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Mémoires d’un révolutionnaire/VI10

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AUTOUR D'UNE VIE
SIXIÈME PARTIE — Chapitre X.
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Chapitre X


LE MOUVEMENT SOCIALISTE EN ANGLETERRE EN 1886. — MA PARTICIPATION À CE MOUVEMENT. — LA FORMULE DE « LUTTE POUR LA VIE » COMPLÉTÉE PAR LA LOI NATURELLE DE L’APPUI MUTUEL. — IMMENSE DIFFUSION DES IDÉES SOCIALISTES.


En 1886 le mouvement socialiste en Angleterre était en plein essor. De nombreux groupes d’ouvriers s’y étaient joints ouvertement dans toutes les villes importantes ; un certain nombre de personnes de la classe moyenne, principalement des jeunes gens, contribuaient de différentes façons à son développement. Une crise aiguë régnait cette année-là dans un grand nombre d’industries, et chaque matin, souvent même pendant toute la journée, j’entendais des groupes d’ouvriers, qui parcouraient les rues en chantant : « Nous n’avons pas de travail », et en demandant du pain. Des gens accouraient en foule le soir à Trafalgar Square pour y dormir en plein air, sous la pluie et le vent, entre deux feuilles de journal ; et un jour de février, la foule, après avoir entendu les discours de Burns, Hyndman et Champion, se rua dans Piccadilly et brisa quelques fenêtres des grands magasins. Mais ce qui était plus important que cette explosion de mécontentement, c’était l’esprit qui régnait dans la partie pauvre de la population ouvrière des faubourgs de Londres. C’était au point que si les chefs du mouvement, poursuivis pour cause de troubles, avaient été condamnés à des peines graves, un esprit de haine et de vengeance, inconnu jusqu’ici dans l’histoire contemporaine du mouvement ouvrier en Angleterre, mais dont les symptômes étaient très manifestes en 1886, se serait développé et aurait marqué pour longtemps de son empreinte le mouvement qui suivit. Cependant les classes moyennes semblaient avoir compris le danger. On souscrivit aussitôt des sommes considérables dans le West-End pour soulager la misère de l’East-End. Ces secours étaient sans doute tout à fait insuffisants pour parer à l’immense misère, mais ils suffisaient à montrer la bonne volonté des riches. Quant aux peines infligées par les tribunaux aux chefs du mouvement, elles se bornèrent à deux ou trois mois de prison.

Dans toutes les couches de la société on prenait un très grand intérêt à la question du socialisme, à toutes sortes de projets de réformes et de rénovation sociale. Dès le commencement de l’automne et pendant tout l’hiver, on me pria de tous les côtés de faire des conférences sur le régime des prisons, mais principalement sur le socialisme anarchiste, et je visitai ainsi presque toutes les grandes villes d’Angleterre et d’Écosse. Comme j’acceptais régulièrement l’invitation de la première personne qui m’offrait l’hospitalité pour la nuit qui suivait ma conférence, il m’arrivait de coucher un soir dans le palais d’un riche, et le lendemain dans le pauvre logis d’une famille d’ouvriers. Tous les soirs je voyais un nombre considérable de gens de toutes les classes ; et soit dans la petite salle à manger de l’ouvrier, soit dans les salons de réception du riche, les discussions les plus animées sur le socialisme et l’anarchisme duraient jusqu’à une heure avancée de la nuit - éveillant des espérances dans la maison de l’un, des craintes dans le palais de l’autre, mais suivies par tous avec la même gravité.

Chez les riches, la principale question était de savoir ce que demandent les socialistes, ce qu’ils veulent faire, et ensuite, quelles sont les concessions qu’il est absolument nécessaire de faire à un moment donné, pour éviter de graves conflits. Dans ces conversations, j’ai rarement entendu qualifier les revendications socialistes d’illégitimes ou d’absurdes. Mais je trouvais aussi cette conviction intime qu’une révolution était impossible en Angleterre et que les revendications de la masse des travailleurs n’avaient ni la portée, ni la précision de celles des socialistes ; que les ouvriers se contenteraient en conséquence de beaucoup moins - et que des concessions d’ordre secondaire, comme la perspective d’un peu plus de bien-être et de loisir, seraient acceptées par les classes ouvrières d’Angleterre comme le gage provisoire d’un avenir meilleur encore. « Nous sommes un pays centre-gauche, nous vivons de compromis, » me disait un jour un vieux membre du Parlement, qui avait une longue expérience de la vie de son pays.

Chez les ouvriers aussi, je notai une différence entre les questions qui m’étaient adressées en Angleterre et celles qu’on me posait sur le continent. Les ouvriers de race latine s’intéressent énormément aux questions de principes généraux, dont les applications partielles sont déterminées par ces principes eux-mêmes. Si tel ou tel conseil municipal vote des fonds pour soutenir une grève, ou organise des cantines gratuites pour les enfants des écoles, on n’attache que peu d’importance à ces faits. On les considère comme tout naturels. « Cela se comprend : un enfant qui a faim ne peut pas apprendre, » dira un ouvrier français. « Il faut bien le nourrir. » Ou bien : « Le patron a certainement eu tort de forcer ses ouvriers à se mettre en grève : il fallait bien les soutenir ». — Ceci dit, on n’en parle plus, et on n’attache aucun prix à ces menues concessions faites par la société individualiste actuelle aux principes communistes. La pensée de l’ouvrier va au-delà de cette période de concessions isolées ; il demande si c’est la Commune, ou les fédérations d’ouvriers, ou l’État qui doivent entreprendre l’organisation de la production ; si le libre consentement suffira à lui seul pour maintenir l’ordre dans la société, et quelle contrainte morale sera capable de remplacer les moyens de répression de la société actuelle, une fois ceux-ci supprimés ; il demande si un gouvernement démocratique élu serait capable d’accomplir de sérieux changements dans le sens socialiste et si des faits accomplis ne doivent pas précéder les réformes législatives, etc.

En Angleterre, on se préoccupait au contraire d’obtenir une série de concessions et de palliatifs, Mais, d’autre part, les ouvriers semblaient s’être rendu compte depuis longtemps de l’impossibilité de la socialisation des industries par l’État, et ce qui les intéressait en premier chef c’était l’activité constructive du mouvement ouvrier, ainsi que les voies et moyens qui pourraient amener la période de reconstruction de la Société. « Eh bien ! Kropotkine, supposez que demain nous ayons à prendre possession des docks de notre ville. Comment devrions-nous, d’après vous, les administrer ? » C’était des questions de ce genre qu’on me posait, dès que nous avions pris place dans la petite salle d’une maison d’ouvriers. Ou bien : « L’idée de la socialisation des chemins de fer par l’État ne nous plaît pas, et l’exploitation actuelle par des compagnies privées est un vol organisé. Mais supposons que tous les chemins de fer appartiennent aux ouvriers. Comment organiserait-on leur exploitation ? » L’absence d’idées générales était ainsi suppléée par une tendance à entrer plus profondément dans les détails de l’application pratique.

C’était encore un trait caractéristique du mouvement socialiste en Angleterre qu’un nombre considérable de gens appartenant à la classe moyenne le soutenaient par différents moyens, les uns en y prenant ouvertement part, les autres indirectement. En France et en Suisse, les deux partis, — les travailleurs et les classes moyennes — semblaient prêts à en venir aux mains et ils étaient nettement séparés. Il en était du moins ainsi de 1875 à 1885. Quand j’étais en Suisse, je puis dire que pendant les trois ou quatre années de mon séjour je ne connus que des ouvriers. C’est à peine si je fis la connaissance de deux ou trois personnes de la bourgeoisie. En Angleterre c’eût été impossible. Nous trouvions un grand nombre d’hommes et de femmes de la classe moyenne, qui n’hésitaient pas, tant à Londres que dans les provinces, à nous aider ouvertement à organiser des meetings socialistes, ou à aller la bourse à la main quêter des sous dans les parcs pour venir en aide aux grévistes. Nous pouvions en outre constater un mouvement analogue à celui que nous avions eu en Russie dans les années qui suivirent 1870, quand la jeunesse russe se porta « vers le peuple », sauf qu’il n’était pas si intense, ni si rempli de l’esprit de sacrifice, ni si complètement étranger à l’idée de « charité ». En Angleterre aussi un certain nombre de gens cherchaient de toutes sortes de façons à se rapprocher des ouvriers, en visitant les taudis, en créant des universités populaires, des Toynbee Hall, etc. On peut dire qu’il régnait alors un grand enthousiasme. Beaucoup de personnes des classes cultivées croyaient sans doute qu’une révolution sociale avait commencé, comme le pensait le héros de la comédie du poète William Morris, intitulée Tables Tarned, qui dit que la révolution ne va pas seulement commencer, mais qu’elle a déjà commencé. Il arriva cependant ce qui arrive toujours avec de pareils enthousiastes ; quand ils virent qu’en Angleterre, comme partout ailleurs, il fallait se soumettre à un long et pénible travail préparatoire, pour triompher des obstacles, un grand nombre d’entre eux renoncèrent à faire une propagande active et ils se sont maintenant retirés de la lutte, à laquelle ils assistent en simples spectateurs sympathiques.

* * *

Je pris une part active à ce mouvement et avec quelques camarades anglais nous fondâmes, en plus des trois journaux socialistes qui existaient déjà, une revue mensuelle anarchiste, communiste, intitulée Freedom, qui vit encore aujourd’hui. En même temps, je repris mon travail sur l’anarchie, que j’avais dû interrompre lors de mon arrestation. La partie critique en fut publiée par Élisée Reclus, pendant mon incarcération, sous le titre de Paroles d’un Révolté. J’étudiais maintenant la partie constructive d’une société anarchiste-communiste — autant que cela peut être fait d’avance — dans une série d’articles publiés à Paris dans La Révolte. Notre « gamin », Le Révolté, poursuivi pour fait de propagande antimilitariste, fut obligé de changer de nom et il parut alors sous un nom féminin. Plus tard, ces articles, considérablement remaniés, ont été publiés en volume sous le titre de La Conquête du Pain.

Ces travaux me forcèrent d’étudier plus à fond certains points de la vie économique des nations civilisées. La plupart des socialistes avaient dit jusqu’ici que les sociétés civilisées actuelles produisent beaucoup plus qu’il n’est nécessaire pour assurer le bien-être de tous. C’est seulement la répartition des richesses qui est défectueuse : et si une révolution sociale avait lieu, chacun n’aurait qu’à retourner à sa fabrique ou à son atelier, tandis que la société prendrait possession pour elle-même de la plus-value ou des bénéfices, qui vont actuellement aux capitalistes. Il me semblait, au contraire, que la production elle-même avait pris sous le régime de la propriété privée une fausse direction, qui l’empêche de fournir en quantité suffisante tout ce qui est nécessaire à la vie. Aucun de ses produits n’excède la quantité nécessaire au bien-être de tous ; et la surproduction, dont on a tant parlé, signifie seulement que les masses sont trop pauvres pour acheter même ce qui est considéré comme nécessaire pour vivre convenablement. Mais dans tous les pays civilisés, la production, tant agricole qu’industrielle, devrait et pourrait être considérablement accrue afin d’assurer à tous une vie d’abondance. Cela m’amena à rechercher quelles peuvent être les ressources de l’agriculture moderne, et quelle est la méthode d’éducation qui serait susceptible de permettre à chacun de se livrer en même temps à un travail manuel, sain et intéressant, ainsi qu’à un travail intellectuel. J’ai développé ces idées dans une série d’articles parus dans le Nineteenth Century et publiés depuis en volume sous le titre de Fields, Factories and Workshops.

Une autre grave question attira mon attention. On sait à quelles conclusions la formule de Darwin, « The Struggle for Existence » (La lutte pour l’existence) a entraîné la plupart de ses disciples, même les plus intelligents d’entre eux, comme Huxley. Aujourd’hui il ne se commet pas d’infamie dans la société civilisée ou dans les relations des blancs avec les races dites inférieures, ou des « forts » avec les « faibles », qui ne trouve son excuse dans cette formule.

Déjà pendant mon séjour à Clairvaux je sentais la nécessité de réviser complètement la formule de la lutte pour l’existence, en elle-même et dans son application aux affaires humaines. Les essais faits dans ce sens par quelques socialistes ne m’avaient pas satisfait, lorsque je trouvai dans une conférence faite par le professeur Kessler, zoologiste russe, un commentaire excellent de la loi de la lutte pour la vie. « L’appui mutuel, disait-il dans son discours, est aussi bien une loi de la Nature, que la lutte réciproque ; mais pour l’évolution progressive de l’espèce, la première est de beaucoup plus importante que la seconde. »

Ces quelques mots — qui n’étaient malheureusement illustrés que par quelques exemples (Siévertsov, le zoologiste dont j’ai déjà parlé dans un précèdent chapitre, en ajouta un ou deux autres) — ces quelques mots étaient pour moi la clef de tout le problème. Lorsque Huxley publia en 1888 son article atroce, The Struggle for Existence : a Program, je résolus de réunir sous une forme lisible les matériaux que j’avais accumulés pendant deux ans et de présenter les objections que j’avais à faire à sa façon de concevoir la lutte pour la vie parmi les animaux comme aussi parmi les hommes. J’en parlai à mes amis. Mais je m’aperçus que la « lutte pour la vie », interprétée comme un cri de guerre de « malheur aux faibles », et élevée à la hauteur d’une « loi naturelle » consacrée par la science, avait jeté en Angleterre de si profondes racines qu’elle était presque devenue un article de foi. Deux personnes seulement m’encouragèrent à m’élever contre cette fausse interprétation des faits naturels. L’éditeur du Nineteenth Century, M. James Knowles, comprit aussitôt, avec son admirable perspicacité, l’importance de la question et il m’encouragea avec une énergie vraiment juvénile à tenter la chose. L’autre était H. W. Bates, l’auteur du « Voyage dans la région de l’Amazone », dont Darwin a dit dans son autobiographie qu’il était un des hommes les plus intelligents qu’il ait rencontrés, et qui, on le sait, a travaillé pendant de longues années à recueillir les faits sur lesquels Wallace et Darwin basèrent leurs grandes généralisations. Il était secrétaire de la Société de Géographie, et je le connaissais. Quand je lui fis part de mon intention, il en fut ravi et me dit : « Oui, il faut que vous écriviez cela. C’est cela le vrai Darwinisme. C’est une honte quand on songe à ce qu’ils ont fait des idées de Darwin. Écrivez votre livre et quand vous l’aurez publié, je vous écrirai une lettre dans ce sens que vous pourrez rendre publique. » Je n’aurais pu souhaiter de meilleur encouragement et je commençai le travail qui fut publié dans le Nineteenth Century sous les titres de Mutual Aid among Animals, among Savages, among Barbarians, in the Medieval City, et among Ourselves (L’appui mutuel chez les animaux, chez les sauvages, chez les barbares, dans la vie d’une cité au moyen âge, et chez nous.) Malheureusement je négligeai de soumettre à Bates les deux premiers articles de cette série, consacrés aux animaux, qui furent publiés alors qu’il vivait encore. J’espérais avoir bientôt achevé la deuxième partie du travail, sur l’appui mutuel chez les hommes, mais il me fallut plusieurs années pour le terminer et Bates mourut dans l’intervalle. Les recherches que je dus faire au cours de ces études pour me familiariser avec les institutions de la période barbare et celles des cités libres du moyen âge, m’entraînèrent à faire d’autres recherches intéressantes, à savoir sur le rôle joué par l’État durant les trois derniers siècles, lors de sa dernière incarnation en Europe. Et d’un autre côté, l’étude des institutions de secours mutuel aux différents âges de la civilisation m’amena à rechercher comment s’est produite dans l’humanité l’évolution des idées de justice et de moralité. J’ai résumé ces deux travaux dans deux conférences, l’une sur l’État et son rôle historique, et l’autre, en anglais, Justice and Morality.

Pendant les dix dernières années le développement du socialisme a pris en Angleterre un nouveau caractère. Ceux qui ne tiennent compte que du nombre des assemblées socialistes et anarchistes tenues dans le pays et du nombre des auditeurs attirés par ces assemblées, sont portés à conclure que la propagande socialiste est actuellement en décadence. Et ceux qui jugent de ses progrès par le nombre de voix données à ceux qui briguent un mandat socialiste au Parlement, aboutissent à cette conclusion que la propagande socialiste est actuellement sur le point de disparaître en Angleterre. Mais on ne peut juger de la profondeur et de l’extension des idées socialistes par le nombre de personnes qui viennent aux réunions, et encore moins par le nombre de voix accordées à ceux qui inscrivent plus ou moins les revendications socialistes sur leur programmes électoraux, surtout en Angleterre. En réalité, des trois systèmes de socialisme, formulés par Fourier, Saint-Simon et Robert Owen, c’est le système de ce dernier qui prévaut en Angleterre et en Écosse. Par conséquent, ce n’est pas tant par le nombre des meetings ou des voix socialistes que l’on peut juger de la puissance du mouvement, que par l’infiltration des idées socialistes dans le Tradeunionisme, dans le mouvement coopératif et dans ce qu’on appelle le mouvement socialiste municipal, ainsi que par l’infiltration générale des idées socialistes dans tout le pays, — vague ici, consciente ailleurs, mais servant toujours de critérium pour apprécier les faits économiques et politiques.

Considérée à ce point de vue, l’idée socialiste a pris en Angleterre une extension considérable, en comparaison de ce qu’elle était en 1886 ; et je n’hésite pas à dire que cette extension est immense en comparaison de ce qu’elle fut de 1876 à 1882. Je puis ajouter aussi que les efforts incessants des petits groupes anarchistes ont contribué à développer et à répandre les idées de suppression de tout gouvernement, de droits individuels, d’organisation locale et de libre association, — en opposition avec celles de la toute-puissance de l’État, de centralisation et de discipline, qui dominaient il y a vingt ans. Nous pouvons dire que nous n’avons pas perdu notre temps.

L’Europe tout entière traverse en ce moment une très mauvaise période de développement du militarisme. C’était une conséquence inévitable de la victoire remportée sur la France en 1871 par l’empire militaire germanique, grâce à son système de service obligatoire. Beaucoup de personnes avaient dès cette époque prévu et prédit ce qui arriverait — et Bakounine l’avait annoncé d’une manière particulièrement saisissante. Mais un contre-courant commence déjà à se manifester dans la vie moderne.

Les idées communistes, dépouillées de leur forme monastique, ont pénétré en Europe et en Amérique, et leur propagation a été immense pendant les vingt-sept années que j’ai pris une part active au mouvement socialiste et que j’ai pu observer leur développement progressif. Quand je songe aux idées vagues, confuses, timides, exprimées par les ouvriers aux premiers congrès de l’Association Internationale des Travailleurs, ou qui avaient cours à Paris pendant la Commune, même parmi les hommes d’initiative les plus réfléchis, et que je les compare à celles qui dominent aujourd’hui chez un grand nombre d’ouvriers, je dois avouer qu’elles me semblent représenter deux mondes absolument différents.

Il n’y a pas de période dans l’histoire, à l’exception peut-être de la période révolutionnaire du douzième et du treizième siècle, qui aboutit à la formation des communes du moyen âge, pendant laquelle les idées sociales existantes aient subi une transformation aussi profonde. Et maintenant, dans ma cinquante-septième année, je suis plus profondément convaincu que je ne l’étais il y a vingt-cinq ans, qu’un heureux concours de circonstances fortuites peut déterminer en Europe une révolution beaucoup plus importante et tout aussi étendue que celle de 1848 ; non pas dans le sens d’une simple guerre entre différents partis politiques, mais d’une transformation rapide et profonde de l’édifice social. Et je suis convaincu que quel que soit le caractère que revêtira un pareil mouvement dans différents pays, il se manifestera partout une intelligence beaucoup plus profonde des changements sociaux, devenus nécessaires, que n’en ont jamais montré les six derniers siècles écoulés. D’autre part la résistance que ce mouvement rencontrera de la part des classes privilégiées n’aura probablement pas le caractère d’obstination aveugle, qui a rendu si violentes les révolutions du passé.

Cet immense résultat était bien digne des efforts faits dans ces trente dernières années par tant de milliers d’hommes et de femmes de tous les pays et de toutes les classes de la société.


FIN