Mémoires d’un paysan bas-breton/Jérusalem

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XI

JÉRUSALEM


Moins d’une demi-heure après le débarquement à Jaffa, nous trottions sur la route de Jérusalem, cahotés dans cette voiture d’un genre tout particulier. De route, je ne sais pas s’il y en avait : je n’en voyais guère ; nous étions du reste aveuglés par la poussière et les rayons du soleil. J’entrevoyais cependant des champs et des jardins bien cultivés, des arbres dont le nom nous était inconnu ; l’Arménien nous donna le nom des espèces qui étaient les plus nombreuses : c’étaient des oliviers et des cactus géants. Les oliviers me rappelaient certains joncs verts de mon pays.

Nous pouvions aller à Jérusalem d’une seule traite ; mais notre Arménien préféra passer la nuit dans une espèce de bourgade appelée Ramleh, chez un ami qu’il connaissait pour un excellent hospitalier. Il y avait là un grand couvent de moines franciscains, qui logeaient les pèlerins et même les touristes, moyennant finances, bien entendu. J’aurais bien voulu aller voir ce couvent et ces moines, parmi lesquels il y avait, disait notre hôte, beaucoup de Français ; mais nous étions trop fatigués, dix fois plus que si nous avions fait la route à pied et sac au dos. Nous fûmes du reste fort bien reçus chez l’ami de notre ami, qui était un musulman : on sait que la première vertu des enfants du Prophète, c’est l’hospitalité.

Nous couchâmes par terre sur des nattes, avec des couvertures blanches pour nous envelopper. Le lendemain, nous nous mîmes en route de très bonne heure, avant tous les autres voyageurs, pour avoir moins de poussière. À quelque distance de Ramleh, le pays avait complètement changé, on ne voyait plus de champs cultivés, plus de jardins, plus d’arbres, ni même aucune espèce de verdure ; de tous côtés, des montagnes brûlées. Le ciel avait aussi à peu près la même couleur que la terre. Cela ressemblait bien au pays du prophète : l’abomination de la désolation.

Nous étions dans la Judée, le pays de Juda, la plus grande des douze tribus d’Israël, puisque c’est d’elle que le Sauveur du monde est sorti. Nous marchions très vite, ce jour-là, afin d’échapper aux cavaliers qui nous avaient fait trop de poussière la veille. Bientôt nous poussâmes, mon camarade et moi, spontanément, un petit cri de : « Ah ! Ah ! voilà Jérusalem ! » En effet, du haut d’une colline, on apercevait presque toute la ville, ses maisons blanches, ses dômes, ses clochers, ses minarets. Notre ami nous montra l’endroit où tous les pèlerins s’arrêtaient pour embrasser la terre et chanter en chœur le Cantique des cantiques. Nous n’étions pas des pèlerins, nous avions l’air de deux jeunes touristes ou peut-être de deux commis-voyageurs. Nous n’embrassâmes donc pas la terre et ne chantâmes point de cantique.

En entrant en ville, on voyait des cabarets ou des hôtels avec des enseignes en toutes langues. Notre hôte avait sa demeure vers le centre de la ville ; il tenait un grand bazar universel où les pèlerins pouvaient se procurer tous les articles dits de Jérusalem. Nous fûmes reçus comme les enfants de la maison. Il avait deux fils, deux jeunes gars de quinze à dix-sept ans qui parlaient le français mieux que nous, et bien d’autres langues encore, car, à Jérusalem, les jeunes gens apprennent toutes les langues à la fois. Nous étions arrivés juste les jours des fêtes de Pâques des Russes ou des Orthodoxes, qui ne se célèbrent pas le même jour que les Pâques catholiques et fort heureusement, car il n’y aurait pas de place pour tout le monde et on se mangerait entre orthodoxes et hétérodoxes ; on s’étranglerait au Saint-Sépulcre comme en 1833, où trois cents personnes y périrent étouffées.

Nous n’eûmes rien de plus pressé que d’aller parcourir la ville, qui ne me parut pas bien grande. Il n’y avait alors, au dire de notre conducteur, qu’environ quinze mille habitants. Jérusalem ressemble à toutes les villes mahométanes, avec cette différence qu’ici il y a de grands couvents, ou plutôt des hôtelleries russes et françaises, et des églises qui ont des clochers, choses inconnues aux mahométans.

Un des fils du négociant vint nous montrer ce que nous désirions voir tout d’abord. Moi, j’avais toujours dans la mémoire le souvenir des principales scènes de la Passion et les noms des lieux où elles s’étaient passées : la Montagne des Oliviers, la Grotte de Gethsémani, la Maison d’Anne, celle de Caïphe, celle de Pilate et la place du Golgotha, où eut lieu le dénouement du drame messianique. Notre jeune guide, sachant que nous n’étions pas deux vrais pèlerins, nous fit voir les choses telles qu’elles étaient, et non telles que les pèlerins veulent les voir. Il sourit quand nous lui demandâmes où étaient ces maisons de Caïphe, d’Anne, de Pilate ; il nous dit qu’on faisait bien voir aux pèlerins des maisons comme étant celles de Caïphe, d’Anne, de Pilate et bien d’autres encore.

— Du moins, lui dis-je, si les maisons n’existent plus. les montagnes dont il est si souvent question dans les Évangiles doivent être toujours les mêmes.

— Oh ! oui, dit-il, justement je vais vous faire voir la plus intéressante de toutes, la montagne des Oliviers, qui est la première chose que les pèlerins demandent à voir.

En effet, nous arrivâmes, après avoir traversé le Cédron, sur cette fameuse montagne où Jésus et ses compagnons allaient passer la nuit, lui qui n’avait pas « une pierre où reposer sa tête ». Je croyais que j’allais voir là une forêt d’oliviers au milieu de rochers, de trous, de grottes et d’autres arbres et arbustes sauvages. Quelle désillusion ! Je vis un jardin avec des légumes et des fleurs, puis un énorme bâtiment qui était le couvent et l’hôtellerie des moines franciscains, où sont logés de nombreux pèlerins, moyennant finances bien entendu. Car, à Jérusalem, il n’y a rien pour rien : tout s’y vend, et très cher. On y vend des cailloux, des morceaux de bois et de vieux chiffons. Mais ce qui se vendait le plus couramment, en ce temps-là, c’était des mouchoirs avec des gravures représentant les diverses scènes de la Passion, le Saint-Sépulcre, la Sainte Face ou diverses vues de Jérusalem. Les malins négociants juifs, grecs, turcs, arméniens et autres, qui ne vivent là que par les pèlerins, savent bien inventer des articles nouveaux tous les ans.

Il y a bien dans ce jardin potager quelques vieux oliviers que l’on montre aux fidèles en leur affirmant que ce sont toujours les oliviers sous lesquels Jésus et ses compagnons se sont reposés. Il y a là aussi une espèce de grotte, de laquelle il n’est question dans aucun évangile et qu’on montre cependant aux pèlerins comme étant l’endroit où Jésus alla, le soir de son arrestation, prier à part et où, selon l’évangile de Luc, il tomba en agonie et « où il lui vint une sueur comme des grumeaux de sang qui coulait jusqu’à terre ». Je vis là, en effet, des taches rouges ; mais, ayant déjà perdu une partie de mes croyances, et ayant été prévenu par mon jeune caporal de Crimée et par l’Arménien lui-même de toutes sortes de mystifications dont étaient dupes les pèlerins, je ne vis dans ces taches rouges que du vermillon versé là, il n’y avait pas longtemps.

Un des moines propriétaires de ce jardin avait l’air de compter les visiteurs qui étaient assez nombreux ce jour-là, car les Russes venaient d’arriver en masse pour les fêtes de Pâques, et le premier soin de ces pauvres moujiks, à Jérusalem, est d’aller embrasser en pleurant ces taches de vermillon. Le moine offrait des cailloux à ceux qui voulaient en prendre. J’en aurais bien pris un, mais comme à Jérusalem il n’y a rien pour rien, je laissai ce caillou provenant de la fameuse grotte, laquelle, au dire de notre guide, fournit annuellement plus de cailloux qu’elle n’en contenait au premier jour de l’exploitation. Les cailloux que l’on vendait aux pèlerins provenaient du torrent du Cédron qui, pendant les fortes pluies, en amène de grandes quantités.

Du haut de cette montagne, Jérusalem me paraissait comme l’une de ces villes blanches que j’avais vues de chaque côté des Dardanelles et de la mer de Marmara. Deux monuments seulement dominaient les autres, le Saint-Sépulcre et le grand temple ou mosquée d’Omar. Celle-ci se trouve sur le mont Sion, où était autrefois le fameux temple de Salomon. En descendant, notre guide nous montra la route de Béthanie par laquelle, d’après les évangélistes, le fils de David fit son entrée triomphale dans la cité.

En retournant en ville, notre jeune guide nous fit passer devant un grand nombre de bazars, tous tenus par des Juifs, des Grecs ou des Arméniens. C’était ce que je voyais de plus beau dans cette ville où tout n’est que bazar. Le trafic des objets saints se pratique partout dans les rues, sur les places, dans les petites comme dans les grandes, dans les couvents aussi bien que dans le Saint-Sépulcre : on ne vit que de cela à Jérusalem. Le bazar de notre hôte était un des plus beaux : rien n’y manquait, depuis les objets les plus luxueux des Orientaux jusqu’aux plus petits riens vendus cependant très cher aux pèlerins. Je fus un peu étonné, après avoir vu cet Arménien à Constantinople dans un grand bazar où il avait, nous disait-il, ramassé pas mal de piastres, de le voir maintenant à Jérusalem à la tête d’un autre bazar plus grand et plus beau encore. En ce temps-là, je ne connaissais pas les Arméniens, pas plus que je ne connaissais les Juifs ni les Grecs. Depuis, j’ai lu plusieurs récits sur ces Arméniens, et, dans tous, j’ai vu qu’ils étaient fort malins. C’est chez mon Arménien, ce soir-là, que j’ai fait le premier grand repas de ma vie, à l’âge de vingt et un ans et demi : pour moi, on avait servi neuf fois de trop, car nous avions, je crois, dix sortes de choses, et moi, je n’avais jamais mangé qu’un plat, deux au plus, et de bien médiocres choses, tandis que là il n’y avait que des mets de luxe. Puis, nous fûmes logés, mon camarade et moi, dans la même chambre, mais chacun son lit. Quelle chambre ! et quels lits ! Ah ! ma doué béniguet ! C’était simplement une de ces chambres dont il est question dans les Mille et une Nuits. Mon camarade, qui avait été élevé dans un meilleur milieu que moi, ne trouvait rien trop grand, trop bon ni trop beau ; il disait toujours que c’était très chic, et rien de plus.

Quant à moi, si j’avais osé, j’aurais demandé la permission d’aller me coucher sur la terrasse de la maison avec une simple couverture. Je me mis donc dans ce lit de pacha ou de fée, mais je ne dormis guère. J’avais l’esprit trop préoccupé. La seule pensée que j’étais à Jérusalem suffisait pour me bouleverser, d’autant plus que je ne voyais rien à Jérusalem de tout ce qu’on m’en avait raconté autrefois et de ce que j’avais lu dans mon petit livre breton. J’ai déjà dit, je crois, que grâce à un accident qui m’arriva au moulin du Poul, en Ergué-Gabéric, vers l’âge de cinq ans, mon crâne ne s’était pas complètement fermé ; une sorte d’ouverture très sensible m’est toujours restée dans la tempe gauche, par laquelle de nouvelles idées ont pu pénétrer en chassant peu à peu les premières qu’on y avait logées. J’ai vu dans l’histoire qu’un de nos papes, Clément VI, eut le même accident, et, par cette raison, il eut, dit-on, un esprit extraordinaire. Je suis certain que ça n’a été que grâce à cet accident que j’ai pu commencer, à l’âge où tous les autres crânes se ferment pour toujours, à avoir de nouvelles idées et à me rendre compte de toutes les choses de ce monde.

À Jérusalem, où tant de gens trouvent les sources de toutes vérités, mon esprit avait beau évoquer les souvenirs du pays breton si croyant, les souvenirs de ma mère qui m’avait si souvent raconté et chanté même tous les récits qu’elle savait sur Jérusalem, et toutes les scènes de la Passion que j’avais lues moi-même dans mon livre breton ; j’avais beau évoquer les souvenirs de mes premières communions, des prêtres qui m’avaient dit tant de choses sur cette Jérusalem : rien n’y faisait ; mon esprit venait de se mettre en révolte ouverte. Ah ! quelle triste nuit j’ai passée là dans la plus belle chambre et dans le plus beau lit que j’aie vus de ma vie, et dans cette Jérusalem où des centaines de pèlerins passaient cette même nuit en chants de joie et d’allégresse, dans cette Jérusalem terrestre qui est pour les moujiks orthodoxes à mi-chemin de la Jérusalem céleste. Cependant, à chaque réflexion et à chaque rêve, je me promettais bien de relire, avec attention et dès que je le pourrais, tous les livres de la Bible et des Évangiles.

Enfin le jour vint. Je me dépêchai de sortir de ce lit beaucoup trop moelleux pour un paysan breton qui n’avait jamais couché que sur la paille ou sur la terre nue. Mon camarade avait dormi toute la nuit comme un bienheureux, sans rêve ni réflexion ; son crâne, à lui, était fermé depuis longtemps. Il passait à Jérusalem comme les soldats de ce temps-là passaient dans les plus belles villes du monde, sans faire plus d’attention que dans le plus simple village. Une seule chose préoccupait ces vieux soldats de métier, dans les grandes comme dans les petites villes : c’était le prix du vin. Mon camarade, qui était beaucoup plus vieux que moi, était déjà près d’arriver à cet état où l’on vous appelait vieux soldat, vieille gouape, vieux maboule, vieux zig, vieux soiffeur, tireur de plans, etc. Tous bons soldats à la guerre, mais bons aussi à opérer des razzias. La première chose qu’il me dit en se levant fut :

— Mon pauvre vieux ! je ne peux plus cracher ! Oh ! quelle soif !

Aussi il me pressa de descendre, pour voir s’il n’y aurait pas moyen de trouver quelque chose pour mouiller son gosier.

Tout le monde était déjà debout dans cet immense bazar, et au travail, car on prévoyait de la presse par suite de l’arrivée de nombreux pèlerins. Le maître, tout occupé qu’il était, vint cependant nous toucher la main, à la manière orientale, en nous récitant le chapelet de compliments en usage. Puis il nous fit entrer dans la salle à manger, nous disant de boire et de manger de tout ce qui nous ferait plaisir, de faire comme si nous étions chez nous ; ensuite nous pourrions aller nous promener où nous voudrions, puisque maintenant nous connaissions à peu près la ville, et nous reviendrions quand nous aurions besoin de boire ou de manger. Puis il s’en alla à ses affaires. On peut croire que mon camarade commença d’abord par se mouiller le gosier d’un grand verre de vin.

Après avoir déjeuné, nous allâmes nous promener du côté du Saint-Sépulcre, lequel ne désemplissait en ce moment, ni jour ni nuit. Par les rues, il y avait déjà des pèlerins cherchant la maison dans laquelle Jésus avait été condamné à mort, pour suivre de là la Voie Douloureuse jusqu’au Calvaire, qui n’est autre que le Saint-Sépulcre. Ces pèlerins s’arrêtaient à chaque instant pour prier, pleurer en embrassant la terre et le coin des maisons, aux endroits où Jésus, dit-on, avait succombé sous son fardeau, quoique tous les évangélistes racontent qu’un paysan de Cyrène fut requis pour porter sa croix. À tous ces embrassements, nous étions habitués depuis longtemps. Nous en avions assez vu à Constantinople. Les mahométans font cela trois fois par jour : au soleil levant, à midi et au soleil couchant, n’importe où ils se trouvent, ils embrassent la terre plusieurs fois en marmottant des prières. Et tout cela est obligatoire pour les civils comme pour les soldats : c’est la loi. Pour les Turcs, le Koran renferme toutes les lois civiles et militaires.

Nous arrivâmes devant la grande église du Saint-Sépulcre, dans laquelle je voyais entrer de longues files de moujiks se traînant, comme j’avais vu autrefois les pèlerins bretons se traîner dans la chapelle de Kerdevot. À l’entrée, sous le grand porche, il y avait une garde turque : des soldats de garde dans une église ! et des soldats mahométans dans une église chrétienne ! Mais on nous avait déjà dit pourquoi cette garde était là. C’est qu’il y a, dans ce grand temple, une vingtaine d’autels où vingt prêtres chrétiens célèbrent le culte de vingt manières différentes, en se traitant d’hérétiques les uns les autres, à tel point que les soldats mahométans sont souvent obligés d’intervenir pour mettre à l’ordre ces prêtres chrétiens.

Si nous eussions été en tenue militaire, ces soldats turcs nous auraient sans doute serré amicalement la main, surtout quand ils auraient su que nous avions assisté à la prise de Sébastopol. Car nous venions de rendre à leur pays et à leur Sultan le plus grand service qu’il soit possible de rendre à un peuple. Nous venions de sauver le Sultan et ses mahométans, au détriment de la France et de toute la chrétienté. Cette guerre n’avait, de la part des Russes, d’autre but que de prendre Constantinople et Jérusalem, afin de mettre le tombeau du Christ sous la garde de soldats chrétiens. Les Russes avaient essayé à plusieurs reprises d’arranger les choses à l’amiable, en demandant à la Turquie le droit de mettre une armée à Jérusalem, simplement pour garder le Saint-Sépulcre ; mais naturellement les Turcs ne pouvaient consentir à une nation étrangère de mettre une armée dans une de leurs principales villes. Les chrétiens de Jérusalem, c’est-à-dire les orthodoxes grecs et russes qui sont les plus nombreux, voyant que les choses ne pouvaient s’arranger à l’amiable, comptèrent sur la guerre pour les arranger. Pour faire éclater cette guerre au plus vite, ils avaient enlevé, une nuit, la belle coupole d’or du Saint-Sépulcre et attribué cet enlèvement, ce vol et ce sacrilège, aux enfants du Prophète. Ce fut assez pour mettre le feu aux poudres. Or, certainement, le prophète Mahomet aurait été battu cette fois, si les chrétiens d’Occident ne fussent allés à son secours en écrasant les chrétiens d’Orient, et si la mère de Jésus n’avait elle-même prêté son concours aux chrétiens schismatiques et aux mahométans contre les orthodoxes.

Mon camarade ne voulait pas entrer dans l’église du Saint-Sépulcre, disant : « Qu’est-ce que nous f… là ? On nous a assez raconté ce qu’il y a là dedans ! » J’eus mille peines à l’entraîner. Il n’était pas facile de pénétrer au milieu de ces croyants, qui ne voyaient rien ni personne. Nous eûmes bien de la peine à gagner, en nous serrant le long du mur, un petit autel où il n’y avait personne en ce moment ; les moujiks ne voulaient pas s’écarter de la Voie Douloureuse, qu’ils suivaient jusqu’au trou de la Croix, dans lequel ils plongeaient leur tête en baisant les bords ; ensuite ils allaient embrasser une table de marbre placée près du Tombeau et sur laquelle, selon l’Évangile de Jean, fut embaumé le corps de Jésus, par deux riches sénateurs, Joseph d’Arimathie et Nicodème. Le Tombeau, sur lequel il y a un ange, était également l’objet de leurs embrassements multiples.

Mon camarade ne voulut pas aller plus loin. De là, du reste, nous voyions la plus grande partie du temple, le grand autel, qui appartient au culte grec ou orthodoxe, une dizaine d’autres autels, tous affectés à des cultes différents. Mais ce que nous regardions surtout, c’était le Tombeau, sorte de grande guérite, percée tout autour de petits trous ou gui— dans laquelle le patriarche orthodoxe fait descendre tous les ans le feu sacré du haut des cieux, dans la nuit du samedi saint. Je regardais aussi beaucoup le Christ, sa Mère et saint Jean, parce que ceux-là ressemblaient parfaitement à ceux que j’avais si souvent vus dans l’église d’Ergué-Gabéric, où ils doivent être encore. Mais mon camarade, qui ne regardait rien que les moujiks, me dit : « F… le camp ; il n’y a rien ici pour nous. »

Nous sortîmes comme nous étions entrés. Mon camarade commençait à avoir soif, et, quoique nous eussions une table et, pour ainsi dire, une cave à notre disposition, nous voulions voir ce qu’il y avait dans les auberges de Jérusalem, sur lesquelles on voyait des enseignes en toutes langues. Il ne faisait pas bon rester dans les rues, il y faisait très chaud, et on ne pouvait faire un pas sans être arrêté par des bandes de gamins qui voulaient nous forcer à leur acheter des cailloux, des morceaux de chiffons, des chapelets, des images, des scapulaires, etc. Nous entrâmes donc dans une auberge, ou plutôt un hôtel, où l’on servait à boire et à manger. Cela était écrit sur la maison, en toutes langues. Le camarade demanda un litre de vin de Jéricho, parce qu’il avait vu cela écrit sur la porte et aussi sur des bouteilles. Nous bûmes ce vin de Jéricho qui était peut-être de Bordeaux ; n’importe, il était bon.