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Mémoires de Cora Pearl/34

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XXXIV

COMMENT ET POURQUOI JE DÉBUTAI AUX BOUFFES.
KIOUPIDON. — QUEL SUCCÈS !!!


Voici comment fut contracté mon engagement aux Bouffes. J’étais à l’Opéra, dans une loge, avec Marut. Arrive Nestor Crémillot.

— Je suis, nous dit-il, l’homme du monde le plus embarrassé.

— Embarrassant ! pensait tout bas Marut.

— Oui, continua Crémillot, je voudrais faire reprendre quelque chose.

— Les affaires qui sont, dit-on, dans le marasme ? risquai-je.

— Non.

— Quoi donc alors ?

Orphée aux Enfers.

— Orphée a-t-il vraiment besoin de cette évocation ? demanda Marut.

— Pas lui, mais les Bouffes.

Nestor et les Bouffes ne faisaient qu’un à cette époque. La conversation en resta là. On jouait « n’importe quoi » avec une « étoile » assez jolie, mais déplorablement enrhumée. Les enthousiastes refusaient de croire à cette disgrâce. Ni Adrien, ni moi n’étions enthousiastes.

L’acte terminé, Crémillot parut sortir d’une léthargie. Sa physionomie, peu rayonnante de nature, revêtait une expression de déveine universelle.

— Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Marut faisant allusion à l’interprétation du rôle de Marguerite. Êtes-vous sérieusement malade ?

— C’est Cupidon qui manque, répondit Crémillot.

— Vous croyez ? fis-je étonnée.

— Ce serait pourtant le bon moment, continua Nestor, en passant la main dans ses cheveux.

Marat me proposa un tour au foyer. Nous sortîmes de la loge.

Nestor, de plus en plus soucieux, répétait toujours entre les dents : Cupidon !… Cupidon !…

Quand nous revînmes pour le troisième acte, Crémillot était toujours là, attaché à son idée, je ne dirai pas comme Vénus à sa proie, — je tiens à rester sérieuse, — mettons Vulcain à son enclume.

L’enrouement obstiné de la diva, l’enthousiasme persistant de ses admirateurs, la médiocrité insuffisamment dorée du ténor, furent impuissants à tirer Crémillot de sa méditation.

Tout à coup, il me demande :

— Sais-tu chanter ?

Sa question, le ton surtout dont elle m’était adressée provoquèrent de ma part un franc éclat de rire.

— Oui, dit-il, tu sais chanter ! J’en juge d’après le son argentin de ton rire. Maintenant, la vérité, toute la vérité !

— Prévenu Cupidon ! pouvez-vous chanter le rôle ?

— Oui, je peux le chanter, comme je chante, sans savoir. J’ai tellement vu jouer la pièce que je connais le rôle par cœur.

Il m’aurait embrassée, s’il n’eût craint de choquer la prima donna… qui pourtant déjà… Songez donc ! le troisième acte avançait ferme…

C’en était fait. J’étais bombardée artiste dramatique, pour faire en public « l’Amour », rôle délicat s’il en fût, au théâtre, et devant lequel avait reculé plus d’une femme du métier. Nestor, qui tournait décidément à l’impresario, me conduisit le lendemain chez Collinvert, le professeur, mari d’Urbine, la grande chanteuse et qui devint amoureux fou de moi.

Quel zèle ! quelle ardeur ! quelle conscience dans ces explications toujours tendrement répétées, toujours docilement accueillies, sur l’amoroso, le crescendo, le rinforzando. Il me serina mon rôle sur le pouce, chantant avec moi, mimant avec moi ; avec moi soignant le point d’orgue, m’initiant enfin à des petits trucs qui m’ont grandement servi lors de l’exhibition de mon Cupidon, peut-être un peu fantaisiste.

Je jouai douze fois de suite. La bande applaudit à tout casser. À la fin je fus sifflée. Je quittai les planches sans regret, comme sans désir d’y remonter.

Ce que c’est que la gloire.