Mémoires d’un artiste/I. — L’enfance

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Calmann Lévy, éditeurs (p. 5-76).

I

L’ENFANCE


Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin 1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle Heuzey, était douée d’une intelligence remarquable et de merveilleuses aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne ; elle composait, chantait, jouait de la harpe, et j’ai souvent ouï dire à ma mère qu’elle jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme mademoiselle Mars.

Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société, les d’Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d’Herbouville, dont elle était, littéralement, l’enfant gâtée.

Mais, hélas ! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie n’en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s’accommode difficilement d’une disparité totale de goûts, de tendances, d’instincts, et c’est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les réalités de l’existence au règne de l’idéal. Aussi l’harmonie ne tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d’où tant de dissemblances conspiraient à la bannir. L’enfance de ma mère en reçut le douloureux contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l’âge qui devait encore ignorer le souci.

Mais Dieu l’avait douée d’une âme robuste, d’une haute raison et d’un courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l’écriture, c’est par elle seule encore qu’elle acquit les premières notions du dessin et de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un moyen d’existence.

La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu’à travailler pour se rendre utile. Elle chercha à donner des leçons de piano ; elle en trouva et commença ainsi, dès l’âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d’élever ses enfants.

Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l’autorité de l’enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté, petit à petit, — sou par sou, peut-être, — une part du pauvre argent que lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la somme nécessaire, elle prit le coche, — qui mettait alors trois jours pour aller de Rouen à Paris, — et courut tout droit chez Adam, professeur de piano au Conservatoire, et qui fut le père d’Adolphe Adam, l’auteur du Chalet et de tant d’autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec bienveillance ; il l’écouta avec attention et distingua de suite, chez elle, les qualités qui maintiennent et consolident l’intérêt accordé d’abord à d’heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son jeune âge, s’installer à Paris pour y recevoir, d’une façon régulière et suivie, les conseils d’Adam, il fut convenu qu’elle ferait, tous les trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon.

Une leçon tous les trois mois ! C’était, on en conviendra, une pauvre ration, en apparence du moins, pour penser qu’elle pût être profitable. Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la multiplication des pains dans le désert, et l’on verra, par bien d’autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces âmes-là.

Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime renom dans le professorat, n’était pas, ne pouvait pas être une élève à rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître. Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu’il constatait d’une leçon à l’autre ; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu’à ses capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d’un piano qui pût lui permettre d’étudier assidûment sans avoir le souci ni porter le fardeau d’une location, qui, si peu coûteuse qu’elle fût, représentait encore un gros impôt pour un si mince budget.

À quelque temps de là, survint, dans l’existence de ma mère, un événement qui eut sur son avenir une influence décisive.

Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de Clavecin bien tempéré, le code insurpassable de l’étude du clavier et comme le bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n’avait pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son œuvre de géant.

Ce fut alors qu’un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel, contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le dessein de s’y créer une clientèle de leçons d’accompagnement. Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de vue musical. Une sorte de concours s’ouvrit : ma mère y prit part et eut l’honneur d’être tout particulièrement distinguée et félicitée par Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l’on cultivait passionnément et sérieusement la musique.

Ici s’arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu’à l’époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors vingt-six ans et demi.


Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C’était un peintre distingué, et ma mère m’a dit souvent qu’il était considéré comme le premier dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains, Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil. Gérard, entouré de gloire et d’honneurs, baron de l’Empire, possesseur d’une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour, en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à pied. Aussitôt il s’écria :

— Gounod ! à pied ! quand moi je roule carrosse ! Ah ! c’est une honte !

Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le fils de Joseph et le père d’Horace). Il avait concouru, à deux reprises différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie d’artiste et de condisciple. Le sujet du concours était la Femme adultère. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par Drouais à voir son œuvre de concours : il déclara sincèrement à son camarade qu’il n’y avait pas de comparaison possible entre leurs deux tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix de la justice et celle de l’intérêt personnel.

Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie, une sorte d’effroi à la pensée d’entreprendre une grande œuvre. Doué comme il l’était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu’il faut chercher l’explication de cette répugnance ; peut-être aussi faut-il tenir compte d’un extrême besoin d’indépendance qui lui faisait redouter de s’engager dans un travail de longue haleine. L’anecdote suivante en fournira un exemple.

M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme dessinateur et comme graveur à l’eau-forte. Il proposa un jour à mon père l’exécution d’un recueil de gravures à l’eau-forte destiné à reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui assurait, en retour, et jusqu’à l’achèvement de ce travail, un revenu annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n’avait rien, c’était, dans ce temps-là surtout, une fortune ; et il y avait à faire vivre un mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à quelques portraits et à des lithographies qu’on lui commandait, et dont plusieurs sont des œuvres de premier ordre, conservées encore aujourd’hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été exécutées.

Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent indispensable pour que la tâche fût menée jusqu’au bout. Combien d’entre eux seraient restés en route, si elle n’y avait pas mis la main ! Que de fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette ! Et ce n’était pas tout. Tant qu’il ne s’agissait que du côté humain du portrait, de l’attitude, de la physionomie, des éléments d’expression du visage, les yeux, le regard, l’être intérieur en un mot, c’était tout plaisir, tout bonheur ! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires, manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh ! alors, la défaillance arrivait ; l’intérêt n’y était plus ; il fallait de la patience ; c’est là que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de la besogne, achevant, par l’intelligence et le courage, l’œuvre commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l’ennui.

Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme professeur de piano.

Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu’à la mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d’une fluxion de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi, qui allais avoir cinq ans le 17 juin.


En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et l’appui du père qui nous était enlevé.

Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé Delpech, — dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de la maison qu’il avait habitée.

À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui.

— Delpech, lui dit-elle, mon mari n’est plus ; me voilà seule avec deux enfants à nourrir et à élever ; je dois être désormais leur père en même temps que leur mère ; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander deux choses : comment taille-t-on le crayon lithographique ? comment prépare-t-on la pierre à lithographier ?… Je me charge du reste, et je vous prie de me procurer du travail.

Le premier soin de ma mère fut d’annoncer qu’elle conserverait et continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves voulaient bien y consentir.

Il n’y eut qu’une voix pour saluer la vaillante initiative de cette noble et généreuse femme qui, au lieu de s’abattre et de s’ensevelir dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc maintenu et s’augmenta même rapidement d’un assez grand nombre de nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien, était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles des leçons de musique.

Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite famille, ma mère n’hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de front pendant quelque temps ; mais, comme c’était un mauvais moyen de suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du terrain.

Je n’ai pu conserver de mon père, l’ayant si peu connu, qu’un bien petit nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus ; mais ils sont encore aussi nets que s’ils dataient d’hier. J’éprouve, à les retracer ici, une émotion qu’il est facile de comprendre.

Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d’un pantalon à pieds en molleton, d’une veste à raies blanches, et coiffé d’un bonnet de coton tel que le portaient, d’habitude, les artistes de son temps, et que je l’ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon illustre et regretté ami et directeur de l’Académie de France à Rome, M. Ingres.

Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j’étais, moi, couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche. Je vois cela comme si j’y étais encore, et j’avais alors quatre ans ou quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je m’en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si j’avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien ; mais la profession de ma mère et l’éducation que je reçus d’elle pendant les années de l’enfance firent pencher la balance du côté de la musique.

Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et porte encore aujourd’hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt des Arcs), ma mère alla s’établir dans un autre logement, non loin de là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C’est de cette époque que datent les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales.

Ma mère, qui avait été ma nourrice, m’avait certainement fait avaler autant de musique que de lait. Jamais elle ne m’allaitait sans chanter, et je peux dire que j’ai pris mes premières leçons sans m’en douter et sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j’avais déjà la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles qu’elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu’un jour, ayant entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une chanson en mode mineur, je m’écriai :

— Maman, pourquoi il chante en do qui plore (pleure) ?

J’avais donc l’oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir avantageusement déjà ma place d’élève dans un cours de solfège, où j’aurais pu même être professeur.

Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en crédit.

Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin s’était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d’accompagnateur dans la célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa une suite d’accords et de modulations, me demandant à chaque modulation nouvelle :

— Dans quel ton suis-je ?

Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère triomphait.

Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu’elle développait elle-même dans son enfant les germes d’une détermination qui devait, bien peu d’années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande influence l’audition de Robin des bois au théâtre de l’Odéon, où elle m’avait emmené quand j’avais six ans.


Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n’aie rien dit encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à aucun de ceux de ma première enfance. Ce n’est guère qu’à partir de l’âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma mémoire.

Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait donc dix ans et demi de plus que moi.

Vers l’âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles, où il resta jusque vers dix-huit ans. C’est de Versailles que date le premier souvenir que j’aie gardé de ce frère excellent, qui devait m’être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d’un tel ami.

Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père, l’avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la rue de la Surintendance, laquelle s’étend de la place du Château à la rue de l’Orangerie.

Notre appartement, que je vois encore, et où l’on montait par une quantité d’escaliers d’une disposition bizarre, donnait sur la pièce d’eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de l’appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans laquelle je rencontrai l’un de mes premiers compagnons d’enfance, Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué comme peintre. Le père d’Édouard était sculpteur, et restaurateur des statues du château et du parc de Versailles ; c’est en cette qualité qu’il occupait le logement faisant suite au nôtre.

À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne du roi Charles X, c’est-à-dire jusqu’en 1830, et fut retirée à l’avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l’ai dit, au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses vacances.

Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse, comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons de violoncelle à mon frère, qui était doué d’une voix charmante et chantait souvent aux offices de la chapelle du château.

Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la basse ; mais ce que je me rappelle, c’est que mon frère me faisait l’effet d’être assez peu habile sur la sienne ; et, comme je ne pouvais me rendre compte de ce que c’était qu’un commençant, je me figurais, instinctivement, que, dès qu’on jouait d’un instrument, on ne devait pas pouvoir faire autrement que d’en jouer juste. L’idée qu’on pût jouer faux n’entrait même pas dans ma petite tête.

Un jour, j’entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train d’étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je demandai à ma mère :

— Maman, pourquoi donc la basse d’Urbain est-elle si fausse ?

Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû s’égayer de la naïveté de ma question.

J’ai dit que mon frère avait une très jolie voix : outre que j’ai pu en juger plus tard par moi-même, je l’ai entendu dire à Wartel, qui avait souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui, après avoir été à l’école de musique de Choron, fit partie de la troupe de l’Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat, une grande et légitime réputation.


En 1825, ma mère tomba malade. J’avais, à cette époque, près de sept ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui m’avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l’idée de me faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l’on venait me reprendre avant le dîner.

La pension choisie fut celle d’un certain M. Boniface, rue de Touraine, près l’École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue de Condé, presque en face du théâtre de l’Odéon. C’est là que je vis pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor que chacun sait et qui brilla d’un éclat si vif sur la scène de l’Opéra. Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s’étant aperçu que je lisais la musique aussi aisément qu’on lit un livre, et même beaucoup plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd’hui, m’avait pris en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand mes petits camarades se trompaient, il me disait :

— Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.

Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit :

— Comment ! c’était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien !…

Cependant, j’approchais de l’âge où il allait falloir songer à me faire aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu’à une école. On me fit donc entrer comme interne dans l’institution de M. Letellier, rue de Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de Reusse, dont je quittai la maison au bout d’un an pour entrer dans la pension Hallays-Dabot, place de l’Estrapade, près du Panthéon.

Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile d’imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre que celui que je reçus d’eux ; j’en fus tellement touché que cette impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d’un régime pour lequel je m’étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla que je retrouvais presque un père et qu’auprès de lui je n’avais rien à craindre.

En effet, des deux années que j’ai passées dans sa maison, je n’ai gardé aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s’est jamais démentie ; j’ai constamment trouvé en lui autant d’équité que de bonté ; et, lorsqu’à l’âge de onze ans, il fut décidé que j’entrerais au lycée Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je m’abstiendrai de le reproduire. J’ai regardé comme un devoir de faire ici acte de reconnaissance envers ce qu’il a été pour moi.


Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais l’institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un « quart de bourse » au lycée Saint-Louis. J’y entrai dans ces conditions, à la rentrée des vacances, c’est-à-dire au mois d’octobre 1829. Je venais d’avoir onze ans.

Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l’abbé Ganser, homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J’eus le bonheur d’avoir, dès le début, pour professeur, l’homme que j’ai sans contredit le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître et ami, Adolphe Régnier, membre de l’Institut, qui fut le précepteur et est resté l’ami de monseigneur le comte de Paris.

Je n’étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m’ont généralement aimé ; mais j’étais d’une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour ma dissipation, plutôt cependant à l’étude qu’en classe.

J’ai dit que j’étais entré à Saint-Louis avec « quart de bourse », c’est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C’était à moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en obtenant graduellement la « demi-bourse », puis les trois quarts, puis enfin la « bourse entière » ; et, comme j’adorais ma mère, et que mon plus grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il semble que cette pensée n’eût pas dû m’abandonner un instant. Mais, hélas ! le naturel ! chassez-le, il revient au galop !… Et le mien galopait fort souvent !… trop souvent.

Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, c’est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d’eau jusqu’à ce que j’eusse achevé un énorme pensum, consistant en je ne sais combien de lignes à écrire : cinq cents ou mille ; une ineptie. Quand je me vis en prison, oh ! alors, je me fis l’effet d’un criminel. Les Euménides criant à Oreste : « Il a tué sa mère ! » ne devaient pas être plus effroyables que les pensées qui m’assaillirent au moment où l’on m’apporta le pain et l’eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d’un débordement de larmes. « Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, ce morceau de pain, c’est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne ! ta mère qui va venir te voir à l’heure de la récréation et à qui on va répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s’en revenant chez elle sans t’avoir vu ni embrassé ! Va, tu n’es qu’un misérable, et tu n’es même pas digne de manger ce pain-là. »

Et je laissai mon pain.

Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais passablement ; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je m’acheminais vers l’obtention de cette « bourse entière », objet de tous mes vœux.

Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l’une des deux moitiés se trouvaient l’orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le maître de chapelle, à l’époque où j’entrai au lycée, était Hippolyte Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l’école de musique de Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et œuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.

Grâce à l’éducation musicale que j’avais reçue de ma mère dès ma plus tendre enfance, je lisais la musique à première vue ; j’avais, en outre, une voix très jolie et très juste ; et, lorsque j’entrai au collège, on ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, deux ténors et deux basses.

Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la mue, il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables voix ; la mienne est restée couverte et voilée. J’eusse fait, je crois, sans cet accident, un bon chanteur.

La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l’abbé Ganser. Il fut remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui s’introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de bataillon.

Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la direction de ma vie.


Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en était une pour laquelle j’avais un faible particulier. J’adorais la musique ; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C’est un grand banquet auquel prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de second. Ce banquet est suivi d’un congé de deux jours qui permet aux élèves de découcher, c’est-à-dire de passer une nuit chez leurs parents : régal très rare, gâterie très enviée de part et d’autre. Cette fête tombait en plein hiver. J’eus, dans l’année 1831, la bonne fortune d’y être convoqué ; et, pour me récompenser, ma mère me promit que j’irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre Otello de Rossini. C’était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona ; Rubini, celui d’Otello ; Lablache, celui du père. L’attente de ce plaisir me rendit fou d’impatience et de joie. Je me souviens que j’en avais perdu l’appétit, si bien qu’à dîner ma mère me dit :

— Si tu ne manges pas, tu m’entends, tu n’iras pas aux Italiens !

Immédiatement je me mis à manger avec résignation. Le dîner avait eu lieu de très bonne heure, attendu que nous n’avions pas de billets pris à l’avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de faire queue pour tâcher d’attraper au bureau deux places au parterre, de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup ; pendant près de deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s’ébranler devant l’ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je n’oublierai l’impression que j’éprouvai à la vue de cette salle, de ce rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et que quelque chose de divin allait m’être révélé. Le moment solennel arrive. On frappe les trois coups d’usage ; l’ouverture va commencer ! Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement fou.

Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et absolument installé dans ce rêve de l’idéal qui était devenu mon atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l’œil de la nuit ; c’était une obsession, une vraie possession : je ne songeais qu’à faire, moi aussi, un Otello ! (Hélas ! mes thèmes et mes versions s’en sont bien aperçus et ressentis !) J’escamotai mes devoirs dont je m’étais mis à ne plus faire le brouillon et que j’écrivais tout de suite au net, sur copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et de gros chagrins. Mon maître d’étude, qui me voyait griffonner du papier de musique, s’approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui présentai ma copie.

— Et votre brouillon ? ajouta-t-il.

Comme je ne pus le lui montrer, il s’empara de mon papier de musique et le déchira en mille morceaux. Je récrimine ; il me punit ; je proteste ; j’en appelle au proviseur ; retenue, pensum, séquestre, etc.


Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu’enflammer de plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre dorénavant mes joies en sûreté derrière l’accomplissement régulier de mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à ma mère que je veux absolument être artiste : j’avais, un moment, hésité entre la peinture et la musique ; mais, définitivement, je me sentais plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m’arrêtais à ce dernier choix.

Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près ce que c’est qu’une vie d’artiste, et probablement elle redoutait pour moi une seconde édition de l’existence peu fortunée qu’elle avait partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses doléances au proviseur, M. Poirson.

Celui-ci la rassura :

— Ne craignez rien, lui dit-il ; votre fils ne sera pas musicien. C’est un bon petit élève ; il travaille bien ; ses professeurs sont contents de lui ; je me charge de le pousser du côté de l’École normale. J’en fais mon affaire ; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas musicien !

Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son cabinet.

— Eh bien ? me dit-il, qu’est-ce que c’est, mon enfant ? tu veux être musicien ?

— Oui, monsieur.

— Ah çà, mais tu n’y songes pas ! Être musicien, ce n’est pas un état !

— Comment ? monsieur ! Ce n’est pas un état de s’appeler Mozart ? Rossini ?

Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans se rejeter en arrière.

À l’instant, le visage de mon interlocuteur changea d’expression.

— Ah ! dit-il, c’est comme cela que tu l’entends ? Eh bien, c’est bon ; nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J’ai depuis dix ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.

Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à écrire des vers. Puis il me dit :

— Emporte cela et mets-le-moi en musique.

Je jubilais.

Je le quittai et revins à l’étude ; chemin faisant, je parcourus avec une anxiété fiévreuse les vers qu’il venait de me confier. C’était la romance de Joseph : « À peine au sortir de l’enfance… »

Je ne connaissais ni Joseph ni Méhul. Je n’étais donc gêné ni intimidé par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d’ardeur que je ressentis pour le thème latin dans ce moment d’ivresse musicale. À la récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le proviseur.

— Qu’est-ce que c’est, mon enfant ?

— Monsieur, ma romance est faite.

— Comment ? déjà ?

— Oui, monsieur.

— Voyons un peu ! chante-moi cela.

— Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m’accompagner.

(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu’il y en avait un dans la pièce voisine.)

— Non, non, c’est inutile ; je n’ai pas besoin de piano.

— Mais, monsieur, j’en ai besoin, moi, pour mes harmonies !

— Comment, tes harmonies ? Et où sont-elles, tes harmonies ?

— Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.

— Ah !… Eh bien, c’est égal, chante tout de même ; je comprendrai bien sans les harmonies.

Je vis qu’il fallait en passer par là, et je m’exécutai.

J’en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis s’attendrir le regard de mon juge. Cette vue m’enhardit ; je commençais à sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et, lorsque j’eus achevé, le proviseur me dit :

— Allons, maintenant, viens au piano.

Du coup, je triomphais ; j’avais toutes mes armes en mains. Je recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et m’embrassait en me disant :

— Va, mon enfant, fais de la musique !


Ma chère sainte mère avait prudemment agi : sa résistance était un devoir dicté par sa sollicitude ; mais, à côté des dangers qu’offrait un consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave responsabilité d’avoir peut-être entravé ma vocation. L’encouragement que m’avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel elle eût compté pour m’en détourner : l’assaut était donné, le siège commencé ; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi longtemps qu’elle put ; et, dans la crainte de céder trop vite et trop aisément à mes vœux, voici ce qu’elle imagina et à quel expédient elle eut recours.

Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d’une haute réputation comme théoricien : c’était Antoine Reicha. Outre ses fonctions de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée l’autorisation de venir me prendre les dimanches, à l’heure où le collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y commencer l’étude de l’harmonie, du contre-point, de la fugue, en un mot, les préliminaires de l’art de la composition. Ma sortie, ma leçon et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la promenade ; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce qu’elle lui dit en secret, ainsi qu’elle me l’a raconté elle-même plus tard :

— Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l’amène contre mon gré ; cette carrière des arts m’effraie pour lui, car je sais de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à m’adresser, ni que mon fils soit en droit de m’adresser, un jour, le reproche d’avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je veux donc m’assurer, d’abord, que ses dispositions sont réelles et que sa vocation est solide. C’est pourquoi je vous prie de le mettre à une sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés : s’il est vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas ; il en triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m’en tenir, et je ne laisserai certainement pas s’engager dans une carrière dont il n’aurait pas l’énergie de surmonter les premiers obstacles.

Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu’elle exigeait ; il tint parole, autant du moins qu’il était en lui.

Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j’avais porté à Reicha quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de valse, que sais-je ? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite cervelle.

Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère :

— Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j’aurai à lui apprendre ; seulement, il ignore qu’il le sait.

Lorsqu’au bout d’un an ou deux je fus arrivé à des exercices d’harmonie un peu plus qu’élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, canons, etc., ma mère lui demanda :

— Eh bien, qu’en pensez-vous ?

— Je pense, chère madame, qu’il n’y a pas moyen de le dégoûter : rien ne le rebute ; tout l’amuse ; tout l’intéresse ; et, ce qui me plaît surtout chez lui, c’est qu’il veut toujours savoir le pourquoi.

— Allons ! dit ma mère, il faut se résigner.

Je savais qu’avec elle il n’y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois elle m’avait dit :

— Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et chez le notaire !…

Le notaire ! c’était assez pour me faire faire l’impossible.

D’autre part, mes notes de collège étaient bonnes ; et, en dépit de la menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner du temps, j’avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n’avoir pas achevé je ne sais quel devoir. Le maître d’étude me mit en retenue avec un gros pensum, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J’étais donc en train d’écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente qu’on apporte d’ordinaire à de semblables exercices, lorsque le surveillant s’approcha de la table. Après m’avoir observé en silence pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l’épaule, et me dit :

— C’est bien mal écrit, ce que vous faites là !

Je relevai la tête et répondis :

— Tiens ! si vous croyez que c’est amusant !

— Cela vous ennuie parce que vous le faites mal ; si vous y apportiez plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien moins.

Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d’avoir apporté de négligence ou de légèreté à mon travail : elle a été, pour moi, une révélation soudaine, complète et définitive de l’attention et de l’application. Je me remis à mon pensum que j’achevai dans de tout autres dispositions, et l’ennui disparut sous le contentement et le profit du bon conseil que je venais de recevoir.


Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et m’attachaient de plus en plus.

Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l’an), et ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le Don Giovanni de Mozart. Ma mère m’y conduisit elle-même ; et cette divine soirée passée auprès d’elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien, est restée l’un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c’est Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre Don Juan.

Devant le récit de l’émotion que me fit éprouver cet incomparable chef-d’œuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de manière à donner quelque idée de ce qui s’est passé en moi pendant ces heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de l’ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument nouveau. Je fus saisi d’une terreur qui me glaçait ; et, lorsque vint cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de mort, je fus pris d’un tel effroi que ma tête tomba sur l’épaule de ma mère, et qu’ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du terrible, je murmurai ces mots :

— Oh ! maman, quelle musique ! c’est vraiment la musique, cela !

L’audition de l’Otello de Rossini avait remué en moi les fibres de l’instinct musical ; mais l’effet que me produisit le Don Juan eut une signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble qu’il dut y avoir entre ces deux sortes d’impressions quelque chose d’analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de Vinci et des Michel-Ange. Rossini m’avait fait connaître l’ivresse de la volupté purement musicale : il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart faisait plus : à cette jouissance si complète au point de vue exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l’influence si profonde et si pénétrante de la vérité d’expression unie à la beauté parfaite. Ce fut, d’un bout à l’autre de la partition, un long et inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu’à cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette œuvre immortelle, il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu’on ne ressent qu’en présence des choses absolument belles qui s’imposent à l’admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d’étiage au niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les plus belles étrennes de mes années d’enfance ; et plus tard, lorsque j’obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition de Don Juan que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.

Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au développement de ma passion pour la musique. Après Don Juan, j’entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À l’un d’eux, on exécuta la Symphonie pastorale de Beethoven, et, à l’autre, la Symphonie avec chœurs du même maître. Ce fut un nouvel élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la conscience instinctive d’un langage semblable, au moins par bien des côtés, à celui auquel m’avait initié l’audition de Don Juan : quelque chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines.

Mon temps de collège s’avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma détermination, outre qu’elle comptait toujours un peu sur le redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me déclarant formellement que si j’amenais un mauvais numéro au tirage pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n’était là qu’un expédient : la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus d’une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien, aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l’un de nous ; et, comme j’étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu’une pareille vie de travail, de dévouement et de sacrifices m’imposait d’obligations, de respect et d’amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu’elle me parla de la conscription :

— C’est bien, maman ; ne m’en parlez plus ; j’en fais mon affaire : je me rachèterai moi-même, j’aurai le grand prix de Rome.


J’étais alors en troisième. Il s’était passé, dans la classe, un événement qui m’avait attiré une certaine considération parmi mes camarades.

Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c’était être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M. Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l’auteur ne voulait pas se déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la provenance. M. Roberge, devant ce refus d’aveu, frappa la classe entière d’une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le coupable resta ignoré.

L’idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d’essayer de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l’air, et redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment sous la dictée duquel j’écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en classe, je profitai d’un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu’il fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le lire. Puis il dit :

— Messieurs, quel est l’auteur de cette pièce de vers ?

Je levai la main.

— Elle est très bien, dit-il ; puis il ajouta : — Messieurs, je lève la privation de congé ; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous a mérité votre délivrance.

On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette amnistie…

J’étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J’avais là pour camarades Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l’École normale et un humaniste si distingué ; Octave Ducros de Sixt ; enfin Albert Delacourtie, l’honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et meilleurs amis. C’est à peu près entre nous quatre que se partageait le « banc d’honneur ». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en rhétorique, où je ne fis qu’un séjour de trois mois, mes études ayant été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances ; j’avais un peu plus de dix-sept ans.

Mais ma philosophie n’était pas faite, et ma mère n’entendait pas que mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat ès lettres, que je passai en effet au bout d’un an.

J’ai bien souvent regretté de n’y avoir pas ajouté le baccalauréat ès sciences, qui m’eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions dont je n’ai apprécié que plus tard toute l’importance et sur lesquelles je suis malheureusement resté un ignorant ! Mais le temps pressait ; il fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m’étais engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir : or, il n’y avait pas un jour à perdre.


Reicha venait de mourir : je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission dans une des classes de composition du Conservatoire. J’emportai sous mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j’en étais. Cette exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s’informa verbalement de mon passé ; et, lorsqu’il sut que j’étais élève de Reicha (qui avait cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère :

— Eh bien ! maintenant, il faut qu’il recommence tout dans une autre manière. Je n’aime pas la manière de Reicha : c’est un Allemand ; il faut que le petit suive la méthode italienne : je vais le mettre dans la classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.

Or, pour Cherubini, l’école italienne, c’était la grande école qui descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me ravit.

— Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n’en serai que mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu’elles ont de particulier : tout est pour le mieux !

J’entrai dans la classe d’Halévy ; en même temps, Cherubini me mit, pour la composition lyrique, entre les mains de Berton, l’auteur de Montano et Stéphanie et d’un grand nombre d’ouvrages qui avaient joui d’une réputation méritée ; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.

— Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les Noces de Figaro !

Il avait bien raison ; ce devrait être le bréviaire des musiciens : Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à l’Ancien dans l’esprit d’une seule et même Bible. Berton étant mort environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça dans celle de Le Sueur, l’auteur des Bardes, de la Caverne, de plusieurs messes et oratorios : esprit grave, recueilli, ardent, d’une inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés ; grand, le visage pâle comme la cire, l’air d’un vieux patriarche. Le Sueur m’accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles ; il était aimant, il avait un cœur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement pour moi, n’a duré que neuf ou dix mois, m’a été très salutaire, et j’ai reçu de lui des conseils dont la lumière et l’élévation lui assurent un titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.

Je refis, sous la direction d’Halévy, tout mon chemin de contrepoint et de fugue ; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant satisfait, je n’obtins jamais de prix au Conservatoire ; mon objectif unique était ce grand prix de Rome que je m’étais engagé à remporter coûte que coûte.

J’allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois. Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de Paër, qui l’avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus de nouveau l’année suivante ; ma mère était pleine de crainte et d’espoir à la fois : désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un échec. Ce fut un échec ! J’avais vingt ans, l’âge de la conscription ! Mais mon second prix de l’année précédente me valait un sursis d’un an. Il me restait donc encore les chances d’un troisième et dernier concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m’emmena faire un voyage d’un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit ans, toute la verdeur d’une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors de Paris, n’avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage ne fut qu’une suite d’enchantements, depuis Genève, par Chamonix, l’Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin, nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête avant de me réveiller.

Je rentrai à Paris plein d’une nouvelle ardeur pour le travail, et bien résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L’époque de ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J’entrai en loge, et je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura : de joie, d’abord, puis aussi de la pensée que ce triomphe, c’était la séparation prochaine, et une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l’autre en Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des Deux Pigeons allait devenir sa pensée quotidienne.


Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année que moi étaient : pour la peinture, Hébert ; pour la sculpture, Gruyère ; pour l’architecture, Le Fuel ; pour la gravure en médailles, Vauthier, petit-fils de Galle.

À la fin d’octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme élève de Huyot, d’excellentes études à l’École des beaux-arts. Ne voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait renoncé au concours de Rome, qui l’eût éloigné, pour cinq ans, de cette mère qu’il adorait et dont il était l’appui et le soutien. Mais il avait remporté ce qu’on appelait le prix départemental, qui était accordé à l’élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études à l’École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de l’Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le même jour.

J’ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C’est là qu’il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu’il portait. Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l’atelier du célèbre architecte Huyot, l’un des auteurs de l’Arc de Triomphe de l’Étoile, et, depuis lors, ils s’étaient liés d’une amitié que rien désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que moi. Ma mère, qui l’aimait comme un fils, me confia à lui, on devine avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de dire qu’il s’acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus vigilante sollicitude.


Avant mon départ, l’occasion s’offrit à moi de me livrer à un travail bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des chœurs à l’Opéra, me dit un jour :

— Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome ; je vous la ferai exécuter à Saint-Eustache.

Une messe ! de moi ! dans Saint-Eustache ! Je crus rêver. J’avais cinq mois devant moi ; je me mis résolument à l’œuvre, et, au jour dit, j’étais prêt, grâce à l’activité laborieuse de ma mère qui m’avait aidé à copier les parties d’orchestre, car nous n’avions pas le moyen de payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s’il vous plaît ! je la dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de mon cher et regretté maître Le Sueur, et j’en dirigeai, moi-même, l’exécution à Saint-Eustache.

Ma messe n’était certes pas une œuvre remarquable : elle dénotait l’inexpérience qu’on pouvait attendre d’un jeune homme encore tout novice dans le maniement de cette riche palette de l’orchestre dont la possession demande une si longue pratique ; quant à la valeur des idées musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte sacré ; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer. Quoi qu’il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après l’exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement (nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l’Éperon) un commissionnaire qui m’attendait, une lettre à la main. Je prends la lettre, je l’ouvre, et je lis ceci :

« Bravo, cher homme que j’ai connu enfant ! Honneur au Gloria, au Credo, surtout au Sanctus ! c’est beau ; c’est vraiment religieux ! Bravo et merci ; vous m’avez rendu bien heureux. »

C’était de l’excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis, alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l’exécution d’une messe de moi, et il était accouru, tout plein d’intérêt et de sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait dit, sept ans auparavant :

— Va, mon enfant, fais de la musique !

Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps d’entrer chez moi ; je ne fis qu’un bond dans la rue, je montai dans un cabriolet… et j’arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je trouve mon cher ancien proviseur qui m’ouvre les bras et m’embrasse de tout son cœur.

Je n’avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui j’allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes, préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva rapidement.