Mémoires de Cora Pearl/4

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Jules Lévy (p. 14-21).


IV

CE QU’IL EN COÛTE D’ALLER SEULE À L’OFFICE. — LE PETIT CHAPERON ROUGE ET LE LOUP. — UN GROG FADE. — LE LENDEMAIN


Le fait suivant décida de ma destinée.

Depuis ce jour, je peux le dire, j’ai conservé une sorte de rancune instinctive contre les hommes. Parmi eux j’ai compté beaucoup d’amis, trop peut-être, des amis sincères, pour lesquels j’avais une affection bien franche, bien sérieuse. Mais jamais ce sentiment instinctif ne m’a quittée. L’impression est demeurée ineffaçable.

Je restais toute la semaine chez ma grand’mère, elle aussi une ancienne artiste ; je jouais aux cartes avec elle dans la journée ; le soir, c’étaient d’interminables lectures… mais rien que des récits de voyages, par « quelqu’un qui y était allé » car ma grand’mère, sur ce chapitre, tenait plus encore à la vérité qu’à la vraisemblance. Ces lectures, qui faisaient mon désespoir, lui causaient un plaisir extrême : elle rêvait, la nuit, aux précipices dans lesquels on tombe, avec un soubresaut qui vous réveille. Le dimanche, j’allais voir ma mère. Une bonne m’accompagnait. Ma mère m’envoyait le matin à l’église, où la servante me laissait. La promenade lui était nécessaire.

Je n’avais pas quatorze ans ; je portais une robe courte et une natte de pensionnaire. J’étais assez gentille, et pas trop timide. J’avais le teint excessivement frais. D’ordinaire, l’office terminé, je rentrais chez maman. Quelquefois je revenais chez madame Waats. Cela dépendait un peu des dispositions de mon beau-père. Quand il était absent, je restais tout le jour avec mes sœurs.

Un dimanche, au sortir de l’église, je ne trouvai pas ma bonne. Elle s’était oubliée dans sa promenade hygiénique et m’avait oubliée aussi. Je n’avais pas l’habitude de sortir seule, et trouvais très amusant de retourner comme une grande personne chez madame Waats. Je m’acheminais donc, trottinant, mon livre à la main, le nez au vent. Je fus suivie. L’homme pouvait avoir quarante ans.

Il m’aborda :

— Où donc allez-vous comme ça, ma petite fille ?

— Chez ma grand’mère, monsieur.

Cala commençait comme le conte de Perrault.

— Votre grand’mère habite-t-elle dans le quartier ?

— Oh ! non, monsieur.

Il reprit :

— Je suis sûr que vous aimez les gâteaux.

Je rougis un peu, je souris, et ne répondis pas.

— Venez avec moi, je vous en donnerai.

Quelle aubaine ! et comme il y a des gens aimables ! C’est bonne maman qui va rire quand je lui conterai ma petite histoire ! Qui sait si maintenant elle ne me laissera pas sortir seule ? Il n’y a aucun danger. Je suis grande !

Et je suivais le monsieur. Pourquoi ne l’aurais-je pas suivi ? Je n’étais pas vicieuse, oh non ! pas même curieuse. Et pourtant je me disais : « C’est drôle tout de même ! » non par défiance, — je ne savais rien de rien — mais avec un de ces petits étonnements qui vous font sourire — en dedans.

Chemin faisant, je jetais un coup d’œil du côté de mon cicerone : il me parut vieux. Il avait trente-cinq ans peut-être : mais une enfant de quatorze ans donnerait des béquilles à un homme de trente, et à un de quarante, un abat-jour vert.

L’homme me conduisit dans une grande maison, derrière le Marché, à l’angle de laquelle je vois encore un enfant en guenilles, à qui je donnai un penny. — C’est singulier comme certains souvenirs vous reviennent ! — On entre dans la maison, puis dans une salle très basse, où il y avait beaucoup de monde.

On riait, on buvait, on fumait surtout. J’étais suffoquée. Le monsieur me fit asseoir à côté de lui. Il me dit que je devais bien chanter, parce que j’avais la voix très claire. Il alluma sa pipe et m’offrit du gin. Moi, j’attendais toujours les gâteaux. La fumée devenait de plus en plus épaisse. Il cria : Un grog au rhum ! — Le grog n’arrivait pas. Il se leva pour aller le chercher. J’eus l’idée de m’esquiver, mais que penserait ce monsieur ? Il me prendrait pour une toute petite enfant ! — et j’étais jalouse de ma dignité de fillette. Le monsieur revint, portent un verre sur une soucoupe. Il me rappela une sous-maîtresse du pensionnat de Boulogne, qu’on avait surnommée Quinquine parce qu’elle avait la charge de l’infirmerie. Mais le grog était fade, l’atmosphère enfumée, le bruit de plus en plus étourdissent. On m’eût apporté des gâteaux, que je n’y aurais pas touché, tant j’avais la tête lourde et le cœur barbouillé. Je m’endormis sur ma chaise.

Le lendemain matin, je me retrouvai à côté du monsieur, dans son lit. C’était une enfant flétrie de plus, lâchement, bestialement.

Je n’ai jamais pardonné aux hommes, ni à lui, ni aux autres, qui ne sont pas responsables du fait.

Quand j’ai lu les infamies de la Pall Mall Gazette, je n’ai pas été surprise. On fait maintenant ce qu’on faisait alors. Voilà tout.

Cet homme m’avait donné de l’argent.

— Si tu veux, nous resterons ensemble. me dit-il, en s’habillant Tu auras tout ce qu’il te faut. Même, si ça t’amuse, nous irons faire un tour à Londres. Décide-toi.

J’étais absolument étourdie. Tout cela me paraissait un songe. Comme bonne maman, j’attendais le soubresaut ! Pourtant je sentais que c’en était fait de moi, et que, de ma vie, je ne mettrais les pieds ni chez ma grand’mère, ni chez maman.

Il attendait ma réponse, assis près de la table, une cigarette à la bouche, les deux mains croisées sur son gilet, où pendait une chaîne d’or avec de grosses breloques : il faisait tourner ses pouces.

Je lui dis simplement que je ne voulais pas rester avec lui.

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Il s’est levé, a mis son chapeau, et a ouvert la porte. Là, il a haussé les épaules, s’est mis à rire et m’a dit :

— Je n’ai jamais forcé personne.

De ma part, pas une larme : un souverain dégoût.

Bien des fois je me suis dit, depuis cette histoire, la plus banale du monde, que la coquetterie de la femme avait plus souffert en moi que la vertu de la jeune fille. De tels séducteurs sont bien faits pour faire sentir l’horreur du péché.