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Mémoires d’un révolutionnaire/IV4

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AUTOUR D'UNE VIE
QUATRIÈME PARTIE — Chapitre IV.
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Chapitre IV


PREMIER VOYAGE À L’ÉTRANGER. — SÉJOUR À ZURICH. — L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS. — SON ORIGINE. — SON ACTIVITÉ. — SA DIFFUSION. — ÉTUDES DU MOUVEMENT SOCIALISTE PAR LA LECTURE DES JOURNAUX SOCIALISTES. — LES SECTIONS GENEVOISES DE L’INTERNATIONALE.


L’année suivante, au commencement du printemps, je fis mon premier voyage dans l’ouest de l’Europe. En franchissant la frontière russe, j’éprouvai, avec plus d’intensité que je ne m’y attendais, ce que tout Russe ressent quand il quitte la mère patrie. Tant que le train roule sur le territoire russe, à travers les provinces faiblement peuplées du nord-ouest, on a la sensation qu’on traverse un désert. Le pays est couvert sur une étendue de plusieurs centaines de lieues d’une végétation rabougrie qui mérite à peine le nom de forêt. Çà et là l’œil découvre un misérable petit village, enseveli sous la neige ou une route impraticable, boueuse, étroite et tortueuse. Mais tout, — décors et paysage — change soudainement dès que le train entre en Prusse, avec ses villages proprets, ses fermes, ses jardins et ses chemins pavés ; et le sentiment de ce contraste grandit de plus en plus à mesure qu’on pénètre en Allemagne. Berlin même, malgré sa tristesse, paraît animé après nos villes russes. Et le contraste du climat ! Deux jours auparavant j’avais quitté Pétersbourg couvert d’une épaisse couche de neige, et maintenant dans l’Allemagne centrale je me promenais sur le quai de la gare sans pardessus, par un chaud soleil, admirant les fleurs en boutons. Puis ce fut le Rhin, et enfin la Suisse, baignée dans les rayons d’un soleil éclatant, avec ses petites auberges propres, où l’on vous sert à déjeuner devant la porte, en face des montagnes couvertes de neige. Je n’avais jamais compris aussi vivement l’inconvénient qu’a eu pour la Russie sa situation septentrionale et combien l’histoire du peuple russe a été influencée par ce fait que les principaux centres de son activité ont dû se développer sous des latitudes aussi élevées que celles des côtes du Golfe de Finlande. C’est seulement alors que j’ai compris d’une façon concrète l’irrésistible attraction que les pays du sud ont exercée sur les Russes, les efforts soutenus qu’ils ont faits pour atteindre la Mer Noire et l’incessante poussée des colons sibériens vers le sud, jusqu’à la Mandchourie.

* * *

A cette époque, Zurich était plein d’étudiants et d’étudiantes russes. Le fameux quartier de l’Oberstrass, près du Polytechnikum, était un petit coin de Russie, où la langue russe l’emportait sur toutes les autres. Les étudiants, principalement les femmes, vivaient comme la plupart des étudiants russes, c’est-à-dire très frugalement. Du thé et du pain, un peu de lait et une mince tranche de viande cuite sur une lampe à esprit de vin, tel était leur régime ; mais le repas était assaisonné de discussions animées sur les dernières nouvelles du monde socialiste ou sur le dernier livre lu. Ceux qui avaient plus d’argent qu’il ne leur en fallait pour vivre de cette façon, le donnaient pour « la cause commune » — la bibliothèque, la revue russe, qu’on allait publier, ou pour soutenir les journaux socialistes suisses. Les étudiantes apportaient dans leur manière de se vêtir la plus parcimonieuse économie. Pouchkine a écrit dans un vers bien connu, « Quel chapeau ne siérait pas à une jeune fille de seize ans ? » Nos jeunes filles de Zurich semblaient poser d’un air provocant cette question aux habitants de la vieille cité de Zwingle : « Peut-il y avoir une simplicité de mise qui ne convienne pas à une femme, quand celle-ci est jeune, intelligente et pleine d’énergie ? »

Avec tout cela la petite communauté laborieuse travaillait avec plus d’ardeur que n’en ont jamais montré des étudiants depuis qu’il y a des universités, et les professeurs de Zurich ne se lassaient pas de montrer les progrès accomplis par les étudiantes de l’université comme un exemple proposé aux étudiants.

* * *

Depuis plusieurs années j’avais ardemment désiré connaître de plus près l’Association Internationale des travailleurs. Les journaux russes la mentionnaient assez souvent dans leurs colonnes, mais il leur était interdit de parler de ses principes ou de ce qu’elle faisait. Je sentais bien que le mouvement devait être considérable et gros de conséquences, mais je ne pouvais en saisir ni les tendances, ni le but.

Maintenant que j’étais en Suisse, je résolus de m’instruire à ce sujet.

L’Internationale était alors à l’apogée de son développement. De grandes espérances avaient été éveillées de 1840 à 1848 dans les cœurs des travailleurs de l’Europe. C’est seulement maintenant que nous commençons à nous faire une idée de l’énorme production de la littérature socialiste durant cette période par les réformateurs de toute nuance, socialistes chrétiens, socialistes d’État, fouriéristes, saint-simoniens, owénistes, etc. ; et c’est seulement maintenant que nous commençons à comprendre la profondeur de ce mouvement et à découvrir combien d’idées, que notre génération a considérées comme le produit de la pensée contemporaine, avaient déjà été émises et développées, — souvent avec une grande profondeur, — dès cette époque. Les républicains entendaient alors sous le nom de « république » une chose toute différente de l’organisation démocratique d’un gouvernement capitaliste qui porte maintenant ce nom. Quand ils parlaient des États-Unis d’Europe, ils entendaient par là une association fraternelle des travailleurs, la transformation des armes de guerre en instruments de travail, et la libre disposition de ces instruments pour tous les membres de la société et au profit de tous — « le fer aux mains du travailleur, » — comme le disait Dupont dans une de ses chansons. Ils réclamaient non seulement l’égalité devant la loi et l’égalité des droits politiques, mais encore et surtout l’égalité au point de vue économique. Les nationalistes eux-mêmes voyaient dans leurs rêves la jeune-Italie, la jeune-Allemagne et la jeune-Hongrie prendre la tête d’un vaste mouvement de réformes agraires et économiques.

L’échec de l’insurrection de juin à Paris, la défaite des Hongrois par les armées de Nicolas Ier et celle de l’Italie par les Français et les Autrichiens, et la formidable réaction politique et intellectuelle qui suivit partout en Europe, arrêtèrent complètement le mouvement. Sa littérature, son œuvre, ses principes de révolution économique et de fraternité universelle tombèrent purement et simplement dans l’oubli et disparurent dans les vingt années qui suivirent.

Cependant une idée avait survécu — l’idée d’une association fraternelle internationale de tous les travailleurs, que quelques émigrés français continuaient de prêcher aux États-Unis, et les continuateurs de Robert Owen en Angleterre. L’entente réalisée par quelques travailleurs anglais et un petit nombre de travailleurs français délégués à l’exposition internationale de Londres en 1862, devint alors le départ d’un formidable mouvement qui se répandit bientôt sur toute l’Europe et engloba plusieurs millions de travailleurs. Les espérances qui avaient sommeillé pendant vingt ans, se réveillèrent de nouveau quand les travailleurs furent appelés à s’unir « sans distinction de religion, de sexe, de nationalité, de race ou de couleur, » pour proclamer que « l’émancipation des travailleurs devait être l’œuvre des travailleurs », et consacrer tout l’effort d’une organisation internationale, forte et unie, à l’évolution de l’humanité, — non pas au nom de l’amour et de la charité, mais au nom de la justice et de la force que possède une société d’hommes unie par la conscience raisonnée de ses aspirations et de son but.

Deux grèves qui éclatèrent à Paris en 1868 et en 1869, plus ou moins soutenue par les maigres subsides envoyés de l’étranger et principalement d’Angleterre, furent, il est vrai, assez insignifiantes en elles-mêmes, mais par suite des persécutions dirigées par le gouvernement impérial contre l’Internationale, elles devinrent l’origine d’un immense mouvement, où fut proclamée la solidarité des travailleurs de tous les pays en face de la rivalité des États. L’idée d’une union internationale de tous les corps de métier et d’une lutte contre le Capital à l’aide d’un appui international, entraîna les travailleurs les plus indifférents. Le mouvement s’étendit comme une traînée de poudre sur la France, la Belgique, l’Italie et l’Espagne. Il mit en relief un grand nombre de travailleurs intelligents, actifs et dévoués, et il attira même un certain nombre d’hommes et de femmes tout à fait supérieurs, appartenant aux classes riches et cultivées. Une puissance que l’on ne soupçonnait pas jusqu’alors, s’affirma de jour en jour grandissante, en Europe ; et si le mouvement n’avait pas été arrêté dans son développement par la guerre franco-allemande, de grandes choses se seraient probablement accomplies en Europe, modifiant profondément l’aspect de notre civilisation et accélérant indubitablement le progrès de l’humanité. Malheureusement la victoire écrasante des Allemands détermina en Europe une situation anormale, elle arrêta pour un quart de siècle le développement régulier de la France et pour l’Europe entière s’ouvrit une ère de militarisme où nous nous débattons encore en ce moment.

Diverses solutions partielles de la question sociale avaient cours à cette époque parmi les travailleurs ; coopératives de consommation et coopératives de production soutenues par l’État, banques populaires, établissements de crédit gratuit, etc. Chacune de ces solutions était proposée aux Sections de l’Association, puis aux Congrès locaux, régionaux et internationaux, et discutée avec ardeur. Chaque Congrès annuel de l’Internationale marquait un nouveau pas en avant, dans le développement des idées touchant le grand problème social, qui est posé à notre génération et qui réclame une solution. La somme d’intelligence manifestée dans ces congrès, et la quantité d’idées scientifiquement exactes mises en circulation c’étaient là les résultats de la pensée collective des travailleurs — n’ont jamais encore été suffisamment appréciées ; mais il n’est pas exagéré de dire que tous les plans de reconstruction sociale qui sont actuellement en vogue sous le nom de « socialisme scientifique » et « d’anarchisme » ont eu leur origine dans les discussions et les rapports des différents congrès de l’Association Internationale. Les quelques personnes cultivées qui s’étaient jointes au mouvement, n’avaient fait que donner une forme théorique aux critiques et aux aspirations exprimées dans les sections, et ensuite dans les congrès, par les travailleurs eux-mêmes.

La guerre de 1870-71 avait, il est vrai, enrayé le développement de l’Association, mais elle ne l’avait pas arrêté. Dans tous les centres industriels de la Suisse des sections nombreuses et actives de l’Internationale existaient encore et des milliers de travailleurs affluaient à leurs meetings, dans lesquels on déclarait la guerre au système existant de la propriété privée de la terre et des fabriques et l’on annonçait la fin prochaine du régime capitaliste. On tenait des congrès locaux sur différents points du pays, et dans chacune de ces assemblées les problèmes les plus ardus et les plus difficiles de l’organisation sociale actuelle étaient discutés avec une connaissance de la question et une profondeur de conception qui alarmaient encore plus la bourgeoisie que le nombre des adhérents affiliés aux sections ou groupes de l’Internationale. Les jalousies et les préjugés qui avaient existé jusqu’ici en Suisse entre les métiers privilégiés (ceux des horlogers et des bijoutiers) et les métiers plus grossiers (tisserands, ouvriers du bâtiment, etc.) et qui avaient empêché une action commune dans les questions de travail et de salaire, disparaissaient. Les travailleurs affirmaient avec une énergie croissante que de toutes ces différences qui existent dans la société moderne, la plus importante est celle qui sépare les capitalistes de ceux qui non seulement viennent au monde sans un sou, mais qui sont condamnés, toute leur vie, à gagner de l’argent pour une minorité favorisée.

L’Italie, spécialement l’Italie centrale et l’Italie du nord, était couverte de groupes et de sections de l’Internationale ; et on y comprenait que l’unité italienne, si longtemps cherchée, n’avait rien donné au peuple. Les ouvriers étaient invités à faire eux-mêmes leur révolution, à s’emparer de la terre pour les paysans, et des fabriques pour les travailleurs et à abolir l’organisation oppressive et centralisée de l’État, dont la mission historique avait toujours été de protéger et de maintenir l’exploitation de l’homme par l’homme.

En Espagne des organisations similaires couvraient la Catalogne, Valence et l’Andalousie ; elles étaient unies aux puissantes associations ouvrières de Barcelone, qui les soutenaient et avaient déjà introduit la journée de huit heures dans l’industrie du bâtiment. L’Internationale n’avait pas moins de quatre-vingt mille membres payant régulièrement leur cotisation en Espagne ; elle comprenait tous les éléments actifs et pensants de la population ; et en refusant nettement de se mêler aux intrigues politiques de 1871-72, elle avait conquis à un haut degré la sympathie des masses. Les débats de ses congrès provinciaux et nationaux et les manifestes qui en étaient sortis étaient des modèles de critique rigoureusement logique des conditions existantes, et un exposé merveilleusement clair des idées de la classe ouvrière.

En Belgique, en Hollande et même en Portugal le même mouvement s’étendait et il avait déjà amené dans les rangs de l’Association la plus grande partie et les meilleurs éléments des mineurs et des tisserands belges. En Angleterre les trade unionss’étaient aussi jointes au mouvement, du moins en principe, et, sans s’engager dans le socialisme, elles étaient prêtes à soutenir leurs frères du continent dans leurs luttes contre le Capital, principalement dans les grèves. En Allemagne les socialistes avaient conclu une alliance avec les partisans assez nombreux de Lassalle et jeté les premiers fondements d’un parti social-démocrate. L’Autriche et la Hongrie suivaient la même voie, et bien qu’une organisation internationale ne fût pas possible alors en France après la défaite de la Commune et avec la réaction qui suivit (des lois draconiennes avaient été édictées contre les membres de l’Association) on n’en était pas moins convaincu que cette période de réaction ne durerait pas et que la France reviendrait à l’Association et prendrait la tête du mouvement.

En arrivant à Zurich, je m’affiliai à une des sections locale de l’Association Internationale des Travailleurs. Je demandai aussi à mes amis russes où je pourrais me renseigner davantage sur le grand mouvement qui se produisait dans les autres pays. « Lisez », me répondirent-ils ; et ma belle-sœur, qui étudiait alors à Zurich, m’apporta un grand nombre de livres et des collections de journaux des deux dernières années. Je passai des jours et des nuits à lire et je retirai de ce travail une impression profonde que rien ne saurait effacer. Le flot de pensées nouvelles éveillées en moi par ces lectures est associé dans mon esprit à une étroite chambre proprette de l’Oberstrass, de la fenêtre de laquelle l’œil découvre le lac bleu, les montagnes où les Suisses combattirent pour leur indépendance, et les hautes tours de la vieille ville, théâtre de tant de luttes religieuses.

La littérature socialiste n’a jamais produit beaucoup de livres. Elle s’adresse aux travailleurs, pour lesquels un sou est de l’argent, et sa principale force réside dans ses petites brochures et dans ses journaux. C’est pourquoi celui qui cherche à s’éclairer sur le socialisme ne trouve dans les livres qu’une petite partie de ce qu’il cherche. Ceux-ci contiennent les théories ou les arguments scientifique en faveur des aspirations socialistes, mais ils ne disent pas comment les travailleurs conçoivent l’idéal socialiste, ni combien ils sont préparés pour le réaliser pratiquement. Il n’y a donc qu’à prendre des collections de journaux et à les lire d’un jour à l’autre — les nouvelles aussi bien que les articles de fond — les premières peut-être plus encore que les derniers. Tout un mode nouveau de relations sociales et de méthodes nouvelles de pensée et d’action se dégage de cette lecture qui nous découvre ce que nous ne trouverions pas ailleurs, — notamment la profondeur et la force morale du mouvement — et nous montre à quel degré ces hommes sont pénétrés des théories nouvelles, qu’ils sont prêts à les appliquer à chaque jour de leur existence et pour lesquelles ils sont prêts à souffrir. Toutes les discussions relatives à l’impraticabilité du socialisme et à la nécessité d’une évolution lente sont de peu de valeur, car la marche de l’évolution ne peut être jugée qu’avec une connaissance exacte des êtres humains dont l’évolution est en cause. Comment saurait-on faire la somme de nombres dont on ignore la valeur ?

Plus je lisais, plus je voyais que je me trouvais en présence d’un monde nouveau, inconnu pour moi et totalement inconnu des savants auteurs de théories sociologiques — un monde que je ne pouvais connaître qu’en faisant partie de l’Association et en vivant de la vie des ouvriers. Je résolus donc de consacrer quelques mois à cette vie.

Mes amis russes m’y encouragèrent et après avoir passé quelques jours à Zurich, je partis pour Genève qui était alors un des principaux foyers du mouvement internationaliste.

Les sections genevoises se réunissaient alors dans le vaste Temple Unique, siège de la Loge maçonnique. Plus de deux mille personnes pouvaient trouver place les jours de réunions générales dans la vaste salle, tandis que les autres locaux étaient occupés chaque soir par les réunions des comités et des sections ou par les cours d’histoire, de physique, de mécanique. Les travailleurs recevaient l’instruction gratuite d’un petit, très petit nombre d’hommes de la classe moyenne, qui s’étaient joints au mouvement, la plupart réfugiés français de la Commune de Paris. C’était à la fois une université populaire et un forum populaire.

L’un des principaux chefs du mouvement qui avait pour centre le Temple Unique, était un Russe, Nicolas Outine, un homme éclairé, adroit et actif ; mais l’âme véritable de ces réunions était une femme russe très sympathique, connue au loin à la ronde parmi les ouvriers sous le nom de madame Olga ; elle était la force active de tous les comités. Tous deux, Outine et madame Olga, me firent un cordial accueil, me mirent en rapport avec toutes les personnes de marque des sections des différents corps de métier et m’invitèrent à assister aux séances des comités. Je répondis à cette invitation, mais je restais de préférence avec les ouvriers eux-mêmes. Tout en prenant un verre de vin aigrelet à une des tables de la salle de réunions, je passais toutes mes soirées parmi les ouvriers et bientôt je me liais d’amitié avec quelques-uns d’entre eux, particulièrement avec un Alsacien, tailleur de pierres, qui avait quitté la France après l’insurrection de la Commune. Il avait des enfants, qui par hasard étaient presque du même âge que les deux enfants que mon frère avait perdus quelques mois auparavant, et je nouai bientôt d’excellentes relations avec la famille et les amis de celle-ci. Je pus ainsi suivre le mouvement dans son caractère plus intime et apprendre ce que les ouvriers eux-mêmes en pensaient.

Les ouvriers avaient mis toutes leurs espérances dans le mouvement international. Jeunes et vieux se rendaient en foule au Temple Unique après leur longue journée de travail, pour y recevoir quelques bribes d’instruction ou pour écouter les orateurs qui leur promettaient un grand avenir, basé sur la communauté de ce qui est nécessaire à la production de la richesse, et sur la fraternité des hommes, sans distinction de caste, de race ou de nationalité. Tous espéraient qu’une grande révolution sociale, pacifique ou non, éclaterait bientôt et changerait complètement les conditions économiques. Pas un ne désirait la guerre sociale, mais tous disaient que si les classes dirigeantes rendaient la lutte inévitable par leur obstination aveugle, il faudrait combattre à outrance, pourvu que la lutte procurât aux masses opprimées le bien-être et la liberté.

Il faut avoir vécu à cette époque parmi les ouvriers pour se faire une idée de l’effet produit sur leurs esprits par l’extension soudaine de l’Internationale — de la confiance qu’ils avaient en elle, de l’amour avec lequel il en parlaient, et des sacrifices qu’ils faisaient pour elle. Des milliers d’ouvriers donnaient, jour par jour, semaine par semaine, année par année, leur temps et leur argent, prenant même sur leur nourriture, pour assurer l’existence de chaque groupe et la publication des journaux, pour défrayer les dépenses des congrès et venir en aide aux camarades qui avaient souffert pour la cause du parti. Je fus également frappé de l’influence moralisante exercée par l’Internationale. La plupart des internationalistes parisiens s’abstenaient presque complètement de boire et tous avaient renoncé à fumer. « Pourquoi nourrir en moi cette faiblesse ? » disaient-il. La vulgarité, la trivialité disparaissaient pour faire place à des aspirations nobles et élevées.

Les bourgeois ne comprendront jamais les sacrifices faits par les ouvriers pour soutenir leur cause. Il ne fallait pas peu de courage pour s’affilier ouvertement à une section de l’Internationale, et affronter le mécontentement d’un patron, s’exposer à être probablement renvoyé à la première occasion et condamné à rester de longs mois sans travail ; même dans les circonstances les plus favorables le fait d’appartenir à une association ouvrière ou à un parti avancé entraîne une série de sacrifices continuels. Il n’y a pas jusqu’à la minime cotisation donnée pour la cause commune qui ne représente une lourde charge pour le maigre budget d’un ouvrier européen, et il faut débourser plusieurs gros sous chaque semaine. C’est aussi un sacrifice que d’assister fréquemment aux réunions. Pour nous ce peut être un plaisir de passer quelques heures dans une assemblée, mais pour des hommes dont la journée commence à cinq ou six heures du matin, ces heures doivent être prises sur le repos nécessaire.

Cet esprit de sacrifice était pour moi un reproche de tous les instants. Je voyais avec quelle ardeur les ouvriers cherchaient à s’instruire, et combien peu nombreux étaient ceux qui se dévouaient à les aider dans cette tâche. Je voyais combien la masse des travailleurs avait besoin d’être soutenue par des hommes ayant l’instruction et des loisirs, dans les efforts qu’elle faisait pour étendre et développer l’organisation du parti. Mais combien rares étaient ceux qui leur prêtaient leur appui sans l’arrière-pensée de tirer un profit politique de cette impuissance du peuple ! Je sentais de plus en plus que mon devoir était d’associer ma destinée à la leur. Stepniak dit dans sa « Carrière d’un Nihiliste » que tout révolutionnaire a eu dans sa vie un moment où il a été amené par une circonstance, si insignifiante fût-elle, à faire le serment de se consacrer à la cause de la révolution. Je sais quel fut pour moi ce moment ; je l’ai vécu après un des meetings tenus au Temple Unique, où je ressentis avec plus d’acuité que jamais combien lâches sont les hommes instruits qui hésitent à mettre leur culture intellectuelle, leur savoir, leur énergie au service de ceux qui ont tant besoin de cette culture et de cette énergie. « Voici des hommes, me disais-je, qui sont conscients de leur servitude, qui travaillent à s’en affranchir ; mais où sont ceux qui seraient prêts à venir en aide aux masses — sans essayer de les faire servir à leurs ambitions ? »

* * *

Peu à peu des doutes commencèrent, cependant, à grandir dans mon esprit sur la sincérité de l’agitation organisée au Temple Unique. Un soir, un avocat genevois bien connu, M. A., vint à la réunion et déclara que s’il ne s’était pas affilié jusqu’ici à l’Internationale, c’était parce qu’il avait dû mettre d’abord de l’ordre dans ses propres affaires ; ayant réussi sur ce point, il venait se joindre au mouvement ouvrier. Je fus choqué de cet avis cynique et quand je fis part de mes réflexions à mon ami, le tailleur de pierres, il m’expliqua que ce monsieur, ayant été battu aux dernières élections, où il avait cherché l’appui du parti radical, espérait maintenant se faire élire par le parti ouvrier. « Nous acceptons, pour le moment, les services de ces gens-là, conclut mon ami, mais quand la révolution viendra, notre premier mouvement sera de les flanquer à la porte. »

Il y eut alors un grand meeting convoqué à la hâte, pour protester, comme on disait, contre les calomnies du « Journal de Genève ». Cet organe de la classe capitaliste avait osé insinuer qu’on tramait un noir complot au Temple Unique et que les ouvriers du bâtiment projetaient encore une fois une grève générale, comme celles qu’ils avaient faites en 1869. Les chefs du mouvement convoquèrent une assemblée générale. Des milliers d’ouvriers répondirent à l’appel et Outine leur demanda de voter une motion dont la teneur me parut très étrange : elle contenait une protestation indignée contre cette affirmation inoffensive que les ouvriers projetaient de se mettre en grève. « En quoi cette insinuation peut-elle être considérée comme calomnieuse ? » me demandais-je. « Est-ce donc un crime de se mettre en grève ? »

Outine, se hâtant de clore toute discussion, terminait en même temps son discours par ces mots : « Citoyens, si vous acceptez cette résolution, je vais l’envoyer de suite à la presse. » Il allait déjà quitter la tribune, quand un membre de l’assemblée suggéra qu’il serait bon cependant de discuter la résolution, avant de l’envoyer à la presse ; et alors les représentants de toutes les branches de l’industrie du bâtiment se présentèrent l’un après l’autre, déclarant que les salaires avaient tellement baissé dans ces derniers temps que les ouvriers avaient de la peine à vivre ; qu’il y avait pour le commencement du printemps beaucoup de travaux en perspective ; qu’ils entendaient en tirer profit pour faire monter les salaires, et que si une augmentation leur était refusée, ils avaient en effet l’intention de déclarer la grève générale.

J’étais furieux, et, le lendemain, je reprochai durement sa conduite à Outine. « Vous auriez dû savoir, lui dis-je, en votre qualité de meneur, qu’il était réellement question d’une grève. » Dans ma naïveté, je ne soupçonnais même pas les vrais motifs qui guidaient les chefs, et ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre qu’une grève en ce moment serait désastreuse pour l’élection de l’avocat, M. A...

Je ne pouvais concilier cette conduite alambiquée de la part des chefs avec les discours enflammés que je les avais entendu prononcer du haut de la tribune. Je me sentais découragé, et je déclarais à Outine mon intention de faire la connaissance de l’autre fraction de l’Association Internationale de Genève, dont les membres étaient connus sous le nom de Bakouninistes. Le nom d’« anarchistes » n’étaient pas encore très usité alors.

Outine me donna aussitôt un mot d’introduction pour un autre Russe, Nicolas Joukovsky, qui appartenait à cette section, et, me regardant droit en face, il ajouta avec un soupir : « Je crois que vous ne nous reviendrez pas ; vous resterez avec eux. » Il avait deviné juste.