1810. Louis XVIII le nomma en 1814 ministre d’État, pair de France et commandant du corps royal des grenadiers et des chasseurs à pied de France. En 1815, il chercha à s’opposer à la marche de Napoléon sur Paris, mais ne put conduire ses troupes plus loin que Troyes. D’abord exilé dans ses terres par l’Empereur, puis autorisé à habiter Montmorency, il fut nommé, au retour de Louis XVIII, l’un des majors-généraux de la garde royale, membre du conseil privé et commandant de la garde nationale de Paris. Ses états de service constatent qu’il avait reçu vingt blessures ; il avait eu notamment les deux jambes cassées, et la droite cassée deux fois.
  45. Le témoignage de Mme de Chastenay, dans ses intéressants Mémoires, concorde ici pleinement avec celui de Chateaubriand. « On vit dès lors, écrit-elle (tome II, page 304), revêtus du signe du royalisme, ceux qui, voués à sa cause par le seul instinct de leur naissance, avaient aspiré toute leur vie à son rétablissement et n’avaient cessé de l’espérer ; ceux qui avaient cessé de le croire possible et qui s’empressaient de donner le change aux calculs passés de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infidélité ; enfin, les hommes de l’ancienne noblesse qui, ayant pris parti sous le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer d’avoir pris de l’expérience dans une des deux carrières ouvertes, et de ne point offrir au roi des services incapables et inutiles… D’autres, et dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien de ce qu’ils avaient pu obtenir ou mériter sous un régime écrasé de son propre poids, saluaient une aurore nouvelle ; d’autres enfin, au seul titre de citoyens, d’hommes honnêtes et éclairés, réprouvaient le destructeur de la France qui, pour prix de tant de sang et de gloire, l’avait livrée aux étrangers : ils acclamaient un régime de paix qu’une heureuse nécessité forçait désormais d’accueillir, et ceux-ci étaient les plus nombreux ».
  46. Elle était née à Pondichéry, où son père, nommé Worley, était capitaine de port. À seize ans, elle épousa un Suisse, M. Grant, qui résida successivement avec elle à Chandernagor et à Calcutta ; elle se laissa enlever et emmener en Europe. Après de nombreuses aventures, elle devint, sous le Directoire, la maîtresse de Talleyrand et vécut publiquement avec lui. Le premier Consul intima à son ministre l’ordre de l’épouser, ce qui fut fait, après que Talleyrand eût reçu de la cour de Rome un bref qui le déliait de ses vœux, et après que M. Grant, alors à Paris eut consenti à divorcer, moyennant une grosse somme et une bonne place… au Cap de Bonne-Espérance. Le mariage de l’ancien évêque d’Autun fut du reste purement civil. Quand vint la Restauration, il fit à sa femme une pension de 60 000 livres, à la condition qu’elle irait se fixer en Angleterre. Un jour qu’elle était revenue à Paris (c’était sous le ministère Decazes), Louis XVIII demanda, non sans malice, au prince de Talleyrand, s’il était vrai que sa femme se fût permis de débarquer en France et d’arriver d’un trait de Calais à Paris : « Rien de plus vrai, sire, répondit-il ; il fallait bien que moi aussi j’eusse mon vingt mars. »
  47. La plupart des traits de cette admirable page sont empruntés à Mme de Chateaubriand qui, dans ses Souvenirs, décrit ainsi la journée du 31 mars 1814 et celles qui suivirent :

    « P***, M*** et P*** étaient à l’avant-garde de toutes les parades du moment, et chacun savait par eux que le prince de Bénévent, en changeant de maître, ne serait obligé de changer ni de rôle ni de langage ; que l’ex-évêque d’Autun ne serait pas plus obligé à la messe sous les Bourbons que sous Bonaparte, et qu’il serait aussi bon ministre sous la Restauration qu’il l’avait été sous l’Empire, Mme de Talleyrand (femme divorcée de M. Grant) parcourait les rues dans une calèche découverte, en chantant des hymnes à la louange de la pieuse famille des Bourbons. Elle et les dames de sa suite avaient fait autant de drapeaux de leurs mouchoirs, qu’elles agitaient avec une grâce infinie. Cinquante calèches suivaient et imitaient le mouvement donné, de sorte que les Alliés, qui arrivaient en ce moment par la place Vendôme, crurent qu’il y avait réellement autant de lis dans le cœur des Français que de drapeaux blancs en l’air. Les bons Cosaques n’auraient jamais osé croire que ces belles bourbonnéennes du 31 mars étaient des enragées bonapartistes le 30. Il n’y a qu’en France qu’on sait si bien se retourner… Les royalistes accouraient aussi de leur côté, mais pas si vite que ceux qui croyaient ne pouvoir faire assez tôt l’hommage d’un dévouement dont on pouvait douter. Bientôt les cris de : Vive le Roi ! se firent entendre de toutes parts. L’élan était donné, et, en France surtout, on crierait à bas ma tête ! si on l’entendait crier à ses voisins. On envahissait les maisons pour avoir des rubans et même des jupons blancs, que l’on coupait pour faire des cocardes, les boutiques ne pouvant y suffire. Le bleu et le rouge étaient foulés aux pieds, surtout par les bonapartistes ; et tout ce qui restait des trois couleurs fut, dit-on, porté dans les cachettes du Luxembourg en attendant que leur tour revînt. Un de nos amis vint me demander la permission de faire main-basse sur ma garde-robe ; mais il me trouva peu disposée à chanter la victoire avant de connaître les résultats, et je gardai mes jupons… »

  48. Le Corps législatif de l’Empire était conservé jusqu’aux élections prochaines ; il changeait seulement de nom et prenait celui de Chambre des députés. Quant à la Chambre des pairs, nommée par le roi, si elle ne se composait pas exclusivement d’anciens sénateurs, ces derniers y étaient cependant de beaucoup les plus nombreux « Quatorze maréchaux de l’Empire, dit M. Alfred Nettement, représentaient les illustrations militaires de la nouvelle armée, et formaient, avec quatre-vingt-sept membres de l’ancien Sénat impérial, les deux tiers de la nouvelle Chambre des pairs, qui contenait ainsi en tout quatre-vingt-onze anciens sénateurs, car sur les quatorze maréchaux il y en avait quatre revêtus de ce titre. La part faite aux hommes de la Révolution et de l’Empire était donc de cent-un membres sur cent cinquante-quatre… La part faite aux représentants de l’ancienne société française était seulement de cinquante-trois membres, et parmi les pairs de cette catégorie il y en avait plusieurs qui appartenaient aux opinions qui dominaient depuis la Révolution ». (Histoire de la Restauration, par Alfred Nettement, tome I, p. 444.)
  49. Jacques-Claude, comte Beugnot (1761-1835). Ancien membre de la Législative de 1791, où il s’était signalé par son courage et son talent, il avait été successivement sous l’Empire préfet de Rouen, conseiller d’État, ministre des Finances du roi Jérôme et préfet de Lille. Louis XVIII lui confia le portefeuille de la Marine, le 3 décembre 1814. Il suivit le roi à Gand et reçut au retour la direction générale des Postes. Député de 1816 à 1820, pair de France de 1830 à 1835, le comte Beugnot a laissé la réputation d’un des hommes les plus spirituels de son temps. Une de ses plus fines plaisanteries est celle qu’il laissa échapper dans une séance des comités secrets de la Chambre de 1815. Un membre ayant demandé que la figure du Christ sur la croix fût placée au-dessus de la tête du président : « Je demande en outre, ajouta le comte Beugnot, qu’on inscrive au-dessous ses dernières paroles : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! » — Il avait écrit de très spirituels Mémoires, qui ont été publiés par son fils.
  50. Pierre-Antoine, comte Dupont de l’Étang (1765-1840). Il avait été l’un des plus brillants généraux de l’Empire, et l’heure semblait proche où il serait élevé au maréchalat, lorsque la capitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses services et briser son épée. Napoléon l’avait fait traduire devant une commission militaire (février 1812) qui « le destitua de ses grades militaires, lui retira ses décorations, raya son nom du catalogue de la Légion d’honneur, lui défendit à l’avenir de porter l’habit militaire, de prendre le titre de comte, mit sous séquestre ses dotations et ordonna son transfert dans une prison d’État, pour y être détenu jusqu’à nouvel ordre ». — La nomination du général Dupont au ministère de la Guerre est du 9 avril 1814 ; elle n’est donc point imputable à Louis XVIII, qui n’était pas encore rentré, mais à Talleyrand et à ses collègues du gouvernement provisoire. Le général Dupont, député de la Charente de 1815 à 1830, siégea au centre-gauche, parmi les constitutionnels. Outre plusieurs écrits en prose, il a composé une traduction en vers des Odes d’Horace et un poème en dix chants, l’Art de la guerre.
  51. Le maréchal Soult remplaça le général Dupont au Ministère de la Guerre le 3 décembre 1814.
  52. Jules-Jean-Baptiste, comte Anglès (1778-1828). Auditeur, puis maître des requêtes au Conseil d’État, il était entré en 1809 au ministère de la Police, à la 3e division, chargée de la correspondance avec les départements annexés. Il fut un moment ministre de la Police en 1814. Le 22 août 1815, il fut élu à la Chambre des Députés par le département des Hautes-Alpes. En 1818, il redevint préfet de police et conserva ces fonctions jusqu’en 1821. Le comte Anglès était un homme de beaucoup d’esprit, et il n’était pas le dernier à rire des traits malicieux que Béranger lui décochait dans ses chansons.
  53. Voir les Mémoires de M. Guizot, tome I, chapitre II.
  54. Mémoire au Roi, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, six cent mille exemplaires de cet écrit, qui circulait clandestinement sous toutes les formes, manuscrit, imprimé et lithographié. (Henry Houssaye, 1815, tome I, p. 68.) Sur les incidents relatifs à ce célèbre Mémoire, d’abord destiné à la publicité, ensuite modifié pour être remis à Louis XVIII, puis publié à l’insu de l’auteur et désavoué par lui dans le Journal des Débats du 8 octobre 1814, voyez les Mémoires de Carnot publiés par son fils (tome II, p. 366-372.
  55. Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français. (Décembre 1814.) C’est un des meilleurs écrits de Chateaubriand.
  56. Claire de Coetnempren de Kersaint, duchesse de Duras (1777-1829). Fille du comte Guy de Kersaint, député à la Législative et à la Convention, guillotiné le 4 décembre 1793, elle quitta la France après l’exécution de son père, et passa avec sa mère à Philadelphie, puis à la Martinique, patrie de Mme de Kersaint. Celle-ci étant morte à son tour, et un parent, établi aux colonies, ayant laissé à la jeune orpheline une succession assez considérable, elle vint en Angleterre, où, en 1797, elle épousa Amédée-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus tard, à la mort de son père, allait être le duc de Duras. Elle rentra en France à l’époque du Consulat, mais se tint à l’écart de la cour impériale, retirée le plus souvent au château d’Ussé, en Touraine. Au retour des Bourbons, le duc de Duras fut nommé pair de France et premier gentilhomme de la Chambre. La duchesse eut alors un salon, qui fut bientôt l’un des plus recherchés de Paris, et dont M. Villemain, l’un des habitués, parle en ces termes : « Le salon de Mme la duchesse de Duras était naturellement monarchique, mais avec des nuances très marquées de constitutionalisme anglais, de libéralisme français, d’amour des lettres, de goût des arts, et en particulier d’admiration pour M. de Chateaubriand et d’impatient désir de le voir ministre ». Elle a écrit plusieurs petits romans : Édouard, Ourika, Frère Ange, Olivier, les Mémoires de Sophie. Les deux premiers, que ses amis publièrent presque de force, parurent en 1820 et 1824, avec le plus vif succès. Les trois autres sont encore inédits. La duchesse de Duras avait composé pendant ses dernières années des pages éminemment chrétiennes, qui ont paru en 1839 sous ce titre : Réflexions et prières inédites.
  57. L’aînée, Claire-Louise-Augustine-Félicité-Magloire, que l’on appelait Félicie, née en émigration le 19 août 1798, avait épousé, le 30 septembre 1813, Charles-Léopold-Henri de la Trémoille, prince de Talmont, fils du héros vendéen. Devenue veuve le 7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 septembre 1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaquelein, maréchal de camp, frère cadet des généraux vendéens, Henri et Louis. — La cadette, Claire-Henriette-Philippine-Benjamine, dite Clara, née à Londres le 25 septembre 1799, épousa, le 30 août 1819, Henri-Louis, comte de Chastellux, secrétaire de la légation française à Berlin. Le comte de Chastellux, à l’occasion de son mariage, fut créé duc de Rauzan et autorisé, par ordonnance royale du 15 août 1819, à ajouter à son nom celui de Duras. Il est dénommé, dans l’acte de naissance d’un de ses enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de Rauzan. — La duchesse de Rauzan est morte à Paris le 11 novembre 1863.
  58. Dans les derniers moments de la première Restauration, Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Stockholm. Il allait se rendre — sans enthousiasme — auprès de Bernadotte, quand Napoléon débarqua de l’île d’Elbe.
  59. Au mois de janvier 1829.
  60. L’ancien cimetière de la Madeleine, rue d’Anjou-Saint-Honoré, no 48.
  61. Voir tome I, page 205.
  62. Le Vingt-et-un janvier, par M. de Chateaubriand. 1815, Le Normant, éditeur, in-8o, 24 p.
  63. M. Desclozeaux (et non Ducluzeau, comme le portent les précédentes éditions des Mémoires), était un fidèle royaliste, qui s’était rendu propriétaire de l’ancien cimetière de la Madeleine, pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profanés.