Mémoires d’un Éléphant blanc/XVI

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Armand Colin et Cie (p. 99-103).





Chapitre XVI


LA PARURE


Hélas ! Parvati grandissait ! Elle devenait belle comme le soleil et jolie comme la lune ; mais déjà ce n’était plus l’enfant joueuse qui ne se plaisait qu’avec moi. C’était une vraie princesse, à qui la reine enseignait toutes les règles de l’étiquette et du cérémonial des cours.

Sa parure l’occupait beaucoup maintenant, elle, si insouciante jusque-là et qui déchirait ses pagnes à tous les buissons.

Comme tout m’était permis, je ne quittais pas les abords du pavillon qu’elle habitait et je m’arrangeais pour toujours apercevoir, du coin de l’œil, ma princesse, par les larges fenêtres ouvertes ou sous les vérandas fleuries.

Bien souvent, ainsi, j’assistais aux travaux de sa toilette et je ne pouvais comprendre pourquoi on se donnait tant de peine pour embellir une beauté aussi parfaite.

Les esclaves apportaient d’abord de l’eau du Gange, dans laquelle elles baignaient Parvati, puis on l’inondait de santal et on la poudrait avec une poudre de safran, qui lui donnait la couleur d’une statue d’or. On la couvrait alors d’un sari aussi léger que le brouillard et elle s’asseyait, les jambes croisées, sur un large coussin de velours pourpre. Aussitôt les coiffeuses s’avançaient, séparaient en deux masses la chevelure, luisante et sombre comme un ruisseau la nuit, la peignaient, la parfumaient, puis l’ornaient de perles et de fleurs de jasmin : on teignait ensuite, à l’aide du menhdi, en un beau rouge orangé, la paume de ses mains et la plante de ses pieds ; elle mordait du bétel pour empourprer ses gencives ; ses longues paupières et ses grands sourcils étaient noircis par du surmeh, et avec du missi elle teintait de bleu ses lèvres roses. À ses chevilles, on attachait des anneaux ornés de clochettes, on enfermait sa taille dans une ceinture d’or et on chargeait son cou et ses bras de colliers et de bracelets. Ainsi arrangée j’avais peine à la reconnaître ; elle me semblait si majestueuse, si grave, si différente d’elle-même, que j’étais un peu triste, croyant qu’elle s’éloignait de moi.

Maintenant, quand nous sortions, elle n’était plus dans la corbeille posée sur mon cœur, elle s’installait dans un houdah somptueux, à double clocheton doré, à rideaux de soie vert pâle, établi sur mon dos. Cependant elle ne voulait auprès d’elle aucun serviteur, aucune suite. La liberté avec moi était encore ce qu’elle aimait le plus.

— Vois-tu, Iravata, me disait-elle, quand ta force porte ma faiblesse, il me semble devenir presque une divinité. Je suis inaccessible comme Vichnou, le Dieu bleu, invincible comme le héros Rama, je me sens tellement augmentée par ton dévouement, ta puissance et ta bravoure que mon orgueil s’épanouit et me sert de trône comme le lotus primitif qui porte Brahma. Mais quand je te quitte, comme je suis humiliée alors de n’être plus qu’une pauvre petite princesse qui marche sur la terre !

En entendant cela je me dandinais, j’agitais mes oreilles, je poussais de petits grognements de joie.

Nous ne gaminions plus comme autrefois près des fontaines, sur les places publiques ; je traversais Golconde à une allure grave et digne, puis, hors des murs, j’allongeais le pas et je gagnais la forêt.