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Mémoires d’un révolutionnaire/II3

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AUTOUR D'UNE VIE
DEUXIÈME PARTIE — Chapitre III.
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Chapitre III


CORRESPONDANCE AVEC MON FRÈRE SUR LES QUESTIONS DE SCIENCE, DE RELIGION, DE PHILOSOPHIE ET D’ÉCONOMIE POLITIQUE. — ENTREVUES SECRÈTES AVEC MON FRÈRE. — ÉTUDE PRATIQUE D’ÉCONOMIE SOCIALE. — CONTACT AVEC LE PEUPLE.


Mon frère Alexandre était à cette époque à Moscou, dans un corps de cadets, et nous entretenions une correspondance très suivie. Tant que je restai chez mes parents ce fut impossible, parce que notre père regardait comme une prérogative le droit de lire toutes les lettres adressées à la maison, et il aurait bientôt mis un terme à toute correspondance sortant de l’ordinaire.

Maintenant nous étions libres de discuter ce que nous voulions dans nos lettres. La seule difficulté était d’avoir de l’argent pour les timbres ; mais nous apprîmes à écrire si fin que dans une lettre nous pouvions mettre des quantités incroyables de choses. Alexandre, dont l’écriture était très belle, réussissait à faire tenir quatre pages imprimées sur une seule page de papier à lettres, et ses lignes microscopiques étaient aussi lisibles que la typographie la meilleure. C’est dommage que ces lettres, que nous conservions comme de précieuses reliques, aient disparu. Lors d’une perquisition chez mon frère, la police lui ravit nos trésors.

Nos premières lettres ne contenaient guère que de menus détails sur mon nouveau milieu ; mais notre correspondance prit bientôt un caractère plus sérieux. Mon frère ne pouvait pas s’entretenir de bagatelles. Même en société, il ne s’animait que lorsque s’engageait une discussion sérieuse, et il se plaignait d’éprouver « une douleur vague au cerveau » — une douleur physique, disait-il — quand il se trouvait avec des gens qui n’aimaient que les conversations banales. Son développement intellectuel était beaucoup plus avancé que le mien et il me stimulait en soulevant toujours de nouvelles questions scientifiques et philosophiques et en m’indiquant des lectures à faire ou des sujets à étudier. Quel bonheur c’était pour moi d’avoir un tel frère, un frère qui, en outre, m’aimait passionnément ! C’est à lui que je dois la meilleure part de mon développement.

Parfois il me conseillait de lire de la poésie, et m’envoyait dans des lettres des quantités de vers et des poèmes entiers qu’il écrivait de mémoire. « Lis de la poésie, écrivait-il : la poésie rend les hommes meilleurs. » Combien de fois, depuis, n’ai-je pas senti la vérité de cette remarque ! Oui, lisez de la poésie : elle rend l’homme meilleur. Lui-même était poète, et il composait avec une facilité merveilleuse des vers très harmonieux ; en vérité, je crois que ce fut grand dommage qu’il abandonnât la poésie. Mais la réaction contre l’art, qui se répandit vers 1860 dans la jeunesse russe, et que Tourguenev a dépeinte dans Bazarov (Pères et Enfants), fit qu’il regarda ses vers avec dédain et qu’il se jeta à corps perdu dans l’étude des sciences naturelles. Je dois dire cependant que mon poète favori n’était pas de ceux qui plaisaient le plus à mon frère, à cause de ses dons poétiques, de son oreille musicale et de sa tournure d’esprit philosophique. Son poète russe préféré était Venevitinov, tandis que le mien était Nekrassov. Ses vers, souvent peu harmonieux, parlaient à mon cœur à cause de leur sympathie pour « les opprimés et les maltraités. »

« Il faut avoir un but net dans la vie, » m’écrivit Alexandre un jour. « Sans un but, sans un dessein bien arrêté, la vie n’est pas une vie. » Et il me conseillait de choisir un but qui rendît ma vie digne d’être vécue. J’étais trop jeune alors pour en trouver un ; mais quelque chose d’indéterminé, de vague, de bon, s’éveilla déjà en moi à cet appel, bien que je ne pusse dire encore ce que devait être ce but supérieur.

Notre père nous donnait très peu d’argent de poche, et je n’eus jamais de quoi m’acheter un seul livre. Mais si Alexandre recevait quelques roubles d’une de nos tantes, il n’en dépensait pas un sou pour son plaisir, il achetait un livre et me l’envoyait. Il n’admettait pas qu’on choisît ses lectures au hasard. « Il faut, écrivait-il, avoir une question à poser au livre qu’on va lire. » Mais à cette époque, je ne comprenais pas la valeur de cette remarque, et je ne peux aujourd’hui penser sans étonnement au nombre de livres, souvent d’un caractère tout spécial, que je lisais alors : ils appartenaient à toutes les branches des connaissances humaines, mais surtout à l’histoire. Je ne perdais pas mon temps à lire des romans français depuis qu’Alexandre, des années auparavant, les avait caractérisés d’un mot : « Ils sont stupides et on y parle un mauvais langage. »

Les grandes questions concernant la conception que nous devions nous faire de l’univers — notre weltanschauung, comme disent les Allemands — étaient actuellement les principaux sujets de notre correspondance. Dans notre enfance nous n’avions jamais été religieux. On nous menait à l’église ; mais dans une église russe, dans une petite paroisse ou un village, l’attitude solennelle du peuple est beaucoup plus impressionnante que la messe elle-même. De tout ce que j’avais entendu à l’église, deux choses seulement avaient fait impression sur moi : les douze passages de l’Évangile relatifs à la Passion du Christ qu’on lit en Russie au service du soir, la veille du Vendredi saint, et la courte prière qu’on récite pendant le Grand Carême et qui est réellement belle à cause de la simplicité des mots, du sentiment qui l’anime et de l’aversion qu’elle exprime pour l’esprit de domination. Pouchkine l’a traduite en vers russes.

Plus tard, à Pétersbourg, j’allai plusieurs fois dans une église catholique romaine, mais le caractère théâtral du service et le défaut de sentiment réel qu’on y remarque me choquèrent d’autant plus que je voyais avec quelle foi simple un ancien soldat polonais ou une paysanne priaient dans un coin écarté. J’allai aussi dans une église protestante, mais en sortant je murmurai involontairement les paroles de Gœthe : « Vous serez admirés des enfants et des singes ; mais jamais vous n’unirez les cœurs si vos discours ne viennent pas du cœur. »

Cependant Alexandre avait embrassé la religion luthérienne avec sa passion ordinaire. Il avait lu le livre de Michelet sur Servet, et marchant sur les traces de ce grand lutteur il s’était fait à lui-même une religion. Il étudia avec enthousiasme la déclaration d’Augsbourg, qu’il copia et m’envoya, et nos lettres furent dès lors pleines de discussions sur la grâce et de textes empruntés aux apôtres Paul et Jacques. Je suivais mon frère sur ce terrain, mais les discussions théologiques ne m’intéressaient pas profondément. Depuis que j’étais guéri de ma fièvre typhoïde, c’était une toute autre lecture qui m’attirait.

Notre sœur Hélène, qui maintenant était mariée, habitait Pétersbourg, et chaque samedi soir j’allais la voir. Son mari avait une bonne bibliothèque, où les philosophes français du dix-huitième siècle et les historiens français modernes étaient largement représentés, et je me plongeai dans ces lectures. Ces livres étaient prohibés en Russie, et je ne pouvais évidemment pas les emporter à l’école. Aussi passais-je chaque samedi la plus grande partie de la nuit à lire les ouvrages des encyclopédistes, le Dictionnaire philosophique de Voltaire, les œuvres des Stoïciens, surtout de Marc-Aurèle, etc. L’immensité de l’univers, la magnificence de la nature, sa poésie, sa vie toujours palpitante m’impressionnaient de plus en plus, et cette vie incessante, et ses harmonies me procuraient l’admiration extatique que rêvent les jeunes âmes, tandis que mes poètes favoris me permettaient d’exprimer avec des mots cet amour naissant de l’humanité et cette foi grandissante dans ses progrès qui inspirent la jeunesse et donnent à une vie sa marque caractéristique.

Alexandre en arriva graduellement à un agnosticisme kantien, et dans ses lettres il y avait maintenant des pages remplies de dissertations sur la « relativité des perceptions », et sur les « perceptions dans le temps et l’espace, et dans le temps seulement. » L’écriture devenait de plus en plus microscopique à mesure que croissait l’importance des sujets discutés. Mais ni alors ni plus tard, lorsque nous passâmes des heures à discuter la philosophie de Kant, mon frère ne parvint à faire de moi un disciple du philosophe de Kœnigsberg.

Les mathématiques, la physique et l’astronomie étaient mes principales études. En 1858, avant que Darwin eût publié son immortel ouvrage, un professeur de zoologie à l’Université de Moscou, Roulier, publia trois conférences sur le transformisme, et mon frère adopta immédiatement ses idées sur la variabilité des espèces. Cependant il ne se contentait pas de preuves approximatives, il se mit à étudier un grand nombre d’ouvrages spéciaux sur l’hérédité et me communiqua dans ses lettres les principaux faits ainsi que ses idées et ses doutes. La publication de l’Origine des Espèces ne dissipa pas ses doutes sur certains points, elle ne fit que soulever de nouvelles questions et l’exciter à de nouvelles études.

Nous discutâmes ensuite — et cette discussion dura de longues années — divers points relatifs à l’origine des variations dans les espèces, les chances qu’elles avaient de se transmettre et de s’accentuer, bref, ces questions qui ont été soulevées tout dernièrement dans la controverse Weissmann-Spencer, dans les recherches de Galton et dans les ouvrages des néo-Lamarckiens. Avec son esprit philosophique et critique, Alexandre avait vu immédiatement l’importance de ces questions pour la théorie de la variabilité des espèces, quoiqu’elle échappât alors à bien des naturalistes.

Je dois mentionner aussi une excursion dans le domaine de l’économie politique. Dans les années 1858 et 1859 tout le monde, en Russie, s’entretenait d’économie politique. Les conférences sur le libre-échange et les droits protecteurs attiraient les foules, et mon frère, qui n’était pas encore absorbé par l’étude de la variabilité des espèces, prit pendant quelque temps un vif intérêt aux questions économiques.

Il m’envoya l’Économie politique de J.-B. Say en me priant de la lire. Je ne lus que quelques chapitres : les tarifs et les opérations de banque ne m’intéressaient pas le moins du monde ; mais Alexandre s’en occupait avec tant de passion qu’il écrivit sur ce sujet des lettres jusqu’à notre belle-mère et essaya de l’initier au mystère des questions douanières. Plus tard, en Sibérie, en relisant quelques-uns de nos lettres de cette époque, nous riions comme des enfants lorsque nous tombions sur un de ses épîtres où il se plaignait de l’incapacité de notre belle-mère à s’intéresser à des sujets pourtant si brûlants, et rageait contre un marchand de légumes qui, « le croirais-tu », écrivait-il avec des points d’exclamations, « quoique marchand, affectait une indifférence stupide et obstinée pour les questions de tarif ! »

Tous les étés, la moitié environ des pages était emmenée au camp de Péterhof. Les classes inférieures étaient cependant dispensée de s’y rendre, et je passai les deux premiers étés à Nikolskoïé. Je me faisais une telle joie de quitter l’école, de prendre le train de Moscou et de retrouver Alexandre dans cette ville que je comptais les jours qui me séparaient encore de ce grand événement. Mais une année, un grand désappointement m’attendait à Moscou. Alexandre avait échoué à ses examens et devait redoubler une classe. Il était en réalité trop jeune pour entrer dans les classes spéciales ; mais notre père était cependant très courroucé contre lui et il ne voulut pas nous permettre de nous voir l’un l’autre ! J’étais très triste. Nous n’étions plus des enfants et nous avons tant de choses à nous dire ! J’essayai d’obtenir la permission d’aller chez notre tante Soulima où je pourrais rencontrer Alexandre ; mais on m’opposa un refus absolu. Après que notre père se fut remarié on ne nous autorisa jamais à revoir la famille de notre mère.

Ce printemps-là, notre maison de Moscou était pleine de convives. Chaque soir, les salons étaient inondés de lumière, la musique jouait, le confiseur était fort occupé à faire des glaces et de la pâtisserie ; dans la grande salle on jouait aux cartes jusqu’à une heure fort avancée. J’errais comme une âme en peine à travers les salles brillamment éclairées et je me sentais malheureux.

Un soir, après dix heures, un serviteur me fit signe et me dit de venir au vestibule. J’y allai. « Viens chez les cochers, » me chuchota le veux Frol. « Alexandre Alexeiévitch est ici. »

Je traversai la cour à la hâte, escaladai le perron qui menait chez les cochers et entrai dans une vaste pièce à demi obscure où je vis Alexandre installé à l’immense table des domestiques.

— « Sacha, mon chéri, comment es-tu venu ? » et nous tombâmes immédiatement dans les bras l’un de l’autre, nous caressant et incapables de parler tant nous étions émus.

— « Chut ! chut ! ils peuvent vous entendre, » dit la cuisinière des serviteurs, Praskovia, en essuyant ses larmes avec son tablier. « Pauvres orphelins ! ah, si seulement votre mère vivait ! »

Le vieux Frol inclinait la tête très bas et ses yeux clignotaient.

« — Écoute un peu, Pétia, pas un mot à personne, à personne, » dit-il, tandis que Praskovia posait sur la table pour Alexandre un plat de terre plein de bouillie de gruau.

Lui, brillant de santé dans son uniforme de cadet, avait déjà commencé à parler de toutes sortes de choses tout en vidant le plat de gruau. C’est à peine si je pus lui faire dire comment il était venu à une heure si tardive. Nous demeurions alors près du boulevard de Smolensk, à quelques pas de la maison où mourut notre mère, et le corps des cadets était dans les faubourgs à l’extrémité opposée de la ville, à plus de huit kilomètres.

Il avait fait une espèce de poupée avec des draps de lit, et l’avait mise dans son lit, sous les couvertures. Puis, étant descendu par une fenêtre de la tour, il était sorti sans qu’on s’en aperçût et avait parcouru à pied les huit kilomètres.

— « N’avais-tu pas peur, la nuit, dans ces champs déserts qui entourent le Corps ? » lui demandai-je.

— « Qu’avais-je à craindre ? Seulement quelques chiens qui m’ont poursuivi ; je les avais d’ailleurs excités moi-même. Demain, j’emporterai mon sabre. »

Les cochers et les autres serviteurs entraient et sortaient ; ils soupiraient en nous regardant et s’asseyaient loin de nous, contre les murs, échangeant leurs idées à voix basse pour ne pas nous gêner. Et nous, enlacés l’un à l’autre, restâmes ainsi jusqu’à minuit, parlant des nébuleuses, de l’hypothèse de Laplace, de la structure de la matière, des luttes de la papauté et de la royauté au temps de Boniface VIII...

De temps en temps un des serviteurs entrait précipitamment et disait : « Pétinka, va te montrer dans la salle ; on peut te demander. »

Je suppliai Sacha de ne pas venir le lendemain soir ; mais il vint néanmoins - non sans avoir bataillé contre les chiens, armé cette fois de son sabre. J’accourus avec une hâte fébrile lorsque, plus tôt que la veille, on me dit de venir à la maison des cochers. Alexandre avait fait une partie de la route en fiacre. La veille, l’un des serviteurs lui avait apporté le pourboire que lui avaient donné les joueurs de cartes et il l’avait prié de le prendre. Alexandre prit ce qu’il lui fallait pour louer un fiacre, et c’est ainsi qu’il put arriver plus tôt que lors de sa première visite.

Il avait l’intention de revenir le lendemain, mais c’eût été pour une certaine raison trop dangereux pour les domestiques, et nous décidâmes de nous quitter jusqu’à l’automne. Une courte note « officielle » m’apprit le lendemain qu’on ne s’était pas aperçu de ses escapades nocturnes. Mais comme le châtiment aurait été terrible si on l’avait découvert ! Il est affreux d’y penser : on l’aurait fouetté devant le corps des Cadets, puis on l’aurait emporté, évanoui, sur un drap, et on l’aurait envoyé dans un bataillon de « fils de soldats ». Tout était possible en ces temps-là.

Ce que nos serviteurs auraient eu à souffrir pour nous avoir cachés, si notre père avait eu vent de l’affaire, aurait été également terrible ; mais ils savaient garder un secret et ne pas se trahir les uns les autres. Tous avaient connaissance des visites d’Alexandre, mais aucun d’eux n’en dit mot à quelqu’un de la famille. Eux et moi, nous fûmes les seuls dans la maison à connaître l’affaire.

* * *

Cette même année je pus étudier de plus près la vie du peuple, et cette première tentative me rapprocha davantage de nos paysans en me les faisant voir sous un nouveau jour. Elle me fut aussi très utile plus tard, en Sibérie.

Chaque année au mois de juillet, le jour de « Notre-Dame de Kazan » qui était la fête de notre église, il y avait une foire assez importante à Nikolskoïé. Des marchands venaient des villes voisines, et des milliers de paysans affluaient de cinquante kilomètres à la ronde, ce qui donnait pour quelques jours à notre village un aspect des plus animés. Une remarquable description des foires de la Russie méridionale venait précisément cette année-là d’être publiée par le slavophile Aksakov, et mon frère qui, à ce moment, était à l’apogée de son enthousiasme pour l’économie politique, me conseilla de faire une description statistique de notre foire et de déterminer la quantité et la valeur des marchandises apportées et vendues. Je suivis son conseil, et à mon grand étonnement je réussis parfaitement : mon estimation des échanges, autant que je puis en juger aujourd’hui, n’était pas moins sûre que la plupart des estimations similaires dans les recueils statistiques.

Notre foire ne durait guère plus de vingt-quatre heures. La veille de la fête, la grande place était pleine de vie et d’animation. On édifiait à la hâte de longues rangées de boutiques destinées à la vente des cotonnades, des rubans et de toutes sortes d’objets de parure pour les paysannes. Le restaurant, un solide bâtiment de pierre, était garni de tables, de chaises et de bancs, et sur le plancher on répandait de beau sable jaune. Trois débits de vin étaient érigés en trois points différents, et des balais de bouleau fraîchement coupés, plantés à l’extrémité de hautes perches, s’élevaient très haut dans l’air pour attirer les paysans de loin. Des allées de petites boutiques surgissaient comme par magie pour la vente de la poterie, de la faïence, des chaussures, du pain d’épices et de toutes sortes de menus objets. Dans un coin spécial on creusait dans le sol des trous qui devaient recevoir d’immenses chaudrons où l’on ferait bouillir des boisseaux de millet et de sarrasin et des moutons tout entiers, et où l’on préparerait pour des milliers de visiteurs le chtchi et la kacha (soupe aux choux et bouillie de gruau). L’après-midi, les quatre routes conduisant au village étaient encombrées par des centaines de charrettes. Des bestiaux, du grain, des tonneaux de goudron, des monceaux de poterie étaient étalés le long des routes.

L’office du soir, la veille de la fête, était célébré dans notre église avec une grande solennité. Une demi-douzaine de prêtres et de diacres des villages voisins y prenaient part et leurs chantres, renforcés par de jeunes marchands, chantaient en chœur avec de belles ritournelles comme on n’en entend d’ordinaire qu’à Kalouga, dans l’église épiscopale. L’église était pleine. Tout le monde priait avec ferveur. Entre les marchands c’était à qui allumerait les cierges les plus nombreux et les plus gros devant les icônes, en offrande aux saints locaux, pour le succès de leur commerce. Et la foule était si dense que les derniers arrivants ne pouvaient atteindre l’autel ; alors les cierges de toute taille — gros ou minces, blancs ou jaunes, selon l’aisance de celui qui les offrait — passaient de main en main à travers toute l’église, et l’on se disait à voix basse : « Pour la Sainte-Vierge de Kazan, notre protectrice, » « Pour Nicolas le Favori, » « Pour Frol et Laur » (les saints des chevaux - c’était pour ceux qui avaient des chevaux à vendre), ou simplement « Pour les saints » sans autre spécification.

Immédiatement après l’office du soir commençait l’avant-foire et j’avais dès lors à me consacrer entièrement à ce travail qui consistait à demander à des centaines de personnes la valeur des marchandises qu’elles avaient apportées. A mon grand étonnement, ma tâche s’accomplit très aisément. Naturellement, j’étais moi-même interrogé : « Pourquoi faites-vous cela ? » « N’est-ce pas pour le vieux prince qui aurait l’intention d’augmenter les droits sur les marchés ? » Mais sur l’assurance que le vieux prince n’en savait et n’en saurait rien — il aurait trouvé cette occupation déshonorante pour son fils — toute méfiance disparut immédiatement. Je sus bientôt comment poser les questions, et lorsque j’eux bu une demi-douzaine de verres de thé au restaurant avec quelques marchands (horreur, si mon père l’avait su !), tout marcha à ravir. Vasili Ivanov, l’« ancien » de Nikolskoïé, jeune et beau paysan à la physionomie fine et intelligente, porteur d’une soyeuse barbe blonde, prenait un vif intérêt à mon travail : « Bon, si tu as besoin de cela pour ton instruction, vas-y ; tu nous diras après ce que tu auras trouvé. » Telle fut sa conclusion, et il dit à différentes personnes que « tout allait bien. » Tout le monde le connaissait à plusieurs lieues à la ronde, et toute la foire sut bientôt qu’il ne résulterait pour les paysans aucun dommage des renseignements qu’ils me donneraient.

Bref, les « importations » furent évaluées très aisément. Mais le lendemain, les ventes offrirent certaines difficultés, surtout pour les étoffes, car alors les marchands se savaient pas eux-mêmes la quantité qu’il en avaient vendu. Le jour de la fête les jeunes paysannes assiégeaient littéralement les boutiques : toutes avaient vendu de la toile tissée par elles-mêmes et achetaient maintenant de l’indienne pour se faire une robe, un beau fichu, un mouchoir pour leur mari, peut-être un ou deux rubans, et de petits cadeaux pour la grand’mère, le grand-père et les enfants restés à la maison. Quant aux paysans qui vendaient de la poterie ou du pain d’épice, ou du bétail ou du chanvre, ils indiquaient du premier coup le chiffre de leurs ventes, surtout les vieilles femmes. « Bonne vente, grand’mère ? » demandais-je. — « Pas de motif de nous plaindre, mon fils. Ce serait de l’ingratitude envers la Providence. Presque tout est vendu. » Et sur mon calepin, de leurs chiffres additionnés se dégageaient les dizaines de milliers de roubles. Un seul point restait imprécis. Un grand espace avait été réservé à des centaines de paysannes qui, sous le soleil brûlant, offraient chacune sa pièce de toile tissée à la main et parfois d’une finesse exquise, et on voyait, par douzaines, des acheteurs à faces de tzigane et à mines de fripon se mouvoir dans cette foule et faire leurs achats. Ces ventes ne pouvaient évidemment être évaluées que très approximativement. Je fis cette évaluation avec l’aide de Vasili Ivanov.

A ce moment je ne faisais aucune réflexion sur l’expérience que je venais de faire ; j’étais simplement heureux de n’avoir pas échoué. Mais le sérieux bon sens et le solide jugement des paysans russes que je pus voir dans ces quelques jours, produisirent sur moi une impression durable. Plus tard, quand nous fîmes de la propagande socialiste parmi les paysans, j’étais surpris de voir que quelques-uns de mes amis, qui avaient reçu une éducation en apparence beaucoup plus démocratique que la mienne, ne savaient pas parler aux paysans ou aux ouvriers de fabrique venus de la campagne. Ils essayaient d’imiter le patois du paysan en employant un grand nombre de prétendues « phrases populaires », ce qui ne faisait que rendre leur langage plus incompréhensible.

Cela n’est nullement nécessaire, soit qu’on parle aux paysans, soit qu’on écrive pour eux. Le paysan grand-russien comprend parfaitement bien le langage de l’homme cultivé, pourvu qu’il ne soit pas bourré de mots empruntés aux langues étrangères. Ce que le paysan ne comprend pas, ce sont les notions abstraites quand on ne les explique pas par des exemples concrets. Mais si vous parlez au paysan russe avec simplicité en partant de faits concrets — et cela est vrai des campagnards de tous pays — je sais par expérience qu’il n’est pas de théorie, empruntée au monde scientifique, social ou naturel, que vous ne puissiez exposer à l’homme d’intelligence concrète. La principale différence entre l’homme cultivé et celui qui ne l’est pas, c’est, il me semble, que ce dernier n’est pas capable de suivre un enchaînement de déductions. Il saisit la première, et peut-être la seconde, mais à la troisième il est déjà fatigué s’il ne voit pas où vous voulez en venir. Mais ne rencontrons-nous pas bien souvent la même difficulté chez les gens cultivés ?

Une autre impression que j’éprouvai au cours de ce travail, mais que je ne formulai que beaucoup plus tard, étonnera sans doute plus d’un lecteur. C’est l’esprit d’égalité si puissamment développé chez le paysan russe, et, je crois, chez tous les paysans en général. Le paysan est capable d’une obéissance des plus serviles envers le seigneur ou l’officier de police ; il se courbera bassement devant leur volonté ; mais il ne les considère pas comme des hommes supérieurs, et si un instant après ce même seigneur ou ce fonctionnaire cause avec lui de foin ou de chasse, il conversera avec eux comme un égal avec un égal. En tout cas, je n’ai jamais remarqué chez le paysan russe cette servilité, devenue une seconde nature, avec laquelle un petit fonctionnaire parle à un supérieur, ou un valet à son maître. Le paysan ne se soumet à la force que trop aisément, mais il ne l’adore pas.

* * *

Cet été-là je fis le voyage de Nikolskoïé à Moscou d’une manière toute nouvelle pour moi. Comme il n’y avait pas de chemin de fer entre Kalouga et Moscou, un homme nommé Bouc avait installé un service de voitures entre les deux villes. Mes parents ne songeaient jamais à faire le voyage de cette manière : ils avaient leurs chevaux et leurs moyens de transport. Mais quand mon père, pour épargner à ma belle-mère un double voyage, me proposa, presque par plaisanterie, de faire seul la route par une voiture de Bouc, j’acceptai son offre avec le plus grand plaisir.

La diligence n’était occupée que par une vieille marchande très grosse et moi, assis sur les bancs de derrière, et par un ouvrier et un humble marchand placés en avant. Je trouvai le voyage très agréable — d’abord parce que je voyageais seul (je n’avais pas encore seize ans), et ensuite parce que la vieille dame qui avait apporté avec elle pour un voyage de trois jours un immense panier plein de provisions, me régalait de toutes sortes de friandises. Pendant tout le parcours tout me parut délicieux. Mais le souvenir d’une soirée est resté particulièrement précis dans mon esprit. Nous arrivâmes à la nuit dans un grand village et nous fîmes halte à une auberge. La vieille dame se commanda un samovar, tandis que je sortis dans la rue, errant au hasard. Une petite « auberge blanche », où l’on donne de la nourriture, mais non des boissons alcooliques, attira mon attention. J’y entrai. Quelques paysans étaient assis autour de petites tables, couvertes de nappes blanches, et savouraient leur thé. Je fis comme eux.

Tout ici était nouveau pour moi. C’était un village de « paysans de l’État », c’est-à-dire de paysans qui n’avaient pas été serfs et jouissaient d’un bien-être relatif, dû probablement au profit qu’ils retiraient de la toile tissée à la maison. Autour de ces tables les conversations étaient lentes, graves, parfois seulement ponctuées d’un rire, et après les questions préliminaires d’usage, j’eus bientôt engagé une conversation avec une douzaine de paysans sur les moissons de notre contrée et j’eus à répondre à toutes sortes de questions. Ils voulaient être au courant de ce qui se passait à Pétersbourg, et surtout des rumeurs qui circulaient sur la prochaine abolition du servage.

Et ce soir-là, dans cette auberge, je fus pénétré d’un sentiment de simplicité, d’égalité naturelle et de cordiale bonne volonté, que je devais plus tard toujours éprouver quand je me retrouvai parmi les paysans ou dans leurs demeures. Rien d’extraordinaire ne se passa cette nuit-là, si bien que je me demande même si l’incident vaut la peine d’être mentionné ; et cependant cette chaude soirée, cette petite auberge de village, cette causerie avec les paysans et le vif intérêt qu’ils prenaient à cent choses si en dehors de leur cercle d’idées ordinaire, tout cela fit que, depuis, une pauvre « auberge blanche » exerce sur moi une attraction plus forte que le meilleur restaurant du monde.