Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre XII

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Chateaubriand - Mémoires d'outre-tombe t5.djvu 10.png

Imp. Dumas Vorxet
MADAME DE CHATEAUBRIAND
Garnier frères Éditeurs


LIVRE XII[1]


Ambassade de Rome. — Trois espèces de matériaux. — Journal de route. — Lettres à madame Récamier. — Léon XII et les cardinaux. — Les ambassadeurs. — Les anciens artistes et les artistes nouveaux. — Ancienne Société romaine. — Mœurs actuelles de Rome. — Les lieux et le paysage. — Lettre à M. Villemain. — Á madame Récamier. — Explication sur le mémoire qu’on va lire. — Lettre à M. le comte de la Ferronnays. — Mémoire. — Á madame Récamier. — Á la même. — Á madame Récamier. — Á M. Thierry. — Dépêche à M. le comte de la Ferronnays. — Á madame Récamier. — Á la même. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Mort de Léon XII. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Á madame Récamier.

Le livre précédent, que je viens d’écrire en 1839, rejoint ce livre de mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans. Mes Mémoires, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame Récamier : d’autres personnages ont été amenés sur la scène ; on a vu Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à Saint-Pierre ; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées ; des récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai introduit le lecteur dans un petit canton détourné de l’empire, tandis que cet empire accomplissait son mouvement universel ; je me trouve maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi par la distraction d’un sujet étranger : c’est tout profit pour le lecteur.

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé ; ils sont de trois sortes :

Les premiers contiennent l’histoire de mes sentiments intimes et de ma vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.

Les seconds exposent ma vie publique ; ce sont mes dépêches.

Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur l’ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en siècles dans cette société, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions, fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l’espace de sept mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des occupations sérieuses[2]. Néanmoins, ma santé était altérée : je ne pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements ; pour admirer le ciel, j’étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d’un palais ou d’une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par l’application de l'esprit : l’exercice de ma pensée renouvelle mes forces physiques ; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

Au revu de tout cela, une chose m’a frappé : à mon arrivée dans la ville éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que tout est changé ; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis, comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m’avait laissé froid d’abord. La nostalgie est le regret du pays natal : aux rives du Tibre on a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé à son effet accoutumé : on est saisi de l’amour des solitudes et du dégoût de la patrie. J’avais déjà éprouvé ce mal lors de mon premier séjour, et j’ai pu dire :

Agnosco veteris vestigia flammae[3].

Vous savez qu’à la formation du ministère Martignac le seul nom de l’Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances ; mais je ne suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie : je ne fus pas plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de route :

« Lausanne, 22 septembre 1828.

« J’ai quitté Paris le 14 de ce mois ; j’ai passé le 16 à Villeneuve-sur-Yonne[4] : que de souvenirs ! Joubert a disparu ; le château abandonné de Passy a changé de maître ; il m’a été dit : « Soyez la cigale des nuits. Esto cicada noctium. »

« Arona, 25 septembre.

« Arrivé à Lausanne le 22, j’ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m’avaient voulu du bien et qui, dans l’ordre de la nature, me devaient survivre : l’une, madame la marquise de Custine, est venue mourir à Bex ; l’autre, madame la duchesse de Duras, il n’y a pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui l’atteignit à Nice[5].

Noble Clara, digne et constante amie,
Ton souvenir ne vit plus en ces lieux ;
De ce tombeau l’on détourne les yeux ;
Ton nom s’efface et le monde t’oublie !

« Le dernier billet que j’ai reçu de madame de Duras fait sentir l’amertume de cette dernière goutte de la vie qu’il nous faudra tous épuiser :

« Nice, 14 novembre 1828.

« Je vous ai envoyé un asclepias carnata : c’est un laurier grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent ; mettez-le sous les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.

« Je vous dirai un mot de mes nouvelles : c’est toujours la même chose ; je languis sur mon canapé toute la journée, c’est-à-dire tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors ; ce que je ne puis faire au delà d’une demi-heure. Je rêve au passé ; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que j’éprouve un violent ennui : si je pouvais seulement coudre ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu’il me semble que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle[6]. »

« Ainsi je suis rentré dans l’Italie privé de mes appuis, comme j’en sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais réparer mes pertes ; aujourd’hui qui voudrait s’associer à quelques vieux jours ? Personne ne se soucie d’habiter une ruine.

« Au village même du Simplon, j’ai vu le premier sourire d’une heureuse aurore. Les rochers, dont la base s’étendait noircie à mes pieds, resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s’élever vers le ciel.

« Si l’Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m’a paru encore plus décolorée ; j’ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de l’auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de l’or du couchant et bordés de flots d’azur. Rien n’était doux comme ce paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce qu’elles voient leurs espérances ; un jeune homme va errant avec ce qu’il aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S’il n’a aucun lien, il en cherche ; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose ; des pensées de félicité le suivent : cette disposition de son âme se réfléchit sur les objets.

« Au surplus, je m’aperçois moins du rapetissement de la société actuelle lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte a laissé le monde, j’entends à peine les générations débiles qui passent et vagissent au bord du désert. »

« Bologne, 28 septembre 1828.

« Á Milan, en moins d’un quart d’heure, j’ai compté dix-sept bossus passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé la jeune Italie.

« J’ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années de mort. Il n’était pas beau.

« Á Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma chambre au milieu de la nuit : elle avait vu tomber ses robes et son chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée par des voleurs. Je n’avais éprouvé aucune commotion dans mon lit : il était pourtant vrai qu’un tremblement de terre s’était fait sentir dans l’Apennin : ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements d’une femme. C’est ce que j’ai dit à madame de Chateaubriand ; je lui ai dit aussi que j’avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces hautes consolations n’ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes empressés de quitter cette caverne d’assassins.

« La suite de ma course m’a montré partout la fuite des hommes et l’inconstance des fortunes. Á Parme, j’ai trouvé le portrait de la veuve de Napoléon ; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de Neipperg[7] ; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce fils[8] : elle fait garantir les dettes qu’elle entasse par un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s’il y a lieu, hériter du duché de Parme[9]

« Bologne me semble moins désert qu’à l’époque de mon premier voyage. J’y ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J’ai visité un beau cimetière : je n’oublie jamais les morts ; c’est notre famille.

« Je n’avais jamais si bien admiré les Carrache qu’à la nouvelle galerie de Bologne. J’ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première fois, tant elle était plus divine qu’au Louvre, sous notre ciel barbouillé de suie. »

« Ravenne, 1er octobre 1828.

« Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de villes, avec leurs maisons enduites d’une chaux de marbre, sont perchées sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d’œuvre des arts modernes ou quelques monuments de l’antiquité. Ce canton de l’Italie renferme toute l’histoire romaine ; il faudrait le parcourir Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.

« J’ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. Á Forli je me suis détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En approchant du monument, j’ai été saisi de ce frisson d’admiration que donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été malheureux. Alfieri, qui avait sur le front il pallor della morte e la speranza, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet : O gran Padre Alighier ! Devant le tombeau je m’appliquais ce vers du Purgatoire :

.   .   .   .   .   .   .   .   .    Frate,
Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui[10].

« Béatrice m’apparaissait ; je la voyais telle qu’elle était lorsqu’elle inspirait à son poète le désir de soupirer et de mourir de pleurs :

Di sospirare, e di morir di pianto.

« Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à présent ! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes sœurs avaient accoutumé de porter la joie ! Et toi, qui es fille de la tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice. »

« Et pourtant le créateur d’un nouveau monde de poésie oublia Béatrice quand elle eut quitté la terre ! il ne la retrouva, pour l’adorer dans son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, lorsqu’elle se prépare à montrer le ciel à son amant : « Je l’ai soutenu (Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l’ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d’enfant ; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se donna à d’autres. »

« Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d’un pardon. Il répondit à l’un de ses parents : « Si pour retourner à Florence il n’est d’autre chemin que celui qui m’est ouvert, je n’y retournerai point. Je puis partout contempler les astres et le soleil. » Dante dénia ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à Florence le monumeut funèbre de celui qui avait appris come l’uom s’eterna[11].

« Le peintre du Jugement dernier, le sculpteur de Moïse, l’architecte de la Coupole de Saint-Pierre, l’ingénieur du vieux bastion de Florence, le poète des Sonnets adressés à Dante, se joignit à ses compatriotes et appuya de ces mots la requête qu’ils présentèrent à Léon X : « Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico, offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco onorevole in questa città. »

« Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il dessina les principaux sujets de la Divina Commedia sur les marges d’un exemplaire in-folio des œuvres du grand poète ; un navire, qui portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.

« Je m’en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette commotion mêlée d’une terreur divine que j’éprouvai à Jérusalem, lorsque mon cicerone m’a proposé de me conduire à la maison de lord Byron. Eh ! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en présence de Dante et de Béatrice ! Le malheur et les siècles manquent encore à Childe-Harold ; qu’il attende l’avenir. Byron a été mal inspiré dans sa prophétie de Dante.

« J’ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire[12]. Honorius et sa poule ne m’importaient guère ; j’aime mieux Placidie et ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de Saint-Jean-Baptiste ; c’est le roman chez les barbares[13]. Théodoric reste grand, bien qu’il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d’une race supérieure ; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène, s’efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe ; les Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement, après avoir été guelfe ou gibeline ; après avoir fait partie des États vénitiens, elle est retournée à l’Église sous le pape Jules II, et ne vit plus aujourd’hui que par le nom de Dante.

« Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. Á tout prendre, je vivrais bien ici ; j’aimerais à aller à la colonne des Français, élevée en mémoire de la bataille de Ravenne[14]. Là se trouvèrent le cardinal de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse de Chateaubriand[15]. Là fut tué à l’âge de vingt-quatre ans le beau Gaston de Foix : « Nonobstant toute l’artillerie tirée par les Espagnols, les François marchoient toujours, dit le Loyal serviteur ; depuis que Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour reprendre leur haleine ; puis, baissant la vue, ils recommençoient de plus belle en criant : France et Espagne ! » Il ne resta de tant de guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire endossèrent le froc.

« On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre ; elle n’avait pas l’habitude d’une pareille vie : c’était une Trivulce. Quand, à travers sa porte entre-bâillée, elle voyait deux lames se rejoindre dans l’étendue des flots, elle sentait sa tristesse s’accroître : cette femme avait été aimée d’un grand roi. Elle continuait d’aller tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée et de cette église à sa chaumière.

« L’antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés ; ils ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne ; j’entendis le son lointain d’une cloche qui tintait : elle appelait les fidèles à la prière. »

« Ancône, 3 et 4 octobre.

« Revenu à Forli, je l’ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses remparts croulants l’endroit d’où la duchesse Catherine Sforze[16] déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu’elle pouvait encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l’admirable couvent de la Madona del Monte.

« Je traversai près de Savignano la ravine d’un petit torrent : quand on me dit que j’avais passé le Rubicon, il me sembla qu’un voile se levait et que j’apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi, c’est la vie : depuis longtemps j’en ai franchi le premier bord.

« Á Rimini, je n’ai rencontré ni Françoise, ni l’autre ombre sa compagne, qui au vent semblaient si légères :

E paion si al vento esser leggieri[17].

« Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m’ont amené à Ancône sur des ponts et sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre aujourd’hui la fête du pape ; j’en entends la musique à l’arc triomphal de Trajan : double souveraineté de la ville éternelle. »

« Lorette, 5 et 6 octobre.

« Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un spécimen parfaitement conservé de la colonie romaine. Les paysans fermiers de Notre-Dame sont dans l’aisance et paraissent heureux ; les paysannes, belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le prélat-gouverneur nous a donné l’hospitalité. Du haut des clochers et du sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une tempête. Je me plaisais à voir la valentia muralis et la fumeterre des chèvres s’incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous les galeries à double étage, élevées d’après les dessins de Bramante. Ces pavés seront battus des pluies de l’automne, ces brins d’herbe frémiront au souffle de l’Adriatique longtemps après que j’aurai passé.

« Á minuit j’étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par Bonaparte ; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre ; tout à coup une petite porte s’ouvre, et je vois entrer mystérieusement un homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le regarde ; il s’approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu’à terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. l’ambassadeur : mais il est veuf ; il est un pauvre intendant ; il désire marier sa ragazza, ici présente : malheureusement il lui manque quelque chose pour la dot. Il relève le voile de l’orpheline : elle était pâle, très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce père de famille avait l’air de vouloir s’en aller et laisser la fiancée m’achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à l’obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la jeune fille de Grenoble, si elle était vierge ; tout ébourifTé, je pris quelques pièces d’or sur la table près de mon lit ; je les donnai, pour faire honneur au roi mon maître, à la zitella, dont les yeux n’étaient pas enflés à force d’avoir pleuré. Elle me baisa la main avec une reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur mon immense couche, comme si je voulais dormir, la vision de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c’était la fête ; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus.

« C’était pourtant ainsi que je semais l’or, que j’étais ambassadeur, hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d’un peu d’argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à Notre-Dame de Lorette par sa canzone :

Ecco fra le tempeste e i fieri venti.

« Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune, en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de la nuit, j’aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon habit de noces au trésor de Lorette ; mais je ne me pardonnerai jamais, à moi chétif enfant des muses, d’avoir été si puissant et si heureux, là où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable ! Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes inconstantes prospérités ; la richesse n’est pas mon habitude ; vois-moi dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine ressemblance.

« Je n’ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, Leonora Montana, filia unlca ; je n’ai jamais désiré me survivre ; mais pourtant une fille, et qui porterait le nom de Léonore ! »

« Spoleto.

« Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque un pas de Bonaparte et rappelle un traité[18], j’ai gravi les derniers redans de l’Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé comme une houblonnière. Á gauche étaient les mers de la Grèce, à droite celles de l’Ibérie ; je pouvais être pressé du souffle des brises que j’avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers l’Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.

« Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd’hui au Vatican. Vene, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le Poussin a reproduit ce site chaud et suave ; Byron l’a froidement chanté[19].

« Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier Giorgini[20], Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs ouvrages de Lippi l’ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par lui, croyait-on. »

« Civita Castellana.

« Á Monte-Lupo, le comte Potocki s’ensevelit dans des laures charmantes ; mais les pensées de Rome ne l’y suivirent-elles point ? Ne se croyait-il pas transporté au milieu des chœurs des jeunes filles ? Et moi aussi, comme saint Jérôme, « j’ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu’au moment où Dieu me renvoyait la paix. » Je regrette de ne plus être ce que j’ai été, plango me non esse quod fuerim.

« Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à contourner la Somma. J’avais déjà suivi ce chemin dans mon premier voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme mourante…

« Á la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n’était qu’un haut aqueduc, surmonté d’un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main : les Américains n’en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. Jai monté la Somma à pied, près des bœufs de Clitumne qui traînaient madame l’ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces opulentes campagnes, en me demandant la carità : je la lui ai faite en mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.

Alas ! regardless of their doom,
The little victims play !
No sense have they of ills to come,
Nor care beyond to-day.

« Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n’ont ni prévision des maux à venir, ni soin d’outre-journée[21]. »

« J’ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d’oliviers m’a conduit à Narni ; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à Santa-Maria di Falleri pour voir une ville qui n’a plus que la peau, son enceinte : à l’intérieur elle était vide : misère humaine à Dieu ramène. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars. »

Vons venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l’ai annoncé, de pages historiques.

Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement les deux hommes qui existent en moi.

Á MADAME RÉCAMIER.
« Rome, ce 11 octobre 1828.

« J’ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir ; il me consolait, sans pourtant m’ôter la tristesse de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J’ai revu cette mer Adriatique que j’avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d’âme ! Á Terni, je m’étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d’Athènes, comme je le craignais, m’ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux, étonnante et cruelle à la fois, ne m’avait pas laissé oublier une seule pierre…

« Je n’ai vu personne encore, excepté le secrétaire d’État, le cardinal Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin[22], hier au coucher du soleil : il a paru charmé de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l’horizon. C’est la seule chose qui soit restée, pour moi, telle que je l’ai vue : mes yeux ou les objets ont changé ; peut-être les uns et les autres[23]. »

Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée ; les audiences publiques ne sont plus d’usage et coûtent trop cher. Léon XII[24], prince dune grande taille et d’un air à la fois serein et triste, est vêtu d’une simple soutane blanche ; il n’a aucun faste et se tient dans un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas ; il vit, avec son chat, d’un peu de polenta[25]. Il se sait très malade et se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne : il mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des corridors noirs jusqu’au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne se donne pas le temps de s’habiller, de peur de me faire attendre ; elle se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit par la main jusqu’au siège placé à droite de son indigent fauteuil. Assis, nous causons.

Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d’État, Bernetti[26], homme d’affaires et de plaisir. Il est lié avec la princesse Doria ; il connaît le siècle et n’a accepté le chapeau de cardinal qu’à son corps défendant. Il a refusé d’entrer dans l’Église, n’est sous-diacre qu’à brevet, et se pourrait marier demain en rendant son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu’à penser que, si sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la papauté.

Les cardinaux sont partagés en trois factions !

La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28] s’est rendu célèbre par l’extirpation du brigandage et sa mission à Ravenne après le cardinal Rivarola[29] ; Oppizzoni, archevêque de Bologne, s’est concilié les diverses opinions dans cette ville industrielle et littéraire, difficile à gouverner.

La seconde faction se forme des zelanti, qui tentent de rétrograder : un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.

Enfin la troisième faction comprend les immobiles, vieillards qui ne veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière : parmi ces vieux on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino : gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu’il a des chances à la papauté, il répond : Lo santo Spirito sarebbe dunque ubriaco ! Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu’il m’aperçoit, le cardinal me crie : Ah ! ah ! signor ambasciadore di Francia ! puis il s’emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne suit point l’étiquette cardinaliste ; il se fait accompagner par un seul laquais dans une voiture à sa guise : on lui pardonne tout, en l’appelant madama Vidoni[30].

Mes collègues d’ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d’Autriche, homme poli ; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle toujours de ses petits enfants ; le savant baron Bunsen[31], ministre de Prusse et ami de l’historien Niebuhr[32] (je négocie auprès de lui la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole) ; le ministre de Russie, prince Gagarin[33], exilé dans les grandeurs passées de Rome, pour des amours évanouies : s’il fut préféré par la belle madame Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d’Aulnay, il y aurait donc un charme dans la mauvaise humeur ; on domine plus par ses défauts que par ses qualités.

M. de Labrador[35], ambassadeur d’Espagne, homme fidèle, parle peu, se promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais démêler.

Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l’hiver représente le printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J’envie son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d’Augustin son frère, et sous le portique duquel s’abrite le sarcophage de Cécilia Metella, qui n’a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d’esprit et de corps, a, dit-on, une maîtresse.

Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé mademoiselle de Valence[36], aujourd’hui morte : il en a eu deux filles, qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de Celles est resté préfet, parce qu’il l’a été[37] ; caractère mêlé du loquace, du tyranneau, du recruteur et de l’intendant, qu’on ne perd jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d’arpents, de toises et de pieds, vous parle d’hectares, de mètres et de décimètres, vous avez mis la main sur un préfet[38].

M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité, grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de Lisbonne[39] : il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en attendant la restauration de son roi.

Par-ci, par-là, j’ai entrevu de petits finauds de ministres de divers petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon ambassade : leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les jambes serrées et à pas étroits : elle a l’air prête à crever de secrets, qu’elle ignore.

Ambassadeur en Angleterre dans l’année 1822, je recherchai les lieux et les hommes que j’avais jadis connus à Londres en 1793 ; ambassadeur auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais et les ruines, de redemander les personnes que j’avais vues à Rome en 1803 : des palais et des ruines, j’en ai retrouvé beaucoup ; des personnes, peu.

Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de Beaumont, à la place d’Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont, elle est demeurée dans son dernier asile, et j’ai prié avec le pape Léon XII à sa tombe.

Canova a pris également congé du monde[40]. Je le visitai deux fois dans son atelier en 1803 ; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de l’air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son Hercule lançant Lycas dans les flots : il tenait à vous convaincre qu’il pouvait arriver à l’énergie de la forme ; mais alors même son ciseau se refusait à fouiller profondément l’anatomie ; la nymphe restait malgré lui dans les chairs, et l’Hébé se retrouvait sous les rides de ses vieillards. J’ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon temps ; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l’échafaud du Louvre ; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélémy éternelle, et nous abattre avec ses flèches.

Mais qui vit encore, à ma grande joie, c’est mon vieux Boguet[41], le doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses campagnes aimées ; il est allé jusqu’à Gènes ; le cœur lui a failli et il est revenu à ses foyers adoptifs. Je l’ai choyé à l’ambassade, ainsi que son fils, pour lequel il a la tendresse d’une mère. J’ai recommencé avec lui nos anciennes excursions ; je ne m’aperçois de sa vieillesse qu’à la lenteur de ses pas ; j’éprouve une sorte d’attendrissement en contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes. Nous n’avons plus ni l’un ni l’autre longtemps à voir couler le Tibre.

Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie que celle qu’ils mènent aujourd’hui : attachés aux voûtes du Vatican, aux parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à leurs chefs-d’œuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un sénateur de l’ancienne Rome suivi et devancé de ses clients. Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe à Rome ; l’immense Buonarotti l’y reçut : à quatre-vingt-dix-neuf ans, Titien tenait encore d’une main ferme, à Venise, son pinceau d’un siècle, vainqueur des siècles.

Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les cendres de son grand peintre l’abandon où elle avait laissé la poussière de Dante, son grand poète.

Velasquez visita deux fois l’Italie, et l’Italie se leva deux fois pour le saluer : le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes, chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s’étaient détachés sous sa main : il emporta un tableau de chacun des douze peintres les plus célèbres de cette époque.

Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des fêtes ; ils défendaient les villes et les châteaux ; ils élevaient des églises, des palais et des remparts ; ils donnaient et recevaient de grands coups d’épée, séduisaient des femmes, se réfugiaient dans les cloîtres, étaient absous par les papes et sauvés par les princes. Dans une orgie que Benvenuto Cellini a racontée, on voit figurer les noms d’un Michel-Ange et de Jules Romain.

Aujourd’hui la scène est bien changée ; les artistes à Rome vivent pauvres et retirés. Peut-être y a-t-il dans cette vie une poésie qui vaut la première. Une association de peintres allemands a entrepris de faire remonter la peinture au Pérugin, pour lui rendre son inspiration chrétienne. Ces jeunes néophytes de saint Luc prétendent que Raphaël, dans sa seconde manière, est devenu païen, et que son talent a dégénéré[42]. Soit ; soyons païens comme les vierges raphaéliques ; que notre talent dégénère et s’affaiblisse comme dans le tableau de la Transfiguration ! Cette erreur honorable de la nouvelle école sacrée n’en est pas moins une erreur ; il s’ensuivrait que la roideur et le mal dessiné des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont posés carrément et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la peinture croyait comme son siècle. C’est sa pensée, non sa peinture, qui est religieuse ; chose si vraie, que l’école espagnole est éminemment pieuse dans ses expressions, bien qu’elle ait les grâces et les mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D’où vient cela ? de ce que les Espagnols sont chrétiens.

Je vais voir travailler séparément les artistes : l’élève sculpteur demeure dans quelque grotte, sous les chênes verts de la villa Médicis, où il achève son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une coquille. Le peintre habite quelque maison délabrée dans un lieu désert ; je le trouve seul, prenant à travers sa fenêtre ouverte quelque vue de la campagne romaine. La Brigande de M. Schnetz est devenue la mère qui demande à une madone la guérison de son fils[43]. Léopold Robert[44], revenu de Naples, a passé ces jours derniers par Rome, emportant avec lui les scènes enchantées de ce beau climat, qu’il n’a fait que coller sur sa toile.

Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d’un pavillon de la villa Médicis. — Il écoute, la tête sous son aile, le bruit du vent du Tibre ; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam.

Horace Vernet[45] s’efforce de changer sa manière ; y réussira-t-il ? Le serpent qu’il enlace à son cou, le costume qu’il affecte, le cigare qu’il fume, les masques et les fleurets dont il est entouré, rappellent trop le bivouac.

Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thadée Zuccari ? et pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphée en décret, la mort de Vitellius. Les parterres en friche sont hantés par un animal futé que s’occupe à chasser M. Quecq : c’est un renard, arrière-petit-fils de Goupil-Renart, premier du nom et neveu d’Ysengrin-le-Loup.

Pinelli[46], entre deux ivresses, m’a promis douze scènes de danses, de jeux et de voleurs. C’est dommage qu’il laisse mourir de faim son grand chien couché à sa porte. — Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les deux princes des pauvres artistes de Rome.

Quelquefois ces artistes dispersés se réunissent, ils vont ensemble à pied à Subiaco, Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de l’auberge de Tivoli des grotesques. Peut-être un jour reconnaîtra-t-on quelque Michel-Ange au charbonné qu’il aura tracé sur un ouvrage de Raphaël.

Je voudrais être né artiste : la solitude, l’indépendance, le soleil parmi des ruines et des chefs-d’œuvre, me conviendraient. Je n’ai aucun besoin : un morceau de pain, une cruche de l’Aqua Felice, me suffiraient. Ma vie a été misérablement accrochée aux buissons de ma route ; heureux si j’avais été l’oiseau libre qui chante et fait son nid dans ces buissons !

Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte Pincio, en face d’un autre casino qui avait appartenu à Claude Gelée, dit le Lorrain.

Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors même que la scène de ses paysages est placée ailleurs, le Lorrain reproduit les ciels de Rome, lors même qu’il peint des vaisseaux et un soleil couchant sur la mer.

Que n’ai-je été le contemporain de certaines créatures privilégiées pour lesquelles je me sens de l’attrait dans les siècles divers ! Mais il m’eût fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain ont passé au Capitole ; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De Brosses[50] y rencontra le prétendant d’Angleterre ; j’y trouvai en 1803 le roi de Sardaigne abdiqué, et aujourd’hui, en 1828, j’y vois le frère de Napoléon, roi de Westphalie. Rome déchue offre un asile aux puissances tombées ; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire persécutée et les talents malheureux.

Si j’avais peint la société de Rome il y a un quart de siècle, de même que j’ai peint la campagne romaine, je serais obligé de retoucher mon portrait ; il ne serait plus ressemblant. Chaque génération est de trente-trois années, la vie du Christ (le Christ est le type de tout) ; chaque génération, dans notre monde occidental, varie sa forme. L’homme est placé dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les personnages sont mobiles. Rabelais était dans cette ville en 1536 avec le cardinal du Bellay ; il faisait l’office de maître d’hôtel de Son Éminence ; il tranchait et présentait.

Rabelais, changé en frère Jean des Entomeures, n’est pas de l’avis de Montaigne, qui n’a presque point ouï de cloches à Rome et beaucoup moins que dans un village de France ; Rabelais, au contraire, en entend beaucoup dans l’isle Sonnante (Rome), doutant que ce fust Dodone avec ses chaudrons[51].

Quarante-quatre ans après Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre plantés, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des artichauts à Rome. Les églises étaient nues, sans statues de saints, sans tableaux, moins ornées et moins belles que les églises de France. Montaigne était accoutumé à la vastité sombre de nos cathédrales gothiques ; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le décrire, insensible ou indifférent qu’il paraît être aux arts. En présence de tant de chefs-d’œuvre, aucun nom ne s’offre au souvenir de Montaigne ; sa mémoire ne lui parle ni de Raphaël, ni de Michel-Ange, mort il n’y avait pas encore seize ans.

Au reste, les idées sur les arts, sur l’influence philosophique des génies qui les ont agrandis ou protégés, n’étaient point encore nées. Le temps fait pour les hommes ce que l’espace fait pour les monuments ; on ne juge bien des uns et des autres qu’à distance et au point de la perspective ; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit plus.

L’auteur des Essais ne cherchait dans Rome que la Rome antique : « Les bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu’on voit à cette heure, attachant à ces masures, quoiqu’ils aient de quoi ravir en admiration nos siècles présens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d’y démolir. »

Quelle idée Montaigne se faisait-il donc de l’ancienne Rome, s’il regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du Colisée ?

Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l’an 1581 depuis J.-C[52], avait remarqué que les Romaines ne portaient point de loup ou de masque comme les Françaises ; elles paraissaient en public couvertes de perles et de pierreries, mais leur ceinture était trop lâche et elles ressemblaient à des femmes enceintes. Les hommes étaient habillés de noir, « et bien qu’ils fussent ducs, comtes et marquis, ils avaient l’apparence un peu vile. »

N’est-il pas singulier que saint Jérôme remarque la démarche des Romaines qui les fait ressembler à des femmes enceintes : solutis genibus fractus incessus, « à pas brisés, les genoux fléchissants ? »

Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Angélique, je vois une chétive maison assez près du Tibre, avec une enseigne française enfumée représentant un ours ; c’est là que Michel, seigneur de Montaigne, débarqua en arrivant à Rome, non loin de l’hôpital qui servit d’asile à ce pauvre fou, homme formé à l’antique et pure poésie, que Montaigne avait visité dans sa loge à Ferrare, qui lui avait causé encore plus de dépit que de compassion.

Ce fut un événement mémorable, lorsque le XVIIe siècle députa son plus grand poète protestant et son plus sérieux génie pour visiter, en 1638, la grande Rome catholique. Adossée à la croix, tenant dans ses mains les deux Testaments, ayant derrière elle les générations coupables sorties d’Éden, et devant elle les générations rachetées descendues du jardin des Olives, elle disait à l’hérétique né d’hier : « Que veux-tu à ta vieille mère ? »

Léonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqué que Léonora se retrouve dans les Mémoires de madame de Motteville, aux concerts du cardinal Mazarin ?

L’ordre des dates amène l’abbé Arnauld[54] à Rome après Milton. Cet abbé, qui avait porté les armes, raconte une anecdote curieuse par le nom d’un des personnages, en même temps qu’elle fait revoir les mœurs des courtisanes. Le héros de la fable, le duc de Guise, petit-fils du Balafré, allant en quête de son aventure de Naples, passa par Rome en 1647 : il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrétaire de M. Deshayes, ambassadeur à Constantinople, s’avisa de vouloir être le rival du duc de Guise. Mal lui en prit ; on substitua (c’était la nuit dans une chambre sans lumière) une hideuse vieille à Nina. « Si les ris furent grands d’un côté, la confusion le fut de l’autre autant qu’on se le peut imaginer, dit Arnauld. L’Adonis, s’étant démêlé avec peine des embrassements de sa déesse, s’enfuit tout nu de cette maison, comme s’il eût le diable à ses trousses. »

Le cardinal de Retz n’apprend rien sur les mœurs romaines. J’aime mieux le petit Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689 : il célèbre ces vignes et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.

Dans la promenade à la Porta Pia, je retrouve presque toutes les personnes nommées par Coulanges : les personnes ? non ! leurs petits-fils et petites-filles.

Madame de Sévigné reçoit les vers de Coulanges ; elle lui répond du château des Rochers dans ma pauvre Bretagne, à dix lieues de Combourg : « Quelle triste date auprès de la vôtre, mon aimable cousin ! Elle convient à une solitaire comme moi, et celle de Rome à celui dont l’étoile est errante. Que la fortune vous a traité doucement, comme vous dites, quoiqu’elle vous ait fait querelle !!![55] »

Entre le premier voyage de Coulanges à Rome, en 1656, et son second voyage, en 1689, il s’était écoulé trente-trois ans : je n’en compte que vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage à Rome, en 1803, et mon second voyage en 1828. Si j’avais connu madame de Sévigné, je l’aurais guérie du chagrin de vieillir.

Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m’ont guidé sur les débris d’Athènes.

Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d’œuvre que nous admirons étaient disposés à l’époque de son voyage en 1690 : on voyait au Belvédère les fleuves du Nil et du Tibre, l’Antinoüs, la Cléopâtre, le Laocoon et le torse supposé d’Hercule. Dumont place dans le jardin du Vatican les paons de bronze qui étaient sur le tombeau de Scipion l’Africain.

Addison voyage en scholar[59], sa course se résume en citations classiques empreintes de souvenirs anglais ; en passant à Paris il avait offert ses poésies à M. Boileau.

Le père Labat[60] suit l’auteur de Caton : c’est un singulier homme que ce moine parisien de l’ordre des Frères Prêcheurs. Missionnaire aux Antilles, flibustier, habile mathématicien, architecte et militaire, brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et ayant remis les Dieppois en possession de leur découverte primitive en Afrique, il avait l’esprit enclin à la raillerie et le caractère à la liberté. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va aux processions, se mêle de tout et se moque à peu près de tout.

Le frère prêcheur raconte qu’on lui a donné chez les capucins, à Cadix, des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu’il a vu un saint Joseph habillé à l’espagnole, épée au côté, chapeau sous le bras, cheveux poudrés et lunettes sur le nez. À Rome, il assiste à une messe : « Jamais, dit-il, je n’ai tant vu de musiciens mutilés ensemble et une symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu’il n’y avait rien de si beau. Je disais la même chose pour faire croire que je m’y connaissais ; mais si je n’avais pas eu l’honneur d’être du cortège de l’officiant, j’aurais quitté la cérémonie qui dura au moins trois bonnes heures, qui m’en parurent bien six. »

Plus je descends vers le temps où j’écris, plus les usages de Rome deviennent semblables aux usages d’aujourd’hui.

Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux ; la coutume venait de loin : Properce demande à sa vie pourquoi elle se plaît à orner ses cheveux :

Quid juvat ornato procedere, vita, capillo ?

Les Gauloises, nos mères, fournissaient la chevelure des Séverine, des Pisca, des Faustine, des Sabine. Velléda dit à Eudore en parlant de ses cheveux : « C’est mon diadème et je l’ai gardé pour toi. » Une chevelure n’était pas la plus grande conquête des Romains ; mais elle en était une des plus durables : on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure entière qui a résisté aux ciseaux des filles de la nuit, et l’on cherche en vain le front élégant qu’elle couronna. Les tresses parfumées, objet de l’idolâtrie de la plus volage des passions, ont survécu à des empires ; la mort, qui brise toutes les chaînes, n’a pu rompre ce réseau. Aujourd’hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes du peuple nattent avec une grâce coquette.

Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses écrits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique à propos d’un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit d’une princesse Borghèse. En 1803, j’ai vu dans le palais Borghèse une autre princesse qui brillait de tout l’éclat de la gloire de son frère : Pauline Bonaparte n’est plus ! Si elle eût vécu aux jours de Raphaël, il l’aurait représentée sous la forme d’un de ces amours qui s’appuient sur le dos des lions à la Farnésine, et la même langueur eût emporté le peintre et le modèle. Que de fleurs ont déjà passé dans ces steppes où j’ai fait errer Jérôme, Augustin, Eudore et Cymodocée !

De Brosses représente les Anglais à la place d’Espagne à peu près comme nous les voyons aujourd’hui, vivant ensemble, faisant grand bruit, regardant les pauvres humains du haut en bas, et s’en retournant dans leur taudis rougeâtre à Londres, sans avoir jeté à peine un coup d’œil sur le Colisée. De Brosses obtint l’honneur de faire sa cour à Jacques III :

« Des deux fils du prétendant, dit-il, l’aîné est âgé d’environ vingt ans, l’autre de quinze. J’entends dire à ceux qui les connaissent à fond que l’aîné vaut beaucoup mieux et qu’il est plus chéri dans son intérieur ; qu’il a de la bonté de cœur et un grand courage ; qu’il sent vivement sa situation, et que, s’il n’en sort pas un jour, ce ne sera pas faute d’intrépidité. On m’a raconté qu’ayant été mené tout jeune au siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les Espagnols, dans la traversée son chapeau vint à tomber à la mer. On voulut le ramasser : « Non, dit-il, ce n’est pas la peine ; il faudra bien que j’aille le chercher un jour moi-même. »

De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne réussira pas, et il en donne les raisons. Revenu à Rome après ses vaillantes apertises, Charles-Éouard, qui portait le nom de comte d’Albany, perdit son père ; il épousa la princesse de Stolberg-Gœdern, et s’établit en Toscane. Est-il vrai qu’il visita secrètement Londres en 1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu’il assista au couronnement de George III, et qu’il dit à quelqu’un qui l’avait reconnu dans la foule : « L’homme qui est l’objet de toute cette pompe est celui que j’envie le moins ? »

L’union du prétendant ne fut pas heureuse ; la comtesse d’Albany[62] se sépara de lui et fixa son séjour à Rome : ce fut là qu’un autre voyageur, Bonstetten[63], la rencontra ; le gentilhomme bernois, dans sa vieillesse, me faisait entendre à Genève qu’il avait des lettres de la première jeunesse de la comtesse d’Albany.

Alfieri vit à Florence la femme du prétendant et il l’aima pour la vie : « Douze ans après, dit-il, au moment où j’écris toutes ces pauvretés, à cet âge déplorable où il n’y a plus d’illusions, je sens que je l’aime tous les jours davantage, à mesure que le temps détruit le seul charme qu’elle ne doit pas à elle-même, l’éclat de sa passagère beauté. Mon cœur s’élève, devient meilleur et s’adoucit par elle, et j’oserais dire la même chose du sien, que je soutiens et fortifie. »

J’ai connu madame d’Albany à Florence ; l’âge avait apparemment produit chez elle un effet opposé à celui qu’il produit ordinairement : le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de sa race sur le front qu’il a marqué : la comtesse d’Albany, d’une taille épaisse, d’un visage sans expression, avait l’air commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles ressembleraient à madame d’Albany à l’âge où je l’ai rencontrée. Je suis fâché que ce cœur, fortifié et soutenu par Alfieri, ait eu besoin d’un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur Rome à M. de Fontanes :

« Savez-vous que je n’ai vu qu’une seule fois le comte Alfieri dans ma vie, et devineriez-vous comment ? Je l’ai vu mettre dans sa bière : on me dit qu’il n’était presque pas changé ; sa physionomie me parut noble et grave ; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité ; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du mort sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. »

Rien n’est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l’on a écrit dans sa jeunesse : tout ce qui était au présent se trouve au passé.

J’aperçus un moment, en 1803, à Rome, le cardinal d’York[66], cet Henri IX, dernier des Stuarts, âgé de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la faiblesse d’accepter une pension de George III : la veuve de Charles Ier en avait en vain sollicité une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a mis cent dix-neuf ans à s’éteindre, après avoir perdu le trône qu’elle n’a jamais retrouvé. Trois prétendants se sont transmis dans l’exil l’ombre d’une couronne : ils avaient de l’intelligence et du courage ; que leur a-t-il manqué ? la main de Dieu.

Au surplus, les Stuarts se consolèrent à la vue de Rome ; ils n’étaient qu’un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite colonne brisée, élevée au milieu d’une grande voirie de ruines. Leur race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre réconfort : elle vit tomber la vieille Europe, la fatalité attachée aux Stuarts entraîna avec eux dans la poussière les autres rois, parmi lesquels se trouvait Louis XVI, dont l’aïeul avait refusé un asile au descendant de Charles Ier, et Charles X est mort dans l’exil à l’âge du cardinal d’York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre !

Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu’il y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome antique. « J’aime à lire les historiens et les poètes, dit-il, mais on ne saurait les lire avec plus de plaisir qu’en foulant la terre qui les portait, en se promenant sur les collines qu’ils décrivent, en voyant couler les fleuves qu’ils ont chantés. » Ce n’est pas trop mal pour un astronome qui mangeait des araignées.

Duclos[68], à peu près aussi décharné que Lalande, fait cette remarque fine : « Les pièces de théâtre des différents peuples sont une image assez vraie de leurs mœurs. L’arlequin, valet et personnage principal des comédies italiennes, est toujours représenté avec un grand désir de manger, et qui part d’un besoin habituel. Nos valets de comédie sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas misère. »

L’admiration déclamatoire de Dupaty[69] n’offre pas de compensation pour l’aridité de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la présence de Rome ; on s’aperçoit par un reflet que l’éloquence du style descriptif est née sous le souffle de Rousseau, spiraculum vitæ. Dupaty touche à cette nouvelle école qui bientôt allait substituer le sentimental, l’obscur et le maniéré, au vrai, à la clarté et au naturel de Voltaire. Cependant, à travers son jargon affecté, Dupaty observe avec justesse : il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses souverains successifs. « Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi qui se meurt. »

Á la villa Borghèse, Dupaty voit approcher la nuit : « Il ne reste qu’un rayon du jour qui meurt sur le front d’une Vénus. » Les poètes de maintenant diraient-ils mieux ? Il prend congé de Tivoli : « Adieu, vallon ! je suis un étranger ; je n’habite point votre belle Italie. Je ne vous reverrai jamais ; mais peut-être mes enfants ou quelques-uns de mes enfants viendront vous visiter un jour : soyez-leur aussi charmant que vous l’avez été à leur père. » Quelques-uns des enfants de l’érudit et du poète ont visité Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du jour mourir sur le front de la Vénus genitrix de Dupaty[70].

Á peine Dupaty avait quitté l’Italie que Gœthe vint le remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe ? Et néanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre où celui de Dupaty s’est évanoui. Ce n’est pas que j’aime le puissant génie de l’Allemagne ; j’ai peu de sympathie pour le poète de la matière ; je sens Schiller, j’entends Gœthe. Qu’il y ait de grandes beautés dans l’enthousiasme que Gœthe éprouve à Rome pour Jupiter, d’excellents critiques le jugent ainsi, mais je préfère le Dieu de la Croix au Dieu de l’Olympe. Je cherche en vain l’auteur de Werther le long des rives du Tibre ; je ne le retrouve que dans cette phrase : « Ma vie actuelle est comme un rêve de jeunesse ; nous verrons si je suis destiné à le goûter ou à reconnaître que celui-ci est vain comme tant d’autres l’ont été. »

Quand l’aigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs : alors Byron parut aux murs croulants des Césars ; il jeta son imagination désolée sur tant de ruines, comme un manteau de deuil. Rome ! tu avais un nom, il t’en donna un autre ; ce nom te restera ; il t’appela « la Niobé des Nations, privée de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes, portant dans ses mains une urne vide dont la poussière est depuis longtemps dispersée[71]. »

Après ce dernier orage de poésie, Byron ne tarda pas de mourir. J’aurais pu voir Byron à Genève, et je ne l’ai point vu ; j’aurais pu voir Gœthe à Weimar, et je ne l’ai point vu ; mais j’ai vu tomber madame de Staël qui, dédaignant de vivre au delà de sa jeunesse, passa rapidement au Capitole avec Corinne : noms impérissables, illustres cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la ville éternelle[72].

Ainsi ont marché les changements de mœurs et de personnages, de siècle en siècle, en Italie ; mais la grande transformation a surtout été opérée par notre double occupation de Rome.

La République romaine, établie sous l’influence du Directoire, si ridicule qu’elle ait été avec ses deux consuls et ses licteurs (méchants facchini pris parmi la populace), n’a pas laissé que d’innover heureusement dans les lois civiles ; c’est des préfectures, imaginées par cette République romaine, que Bonaparte a emprunté l’institution de ses préfets.

Nous avons porté à Rome le germe d’une administration qui n’existait pas ; Rome, devenue le chef-lieu du département du Tibre, fut supérieurement réglée. Le système hypothécaire lui vient de nous. La suppression des couvents, la vente des biens ecclésiastiques sanctionnée par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la consécration des choses religieuses. Ce fameux index, qui fait encore un peu de bruit de ce côté-ci des Alpes, n’en fait aucun à Rome : pour quelques bajocchi on obtient la permission de lire, en sûreté de conscience, l’ouvrage défendu. L’index est au nombre de ces usages qui restent comme des témoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans les républiques de Rome et d’Athènes, les titres de roi, les noms des grandes familles tenant à la monarchie, n’étaient-ils pas respectueusement conservés ? Il n’y a que les Français qui se fâchent sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les croix, dévastent les églises, en rancune du clergé de l’an de grâce 1000 ou 1100. Rien de plus puéril ou de plus bête que ces outrages de réminiscence ; rien qui porterait davantage à croire que nous ne sommes capables de quoi que ce soit de sérieux, que les vrais principes de la liberté nous demeureront à jamais inconnus. Loin de mépriser le passé, nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard vénérable qui raconte à nos foyers ce qu’il a vu : quel mal nous peut-il faire ? Il nous instruit et nous amuse par ses récits, ses idées, son langage, ses manières, ses habits d’autrefois ; mais il est sans force, et ses mains sont débiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce contemporain de nos pères, qui serait déjà avec eux dans la tombe s’il pouvait mourir, et qui n’a d’autorité que celle de leur poussière ?

Les Français, en traversant Rome, y ont laissé leurs principes : c’est ce qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus avancé en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en Europe sous Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la transformation de l’esprit national.

Quant à la physionomie de la société romaine, les jours de concert et de bal on pourrait se croire à Paris. L’Altieri, la Palestrina, la Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient pas étrangères dans les salons du faubourg Saint-Germain ; pourtant quelques-unes de ces femmes ont un certain air effrayé qui, je crois, est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours auprès d’une porte, prête à s’enfuir sur le mont Marius, si on la regarde ; la villa Millini[75] est à elle ; un roman placé dans ce casin abandonné, sous des cyprès, à la vue de la mer, aurait son prix.

Mais, quels que soient les changements de mœurs et de personnages de siècle en siècle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont nous autres, mesquins barbares, n’approchons pas. Il reste encore à Rome du sang romain et des traditions des maîtres du monde. Lorsqu’on voit des étrangers entassés dans de petites maisons nouvelles à la porte du Peuple, ou gîtés dans des palais qu’ils ont divisés en cases et percés de cheminées, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments d’Apollodore et de Michel-Ange, et faisant, à force de ronger, des trous dans les pyramides.

Aujourd’hui les nobles romains, ruinés par la révolution, se renferment dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres gens d’affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d’être admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, à peine éclairées, le long desquelles des statues antiques blanchissent dans l’épaisseur de l’ombre, comme des fantômes ou des morts exhumés. Au bout de ces salles, le laquais déguenillé qui vous mène vous introduit dans une espèce de gynécée : autour d’une table sont assises trois ou quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent à la lueur d’une lampe à de petits ouvrages, en échangeant quelques paroles avec un père, un frère, un mari à demi couchés obscurément en retraite, sur des fauteuils déchirés. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemblée retranchée derrière des chefs-d’œuvre et que vous avez prise d’abord pour un sabbat. L’espèce des sigisbées est finie, quoiqu’il y ait encore des abbés porte-châles et porte-chaufferettes ; par-ci, par-là, un cardinal s’établit encore à demeure chez une femme comme un canapé.

Le népotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme les rois ne peuvent plus avoir de maîtresses en titre et en honneurs. Á présent que la politique et les aventures tragiques d’amour ont cessé de remplir la vie des grandes dames romaines, à quoi passent-elles leur temps dans l’intérieur de leur ménage ? Il serait curieux de pénétrer au fond de ces mœurs nouvelles ; si je reste à Rome, je m’en occuperai.

Je visitai Tivoli le 18 décembre 1803 ; à cette époque je disais dans une narration qui fut imprimée alors : « Ce lieu est propre à la réflexion et à la rêverie ; je remonte dans ma vie passée ; je sens le poids du présent ; je cherche à pénétrer mon avenir : où serai-je, que ferai-je et que serai-je dans vingt ans d’ici ? »

Vingt ans ! cela me semblait un siècle ; je croyais bien habiter ma tombe avant que ce siècle se fût écoulé. Et ce n’est pas moi qui ai passé, c’est le maître du monde et son empire qui ont fui !

Presque tous les voyageurs anciens et modernes n’ont vu dans la campagne romaine que ce qu’ils appellent son horreur et sa nudité. Montaigne lui-même, à qui certes l’imagination ne manquait pas, dit : « Nous avions loin sur notre main gauche l’Apennin, le prospect du pays malplaisant, bossé, plein de profondes fendasses… le territoire nud, sans arbres, une bonne partie stérile. »

Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec et aussi aride que sa foi. Lalande et le président de Brosses sont aussi aveugles que Milton.

On ne retrouve guère que dans le Voyage sur la scène des six derniers livres de l’Énéide, de M. de Bonstetten, publié à Genève en 1804, un an après ma lettre à M. de Fontanes (imprimée dans le Mercure vers la fin de l’année 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude, encore sont-ils mêlés d’objurgations : « Quel plaisir de lire Virgile sous le ciel d’Énée, et pour ainsi dire en présence des dieux d’Homère ! dit M. de Bonstetten ; quelle solitude profonde dans ces déserts, où l’on ne voit que la mer, des bois ruinés, des champs, de grandes prairies, et pas un habitant ! Je ne voyais dans une vaste étendue de pays qu’une seule maison, et cette maison était près de moi, sur le sommet de la colline. J’y vais, elle était sans porte ; je monte un escalier, j’entre dans une espèce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid…

« Je fus quelque temps à une fenêtre de cette maison abandonnée. Je voyais à mes pieds cette côte, au temps de Pline si riche et si magnifique, maintenant sans cultivateurs. »

Depuis ma description de la campagne romaine, on a passé du dénigrement à l’enthousiasme. Les voyageurs anglais et français qui m’ont suivi ont marqué tous leurs pas de la Storta à Rome par des extases. M. de Tournon[76], dans ses Études statistiques, entre dans la voie d’admiration que j’ai eu le bonheur d’ouvrir : « La campagne romaine, dit-il, développe à chaque pas plus distinctement la sérieuse beauté de ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de montagnes. Sa monotone grandeur frappe et élève la pensée. »

Je n’ai point à mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une gageure, et qui s’est amusé à regarder Rome à l’envers. Je me trouvais à Genève lorsqu’il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est allé rejoindre son herbe fauchée et ses moissons abattues.

Nous avons quelques lettres des grands paysagistes ; Poussin et Claude Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume se tait, leur pinceau parle ; l’agro romano était une source mystérieuse de beautés, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par une sorte d’avarice de génie, et comme par la crainte que le vulgaire ne la profanât. Chose singulière, ce sont des yeux français qui ont le mieux vu la lumière de l’Italie.

J’ai revu ma lettre à M. de Fontanes sur Rome, écrite il y a vingt-cinq ans, et j’avoue que je l’ai trouvée d’une telle exactitude qu’il me serait impossible d’y retrancher ou d’y ajouter un mot. Une compagnie étrangère est venue cet hiver (1829) proposer le défrichement de la campagne romaine : ah ! messieurs, grâce de vos cottages et de vos jardins anglais sur le Janicule ! si jamais ils devaient enlaidir les friches où le soc de Cincinnatus s’est brisé, sur lesquelles toutes les herbes penchent au souffle des siècles, je fuirais Rome pour n’y remettre les pieds de ma vie. Allez traîner ailleurs vos charrues perfectionnées ; ici la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux ont fermé l’oreille aux calculs des bandes noires accourues pour démolir les débris de Tusculum, qu’elles prenaient pour des châteaux d’aristocrates : elles auraient fait de la chaux avec le marbre des sarcophages de Paul-Émile, comme elles ont fait des gargouilles avec le plomb des cercueils de nos pères. Le sacré Collège tient au passé ; de plus il a été prouvé, à la grande confusion des économistes, que la campagne romaine donnait au propriétaire 5 pour 100 en pâturages et qu’elle ne rapporterait que un et demi en blé. Ce n’est point par paresse, mais par un intérêt positif, que le cultivateur des plaines accorde la préférence à la pastorizia sur le maggesi. Le revenu d’un hectare dans le territoire romain est presque égal au revenu de la même mesure dans un des meilleurs départements de la France : pour se convaincre de cela, il suffit de lire l’ouvrage de monsignor Nicolaï[78].

Je vous ai dit que j’avais éprouvé d’abord de l’ennui au début de mon second voyage à Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au soleil : j’étais encore sous l’influence de ma première impression lorsque, le 3 novembre 1828, je répondis à M. Villemain :

« Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome : elle a suspendu en moi le mal du pays que j’ai fort. Ce mal n’est autre chose que mes années qui m’ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n’est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombres des siècles, ils ne me servent plus que d’échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé, je vois ce que j’ai perdu et le bout de ce court avenir que j’ai devant moi ; je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n’en trouve aucune ; je m’efforce d’admirer ce que j’admirais, et je n’admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs accablé du sirocco ou percé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près que je n’ai pas encore eu le courage de visiter. On s’occupe beaucoup de monuments croulants ; on les appuie ; on les dégage de leurs plantes et de leurs fleurs ; les femmes que j’avais laissées jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies : que voulez-vous qu’on fasse ici ?

« Aussi je vous assure, monsieur, que je n’aspire qu’à rentrer dans ma rue d’Enfer pour ne plus en sortir. J’ai rempli envers mon pays et mes amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d’État avec M. Bertin de Vaux, je n’aurai plus rien à demander, car vos talents vous auront bientôt porté plus haut. Ma retraite a contribué un peu, j’espère, à la cessation d’une opposition redoutable ; les libertés publiques sont acquises à jamais à la France. Mon sacrifice doit maintenant finir avec mon rôle. Je ne demande rien que de retourner à mon Infirmerie. Je n’ai qu’à me louer de ce pays ; j’y ai été reçu à merveille ; j’ai trouvé un gouvernement plein de tolérance et fort instruit des affaires hors de l’Italie, mais enfin rien ne me plaît plus que l’idée de disparaître entièrement de la scène du monde : il est bon de se faire précéder dans la tombe du silence que l’on y trouvera.

« Je vous remercie d’avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renommée[79]. Si vous aviez quelques recherches à faire ici, soyez assez bon pour me les indiquer : une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trésors. Hélas ! je n’ai que trop vu ce pauvre M. Thierry ! je vous assure que je suis poursuivi par son souvenir : si jeune, si plein de l’amour de son travail, et s’en aller ! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son esprit s’améliorait et la raison prenait chez lui la place du système : j’espère encore un miracle. J’ai écrit pour lui ; on ne m’a pas même répondu. J’ai été plus heureux pour vous, et une lettre de M. de Martignac me fait enfin espérer que justice, bien que tardive et incomplète, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes amis ; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que d’admiration, voire plus dévoué serviteur[80].

« Chateaubriand. »
Á MADAME RÉCAMIER.
« Rome, samedi 8 novembre 1828.

« M. de La Ferronnays m’apprend la reddition de Varna[81] que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait à la paix que quand les Russes auraient fait ce qu’ils n’avaient pas fait dans leurs guerres précédentes. Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce et tomber en admiration devant des barbares qui répandent sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l’Europe l’esclavage et la peste ? Voilà comme nous sommes, nous autres Français : un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié ; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

« Voilà mon ami M. de La Ferronnays resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d’ici ; je n’aspire plus qu’à rentrer dans ma solitude et à quitter la carrière politique. J’ai soif d’indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées, elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j’ai tant combattu : qu’elles s’emparent donc, mais qu’elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j’aille mourir en paix auprès de vous.

« Je suis allé avant-hier me promener à la villa Panfili : la belle solitude ! »

« Rome, ce samedi 15 novembre.

« Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J’y ai rencontré tous les Anglais de la terre ; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l’air de figurantes engagées pour danser l’hiver à Paris, à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les mœurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges : si j’avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome !

« Ce qu’il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c’est cette multitude d’insipides Anglaises et de frivoles dandys qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos fêtes, et s’établissent chez vous comme à l’auberge. Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser : tout le jour elle avale à la hâte les tableaux et les ruines, et vient avaler, en vous faisant beaucoup d’honneur, les gâteaux et les glaces de vos soirées. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes grossiers et ne les fait pas consigner à sa porte. »

J’ai parlé dans le Congrès de Vérone de l’existence de mon Mémoire sur l’Orient[83]. Quand je l’envoyai de Rome en 1828 à M. le comte de La Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, le monde n’était pas ce qu’il est : en France, la légitimité existait ; en Russie, la Pologne n’avait pas péri ; l’Espagne était encore bourbonienne ; l’Angleterre n’avait pas encore l’honneur de nous protéger. Beaucoup de choses ont donc vieilli dans ce Mémoire : aujourd’hui, ma politique extérieure, sous plusieurs rapports, ne serait plus la même ; douze années ont changé les relations diplomatiques, mais le fond des vérités est demeuré. J’ai inséré ce Mémoire en entier, pour venger une fois de plus la Restauration des reproches absurdes qu’on s’obstine à lui adresser, malgré l’évidence des faits. La Restauration, aussitôt qu’elle choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s’occuper de l’indépendance et de l’honneur de la France : elle s’éleva contre les traités de Vienne, elle réclama des frontières protectrices, non pour la gloriole de s’étendre jusqu’au bord du Rhin, mais pour chercher sa sûreté ; elle a ri lorsqu’on lui parlait de l’équilibre de l’Europe, équilibre si injustement rompu envers elle ; c’est pourquoi elle désira d’abord se couvrir au midi, puisqu’il avait plu de la désarmer au nord. À Navarin, elle retrouva une marine et la liberté de la Grèce ; la question d’Orient ne la prit point au dépourvu.

J’ai gardé trois opinions sur l’Orient depuis l’époque où j’écrivis ce Mémoire :

1o Si la Turquie d’Europe doit être dépecée, nous devons avoir un lot dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos frontières et par la possession de quelque point militaire dans l’Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne est une absurdité.

2o Considérer la Turquie, telle qu’elle était au règne de François Ier, comme une puissance utile à notre politique, c’est retrancher trois siècles de l’histoire.

3o Prétendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux à vapeur et des chemins de fer, en disciplinant ses armées, en lui apprenant à manœuvrer ses flottes, ce n’est pas étendre la civilisation en Orient. c’est introduire la barbarie en Occident : des Ibrahim futurs pourront ramener l’avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du siège de Vienne, quand l’Europe fut sauvée par cette héroïque Pologne, sur laquelle pèse l’ingratitude des rois.

Je dois remarquer que j’ai été le seul, avec Benjamin Constant, à signaler l’imprévoyance des gouvernements chrétiens : un peuple dont l’ordre social est fondé sur l’esclavage et la polygamie est un peuple qu’il faut renvoyer aux steppes des Mongols.

En dernier résultat, la Turquie d’Europe, devenue vassale de la Russie en vertu du traité d’Unkiar Skélessi, n’existe plus[84] : si la question doit se décider immédiatement, ce dont je doute, il serait peut-être mieux qu’un empire indépendant eût son siège à Constantinople et fît un tout de la Grèce. Cela est-il possible ? je l’ignore. Quant à Méhémet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l’Égypte, dans l’intérêt de la France, est mieux gardée par lui qu’elle ne le serait par les Anglais.

Mais je m’évertue à démontrer l’honneur de la Restauration ; eh ! qui s’inquiète de ce qu’elle a fait, surtout qui s’en inquiétera dans quelques années ? Autant vaudrait m’échauffer pour les intérêts de Tyr et d’Ecbatane : ce monde passé n’est plus et ne sera plus. Après Alexandre, commença le pouvoir romain ; après César, le christianisme changea le monde ; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle société ; après Napoléon, néant : on ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale ; on n’arrive à la création des peuples que par les routes du ciel : les chemins de fer nous conduiront seulement avec plus de rapidité à l’abîme.

Voilà les prolégomènes qui me semblaient nécessaires à l’intelligence du Mémoire qui suit, et qui se trouve également aux affaires étrangères.

LETTRE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.
« Rome, ce 30 novembre 1828.

« Dans votre lettre particulière du 10 de novembre, mon noble ami, vous me disiez :

« Je vous adresse un court résumé de notre situation politique, et vous serez assez aimable pour me faire connaître en retour vos idées, toujours si bonnes à connaître en pareille matière. »

« Votre amitié, noble comte, me juge avec trop d’indulgence ; je ne crois pas du tout vous éclairer en vous envoyant le mémoire ci-joint ; je ne fais que vous obéir. »

MÉMOIRE
PREMIÈRE PARTIE.

« À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l’ignorance presque totale où je me trouve de l’état des négociations, je ne puis guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j’ai depuis longtemps un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j’ai pour ainsi dire été le premier à réclamer l’émancipation de la Grèce, je soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.

« Il n’était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je publiai ma Note sur la Grèce. Cette Note renfermait le germe du traité : je proposais aux cinq grandes puissances de l’Europe d’adresser une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas d’un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu’elles reconnaissaient l’indépendance du gouvernement grec, et qu’elles recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.

« Cette Note fut lue dans les divers cabinets. La place que j’avais occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque importance à mon opinion : ce qu’il y a de singulier, c’est que le prince de Metternich se montra moins opposé à l’esprit de ma Note que M. Canning.

« Le dernier, avec lequel j’avais eu des liaisons assez intimes, était plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu’homme d’État. Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux de la France. Quand l’opposition parlementaire blessait ou exaltait son amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait en sarcasmes ou en vanteries. C’est ainsi qu’après la guerre d’Espagne il rejeta la demande d’intervention que j’avais arrachée avec tant de peine au cabinet de Madrid, pour l’arrangement des affaires d’outre-mer : la raison secrète en était qu’il n’avait pas fait lui-même cette demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si toutefois il en avait un), l’Angleterre, représentée dans un congrès général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et resterait toujours libre d’agir séparément. C’est encore ainsi que lui, M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l’opposition lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu’il voulait pouvoir dire au Parlement que l’armée anglaise occupait Lisbonne comme l’armée française occupait Cadix. Enfin, c’est ainsi qu’il a signé le traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l’opinion de son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S’il accéda à ce traité, ce fut uniquement parce qu’il eut peur de nous voir prendre avec la Russie l’initiative de la question et recueillir seuls « la gloire d’une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce traité même ; cependant il était clair que le texte de l’acte n’enchaînait point l’empereur Nicolas, ne l’obligeait point à renoncer à une guerre particulière avec la Turquie.

« Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où rien n’est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.

« Dans ma Note sur la Grèce, je supposais l’adhésion des cinq grandes puissances ; l’Autriche et la Prusse s’étant tenues à l’écart, leur neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour ou contre l’une des parties belligérantes.

« Il ne s’agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses telles qu’elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés, c’est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu’ils sont accomplis. Examinons donc ces faits.

« Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne.

« Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées ; les Russes s’empareront pendant l’hiver de Silistrie et de quelques autres forteresses ; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du printemps, tout s’ébranlera pour une campagne décisive ; en Asie le général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de l’Euphrate et menace la route d’Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la Russie.

« L’empereur Nicolas eût-il mieux fait d’entreprendre une campagne d’hiver en Europe ? Je le pense, s’il en avait la possibilité. En marchant sur Constantinople, il aurait tranché le nœud gordien, il aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques ; on se range du côté des succès ; le moyen d’avoir des alliés, c’est de vaincre.

« Quant à la Turquie, il m’est démontré qu’elle nous eût déclaré la guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon sens aujourd’hui d’entamer des négociations avec l’Angleterre et la France pour se débarrasser au moins de l’une et de l’autre ? L’Autriche lui conseillerait volontiers ce parti ; mais il est bien difficile de prévoir quelle sera la conduite d’une race d’hommes qui n’ont point les idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux comme des tyrans, la colère n’est jamais chez eux tempérée que par la peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince supérieur aux derniers sultans ; il a surtout le courage politique ; mais a-t-il le courage personnel ? Il se contente de passer des revues dans les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de n’aller pas même jusqu’à Andrinople. La populace de Constantinople serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son maître.

« Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse ; quand il n’y aurait à régler que les limites de la Grèce, c’est à n’en pas finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent ? Combien d’îles seront-elles rendues à la liberté ? Samos, qui a si vaillamment défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée ? Allons plus loin, supposons les conférences établies : paralyseront-elles les armées de l’empereur Nicolas ? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des trois puissances alliées négocieront dans l’Archipel, chaque pas des troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l’état de la question. Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences ; si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s’agirait bien de l’indépendadce de la Morée ! Les Hellènes n’auraient besoin ni de protecteurs ni de négociateurs.

« Ainsi donc, amener le Divan à s’occuper du traité du 6 de juillet, c’est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de l’émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets de l’Europe de l’embarras où ils se trouvent.

« Quelles conditions l’empereur Nicolas mettra-t-il à la paix ?

« Dans son manifeste, il déclare qu’il renonce à des conquêtes, mais il parle d’indemnités pour les frais de la guerre : cela est vague et peut mener loin.

« Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités d’Akkerman et d’Yassy, demandera-t-il : 1o l’indépendance complète des deux principautés ; 2o la liberté du commerce dans la mer Noire, tant pour la nation russe que pour les autres nations ; 3o le remboursement des sommes dépensées dans la dernière campagne ?

« D’innombrables difficultés se présentent à la conclusion d’une paix sur ces bases.

« Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix, l’Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces russes, et s’opposera à cette transaction politique.

« La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d’un prince indépendant de toute grande puissance, ou d’un prince installé sous le protectorat de plusieurs souverains ?

« Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car les principautés, ne cessant pas d’être turques, demeureraient vulnérables aux armes de la Russie.

« La liberté du commerce de la mer Noire, l’ouverture de cette mer à toutes les flottes de l’Europe et de l’Amérique, ébranleraient la puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des vaisseaux de guerre sous Constantinople, c’est, par rapport à la géographie de l’empire ottoman, comme si l’on reconnaissait le droit à des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des murs de Paris.

« Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l’argent pour payer les frais de la campagne ? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai, cédées comme hypothèque de la somme demandée ; des deux armées russes, l’une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l’honneur de Nicolas ; l’autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste, l’Angleterre verrait-elle d’un œil indifférent le soldat moscovite s’avancer sur la route de l’Inde ? N’a-t-elle pas déjà été alarmée, lorsqu’en 1827 il a fait un pas de plus dans l’empire persan ?

« Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité, et de la pertinence des conditions d’une paix entre la Turquie et la Russie ; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés pour vaincre tant d’obstacles ; si une seconde campagne s’ouvrait au printemps, les puissances de l’Europe prendraient-elles parti dans la querelle ? Quel serait le rôle que devrait jouer la France ? C’est ce que je vais examiner dans la seconde partie de cette Note. »

SECONDE PARTIE.

« L’Autriche et l’Angleterre ont des intérêts communs, elles sont naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient d’ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette puissance ; elles s’uniront peut-être dans un cas extrême ; mais elles sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver cette union plus formidable en apparence qu’en réalité.

« L’Autriche n’a rien à demander à l’Angleterre ; celle-ci à son tour n’est bonne à l’Autriche que pour lui fournir de l’argent. Or, l’Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n’a plus d’argent à prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l’Autriche ne saurait, dans l’état actuel de ses finances, mettre en mouvement de nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l’Italie et de se tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La position actuelle des troupes russes leur permettrait d’entrer plus vite à Vienne qu’à Constantinople.

« Que peuvent les Anglais contre la Russie ? Fermer la Baltique, ne plus acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la flotte de l’amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes russes en campagne de l’assistance de leurs flottes commerciales et militaires ?

« Supposons tout cela accompli (ce qui d’abord ne se peut faire sans des dépenses considérables, lesquelles n’auraient ni dédommagement ni garantie, resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une attaque de l’Autriche et de l’Angleterre contre la Croix en faveur du Croissant augmenterait en Russie la popularité d’une guerre déjà nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l’opinion, les nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils ne trouveront que trop de soldats ; ils auraient plus de chance de succès que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au nord : la pente des populations les incline à s’écouler vers les beaux climats.

« La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande lutte, si l’Autriche et l’Angleterre se déclaraient pour la Turquie ? Il n’y a pas lieu de le croire.

« Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui craint le cabinet de Saint-Pétersbourg ; mais ce parti, qui d’ailleurs commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et surtout des affections domestiques.

« Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont très forts dans la famille de Prusse : le roi Frédéric-Guillaume III aime tendrement sa fille, l’impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand ; les princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très attachés à leur sœur Alexandra ; le prince royal héréditaire[88] ne faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu’il était turcophage.

« En décomposant ainsi les intérêts, on s’aperçoit que la France est dans une admirable position politique : elle peut devenir l’arbitre de ce grand débat ; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais obligée d’en venir à cette extrémité, si ses conseils n’étaient pas écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui obtenaient pas la paix qu’elle désire pour elle et pour les autres ; dans la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses intérêts la porteraient du côté de la Russie.

« Qu’une alliance se forme entre l’Autriche et l’Angleterre contre la Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette alliance ?

« L’Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France ?

« La France est encore, après l’Angleterre, la première puissance maritime de l’Europe ; elle a plus de vaisseaux qu’il ne lui en faut pour détruire, s’il le fallait, les forces navales de la Russie.

« L’Angleterre nous fournirait-elle des subsides ?

« L’Angleterre n’a point d’argent ; la France en a plus qu’elle, et les Français n’ont pas besoin d’être à la solde du Parlement britannique.

« L’Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d’armes ?

« Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.

« L’Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire insulaire ou continental ?

« Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du Grand Turc, la guerre à la Russie ? Essayerons-nous des descentes sur les côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring ? Aurions-nous une autre espérance ? Penserions-nous à nous attacher l’Angleterre afin qu’elle accourût à notre secours si jamais nos affaires intérieures venaient à se brouiller ?

« Dieu nous garde d’une telle prévision et d’une intervention étrangère dans nos affaires domestiques ! L’Angleterre, d’ailleurs, a toujours fait bon marché des rois et de la liberté des peuples ; elle est toujours prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts particuliers. Naguère encore, elle proclamait l’indépendance des colonies espagnoles, en même temps qu’elle refusait de reconnaître celle de la Grèce ; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique, et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur destinés pour les Hellènes ; elle admettait la légitimité des droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand ; vouée tour à tour au despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports les vaisseaux des marchands de la cité.

« Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l’Angleterre et de l’Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien adversaire d’Austerlitz ? il n’est point sur nos frontières. Ferions-nous donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir Vienne ou Constantinople ? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les Turcs contre les Russes ? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et nous les embrasserions aux Dardanelles ? Ce qui manque de sens commun dans les affaires humaines ne réussit pas.

« Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts fussent couronnés d’un plein succès dans cette triple alliance contre nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé, ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors, nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris : eh bien ! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la délivrance du tombeau de Mahomet ? Chevaliers des Turcs, nous reviendrions du Levant avec une pelisse d’honneur ; nous aurions la gloire d’avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour calmer les terreurs de l’Autriche, pour satisfaire aux jalousies de l’Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste et la barbarie attachées à l’empire ottoman. L’Autriche aurait peut-être augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et l’Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges commerciaux, privilèges pour nous d’un faible intérêt si nous y participions, puisque nous n’avons ni le même nombre de navires marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l’atteignait, ne l’atteindrait qu’à nos dépens.

« Mais si l’Angleterre n’a aucun moyen direct de nous être utile, ne saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l’Autriche, en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du Rhin ?

« Non : l’Autriche et l’Angleterre s’opposeront toujours à une pareille concession ; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons ci-après. L’Autriche nous déteste et s’épouvante de nous, encore plus qu’elle ne hait et ne redoute la Russie ; mal pour mal, elle aimerait mieux que cette dernière puissance s’étendît du côté de la Bulgarie que la France du côté de la Bavière.

« Mais l’indépendance de l’Europe serait menacée si les czars faisaient de Constantinople la capitale de leur empire ?

« Il faut expliquer ce que l’on entend par l’indépendance de l’Europe : veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir fait la conquête de la Turquie européenne, s’emparerait de l’Autriche, soumettrait l’Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la France ?

« Et d’abord, tout empire qui s’étend sans mesure perd de sa force ; presque toujours il se divise ; on verrait bientôt deux ou trois Russies ennemies les unes des autres.

« Ensuite l’équilibre de l’Europe existe-t-il pour la France depuis les derniers traités ?

« L’Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu’elle a faites dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la Révolution ; en Europe elle a acquis Malte et les îles Ioniennes ; il n’y a pas jusqu’à son électorat de Hanovre qu’elle n’ait enflé en royaume et agrandi de quelques seigneuries.

« L’Autriche a augmenté ses possessions d’un tiers de la Pologne et des rognures de la Bavière, d’une partie de la Dalmatie et de l’Italie. Elle n’a plus, il est vrai, les Pays-Bas ; mais cette province n’a point été dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire redoutable de l’Angleterre et de la Prusse.

« La Prusse s’est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d’un fragment de la Saxe et des principaux cercles du Rhin ; son poste avancé est sur notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.

« La Russie a recouvré la Finlande et s’est établie sur les bords de la Vistule.

« Et nous, qu’avons-nous gagné dans tous ces partages ? Nous avons été dépouillés de nos colonies ; notre vieux sol même n’a pas été respecté : Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus de cinquante lieues dans nos frontières ; le petit État de Sardaigne n’a pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l’empire de Napoléon et au royaume de Louis le Grand.

« Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l’Autriche et l’Angleterre contre les victoires de la Russie ? Quand celle-ci s’étendrait vers l’Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en serions-nous en danger ? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis ? L’Angleterre et l’Autriche ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la France ; nous les verrions demain s’allier de grand cœur à la Russie, s’il s’agissait de nous combattre et de nous dépouiller.

« N’oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le prétendu salut de l’Europe, mise en péril par l’ambition supposée de Nicolas, il arriverait probablement que l’Autriche, moins chevaleresque et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg : un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.

« La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs ; elle seule a déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la cause de la Grèce ; l’Angleterre ne perdrait que quelques paroles en trahissant les principes du traité du 6 de juillet ; la France y perdrait honneur, hommes et argent : notre expédition ne serait plus qu’une vraie cacade politique.

« Mais, si nous ne nous unissons pas à l’Autriche et à l’Angleterre, l’empereur Nicolas ira donc à Constantinople ? l’équilibre de l’Europe sera donc rompu ?

« Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou vraies à l’Angleterre et à l’Autriche. Que la première craigne de voir la Russie s’emparer de la traite du Levant et devenir puissance maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous répandions le sang français pour conserver le sceptre de l’Océan aux destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce ? Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de protéger la maison qui s’unit à l’illégitimité et qui réserve peut-être pour des temps de discorde les moyens qu’elle croit avoir de troubler la France ? Bel équilibre pour nous que celui de l’Europe, lorsque toutes les puissances, comme je l’ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et diminué d’un commun accord le poids de la France ! Qu’elles rentrent comme nous dans leurs anciennes limites ; puis nous volerons au secours de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et pour s’incorporer le fruit de nos victoires ; qu’elles souffrent donc aujourd’hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la véritable balance de l’Europe !

« Au surplus, si l’empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la paix à Constantinople, la destruction de l’empire ottoman serait-elle la conséquence rigoureuse de ce fait ? La paix a été signée les armes à la main à Vienne, à Berlin, à Paris ; presque toutes les capitales de l’Europe dans ces derniers temps ont été prises : l’Autriche, la Bavière, la Prusse, l’Espagne ont-elles péri ? Deux fois les Cosaques et les Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre ; le royaume de Henri IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l’honneur de la barbarie cette susceptibilité que nous n’avons pas eue pour l’honneur de la civilisation et pour notre propre patrie ! Que l’orgueil de la Porte soit humilié, et peut-être alors l’obligera-t-on à reconnaître quelques-uns de ces droits de l’humanité qu’elle outrage.

« On voit maintenaut où je vais, et la conséquence que je m’apprête à tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence :

« Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement pendant l’hiver ; si le reste de l’Europe croit devoir au printemps se mêler de la querelle ; si des alliances diverses sont proposées ; si la France est absolument obligée de choisir entre ces alliances ; si les événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts doivent la décider à s’unir de préférence à la Russie ; combinaison d’autant plus sûre qu’il serait facile, par l’offre de certains avantages, d’y faire entrer la Prusse.

« Il y a sympathie entre la Russie et la France ; la dernière a presque civilisé la première dans les classes élevées de la société ; elle lui a donné sa langue et ses mœurs. Placées aux deux extrémités de l’Europe, la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières ; elles n’ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer ; elles n’ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie (les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l’allié du cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps de guerre, l’union des deux cabinets dictera des lois au monde.

« J’ai fait voir assez que l’alliance de la France avec l’Angleterre et l’Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L’alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d’obtenir des établissements dans l’Archipel et de reculer nos frontières jusqu’aux bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas :

« Vos ennemis nous sollicitent ; nous préférons la paix à la guerre, nous désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont pas placées de manière à s’agrandir du côté de l’Orient recevront ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l’a dit) à ce que la France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres puissances s’y refusent, nous ne souffrirons pas qu’elles interviennent dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes conditions que nous venons d’exprimer. »

« Voilà ce qu’on peut dire à Nicolas. Jamais l’Autriche, jamais l’Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre alliance avec elles ; or, c’est pourtant là que tôt ou tard la France doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.

« Une guerre avec l’Autriche et avec l’Angleterre a des espérances nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d’abord des moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s’unir à nous et à la Russie ; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis. Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant les Alpes soulèveraient toute l’Italie.

« Quant aux hostilités avec l’Angleterre, si elles devaient jamais commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers ; ordonnez de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages, multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne l’avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis, qui ne se compose pourtant aujourd’hui que de neuf frégates et de onze vaisseaux ?

« Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation, l’espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l’empire ottoman : mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation : est-ce parce qu’il a essayé, à l’aide de quelques renégats français, de quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes fanatiques à des exercices réguliers ? Et depuis quand l’apprentissage machinal des armes est-il la civilisation ? C’est une faute énorme, c’est presqu’un crime d’avoir initié les Turcs dans la science de notre tactique : il faut baptiser les soldats qu’on discipline, à moins qu’on ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.

« L’imprévoyance est grande : l’Autriche, qui s’applaudit de l’organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la peine de sa joie : si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins ; Vienne cette fois n’échapperait pas au grand vizir. Le reste de l’Europe, qui croit n’avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus en sûreté ? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie soit une puissance militaire régulière, qu’elle entre dans le droit commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense ces hommes d’avoir une idée : quelles seraient les conséquences de ces volontés réalisées ? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte quelconque, d’attaquer un gouvernement chrétien, une flotte constantinopolitaine bien manœuvrée, augmentée de la flotte du pacha d’Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques, déclarerait les côtes de l’Espagne ou de l’Italie en état de blocus, débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie : continuez de discipliner des hordes de Turcs, d’Albanais, de Nègres et d’Arabes, et avant vingt ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre. Appellerez-vous alors l’Europe à une croisade contre des infidèles armés de la peste, de l’esclavage et du Coran ? il sera trop tard.

« Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au succès des armes de l’empereur Nicolas.

« Quant aux intérêts particuliers de la France, j’ai suffisamment prouvé qu’ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu’ils pouvaient être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance soutient aujourd’hui en Orient. »

RÉSUMÉ, CONCLUSION ET RÉFLEXIONS.

« Je me résume :

« 1o La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n’étant pas faite entre la Turquie et la Russie ; les chances de la guerre dans les défilés du Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des plénipotentiaires occupés de l’émancipation de la Grèce.

« 2o Les conditions probables de la paix entre l’empereur Nicolas et le sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.

« 3o La Russie peut braver l’union de l’Angleterre et de l’Autriche, union plus formidable en apparence qu’en réalité.

« 4o Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l’empereur Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu’aux ennemis de l’Empereur.

« 5o La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s’alliant avec l’Angleterre et l’Autriche contre la Russie.

« 6o L’indépendance de l’Europe ne serait point menacée par les conquêtes des Russes en Orient. C’est une chose passablement absurde, c’est ne tenir compte d’aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du Bosphore pour imposer leur joug à l’Allemagne et à la France : tout empire s’affaiblit en s’étendant. Quant à l’équilibre des forces, il y a longtemps qu’il est rompu pour la France ; — elle a perdu ses colonies, elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l’Angleterre, la Prusse, la Russie et l’Autriche se sont prodigieusement agrandies.

« 7o Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent nous faire entrer de préférence dans l’alliance russe. Par elle nous pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans l’Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de Saint-James et de Vienne.

« Tel est le résumé de cette Note. Je n’ai pu raisonner qu’hypothétiquement ; j’ignore ce que l’Angleterre, l’Autriche et la Russie proposent ou ont proposé au moment même où j’écris ; il y a peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités inutiles les vérités exposées ici : c’est l’inconvénient des distances et de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position de la France est forte ; que le gouvernement est à même de tirer le plus grand parti des événements s’il se rend bien compte de ce qu’il veut, s’il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage, il joint la vigueur de l’action. Nous avons un roi vénéré, un héritier du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille hommes, la gloire qu’il a recueillie en Espagne ; notre expédition de Morée nous fait jouer un rôle plein d’honneur ; nos institutions politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de prospérité sans exemple en Europe : avec cela on peut marcher tête levée. Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et l’argent !

« Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu ; je n’ai point la présomption de donner mon système comme le meilleur ; je sais qu’il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux, d’insaisissable. S’il est vrai qu’on puisse annoncer assez bien les derniers et généraux résultats d’une révolution, il est également vrai qu’on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se modifient souvent d’une manière inattendue, et qu’en voyant le but, on y arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l’existence. Il est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l’Europe ; mais quand et comment ? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé de ce fléau ? Les obstacles que j’ai signalés à la paix sont-ils insurmontables ? Oui, si l’on s’en tient aux raisonnements analogues ; non, si l’on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à celles qui ont occasionné la prise d’armes.

« Presque rien aujourd’hui ne ressemble à ce qui a été : hors la religion et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes. D’Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux ; mais on ne saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir pour le droit politique de l’Europe au traité de Westphalie. Les peuples se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils les sentaient jadis ; ils ne sont plus affectés des mêmes événements ; ils ne voient plus les objets sous le même point de vue ; la raison chez eux a fait des progrès aux dépens de l’imagination ; le positif l’emporte sur l’exaltation et sur les déterminations passionnées ; une certaine raison règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des cabinets de l’Europe, sont assis des hommes las de révolutions, rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d’aventures ; voilà des motifs d’espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à des mesures conciliatrices.

« La mort de l’impératrice douairière de Russie[89] peut développer des semences de troubles qui n’étaient pas parfaitement étouffées. Cette princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un lien entre ses fils ; elle a passé pour avoir exercé une grande influence sur les transactions qui ont donné la couronne à l’empereur Nicolas. Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.

« L’Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est embarrassée dans les affaires d’Irlande : que l’émancipation des catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son successeur immédiat n’est pas meilleure ; si l’accident prévu arrivait bientôt, il y aurait convocation d’un nouveau Parlement, peut-être changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd’hui en Angleterre ; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette position précaire et critique, il est probable que l’Angleterre désire sincèrement la paix, et qu’elle craint de se précipiter dans les chances d’une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise par des catastrophes intérieures.

« Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître ? Nos places fortes sont-elles réparées ? Avons-nous le matériel nécessaire pour une nombreuse armée ? Cette armée est-elle même au complet du pied de paix ? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de guerre de l’Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous nous opposer efficacement à une troisième invasion ? Les guerres de Napoléon ont divulgué un fatal secret : c’est qu’on peut arriver en quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse ; c’est que Paris ne se défend pas ; c’est que ce même Paris est beaucoup trop près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l’abri que quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir besoin d’un temps quelconque pour nous préparer.

« Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs habitudes même, sont des causes d’actes et de faits rebelles aux calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique : la plus misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans un sens contraire à la vraisemblance des choses ; un esclave peut faire signer à Constantinople une paix que toute l’Europe, conjurée ou à genoux, n’obtiendrait pas.

« Que si donc quelqu’une de ces raisons placées hors de la prévoyance humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations, faudrait-il les repousser si elles n’étaient pas d’accord avec les principes de cette Note ? Non, sans doute : gagner du temps est un grand art quand on n’est pas prêt. On peut savoir ce qu’il y aurait de mieux, et se contenter de ce qu’il y a de moins mauvais ; les vérités politiques, surtout, sont relatives ; l’absolu, en matière d’État, a de graves inconvénients. Il serait heureux pour l’espèce humaine que les Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de l’expédition et l’heure du mahométisme n’est peut-être pas sonnée : la haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit donc empêcher la France d’entrer dans des négociations, en ayant soin de les rapprocher le plus possible de l’esprit dans lequel cette Note est rédigée. C’est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les gouverner selon les vents, en évitant les écueils.

« Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les conditions de la paix à l’exécution du traité d’Akkerman et à l’émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison à la Porte ; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme dans des conditions qu’elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de canon ? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si publiquement exprimées ? Un seul moyen, s’il en est un, se présenterait : proposer un congrès général où l’empereur Nicolas céderait ou aurait l’air de céder au vœu de l’Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès des hommes, c’est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une raison de dégager leur parole et de sortir d’un mauvais pas avec honneur.

« Le plus grand obstacle à ce projet d’un congrès viendrait du succès inattendu des armes ottomanes pendant l’hiver. Que, par la rigueur de la saison, le défaut de vivres, par l’insuffisance des troupes ou par toute autre cause, les Russes soient obligés d’abandonner le siège de Silistrie ; que Varna (ce qui cependant n’est guère probable) retombe entre les mains des Turcs, l’empereur Nicolas se trouverait dans une position qui ne lui permettrait plus d’entendre à aucune proposition, sous peine de descendre au dernier rang des monarques ; alors la guerre se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette Note a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l’Europe n’aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par le cimeterre de Mahmoud serait d’une espèce bien plus formidable que celui dont nous menacerait l’épée de l’empereur Nicolas. Si la fortune assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les mœurs, en eût-il d’ailleurs le dessein. Mahmoud mourra : à qui laissera-t-il l’empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant entre leurs mains, par l’initiation à la tactique moderne, un nouveau moyen de conquête pour le Coran ?

« Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l’Autriche serait obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire, résultat possible de l’humiliation des armes de Nicolas, éclaterait peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait le feu au nord de l’Allemagne. Voilà ce que n’aperçoivent pas des hommes qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les barrières que l’Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout. Si la France et l’Angleterre prenaient un parti digne d’elles, si elles notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l’oreille à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de l’Europe. »

L’existence de ce Mémoire, ayant transpiré dans le monde diplomatique, m’attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je n’ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les positifs : ma guerre d’Espagne était une chose très positive. Le travail incessant de la révolution générale qui s’opère dans la vieille société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu’ils existaient en 1828.

Voulez-vous vous convaincre de l’énorme différence de mérite et de gloire entre un grand écrivain et un grand politique ? Mes travaux de diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l’habileté suprême, c’est-à-dire par le succès. Quiconque pourtant lira jamais ce Mémoire le sautera sans doute à pieds joints, et j’en ferais autant à la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu’au lieu de ce petit chef-d’œuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode à la façon d’Homère ou de Virgile, le ciel m’eût-il accordé leur génie, pensez-vous qu’on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou les larmes de Priam dans la tente d’Achille ?

À MADAME RÉCAMIER.
« Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.

« Je suis allé à l’Académie Tibérine, dont j’ai l’honneur d’être membre. J’ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers. Que d’intelligence perdue ! Ce soir j’ai mon grand ricevimento ; j’en suis consterné en vous écrivant. »

« 11 décembre.

« Le grand ricevimento s’est passé à merveille. Madame de Chateaubriand est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute l’Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour quelques jours à ce métier, j’aime mieux le faire aussi bien qu’un autre ambassadeur. Les ennemis n’aiment aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c’est les punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd’hui : je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter votre monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d’un tableau du grand peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains françaises.

« Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée. C’est encore une de ces petites filles que j’ai fait sauter sur mes genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est bien changée ; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé son enfance à Lormois. Il me semble que l’enchantement n’est plus chez la voyageuse. Quel isolement ! et pour qui ? Voyez-vous, ce qu’il y a de mieux, c’est d’aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon Moïse[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.

« Samedi, 13.

« Mon diner à l’Académie s’est passé à merveille. Les jeunes gens étaient satisfaits : un ambassadeur dînait chez eux pour la première fois. Je leur ai annoncé le monument au Poussin : c’était comme si j’honorais déjà leurs cendres. »

« Jeudi, 18 décembre 1828.

« Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et gestes de ma vie, j’aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma tête. Quand me reposerai-je ? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m’étaient prêtés pour en faire un meilleur usage ? J’ai dépensé sans regarder tant que j’ai été riche ; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de cœur. Mais n’y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre ? Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange ; je ne sais où j’irai, mais partout où vous ne serez pas je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit : « Va-t-en, retire-toi, finis. » Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c’est fait : le tombeau du Poussin restera. Il portera cette inscription : F.-A. de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l’honneur de la France[94]. Qu’ai-je maintenant à faire ici ? Rien, surtout après avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l’homme que vous aimez le plus, dites-vous, après moi : le Tasse. »

« Rome, le samedi 3 janvier 1829.

« Je recommence mes souhaits de bonne année : que le ciel vous accorde santé et longue vie ! Ne m’oubliez pas : j’ai espérance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la mémoire aussi bonne que le cœur. Je disais hier à madame Salvage[95] que je ne connaissais rien dans le monde d’aussi beau et de meilleur que vous.

« J’ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C’est un homme très distingué et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d’être en relations avec un souverain pontife ; cela complète ma carrière.

« Voulez-vous savoir exactement ce que je fais ? Je me lève à cinq heures, et demie, je déjeune à sept heures ; à huit heures je reviens dans mon cabinet : je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a (les détails pour les établissements français et pour les pauvres français sont assez grands) ; à midi, je vais errer deux ou trois heures parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais une visite obligée avant ou après la promenade ; à cinq heures, je rentre ; je m’habille pour la soirée ; je dîne à six heures ; à sept heures et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria : qu’y fais-je ? Rien : j’écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune.

« Les Romains sont si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers à compter les heures. Qu’ils se dépêchent ; j’aurai bientôt achevé le tour du cadran. »

« Rome, jeudi 8 janvier 1829.

« Je suis bien malheureux ; du plus beau temps du monde nous sommes passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C’était pourtant là le seul bon moment de ma journée. J’allais pensant à vous dans ces campagnes désertes ; elles liaient dans mes sentiments l’avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je vais une ou deux fois la semaine à l’endroit où l’Anglaise s’est noyée : qui se souvient aujourd’hui de cette pauvre jeune femme, miss Bathurst[96] ? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien d’autres choses ne s’en embarrasse pas du tout. D’ailleurs, ses flots se sont renouvelés : ils sont aussi pâles et aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine d’espérance, de beauté et de vie.

« Me voilà guindé bien haut sans m’en être aperçu. Pardonnez à un pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une petite historiette de mon dernier mardi. Il y avait à l’ambassade une foule immense : je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, s’est approchée de moi, m’a regardé entre les deux yeux, et m’a dit avec cet accent que vous savez : « Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux ! » Étonné de l’apostrophe et de cette manière d’entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire. Elle m’a répondu : « Je veux dire que je vous plains. » En disant cela elle a accroché le bras d’une autre Anglaise, s’est perdue dans la foule, et je ne l’ai pas revue du reste de la soirée. Cette bizarre étrangère n’était ni jeune ni jolie : je lui sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.

« Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.

« J’écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97] »

À M. THIERRY.
« Rome, ce 8 janvier 1829.

« J’ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos Lettres[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce mot était de votre main, j’espérerais pour mon pays que vos yeux se rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti. Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je veux m’appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que je prépare depuis tant d’années sur les deux premières races. Je mettrai à l’abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité ; j’adopterai souvent votre réforme des noms ; enfin j’aurai le bonheur d’être presque toujours de votre avis, en m’écartant, bien malgré moi sans doute, du système proposé par M. Guizot ; mais je ne puis, avec cet ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire de tous les Francs des nobles et des hommes libres, et de tous les Romains-Gaulois des esclaves des Francs. La loi salique et la loi ripuaire ont une foule d’articles fondés sur la différence des conditions entre les Francs : « Si quis ingenuus ingenuum ripuarium extra solum vendiderit, etc., etc. »

« Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous serions assis sur des ruines : là vous m’auriez enseigné l’histoire ; vieux disciple, j’aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de n’avoir plus devant moi assez d’années pour profiter de ses leçons :

Tel est le sort de l’homme : il s’instruit avec l’âge.
Mais que sert d’être sage,
Quand le terme est si près ?

« Ces vers sont d’une ode inédite faite par un homme qui n’est plus, par mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m’avertit, parmi les débris de Rome, de ce que j’ai perdu, du peu de temps qui me reste, et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues autrefois : spem longam.

« Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus dévoué que votre serviteur. »

DÉPÊCHE À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS
« Rome, ce 12 janvier 1829.
« Monsieur le comte,

« J’ai vu le pape le 2 de ce mois ; il a bien voulu me retenir tête à tête pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la conversation que j’ai eue avec sa Sainteté.

« Il a d’abord été question de la France. Le pape a commencé par l’éloge le plus sincère du roi. « Dans aucun temps, m’a-t-il, la famille royale de France n’a offert un ensemble aussi complet de qualités et de vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé : les évêques ont fait leur soumission. »

« — Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à la modération de Votre Sainteté. »

« — J’ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait raisonnable. Le spirituel n’était point compromis par les ordonnances[99] ; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas écrire leur première lettre ; mais après avoir dit non possumus, il leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de leur adhésion : il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très attachés au roi et à la monarchie ; ils ont leur faiblesse comme tous les hommes. »

« Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et très bien.

« Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu’il me témoignait, je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d’État :

« Je l’ai choisi, m’a-t-il dit, parce qu’il a voyagé, qu’il connaît les affaires générales de l’Europe et qu’il m’a semblé avoir la sorte de capacité que demande sa place. Il n’a écrit, relativement à vos deux ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé d’écrire.

« — Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur la situation religieuse de la France ? »

« — Vous me ferez grand plaisir, » m’a répondu le pape.

« Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu m’adresser.

« Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l’origine d’une méprise du clergé : au lieu d’appuyer les institutions nouvelles, ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans des discours. L’impiété, qui ne savait que reprocher à de saints ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme ; elle s’est écriée que le catholicisme était incompatible avec l’établissement des libertés publiques, qu’il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres. Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce qu’ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied des autels ; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré de puissance auquel serait parvenu le clergé, s’il s’était montré à la fois l’ami du roi et de la charte. Je n’ai cessé de prêcher cette politique dans mes écrits et dans mes discours ; mais les passions du moment ne voulaient pas m’entendre et me prenaient pour un ennemi. »

« Le pape m’avait écouté avec la plus grande attention.

« — J’entre dans vos idées, m’a-t-il dit après un moment de silence. Jésus-Christ ne s’est point prononcé sur la forme des gouvernements. Rendez à César ce qui appartient à César veut seulement dire : obéissez aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des républiques comme au sein des monarchies ; elle fait des progrès immenses aux États-Unis ; elle règne seule dans les Amériques espagnoles. »

« Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où la cour de Rome incline fortement à donner l’institution aux évèques nommés par Bolivar[100].

« Le pape a repris : « Vous voyez quelle est l’affluence des étrangers protestants à Rome : leur présence fait du bien au pays ; mais elle est bonne encore sous un autre rapport : les Anglais arrivent ici avec les plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du clergé, sur l’esclavage du peuple dans ce pays : ils n’y ont pas séjourné deux mois qu’ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu’un évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n’est ni ignorant ni persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme. »

« Encouragé par cette espèce d’effusion du cœur et cherchant à élargir le cercle de la conversation, j’ai dit au souverain pontife : « Votre Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la recomposition de l’unité catholique, à la réconciliation des sectes dissidentes, par de légères concessions sur la discipline ? Les préjugés contre la cour de Rome s’effacent de toutes parts, et, dans un siècle encore ardent, l’œuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz et Bossuet. »

« — Ceci est une grande chose, m’a dit le pape ; mais je dois attendre le moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s’effacent ; la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes. En Saxe, où j’ai résidé trois ans, j’ai le premier fait établir un hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi par des catholiques. Il s’éleva alors un cri général contre moi parmi les protestants ; aujourd’hui ces mêmes protestants sont les premiers à applaudir à l’établissement et à le doter. Le nombre des catholiques augmente dans la Grande-Bretagne ; il est vrai qu’il s’y mêle beaucoup d’étrangers. »

« Le pape ayant fait un moment de silence, j’en ai profité pour introduire la question des catholiques d’Irlande.

« — Si l’émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique s’accroîtra encore dans la Grande-Bretagne. »

« — C’est vrai d’un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l’autre il y a des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien inconsidérés. 0’Connell, d’ailleurs homme de mérite, n’a-t-il pas été dire dans un discours qu’il y avait un concordat proposé entre le Saint-Siège et le gouvernement britannique ? il n’en est rien ; cette assertion, que je ne puis contredire publiquement, m’a fait beaucoup de peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne peuvent qu’attendre. »

« Ce n’était pas là, monsieur le comte, mon opinion : mais s’il m’importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet aussi grave, je n’étais pas appelé à la combattre.

« — Que diront vos journaux ? a repris le pape avec une sorte de gaieté. Ils parlent beaucoup ! Ceux des Pays-Bas encore davantage ; mais on me mande qu’une heure après avoir lu leurs articles, personne n’y pense plus dans votre pays. »

« — C’est la pure vérité, très saint-père : vous voyez comme la Gazette de France m’arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux, sans en excepter le Courrier[101]) ; le souverain pontife me traite pourtant avec une extrême bonté ; j’ai donc lieu de croire que la Gazette ne lui fait pas un grand effet. » Le pape a ri en secouant la tête. « Eh bien ! très saint-père, il en est des autres comme de Votre Sainteté ; si le journal dit vrai, la bonne chose qu’il a dite reste ; s’il dit faux, c’est comme s’il n’avait rien dit du tout. Le pape doit s’attendre à des discours pendant la session : l’extrême droite soutiendra que M. le cardinal Bernetti n’est pas un prêtre, et que ses lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi ; l’extrême gauche déclarera qu’on n’avait pas besoin de prendre les ordres de Rome. La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera hautement l’esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté. »

« Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de trouver quelqu’un instruit du jeu des rouages de notre machine constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les affaires actuelles de l’Orient, j’ai répété quelques nouvelles de journaux, n’étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que vous m’avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le rappel de notre expédition de Morée.

« Le pape n’a point hésité à me répondre ; il m’a paru alarmé de la discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres paroles :

« Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse ? Qui les empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l’Italie ? »

« Je vous l’avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le contre-coup de l’énorme erreur que l’on a commise, je me suis applaudi de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma Note sur les affaires d’Orient, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.

« — Il n’y a, a ajouté le pape, qu’une résolution ferme de la part des puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l’avenir est menacé. La France et l’Angleterre sont encore à temps pour tout arrêter ; mais si une nouvelle campagne s’ouvre, elle peut communiquer le feu à l’Europe, et il sera trop tard pour l’éteindre. »

« — Réflexion d’autant plus juste, ai-je reparti, que si l’Europe se divisait, ce qu’à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient tout en question. »

« Le pape n’a point répondu ; il m’a paru seulement que l’idée de voir les Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout de l’inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug autrichien.

« Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa Sainteté. Je ne sais si l’on a jamais été à même de connaître plus à fond les sentiments intimes d’un pape, si l’on a jamais entendu un prince qui gouverne le monde chrétien s’exprimer avec tant de netteté sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux communs diplomatiques. Ici point d’intermédiaire entre le souverain pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère de candeur, par l’entraînement d’une conversation familière, ne dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.

« Les penchants et les vœux du pape sont évidemment pour la France : lorsqu’il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction des zelanti ; aujourd’hui il a cherché sa force dans la modération : c’est ce qu’enseigne toujours l’usage du pouvoir. Par cette raison, il n’est point aimé de la faction cardinaliste qu’il a quittée. N’ayant trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses principaux conseils dans le clergé régulier ; d’où il arrive que les moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui font une espèce d’opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome, avaient tous l’esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre congrégation ; aujourd’hui ils sont infiniment plus raisonnables ; tous, en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est curieux de remarquer que les jésuites ont autant d’ennemis ici qu’en France : ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les chefs d’ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient emparés exclusivement de l’instruction publique à Rome ; les dominicains ont déjoué ce plan. Le pape n’est pas très populaire, parce qu’il administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque, elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des arbres, arrêter des ermites et des mendiants : autre sujet de plainte pour la populace. Léon XII est grand travailleur ; il dort peu et ne mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu’un seul goût, celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d’ailleurs, semble s’affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste enceinte des jardins du Vatican, Les zelanti ont bien de la peine à lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la faiblesse et de l’inconstance dans ses affections.

« Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à saisir : ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n’occupe jamais assez longtemps le trône pour exécuter les plans d’amélioration qu’il peut avoir conçus. Il faudrait qu’un pape eût assez de résolution pour faire tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à assurer la majorité à l’élection future d’un jeune pontife. Mais les règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du palais, l’empire de la coutume et des mœurs, les intérêts du peuple qui reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l’ambition individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs à déduire, s’opposent au rajeunissement du Sacré Collège.

« La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l’état actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.

« En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j’ai quelque reproche à me faire dans le récit que j’ai l’honneur de vous transmettre, c’est d’avoir plutôt affaibli qu’exagéré l’expression des paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre ; j’ai écrit la conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n’a fait que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement, était à peine lisible pour moi-même. Vous n’auriez jamais pu la déchiffrer[102].

« J’ai l’honneur d’être, etc. »

À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, mardi 13 janvier 1829.

« Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du Viviers[103] vous porte ; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres dames de Saint-Denis : elles sont bien abandonnées depuis l’arrivée des grandes dames de la Trinité-du-Mont ; sans être l’ennemi de celles-ci, je me suis rangé avec madame de Ch… du côté du faible. Depuis un mois les dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l’ambassadeur et à madame l’ambassadrice : elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune sur l’église ; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l’âge de huit ans jusqu’à quatorze ans, jouant les Machabées. Elles s’étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le plus drôle du monde ; elles tapaient du pied dans les moments énergiques ; il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu’elle était obligée d’arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, madame Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l’ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano dans les entr’actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront ! Le tout a fini par Vivat in aeternum, chanté par trois religieuses dans l’église. »

« Rome, le 15 janvier 1829.

« À vous encore ! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France : je me figurais qu’ils battaient votre petite fenêtre ; je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux ; vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakespeare ; et j’étais à Rome, loin de vous ! Quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient !

« J’ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère ; jugez comme elle me fait bien la cour : elle est turque enragée ; Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation !

« Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m’apprendre à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri ; je vois les ruines confondues de la République romaine et de l’empire de Tibère ; qu’est-ce aujourd’hui que tout cela dans la même poussière ! Le capucin qui balaye en passant cette poussière avec sa robe ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de vanités ? Cependant je reviens malgré moi aux destinées de ma pauvre patrie. Je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon impuissance pour la parer de cette triple couronne. »

« Rome, jeudi 5 février 1829.

« Torre Vergata est un bien de moines situé à une lieue à peu près du tombeau de Néron, sur la gauche en venant de Rome, dans l’endroit le plus beau et le plus désert : là est une immense quantité de ruines à fleur de terre recouvertes d’herbe et de chardons. J’y ai commencé une fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire. J’étais accompagné d’Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le plus beau temps du monde. Une douzaine d’hommes armés de bêches et de pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous. Je faisais un seul vœu : c’était que vous fussiez là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente au milieu de ces débris.

« J’ai mis moi-même la main à l’œuvre ; j’ai découvert des fragments de marbre : les indices sont excellents, j’espère trouver quelque chose qui me dédommagera de l’argent perdu à cette loterie des morts ; j’ai déjà un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. Cette fouille va devenir le but de mes promenades ; je vais aller m’asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels hommes appartenaient-ils ? Nous remuons peut-être la poussière la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque vérité. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, tout retombera dans l’oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s’agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés ? Il y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu’on aimait et des ambitieux qui voulaient être ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort court ; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d’être un des membres du conseil d’un petit roi des Gaules, moi, barbare de l’Armorique, voyageur chez des sauvages d’un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de ces prêtres qu’on jetait aux lions ? Quand j’appelai Léonidas à Lacédémone, il ne me répondit pas : le bruit de mes pas à Torre Vergata n’aura réveillé personne. Et quand je serai à mon tour dans mon tombeau, je n’entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n’y a de bon que la retraite, et de vrai qu’un attachement comme le vôtre. »

« Rome, ce 7 février 1829.

« J’ai reçu une longue lettre du général Guilleminot[105] ; il me fait un récit lamentable de ce qu’il a souffert dans des courses sur les côtes de la Grèce ; et pourtant Guilleminot était ambassadeur ; il avait de grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la misère, ce n’est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet possible[106].

« J’irai ce matin à ma fouille : hier nous avons trouvé le squelette d’un soldat goth et le bras d’une statue de femme. C’était rencontrer le destructeur avec la ruine qu’il avait faite ; nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris d’architecture que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour vendre les briques comme on fait ordinairement ; je les laisserai debout, et ils porteront mon nom : ils sont du temps de Domitien. Nous avons une inscription qui nous l’indique : c’est le beau temps des arts romains. »

DÉPÊCHES Á M. LE COMTE PORTALIS.
« Rome, ce lundi 9 février 1829.
MORT DE LÉON XII.
« Monsieur le comte,

« Sa Sainteté a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est sujette : sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d’ordonner de fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrétaire d’État, qui lui-même est malade et qui désespère des jours du pape. La perte de ce souverain pontife si éclairé et si modéré serait dans ce moment une vraie calamité pour la chrétienté et surtout pour la France. J’ai cru, monsieur le comte, qu’il importait au gouvernement du roi d’être prévenu de cet événement probable, afin qu’il pût prendre d’avance les mesures qu’il jugerait nécessaires. En conséquence, j’ai expédié pour Lyon un courrier à cheval. Ce courrier porte une lettre que j’écris à M. le préfet du Rhône, avec une dépêche télégraphique qu’il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Sainteté, un nouveau courrier vous portera jusqu’à Paris tous les détails.

« J’ai l’honneur, etc. »

« Huit heures du soir.

« La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal secrétaire d’État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon courrier ne pourra partir qu’après le départ du courrier du Sacré Collège, en cas de mort du pape. J’ai essayé d’envoyer un homme porter mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé d’attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j’espère toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra quelques heures avant qu’elle soit connue des autres gouvernements au delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe. »

« Mardi, 10 février, neuf heures du matin.

« Le pape vient d’expirer : mon courrier part. Dans quelques heures il sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l’ambassade. »

« Rome, ce 10 février 1829.
« Monsieur le comte,

« J’ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures, le courrier extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le comte de Montebello[107] attaché à l’ambassade, pour vous porter quelques détails nécessaires.

« Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était sujet. Le sang, s’étant porté sur la vessie, occasionna une rétention qu’on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté a été blessée dans l’opération. Quoi qu’il en soit, après quatre jours de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme j’arrivais au Vatican, où un agent de l’ambassade avait passé la nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de poste avant la mort du pape.

« Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d’État, encore très souffrant d’un violent accès de goutte ; j’eus avec lui un assez long entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je déplorai la perte d’un prince dont les sentiments modérés et la connaissance des affaires de l’Europe étaient si utiles au repos de la chrétienté. « C’est, me répondit le secrétaire d’État, non-seulement un grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l’État romain que vous ne l’imaginez. Le mécontentement et la misère sont grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils s’en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, et je n’aurai rien à me reprocher. »

« Ce matin j’ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses fonctions de secrétaire d’État : il m’a tenu le langage de la veille. Je lui ai demandé à le rencontrer avant qu’il s’enfermât dans le conclave. Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d’un souverain pontife qui pourrait être le continuateur du svstème de modération de Léon XII. J’aurai l’honneur de vous transmettre tous les renseignements que je recueillerai.

« Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti vont réjouir les ennemis des ordonnances[108] ; ils proclameront cet événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire cette pensée sur quelques visages français à Rome.

« Je regrette doublement le pape ; j’avais eu le bonheur de gagner sa confiance : les préjugés que l’on avait pris soin de faire naître contre moi dans son esprit, avant mon arrivée, s’étaient dissipés, et il me faisait l’honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute occasion, l’estime qu’il voulait bien me porter.

« Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d’entrer dans l’explication de quelques faits.

« J’étais ministre des affaires étrangères à l’époque de la mort de Pie VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à propos d’en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le duc de Laval. L’usage est, à la mort d’un pape, d’envoyer un ambassadeur extraordinaire, ou d’accréditer l’ambassadeur résidant par de nouvelles lettres auprès du Sacré Collège. C’est ce dernier parti que je proposai de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu’il croira de meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour l’élection de Léon XII. La France en compte aujourd’hui cinq ; c’est certainement un nombre de voix qui n’est pas à dédaigner dans le conclave. J’attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre disposition.

« J’ai l’honneur, etc., etc. »
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.

« Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j’ai été obligé d’écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours m’ont épuisé.

« Je regrette le pape ; j’avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant chargé d’une grande mission, il m’est impossible de savoir quel en sera le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.

« Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout cela.

« Imaginez-vous qu’on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu’il fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces tristes idées : « Mais non, a-t-il dit, cela sera lini dans peu de jours. »

« Jeudi. Rome, 12 février 1829.

« Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans le Globe que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi déclaré. Pourquoi ? Est-ce que je demande sa place ? Il se donne trop de peine ; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités possibles ; mais pourtant, s’il était vrai qu’il voulût la guerre, il me trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l’immortel Mahmoud, et sur l’évacuation de la Morée.

« Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d’esprit en France, mais on manque de tête et de bon sens : deux phrases nous enivrent, on nous mène avec des mots, et, ce qu’il y a de pis, c’est que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n’est-il pas curieux que l’on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre langage, sur l’accord des libertés publiques et de la royauté[109], et qu’on m’en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage ? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la censure ! Au surplus, je vais voir l’élection du chef de la chrétienté ; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j’assisterai dans ma vie[110] ; il clora ma carrière.

« Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais être obligé d’écrire d’un côté au gouvernement tout ce qui se passe, et de l’autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle ; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux funérailles du saint-père, auquel je m’étais attaché parce qu’on l’aimait peu, et d’autant plus qu’ayant craint de trouver en lui un ennemi, j’ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti formel à mes calomniateurs chrétiens. Puis vont me tomber sur la tête les cardinaux de France. J’ai écrit pour faire des représentations au moins sur l’archevêque de Toulouse[111].

« Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s’exécute ; la fouille réussit ; j’ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d’un frère pour une jeune sœur, ce qui m’a attendri.

« À propos d’inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu’il allait bientôt mourir ; il a laissé un écrit où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain : il n’y a que ceux qui ont beaucoup aimé qui aient de pareilles vertus. »


  1. Ce livre a été écrit à Rome en 1828 et 1829. — Il a été revu en février 1845.
  2. En relisant ces manuscrits, j’ai seulement ajouté quelques passages d’ouvrages publiés postérieurement à la date de mon ambassade à Rome. Ch.
  3. Énéide, livre IV, v. 23.
  4. De Villeneuve-sur-Yonne, le mardi 16 septembre, il écrivait à Mme Récamier : « Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier d’auberge. Je suis bien triste ici. J’ai vu en arrivant le château qu’avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu’on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de Beaumont n’était déjà plus, nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son tour ; le château a changé de maître : toute la famille de Sériliy est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je ? Je ne veux pas vous attrister aujourd’hui, j’aime mieux finir ici ma lettre. Qu’avez-vous besoin des souvenirs d’un passé que vous n’avez pas connu ? N’avez-vous pas aussi le vôtre ? Arrangeons notre avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes lettres ? J’ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous ? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l’absence… »
  5. Mme de Duras mourut à Nice au mois de janvier 1829.
  6. Tout ce qui précède, depuis les mots : la mort qui l’atteignit à Nice, a été ajouté après coup sur le Journal de route de Chateaubriand. Il est bien évident qu’il ne pouvait inscrire sur son journal, le 25 septembre 1828, un billet de Mme de Duras écrit le 14 novembre 1828 ; il ne pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et de son tombeau, puisqu’elle mourut seulement en 1829.
  7. Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note 2 de la page 435 (note 57 du Livre XI de la Troisième Partie).
  8. Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de son passage à Parme en 1828, il avait dîné avec elle, quelques années auparavant, à Vérone, où elle avait été voir son père, pendant la tenue du Congrès. « Nous refusâmes d’abord, écrit-il, une invitation de l’archiduchesse de Parme. Elle insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie ; l’univers s’étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n’avait plus la peine d’y songer. Elle prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur le roi de Rome : elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n’y avait là de singulier que nous dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon. En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux ; nous entrions dans les États de Marie-Louise ; c’est tout ce qui restait de la puissance de l’homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de l’Europe, releva l’Italie prosternée depuis tant de siècles. » En parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu’il avait rencontré ses soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n’était rien à côté des grandes armées impériales d’autrefois. Elle lui répondit sèchement : « Je ne songe plus à cela ! » (Congrès de Vérone, t. 1, p. 69.)
  9. Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de l’infante Marie-Louise d’Espagne, ex-reine d’Étrurie. Aux termes d’un arrangement conclu à Paris en 1817, il devait hériter, à la mort de Marie-Louise, du duché de Parme et Plaisance. Marie-Louise étant morte en 1847, il devint duc de Parme ; mais, chassé de ses États en 1848 par une insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son fils Charles III, qui périt assassiné le 27 mars 1854. Le fils aîné de ce dernier, Robert Ier, né en 1848, fut alors proclamé duc sous la régence de sa mère Louise-Marie-Thérèse de Bourbon, fille du duc de Berry et sœur du comte de Chambord ; il fut renversé en 1860, et le duché fut annexé au royaume d’Italie, dont il forme aujourd’hui une province.
  10. Le Purgatoire, chant XVI, vers 65-66.
  11.    Quando nel mondo ad ora adora
    M’insegnavate come l’uom s’éterna.

    (L’Enfer, chant XV, vers 84-85.)
  12. La basilique octogone de Saint-Vital, à Ravenne, rappelle, en effet, Constantinople, puisqu’elle fut bâtie, sous Justinien, à l’imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne la fit copier pour l’église d’Aix-la-Chapelle. — L’église Saint-Apollinaire, érigée sous Théodoric, au commencement du VIe siècle, offre également le type byzantin dans tout son éclat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui divisent l’église en trois nefs furent transportées de Constantinople à Ravenne.
  13. L’amour d’Honorius pour une poule nommée Rome est une anecdote de Procope. — Quant à Placidie, fille de Théodose-le-Grand, sœur d’Honorius et mère de Valentinien III, ses aventures constituent bien le plus étrange des romans, — « le roman chez les Barbares », comme l’appelle Chateaubriand. Née à Constantinople, elle fut prise au siège de Rome par Alaric et emmenée en captivité. Ataulphe, beau-frère d’Alaric, s’éprit d’elle et l’épousa. Veuve d’Ataulphe, elle épousa en secondes noces Constance, un des généraux d’Honorius, qui prit bientôt le titre de Constance III. Après avoir été esclave, puis reine des Visigoths, elle gouverna l’Empire d’Occident sous le nom de son fils encore enfant. Elle a son tombeau à Ravenne.
  14. Le 11 avril 1512, les Français, commandés par Gaston de Foix, remportèrent à Ravenne sur les Espagnols et les troupes du pape Jules II une victoire éclatante ; mais Gaston y périt.
  15. Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand, voir au tome II, la note 1 de la page 343 (note 58 du Livre II de la Deuxième Partie).
  16. Catherine, fille naturelle de Galéas Marie Sforza, épousa en 1484 Jérôme Riario, seigneur d’Imola et de Forli, tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers de son mari, qui venait d’être assassiné à Forli, montra beaucoup d’esprit et d’énergie dans cette occasion, et assura ainsi à son fils son héritage. Elle soutint dans Forli un siège contre César Borgia et fut prise sur la brèche même. Louis XII lui fit rendre la liberté. Elle avait épousé en secondes noces un Médicis et mourut à Florence.
  17. L’Enfer, chant V, vers 75.
  18. Traité du 19 février 1797, signé entre Bonaparte et Pie VI. Ce dernier renonçait au Comtat Venaissin, abandonnait Bologne, Ferrare et les Légations, et rachetait par des contributions considérables les autres territoires qu’occupait l’armée française.
  19. Pèlerinage de Childe-Harold, chant IV.
  20. « Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de passer au service plus lucratif de l’ambassadeur. Il était la terreur des postillons italiens « mols et paresseux par nature, » comme du temps de Montaigne ; mais quand, au lieu de précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de l’oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu’il allait annoncer un pape, à l’Europe impatiente ; il a fallu l’invention du télégraphe pour éclipser sa renommée. »
  21. Ce sont des vers du poète Gray, dans son Ode, sur une vue lointaine du collège d’Eton.
  22. Pierre Guérin (1774-1833). Élève de Regnault, il obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands prix que pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l’Académie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau, Marcus Sextus ou le Retour du proscrit. Au sortir de nos troubles civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher fortement les âmes. Son succès fut immense. Ses principales toiles sont : une Offrande à Esculape, Orphée an tombeau d’Eurydice, Céphale et l’Aurore, Egisthe et Clytemnestre, Didon écoutant les récits d’Enée, Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire. On a de lui quelques admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux de Lescure et d’Henri de Larochejaquelein. En 1828, Guérin était directeur de l’Académie de France à Rome. Il mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.
  23. Chateaubriand ne donne ici que le commencement de sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres à Mme Récamier, contenues dans le présent livre, ont toutes été plus ou moins modifiées par l’auteur, qui tantôt retranche et tantôt ajoute à son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des Souvenirs de Mme Récamier, a reproduit les lettres du grand écrivain dans leur intégrité, d’après les originaux eux-mêmes.
  24. Léon XII, Annibal della Genga, était né en 1760 à Genga, près de Spolète. Il avait été élu pape, en 1823, à la mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothèque du Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l’ambassade de Chateaubriand. Sa Vie a été écrite par le chevalier Artaud de Montor, l’historien de Pie VII.
  25. Bouillie de farine d’orge.
  26. Thomas Bernetti (1779-1852). Après avoir été successivement représentant de la cour de Rome à Saint-Pétersbourg et légat de Ravenne et de Bologne, il avait été fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplacé le cardinal Della Somaglia à la secrétairerie d’État.
  27. Charles Oppizoni. Né à Milan le 15 avril 1769. — Archevêque de Bologne (20 septembre 1802). — Cardinal du titre de Saint-Laurent in Lucina (26 mars 1804). Il se montra l’un des plus courageux parmi les cardinaux noirs. Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un long épiscopat, à Bologne, où il mourut fort âgé, en 1855.
  28. Jacques-Antoine Benvenuti (1765-1838). Nommé cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826 ; légat a letere des Marches (1831).
  29. Augustin Rivarola (1758-1842). Il avait été gouverneur de Rome.
  30. Quand j’ai quitté Rome, il a acheté ma calèche et m’a fait l’honneur d’y mourir, en allant à Ponte-Mole (Note de Paris. 1836). — Ch.
  31. Le chevalier de Bunsen (1791-1860). Il avait, en 1823, remplacé Niebuhr comme ministre de Prusse à Rome, où il était déjà depuis 1818 et qu’il devait quitter seulement en 1838. Il devint alors chargé d’affaires à Berne, puis ambassadeur à Londres, où il resta jusqu’à la guerre de Crimée (1854). Diplomate éminent, le savant baron Bunsen fut, en même temps, un historien et un érudit des plus remarquables. Ses principaux ouvrages sont : les Basiliques de Rome chrétienne (1843) ; Ignace d’Antioche et son époque (1847) ; Hippolyte et son époque, ou vie et doctrine de l’Église romaine sous Commode et Sévère (1851). — Dans la Préface de ses Études historiques, Chateaubriand consacre à son ancien collègue les lignes suivantes : « Je dois à la politesse et à l’obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre de S. M. le roi de Prusse, à Rome, un excellent extrait des Nibelüngs, que l’on trouvera à la fin du second volume de ces Études. Le savant M. de Bunsen était l’ami du grand historien Niebuhr ; plus heureux que moi, il foule encore ces ruines où j’espérais rendre à la terre image pour image, mon argile en échange de quelque statue exhumée. »
  32. Berthold-Georges Niebuhr (1774-1831). Il fut professeur d’histoire à l’Université de Berlin de 1810 à 1816, et professeur à l’Université de Bonn, de 1824 à 1831. Dans l’intervalle, de 1816 à 1823, il avait été ministre de Prusse à Rome. Il avait commencé dès 1811 la publication de son Histoire Romaine, à laquelle il travailla jusqu’à sa mort et qui, bien qu’inachevée, l’a placé au premier rang des historiens du xixe siècle.
  33. Et non le prince Gafiarin, comme on l’a imprimé dans les éditions précédentes. Selon M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 333), « le prince Gagarin, envoyé de Russie, valait mieux qu’une indiscrète épigramme, car il n’avait de mauvaise humeur qu’envers les indifférents ou les fâcheux ; c’est-à-dire quand il ne voulait montrer ni le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amitié. »
  34. Parmi les beautés de Pétersbourg, dit M. Albert Vandal (Napoléon et Alexandre Ier), tome I, page 127), le tsar avait particulièrement remarqué madame Alexandre Narischkine, la gracieuse et poétique Marie Antonovna, et le culte qu’il lui rendait depuis plusieurs années était tendre et persistant, sans se montrer exclusif. »
  35. Pedro-Gomez Kavelo, marquis de Labrador (1775-1850). Il était ministre d’Espagne à Florence lors des événements de 1808, qui détrônèrent Charles IV et Ferdinand. Il suivit ses princes en France et partagea leur exil jusqu’en 1814. Il fut alors nommé plénipotentiaire au Congrès de Vienne, et reçut ensuite l’ambassade de Naples, puis celle de Rome. Il a publié en 1849, à Paris, d’intéressants Souvenirs, sous ce titre : Mélanges sur la vie publique et privée du marquis de Labrador, écrits par lui-même, et renfermant une revue de la politique de l’Europe depuis 1798 jusqu’au cours d’octobre 1849, et des révélations très importantes sur le Congrès de Vienne.
  36. Fille du général et de la comtesse de Valence, fille elle-même de Mme de Genlis, et de laquelle cette méchante langue de Thiébault a dit : « Chassant de race, Mme de Valence dépassa même en galanterie Mme de Genlis. » (Mémoires, III, 181).
  37. M. de Celles avait été sous Napoléon préfet d’Amsterdam.
  38. Le portrait est piquant ; mais elle est bien jolie aussi et des plus spirituelles, cette lettre que l’ex-préfet écvivaiit à M. de Marcellus le 4 octobre 1828, au moment de l’arrivée de Chateaubriand à Rome : — « Notre hiver va être très curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre jusqu’à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s’annoncent ; on attend bon nombre d’altesses malades, de souverains en retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes poitrinaires ; cent douzaines environ d’Anglais accompagnés de leur petite famille ; Walter Scott, Mme l’impératrice Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses œuvres pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n’a jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans son allure, qu’il a perdu sur les bancs législateurs même sa calotte d’abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au bas. M. de Chateaubriand approche : tant de célébrité méritée m’épouvante. Il me semble qu’en l’appelant mon collègue, je lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc. »
  39. « Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M. de Marcellus (page 334), de ne pas reconnaître à ces vives couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus ressemblant. »
  40. Canova mourut le 13 octobre 1822.
  41. « Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et cette conversation uniforme que l’auteur recherchait dans ses familiers, parce qu’elle ne l’empêchait pas de penser à autre chose. » (Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 334.)
  42. Chateaubriand fait ici allusion à Frédéric Overbeck et à son école. Né à Lubeck en 1769, Overbeck vint à Rome en 1810. Il s’éprit pour la ville éternelle d’une telle passion qu’il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, après y avoir séjourné soixante ans. Converti au catholicisme en 1814, ayant pour devise et pour règle « que l’art n’existe pas pour lui-même, mais pour les services qu’il rend à la religion », il fut le fondateur d’une école, religieuse autant qu’artistique, dont les disciples, établis, avec le Maître, dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, préludaient chaque matin au travail par une invocation à l’Esprit-Saint. Les jeunes peintres allemands, ainsi groupés autour de Frédéric Overbeck, sont presque tous devenus célèbres. C’étaient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel, Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de Cornélius. Cornélius, après quatorze années passées à Rome, de 1811 à 1824, rentra à Munich, où il devint directeur de l’Académie royale. Ses fresques de la Glyplothièque et de l’église Saint-Louis, où l’on admire surtout son Jugement dernier, lui assurent une des premières places parmi les peintres les plus célèbres de son temps.
  43. Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il était à Rome en 1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d’autres artistes, se décider à la quitter. Il emprunta à l’Italie la plupart des sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont : une Femme de brigand fuyant avec son enfant ; la Leçon du Pifferaro ; une Contadine en prière ; les Italiennes devant la Madone ; Scène dans la campagne de Rome ; des Moissonneurs écoutant le chant d’un pâtre. En 1840, il fut nomme directeur de l’École de France à Rome.
  44. Léopold Robert, né le 13 mars 1794 à la Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel, mort à Venise en 1835. Après 1830, appelé à donner des leçons, à Florence, à la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme, et bientôt veuve, de son cousin Napoléon, second fils de l’ex-roi de Hollande, il en devint éperdument amoureux. Cette passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la mort le 20 mars 1835, comme l’avait fait déjà un de ses frères, dix ans auparavant, jour pour jour. — Les tableaux les plus importants de Léopold Robert sont : l’Improvisateur napolitain (1822) ; le Retour de la fête de la Madone de l’Arc (1822) ; la Halte des Moissonneurs dans les Marais Pontins (1831) ; le Départ des Pêcheurs de l’Adriatique pour la pêche de long cours (1835).
  45. Horace Vernet (1789-1853). Il succéda, en 1829, à Pierre Guérin, comme directeur de l’École de France à Rome. Parmi les toiles qu’il y composa, nous citerons : les Brigands et les Carabinisrs, la Confession du brigand, la Chasse dans les Marais Pontins, la Rencontre de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican.
  46. Bartolomeo Pinelli, célèbre graveur romain. On a de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all’ acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi all’ acqua forte (1815), en tout 100 planches in-fol. C’est de ce recueil qu’il avait sans doute promis douze scènes à Chateaubriand. On doit aussi à Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches fournies par lui au Meo Patacca ovvero Roma in feste nei trionfi di Vienna. Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco, di Guiseppi Berneri Romano (1823, in-fol.).
  47. Berthel Thorwaldsen (1769-1844), fils d’un pauvre marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la proue des navires. Envoyé de bonne heure en Italie, il se fixa en 1796 à Rome, où il devait rester pendant quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu’il consentit à revenir dans sa patrie. Á Rome, il vivait princièrement dans sa maison de la via Sestina, où il avait réuni une riche collection de monuments antiques et de peintures. Ses œuvres principales sont : le Tombeau de Pie VII à Rome : la statue équestre de Poniatowski à Varsovie : le monument de Gutenberg à Mayence ; les Douze Apôtres à Notre-Dame de Copenhague ; le Lion de Lucerne ; les Trois Grâces ; Mercure se préparant à tuer Argus ; la Nuit portant dans ses bras la Mort et le Sommeil ; la longue série des bas-reliefs représentant le Triomphe d’Alexandre à Babylone.
  48. Vincent Camuccini (1775-1844), peintre d’histoire, né et mort à Rome. Il était, en 1828, inspecteur général des musées du pape et conservateur des collections du Vatican. Pierre Guérin disait de lui : « Il s’est nourri des Anciens et de Raphaël, mais il ne les a pas digérés. » Ses meilleures toiles sont : Romulus et Rémus enfants, Horatius Coclès, la Mort de Virginie, le Départ de Régulus pour Carthage.
  49. Nicolas Poussin et Claude Gelée, dit le Lorrain, sont morts tous les deux à Rome ; le premier, le 19 novembre 1665 ; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gelée fut enterré dans l’église de la Trinité-du-Mont, et ses neveux firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus loin que Chateaubriand fit élever à Nicolas Poussin, dans l’église de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand peintre.
  50. Le président Charles de Brosses (1709-1777). Il visita l’Italie en 1739 et rencontra à Rome le prétendant d’Angleterre, Jacques-Édouard, dit le Chevalier de Saint-Georges, fils de Jacques II et père de Charles-Édouard, que rendra bientôt si célèbre son expédition de 1745 en Écosse. Les Lettres historiques et critiques écrites d’Italie, par le président de Brosses, ont paru pour la première fois en l’an VIII, 3 vol. in-8O. Sainte-Beuve les apprécie en ces termes, dans ses Causeries du Lundi (tome VII, page 81) : « Ses lettres sur l’Italie ont sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du spirituel Stendhal (Beyle) un avantage durable. Venu avant eux, il est plus naturel qu’eux. Ce sentiment du beau et de l’antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait l’honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune peine pour l’avoir et pour l’exprimer : il l’a du premier bond et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course rapide et ce séjour de dix mois à travers l’Italie, il y a certes des côtés qu’il n’a fait qu’entrevoir en courant, et où d’autres talents trouveront matière à conquête ; la campagne romaine, par exemple, les collines d’alentour, Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un jour évoquera le génie attristé et nous peindra les mélancoliques splendeurs : de Brosses reste le premier critique pénétrant, fin, gai et de grand coup d’œil, qui a bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde d’Italie. »
  51. « Et entendismes un bruit de loing venant, fréquent et tumultueux, et nous semblait à l’ouïr que fussent cloches grosses, petites et médiocres, ensemble sonnantes comme l’on fait à Paris, à Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, ès jours de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette sonnerie renforcée. » Pantagruel, livre V, chapitre I : Comment Pantagruel arriva en l’isle sonnante, et du bruit qu’entendismes.
  52. Montaigne avait tenu à se faire citoyen romain. Il employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce titre « ne fût-ce que pour l’ancien honneur et religieuse mémoire de son autorité. » Il fut admis au droit de cité, « par les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Sénat, l’an de la fondation de Rome 2331. » L’auteur des Essais ne se faisait pas illusion sur l’importance de cette dignité tant désirée : « C’est un titre vain, » disait-il ; puis il ajoutait avec sa naïve franchise : « Tant y a que j’ai reçu beaucoup de plaisir de l’avoir obtenu. »
  53. Milton n’a consigné nulle part les impressions qu’il avait reçues dans son voyage d’Italie, et il ne nous a guère laissé de son séjour à Rome d’autre trace que des vers galants, écrits en latin, il est vrai, et adressés à une cantatrice nommée Leonora : Ad Leonoram Romœ canentem.
  54. L’abbé Antoine Arnauld. fils aîné d’Arnauld d’Andilly, né en 1616, mort en 1698. Il a laissé d’agréables Mémoires. Il était le petit-fils d’Antoine Arnauld, l’avocat, et le neveu d’Antoine Arnauld, dit le grand Arnauld.
  55. Mme de Sévigné écrivait encore à M. de Coulanges : « Je fis réflexion à cette vie de Rome, si bien mêlée de profane et de santissimo… Je songeai à cette boule où vous étiez grimpé avec vos jambes de vingt ans (la boule qui surmonte la coupole de Saint-Pierre)… et combien je me promènerais de jours et d’années dans le plain-pied de nos allées, sans me trouver jamais dans cette boule. » Un peu plus loin, elle dit : « Ah ! que j’aimerais à faire un voyage à Rome ! » Puis elle ajoute : « Mais ce serait avec le visage et l’air que j’avais il y a bien des années, et non avec celui que j’ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout les femmes, à moins d’être ambassadrice. »
  56. Jacob Spon (1647-1685). Son Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant (1678, 3 vol. in-12) a été souvent réimprimé.
  57. François-Maximilien Misson, conseiller au parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722, à Londres, où il s’était réfugié après la révocation de l’édit de Nantes. Son Nouveau voyage d’Italie (1691-98, 3 vol. in-12) eut un grand succès. L’édition de 1722 est acompagnée de notes d’Addison.
  58. Jean Dumont, né vers 1650, mort à Vienne en 1726, suivit d’abord la profession des armes, puis voyagea dans presque toutes les contrées de l’Europe et finit par se fixer en Autriche, où il devint historiographe de l’empereur. Il publia en 1699 ses Voyages en France, en Italie, en Allemagne, à Malte et en Turquie (4 vol. in-12).
  59. C’est pendant son voyage d’Italie qu’Addison composa sa tragédie de Caton.
  60. Jean-Baptiste Labat (1663-1738), religieux dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il y rendit de grands services, surtout comme ingénieur. C’est lui qui fonda la ville de la Basse-Terre à la Guadeloupe. Il a laissé de nombreux ouvrages, parmi lesquels un Voyage en Espagne et en Italie (Paris, 1730, 8 vol. in-12).
  61. Voir, sur ce curieux épisode, l’article de Sainte-Beuve dans ses Causeries du Lundi, tome VII, page 83, et la Correspondance de Voltaire et du président de Brosses, publiée en 1836 par M. Théophile Foisset.
  62. Louise-Marie-Caroline, comtesse d’Albany née en 1753, à Mons, de la famille des Stolberg, épousa en 1772 le prétendant Charles-Édouard, qui avait pris le titre de comte d’Albany. Ils se séparèrent en 1780, et elle vécut depuis avec le poète Alfieri, à qui sa beauté et son esprit avaient inspiré la plus vive passion, et qu’elle épousa secrètement après la mort du prince, arrivée en 1788. Alfieri étant mort, à son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et, dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre français Xavier Fabre. Elle mourut à Florence en 1824.
  63. Charles-Victor de Bonstetten, né à Berne le 3 septembre 1745, mort à Genève le 3 février 1832. Il écrivait avec une égale facilité en allemand et en français ; ses principaux livres sont dans cette dernière langue. On a de lui : Voyage sur la scène des six derniers livres de l’Énéide, suivi de quelques observations sur le Latium moderne (1804) ; Recherches sur la nature et les lois de l’imagination (1807) ; Études de l’homme, ou Recherches sur les facultés de sentir et de penser (1821) ; l’Homme du midi et l’homme du nord (1824). Dans ce dernier ouvrage, Bonstetten combat les exagérations de la théorie de l’influence morale et politique des climats.
  64. Lamartine, qui vit la comtesse d’Albany à Florence, en 1810, a tracé d’elle ce portrait : « Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie (la veuve de Charles-Édouard et d’Alfieri avait alors 57 ans), ni la reine d’un empire, ni la reine d’un cœur. C’était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale ; mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, sa physionomie une intelligence et une grâce d’expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l’approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel en sa personne. » (Lamartine, Souvenirs et Portraits, tome I, p. 130).
  65. Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parlé dans une note précédente. — François-Xavier Fabre, né à Montpellier en 1766. Élève de David, il obtint en 1787 le grand prix de peinture, et séjourna longtemps à Rome, puis à Florence, où il connut la comtesse d’Albany, qui le fit, en mourant, son légataire universel. Revenu à Montpellier, il enrichit le musée de cette ville — qui porte aujourd’hui le nom de Musée Fabre — d’une précieuse collection de livres, de tableaux et d’objets d’art.
  66. Henri-Benoît-Marie-Clément Stuart, duc d’York, second fils de Jacques III et de Marie-Clémentine Sobieski, petite-fille du libérateur de Vienne, né à Rome le 6 mars 1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au conclave de Venise, et contribua à faire accepter comme secrétaire Consalvi, dont il avait encouragé les études et les débuts. Á la mort de son frère Charles-Édouard (1788), se regardant comme roi légitime, il prit le titre d’Henri IX, Il mourut à Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre à Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frère, et qui est l’œuvre de Canova, fut payé par le roi George IV.
  67. Joseph-Jérôme Le Français de Lalande (1732-1807). Il fut reçu à l’Académie des Sciences, en 1753, à l’âge de vingt-et-un ans ; nommé en 1762 professeur d’astronomie au Collège de France, il remplit cette chaire pendant 46 ans avec le plus grand succès. Alors que ses nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des goûts bizarres (il mangeait, dit-on, des araignées, des chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire d’être athée. Il avait publié, en 1769, le Voyage d’un Français en Italie, 8 vol. in-12.
  68. Charles Pinot, sieur Duclos, membre de l’Académie française. Il était compatriote de Chateaubriand, et il en a déjà été parlé au tome I des Mémoires. (Voyez la note 2 de la page 128 (note 8 du Livre III de la Première Partie)). — Obligé de s’éloigner de Paris en 1766, pour avoir blâmé trop vivement la condamnation de La Chalotais, son ami, il voyagea : ce qui lui donna lieu d’écrire ses Considérations sur l’Italie, publiées seulement en 1791, dix-neuf ans après sa mort.
  69. Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty (1746-1788). Avocat général, puis président à mortier au parlement de Bordeaux, il publia plusieurs écrits sur le droit criminel qui lui valurent une grande popularité. En littérature, il est connu par ses Lettres sur l’Italie en 1785. Elles obtinrent, à la veille de la Révolution, un succès de vogue.
  70. Charles Dupaty, fils aîné du président (1771-1825). Il étudia la sculpture sous Lemot ; alla se perfectionner en Italie et fut nommé à son retour membre de l’Académie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions sont : la Vénus genitrix, Biblis mourante, Cadmus, Ajax poursuivi par la colère de Neptune. Il a fait le modèle de la statue équestre de Louis XIII (exécutée par Cortot), que l’on voit sur la place Royale, à Paris. — Le second fils du président, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le théâtre. Son esprit facile et élégant lui valut de nombreux succès dans le vaudeville et l’opéra-comique. Ses plus jolies pièces sont : Picaros et Diégo, le Chapitre second, la Jeune Prude, la Leçon de botanique, Ninon chez Mme de Sévigné, l’Intrigue aux fenêtres, le Poète et le Musicien, les Voitures versées. Sous la Restauration, il publia les Délateurs ou trois années du XIXe siècle, poème satirique en trois chants, et collabora à diverses feuilles libérales, la Minerve, l’Abeille, l’Opinion et le Miroir. Le 18 février 1836, il fut élu membre de l’Académie française, en remplacement de M. Lainé, par 18 voix contre 2 données à Victor Hugo. Celui-ci se consola de son échec par un joli mot : « Je croyais, dit-il, qu’on allait à l’Académie par le pont des Arts, je me trompais ; on y va, à ce qu’il paraît, par le Pont-Neuf. » Emmanuel Dupaty était, après tout, un fort galant homme et un homme d’esprit. Á peine élu, il alla frapper à la porte de l’auteur d’Hernani, et, ne le trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain :

    Avant vous je monte à l’autel ;
    Mon âge seul peut y prétendre.
    Déjà vous êtes immortel,
    Et vous avez le temps d’attendre.

  71. Le Pèlerinage de Childe-Harold, chant IV, stance LXXIX.
  72. J’invite à lire dans la Revue des Deux-Mondes, 1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampère, intitulés : Portraits de Rome à différents âges. Ces curieux documents complèteront un tableau dont on ne voit ici qu’une esquisse. (Note de Paris, 1837.) Ch.
  73. La princesse Del Drago.
  74. La duchesse Lante.
  75. Et non Mellini, comme on l’a imprimé dans les éditions précédentes. C’est dans la Villa Millini, hors des murs de Rome, que le général Alexandre Berthier (le futur prince de Wagram et de Neuchâtel) reçut, le 11 février 1798 (23 pluviôse an VI), les avocats, les banquiers et les artistes qui devaient constituer la nouvelle République romaine.
  76. Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833), préfet de Rome sous l’Empire, de 1809 à 1814. La Restauration fit du préfet de Rome un préfet de Bordeaux, puis de Lyon. En 1824, M. de Tournon fut nommé pair de France. Il a publié, en 1831, d’intéressantes Études statistiques sur Rome et les États romains.
  77. Sur le Voyage en Italie de M. Simond, voy. J.-J. Ampère, la Grèce, Rome et Dante, p. 199. Cet excellent M. Simond trouve les chefs-d’œuvre de Raphaël et de Michel-Ange souverainement ridicules, et il ne s’en cache point. Il dit de la fresque de Raphaël représentant l’Incendie du Borgo : « Le dessin n’en est pas correct, l’expression est médiocre, le coloris froid et sans harmonie. » Il dit du Jugement dernier de Michel-Ange : « Dos et visages, bras et jambes, se confondent ; c’est un véritable pouding de ressuscités. »
  78. L’ouvrage de Mgr Nicolas-Marie Nicolaï faisait alors autorité à Rome en matière économique. Il avait paru en 1803 sous ce titre : Memorie, leggi ed osservazioni sulle campagne e sull’ annona di Roma : trois volumes in-4o, ainsi divisés : I. Del catasto daziale sotto Pio VI ; II. Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie ; III. Osservazioni storiche economiche.
  79. Villemain préparait alors son Histoire de Grégoire VII, célèbre avant de paraître, tombée dans l’oubli, aussitôt qu’elle eût paru, — ce qui n’eut lieu du reste qu’en 1873, trois ans après la mort de l’auteur.
  80. Grâce à Dieu, M. Thierry est revenu à la vie et il a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants travaux ; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide :

    La nymphe s’enferme avec joie
    Dans ce tombeau d’or et de soie
    Qui la dérobe à tous les yeux, etc.

    Ch.
  81. Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, alléguant la violation de plusieurs clauses du traité de Bucharest, conclu en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappelé son ambassadeur à Constantinople. L’armée russe avait passé le Danube et était entrée en Bulgarie. Le 11 octobre 1828, elle s’était emparée de Varna.
  82. Jean Torlonia, duc de Bracciano, le célèbre banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout à l’heure la mort, arrivée le 24 février 1829. Il avait commencé par être brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif de Francfort, avait édifié sa fortune sur les sommes déposées entre ses mains par l’Électeur de Hesse-Cassel, obligé de fuir ses États. À la même époque, Jean Torlonia commençait la sienne avec l’argent déposé chez lui par l’agent français Hugon de Basseville, massacré par la populace romaine le 13 janvier 1793, — argent qui fut du reste fidèlement rendu, comme le fut aussi celui de l’Électeur de Hesse-Cassel. Après avoir été l’homme d’affaires de la France, Torlonia devint plus tard le banquier de l’aristocratie romaine et de Mme Lœtitia, celui de Charles IV d’Espagne et de son favori Manuel Godoy. Pie VII lui conféra le titre de duc de Bracciano et le fit prince romain.
  83. Voir le Congrès de Vérone, t. I, p. 374.
  84. Le traité d’Unkiar Skélessi, entre la Russie et la Turquie, fut signé le 8 juin 1833. C’était un traité d’alliance défensive et offensive conclu pour huit ans. Une clause secrète fermait éventuellenient les Dardanelles aux puissances européennes, tout en laissant ce détroit ouvert, ainsi que le Bosphore, à la seule Russie.
  85. Traité du 6 juillet 1827 entre l’Angleterre, la France et la Russie. Les trois puissances contractantes signifiaient à la Porte que si, dans le délai d’un mois, la médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et de Saint-Pétersbourg n’était pas acceptée, ceux-ci ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs, s’opposeraient par tous les moyens, et, s’il le fallait, par la force, à de nouvelles collisions entre les parties belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la conférence de Londres à assurer la pacification de l’Orient par toutes les mesures qu’ils jugeraient nécessaires. — La Note sur la Grèce avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la note 2 de la page 322 (note 12 du Livre X de la Troisième Partie).
  86. La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré ses heureuses conséquences, n’avait point suffi pour délivrer la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments français, formant quatorze mille hommes et commandés par le général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs garnisons turques occupaient encore des places et des châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les Français les en chassèrent, l’epée à la main. La Morée et les Cyclades furent placées sous la protection commune des puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat, retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce, pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la parole qu’il avait dite à son ministre de la Marine, le baron Hyde de Neuville : « La France, quand il s’agit d’un noble dessein, d’un grand service à rendre à un peuple lâchement, cruellement opprimé, ne prend conseil que d’elle-même. Que l’Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements. Je ne m’arrêterai pas dans une voie d’humanité et d’honneur. Oui, je délivrerai la Grèce. » Voir les Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.
  87. Le vice-amiral comte de Heyden commandait l’escadre russe dans la Méditerranée.
  88. Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de Frédéric-Guillaume IV.
  89. Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg, impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l’empereur Alexandre Ier et de l’empereur Nicolas Ier. Elle était morte dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.
  90. Les lecteurs, je l’espère bien, ne sauteront pas une ligne de ce Mémoire, chef-d’œuvre de logique et de patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d’œuvre de style. Chateaubriand n’a pas écrit de pages qui lui fassent plus d’honneur.
  91. Louis Desprez, statuaire. Il avait obtenu en 1826 le grand prix de Rome. Son premier envoi, le Faune au chevreau, avait fait sensation parmi les artistes. Une de ses meilleures œuvres est précisément le bas-relief qu’il composa pour le tombeau du Poussin, les Bergers d’Arcadie.
  92. Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de Barante, l’historien des Ducs de Bourgogne. Elle était fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J. Rousseau.
  93. La tragédie de Moïse, depuis longtemps composée et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer, et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il l’entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor, commissaire royal de la Comédie-Française.
  94. Le monument élevé à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l’honneur de la France, se trouve dans l’église de Saint-Laurent in Lucina. Ce que ne dit pas Chateaubriand, c’est que ce tombeau du Poussin, décoré de figures, coûta fort cher, et qu’il en fit seul tous les frais. Le monument ne fut complètement achevé qu’en 1831. C’était justement l’époque où Chateaubriand, renonçant de nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une fois encore sans le sou. L’artiste qui avait fait le tombeau n’était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses besoins d’argent à l’ancien ambassadeur, plus pauvre encore que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l’abbé Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand, possède toutes les réponses du grand écrivain : elles sont touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d’une bonne volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s’était mis une fois de plus dans l’embarras et la gène, pour la gloire des arts et l’honneur de la France.
  95. Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l’un des amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n’avait jamais eu d’enfants, et, s’étant fixée en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes, « C’était, dit Mme Lenormant (Souvenirs, t. II, p.103), une grande femme dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle avait de l’esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne : il était sans charme et sans agrément. Elle avait de l’instruction, de la générosité, une grande faculté de dévouement et la passion des célébrités. » Elle s’était prise pour Mme Récamier d’un engouement très vif. Un peu plus tard, elle s’attacha avec le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Sainl-Leu, que Mme Récamier lui avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de Boulogne, l’entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.
  96. Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici allusion s’était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst, dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.
  97. François-Marie-Pierre Roullet, baron de la Bouillerie (1764-1833), pair de France, intendant général de la maison du Roi.
  98. Lettres sur l’histoire de France pour servir d’Introduction à l’étude de cette histoire, par Augustin Thierry.
  99. Les ordonnances du 16 juin 1828. La première décidait qu’à partir du 1er octobre 1828, les établissements connus sous le nom d’écoles secondaires ecclésiastiques, dirigés par des personnes appartenant à une congrégation religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et Sainte-Anne d’Auray, seraient soumis au régime de l’Université. À l’avenir, pour demeurer ou devenir chargés, soit de la direction, soit de l’enseignement dans une des maisons d’éducation qui dépendaient de l’Université ou dans une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient affirmer par écrit qu’ils n’appartenaient à aucune congrégation religieuse illégalement établie en France.

    La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des élèves qui pourraient être placés dans les séminaires ; la fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la demande des évêques, et d’après la proposition du ministre des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d’y recevoir des externes, et les élèves, après deux années d’études dans la maison, seraient tenus de porter le vêtement ecclésiastique ; à l’avenir, le diplôme de bachelier ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu’aux élèves irrévocablement engagés dans les ordres.

  100. Simon Bolivar (1783-1830), le libérateur de l’Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous le nom de Colombie, le Vénézuela et la Nouvelle-Grenade (1819), proclama l’indépendance du Pérou (1822), et fonda au sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes reprises président des États qu’il avait affranchis.
  101. Le Courrier français, un des journaux les plus avancés de l’opposition de gauche. Il avait commencé de paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de Courrier ; le 1er février 1820, il avait pris le titre de Courrier français. Ses principaux rédacteurs étaient Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.
  102. Peu de temps après la date de cette lettre, M. de la Ferronnays, malade, partit pour l’Italie et laissa par intérim aux mains de M. Portalis le portefeuille des affaires étrangères. Ch. — Depuis longtemps, la santé de M. de la Ferronnays était ébranlée. Déjà il avait demandé et obtenu un congé. Il était revenu à son poste ; mais, le 2 janvier 1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une faiblesse, à la suite de laquelle la maladie qu’on avait crue conjurée reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia l’intérim du ministère des Aflaires étrangères à M. Portalis, garde des sceaux. M. de Rayneval, qui déjà avait remplacé M. de la Ferronays pendant son congé, restait chargé de la direction du ministère.
  103. M. du Viviers était un des attachés de l’ambassade ; en même temps que la lettre à Mme Récamier, il portait à Paris le récit de la conversation que Chateaubriand avait eue avec le pape.
  104. Il ne s’agit ici ni du célèbre archéologue Ennius-Quirinus Visconti, qui était mort en 1818, ni de son fils, Louis Visconti, architecte de l’empereur Napoléon III, à qui l’on doit l’achèvement du Louvre, et qui en 1829 habitait la France, où son père l’avait fait naturaliser dès 1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier Philippe-Aurélieu Visconti (1754-1831), frère d’Ennius-Quirinus. Il était en 1829 commissaire du musée et des antiquités de Rome et président de l’Académie des beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du Musée Chiaramonti, un grand nombre de notices et descriptions de fresques ou de sculptures antiques.
  105. Armand-Charles, comte Guilleminot (1774-1810). Général de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors de la campagne de 1823 en Espagne, chef d’état-major du duc d’Angoulême, et, en récompense de ses services, fut créé pair de France (9 octobre 1823), et envoyé par Louis XVIII comme ambassadeur à Constantinople, où il resta de 1824 à 1831.
  106. Une exploration de la Morée faite au point de vue de la science et des arts avait été organisée par le gouvernement, et M. Charles Lenormant avait été désigné pour en faire parlie. Sa femme, nièce de Mme Récamier, se disposait à le rejoindre.
  107. Napoléon-Auguste, duc de Montebello (1801-1874), fils du maréchal Lannes. En considération des services militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling, il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il ne prit séance qu’après la révolution de Juillet. Dans l’intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été attaché à l’ambassade de France à Rome. Il devint en 1836 ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et, en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9 mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à l’Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions d’ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6 janvier 1866. — Alors qu’il était à Rome secrétaire de l’ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence de M. de Marcellus, la permission d’aller voir sa marraine, la duchesse de Saint Leu, qu’une loi tenait éloignée du royaume. « Allez, monsieur, allez », lui dit l’ambassabeur ; « à Dieu ne plaise que je vous en empêche ! Portez-lui mes hommages. La liberté n’a plus rien à craindre de la gloire. » — Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand dit à M. de Marcellus : « L’un des grands griefs qui m’a fait éloigner de Rome quand j’y étais premier secrétaire de l’ambassade du cardinal Fesch, c’est une visite au roi de Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et l’émigré. Aujourd’hui, ambassadeur à Rome à mon tour, c’est moi qui envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite : ma vie est pleine de ces contrastes. »
  108. Il s’agit toujours des ordonnances du 16 juin 1828.
  109. L’ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours du trône contenait en effet cette phrase : « L’expérience a dissipé le prestige des théories insensées ; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient ailleurs que dans l’union sincère de l’autorité royale et des libertés que la Charte a consacrées seraient hautement désavoués par elle. »
  110. Je me trompais. (Note de 1837.) Ch.
  111. Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été parlé au tome II des Mémoires. (Voy. la note 1 de la page 336, (note 52 du Livre II de la Deuxième Partie).) En 1829, l’archevêque de Toulouse était en assez mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de l’ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques, monseigneur Feutrier : « Monseigneur, la devise de ma famille qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci : Etiamsi omnes, ego non. C’est aussi celle de ma conscience. J’ai l’honneur d’être, avec la respectueuse considération due au ministre du roi, † A. J. cardinal-archevêque de Toulouse. » À la suite de cette lettre, le roi fit notifier au prélat défense de paraître à la cour.