Mémoires d’un artiste/III. — L’Allemagne

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Calmann Lévy, éditeurs (p. 138-161).

III

L’ALLEMAGNE


Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j’avais ma route tracée tout naturellement par Florence et le nord de l’Italie, en inclinant sur la droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.

Je m’arrêtai à Florence, dont je n’entreprendrai pas de dresser l’inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous le rapport des œuvres d’art. Les Uffizi, avec leur admirable tribune (une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l’Académie, les églises, les couvents regorgent de chefs-d’œuvre. Mais là encore, dans cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé sa trace unique, souveraine, incomparable.

Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement : dès qu’il parle, on sent qu’il faut se taire ; et cette suprême autorité du silence, il ne l’a peut-être exercée nulle part avec plus d’empire que dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle prodigieuse conception que celle de ce Pensieroso, sentinelle muette qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du Jugement ! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit, ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du Jour étendu et comme enchaîné jusqu’à l’aurore du dernier des jours ! C’est par le sens profond, par l’attitude à la fois idéale et si naturelle, que Michel-Ange s’élève partout à cette intensité d’expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité. L’ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux de la pensée, et c’est ce qui condamne forcément à l’emphase et à la boursouflure toute imitation d’une enveloppe que son génie seul pouvait absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.

Mais je suis en route pour l’Allemagne, où le temps et l’argent me pressent d’arriver : il faut glisser rapidement sur Florence et sur les beaux souvenirs que j’en emporte. Je traverse Ferrare la déserte ; je m’arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de Giotto et de Mantegna.


Mon séjour en Italie m’avait fait connaître les trois grandes villes qui sont les principaux foyers d’art de cette terre privilégiée : Rome, Florence et Naples ; Rome, la ville de l’âme ; Florence, la ville de l’esprit ; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l’ivresse et de l’éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l’histoire des arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie exceptionnelle et unique au monde, Venise.

Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les plus opposées : une perle dans une sentine.

Venise est une enchanteresse. C’est la patrie des maîtres rayonnants : elle a ensoleillé la peinture.

Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les sens et vous fascine à l’instant même. Rome, c’est la sereine et la pacifiante ; Venise, c’est la capiteuse et l’inquiétante : l’ivresse qu’elle procure est mêlée (du moins l’a-t-elle été pour moi) d’une mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d’une captivité. Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et auxquels sa situation même semble l’avoir prédestinée ? Cela peut être ; toujours est-il qu’un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie ne me paraît pas possible sans qu’on finisse par s’y sentir asphyxié et comme englouti par le spleen. Ces eaux dormantes dont le morne silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur : elle a gardé l’impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil, quelle magie que ce Grand Canal ! Quel miroitement que ces lagunes où le flot se transforme en lumière ! Quelle puissance d’éclat dans ces vieux restes d’une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de leur ciel et leur demander secours contre l’abîme dans lequel ils s’enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais !

Rome est un recueillement ; Venise est une intoxication. Rome est la grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d’une catholicité plus vaste et plus profonde ; Venise est une orientale, non grecque mais byzantine : on y songe aux satrapes plus qu’aux pontifes, au luxe de l’Asie plus qu’aux solennités d’Athènes ou de Rome.

Il n’y a pas jusqu’à cette merveille de l’église Saint-Marc qui ne tienne plutôt d’une mosquée que d’une basilique ou d’une cathédrale, et qui ne s’adresse à l’imagination plus encore qu’au sentiment et à l’âme. La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre ruisselle du haut de la coupole jusqu’à la base est quelque chose d’absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme vigueur de ton et puissance d’effet.

Venise est une passion ; ce n’est pas un amour. Je fus séduit en y entrant ; lorsque je la quittai, je n’éprouvai pas ce déchirement que j’avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la mesure des attaches et des racines.

Naples est un sourire de la Grèce : ses horizons noyés dans la pourpre et dans l’azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout, jusqu’à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et perfide : c’est une fête au-dessus d’une oubliette. C’est pour cela, sans doute, que, sans m’en rendre compte, j’eus plutôt, en la quittant, l’impression d’une délivrance que celle d’un regret, malgré les chefs-d’œuvre qu’elle renferme et la magie dont elle est enveloppée.


Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes grottes de stalactites d’Adelberg, véritables cathédrales souterraines. Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant, la silhouette dentelée. J’arrive à Graetz, puis à Olmutz, d’où le chemin de fer me conduit jusqu’à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne que je ne songeais qu’à traverser le plus vite possible pour abréger l’exil qui m’éloignait de la maison maternelle.

Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française qu’allemande par sa vivacité de caractère : elle a de l’entrain, de la bonhomie, de la gaieté.

Je n’avais pour Vienne aucune lettre de recommandation : je n’y connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l’hôtel, sauf à chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins coûteuse dans cette ville où j’allais passer des mois et où il fallait proportionner mon train de vie à mes ressources : un compagnon de voyage m’avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison particulière, en pension bourgeoise. L’occasion s’offrit bientôt de mettre cet avis en pratique.

Pour rien au monde je n’aurais voulu que ma mère se privât pour engraisser mon petit pécule ; d’ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité d’une dépense inutile, que l’exemple d’une vie laborieuse comme la sienne eût suffi pour m’en ôter la tentation. Mon logement, ma nourriture et le théâtre où m’appelait nécessairement l’étude de mon art, c’était là tout mon budget, et, avec de l’ordre, le montant de ma pension pouvait y suffire.

Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l’Opéra de Vienne fut la Flûte enchantée de Mozart. J’y courus avec empressement, et pris un billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour modeste que fût ma place, je ne l’aurais pas donnée pour un empire.

C’était la première fois que j’entendais cette adorable partition de la Flûte enchantée. Je fus ravi. L’exécution fut excellente. C’était Otto Nicolaï qui dirigeait l’orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était supérieurement tenu par une cantatrice d’un très grand talent, madame Hasselt-Barth ; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un artiste d’une grande réputation, doué d’une voix admirable qu’il conduisait avec une grande méthode et un grand style : c’était Staudigl. Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient les rôles des trois génies.

Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je pouvais le voir. Il m’envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot d’allemand et que la plupart d’entre eux ne parlaient guère mieux français, les premiers temps furent assez durs.

Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l’orchestre auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français : il se nommait Lévy et était premier corniste, — père de Richard Lévy, qui était alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l’Opéra de Vienne l’emploi de son père. — Il me fit charmant accueil et m’invita à venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait dans la maison trois autres enfants : l’aîné, Carl Lévy, était pianiste de beaucoup de talent et compositeur distingué ; le second, Gustave, est aujourd’hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars.

Ce fut à lui que je dus d’entrer en relations, au bout de quelques semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l’un des hommes qui m’aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j’avais fait entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma messe en termes très favorables. Le comte m’offrit, avec un bienveillant empressement, de la faire exécuter, dans l’église Saint-Charles, par les solistes, les chœurs et l’orchestre de la société[1]. Le jour choisi fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte Stockhammer m’en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe de requiem, — soli, chœurs et orchestre, — pour être exécutée dans la même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts.

Je n’avais que six semaines devant moi. Il était impossible d’être prêt pour l’époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve ni relâche. J’acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que tout marchât à merveille, grâce à une généralité d’éducation musicale qu’on ne trouve qu’en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer. Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des écoles déchiffraient à première vue : ils lisaient tous la musique aussi couramment que si c’eût été leur langue maternelle. Aussi l’exécution des chœurs fut-elle parfaite. J’avais, parmi les solistes, une voix de basse superbe : c’était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait avec Staudigl l’emploi de première basse au théâtre. Depuis lors, Staudigl est mort fou, dit-on ; et Draxler, qui l’a remplacé, était encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à Vienne pour y faire représenter mon opéra de Roméo et Juliette.

Quelque temps avant l’exécution de mon requiem, Nicolaï m’avait mis en relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s’adonnait exclusivement à la musique de chambre ; chez lui se réunissait, toutes les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique musical le plus accrédité peutêtre à cette époque dans toute l’Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant. Il disait, que cette œuvre, « tout en étant celle d’un jeune artiste qui cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de conception devenue très rare de son temps ».

Ce grand travail que j’avais accompli en si peu de semaines m’avait tellement fatigué que je tombai malade d’une angine très grave, avec abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de nouvelles véridiques et confidentielles qu’à mes excellents amis Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu’il me sut malade à Vienne, Desgoffe ne balança pas un instant : il quitta sa femme, sa fille, laissa de côté les tableaux qu’il préparait pour le Salon, et partit pour venir s’installer auprès de moi et me soigner.

On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de Paris à Vienne ; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore par suite d’une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner. Il n’en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d’un œil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d’une mère, le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris, que quand le médecin l’eut rassuré sur ma parfaite convalescence.

De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la Providence m’a comblé.

Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne. Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une nouvelle commande. Il s’agissait d’écrire une messe vocale, sans accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette même église de Saint Charles, — mon patron. — Je n’eus garde de laisser échapper cette nouvelle occasion de m’exercer d’abord, puis de m’entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d’où je partis aussitôt après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que passer. — Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité l’admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d’œuvre, la célèbre Vierge d’Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte, due au pinceau de Raphaël.

À mon arrivée à Berlin, je m’empressai d’aller voir madame Henzel, ainsi qu’elle m’avait engagé à le faire ; mais, au bout de trois semaines environ, je tombai de nouveau gravement malade d’une inflammation d’intestins, au moment même où je venais d’écrire à ma mère que je me disposais à partir et que j’allais enfin la revoir après une séparation de trois ans et demi.

Madame Henzel m’envoya aussitôt son médecin auquel je posai l’ultimatum suivant :

— Monsieur, j’ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui, maintenant, compte les heures : si elle me sait retenu loin d’elle par la maladie, elle va partir et est capable d’en devenir folle en route. Elle est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne peut être qu’à bref délai. Quinze jours, c’est tout ce que je puis vous donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.

— C’est bien, me dit le docteur ; si vous êtes résolu à suivre mes prescriptions, dans quinze jours vous partirez.

Il tint parole : le quatorzième jour, j’étais hors d’affaire, et quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait Mendelssohn pour qui sa sœur, madame Henzel, m’avait donné une lettre d’introduction.

Mendelssohn me reçut admirablement. J’emploie ce mot à dessein pour qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu’un écolier. Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que Mendelssohn ne s’occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt ; il voulut entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles les plus précieuses d’approbation et d’encouragement. Je n’en mentionnerai qu’une seule, dont j’ai été trop fier pour jamais l’oublier. Je venais de lui faire entendre le Dies iræ de mon requiem de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans accompagnement, et me dit :

— Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini !

Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d’un tel maître, et on les porte avec plus d’orgueil que bien des rubans.

Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique Gewandhaus. Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des concerts étant passée ; il eut la délicate prévenance de la convoquer pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite « Écossaise » en la mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de souvenir amical écrit de sa main, — Hélas ! la mort prématurée de ce beau et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une véritable et précieuse relique !… Et cette mort elle-même suivait, au bout de six mois, celle de la charmante sœur à qui je devais d’avoir connu son frère !

Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions que le grand Sébastien Bach a écrites pour l’instrument sur lequel il régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis, et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne soupçonnais pas ; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me fit cadeau d’un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une religieuse vénération, à l’école duquel il avait été formé dès son enfance, et dont, à l’âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait par cœur le grand oratorio de la Passion selon Saint Mathieu.

Telle fut pour moi l’obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de l’âge, — trente-huit ans, — à l’admiration qu’il avait conquise et aux chefs-d’œuvre que lui eût réservés l’avenir. Étrange destinée du génie, même le plus aimable ! ces œuvres exquises qui font aujourd’hui les délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes oreilles qui les avaient autrefois repoussées.


Après avoir vu Mendelssohn, je n’avais plus qu’un souci : revenir le plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis donc de Leipzig le 18 mai 1843 ; je changeai de voiture dix-sept fois en route : sur six nuits, j’en passai quatre en voyage ; et enfin, le 25 mai, j’arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon frère m’attendait à l’arrivée de la diligence, et tous deux nous prenions le chemin de cette chère maison où j’allais retrouver et rapporter tant de joie.


  1. Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21 août 1842.