Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre VIII

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LIVRE VIII[1]


Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin. — Arrivée à Berlin. — M. Ancillon. — Famille royale. — Fêtes pour le mariage du grand-duc Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte de Humboldt. — M. de Chamisso. — Ministres et ambassadeurs. — La princesse Guillaume. — L’Opéra. — Réunion musicale. — Mes premières dépêches. — M. de Bonnay. — Le Parc. — La duchesse de Cumberland. — Mémoire commencé sur l’Allemagne. — Charlottenbourg. — Intervalle entre l’ambassade de Berlin et l’ambassade de Londres. — Baptême de M. le duc de Bordeaux. — Lettre à M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. — Lettre de M. Ancillon. — Dernière lettre de Madame la duchesse de Cumberland. — M. de Villèle, ministre des finances. — Je suis nommé à l’ambassade de Londres.

Je quittai la France, laissant mes amis en possession d’une autorité que je leur avais achetée au prix de mon absence : j’étais un petit Lycurgue[2]. Ce qu’il y avait de bon, c’est que le premier essai que j’avais fait de ma force politique me rendait ma liberté ; j’allais jouir au dehors de cette liberté dans le pouvoir. Au fond de cette position nouvelle à ma personne, j’aperçois je ne sais quels romans confus parmi des réalités : n’y avait-il rien dans les cours ? N’étaient-elles point des solitudes d’une autre sorte ? C’étaient peut-être des Champs-Élysées avec leurs ombres.

Je partis de Paris le 1er janvier 1821 : la Seine était gelée, et pour la première fois je courais sur les chemins avec les conforts de l’argent. Je revenais peu à peu de mon mépris des richesses ; je commençais à sentir qu’il était assez doux de rouler dans une bonne voiture, d’être bien servi, de n’avoir à se mêler de rien, d’être devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours affamé, et qui, au défaut des czars, aurait à lui seul dévoré la Pologne[3]. Mais je m’habituai vite à mon bonheur ; j’avais le pressentiment qu’il durerait peu, et que je serais bientôt remis à pied comme il était convenable. Avant d’être arrivé à ma destination, il ne me resta du voyage que mon goût primitif pour le voyage même ; goût d’indépendance, — satisfaction d’avoir rompu les attaches de la société.

Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de mes vieux souvenirs du Rhin : je fus obligé, à cause des glaces, de remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence[4]. Je ne m’occupai guère de Moguntia, de son archevêque, de ses trois ou quatre sièges, et de l’imprimerie[5] par qui cependant je régnais. Francfort, cité de Juifs, ne m’arrêta que pour une de leurs affaires : un change de monnaie.

La route fut triste : le grand chemin était neigeux et le givre appendu aux branches des pins. Iéna m’apparut de loin avec les larves de sa double bataille[6]. Je traversai Erfurt et Weimar : dans Erfurt, l’empereur manquait ; dans Weimar, habitait Gœthe que j’avais tant admiré, et que j’admire beaucoup moins. Le chantre de la matière vivait, et sa vieille poussière se modelait encore autour de son génie. J’aurais pu voir Gœthe, et je ne l’ai point vu ; il laisse un vide dans la procession des personnages célèbres qui ont défilé sous mes yeux.

Le tombeau de Luther à Wittemberg ne me tenta point : le protestantisme n’est en religion qu’une hérésie illogique ; en politique, qu’une révolution avortée. Après avoir mangé, en passant l’Elbe, un petit pain noir pétri à la vapeur du tabac, j’aurais eu besoin de boire dans le grand verre de Luther, conservé comme une relique. De là, traversant Potsdam et franchissant la Sprée, rivière d’encre sur laquelle se traînent des barques gardées par un chien blanc, j’arrivai à Berlin. Là demeura, comme je l’ai dit, le faux Julien dans sa fausse Athènes. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J’ai écrit à Berlin le quatrième livre de ces Mémoires. Vous y avez trouvé la description de cette ville, ma course à Potsdam, mes souvenirs du grand Frédéric, de son cheval, de ses levrettes et de Voltaire.

Descendu le 11 janvier à l’auberge, j’allai demeurer ensuite Sous les Tilleuls, dans l’hôtel qu’avait quitté M. le marquis de Bonnay, et qui appartenait à madame la duchesse de Dino : j’y fus reçu par MM. de Caux, de Flavigny et de Cussy[7], secrétaires de la légation.

Le 17 de janvier, j’eus l’honneur de présenter au roi les lettres de récréance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de créance. Le roi, logé dans une simple maison, avait pour toute distinction deux sentinelles à sa porte : entrait qui voulait ; on lui parlait s’il était chez lui. Cette simplicité des princes allemands contribue à rendre moins sensibles aux petits le nom et les prérogatives des grands. Frédéric-Guillaume[8] allait chaque jour, à la même heure, dans une carriole découverte qu’il conduisait lui-même, casquette en tête, manteau grisâtre sur le dos, fumer son cigare dans le parc. Je le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, chacun de notre côté. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de la porte de Brandebourg criait à tue-tête ; la garde prenait les armes et sortait ; le roi passait, tout était fini.

Dans la même journée, je fis ma cour au prince royal et aux princes ses frères, jeunes militaires fort gais. Je vis le grand-duc Nicolas et la grande-duchesse, nouvellement mariés et auxquels on donnait des fêtes. Je vis aussi le duc et la duchesse de Cumberland[9], le prince Guillaume[10], frère du roi, le prince Auguste de Prusse[11], longtemps notre prisonnier : il avait voulu épouser madame Récamier ; il possédait l’admirable portrait que Gérard avait fait d’elle et qu’elle avait échangé avec le prince pour le tableau de Corinne.

Je m’étais empressé de chercher M. Ancillon[12]. Nous nous connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l’avais rencontré à Paris avec le prince royal son élève[13] ; il était chargé à Berlin, par intérim, du portefeuille des affaires étrangères pendant l’absence de M. le comte de Bernstorff. Sa vie était très touchante : sa femme avait perdu la vue : toutes les portes de sa maison étaient ouvertes ; la pauvre aveugle se promenait de chambre en chambre parmi des fleurs, et se reposait au hasard comme un rossignol en cage : elle chantait bien et mourut tôt.

M. Ancillon, de même que beaucoup d’hommes illustres de la Prusse, était d’origine française : ministre protestant, ses opinions avaient d’abord été très libérales ; peu à peu il se refroidit. Quand je le retrouvai à Rome en 1828, il était revenu à la monarchie tempérée et il a rétrogradé jusqu’à la monarchie absolue. Avec un amour éclairé des sentiments généreux, il avait la haine et la peur des révolutionnaires : c’est cette haine qui l’a poussé vers le despotisme, afin d’y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui en admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l’horreur dont on est saisi pour ces crimes est un obstacle à l’établissement de la liberté ?

Il y eut une fête à la cour, et là commencèrent pour moi des honneurs dont j’étais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller à Versailles un habit de drap d’or doublé de drap d’argent, ce qui le gênait beaucoup. La grande-duchesse, aujourd’hui l’impératrice de Russie, et la duchesse de Cumberland choisirent mon bras dans une marche polonaise : mes romans du monde commençaient. L’air de la marche était une espèce de pot-pourri composé de plusieurs morceaux, parmi lesquels, à ma grande satisfaction, je reconnus la chanson du roi Dagobert : cela m’encouragea et vint au secours de ma timidité. Ces fêtes se répétèrent ; une d’elles surtout eut lieu dans le grand palais du roi. Ne voulant pas en prendre le récit sur mon compte, je le donne tel qu’il est consigné dans le Morgenblatt de Berlin par madame la baronne de Hohenhausen :


« Berlin, le 22 mars 1821.
« Morgenblatt (Feuille du matin), no 70.

« Un des personnages remarquables qui assistaient à cette fête était le vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle que fût la splendeur du spectacle qui se développait à leurs yeux, les belles Berlinoises avaient encore des regards pour l’auteur d’Atala, ce superbe et mélancolique roman, où l’amour le plus ardent succombe dans le combat contre la religion. La mort d’Atala et l’heure du bonheur de Chactas, pendant un orage dans les antiques forêts de l’Amérique, dépeint avec les couleurs de Milton, resteront à jamais gravées dans la mémoire de tous les lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand écrivit Atala dans sa jeunesse péniblement éprouvée par l’exil de sa patrie : de là cette profonde mélancolie et cette passion brûlante qui respirent dans l’ouvrage entier. À présent, cet homme d’État consommé a voué uniquement sa plume à la politique. Son dernier ouvrage, la Vie et la Mort du duc de Berry, est tout à fait écrit dans le ton qu’employaient les panégyristes de Louis XIV.

« M. de Chateaubriand est d’une taille assez petite, et pourtant élancée. Son visage ovale a une expression de piété et de mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs : ceux-ci brillent du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits. »

Mais j’ai les cheveux blancs : pardonnez donc à madame la baronne de Hohenhausen de m’avoir croqué dans mon bon temps, bien qu’elle m’octroie déjà des années. Le portrait est d’ailleurs fort joli ; mais je dois à ma sincérité de dire qu’il n’est pas ressemblant.


L’hôtel Sous les Tilleuls, Unter den Linden, était beaucoup trop grand pour moi, froid et délabré : je n’en occupais qu’une petite partie.

Parmi mes collègues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable était M. d’Alopeus.[14] J’ai depuis rencontré sa femme et sa fille à Rome auprès de la grande-duchesse Hélène : si celle-ci eût été à Berlin au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-sœur, j’aurais été plus heureux.

M. d’Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré. Il était persécuté par les passions qu’il inspirait : « Ma foi, disait-il, je ne sais ce que j’ai ; partout où je vais, les femmes me suivent. Madame d’Alopeus s’est attachée obstinément à moi. » Il eût été excellent saint-simonien. La société privée, comme la société publique, a son allure : dans la première, ce sont toujours des attachements formés et rompus, des affaires de famille, des morts, des naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers ; le tout varié d’apparences selon les siècles. Dans l’autre, ce sont toujours des changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des négociations avec les cours, des rois qui s’en vont, ou des royaumes qui tombent.

Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé Dent de Fer ; sous Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold ; sous Jean Sigismond, qui réunit à son électorat le duché de Prusse ; sous Georges-Guillaume, l’Irrésolu, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe s’entretenir avec les dames de sa cour et disait : « Que faire ? ils ont des canons ; » sous le Grand-Électeur, qui ne rencontra dans ses États que des monceaux de cendres, lesquels empêchaient l’herbe de croître, qui donna audience à l’ambassadeur tartare dont l’interprète avait un nez de bois et les oreilles coupées ; sous son fils, premier roi de Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de peur et en mourut ; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent voir que la répétition des mêmes aventures dans la société privée.

Frédéric-Guillaume Ier, père du grand Frédéric, homme dur et bizarre, fut élevé par madame de Rocoules, la réfugiée : il aima une jeune femme qui ne put l’adoucir ; son salon fut une tabagie. Il nomma le bouffon Gundling président de l’Académie royale de Berlin ; il fit enfermer son fils dans la citadelle de Custrin, et Quatt eut la tête tranchée devant le jeune prince ; c’était la vie privée de ce temps. Le grand Frédéric, monté sur le trône, eut une intrigue avec une danseuse italienne, la Barbarini, seule femme dont il s’approcha jamais : il se contenta de jouer de la flûte la première nuit de ses noces sous la fenêtre de la princesse Élisabeth de Brunswick lorsqu’il l’épousa. Frédéric avait le goût de la musique et la manie des vers. Les intrigues et les épigrammes des deux poètes, Frédéric et Voltaire, troublèrent madame de Pompadour, l’abbé de Bernis et Louis XV. La margrave de Bayreuth[15] était mêlée dans tout cela avec de l’amour, comme en pouvait avoir un poète. Des cercles littéraires chez le roi, puis des chiens sur des fauteuils malpropres ; puis des concerts devant des statues d’Antinoüs ; puis des grands dîners ; puis beaucoup de philosophie ; puis la liberté de la presse et des coups de bâton ; puis enfin un homard ou un pâté d’anguille qui mit fin aux jours d’un vieux grand homme, lequel voulait vivre : voilà de quoi s’occupa la société privée de ce temps de lettres et de batailles. — Et, nonobstant, Frédéric a renouvelé l’Allemagne, établi un contre-poids à l’Autriche, et changé tous les rapports et tous les intérêts politiques de la Germanie.

Dans les nouveaux règnes nous trouvons le Palais de marbre, madame Rietz[16] avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la baronne de Stoltzenberg, maîtresse du margrave Schwed, autrefois comédienne, le prince Henri[17] et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de madame Rietz, une intrigue de bal masqué entre un jeune Français et la femme d’un général prussien, enfin madame de F…, dont on peut lire l’aventure dans l’Histoire secrète de la cour de Berlin[18] : qui sait tous ces noms ? qui se rappellera les nôtres ? Aujourd’hui, dans la capitale de la Prusse, c’est à peine si des octogénaires ont conservé la mémoire de cette génération passée.

La société à Berlin me convenait par ses habitudes : entre cinq et six heures on allait en soirée ; tout était fini à neuf, et je me couchais tout juste comme si je n’eusse pas été ambassadeur. Le sommeil dévore l’existence, c’est ce qu’il y a de bon : « Les heures sont longues, et la vie est courte, » dit Fénelon. M. Guillaume de Humboldt[19], frère de mon illustre ami le baron Alexandre[20], était à Berlin : je l’avais connu ministre à Rome ; suspect au gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée ; pour tuer le temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d’un sol, par les dénominations géographiques du pays. Une de ses filles parlait indifféremment le grec ancien ou le grec moderne ; si l’on fût tombé dans un bon jour, on aurait pu deviser à table en sanscrit.

Adelbert de Chamisso[21] demeurait au Jardin-des-Plantes, à quelque distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, où les plantes gelaient en serre. Il était grand, d’une figure assez agréable. Je me sentais un attrait pour cet exilé, voyageur comme moi : il avait vu ces mers du pôle où je m’étais flatté de pénétrer. Émigré comme moi, il avait été élevé à Berlin en qualité de page. Adelbert, parcourant la Suisse, s’arrêta un moment à Coppet. Il se trouva dans une partie sur le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là même : « Je vois bien qu’il faut chercher mon salut sur les grandes mers. »

M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes, professeur à Napoléonville[22] ; puis professeur de grec à Strasbourg ; il repoussa l’offre par ces nobles paroles : « La première condition pour travailler à l’instruction de la jeunesse est l’indépendance : bien que j’admire le génie de Bonaparte, il ne peut me convenir. » Il refusa de même les avantages que lui offrait la Restauration : « Je n’ai rien fait pour les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix des services et du sang de mes pères. Dans ce siècle, chaque homme doit pourvoir à son existence. » On conserve dans la famille de M. de Chamisso ce billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI : « Je recommande M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes frères. » Le roi martyr avait caché ce petit billet dans son sein pour le faire remettre à son premier page, Chamisso, oncle d’Adelbert[23].

L’ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché sous les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont ces vers qu’il fit d’abord en allemand et qu’il traduisit en vers français, sur le château de Boncourt, sa demeure paternelle :

Je rêve encore à mon jeune âge

Sous le poids de mes cheveux blancs ;
Tu me poursuis, fidèle image,
Et renais sous la faux du Temps.
Du sein d’une mer de verdure
S’élève ce noble château.
Je reconnais et sa toiture,

Et ses tours avec ses créneaux ;
Ces lions de nos armoiries

Ont encor leurs regards d’amour.
Je vous souris, gardes chéries,
Et je m’élance dans la cour.
Voilà le sphinx à la fontaine,
Voilà le figuier verdoyant ;
Là s’épanouit l’ombre vaine
Des premiers songes de l’enfant.
De mon aïeul, dans la chapelle,
Je cherche et revois le tombeau ;
Voilà la colonne à laquelle
Pendent ses armes en faisceau.
Ce marbre que le soleil dore,
Et ces caractères pieux,
Non, je ne puis les lire encore,
Un voile humide est sur mes yeux.
Fidèle château de mes pères,
Je te retrouve tout en moi !
Tu n’es plus ; superbe naguères,
La charrue a passé sur toi !…
Sol que je chéris, sois fertile,
Je te bénis d’un cœur serein ;
Bénis, quel qu’il soit, l’homme utile

Dont le soc sillonne ton sein.

Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été dépouillé ; son âme devait habiter les régions où planait mon ami Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de résignation, bien qu’il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé par le comte de Romanzof, M. de Chamisso découvrit, avec le capitaine Kotzebue, le détroit à l’est du détroit de Behring, et donna son nom à l’une des îles d’où Cook avait entrevu la côte de l’Amérique. Il retrouva au Kamtchatka le portrait de madame Récamier sur porcelaine,[24] et le petit conte Peter Schlemihl, traduit en hollandais. Le héros d’Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son ombre au diable : j’aurais mieux aimé lui vendre mon corps.

Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant à Berlin.


D’après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang à Berlin ne voient pas le corps diplomatique ; mais, grâce au carnaval, au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de Prusse, sœur de la feue reine, grâce encore à une certaine inflexion d’étiquette que l’on se permettait, disait-on, à cause de ma personne, j’avais l’occasion de me trouver plus souvent que mes collègues avec la famille royale. Comme je visitais de fois à autre le grand palais, j’y rencontrais la princesse Guillaume[25] — : elle se plaisait à me conduire dans les appartements. Je n’ai jamais vu un regard plus triste que le sien ; dans les salons inhabités derrière le château, sur la Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine frayeur, elle avait l’air de cette dame blanche. De son côté, la duchesse de Cumberland me racontait qu’elle et sa sœur la reine de Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.

Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de curieux, me menait à ses oratoires : il m’en faisait remarquer les crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l’honneur de ces innovations, parce qu’ayant lu, me disait-il, dans le Génie du Christianisme, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte, il avait trouvé juste ma remarque : il n’était pas encore arrivé à l’excès de son fanatisme luthérien.

Le soir à l’Opéra j’avais une loge auprès de la loge royale, placée en face du théâtre. Je causais avec les princesses ; le roi sortait dans les entr’actes ; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si personne n’était autour de nous et si l’on ne pouvait nous entendre ; il m’avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gluck. Il s’étendait en lamentations sur la décadence de l’art et surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu’il n’osait dire cela qu’à moi, à cause des personnes qui l’environnaient. Voyait-il venir quelqu’un, il se hâtait de rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la Jeanne d’Arc de Schiller : la cathédrale de Reims était parfaitement imitée[26]. Le roi, sérieusement religieux, ne supportait qu’avec peine sur le théâtre la représentation du culte catholique. M. Spontini, l’auteur de la Vestale, avait la direction de l’Opéra[27]. Madame Spontini, fille de M. Érard[28], était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des femmes par la lenteur qu’elle mettait à parler : chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres ; si elle avait voulu vous dire : Je vous aime, l’amour d’un Français aurait pu s’envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas finir mon nom, et elle n’arrivait pas au bout sans une certaine grâce.

Une réunion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la semaine. Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrières, leur panier au bras, des garçons ouvriers portant les instruments de leurs métiers, se pressaient pêle-mêle dans une salle ; on leur donnait en entrant un feuillet noté, et ils se joignaient au chœur général avec une précision étonnante. C’était quelque chose de surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin de ce sentiment de l’harmonie, moyen puissant de civilisation ; il a introduit dans la chaumière des paysans de l’Allemagne une éducation qui manque à nos hommes rustiques : partout où il y a un piano, il n’y a plus de grossièreté.


Vers le 13 de janvier, j’ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail : pourquoi pas ? Dante, Arioste et Milton n’ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu’en poésie ? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton ; l’Europe et la France ont vu néanmoins par le Congrès de Vérone ce que je pourrais faire.

Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution[29]. Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de registres, ni avoir la rectitude d’un commis quand on n’a pas la capacité d’un diplomate. Il arrive, dans les temps où nous vivons, qu’un coup de vent envoie dans votre place celui contre lequel vous vous étiez élevé ; et comme le devoir d’un ambassadeur est d’abord de connaître les archives de l’ambassade, voilà qu’il tombe sur les notes où il est arrangé de main de maître. Que voulez-vous ? ces esprits profonds, qui travaillaient au succès de la bonne cause, ne pouvaient pas penser à tout.


EXTRAITS DES REGISTRES DE M. DE BONNAY.

No 64.
22 novembre 1816.

« Les paroles que le roi a adressées au bureau nouvellement formé de la Chambre des pairs ont été connues et approuvées de toute l’Europe. On m’a demandé s’il était possible que des hommes dévoués au roi, que des personnes attachées à sa personne et occupant des places dans sa maison, ou dans celles de nos princes, eussent pu en effet donner leurs suffrages pour porter M. de Chateaubriand à la secrétairerie. Ma réponse a été que le scrutin étant secret, personne ne pouvait connaître les votes particuliers. « Ah ! s’est écrié un homme principal, si le roi pouvait en être assuré, j’espère que l’accès des Tuileries serait aussitôt fermé à ces serviteurs infidèles. » J’ai cru que Je ne devais rien répondre, et je n’ai rien répondu. »

15 octobre 1816.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Il en sera de même, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de celle du 20 septembre : l’une et l’autre ne trouvent en Europe que des approbateurs. Mais ce qui étonne, c’est de voir que de très purs et très dignes royalistes continuent de se passionner pour M. de Chateaubriand, malgré la publication d’un livre qui établit en principe que le roi de France, en vertu de la Charte, n’est plus qu’un être moral, essentiellement nul et sans volonté propre. Si tout autre que lui avait avancé une pareille maxime, les mêmes hommes, non sans apparence de raison, l’auraient qualifié de jacobin. »

Me voilà bien remis à ma place. C’est du reste une bonne leçon ; cela rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons après nous.

Par les dépêches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres ambassadeurs appartenant à l’ancien régime, il m’a paru que ces dépêches traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes relatives à des personnages de la société et de la cour : elles se réduisaient à un journal louangeur de Dangeau ou satirique de Tallemant. Aussi Louis XVIII et Charles X aimaient-ils beaucoup mieux les lettres amusantes de mes collègues que ma correspondance sérieuse. J’aurais pu rire et me moquer comme mes devanciers ; mais le temps où les aventures scandaleuses et les petites intrigues se liaient aux affaires était passé. Quel bien aurait-il résulté pour mon pays du portrait de M. de Hardenberg[30], beau vieillard blanc comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, s’amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff[31] que je rencontrais à cheval trottant dans les lieux écartés entre le diable, la médecine et les muses ?

Ce mépris pour une correspondance frivole me fait dire à M. Pasquier dans ma lettre du 13 février 1821, no 13 :

« Je ne vous ai point parlé, monsieur le baron, selon l’usage, des réceptions, des bals, des spectacles, etc ; je ne vous ai point fait de petits portraits et d’inutiles satires ; j’ai tâché de faire sortir la diplomatie du commérage. Le règne du commun reviendra, lorsque le temps extraordinaire sera passé : aujourd’hui il ne faut peindre que ce qui doit vivre et n’attaquer que ce qui menace. »


Berlin m’a laissé un souvenir durable, parce que la nature des récréations que j’y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de ma jeunesse ; seulement, des princesses très réelles remplissaient le rôle de ma Sylphide. De vieux corbeaux, mes éternels amis, venaient se percher sur les tilleuls devant ma fenêtre ; je leur jetais à manger : quand ils avaient saisi un morceau de pain trop gros, ils le rejetaient avec une adresse inimaginable pour en saisir un plus petit ; de manière qu’ils pouvaient en prendre un autre un peu plus gros, et ainsi de suite jusqu’au morceau capital qui, à la pointe de leur bec, le tenait ouvert, sans qu’aucune des couches croissantes de la nourriture pût tomber. Le repas fait, l’oiseau chantait à sa manière : cantus cornicum ut secla vetusta. J’errais dans les espaces déserts de Berlin glacé ; mais je n’entendais pas sortir de ses murs, comme des vieilles murailles de Rome, de belles voix de jeunes filles. Au lieu de capucins à barbe blanche traînant leurs sandales parmi des fleurs, je rencontrais des soldats qui roulaient des boules de neige.

Un jour, au détour de la muraille d’enceinte, Hyacinthe[32] et moi nous nous trouvâmes nez à nez avec un vent d’est si perçant, que nous fûmes obligés de courir dans la campagne pour regagner la ville à moitié morts. Nous franchîmes des terrains enclos, et tous les chiens de garde nous sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomètre descendit ce jour là à 22 degrés au-dessous de glace. Un ou deux factionnaires, à Potsdam, furent gelés.

De l’autre côté du parc était une ancienne faisanderie abandonnée ; — les princes de Prusse ne chassent point. Je passais un petit pont de bois sur un canal de la Sprée, et je me trouvais parmi les colonnes de sapin qui faisaient le portique de la faisanderie. Un renard, en me rappelant ceux du mail de Combourg, sortait par un trou pratiqué dans le mur de la réserve, venait me demander de mes nouvelles et se retirait dans son taillis.

Ce qu’on nomme le parc, à Berlin, est un bois de chênes, de bouleaux, de hêtres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situé à la porte de Charlottenbourg et traversé par la grande route qui mène à cette résidence royale. À droite du parc est un Champ de Mars ; à gauche des guinguettes.

Dans l’intérieur du parc, qui n’était pas alors percé d’allées régulières, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des bancs de hêtre sur lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé, avec un couteau, des cœurs percés de poignards : sous ces cœurs poignardés on lisait le nom de Sand[33]. Des bandes de corbeaux, habitant les arbres aux approches du printemps, commencèrent à ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature végétale, et des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des canards, dans les eaux cà et là dégelées : ces rossignols-là ouvraient le printemps dans les bois de Berlin. Cependant, le parc n’était pas sans quelques jolis animaux : des écureuils circulaient sur les branches ou se jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand j’approchais de la fête, les acteurs remontaient le tronc des chênes, s’arrêtaient dans une fourche et grognaient en me voyant passer au-dessous d’eux. Peu de promeneurs fréquentaient la futaie dont le sol inégal était bordé et coupé de canaux. Quelquefois je rencontrais un vieil officier goutteux qui me disait, tout réchauffé et tout réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil sous lequel je grelottais : « Ça pique ! » De temps en temps je trouvais le duc de Cumberland, à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques voitures attelées de six chevaux passaient : elles portaient ou l’ambassadrice d’Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille, âgée de quinze ans, charmante comme une de de ces nues à figure de vierge qui entourent la lune d’Ossian. La duchesse de Cumberland faisait presque toujours la même promenade que moi : tantôt elle revenait de secourir dans une chaumière une pauvre femme de Spandau, tantôt elle s’arrêtait et me disait gracieusement qu’elle avait voulu me rencontrer ; aimable fille des trônes descendue de son char comme la déesse de la nuit pour errer dans les forêts ! Je la voyais aussi chez elle : elle me répétait qu’elle me voulait confier son fils, ce petit Georges[34] devenu le prince que sa cousine Victoria aurait, dit-on, désiré placer à ses côtés sur le trône de l’Angleterre.

La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords de la Tamise, dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes deux acolytes, l’illusion et la misère. Après mon départ de Berlin, elle m’a honoré d’une correspondance ; elle y peint d’heure en heure la vie d’un habitant de ces bruyères où passa Voltaire, où mourut Frédéric, où se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la révolution dont je fus la victime. L’attention est captivée en apercevant les anneaux par qui se touchent tant d’hommes inconnus les uns aux autres.

Voici quelques extraits de la correspondance qu’ouvre avec moi madame la duchesse de Cumberland :

« 19 avril[35], jeudi.

« Ce matin, à mon réveil, on m’a remis le dernier témoignage de votre souvenir ; plus tard j’ai passé devant votre maison, j’y ai vu des fenêtres ouvertes comme de coutume, tout était à la même place, excepté vous ! Je ne puis vous dire ce que cela m’a fait éprouver ! Je ne sais plus maintenant où vous trouver ; chaque instant vous éloigne davantage ; le seul point fixe est le 26, jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous conserve.

« Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour vous et pour le bien général ! Accoutumée aux sacrifices, je saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c’est pour votre bonheur et celui de la France. »

22.

« Depuis jeudi j’ai passé devant votre maison tous les jours pour aller à l’église ; j’y ai bien prié pour vous. Vos fenêtres sont constamment ouvertes, cela me touche : qui est-ce qui a pour vous cette attention à suivre vos goûts et vos ordres, malgré votre absence ? Il me prend l’idée, quelquefois, que vous n’êtes pas parti ; que des affaires vous arrêtent, ou que vous avez voulu écarter les importuns pour en finir à votre aise. Ne croyez pas que cela soit un reproche : il n’y a que ce moyen ; mais si cela est, veuillez me le confier. »

23.

« Il fait aujourd’hui une chaleur si prodigieuse, même à l’église, que je ne puis faire ma promenade à l’heure ordinaire : cela m’est bien égal à présent. Le cher petit bois n’a plus de charme pour moi, tout le monde m’y ennuie ! Ce changement subit du froid au chaud est commun dans le nord ; les habitants ne tiennent pas, par leur modération de caractère et de sentiments, du climat. »

24.

« La nature est bien embellie ; toutes les feuilles ont poussé depuis votre départ : j’aurais voulu qu’elles fussent venues deux jours plus tôt, pour que vous ayez pu emporter dans votre souvenir une image plus riante de votre séjour ici. »

« Berlin, 12 mai 1821.

« Dieu merci, voilà enfin une lettre de vous ! Je savais bien que vous ne pouviez m’écrire plus tôt ; mais, malgré tous les calculs que faisait ma raison, trois semaines ou pour mieux dire vingt-trois jours sont bien longs pour l’amitié dans la privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus triste exil : il me restait pourtant le souvenir et l’espérance. »

« Le 15 mai.

« Ce n’est pas de mon étrier, comme le Grand Turc, mais toujours de mon lit, que je vous écris ; mais cette retraite m’a donné tout le temps de réfléchir au nouveau régime que vous voulez faire tenir à Henri V. J’en suis très contente ; le lion rôti ne pourra que lui faire grand bien ; je vous conseille seulement de le faire commencer par le cœur. Il faudra faire manger de l’agneau à l’autre de vos élèves (Georges) pour qu’il ne fasse pas trop le diable à quatre. Il faut absolument que ce plan d’éducation se réalise et que Georges et Henri V deviennent bons amis et bons alliés. »

Madame la duchesse de Cumberland continua de m’écrire des eaux d’Ems, ensuite des eaux de Schwalbach, et après de Berlin, où elle revint le 22 septembre de l’année 1821. Elle me mandait d’Ems : « Le couronnement en Angleterre se fera sans moi ; je suis peinée que le roi ait fixé, pour se faire couronner, le jour le plus triste de ma vie : celui auquel j’ai vu mourir cette sœur adorée (la reine de Prusse)[36]. La mort de Bonaparte m’a aussi fait penser aux souffrances qu’il lui a causées. »

« De Berlin, le 22 septembre.

« J’ai déjà revu ces grandes allées solitaires. Que je vous serai redevable, si vous m’envoyez, comme vous me le promettez, les vers que vous avez faits pour Charlottenbourg ! J’ai aussi repris le chemin de la maison dans le bois où vous eûtes la bonté de m’aider à secourir la pauvre femme de Spandau ; que vous êtes bon de vous souvenir de ce nom ! Tout me rappelle des temps heureux. Il n’est pas nouveau de regretter le bonheur.

« Au moment où j’allais expédier cette lettre, j’apprends que le roi a été détenu en mer par des tempêtes, et probablement repoussé sur les côtes de l’Irlande ; il n’était pas arrivé à Londres le 14 ; mais vous serez instruit de son retour plus tôt que nous.

« La pauvre princesse Guillaume a reçu aujourd’hui la triste nouvelle de la mort de sa mère, la landgrave douairière de Hesse-Hombourg. Vous voyez comme je vous parle de tout ce qui concerne notre famille ; veuille le ciel que vous ayez de meilleures nouvelles à me donner ! »


Ne semblerait-il pas que la sœur de la belle reine de Prusse me parle de notre famille comme si elle avait la bonté de m’entretenir de mon aïeule, de ma tante et de mes obscurs parents de Plancouët ? La famille royale de France m’a-t-elle jamais honoré d’un sourire pareil à celui de cette famille royale étrangère, qui pourtant me connaissait à peine et ne me devait rien ? Je supprime plusieurs autres lettres affectueuses : elles ont quelque chose de souffrant et de contenu, de résigné et de noble, de familier et d’élevé ; elles servent de contre-poids à ce que j’ai dit de trop sévère peut-être sur les races souveraines. Mille ans en arrière, et la princesse Frédérique étant fille de Charlemagne eût emporté la nuit Éginhard sur ses épaules, afin qu’il ne laissât sur la neige aucune trace.


Je viens de relire ce livre en 1840 : je ne puis m’empêcher d’être frappé de ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées ! Si j’étais retourné en Angleterre avec le petit Georges, l’héritier possible de cette couronne, j’aurais vu s’évanouir le nouveau songe qui aurait pu me faire changer de patrie, de même que si je n’eusse pas été marié je serais resté une première fois dans la patrie de Shakespeare et de Milton. Le jeune duc de Cumberland, qui a perdu la vue, n’a point épousé sa cousine la reine d’Angleterre. La duchesse de Cumberland est devenue reine de Hanovre : où est-elle ? est-elle heureuse ? où suis-je ? Grâce à Dieu, dans quelques jours, je n’aurai plus à promener mes regards sur ma vie passée, ni à me faire ces questions. Mais il m’est impossible de ne pas prier le ciel de répandre ses faveurs sur les dernières années de la princesse Frédérique[37].

Je n’avais été envoyé à Berlin qu’avec le rameau de la paix, et parce que ma présence jetait le trouble dans l’administration ; mais, connaissant les inconstances de la fortune et sentant que mon rôle politique n’était pas fini, je surveillais les événements : je ne voulais pas abandonner mes amis. Je m’aperçus bientôt que la réconciliation entre le parti royaliste et le parti ministériel n’avait pas été sincère ; des défiances et des préjugés restaient ; on ne faisait pas ce qu’on m’avait promis : on commençait à m’attaquer. L’entrée au conseil de MM. de Villèle et Corbière avait excité la jalousie de l’extrême droite ; elle ne marchait plus sous la bannière du premier, et celui-ci, dont l’ambition était impatiente, commençait à se fatiguer. Nous échangeâmes quelques lettres. M. de Villèle regrettait d’être entré au conseil : il se trompait ; la preuve que j’avais vu juste, c’est qu’un an ne s’était pas écoulé qu’il devint ministre des finances, et que M. de Corbière eut l’intérieur[38]’.

Je m’expliquai aussi avec M. le baron Pasquier ; je lui mandais, le 10 février 1821 :

« J’apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arrivé ce matin 9 février, qu’on a trouvé mauvais que j’eusse écrit de Mayence au prince de Hardenberg, ou même que je lui eusse envoyé un courrier. Je n’ai point écrit à M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je envoyé un courrier. Je désire, monsieur le baron, que l’on m’évite des tracasseries. Quand mes services ne seront plus agréables, on ne peut me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je n’ai ni sollicité ni désiré la mission dont on m’a chargé ; ce n’est ni par goût ni par choix que j’ai accepté un honorable exil, mais pour le bien de la paix. Si les royalistes se sont ralliés au ministère, le ministère n’ignore pas que j’ai eu le bonheur de contribuer à cette réunion. J’aurais quelque droit de me plaindre. Qu’a-t-on fait pour les royalistes depuis mon départ ? Je ne cesse d’écrire pour eux : m’écoute-t-on ? Monsieur le baron, j’ai, grâce à Dieu, autre chose à faire dans la vie qu’à assister à des bals. Mon pays me réclame, ma femme malade a besoin de mes soins, mes amis redemandent leur guide. Je suis au-dessus ou au-dessous d’une ambassade et même d’un ministère d’État. Vous ne manquerez pas d’hommes plus habiles que moi pour conduire les affaires diplomatiques ; ainsi il serait inutile de chercher des prétextes pour me faire des chicanes. J’entendrai à demi mot ; et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon obscurité. »

Tout cela était sincère : cette facilité à tout planter là, et à ne regretter rien, m’eût été une grande force, eussé-je eu quelque ambition.

Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train : continuant de m’occuper de l’affaire de Naples[39], je disais :


No 15.
« 20 février 1821.

« L’Autriche rend un service ; aux monarchies en détruisant l’édifice jacobin des Deux-Siciles ; mais elle perdrait ces mêmes monarchies, si le résultat d’une expédition salutaire et obligée était la conquête d’une province ou l’oppression d’un peuple. Il faut affranchir Naples de l’indépendance démagogique, et y établir la liberté monarchique ; y briser des fers, et non pas y porter des chaînes. Mais l’Autriche ne veut pas de constitution à Naples : qu’y mettra-t-elle ? des hommes ? où sont-ils ? Il suffira d’un curé libéral et de deux cents soldats pour recommencer.

« C’est après l’occupation volontaire ou forcée que vous devez vous interposer pour faire établir à Naples un gouvernement constitutionnel où toutes les libertés sociales soient respectées. »

J’avais toujours conservé en France une prépondérance d’opinion qui m’obligeait à porter mes regards sur l’intérieur. J’osai soumettre ce plan à mon ministre :

« Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.

« Présenter le renouvellement septennal, sans prétendre conserver une partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le tout, ce qui est dangereux.

« Renoncer aux lois d’exception, source d’arbitraire, sujet éternel de querelles et de calomnies.

« Affranchir les communes du despotisme ministériel. »

Dans ma dépêche du 3 mars, no 18, je revenais sur l’Espagne ; je disais :

« Il serait possible que l’Espagne changeât promptement sa monarchie en république : sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou sera massacré ou déposé ; il n’est pas homme assez fort pour s’emparer de la révolution. Il est possible encore que cette même Espagne subsistât pendant quelque temps dans l’état populaire, si elle se formait en républiques fédératives, agrégation à laquelle elle est plus propre que tout autre pays par la diversité de ses royaumes, de ses mœurs, de ses lois et même de son langage. »

L’affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais observer (6 mars, no 19) :

« Que la légitimité n’a pu jeter de profondes racines dans un État qui a changé si souvent de maîtres, et dont les habitudes ont été bouleversées par tant de révolutions. Les affections n’ont pas eu le temps de naître, les mœurs de recevoir l’empreinte uniforme des siècles et des institutions. Il y a dans la nation napolitaine beaucoup d’hommes corrompus ou sauvages qui n’ont aucun rapport entre eux, et qui ne sont attachés à la couronne que par de faibles liens : la royauté, pour être respectée, est trop près du lazzarone et trop loin du Calabrais. Pour établir la liberté démocratique, les Français eurent trop de vertus militaires ; les Napolitains n’en auront pas assez. »

Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l’Espagne encore.

Le bruit se répandait que Jean VI s’était embarqué à Rio-Janeiro pour Lisbonne[40]. C’était un jeu de la fortune digne de notre temps qu’un roi de Portugal allant chercher auprès dune révolution en Europe un abri contre une révolution en Amérique, et passant au pied du rocher où était retenu le conquérant qui le contraignit autrefois de se réfugier dans le Nouveau-Monde.

« Tout est à craindre de l’Espagne, disais-je (17 mars, no 21) ; la révolution de la Péninsule parcourra ses périodes, à moins qu’il ne se lève un bras capable de l’arrêter ; mais ce bras, où est-il ? c’est toujours là la question. »

Le bras, j’ai eu le bonheur de le trouver en 1823 : c’est celui de la France.

Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dépêche du 10 avril, no 26, ma jalouse antipathie contre les alliés et ma préoccupation pour la dignité de la France ; je disais à propos du Piémont :

« Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Piémont[41] dans ses résultats immédiats ; mais elle peut produire un mal éloigné en motivant l’intervention militaire de l’Autriche et de la Russie. L’armée russe est toujours en mouvement et n’a point reçu de contre-ordre.

« Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignité et de la sûreté de la France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes, tout le temps que la Russie et l’Autriche occuperaient le Piémont. Je suis persuadé que cet acte de vigueur et de haute politique, en flattant l’amour-propre français, serait par cela seul très populaire et ferait un honneur infini aux ministres. Dix mille hommes de la garde royale et un choix fait sur le reste de nos troupes vous composeraient facilement une armée de vingt-cinq mille soldats excellents et fidèles : la cocarde blanche sera assurée lorsqu’elle aura revu l’ennemi.

« Je sais, monsieur le baron, que nous devons éviter de blesser l’amour-propre français et que la domination des Russes et des Autrichiens en Italie peut soulever notre orgueil militaire ; mais nous avons un moyen facile de le contenter, c’est d’occuper nous-mêmes la Savoie. Les royalistes seront charmés et les libéraux ne pourraient qu’applaudir en nous voyant prendre une attitude digne de notre force. Nous aurions à la fois le bonheur d’écraser une révolution démagogique et l’honneur de rétablir la prépondérance de nos armes. Ce serait mal connaître l’esprit français que de craindre de rassembler vingt-cinq mille hommes pour marcher en pays étranger, et pour tenir rang avec les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je répondrais de l’événement sur ma tête. Nous avons pu rester neutres dans l’affaire de Naples : pouvons-nous l’être pour notre sûreté et pour notre gloire dans les troubles du Piémont ? »

Ici se découvre tout mon système : j’étais Français ; j’avais une politique assurée bien avant la guerre d’Espagne, et j’entrevoyais la responsabilité que mes succès mêmes, si j’en obtenais, feraient peser sur ma tête.

Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intéresser personne ; mais tel est l’inconvénient des Mémoires : lorsqu’ils n’ont point de faits historiques à raconter, ils ne vous entretiennent que de la personne de l’auteur et vous en assomment. Laissons là ces ombres oubliées ! J’aime mieux rappeler que Mirabeau inconnu remplissait à Berlin en 1786 une mission ignorée[42], et qu’il fut obligé de dresser un pigeon pour annoncer au roi de France le dernier soupir du terrible Frédéric.

« Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les portes de la ville seraient fermées ; il était même possible que les ponts de l’île de Potsdam fussent levés aussitôt l’événement, et dans ce dernier cas on pouvait être aussi longtemps incertain que le nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire partir un courrier ? nul moyen d’escalader les remparts ou les palissades, sans s’exposer à une affaire ; les sentinelles faisant une chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade, que faire ? Si j’eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m’aurait décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot mort ? Dans ma position, le devais-je ? Quoi qu’il en fût, le plus important était de servir. J’avais de grandes raisons de me méfier de l’activité de notre légation. Que fais-je ? J’envoie sur un cheval vif et vigoureux un homme sûr à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du pigeonnier de laquelle je possédais depuis quelques jours deux paires de pigeons, dont le retour avait été essayé, en sorte qu’à moins que les ponts de l’île de Potsdam ne fussent levés, j’étais sûr de mon fait.

« J’ai donc trouvé que nous n’étions pas assez riches pour jeter cent louis par la fenêtre ; j’ai renoncé à toutes mes belles avances qui m’avaient coûté quelque méditation, quelque activité, quelques louis, et j’ai lâché mes pigeons avec des revenez. Ai-je bien fait ? ai-je mal fait ? je l’ignore ; mais je « n’avais pas mission expresse, et l’on sait quelquefois mauvais gré de la surérogation. »


On enjoignait aux ambassadeurs d’écrire, pendant leur séjour à l’étranger, un mémoire sur l’état des peuples et des gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités. Cette suite de mémoires pouvait être utile à l’histoire. Aujourd’hui on fait les mêmes injonctions, mais presque aucun agent diplomatique ne s’y soumet. J’ai été trop peu de temps dans mes ambassades pour mettre à fin de longues études ; néanmoins, je les ai ébauchées ; ma patience au travail n’a pas entièrement été stérile. Je trouve cette esquisse commencée de mes recherches sur l’Allemagne :

« Après la chute de Napoléon, l’introduction des gouvernements représentatifs dans la confédération germanique a réveillé en Allemagne ces premières idées d’innovation que la révolution y avait d’abord fait naître. Elles y ont fomenté quelque temps avec une grande violence : on avait appelé la jeunesse à la défense de la patrie par une promesse de liberté ; cette promesse avait été avidement reçue par des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les sciences ont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. Sous le ciel de la Germanie, cet amour de la liberté devint une espèce de fanatisme sombre et mystérieux qui se propagea par des associations secrètes. Sand vint effrayer l’Europe. Cet homme, au reste, qui révélait une secte puissante, n’était qu’un enthousiaste vulgaire ; il se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun : son crime s’alla perdre sur un écrivain dont le génie ne pouvait aspirer à l’empire, et n’avait pas assez du conquérant et du roi pour mériter un coup de poignard.

« Une espèce de tribunal d’inquisition politique et la suppression de la liberté de la presse ont arrêté ce mouvement des esprits ; mais il ne faut pas croire qu’ils en aient brisé le ressort. L’Allemagne, comme l’Italie, désire aujourd’hui l’unité politique, et avec cette idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques. Les princes ou les ministres qui pourront paraître dans les rangs de la Confédération des États allemands hâteront ou retarderont la révolution dans ce pays, mais ils n’empêcheront point la race humaine de se développer : chaque siècle a sa race. Aujourd’hui il n’y a plus personne en Allemagne, ni même en Europe : on est passé des géants aux nains, et tombé de l’immense dans l’étroit et le borné. La Bavière, par les bureaux qu’a formés M. de Montgelas, pousse encore aux idées nouvelles, quoiqu’elle ait reculé dans la carrière, tandis que le landgraviat de Hesse n’admettait pas même qu’il y eût une révolution en Europe. Le prince qui vient de mourir voulait que ses soldats, naguère soldats de Jérôme Bonaparte, portassent de la poudre et des queues ; il prenait les vieilles modes pour les vieilles mœurs, oubliant qu’on peut copier les premières, mais qu’on ne rétablit jamais les secondes. »

À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses ; leur seul aspect serre le cœur. Qu’on retrouve ces places dans des pays habités et fertiles, elles font naître l’idée d’une légitime défense ; les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance des sentinelles, contrastent assez agréablement ; mais une forteresse sur des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères humaines : contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n’est contre la pauvreté et l’indépendance ? Il faut être moi pour trouver un plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d’ennemis qui peut-être n’apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et gazonnés, ces vedettes de pierre où l’on n’aperçoit personne et d’où aucun œil ne vous regarde, sont d’une incroyable morosité. Si, dans la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une pâquerette abritée sous le redan d’un glacis, cette aménité de Flore vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l’Italie, j’apercevais des chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à parasol ; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée, mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux ; le spectacle était triste sans doute, mais l’histoire était là et le silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.

J’avais demandé un congé à l’occasion du baptême du duc de Bordeaux. Ce congé m’étant accordé, je me préparais à partir : Voltaire, dans une lettre à sa nièce, dit qu’il voit couler la Sprée, que la Sprée se jette dans l’Elbe, l’Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine ; il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter Berlin, j’allai faire une dernière visite à Charlottenbourg : ce n’était ni Windsor, ni Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau : la villa appuyée sur un hameau, est environnée d’un parc anglais de peu d’étendue et d’où l’on découvre au dehors des friches. La reine de Prusse jouit ici d’une paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra plus troubler. Quel bruit le conquérant fit jadis dans cet asile du silence, quand il y surgit avec ses fanfares et ses légions ensanglantées à Iéna ! C’est de Berlin, après avoir effacé de la carte le royaume de Frédéric le Grand, qu’il dénonça le blocus continental et prépara dans son esprit la campagne de Moscou ; ses paroles avaient déjà porté la mort au cœur d’une princesse accomplie : elle dort maintenant à Charlottenbourg, dans un caveau monumental ; une statue, beau portrait de marbre, la représente. Je fis sur le tombeau des vers que me denamdait la duchesse de Cumberland :


le voyageur.
Sous les hauts pins qui protègent ces sources,
Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau ?

le gardien.
Un jour il deviendra le terme de tes courses :
Ô voyageur ! c’est un tombeau.

le voyageur.
Qui repose en ces lieux ?

le gardien.
Un objet plein de charmes.

le voyageur.
Qu’on aima ?

le gardien.
Qui fut adoré.

le voyageur.
Ouvre-moi.

le gardien.
Si tu crains les larmes,
N’entre pas.

le voyageur.
J’ai souvent pleuré.
De la Grèce ou de l’Italie
On a ravi ce marbre à la pompe des morts :
Quel tombeau l’a cédé pour enchanter ces bords ?
Est-ce Antigone ou Cornélie ?

le gardien.
La beauté dont l’image excite les transports
Parmi nos bois passa sa vie.

le voyageur.
Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus.
Suspendit tour à tour ces couronnes fanées ?

le gardien.
Les beaux enfants dont ses vertus
Ici-bas furent couronnées.

le voyageur.
On vient.

le gardien.
C’est un époux : il porte ici ses pas
Pour nourrir en secret un souvenir funeste

le voyageur.
Il a donc tout perdu ?

le gardien.
Non : un trône lui reste.

le voyageur.
Un trône ne console pas.

J’arrivai à Paris à l’époque des fêtes du baptême de M. le duc de Bordeaux[43]. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j’avais eu l’honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans un temps différent de celui-ci, le forfait de Louvel eût assuré le sceptre à Henri V ; mais le crime n’est plus un droit que pour l’homme qui le commet.

Après le baptême de M. le duc de Bordeaux[44], on me réintégra enfin dans mon ministère d’État : M. de Richelieu me l’avait ôté, M. de Richelieu me le rendit ; la réparation ne me fut pas plus agréable que le tort ne m’avait blessé.

Tandis que je me flattais d’aller revoir mes corbeaux, les cartes se brouillèrent : M. de Villèle se retira[45]. Fidèle à mon amitié et à mes principes politiques, je crus devoir rentrer dans la retraite avec lui. J’écrivis à M. Pasquier :


« Paris, ce 30 juillet 1821.

« Monsieur le baron,

« Lorsque vous voulûtes bien m’inviter à passer chez vous, le 14 de ce mois, ce fut pour me déclarer que ma présence était nécessaire à Berlin. J’eus l’honneur de vous répondre que MM. de Corbière et de Villèle paraissant se retirer du ministère, mon devoir était de les suivre. Dans la pratique du gouvernement représentatif, l’usage est que les hommes de la même opinion partagent la même fortune. Ce que l’usage veut, monsieur le baron, l’honneur me le commande, puisqu’il s’agit, non d’une faveur, mais d’une disgrâce. En conséquence, je viens vous réitérer par écrit l’offre que je vous ai faite verbalement de ma démission de ministre plénipotentiaire à la cour de Berlin : j’espère, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre aux pieds du roi. Je supplie Sa Majesté d’en agréer les motifs, et de croire à ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les bontés dont elle avait daigné m’honorer.

« J’ai l’honneur d’être, etc.,
« Chateaubriand. »

J’annonçai à M. le comte de Bernstorff l’événement qui interrompait nos relations diplomatiques ; il me répondit :

« Monsieur le vicomte,

« Bien que depuis longtemps je dusse m’attendre à l’avis que vous avez bien voulu me donner, je n’en suis pas moins péniblement affecté. Je connais et je respecte les motifs qui, dans cette circonstance délicate, ont déterminé vos résolutions ; mais, en ajoutant de nouveaux titres à ceux qui vous ont valu dans ce pays une estime universelle, ils augmentent aussi les regrets qu’on y éprouve par la certitude d’une perte longtemps redoutée et à jamais irréparable. Ces sentiments sont vivement partagés par le roi et la famille royale, et je n’attends que le moment de votre rappel pour vous le dire d’une manière officielle.

« Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et agréez la nouvelle expression de mon inviolable dévouement et de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc., etc.

« Bernstorff.

« Berlin, le 25 août 1821. »


Je m’étais empressé d’exprimer mon amitié et mes regrets à M. Ancillon : sa très belle réponse (mon éloge à part) mérite d’être consignée ici :


« Berlin, le 22 septembre 1821.

« Vous êtes donc, monsieur et illustre ami, irrévocablement perdu pour nous ? Je prévoyais ce malheur, et cependant il m’a affecté, comme s’il avait été inattendu. Nous méritions de vous conserver et de vous posséder, parce que nous avions du moins le faible mérite de sentir, de reconnaître, d’admirer toute votre supériorité. Vous dire que le roi, les princes, la cour et la ville vous regrettent, c’est faire leur éloge plus que le vôtre ; vous dire que je me réjouis de ces regrets, que j’en suis fier pour ma patrie, et que je les partage vivement, ce serait rester fort au-dessous de la vérité, et vous donner une bien faible idée de ce que j’éprouve. Permettez-moi de croire que vous me connaissez assez pour lire dans mon cœur. Si ce cœur vous accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore hommage à votre noble démarche et aux principes qui vous l’ont dictée. Vous deviez à la France une grande leçon et un bel exemple ; vous lui avez donné l’une et l’autre en refusant de servir un ministère qui ne sait pas juger sa situation, ou qui n’a pas le courage d’esprit nécessaire pour en sortir. Dans une monarchie représentative, les ministres et ceux qu’ils emploient dans les premières places doivent former un tout homogène, et dont toutes les parties soient solidaires les unes des autres. Là, moins que partout ailleurs, on doit se séparer de ses amis ; on se soutient et l’on monte avec eux, ou descend et tombe de même. Vous avez prouvé à la France la vérité de cette maxime, en vous retirant avec messieurs de Villèle et Corbière. Vous lui avez appris en même temps que la fortune n’entre pas en considération quand il s’agit des principes ; et, certes, quand les vôtres n’auraient pas pour eux la raison, la conscience et l’expérience de tous les siècles, il suffirait des sacrifices qu’ils dictent à un homme tel que vous pour établir en leur faveur une présomption puissante aux yeux de tous ceux qui se connaissent en dignité.

« J’attends avec impatience le résultat des prochaines élections pour tirer l’horoscope de la France. Elles décideront de son avenir.

« Adieu, mon illustre ami ; faites quelquefois tomber des hauteurs que vous habitez quelques gouttes de rosée sur un cœur qui ne cessera de vous admirer et de vous aimer que lorsqu’il cessera de battre.

« Ancillon. »

Attentif au bien de la France, sans plus m’occuper de moi ni de mes amis, je remis à cette époque la note suivante à Monsieur :


note.

« Si le roi me faisait l’honneur de me consulter, voici ce que je proposerais pour le bien de son service et le repos de la France.

« Le centre gauche de la Chambre élective a satisfaction dans la nomination de M. Royer-Collard ; pourtant je croirais la paix plus assurée si l’on introduisait dans le conseil un homme de mérite pris dans cette opinion et choisi parmi les membres de la Chambre des pairs ou de la Chambre des députés.

« Placer encore dans le conseil un député du côté droit indépendant ;

« Achever de distribuer les directions dans cet esprit.

« Quant aux choses :

« Présenter dans un temps opportun une loi complète sur la liberté de la presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la censure facultative seraient abolies ; préparer une loi communale ; compléter la loi sur la septennalité, en portant l’âge éligible à trente ans ; en un mot marcher la charte à la main, défendre courageusement la religion contre l’impiété, mais la mettre en même temps à l’abri du fanatisme et des imprudences d’un zèle qui lui font beaucoup de mal.

« Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les ministres du roi : l’honneur, l’indépendance et l’intérêt de la France.

« La France nouvelle est toute royaliste ; elle peut devenir toute révolutionnaire : que l’on suive les institutions, et je répondrais sur ma tête d’un avenir de plusieurs siècles ; que l’on viole ou que l’on tourmente ces institutions, et je ne répondrais pas d’un avenir de quelques mois.

« Moi et mes amis nous sommes prêts à appuyer de tout notre pouvoir une administration formée d’après les bases ci-dessus indiquées.

« Chateaubriand. »

Une voix où la femme dominait la princesse vint donner une consolation à ce qui n’était que le déplaisir d’une vie variant sans cesse. L’écriture de madame la duchesse de Cumberland était si altérée que j’eus quelque peine à la reconnaître. La lettre portait la date du 28 septembre 1821 : c’est la dernière que j’aie reçue de cette main royale[46]. Hélas ! les autres nobles amies qui dans ces temps me soutenaient à Paris ont quitté cette terre ! Resterai-je donc avec une telle obstination ici-bas, qu’aucune des personnes auxquelles je suis attaché ne puisse me survivre[47] ? Heureux ceux sur qui l’âge fait l’effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de jours !


Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au conseil, comme je l’avais prévu : M. le vicomte de Montmorency fut nommé ministre des affaires étrangères, M. de Villèle ministre des finances, M. de Corbière ministre de l’intérieur[48]. J’avais eu trop de part aux derniers mouvements politiques et j’exerçais une trop grande influence sur l’opinion pour qu’on me pût laisser de côté. Il fut résolu que je remplacerais M. le duc Decazes à l’ambassade de Londres[49] Louis XVIII consentait toujours à m’éloigner. Je l’allai remercier ; il me parla de son favori avec une constance d’attachement rare chez les rois ; il me pria d’effacer dans la tête de George IV les préventions que ce prince avait conçues contre M. Decazes, d’oublier moi-même les divisions qui avaient existé entre moi et l’ancien ministre de la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs n’avaient pu arracher une larme, était ému de quelques souffrances dont pouvait avoir été affligé l’homme qu’il avait honoré de son amitié.

Ma nomination réveilla mes souvenirs : Charlotte revint à ma pensée ; ma jeunesse, mon émigration, m’apparurent avec leurs peines et leurs joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant là où j’avais été ignoré et faible. Madame de Chateaubriand, craignant la mer, n’osa passer le détroit, et je partis seul. Les secrétaires de l’ambassade m’avaient devancé.




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  1. Ce livre a été écrit en 1839 et revu en décembre 1846.
  2. Après avoir fait jurer aux Lacédémoniens de ne rien changer pendant son absence aux lois qu’il leur avait données, Lycurgue partit pour un long voyage… et ne revint jamais.
  3. M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 251) nous a conservé le nom du courrier qui précédait ainsi sur les grandes routes le nouvel ambassadeur. « C’était, dit-il, le pauvre Valentin, à qui je n’ai jamais connu d’autre nom, le plus dévoué des nombreux serviteurs que l’antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon autorité de ménagère, titre que parfois en riant me donnait l’ambassadeur. Il est la seule chose, à lui appartenant, que M. de Chateaubriand ait laissée à son départ au ministère des Affaires étrangères, après en avoir fait un garçon de bureau. Le Varsovien était en effet grand mangeur, comme le dit son maître ; mais il était grand buveur aussi ».
  4. Chateaubriand écrivait de Mayence à la duchesse de Duras, le 6 janvier 1821 :

    « Je suis arrêté ici par le Rhin qui n’est ni gelé ni dégelé ; je suis allé le voir ce matin ; c’était la vieille Germanie dans toute sa beauté. Quand je serai sur l’autre bord, j’aurai vraisemblablement passé le fleuve d’oubli. Savez-vous ce que j’ai fait en route ? J’ai relu les lettres de Mirabeau sur Berlin. J’ai été frappé d’une chose, c’est de la légèreté, de l’incapacité de ce gouvernement, qui voyait la correspondance d’un pareil homme, et qui ne devinait pas ce qu’il était. Tout Mirabeau, et Mirabeau très supérieur, est dans cette correspondance diplomatique ; l’avenir de l’Europe y est à chaque ligne. Eh bien ! cet homme qui, deux ans après, devait renverser la France, s’humilie, demande qu’on lui donne un petit titre diplomatique, et qu’on ne l’emploie pas dans une mission honteuse et non avouée. Il pense qu’on ne peut pas garder un imbécile d’ambassadeur qu’on avait à Berlin ; mais il ne porte pas ses vues si haut ; le moindre poste lui suffirait. Il s’abaisse jusqu’à proposer d’aller, déguisé en marchand, étudier les frontières orientales de l’Autriche ! Cela fait mal à lire ; mais aussi cela m’a fait faire de tristes réflexions. Quand ma correspondance vaudrait celle de Mirabeau, me connaîtra-t-on mieux ? J’ai prédit cinq ans l’avenir de la France, ne m’a-t-on pas tout nié jusqu’au dernier moment ? Mais Mirabeau, si outrageusement méconnu, s’est vengé, et je ne me vengerai pas. Au reste, je vois ici des traces de cette vengeance : une ville à moitié écrasée par les bombes, des figures sur des tombeaux, des effigies de saints mutilés par les sabres de l’égalité, la mort et la vie profanées par cette révolution dont les soldats n’étaient un moment vaincus à Mayence que pour aller exterminer les Vendéens. Allons ! demeurons incorrigibles ! Recommençons ! on recommencera ! — Je voudrais savoir assez d’allemand pour offrir à lady Clara l’hommage de mon respect ».

  5. Mayence est la patrie de Guttemberg, qui fit dans cette ville les premiers essais de l’art de l’imprimerie en 1438 ou 1440.
  6. Celle du 6 septembre 1631 gagnée par Gustave-Adolphe, et celle du 19 octobre 1813 perdue par Napoléon.
  7. Sur M. de Caux et M. de Cussy, voir, au tome I, la note 1 de la page 173 (note 7 du Livre IV de la Première Partie). — Maurice-Adolphe-Charles, vicomte de Flavigny (1799-1873). Après avoir rempli auprès du prince de Polignac les fonctions de secrétaire, il servit la monarchie de Juillet et entra à la Chambre des pairs le 25 décembre 1841. Représentant d’Indre-et-Loire à l’Assemblée législative de 1849 et membre de la droite monarchiste, il se rallia, après le coup d’État du 2 décembre, au gouvernement de Louis-Napoléon. Député au Corps législatif de 1852 à 1863, il se prononça avec énergie en faveur du pouvoir temporel du pape, ce qui lui valut de perdre la qualité de candidat officiel et de n’être pas réélu lors du renouvellement du 1er juin 1863.
  8. Frédéric-Guillaume III, né le 3 août 1770, veuf de la reine Louise, morte le 19 juillet 1810. Il était monté sur le trône le 16 novembre 1797. Il eut pour successeur, en 1840, Frédéric-Guillaume IV, son fils. Un autre de ses fils a été l’empereur Guillaume Ier.
  9. Ernest-Auguste, duc de Cumberland, cinquième fils du roi d’Angleterre George III, né en 1771, mort en 1851, était le troisième des princes de la maison de Hanovre qui ait porté ce titre. Il avait épousé en 1815 la princesse Frédérique-Caroline-Sophie de Mecklembourg-Strélitz, née le 2 mars 1778, veuve en premières noces du prince Louis de Prusse et divorcée d’avec son second mari, prince de Salms-Braunfels. Elle s’était d’abord fiancée au duc de Cambridge, septième fils de George III, puis avait rompu avec lui pour épouser le duc de Cumberland. En 1837, le duc Ernest-Auguste a été appelé au trône de Hanovre, la loi salique en vigueur dans ce pays empêchant la reine Victoria de réunir les deux couronnes sur sa tête, comme ses prédécesseurs.
  10. Frédéric-Guillaume-Charles, frère du roi, né le 3 juillet 1783, marié le 12 janvier 1804 à Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg.
  11. Fils du prince Ferdinand de Prusse et neveu du grand Frédéric. Il avait été fait prisonnier, le 10 octobre 1806, au combat de Saalfeld, où son frère aîné le prince Louis avait été tué.
  12. Jean-Pierre-Frédéric Ancillon (1766-1837), historien et homme d’État prussien, descendant de parents français émigrés à la suite de la révocation de l’édit de Nantes. Il avait publié en 1803 un Tableau des révolutions du système politique de l’Europe, qui lui fit prendre rang parmi les meilleurs historiens de l’époque. En 1806, il fut chargé par Guillaume III de l’éducation du prince royal, et en 1814 il vint à Paris avec son élève. Il devint en 1831 ministre des Affaires étrangères.
  13. Frédéric-Guillaume, né le 15 octobre 1795. Il succéda à son père en 1840, sous le nom de Frédéric-Guillaume IV et mourut le 1er janvier 1861.
  14. Le comte David d’Alopeus (1769-1831). Après avoir été ministre de Russie à la cour de Suède, puis à la cour de Wurtemberg, il devint, en 1813, commissaire général des armées alliées, et fut alors fixé par ses fonctions au quartier général des souverains confédérés. Sa femme, qui l’y accompagnait, se fit autant remarquer par sa beauté que par les grâces de son esprit. En 1815, le comte d’Alopeus fut gouverneur de la Lorraine, pour la Russie, et fit preuve dans ce nouveau poste de la plus louable modération. Nommé peu de temps après ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de Berlin, il resta dans cette ville jusqu’à sa mort, arrivée le 13 juin 1831. — Sa fille. Mlle Alexandrine d’Alopeus, épousa Albert de la Ferronnays, l’un des fils du comte de la Ferronnays, l’ami de Chateaubriand. Elle est l’héroïne du Récit d’une sœur, de Mme Augustus Craven.
  15. Sophie-Wilhelmine, margravine de Bayreuth (1709-1758), fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier et sœur du grand Frédéric. Elle épousa en 1731 l’héritier du margraviat de Bayreuth. Voltaire a écrit une Ode sur sa mort. Elle a laissé des Mémoires qui vont de 1706 à 1742 et qui renferment les plus intéressants détails sur l’intérieur de la cour de Prusse. La Correspondance de cette princesse avec Frédéric II a été imprimée dans les Œuvres de ce dernier (tome XXVII).
  16. Wilhelmine Enke, femme Rietz, comtesse de Lichtenau (1754-1820). Fille d’un musicien de la chapelle royale de Prusse, elle devint à seize ans la maîtresse du prince royal, fils du grand Frédéric, qui lui fit épouser un de ses valets de chambre nommé Rietz, et qui, devenu roi en 1786 sous le nom de Frédéric-Guillaume II, la revêtit du titre de comtesse de Lichtenau. Elle a écrit des Mémoires, qui ont été traduits en français (1809).
  17. Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, né en 1726. Il contribua puissamment aux succès de son frère pendant la guerre de Sept ans. Ami de la France, et surtout de ses philosophes, dont il partageait, comme son frère, les idées antichrétiennes, il était venu à Paris en 1788 pour y passer la fin de sa vie ; mais la Révolution le força de s’éloigner. Il mourut à son château de Rheinsberg en 1802.
  18. Histoire secrète de la cour de Berlin, par Mirabeau.
  19. Charles-Guillaume, baron de Humboldt (1767-1835). Il fut successivement ministre ou ambassadeur en Espagne, à Rome, à Vienne, en Angleterre. Il prit part, comme plénipotentiaire de la Prusse, aux congrès de Châtillon, de Vienne, d’Aix-la-Chapelle, et fut l’un des signataires de la paix de Paris en 1814. Son principal ouvrage, comme philologue, est un traité sur la Langue kawi dans l’île de Java. Ses Essais esthétiques sont considérés comme un des chefs-d’œuvre de la critique allemande.
  20. Frédévic-Henvi-Alexandre, baron de Humboldt (1769-1859), auteur du Cosmos, essai d’une description physique du monde, l’une des plus grandes œuvres de ce siècle.
  21. Louis-Charles-Adélaïde, dit, Adelbert de Chamisso de Boncourt (1781-1831), poète, romancier et savant allemand, né en Champagne, au château de Boncourt, d’une famille noble et originaire de Lorraine. Ses parents émigrèrent dès 1790 et l’emmenèrent en Allemagne. À quinze ans, il devint page de la reine de Prusse. À dix-sept ans, il entra au service, et il était lieutenant en 1801. Il revint en France après la paix de Tilsitt (1807), mais retourna en Allemagne en 1811. Ou lui doit deux volumes de poésies et une traduction en vers des chansons de Béranger. Comme romancier, il a acquis une célébrité européenne par l’Histoire merveilleuse de Pierre Schlemihl (1814). C’est l’histoire humoristique d’un homme qui a perdu son ombre. On a traduit dans presque toutes les langues cet « inimitable caprice », comme l’appelle M. N. Martin, qui l’a traduit en français (1838). « C’est à un Français, à Chamisso, dit le traducteur, que cette fantastique Allemagne, qui prétend avoir seule bien compris et cultivé le romantisme, doit le chef-d’œuvre de sa poésie romantique. » Chamisso est également l’auteur de nombreux travaux scientifiques, parmi lesquels il faut citer son Tableau des plantes les plus utiles et les plus nuisibles du Nord de l’Allemagne ; — ses Observations recueillies pendant le voyage de découvertes de Kotzebue, et son Voyage autour du monde.
  22. Napoléon-Vendée.
  23. Le 10 août 1792, les deux frères aînés de Chamisso, Hippolyte et Charles, se trouvaient auprès de Louis XVI. Charles, blessé en défendant le roi, fut sauvé par un homme du peuple ; peu de temps après, il reçut une épée qu’avait portée l’infortuné monarque, et un billet ainsi conçu : « Je recommande à mon frère M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs ; il a plusieurs fois exposé sa vie pour moi. LOUIS. » — Notice sur Chamisso, par Jean-Jacques Ampère (Littératures et Voyages, p. 227).
  24. Chamisso avait fait partie, de 1815 à 1818, de l’expédition d’exploration dans les mers du Nord, entreprise par Otto Kotzebue, sous les auspices du chancelier russe Romanzof. Un gracieux souvenir de la France l’attendait au Kamtchatka. « Je vis, dit-il, pour la première fois un portrait que j’ai souvent retrouvé depuis sur des vaisseaux américains, et que leur commerce a répandu sur les côtes et dans les îles de l’Océan Pacifique, le portrait de Mme Récamier, cette aimable amie de Mme de Staël, auprès de laquelle j’avais eu le bonheur de vivre longtemps. Il était peint sur verre par une main chinoise assez délicate. »
  25. Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg, femme du prince Guillaume et belle-sœur du roi.
  26. Au lendemain de cette représentation, Chateaubriand écrivait à Mme de Duras : « J’ai été voir jouer la Jeanne d’Arc de Schiller. C’est un mélodrame, mais un mélodrame superbe. La cérémonie du sacre est admirable. Quand j’ai vu la cathédrale de Reims et que j’ai entendu le chant religieux, au moment de la consécration de Charles VII, j’ai pleuré sans comprendre un mot de ce qu’on disait. Quel peuple que ce peuple français ! Comme il occupe les autres peuples ! Et quelle honte de ne plus retrouver de La Hire que sur les théâtres étrangers ! Schiller chante Jeanne et Voltaire la déshonore. »
  27. Gaspard Spontini (1778-1851), auteur des opéras de la Vestale (1807) et de Fernand Cortez (1809). Il était depuis 1820 directeur de l’Opéra de Berlin. Après la mort de son protecteur Frédéric-Guillaume III, il revint à Paris, où il avait été élu à l’unanimité membre de l’Académie des beaux-arts dès 1839.
  28. Sébastien Érard, facteur de pianos (1752-1831). Il perfectionna le piano, l’orgue et la harpe, construisit les premiers pianos à queue (1796) et à double échappement (1823) ; inventa les harpes à fourchette (1789) et le mécanisme à double mouvement pour harpe (1810). Il réussit à rendre expressif le jeu de l’orgue au moyen de la seule pression du doigt (1827).
  29. Charles de Lameth, l’un des principaux membres du côté gauche à la Constituante, s’était couvert de ridicule, au mois de mars 1790, en dirigeant, comme membre du comité de surveillance, une expédition nocturne contre le couvent des Annonciades de Pontoise, pour y rechercher M. de Barentin, frère de l’abbesse. Le marquis de Bonnay, prédécesseur de Chateaubriand à Berlin, avait composé à cette occasion un poème héroï-comique, des plus spirituels, la Prise des Annonciades.
  30. Charles-Auguste, prince de Hardenberg (1750-1822). Ministre des Affaires étrangères depuis 1806, il fut nommé en 1810 chancelier d’État, et signa en 1814 la paix de Paris. Il assista comme plénipotentiaire aux Congrès d’Aix-la-Chapelle, de Carlsbad, de Vienne et de Vérone. Le roi de Prusse l’avait créé prince en 1814.
  31. David-Frédéric Koreff (1783-1851), célèbre médecin allemand. Il était né à Breslau. Il fut pendant quelque temps le secrétaire du prince de Hardenberg, qui l’avait en particulière amitié. Il mourut à Paris, où il avait fini par se fixer, et où il n’était pas moins connu par son esprit original que par son inépuisable charité.
  32. Hyacinthe Pilorge, secrétaire de Chateaubriand.
  33. Charles-Louis Sand (1795-1819), étudiant de l’Université d’Iéna, qui, le 23 mars 1819, à Manheim, avait assassiné le célèbre écrivain Auguste de Kotzebue, qu’il regardait comme le suppôt de l’absolutisme. Le capitaine Otto de Kotzebue, que nous avons vu tout à l’heure diriger l’expédition dans les mers du Nord, dont fit partie Chamisso, était le fils d’Auguste de Kotzebue.
  34. Le fils de la duchesse de Cumberland, né en 1819, devint roi de Hanovre, en 1851, sous le nom de George V. Ayant pris parti contre la Prusse, dans la guerre de cet état contre l’Autriche, et ayant été battu, il fut déposé, et son royaume annexé à la Prusse (1866). Son fils porte aujourd’hui en Angleterre le titre de duc de Cumberland. Il a épousé la princesse Thyra de Danemark, sœur de la princesse de Galles.
  35. 19 avril 1821. Chateaubriand était parti pour Paris, afin d’assister au baptême du duc de Bordeaux.
  36. Le couronnement de George IV, roi d’Angleterre, eut lieu le 19 juillet 1821. La reine Louise de Prusse était morte le 19 juillet 1810.
  37. La reine de Hanovre mourut au mois de juillet 1841.
  38. Le 14 décembre 1822, MM. de Villèle et Corbière étaient devenus, le premier, ministre des finances, et le second, ministre de l’intèrieur.
  39. Le 2 juillet 1820, une révolution militaire avait éclaté à Naples. Les carbonari, vaste association secrète qui couvrait de son réseau une grande partie de l’Italie, avaient gagné l’armée. Le général Pepe avait obligé le roi des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, à proclamer une constitution calquée sur celle que les révolutionnaires venaient d’établir en Espagne. Les Autrichiens entrèrent à Naples le 23 mars 1821. Les principaux auteurs du mouvement cherchèrent un refuge sur des vaisseaux étrangers. Le parlement se sépara, et la vente suprême des carbonari prononça elle-même sa dissolution. Ferdinand, qui avait dû quitter sa capitale le 10 décembre 1820, y rentra le 15 mai 1821.
  40. Jean VI, empereur du Brésil et roi de Portugal (1767-1826). Fils de Pierre III et de la reine Marie, il fut nommé régent du royaume de Portugal, en 1792, lorsque sa mère tomba en démence. Attaqué en 1807 par les armées françaises, il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et y prit le titre d’empereur. Proclamé roi du Portugal en 1816, à la mort de sa mère, il ne quitta pas cependant Rio-de-Janeiro, et ce fut seulement en 1821 qu’il revint à Lisbonne. Il se vit contraint à son arrivée de sanctionner une constitution proposée par les Cortès ; mais il l’abolit deux ans après. Pendant qu’il était en Portugal, le Brésil se déclara indépendant, et ne lui laissa que le vain titre d’empereur. Il laissa en mourant deux fils, don Pedro (Pierre IV) et don Miguel, célèbres par leur inimitié.
  41. Au moment où la révolution de Naples expirait, des troubles avaient éclaté dans le Piémont. Le 10 mars 1821, la garnison d’Alexandrie s’était soulevée, aux cris de : Vive le Roi ! Vive la constitution d’Espagne ! À bas l’Autriche ! Turin, Pignerol, Ivrée avaient suivi le mouvement. Les conjurés avaient gagné le colonel Saint-Marsan, fils du ministre des Affaires étrangères, et comptaient sur le cousin du roi, le jeune prince de Carignan, — le futur Charles-Albert. Le 13 mars, le roi Victor-Emmanuel I abdiqua en faveur de son frère Charles-Félix, et, en l’absence de ce dernier, qui se trouvait alors auprès du duc de Modène, son beau-père, il donna la régence au prince de Carignan. Celui-ci proclama aussitôt la constitution des Cortès d’Espagne, et institua une junte provisoire ; mais, au bout de peu de jours, le 21 mars, il fut forcé de se retirer devant l’intervention autrichienne. Les conjurés d’Alexandrie et les fédérés italiens furent dispersés à Novare par le général Latour. L’armée victorieuse entra le 10 avril à Turin. Victor-Emmanuel maintint son abdication, et Charles-Félix rétablit l’ancien gouvernement.
  42. Il donnait des conseils hardis qu’on n’écoutait pas à Versailles. Ch.
  43. On lit dans le Moniteur du 29 avril 1821 : « Paris, 28 avril. M. le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant-hier à Paris. »
  44. Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame, avec une grande solennité, le 1er mai 1821. Chateaubriand fut rétabli sur la liste des ministres d’État, MM. de Blacas et de Montesquiou furent créés ducs ; de nombreuses promotions furent faites dans l’ordre militaire et dans l’ordre civil. Il y eut une magnifique revue au Champ-de-Mars et une fête splendide à l’Hôtel de Ville. Les députés des trente-neuf bonnes villes de France y furent invités. La ville de Paris dota seize jeunes filles ; d’immenses secours furent prodigués aux pauvres.
  45. Le 7 juillet 1821, à l’occasion de la demande de la prolongation de la censure jusqu’à la fin de la session suivante, proposition déposée par le ministère, la Chambre des députés avait voté un amendement qui limitait la durée de la censure aux trois premiers mois de la session prochaine. La plus grande partie de la droite avait voté pour cet amendement. Louis XVIII ne cacha pas le vif mécontentement qu’il en éprouvait. « Ce déplaisir manifesté par le roi, dit Alfred Nettement(Histoire de la Restauration, tome V. p. 621), achevait de rendre très difficile la position de MM. de Villèle et de Corbière dans le Conseil et dans la Chambre. C’étaient les voix de leurs amis, ils ne pouvaient se le dissimuler, qui avaient déterminé le vote, et dans l’état d’incertitude où étaient les affaires, ils ne pouvaient les blâmer d’avoir pris des sûretés qu’on ne leur donnait pas. Après s’être tous deux concertés, ils reconnurent qu’ils ne pouvaient demeurer plus longtemps dans les conditions où il étaient placés sans amoindrir leur position comme membres du cabinet et comme hommes du parlement. Ils résolurent donc de poser catégoriquement la question au duc de Richelieu, préférant se retirer du Conseil avec honneur que d’y rester dans une position équivoque. M. de Corbière eut avec M. de Serre (Garde des Sceaux dans le cabinet Richelieu) une conférence qui n’aboutit à rien. M. de Chateaubriand venait d’arriver de Berlin ; il y eut une délibération dans la réunion de la droite ; et l’on convint de deux choses l’une, ou sortir du ministère, ou y entrer avec trois portefeuilles : deux pour MM. de Villèle et de Corbière ; un troisième, celui de la guerre, pour le duc de Bellune (le maréchal Victor). M. de Chateaubriand déclara que, si cet arrangement n’était pas accepté, il donnerait sa démission de l’ambassade de Berlin, et se retirerait avec MM. de Villèle et de Corbière. La droite, avec le nombre de voix dont elle disposait dans la Chambre, ne pouvait, selon lui, se trouver satisfaite à moins. » — Les négociations durèrent jusqu’au 27 juillet, et se terminèrent par la retraite de MM. de Villèle et de Corbière. En même temps, Chateaubriand donnait sa démission d’ambassadeur.
  46. La princesse Frédérique, reine de Hanovre, vient de succomber après une longue maladie : la mort se trouve toujours dans la Note au bout de mon texte ! (Note de Paris, juillet 1841.) Ch.
  47. Voir l’Appendice no III : La mort de Fontanes.
  48. La nomination du cabinet de droite parut au Moniteur du 15 décembre 1821. Il était ainsi composé : MM. de Villèle aux Finances, Corbière à l’Intérieur, le duc de Bellune à la Guerre, de Clermont-Tonnerre à la Marine, Mathieu de Montmorency aux Affaires étrangères, de Peyronnet à la Justice, M. de Lauriston, seul ministre restant, à la maison du Roi.
  49. On lit, dans le Moniteur du 10 janvier 1822 : « Paris, 9 Janvier. Sur la démission donnée par M. le duc Decazes, ambassadeur de France en Angleterre, le Roi, par ordonnance du 9 janvier, a nommé M. le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ministre d’État, à l’ambassade de Londres, et M. le comte de Serre à l’ambassade du royaume des Deux-Siciles. »