Mémoires de Cora Pearl/7

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VII

MES LIAISONS À PARIS : D’AMÉNARD. — LASSEMA. — ADRIEN MARUT. — UN SOUPER APRÈS LE BAL : MARUT PÈRE ET MARUT FILS. — UNE MONTRE ACCEPTÉE, UNE DONATION DÉCHIRÉE. — LE DUC CITRON.


La première connaissance que je fis en France, fut celle d’un marin, d’Aménard. Pas d’argent, mais des récits de voyages !… Mon Dieu ! qu’il eût fait l’affaire de bonne maman ! — Mais avait-elle à vingt ans les mêmes goûts qu’à soixante ?… Il voulait m’emmener au Petchili. C’était loin. Lui, tendre et aimable : il jurait de m’épouser au retour ! Je lui promettais de l’attendre. Il parut touché de l’intention, mais, le marin, c’est une épave, un tonneau vide, une planche, sur laquelle il est téméraire de compter !

Puis je fus mise en rapports avec Roubise, très bien vue dans son monde, et qui me procura de nombreuses relations. Au nombre des plus intimes, je rangerai celles que je nouai avec Delamarche, dont j’étais très éprise. Mais, chez lui aussi, le cœur était plus riche que la bourse : d’ailleurs il dépensait l’un et l’autre de la meilleure grâce du monde. Quand la bourse est plate, le cœur est gonflé. Que faire alors ? Se réfugier aux champs. C’est ce qu’il fit.

Ma liaison avec Lassema dura six ans. Celui-là fut, sens contredit, un des premiers anneaux de ma chaîne dorée. Héritier d’un grand nom du premier Empire, riche, correct de tout point, c’était en outre l’homme le plus prévenant, le plus soucieux de plaire, le plus adorable, — et je dois ajouter, le moins payé de retour. C’est terrible, mais ça ne se commande pas. Il était horriblement jaloux d’Adrien Marut, qui, non moins lié que lui par la naissance aux souvenirs de la même époque, brûlait pour moi de toute l’ardeur de ses dix-sept ans. Avons-nous chassé ensemble ! Avons-nous assombri le front de Lassema ! Tous deux étaient amis, pourtant. C’était là le désolant ! Un jour, ils parlaient ensemble d’une cause alors célèbre.

— Cherche la femme, dit Lassema.

— C’est tout fait ! répondit étourdiment Adrien.

L’autre tourna les talons. Il n’était pas content.

C’est Marut qui, le premier, m’a fait cadeau d’un cheval, quand je montais en vélocipède, à Maisons-Laffitte, où j’avais une campagne. Mais lui, autant de dettes que d’amour : ce n’est pas peu dire ! À bout de ressources, craignant le papa qui aimait bien, lui aussi, ses petites aises, mais avait la main un peu prompte, quoique le cœur excellent, le petit Adrien courut verser ses peines dans le sein de l’Empereur. Celui-ci lui pardonna, paya ses dettes et poussa la bienveillance jusqu’à l’expédier en Afrique.

J’avais, peu de jours auparavant, soupé avec le père et le fils Marut, après un bal à l’Opéra. Marut, premier du nom, fut très galant, Adrien, aussi expansif que le permettaient la circonstance et le déférence envers un père, qui prend sa nourriture en compagnie des dames. Mais que de piqûres au cœur sous le buisson ! — nous grignotions des écrevisses.

On parle musique, aérostats, art culinaire. Marut père avait manqué de périr, je ne me rappelle plus où, en faisant la planche dans une piscine. Il avait contracté depuis cette époque une profonde horreur de l’eau. Il en donnait la preuve, tout en continuant de narrer. Le fils regardait son père avec inquiétude. Marut ier ne perdait ni une bouchée de comestible, ni une parole de ma bouche. Ah ! le joli souper de famille ! Il faisait jour que nous étions encore à table. Marut recommençait pour la quatrième fois l’histoire de la fatale piscine. Le cocher et le groom qui avaient passé la nuit à attendre, — on ne les avait pas décommandés, — avaient déplorablement altéré la symétrie de leur chevelure. Ç’avait été très mal arrangé en somme : c’était un peu mon avis, et beaucoup, celui de ce pauvre Adrien. — En tout cas, c’est Lassema qui n’aurait pas été satisfait !!!

Le lendemain, Marut père m’envoyait une montre en or avec mon chiffre, et, quelque temps après, un service en argent. Quant au fils, il payait en promesses. Bien qu’il fût sans un rouge liard, il m’avait fait un acte de donation de deux cent mille francs, pour le jour de son mariage. Huit jours avant que le mariage n’eût lieu, j’ai déchiré l’acte et le lui ai renvoyé, avec mes souhaits. C’est sa femme qui m’a remerciée par Léon Marut. De lui rien. Pour beaucoup, le silence vaut de l’or. Il n’a pas desserré les dents. Et nous avons été quittes.

Le duc Citron avec qui je suis restée assez longtemps, s’est montré pour moi très généreux. J’ai de lui un magnifique collier de perles. Voici la lettre qu’il m’écrivait au sujet de ce riche cadeau :


La Haye, 17 mai.
« Ma chère Cora,

» Je ne sais pas écrire correctement l’anglais c’est pourquoi tu voudras bien m’excuser si je réponds en français à la lettre que j’ai trouvée à mon arrivée ici. Le bijoutier n’a fait qu’anticiper mes instructions. J’aurais voulu avoir le plaisir de t’offrir en personne le collier qui t’est bien destiné.

» Je regrette bien ne plus avoir eu le plaisir de te voir aux courses ; j’étais préoccupé, c’est vrai, mais plutôt par ta mauvaise réception que par autre chose, car, avoue que tu n’as pas été gentille avec moi, quand je suis venu te dire bonjour.

» Comme tu le penses bien, je m’embête bien ici, et la bonne visite que tu me promets me fera grand plaisir. Seulement il faudrait que mon appartement fût prêt à te recevoir. Tu me feras plaisir si tu veux faire mes amitiés à tous mes amis avec et sans crinoline.

» Adieu, chère Cora, je t’embrasse bien fort, et reste ton ami. »


« On s’abrutit loin de Paris», me répétait-il souvent. « C’est là seulement qu’on se sent vivre. » Le séjour de la Haye ne paraissait lui plaire que fort médiocrement : il aimait les voyages, le changement d’air, et… les jolies femmes…


AUTRE ÉPÎTRE


« Ma bonne amie,

» Je m’ennuie beaucoup ici : il me faudrait aller passer quelques temps à Paris pour me décrétiniser. Malheureusement bien des causes s’y opposent, et je crains que je ne pourrai pas m’y rendre de sitôt. Et toi, que fais-tu à Paris ? Toujours belle, je n’en doute pas, je voudrais te le dire en personne. Quels sont tes projets pour l’été ? Iras-tu à Bade ou ailleurs ? Je n’irai pas à Bade, parce que je dois aller au camp, où je resterai environ trois semaines. C’est plus amusant que La Haye, mais cela ne vaut pas les plaisirs du voyage et des jolies femmes comme toi. Que font nos amis ? Je pense que Paris doit être assez vide par la grande chaleur. Voilà depuis quelques jours que je ne suis pas bien, je souffre tous les jours de maux de têtes et de vomissements : c’est ennuyeux, et cela me met d’une humeur massacrante. Ajoute à cela qu’il n’y a pas une femme, et tu conviendras que ma vie n’est pas gaie ici.

» Adieu, chère, mille baisers, je reste ton ami.

» Je t’envoie la photographie que tu m’as demandée, j’espère que tu la trouveras ressemblante. Je m’ennuie beaucoup ici, comme tu penses bien ; je chasse tant que je peux, c’est ma seule distraction ; et je compte encore le faire, pendant tout le reste de la saison. »


2 Décembre 1884.

« Je vous suis bien reconnaissant, ma chère Cora, pour votre aimable proposition, vous êtes bien bonne de vous apitoyer sur un naufragé qui a besoin de sympathie. Je pars pour Caen samedi soir et j’y resterai jusqu’à lundi, après les courses, mais je ne reviens à Paris qu’après les courses de Deauville qui se terminent le 20 août. Si, après cette époque, vous êtes encore dans les mêmes dispositions et que vous veuillez encore m’offrir l’hospitalité, je serais bien heureux d’aller chez vous. Décidément je suis encore plus pris que je ne le croyais moi-même, car, au bout de trois jours, de ne pas avoir vu qui vous savez, je suis encore plus… qu’avant.

» Mille amitiés.
» Citron. »


J’aurais voulu qu’il m’emmenât dans son pays. Plus d’une fois, je lui ai fait part de mon désir.

La dernière fois que je l’ai vu, j’étais décolletée. Il m’a demandé de venir chez moi. J’ai refusé, craignant d’avoir quelque regret d’une trop facile condescendance. Il a insisté.

— Je vous propose cinq billets bleus.

Il vient.

Si les fonds étrangers étaient en baisse, il n’en fut pas de même de mon estime pour sa personne. Il part, me laissant les seuls témoignages de sa tendresse… Le jour même, il m’envoyait cinq billets de mille.