Mémoires d’un Éléphant blanc/II

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Armand Colin et Cie (p. 9-15).





Chapitre II


LA FORÊT NATALE


Je suis né dans la forêt de Laos, et, du temps de ma jeunesse, je n’ai gardé que de bien confus souvenirs : quelques corrections, infligées par ma mère quand je refusais de me baigner ou de la suivre à la cueillette des fruits et des herbes ; quelques joyeuses parties avec les éléphants de mon âge ; des terreurs les jours de grands orages ; des pillages de récoltes dans des champs ennemis et de longues béatitudes aux bords des ruisseaux, dans les clairières silencieuses. C’est tout, car, en ce temps-là, des brumes étaient sur mon esprit qui ne se déchirèrent que plus tard.

Quand je fus grand, je m’aperçus avec surprise que les anciens de la harde[1] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir ; cela me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais ; cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur faisais, tous s’éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang qui me reflétait, que je n’étais pas semblable aux autres. Ma peau, au lieu d’être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants, était d’une couleur blanchâtre, rose par endroits. D’où cela pouvait-il venir ? Une sorte de honte s’empara de moi, et je pris l’habitude de m’écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j’étais ainsi triste et humilié, loin des autres, j’entendis un bruit léger dans le taillis. J’écartai les branches avec ma trompe et j’aperçus alors un être très singulier qui marchait sur deux pattes et, cependant, n’était pas un oiseau.

Il n’avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme !

Une terreur extrême s’était emparée de moi ; mais une curiosité plus violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très petit, que j’aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me semblait d’une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol, en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques instants, il se releva et s’éloigna à reculons, en s’inclinant à chaque pas, jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue.

Dans l’espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le lendemain. L’homme revint, mais cette fois, il n’était pas seul. En me voyant, ses compagnons, comme lui-même, se livrèrent encore à des mouvements singuliers, se jetant la face contre la terre ou pliant leur corps en deux, à plusieurs reprises.

Ma stupéfaction était extrême et ma crainte diminuait. Je trouvais les hommes si jolis, si lestes dans leurs gestes, que je ne me lassai pas de les regarder.

Ils s’en allèrent pourtant et je ne les revis plus.

Un soir que, solitaire, selon ma coutume, je descendais boire au lac, j’aperçus sur l’autre rive un éléphant qui me regarda aussi et bientôt me fit des signes affectueux. Cela me flatta de voir qu’il n’éprouvait pas pour moi, comme les autres, de la répulsion ; qu’au contraire il semblait m’admirer et tout disposé à se lier d’amitié avec moi. Pourtant je ne le connaissais pas ; il n’était certainement pas de notre harde.

Il arracha quelques racines délicates dont nous sommes friands et me les montra, comme pour me les offrir ; alors je n’hésitai plus, je me mis à la nage et je traversai le lac.

Quand j’eus atteint l’autre rive, je fis comprendre à cet aimable étranger que je n’étais pas venu attiré par la gourmandise, mais bien pour jouir de sa compagnie. Il me força tout de même à accepter une partie de sa trouvaille et se mit gentiment à manger le reste. Puis, après quelques gambades qui me semblèrent fort gracieuses, il s’élança en avant, m’invitant par des regards aimables à l’accompagner dans sa promenade. Je ne me fis pas prier et nous nous enfonçâmes tous deux dans la forêt, courant, folâtrant, cueillant des fruits et des fleurs.

Je prenais tant de plaisir aux gentillesses de mon nouvel ami que je ne m’aperçus pas du chemin qu’il me faisait parcourir. À un moment, cependant, je me trouvai tellement dépaysé que je m’arrêtai inquiet.

Nous venions de déboucher dans une plaine inconnue dont les lointains se découpaient singulièrement sur le ciel ; c’étaient des pointes, des monticules couleur de neige, des boules brillantes, des fumées ; toutes choses qui n’étaient pas de la nature.

En voyant mon hésitation, mon compagnon, pour la faire cesser, me donna un amical coup de trompe, assez vif cependant pour laisser deviner une vigueur peu ordinaire, mais ma défiance était éveillée, je ne fus guère convaincu par cette tape dont la peau me cuisait et je refusai d’aller plus loin.

L’étranger poussa alors un cri prolongé auquel d’autres cris répondirent.

Sérieusement effrayé cette fois, je me retournai brusquement vers la forêt. Une dizaine d’éléphants venaient d’en sortir et me barraient le passage.

Celui qui m’avait ainsi dupé, sans que je puisse encore comprendre pourquoi, craignant le premier élan de ma colère, s’était prudemment éloigné ; il courait devant moi avec promptitude ; mais j’étais beaucoup plus grand que lui et j’aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l’atteindre, je m’arrêtai net ; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable palissade, faite de troncs d’arbres géants. C’était donc là qu’on voulait m’attirer, me faire prisonnier ? …

J’essayai de reculer, de m’enfuir, mais j’étais cerné par les complices de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre ; je me lançai en avant, fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser ; je courais comme un fou tout à l’entour, heurtant de mes défenses, saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher ; je m’acharnai surtout contre la porte ; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu ; ils ne revinrent que lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et, qu’immobile, baissant la tête, je m’avouai vaincu.

Celui qui m’avait attiré dans ce piège reparut et s’approcha de moi sans crainte en traînant d’énormes chaînes, dont il m’entoura les pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie, il me fit comprendre que je n’étais pas en danger et que, si je voulais me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue ; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur le sol et, bientôt, je m’endormis.


  1. Troupe d’animaux sauvages.