Mémoires de Geoffroi de Villehardouin/Décadence de l’Empire latin

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DÉCADENCE
DE L’EMPIRE LATIN.

La Notice sur Ville-Hardouin nous a conduits jusqu’à la mort de Henri qui affermit l’Empire latin, et qui, par les qualités qu’il déploya dans la paix et dans la guerre, se montra vraiment digne de régner. Nous avons vu la splendeur courte et passagère de cet empire : nous allons suivre les progrès de sa longue et douloureuse décadence.

La mort de Henri, qui arriva le 11 juin 1216, répandit la consternation parmi les seigneurs français. Il ne laissoit point d’enfans : Eustache son frère étoit mort ; et, pour conserver le sceptre impérial dans sa famille, il falloit aller chercher au loin celui qui seroit appelé à lui succéder. Un État composé de deux nations, dont la réconciliation n’étoit encore que commencée, devoit être gouverné par un prince absolument étranger à ses mœurs.

Les principaux barons, conformément aux lois qui avoient été faites au moment de la conquête, s’assemblèrent à Constantinople pour former une régence provisoire, et pour procéder au choix d’un empereur. Conon de Béthune, que nous avons vu se distinguer par son courage et sa prudence sous les empereurs Baudouin et Henri, fut nommé régent. Son exactitude à suivre les exemples de Henri, dont il avoit été l’un des principaux conseillers, maintint les Grecs dans la tranquillité, et empêcha les vainqueurs de se livrer à des abus de pouvoir. Sa haute réputation de valeur et son habileté dans la guerre réprimèrent l’ambition toujours croissante de Théodore Lascaris : et l’alliance que ce prince avoit faite avec les Français continua de subsister.

Les suffrages des seigneurs se balancèrent assez long-temps entre les deux princes qui étoient les plus proches parens de Henri. Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre, petit-fils de Louis-le-Gros, cousin germain de Philippe-Auguste, avoit épousé Yolande, sœur des deux derniers empereurs. Ce prince, d’un âge mûr, et qui, dans le gouvernement paisible de quelques fiefs peu étendus, n’avoit pas montré les défauts qui se déployèrent lorsqu’il fut parvenu à un rang plus élevé, paroissoit devoir être appelé au trône par les droits de sa femme : mais des raisons de politique faisoient pencher les seigneurs en faveur d’André, roi de Hongrie, qui avoit épousé une fille d’Yolande et de Pierre de Courtenay. Ils pensoient que le voisinage de la Hongrie seroit d’une grande utilité pour l’Empire ; et qu’ils pourroient disposer de toutes les forces de ce royaume, tant pour repousser les ennemis dont ils étoient entourés, que pour contenir les Grecs, si l’esprit de révolte se ranimoit parmi eux. Ce prince, très-religieux, et partageant les vœux de ses contemporains pour le recouvrement de la Terre-Sainte, venoit de prendre la croix : il auroit avec peine renoncé à une entreprise à laquelle il s’étoit engagé par les sermens les plus sacrés, et qu’il regardoit comme le premier de tous les devoirs. Il consulta le pape Honorius III, successeur d’Innocent III : ce pontife, fondant beaucoup d’espérances sur une expédition qui cependant n’eut aucun résultat, fut d’avis que le Roi devoit sacrifier l’agrandissement de sa famille, et le conjura de ne pas manquer à ses sermens. André, peu ambitieux, rejeta les offres des seigneurs français.

Alors leurs vues se tournèrent du côté de Pierre de Courtenay, auquel ils avoient d’abord pensé. Ils lui envoyèrent une ambassade solennelle qu’il reçut à Namur, lieu ordinaire de sa résidence. Le comte d’Auxerre, et sa nombreuse famille, furent éblouis de la carrière brillante qui s’ouvroit devant eux. La comtesse surtout, digne sœur des empereurs Baudouin et Henri, continuellement occupée depuis plusieurs années du récit de leurs exploits, de leurs malheurs et de leur gloire, se crut digne de leur succéder, reçut avec orgueil le titre d’impératrice, ne pensant pas qu’elle se préparoit, ainsi qu’à ses enfans, une longue suite d’infortunes, et que cette élévation si désirée causeroit la ruine entière de sa maison.

Pierre, ayant accepté l’empire, voulut partir avec l’éclat que sembloit exiger sa dignité. Les ambassadeurs ne lui avoient apporté que des hommages : il manquoit d’argent ; et il commença par se ruiner pour poser les fondemens de sa nouvelle fortune. Henri, comte de Nevers, un de ses gendres, étoit en état de lui procurer les fonds nécessaires : il lui engagea le comté de Tonnerre et la seigneurie de Crusy, stipulant que, s’il mouroit dans l’espace de dix ans, ces deux domaines resteroient au comte. Philippe-Auguste sembla voir avec plaisir l’élévation d’un de ses premiers vassaux : il prévit que plusieurs seigneurs le suivroient, dans l’espoir d’acquérir des principautés plus considérables que leurs fiefs : leur absence lui parut devoir concourir à l’accroissement de la puissance royale, et assurer le repos du reste de son règne.

L’Empereur, avec les sommes qu’il s’étoit procurées, mit sur pied une petite armée de cinq mille cinq cents hommes choisis : cent soixante chevaliers et plusieurs seigneurs se joignirent à lui. Il fixa son départ à la fin de l’année 1216, et prit la résolution de laisser à Namur ses deux fils Philippe et Robert. Cette dernière résolution devoit beaucoup nuire, tant à l’affermissement de la nouvelle dynastie, qu’au bien général de l’Empire. Comment en effet Pierre, après avoir tout sacrifié au désir d’occuper un trône éloigné, laissoit-il au fond de la France les deux héritiers présomptifs de sa couronne, qu’il auroit fallu au contraire habituer de bonne heure à des mœurs qui, jusque-là, leur avoient été étrangères, et montrer au peuple sur lequel ils devoient régner un jour ? Sa femme et quatre de ses filles le suivirent ; et cette famille, accompagnée du plus brillant cortège, arriva en Italie au commencement de janvier 1217.

Les délices de ce pays, beaucoup plus policé que le reste de l’Europe, y retinrent l’Empereur trop longtemps. Sans songer combien sa présence étoit nécessaire à Constantinople, il s’amusoit à recevoir les hommages et les fêtes qu’on lui prodiguoit dans toutes les villes. Une vaine représentation étoit à ses yeux le plus bel attribut du rang suprême. Il séjourna plus d’un mois à Bologne, où la famille des Lambertini lui procura toutes les jouissances dont il étoit avide : enfin il vint à Rome ; et, voulant donner à cette ancienne capitale du monde un spectacle aussi magnifique que nouveau, il pria le Pape de le couronner. Honorius s’y refusa d’abord, et fit observer à l’Empereur que cet honneur appartenoit au patriarche de Constantinople. Cette excuse n’étoit qu’un prétexte : le Pape, qui croyoit que le nouvel Empire s’affermiroit, qui connoissoit la valeur et l’ambition des Français, et qui se figuroit que, par la suite, un de leurs princes pourroit reprendre les vastes projets de Justinien, et envoyer contre Rome un autre Bélisaire, ne vouloit pas, en couronnant Courtenay, consacrer en quelque sorte les droits des empereurs d’Orient sur Rome et sur l’Italie. Cependant les instances de Pierre vainquirent sa répugnance : il lui donna cette satisfaction à laquelle il attachoit tant de prix ; mais, voulant prévenir les inconvéniens qu’il craignoit pour ses successeurs, il décida que le couronnement aurait lieu hors des murs de Rome, dans l’église de Saint-Laurent. La magnificence de la cérémonie suffisoit pour contenter l’Empereur et l’Impératrice : ils ne parurent attacher aucune importance aux précautions prises par le Pape.

Guillaume de Montferrat issu du premier mariage de Boniface de Montferrat, que nous avons vu roi de Thessalonique, crut devoir assister au couronnement. Le Pape le chargea de la garde de son jeune frère Démétrius, et le déclara protecteur de la régente Marguerite de Hongrie sa belle-mère.

Les Vénitiens, dont la flotte devoit transporter les troupes françaises dans la Grèce, profitant de l’embarras de l’Empereur, qui avoit déjà dépensé en profusions une grande partie des sommes qu’il avoit apportées de France, lui firent une proposition semblable à celle que le doge Henri Dandolo avoit déjà faite aux Croisés avant la conquête de Constantinople. Durazzo, place importante qui leur appartenoit, étoit tombée au pouvoir de Théodore, despote d’Épire. Ils exigèrent de l’Empereur qu’il les aidât à la reprendre, avant de se rendre dans ses États. Il y consentit volontiers. croyant que cette expédition seroit aussi facile que l’avoit été celle de Zara, et persuadé qu’il seroit encore mieux reçu par ses sujets, s’il se présentoit à eux après avoir remporté une victoire.

Arrivé à Brindes où l’embarquement devoit se faire, il ne voulut pas que l’Impératrice, qui étoit enceinte, et les jeunes princesses ses filles partageassent les dangers du siége de Durazzo. Elles partirent avant que la grande expédition fût prête à mettre en mer, et firent voile directement vers Constantinople.

Quelque temps après, l’Empereur et le cardinal Colonne, légat du Pape, s’embarquèrent avec l’armée française, renforcée par un assez grand nombre de troupes vénitiennes. La flotte arriva fort heureusement à Durazzo. Cette place très-forte ayant refusé de capituler, on en fit le siège dans les formes. Mais si l’attaque fut impétueuse, la résistance fut encore plus vive. Théodore avoit assujetti ses troupes à la discipline française, et elles étoient devenues très-bonnes, surtout pour la défense des places. Il y eut plusieurs assauts et plusieurs sorties dont les détails ne sont point parvenus jusqu’à nous. Mais les Français ayant eu presque toujours le dessous, leur armée étant diminuée, et les vivres commençant à leur manquer, l’Empereur se vit dans la douloureuse nécessité de lever le siège. Une ressource s’offroit encore à lui : il pouvoit remonter sur la flotte, et gagner sans danger sa capitale : trompé par des guides du pays, il aima mieux faire sa retraite par terre, dans l’espoir de forcer quelques places avant d’arriver à Constantinople.

Il s’engagea donc avec une armée déjà découragée dans les montagnes et les défilés de l’Albanie. La marche étoit d’autant plus pénible que Théodore le harceloit sans cesse. Tous les soldats qui s’écartoient étoient massacrés par les habitans : il étoit presque impossible de se procurer des vivres : enfin l’armée, réduite à la dernière extrémité, demandoit à grands cris une bataille dont le résultat, quel qu’il fût, devoit la tirer de l’horrible situation où son chef l’avoit mise. L’Empereur, dans cette unique occasion, se montra digne du commandement : il répondit aux vœux de ses soldats, et fit, en habile capitaine, tous ses efforts pour obtenir un combat général qui probablement l’auroit sauvé. Mais l’adroit Théodore parvint à l’éviter : il vouloit que l’armée française se consumât elle-même dans ce pays qui avoit été tant de fois le théâtre de ses victoires.

Tout espoir étant perdu, le légat essaya d’ouvrir une négociation avec le prince grec. Théodore parut s’y prêter : après de longues conférences, pendant lesquelles les maux de l’armée s’augmentoient, il fut convenu que l’Empereur pourroit traverser le pays, pourvu que ses troupes ne causassent aucun dégât. Cette trève étant conclue, et les Français n’élevant aucun doute sur la bonne foi du despote, les chefs se rapprochèrent, et parurent s’entendre parfaitement sur les dispositions à prendre pour l’exécution du traité. Quelques jours après, le prince grec invita l’Empereur à un festin, et désira qu’il fût accompagné du légat et des principaux seigneurs de sa suite. Au moment où la confiance et la cordialité semblent régner parmi les convives, des soldats remplissent la salle, et le perfide Théodore fait arrêter l’Empereur, le légat, ainsi que les seigneurs qui les avoient accompagnés. Aussitôt les ordres sont donnés pour attaquer l’armée française, privée de ses chefs et se reposant sur la trève : elle est entièrement défaite : une partie est massacrée, l’autre livrée à l’esclavage ; et quelques fuyards peuvent seuls porter à Constantinople la nouvelle de la captivité de l’Empereur.

L’Impératrice, dont la grossesse étoit avancée, fut profondément frappée de ce coup terrible : sa santé s’altéra, et elle sentit le néant de cette grandeur dont son cœur avoit été si long-temps enivré. Cependant les seigneurs, qui partageoient ses craintes, se souvinrent du sort affreux de Baudouin, et lui déférèrent la régence : elle accorda toute sa confiance à Conon de Béthune.

Le bruit de cet attentat se répandit bientôt en Europe. Les imprudences de l’Empereur, pendant son séjour en Italie, avoient presque détruit l’intérêt que le Pape avoit d’abord pris à lui : Honorius ne parut s’inquiéter que du sort du cardinal Colonne son légat, laissant au roi de Hongrie, gendre de Courtenay, le soin de le réclamer. Les instances du Pape furent long-temps inutiles : Théodore lui donnoit de fausses espérances, et savoit éluder toutes ses demandes. Enfin Honorius, irrité de tant d’audace et de perfidie, publia une croisade contre lui, persuadé que presque tous les princes de l’Europe s’empresseroient de venger l’outrage fait à une tête couronnée et au Saint-Siége. En effet, de grands armemens se préparoient en France et en Italie : les Vénitiens équipoient une flotte formidable ; Robert de Courtenay, grand bouteiller de France, frère de Pierre, et le jeune prince du même nom, fils puîné de l’Empereur, levoient des troupes, et devoient se mettre à la tête de l’expédition. Théodore, effrayé de ces préparatifs, prit le parti de renouer avec le Pape des négociations depuis quelque temps rompues, feignit de se soumettre à tout ce que désiroit le pontife, mit en liberté le cardinal Colonne, qui prit aussitôt le chemin de Constantinople, et fit annoncer par ses ambassadeurs que l’Empereur étoit mort dans sa prison. Il est possible que le chagrin ait fait périr Courtenay, qui, du faîte de tant de grandeurs, s’étoit vu plonger dans une captivité dont il ne pouvoit prévoir le terme ; il est possible aussi que le perfide Théodore ait avancé ses jours : l’histoire ne donne aucun détail à cet égard. Quoi qu’il en soit, le courroux du Pape contre le despote parut se calmer aussitôt que le légat eut été mis en liberté ; les Vénitiens et les Français, ayant à leur tête les deux Robert de Courtenay, alloient s’embarquer : Honorius menaça de les excommunier s’ils poursuivoient cette entreprise.

La présence du cardinal Colonne renouvela les douleurs de l’Impératrice ; il lui donna probablement sur la mort de son époux les détails que nous ignorons. Peu de temps après, elle mit au monde un fils qui devoit parvenir à ce trône tant désiré par son père, et en voir la chute. Les seigneurs fidèles au sang de Baudouin continuèrent la régence à cette princesse, que le chagrin et la maladie conduisoient lentement au tombeau. Pendant sa courte administration, elle resserra l’alliance faite cinq ans auparavant par Henri avec Théodore Lascaris, à qui elle donna Marie, l’une de ses filles. Elle mourut quelque temps après avoir formé cette union, qui paroissoit devoir assurer pour long-temps la tranquillité de l’Empire du côté de l’Asie. Elle laissoit onze enfans vivans qui eurent des fortunes différentes ; Sybille, sa fille cadette, frappée par les malheurs de son père, et dégoûtée du monde, prit le voile après la mort de l’Impératrice, et fut celle de toute la famille qui vécut la plus tranquille et la plus heureuse.

Les seigneurs envoyèrent une ambassade à Philippe, fils ainé de Pierre de Courtenay, qui, ainsi que son frère Robert, étoit demeuré en France, et confièrent la régence à Conon de Béthune, qui l’avoit exercée après la mort de Henri. Philippe avoit peu d’ambition : l’horrible destinée de son père lui avoit fait faire de sérieuses réflexions. Voulant conserver les débris de la fortune que sa famille avoit encore en France, il refusa l’Empire. Les ambassadeurs s’adressèrent alors à Robert qui avoit montré beaucoup d’ardeur pendant la captivité de Courtenay, et qui s’étoit mis à la tête de l’armée levée pour le délivrer. Louis viii, qui venoit de succéder à Philippe-Auguste, félicita le nouvel Empereur, lui promit des secours, et lui conseilla de se rendre bientôt aux vœux de ses sujets.

Robert avoit à peu près le même caractère que son père ; il voulut avant de rendre les rênes du gouvernement, qu’il trouvoit très-bien entre les mains de Conon de Béthune, promener longuement dans l’Europe la pompe d’un empereur d’Orient.

Il ne partit que plus de quinze mois après la mort de Pierre et fut deux ans en route. Il n’alla point à Rome, ne témoigna aucun désir d’être couronné par le Pape ; mais il fit par terre ce long voyage qu’une révolution récemment arrivée dans le royaume des Bulgares rendoit moins dangereux. Phrorilas, qui, comme nous l’avons vu, avoit succédé au meurtrier de Baudouin, venoit d’être détrôné par Jean Asan, prince de la famille royale, qui l’avoit tenu assiégé dans Ternove pendant sept ans, et, qui, l’ayant pris, lui avoit fait brûler les eux. Le roi de Hongrie beau-frère de Robert avoit fait alliance avec le nouveau Roi, et lui avoit donné sa fille. La paix qui résulta de cette alliance permit à l’Empereur de traverser avec sécurité les États de ces deux princes.

Arrivé en Hongrie au commencement de 1219, Robert s’y arrêta long-temps. On lui rendit tous les honneurs qu’il pouvoit désirer : il y eut des fêtes, des tournois ; et ce prince ne fit paroître aucun empressement d’aller occuper un trône où ses sujets l’appeloient depuis si long-temps. Il partit enfin pour Constantinople en 1221 ; et, après avoir traversé sans accident les terres des Bulgares, il arriva dans sa capitale le 25 mars de cette année. Malgré ses longs retards, il fut accueilli avec joie par les seigneurs, et son couronnement dans Sainte-Sophie fut fait avec la plus grande pompe.

Le patriarche qui le couronna étoit un Vénitien ; ancien évêque d’Esquilio, créature d’Innocent iii. Depuis la mort de Morosini, le clergé et les seigneurs n’ayant pu s’accorder sur les formes de l’élection, les papes s’étoient attribué le droit de nommer les patriarches : droit qu’ils conservèrent jusqu’à la fin de l’Empire latin, et qui diminua beaucoup l’éclat que devoit avoir l’Église de Constantinople.

Pendant sa régence, Conon de Béthune étoit parvenu à préserver l’Empire d’une invasion. Il avoit contenu Théodore d’Épire, et s’étoit opposé aux projets ambitieux de Lascaris, qui, devenu l’époux de Marie, sœur de Robert, et se prévalant de la longue absence de ce prince, prétendoit que sa femme avoit des droits à un trône qui sembloit abandonné. Des disputes s’étoient en même temps élevées entre le clergé et les seigneurs. Au moment de la conquête, la plupart des domaines ecclésiastiques avoient été donnés aux gentilshommes ; et il avoit été convenu que les nouveaux titulaires des évêchés, des cures et des bénéfices seroient dédommagés par un traitement fixe. Sous les deux derniers Empereurs, le clergé avoit vainement réclamé contre cet arrangement ; le cardinal Colonne fit valoir, sous la régence, les droits de l’Église, et obtint qu’une grande partie de ses biens lui fût rendue : mesure qui déplut aux seigneurs, et détermina quelques-uns d’entre eux à retourner dans leur pays. À cette occasion, Geoffroy de Ville-Hardouin, neveu de l’auteur des Mémoires, devenu prince d’Achaïe, se livra, contre le clergé de ses États, à des excès qui attirèrent sur lui les censures du Pape : la crainte lui fit modérer ses prétentions.

Robert approuva tout ce qu’avoit fait Conon de Béthune, qui malheureusement mourut peu de temps après, regretté des Français et des Vénitiens : c’étoit le dernier des grands capitaines qui avoient pris part à la conquête.

L’Empereur, menacé à l’occident et à l’orient par deux ennemis redoutables, Théodore d’Épire et Théodore Lascaris, résolut de traiter avec ce dernier qui passoit pour plus modéré, et dont sa sœur étoit l’épouse. Il lui envoya donc des ambassadeurs qui, secondés par l’Impératrice tendrement aimée de son mari, obtinrent que l’ancienne alliance fût renouvelée. Pour la rendre plus solide, il fut décidé que la princesse Eudocie, issue du premier mariage de Lascaris avec Anne fille de l’usurpateur Alexis, donneroit sa main à l’empereur Robert. Au moment où les ambassadeurs alloient repartir avec l’épouse destinée à leur prince, la mort de Lascaris changea la face des affaires.

Théodore Lascaris ne laissoit point de fils : sa famille se composoit des princes Alexis, Isaac, Manuel et Michel ses frères, et de deux filles Irène et Eudocie, dont la première étoit l’épouse de Jean Ducas-Vatace, capitaine renommé parmi les Grecs. Vatace, plus adroit que les oncles de sa femme, parvint au trône. Courageux, prévoyant, artificieux, également habile dans les négociations et dans la guerre, il devoit puissamment contribuer à la ruine de l’Empire latin.

Des quatre frères de Lascaris, Manuel et Michel se soumirent sans murmure au nouvel Empereur ; les deux autres Alexis et Isaac quittèrent brusquement la cour, et partirent pour Constantinople, après avoir vainement tenté d’enlever Eudocie que Vatace, rebelle aux dernières volontés de son beau-père, ne vouloit pas donner à Robert. Ils furent très-bien accueillis par l’empereur français, quoiqu’ils ne lui amenassent pas, comme il l’avoit espéré, la princesse qui lui étoit destinée.

Il y avoit deux ans que Robert étoit sur le trône ; et s’il n’avoit pas réprimé l’audace de ses ennemis, on ne pouvoit du moins lui reprocher d’avoir laissé entamer l’Empire. Ses négociations avoient détourné jusqu’alors la guerre qui le menaçoit du côté de l’Asie, et Théodore d’Épire continuoit d’être contenu par ses généraux. En 1223, les armes toujours heureuses de ce prince perfide se tournèrent contre le royaume de Thessalonique, gouverné par le jeune Démétrius à peine parvenu à sa majorité, et par Marguerite de Hongrie sa mère. Il espéroit que, ce royaume détruit, Constantinople ne pourroit plus lui résister. À la nouvelle des armemens formidables qu’il préparoit, Démétrius et sa mère, au lieu de pourvoir à la défense de leurs États, les abandonnèrent, et s’embarquèrent pour l’Italie. Le Pape qui avoit cru pouvoir se fier aux promesses de Théodore, après lui avoir fait des remontrances dont il ne tint aucun compte, accorda de généreux secours à la mère et à l’enfant, et publia une croisade pour les rétablir.

Le prince d’Épire, peu effrayé de ces menaces, marcha sur Thessalonique, s’en empara sans presque éprouver de résistance, et s’y fit couronner empereur d’Orient. Le métropolitain de cette capitale, fidèle à la famille de Montferrat, refusa de sacrer cet usurpateur : mais Théodore trouva plus de complaisance dans l’évêque d’Achride.

Il y avoit alors, comme on le voit, quatre empereurs d’Orient. Robert régnoit à Constantinople, Vatace à Nicée, Théodore à Thessalonique, Comnène à Trébisonde. Ce dernier, tranquille au fond du Pont-Euxin, ne prenoit aucune part aux disputes de ses rivaux.

La démarche hardie du prince d’Épire retarda la ruine de l’Empire latin, en mettant la division parmi ses ennemis. Vatace ne put voir sans jalousie ce nouveau rival que la fortune lui opposoit : il ouvrit avec lui des négociations, offrant de garantir les conquêtes qu’il venoit de faire, à condition qu’il ne porteroit plus le titre d’empereur. Théodore, enivré de ses succès, regarda cette proposition comme une insulte, et renvoya les ambassadeurs avec dédain.

Robert, au lieu de profiter de cette division pour négocier avec l’un des deux rivaux, et se donner le temps de réparer les forces épuisées de l’Empire, leur déclara la guerre. On ne le vit point, comme ses illustres prédécesseurs, paroître à la tête de ses troupes. Renfermé dans son palais, il aimoit mieux se livrer aux jouissances de l’orgueil, du luxe et de la volupté. Il confia le commandement de l’armée qui devoit marcher contre Théodore, à Thierry de Valaincourt, et à Nicolas de Mainvaut, successeur de Ville-Hardouin dans la charge de maréchal de Romanie. Ces deux généraux se bornèrent à faire le siège de Serres, place presque imprenable.

L’expédition contre Vatace fut commandée par les princes grecs Alexis et Isaac, qui, comme on l’a vu, s’étoient réfugiés à Constantinople. Robert espéra que leur présence pourroit opérer quelque défection dans l’armée de son ennemi ; mais il ne réfléchit pas à la honte qu’éprouveroient les troupes françaises en combattant sous les ordres des princes qu’elles avoient autrefois vaincus, et qu’elles étoient habituées à mépriser. Toutefois l’Empereur leur adjoignit Macaire de Sainte-Menehould, général renommé, jouissant de la confiance des soldats ; mais ce dernier n’avoit qu’un commandement secondaire, ne pouvoit que donner des conseils aux deux princes, et devoit leur obéir dans tout ce qui concernoit les grandes opérations. L’armée débarqua près de Lampsaque, et s’avança sans obstacle dans le pays où Vatace cherchoit à l’attirer. Elle rencontra les Grecs sous les murs de Pemanène, et fondit sur eux avec toute l’ardeur française. Dans le premier moment, rien ne put résister à son impétuosité : les ennemis plièrent de tous côtés, et commencèrent à prendre la fuite ; mais l’habile Vatace sut les rallier non loin du champ de bataille ; et, profitant du désordre que la poursuite avoit mis parmi des troupes qui comptoient sur la victoire, il rétablit le combat, déploya les talens d’un grand capitaine, et obtint une victoire complète. Tous les généraux furent faits prisonniers ; Macaire de Sainte-Menehould fut tué ; les deux princes grecs tombèrent au pouvoir de Vatace qui leur fit brûler les yeux, et l’armée de Robert fut anéantie. Vatace profita de ce succès pour recouvrer en Asie toutes les places que l’empereur Henri avoit autrefois conquises. Il chassa les Français de l’Asie mineure, et sa flotte s’empara de l’île de Lesbos. N’éprouvant presque aucune résistance, il descendit dans la Chersonèse ; ses troupes ravagèrent les environs de Gallipoli, de Madyte, et les côtes de la Propontide.

À la première nouvelle de la défaite de Pemanène, Robert, sans quitter son palais, avoit ordonné à l’armée qui étoit devant Serres de lever le siége et de marcher vers l’Asie ; mais Théodore attaqua cette armée dans sa retraite, la défit entièrement, et fit prisonniers les deux généraux Thierry de Valincourt et Nicolas de Mainvaut.

L’Empire, privé des deux armées qui seules pouvoient le défendre, étoit perdu sans ressource, si Vatace et Théodore se fussent accordés ; mais une circonstance heureuse pour les Français rendit encore plus forte l’inimitié de ces deux rivaux.

Andrinople, seconde ville de l’Empire, étoit demeurée fidèle aux Français, tant que Branas et son épouse Agnès de France avoient vécu. Depuis leur mort, ses habitans, éblouis par les succès de Vatace, formoient hautement des vœux pour lui, et demandoient à secouer le joug étranger. Lorsque ses dernières conquêtes l’eurent rapproché d’eux, ils lui firent savoir qu’ils étoient prêts à le reconnoître. Alors il s’empressa de leur envoyer Isez son grand écuyer : ils le reçurent avec des transports de joie, chassèrent la garnison française, et firent flotter sur leurs murs les étendards de Vatace. Pendant que cette révolution s’opéroit, Théodore d’Épire, ayant conquis toutes les contrées qui sont à l’occident de l’Hèbre, et poursuivant ses succès, s’approcha de cette ville. Il étoit maître de Messynople, de Macra, de Didymotique, et de toutes les autres places voisines : la possession d’Andrinople lui devenoit nécessaire pour diriger ses forces sur Constantinople. Il envoya donc, secrètement des émissaires qui persuadèrent aux habitans qu’il valoit mieux pour eux être soumis à Théodore qu’à Vatace : si les Français obtenoient quelque succès contre ce dernier, il seroit obligé de fuir en Asie, et ne pourroit les secourir ; au lieu que Théodore, dont les États étoient voisins, ne les laisseroit jamais retomber sous la domination française. Ces raisons déterminèrent les habitans d’Andrinople. La foible escorte du grand écuyer de Vatace ne put lutter contre le peuple prêt à se révolter. Isez sortit de la ville au moment où Théodore entroit par une autre porte. À peine maître de cette place, le prince d’Épire fit des courses jusque sous les murs de Constantinople.

Robert, pressé entre deux redoutables ennemis, n’ayant plus d’armée à leur opposer, prit enfin la résolution qu’il auroit dû adopter avant la guerre. Il entama des négociations avec Vatace, et obtint une paix désavantageuse, mais nécessaire. Il perdit Piga, la seule place importante qu’il eût en Asie, et ne conserva dans cette partie du monde que la presqu’île qui se trouve en face de Constantinople. Vatace promit d’envoyer bientôt la princesse Eudocie, qui avoit été promise à Robert par Lascaris.

Pendant tous ces désastres, l’Empereur n’avoit cessé d’implorer les secours du Pape et des autres princes catholiques. Honorius s’adressa vainement à la reine Blanche mère de saint Louis : il lui représenta qu’il ne falloit pas laisser périr cette nouvelle France (c’étoit ainsi qu’il appeloit l’Empire latin. La Reine, dont l’époux Louis viii étoit alors occupé de la guerre contre les Albigeois, ne put donner aucune espérance. Les instances du Pape eurent plus de succès près de Guillaume marquis de Montferrat, qui, dans le moment du sacre de Pierre de Courtenay, s’étoit chargé de la garde du jeune Démétrius. Ce prince, ayant levé une armée nombreuse, espéroit reprendre le royaume de Thessalonique, et marcher ensuite au secours de Robert. Démétrius et Guillaume partirent en effet, après avoir laissé à Rome Marguerite de Hongrie ; mais à peine étoient-ils arrivés dans la Grèce, qu’une mort prématurée enleva Guillaume qui étoit l’ame de l’entreprise. Le foible Démétrius ne put exécuter les projets formés par son généreux frère ; l’armée, qui n’avoit aucune confiance en lui, se dispersa ; il revint presque seul en Italie près de sa mère, et il termina tristement ses jours cinq ans après dans la ville de Melfi. Cette expédition, quoiqu’elle n’eût pas réussi, donna de longues inquiétudes à Théodore d’Épire ; qui, craignant que d’autres secours n’arrivassent, laissa respirer Constantinople.

À cette époque [1225] où l’Empire latin paroissoit près de sa ruine, et se bornoit presque aux murs et aux environs de cette capitale, on crut pendant quelque temps en Europe que Baudouin, qui l’avoit fondé, vivoit encore, qu’il s’étoit échappé des prisons de Ternove, et qu’il venoit réclamer son comté de Flandre, appartenant alors à Jeanne sa fille. Cette imposture fit beaucoup de bruit, et fournit en France un grand aliment à la curiosité publique. Dans ce siècle d’expéditions lointaines, les aventures les plus extraordinaires n’étonnoient point, et il n’étoit pas rare que des hommes, crus morts depuis long-temps, reparussent tout-à-coup dans leurs familles, quelquefois au grand déplaisir de ceux dont ils auroient dû attendre le plus d’amour.

Un hermite de la figure la plus noble vivoit retiré dans la forêt de Glançon près de Mortain. Son existence avoit quelque chose de mystérieux : il se montroit peu, et paroissoit fuir les regards de ceux qui vouloient l’observer. Cet homme singulier excita la curiosité d’un gentilhomme du voisinage qui vint le voir et lui fit plusieurs questions. On parloit encore beaucoup de la dernière croisade, et de la conquête de Constantinople ; on prétendoit que l’empereur Baudouin s’étoit sauvé de sa prison en habit de franciscain ; et ce bruit se répandoit d’autant plus facilement que la comtesse Jeanne sa fille n’étoit pas aimée. Le gentilhomme interrogea l’hermite sur cet objet, et n’en put rien tirer.

D’autres gentilshommes eurent avec lui de longs entretiens, à la suite desquels il leur persuada, sans doute parce qu’ils désiroient que cela fut, qu’il étoit l’empereur Baudouin, heureusement sauvé des mains des Bulgares. Il fit une fable que leur inimitié pour Jeanne pouvoit seule rendre croyable : il prétendit qu’il étoit sorti de la prison de Ternove par l’entremise d’une jeune fille à laquelle il avoit inspiré de la pitié ; qu’en revenant en France il étoit tombé sept fois au pouvoir des barbares, d’où il s’étoit échappé par autant de miracles ; qu’il avoit été leur esclave à diverses reprises ; et qu’enfin, dégoûté des grandeurs humaines, il s’étoit décidé à terminer ses jours dans une solitude.

Les gentilshommes, qui paroissent n’élever aucun doute sur la vérité de ce récit, emmènent l’hermite à Mortain, et lui forment une cour ; ils le font ensuite reconnoître à Lille, à Valenciennes, à Tournay, à Courtray, à, Bruges ; le duc de Brabant lui rend hommage comme à son seigneur, et le jour de la Pentecôte de l’année 1225 il prend la couronne, rend des édits, fait des chevaliers. Dans ses différens voyages il étoit vêtu à la grecque, portoit la pourpre, et se faisoit précéder par une croix.

Cette révolution, qui se faisoit si rapidement, effrayoit beaucoup la comtesse Jeanne qui n’avoit plus que la ville du Quesnoy, lieu de sa résidence. Elle implora l’assistance de Louis viii son seigneur, qui chargea de l’aider, dans cette circonstance difficile, Matthieu de Montmorency, Michel de Harmes, et Thomas de Lemprenesse.

Rassurée par ces trois seigneurs elle pria son prétendu père de venir la trouver au Quesnoy, afin qu’elle pût le reconnoître : il s’y refusa, prétendant qu’il avoit tout à craindre d’une fille dénaturée ; et ce refus, loin de le discréditer, augmenta le nombre de ses partisans. Le danger de la comtesse devenoit très-pressant, lorsqu’un franciscain, qui n’avoit pas quitté l’empereur Baudouin, vint la trouver. Il lui raconte tous les détails de la mort de son père, dont il assure avoir été témoin ; par l’ordre de Jeanne, il réunit plusieurs personnes qui s’étoient trouvées à la bataille d’Andrinople, et va trouver l’évêque de Senlis, qui le présente à Louis viii : le Roi, convaincu de l’imposture de l’hermite, lui fait dire de se rendre à Péronne.

Le faux Baudouin n’osa se refuser à une invitation si formelle : il courut le risque d’être confondu, dans la crainte de perdre ses partisans de bonne foi. Admis devant Louis viii, il recommença le récit de ses prétendues infortunes ; le Roi, sans chercher à le contredire, lui fit quelques questions fort simples auxquelles il se seroit sans doute préparé, s’il avoit eu quelque habileté. Il lui demanda quel étoit le jour où il avoit épousé Marie comtesse de Champagne, dans quel lieu ce mariage avoit été célébré, dans quelle ville il avoit reçu l’ordre de la chevalerie, et quelle étoit l’époque précise où il avoit fait hommage à Philippe-Auguste de son comté de Flandre. L’hermite ne put satisfaire à aucune de ces questions : feignant que ses longs malheurs avoient altéré sa mémoire, il pria le Roi de lui accorder jusqu’au lendemain pour se rappeler des faits et des dates qu’il avoit depuis long-temps oubliés. Il obtint ce délai, et la nuit suivante il s’échappa de Péronne. Arrivé d’abord à Valenciennes, ou ses partisans étoient en très-grand nombre, il fut effrayé de leur abandon. Il passa ensuite à Nivelle, où il ne reçut pas un meilleur accueil : son masque étoit tombé, et les mécontens qui l’avoient soutenu n’osoient plus l’avouer. Ne se trouvant pas en sûreté dans la Flandre, il partit pour Cologne, et disparut à tous les regards.

Le Roi et la comtesse ordonnèrent contre lui les perquisitions les plus sévères : long-temps les recherches furent vaines ; enfin Erard du Chatenay, seigneur bourguignon, découvrit qu’il s’étoit retiré secrètement à Rougemont, village qui lui appartenoit. Il le fit arrêter, et l’interrogea. L’imposteur, n’osant plus déguiser la vérité, déclara qu’il s’appeloit Bertrand de Raiz, et qu’il avoit été alternativement ménestrier, comédien et hermite. Il fut conduit au Roi, qui ordonna de le livrer à la comtesse Jeanne. Cette princesse lui fit expier ses longues inquiétudes : on le traîna sur un âne dans toutes les villes qui l’avoient reconnu comme l’empereur Baudouin, et lorsque le peuple parut bien détrompé sur son compte, il fut pendu.

Tandis ne cette scène extraordinaire se passoit en France, Robert continuellement harcelé par Théodore d’Épire, imploroit de nouveau les secours de l’Occident. Le pape Honorius venoit de mourir, et Grégoire ix, beaucoup plus zélé pour l’Empire latin, lui avoit succédé. Le châtelain d’Arras, grand dignitaire de la cour de Constantinople, fut envoyé d’abord à Rome, puis à Paris, pour obtenir de l’argent et des troupes. Il étoit chargé de dire au Pape et à la reine Blanche que le projet de Robert étoit de maintenir la paix avec Vatace et de faire les derniers efforts pour reconquérir Thessalonique. La régente promit trois cents chevaliers, et le Pape mit à la disposition de l’envoyé des sommes considérables.

Mais ces desseins, qui ne pouvoient être exécutés qu’avec une grande force de caractère, échouèrent par l’inconcevable foiblesse de l’Empereur.

La paix qu’il avoit faite avec Vatace sembloit devoir être durable. Eudocie, que ce prince avoit longtemps refusée à Robert étoit enfin arrivée à Constantinople ; et tous les seigneurs attendoient avec impatience la célébration d’un mariage qui leur faisoit espérer une longue tranquillité du côté de l’Asie. L’Empereur différoit toujours ; et l’on attribuoit ces délais à ses irrésolutions ordinaires. Le scandale fut à son comble quand on en connut la cause.

Baudouin de Neuville, chevalier du pays d’Artois, l’un des premiers conquérans venoit de mourir à Constantinople, laissant une veuve peu riche, et une fille d’une beauté remarquable, promise à un seigneur bourguignon qui en étoit éperdument amoureux. Les charmes de cette demoiselle frappèrent l’Empereur, qui, dans l’oisiveté d’une vie indolente ouvroit son cœur à toutes les passions voluptueuses. Il entretint un commerce secret avec la fille et la mère, séduisit l’une, éblouit l’autre, et bientôt elles vinrent habiter le palais ; alors il ne se contraignit plus : la favorite eut tout le pouvoir d’une épouse sans en avoir le nom ; et cette sorte de foiblesse, qu’on ne pardonne qu’aux grands princes, rendit Robert l’objet du mépris général. Le seigneur à qui l’on avoit enlevé une femme dont il étoit épris conçut d’horribles projets de vengeance. Il assembla ses parens et ses amis, et trouva, dans le mécontentement qu’inspiroit la conduite de l’Empereur, tous les moyens d’assouvir la fureur dont il étoit dévoré. Les seigneurs les plus modérés et les plus vertueux étoient indignés des procédés de Robert envers Eudocie, qui, destinée à devenir le gage de la paix, se voyoit abandonnée et dédaignée par celui dont elle étoit venue partager le trône. S’ils n’étoient pas capables d’être complices des conjurés, ils étoient portés à ne mettre aucun obstacle à leurs desseins. Enfin cet affreux complot éclate pendant la nuit : une troupe furieuse, à la tête de laquelle marchoit le seigneur outragé, attaque le palais, en force les portes, pénètre dans les appartemens, surprend dans leurs lits la maîtresse de l’Empereur et son indigne mère, et les entraîne vers le port. Leur rage n’est contenue ni par la foiblesse ni par la beauté ; ils mutilent horriblement la jeune favorite, en lui coupant le nez et les lèvres, et précipitent sa mère dans le Bosphore. Pendant ce tumulte, l’Empereur n’avoit pas même pensé à défendre une femme qu’il adoroit : il s’étoit réfugié dans le lieu le plus retiré de son palais, et les conjurés l’avoient assez méprisé pour ne pas songer à l’y chercher.

Robert tomba dans le désespoir lorsqu’il revit, horriblement défigurée, la malheureuse victime de ses passions, et lorsqu’il se fut convaincu qu’il ne pouvoit la venger. Devenu incapable de régner, puisqu’il ne lui étoit plus possible de se faire obéir, il partit secrètement de Constantinople, laissant la régence à Anseau de Cahieu, l’un des seigneurs les plus distingués, et vint à Rome trouver le Pape dont il attendoit des consolations et des conseils. Grégoire IX, instruit de ses malheurs, le reçut avec bonté, lui donna des secours ; et, après quelques mois de séjour à Rome, pendant lesquels il espéra que l’Empereur feroit des réflexions sérieuses, il lui conseilla de retourner dans ses États, pour réparer sa honte par une meilleure conduite. La jeunesse de Robert pouvoit faire espérer qu’il profiteroit d’une si cruelle leçon : mais le chagrin s’étoit emparé de lui, les remords l’accabloient, il étoit effrayé des dispositions de ses sujets, frémissoit en pensant qu’il faudroit pardonner à ceux qui l’avoient outragé ; et son ame flétrie se trouvoit aussi incapable de faire oublier le passé, que de profiter de l’avenir. Il mourut en traversant l’Achaïe, étant à peine âgé de trente ans. [1228]

La princesse Eudocie, que les mépris de Robert avoient rendue très-malheureuse, ne voulut pas retourner à la cour de Vatace, ou ses deux oncles, privés de la vue, gémissoient dans une prison, et où les services de son père Théodore Lascaris étoient oubliés. Anseau de Cahieu, chargé de la régence, lui adressa ses vœux ; elle consentit à l’épouser. Vatace, qui avoit toujours redouté son ambition, aima mieux la voir devenir la femme d’un simple gentilhomme, que celle d’un prince de la maison régnante.

Baudouin ii, dernier enfant de Pierre de Courtenay, que sa mère avoit mis au monde au milieu des plus horribles calamités, succéda, n’étant âgé que de onze ans, à son frère Robert. Les seigneurs, n’ayant pas assez de confiance dans les talens d’Anseau de Cahieu pour lui donner la tutèle de ce prince pendant une minorité qui devoit être longue, formèrent un conseil pour choisir le prince à qui l’on confieroit les destinées de l’Empire. Il falloit un héros pour lutter avec avantage contre les circonstances dans lesquelles on se trouvoit, et presque tous les grands hommes qui avoient fait la conquête étoient morts. Les seigneurs qui formoient le conseil eurent un moment l’idée de solliciter la protection de Jean Asan, roi des Bulgares, qui, comme nous l’avons dit, avoit succédé à Phrorilas. Ce prince, avec lequel on entama des négociations, promettoit de conquérir pour les Français le royaume de Thessalonique, et le jeune Baudouin devoit épouser sa fille.

Lorsque ce projet fut soumis à l’assemblée générale des seigneurs, il fut presque unanimement rejeté. On se souvenoit des malheurs que les Grecs avoient éprouvés à la suite d’une alliance avec un roi de cette nation barbare, et l’on ne prévoyoit pas que les Français seroient bientôt obligés de contracter les liaisons les plus intimes avec ces mêmes Comains, dont ils ne prononçoient alors le nom qu’avec horreur.

Les regards des seigneurs se tournèrent vers un prince français qui sembloit posséder toutes les qualités nécessaires pour soutenir un empire chancelant. C’étoit Jean de Brienne, comte de la Marche, et roi titulaire de Jérusalem : sa vie avoit été aussi glorieuse que singulière ; l’idée qu’on va en donner suffira pour justifier le choix dont il fut honoré.

Cadet de famille, il fut destiné à l’Église par son père Érard, comte de Brienne et de la Marche : mais ses goûts l’entraînant vers la carrière des armes, il s’échappa du château de sa famille, et se réfugia dans le couvent de Clairvaux, où il fut bien reçu par l’abbé Jean de Brienne, son oncle et son parrain, qui loua cette noble ardeur, et lui promit de ne pas laisser long-temps oisif son jeune courage. Simon de Châteauvilain, son proche parent, passant un jour près du monastère, le rencontra dans la forêt, et fut frappé de l’air martial de cet enfant. Il le prit avec lui du consentement de l’abbé, fut très-satisfait de ses heureuses dispositions, le conduisit à plusieurs tournois, et, après lui avoir fait subir toutes les épreuves, l’arma chevalier. Le jeune homme chercha vainement à fléchir son père : il ne reçut jamais de lui aucun secours. Ses exploits l’avoient déjà rendu fameux, lorsqu’il prit la croix avec les conquérans de Constantinople ; mais son frère Gauthier, comte de Brienne, ayant été appelé au trône de, Sicile, il abandonna les Croisés pour le suivre à Naples. Il le servit bien, et après sa mort il fut chargé de la tutèle de ses enfans.

Alors la grande réputation de Jean de Brienne fixa sur lui l’attention des barons de Jérusalem. Ayant perdu leur roi Amaulry, ils lui offrirent avec ce royaume, qui ne consistoit plus que dans les villes de Tyr et de Saint-Jean-d’Acre, la main de Marie, fille de Conrad de Montferrat et de la reine Isabelle. C’étoit le plus noble appel qu’on pût faire à son courage. Il y répondit par de hauts faits d’armes dans la Palestine et dans l’Égypte ; mais, ayant pris pour gendre l’empereur d’Allemagne Frédéric ii, il trouva dans ce prince son plus grand ennemi. Frédéric, pouvant disposer de forces considérables, lui fit une guerre opiniâtre et le dépouilla de ses États. Pour comble de malheur, Brienne perdit à la même époque la Reine sa femme, dont il tiroit tous ses droits à la couronne. Les revers ne le décourageant pas plus que les succès ne l’avoient enivré, il vint en France pour demander des secours, n’en obtint pas, et partit pour l’Espagne, où il contracta de nouveaux liens avec Bérengère, fille d’Alphonse, roi de Castille. Après avoir, inutilement essayé de recouvrer son royaume, il s’étoit retiré en Italie, avoit passé au service de Grégoire ix, et faisoit la guerre à son gendre dans le royaume de Naples. Il étoit alors âgé de plus de quatre-vingts ans, mais sa vieillesse étoit pleine de vigueur, et les seigneurs de Constantinople croyoient voir revivre en lui un autre Dandolo.

Ils envoyèrent des députés au pape Grégoire ix pour obtenir de lui qu’il autorisât Jean de Brienne à recevoir la couronne de Constantin. Le Pape y consentit avec joie, et l’on n’eut plus qu’à délibérer sur les conditions. Il fut convenu que Jean de Brienne seroit couronné empereur, qu’il adopteroit le jeune Baudouin, auquel il donneroit sa fille Marie, qu’il avoit eue de Bérengère ; que ce prince seroit son successeur immédiat, et que ses autres héritiers auroient des apanages considérables, soit en Europe, soit en Asie. Ainsi les seigneurs qui défendoient encore les débris de l’Empire latin mettoient toutes leurs espérances dans un enfant de onze ans et dans un vieillard de quatre-vingts. [Avril 1229.]

Brienne fit, comme ses deux prédécesseurs, de grands préparatifs pour aller occuper le trône auquel il étoit appelé, et ne put se rendre à Constantinople que deux ans après son élection. Voyons ce qui s’y passoit en son absence.

Les seigneurs avoient retiré la régence des mains d’Anseau de Cahieu, et l’avoient confiée à Narjot de Toucy, époux de la fille de Branas et d’Agnès de France, que nous avons vus, dans la première partie de notre travail, cimenter la paix entre les Français et les Grecs. Ils espéroient que ce seigneur seroit également agréable aux deux nations, et maintiendroit entre elles l’union sans laquelle l’Empire devoit bientôt périr. Leur espoir ne fut pas trompé, et, par un bonheur imprévu, la division se mit bientôt parmi leurs plus redoutables ennemis.

Asan, roi des Bulgares, avec qui les Français avoient négocié pour la tutèle du jeune empereur Baudouin, témoigna beaucoup d’humeur de la préférence obtenue par Jean de Brienne. Aussi ambitieux que ses prédécesseurs, il fit une étroite alliance avec Théodore d’Épire, pour anéantir l’Empire latin et en faire le partage. L’alliance entre ces deux princes fut cimentée par le mariage de Marie, fille d’Asan, avec Manuel, frère de Théodore. Mais cette alliance fut bientôt rompue par la perfidie ordinaire du prince grec. Il abusa de la confiance du roi des Bulgares, et tenta d’envahir son pays avec une armée considérable, renforcée depuis peu par des troupes allemandes que lui avoit envoyées Frédéric ii pour faire la guerre à Jean de Brienne ; mais Asan, quoiqu’il ne prévît pas cette trahison, étoit en état de lui résister. Il venoit de recevoir un renfort de Comains, et il attendit son ennemi sur les bords de l’Hèbre. Là fut livrée une bataille où la perfidie du prince grec reçut un juste châtiment : le roi des Bulgares obtint une victoire complète, Théodore et ses généraux furent faits prisonniers, et l’armée, entourée de tous côtés, mit bas les armes. [Avril 1230.] On s’attendoit à une vengeance terrible ; mais Asan, moins cruel et plus politique que Johannice, ne retint que les chefs, et renvoya les soldats sans rançon. Cette clémence rassura les Grecs, qui redoutoient les plus effroyables malheurs ; ils ouvrirent au vainqueur les portes d’Andrinople, de Didymotique et de Serres. Le Roi, chargé des dépouilles de celui qu’il avoit cru son allié, et couvert de gloire, quoique le premier objet de la guerre n’eût pas été rempli, retourna dans ses États, emmenant dans les prisons de Ternove, si fatales à ceux qu’on y renfermoit, Théodore d’Épire, qui se faisoit toujours appeler empereur d’Orient. Quelque temps après, ce prince, plein de ruse et d’adresse, essaya de s’échapper. Surpris au moment où il sortoit de la ville, il fut plongé dans un cachot, et on lui brûla les yeux.

Manuel son frère, qui, dans le désordre de la dernière bataille, avoit pu se soustraire aux poursuites des vainqueurs, revint à Thessalonique au milieu de mille dangers. Cet État, n’ayant perdu qu’une partie des conquêtes faites par Théodore, étoit encore puissant. Manuel s’empara du pouvoir, prit le titre de despote, et, profitant de l’ascendant que sa nouvelle épouse avoit sur le roi des Bulgares dont elle étoit la fille, il obtint de ce prince une paix avantageuse. Il fit en même temps tous ses efforts pour fléchir Grégoire ix, qui, lors de l’avènement de Brienne au trône impérial, avoit excommunié Théodore. Non-seulement il lui soumit son Église, mais il poussa la déférence jusqu’à le reconnoître comme son seigneur temporel.

Cette guerre sauva Constantinople, qui, n’ayant pour maître qu’un enfant en bas âge, n’auroit pu résister aux efforts réunis du prince d’Épire et du roi des Bulgares. Asan, porté naturellement à la paresse et à l’inconstance, sembla s’endormir sur ses lauriers, et se contenter de ses nouvelles conquêtes.

Jean de Brienne, ayant enfin terminé tous ses préparatifs, disposa son départ pour Constantinople. La route de terre n’étoit pas sûre, malgré les démonstrations pacifiques de Manuel, dans les États duquel il falloit passer. L’Empereur s’embarqua sur une flotte vénitienne de quatorze vaisseaux, et arriva sans obstacle dans sa capitale, où il étoit impatiemment attendu. [Septembre 1231.]

Mais toute cette réputation de sagesse, de valeur et de constance, qui l’avoit porté à l’Empire, s’évanouit aussitôt qu’il fut sur le trône. Soit que la vieillesse eût affoibli son caractère ; soit que les Français, trop enthousiasmés d’abord des anciens exploits de ce prince, eussent passé rapidement à un sentiment tout opposé et peut-être injuste, on lui reprocha de ne chercher que le repos, tandis qu’il auroit fallu déployer la plus grande activité. On se plaignit de son avarice, qui lui fit congédier une partie de ses troupes, dont Asan augmenta son armée. On s’indigna de ce qu’il ne prenoit aucune mesure pour délivrer le territoire de Constantinople des ravages des Bulgares et des soldats de Vatace. Il n’étoit en effet, dit Du Cange, ni en paix, ni en guerre, situation la plus fatigante et la plus pénible pour des guerriers français.

Cependant, en 1233, l’Empereur parut sortir de son assoupissement. Ayant appris qu’une conspiration menaçoit les jours de Vatace, il passa en Asie, et reprit l’importante forteresse de Piga. Les Français brûloient de pousser plus loin leurs conquêtes ; mais Brienne, craignant de compromettre la seule force qui lui restoit, les ramena bientôt à Constantinople.

Vatace ne tarda pas à se venger de cette agression. Asan, toujours irrité contre les Français, étoit disposé à le seconder. Sa fille Hélène avoit été destinée à Baudoin lorsqu’il avoit été question de lui confier la tutèle de ce jeune prince, Vatace la demanda pour son fils Théodore qui devoit lui succéder, et le roi des Bulgares s’empressa de répondre à cette avance. Les deux princes firent alors une alliance offensive et défensive dont le but étoit la destruction et le partage de l’Empire latin. Cette ligue paroissoit bien plus formidable que celle à laquelle les Français avoient échappé quelques années auparavant.

Brienne, effrayé du danger qui le menaçoit, envoya de toutes parts demander des secours. Geoffroy de Ville-Hardouin, prince d’Achaïe, et tous les grands vassaux de l’Empire, furent requis de marcher à la défense de la capitale. Grégoire ix déploya le plus grand zèle, et les Vénitiens firent un armement considérable. Mais ces secours, qui pouvoient arriver trop tard, n’empêchèrent pas l’Empereur de faire à Constantinople toutes les dispositions pour une résistance désespérée. Le vieillard parut reprendre toute l’ardeur de sa jeunesse, et ses sujets, remplis d’espérances, se reprochèrent de l’avoir mal jugé. Son armée n’étoit pas équipée ; il enleva aux Grecs les armes qu’ils possédoient, et les fit distribuer à ses soldats. Les fortifications de la capitale furent réparées, et cette place, déjà si forte par sa position, devint inexpugnable.

Vatace et le roi des Bulgares résolurent d’attaquer l’Empire de deux côtés différens, et, en cas de réussite, ils se donnèrent rendez-vous sous les murs de Constantinople. Le premier devoit envahir le midi de la Thrace, l’autre le nord. Tout plia devant l’armée de Vatace ; il poussa ses conquêtes depuis Gallipoli jusqu’à l’embouchure de l’Hèbre ; Asan obtint le même succès, et s’avança jusqu’au mont Hémus. Après ces expéditions, d’autant plus faciles que Brienne ne pouvoit mettre une armée en campagne, les deux rois se trouvèrent au rendez-vous qu’ils s’étoient donné, et commencèrent le siége de Constantinople.

L’Empereur, décidé à périr sur les débris du trône, montra une audace héroïque. Laissant l’infanterie dans la ville, il rassembla le peu de cavalerie qui lui restoit, ne put en former que trois escadrons, et sortit avec cette petite troupe pour combattre une armée formidable. Jean de Béthune, neveu de Conon, l’accompagnoit. Vatace et le roi des Bulgares, qui croyoient que la place alloit capituler, et qui ne s’attendoient pas à une sortie, n’eurent pas le temps de ranger leurs troupes. Brienne profite de leur surprise, les attaque avec fureur, exalte par son exemple l’imagination des Français qui le suivent, porte le désordre dans l’armée ennemie, et la met en déroute. Au même moment, par un bonheur inespéré, la flotte vénitienne arrivoit dans le port, sous les ordres des provéditeurs Léonard Quirini et Marc Cassoni. Elle y trouva la flotte de Vatace, qui n’étoit nullement préparée à se défendre. Un nouveau combat s’engage ; l’infanterie française, malgré les ordres qu’elle avoit reçus de rester dans la ville, en sort avec impétuosité, et seconde les Vénitiens. Les vaisseaux grecs sont en un instant brûlés ou pris. [1235]

Les deux princes ennemis, vaincus contre toute apparence sur terre et sur mer, furent obligés de se retirer. Leur animosité contre les Français n’en devint que plus forte. Ils résolurent de faire une nouvelle expédition l’année suivante.

Pendant cet intervalle de repos, l’Empereur sollicita des secours dans toute la chrétienté. Les Vénitiens, seuls intéressés au maintien de l’Empire latin, à cause de leur commerce et de leurs possessions dans l’Archipel, équipèrent une flotte, dont ils donnèrent le commandement à Jean Michieli. Cette flotte arriva bientôt dans la Propontide ; mais elle étoit inférieure à celle de Vatace et du roi des Bulgares, qui cette fois vouloient attaquer Constantinople par mer. Heureusement Geoffroy de Ville-Hardouin parut tout-à-coup avec six vaisseaux de guerre, montés par trois cents arbalétriers et cinq cents archers. Il fit sa jonction avec les Vénitiens. Ces deux flottes attaquèrent et mirent en déroute celle des ennemis, qui furent encore obligés de se retirer.

Constantinople étoit sauvée, mais l’Empire se trouvoit épuisé par ces deux victoires. La détresse étoit telle que le patriarche n’avoit plus de quoi subsister, et que le Pape se vit obligé d’engager le prince d’Achaïe et les évêques de la Morée à le secourir.

Dans cette situation cruelle, Brienne espéra que la vue du jeune empereur Baudouin exciteroit la compassion des souverains de l’Europe, et les détermineroit à lui accorder leur assistance. Il le fit donc partir pour l’Italie, accompagné de Jean de Béthune qui venoit de se distinguer dans la victoire remportée sous les murs de la capitale. Baudoin se rendit d’abord à Rome, où il passa une partie de l’année 1236. Grégoire ix prit à lui le plus vif intérêt, et fut profondément touché de sa jeunesse et de ses malheurs. Il publia une croisade pour secourir Constantinople, commua en faveur de l’Empire latin les vœux qui avoient été faits pour la Terre-Sainte, et ouvrit une négociation avec Vatace, afin d’obtenir qu’il fit la paix.

L’année suivante, Baudouin passa en France où régnoit saint Louis. Ce monarque et sa mère la reine Blanche le reçurent avec tous les égards dus à son rang, et le remirent en possession de plusieurs domaines de sa famille qui avoient été envahis en son absence.

La croisade publiée en sa faveur excita en France le plus vif enthousiasme. La présence de ce jeune prince, déchu de tant de grandeurs et réduit à mendier des secours étrangers, inspiroit un intérêt d’une nature presque aussi forte que celui qui avoit entraîné tant de Français dans la Palestine. Pierre de Dreux, comte de Bretagne, Hugues iv, duc de Bourgogne, Raoul de Nesle, comte de Soissons, Jean, comte de Mâcon, et beaucoup d’autres seigneurs, se croisèrent avec empressement. Cette ardeur, si naturelle à la nation française, se seroit encore propagée, si l’on n’avoit pas appris tout-à-coup la mort de Jean de Brienne. [23 mars 1237.] Les derniers momens de ce vieillard, qui poussa sa longue carrière jusqu’à quatre-vingt-neuf ans, furent douloureux. Il laissoit Constantinople dans une détresse qui devoit augmenter encore. Les Français y étoient resserrés comme dans une prison. Ne pouvant cultiver les terres du voisinage, ils éprouvoient les horreurs de la famine ; les soldats qui pouvoient s’échapper revenoient en Europe, et y portoient le découragement. Telle étoit la position d’une ville autrefois si brillante et si riche. Jean de Brienne, dont le cœur étoit déchiré par ce spectacle, avoit assez de pénétration pour prévoir que son jeune pupille, trop semblable à son frère, ne pourroit jamais relever un trône que toutes les espèces de désastres sembloient menacer.

Il s’écoula cependant encore plus de vingt ans avant que les tristes pressentimens de Jean de Brienne se réalisassent entièrement. Mais ces vingt dernières années de l’existence de l’Empire latin, stériles en événemens intéressans, n’offrent que des tableaux monotones, jusqu’à ce qu’un dénouement, long-temps prévu, vienne mettre fin à ce drame fastidieux. On voit, d’un côté, l’empereur Baudouin ii fatiguer Rome et la France de ses voyages fréquens, et détruire par son importunité tout l’intérêt qu’il avoit d’abord inspiré ; de l’autre, on voit les Grecs ne faire que de foibles tentatives contre Constantinople, n’oser presque l’attaquer sérieusement, et craindre encore ces Français qui, malgré la lâcheté de leur empereur, furent jusqu’au dernier moment en état de les repousser avec courage. Enfin on ne peut attribuer cette résistance passive, qui ressemble à une agonie prolongée, qu’au caractère peu énergique de Baudouin, et à l’excessive timidité de ses ennemis. Nous passerons donc rapidement sur les circonstances de cette dernière partie de l’histoire de l’Empire latin.

Anseau de Cahieu, époux d’Eudocie, fille de l’empereur Lascaris, fut de nouveau chargé de la régence. Il profita de l’inconstance du roi des Bulgares pour détacher ce prince de Vatace. Asan réunit alors ses troupes à celles des Français, et tenta vainement de leur faire rendre la ville de Tzurulum, place voisine de Constantinople, et nécessaire pour assurer les subsistances de cette grande ville. Les troupes de Vatace la défendirent avec opiniâtreté, et le siége ne réussit pas. Au moment où le découragement commençoit à s’emparer d’Asan, il apprit la mort subite de sa femme Anne de Hongrie et de son fils unique. Frappé de l’idée que le ciel le punissoit pour avoir trahi ses engagemens avec Vatace, il se rapprocha de ce prince et rompit avec les Français. De retour à Ternove, où Théodore d’Épire, privé de la vue, étoit toujours son prisonnier, il devint amoureux d’Irène, fille de ce prince, qui, avec ses deux jeunes frères Jean et Démétrius, partageoit la captivité de son père. Il l’épousa, et rendit la liberté à Théodore, qui s’occupa bientôt, quoique aveugle, de recouvrer son royaume de Thessalonique. Asan jusqu’alors étoit lié avec Manuel, frère de Théodore, possesseur actuel de ce trône, auquel il avoit autrefois donné sa fille. Son nouvel amour le fit changer de conduite. Il favorisa secrètement les desseins de Théodore. Celui-ci, déguisé en mendiant, entra, sans être reconnu, dans Thessalonique, se découvrit à ceux qui lui étoient restés fidèles ou qui n’aimoient pas le gouvernement de Manuel, forma une conjuration, détrôna son frère, le livra aux Turcs, et renvoya la femme de ce prince au roi des Bulgares son père. Les suites de cette révolution laissèrent respirer les Français. Le sultan d’Attalie, auquel Manuel avoit été livré, eut pitié de lui, et permit qu’il allât trouver Vatace, qui, touché de son sort, lui donna quelques domaines dans la grande Valachie où son frère Constantin possédoit déjà une principauté. Manuel, loin d’être reconnoissant de ce bienfait, se réconcilia peu de temps après avec Théodore, et les trois frères s’unirent aux Français contre Vatace. Telles étoient la légèreté et la perfidie des Grecs du moyen âge.

Cependant Baudouin pressoit en France les préparatifs de la croisade. Espérant obtenir quelques secours de Henri iii, roi d’Angleterre, il partit pour Douvres ; mais il fut arrêté dans cette ville, et le gouverneur lui dit que le Roi s’étonnoit qu’un prince de sa qualité fût entré dans le royaume sans permission. Cet affront, auquel sa foiblesse devoit encore l’exposer, lui fut fait sous le prétexte qu’autrefois Jean de Brienne son beau-père, s’étant trouvé en Palestine avec Philippe-Auguste et Richard, avoit cru devoir se déclarer pour le premier. Si Baudouin eût été puissant, on n’auroit sûrement pas pensé à cet ancien et frivole grief.

Il n’avoit pas encore terminé tous ses préparatifs, lorsqu’il apprit l’état affreux de Constantinople. Alors il prit la résolution d’envoyer devant lui Jean de Béthune, son gouverneur, avec des troupes et des munitions ; mais l’empereur d’Allemagne Frédéric ii, ennemi implacable de son beau-père, arrêta cette petite armée sur les frontières de la Lombardie. Béthune, désespéré de cet obstacle auquel il ne s’étoit pas attendu, alla lui-même trouver Frédéric ; mais, à son grand étonnement, il fut retenu par ce prince, et ne put obtenir sa liberté, même en donnant une rançon. Cependant Frédéric permit aux troupes de se rendre à Venise, où, privées de leurs chefs, elles commencèrent à se débander. Baudouin réclama vainement contre cette violation du droit des gens : il ne reçut d’autre réponse que la proposition avilissante de devenir l’un des vassaux de l’Empire d’Allemagne. Après une longue détention, Béthune obtint enfin la permission d’aller joindre à Venise les troupes qui lui restoient ; mais le chagrin avoit altéré la santé de ce grand homme, dernier soutien de l’Empire latin. Il mourut peu de jours après son arrivée à Venise : alors son armée se dispersa. Quelques aventuriers s’embarquèrent cependant ; les uns allèrent en Morée, et n’osèrent pénétrer plus avant ; quelques autres arrivèrent à Constantinople au milieu de mille dangers, et ne servirent qu’à y porter le découragement.

Cette ville étoit dévorée par tous les fléaux. La famine exerçoit ses ravages, les grandes fortunes se trouvoient épuisées, et la misère étoit à son comble. On étoit réduit à enlever le plomb qui couvroit les églises pour en faire de la monnoie ; les reliques étoient arrachées des autels et vendues à vil prix. Ce peuple auroit péri si Ville-Hardouin, avec vingt-deux vaisseaux, n’eût forcé l’entrée du port bloqué par la flotte de Vatace, et n’eût fait entrer quelques secours. Dans cette cruelle extrémité, le régent crut devoir engager pour une grosse somme, aux Vénitiens, la couronne d’épines, que les habitans de Constantinople regardoient comme leur trésor le plus précieux. Baudouin, l’ayant appris, céda cette relique à saint Louis, dans l’espoir d’intéresser sa piété à la cause de l’Empire latin. Le Roi reçut ce don avec empressement. Il fut convenu que la sainte relique seroit transportée à Venise, d’où elle seroit envoyée en France, après le remboursement de la somme prêtée par les Vénitiens. Deux frères prêcheurs, dont l’un avoit été prieur d’un couvent de Constantinople et avoit souvent vu la couronne d’épines, furent députés par saint Louis, et partirent accompagnés d’un gentilhomme de la suite de Baudouin. Après avoir constaté l’identité de la relique, ils s’acquittèrent de leur mission. Les Grecs, réunis aux Français sur le rivage, fondoient en larmes en voyant partir le vaisseau qui emportoit un trésor pour lequel les deux peuples avoient une égale vénération.

À peine la relique fut-elle arrivée à Venise, que saint Louis s’empressa de la dégager. Elle entra en France aux acclamations du peuple. Le Roi et la famille royale allèrent au devant du cortége qui l’accompagnoit jusqu’à Villeneuve-l’Archevêque, près de Sens. Elle fut ensuite portée à Paris, et placée dans la chapelle du palais, qui bientôt après fut rebâtie.

Les lenteurs de Baudouin refroidirent le zèle des Français qui s’étoient croisés pour lui. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, fils de celui qu’une mort prématurée avoit empêché de commander la première expédition, abandonna cette cause, prétendant que sa conscience l’appeloit plutôt dans la Palestine que dans la Grèce. Cette défection réveilla Baudouin, et lui fit faire les plus grands sacrifices. Il engagea le comté de Namur au roi de France, et parvint à lever une armée que des calculs exagérés portent à 60,000 hommes. Le Roi fit demander un sauf-conduit à l’empereur Frédéric ii pour cette armée, qui devoit voyager par terre. Ce prince hésita quelque temps, mais il craignoit l’inébranlable fermeté de saint Louis. Ayant à la même époque ordonné d’arrêter des prélats français qui alloient à Rome, le Roi lui écrivit que le royaume de France n’étoit pas si affoibli qu’il se laissât piquer long-temps de l’éperon sans rejimber. Cette fermeté de saint Louis décida Frédéric à ne plus refuser le passage à l’armée de Baudouin. Le roi de Hongrie Bèla iv, successeur d’André, lui fournit des vivres ; Asan, roi des Bulgares, quoique allié de Vatace, ne l’attaqua point ; et Narjot de Toucy, époux de la fille d’Agnès de France, qui avoit de grandes propriétés dans la Thrace, s’empressa d’aller au devant de son souverain. Baudouin arriva dans sa capitale désolée au mois de décembre 1239.

Les conquêtes des successeurs de Gengiskan, qui tournoient leurs immenses armées vers l’occident de l’Asie et l’orient de l’Europe, donnèrent quelques années de repos à Baudouin. Les peuples vaincus refluoient sur la Grèce ; et les Comains, qui sous le premier empereur français avoient désolé la Thrace et le royaume de Thessalonique, entrèrent au service de son neveu, qui ne craignit pas d’employer ces terribles auxiliaires. Leurs chefs, Jonas et Soranius, vinrent à Constantinople, et partagèrent avec les seigneurs français la garde du palais. Les deux filles de ces généraux furent admises à la cour, en prirent bientôt les habitudes, abjurèrent leur culte barbare, et se firent baptiser quelque temps après : l’une d’elles épousa Narjot de Toucy, devenu veuf de la fille d’Agnès de France.

Baudouin, avec ce puissant secours, mit le siége devant Tzurulum, où avoit échoué, quelques années auparavant, le régent secondé par le roi des Bulgares, et parvint à s’emparer de cette ville importante. Ce premier succès fut suivi d’une victoire que sa flotte remporta sur celle de Vatace ; mais ces avantages momentanés ne relevoient pas un État épuisé.

Cependant la mort d’Asan, roi des Bulgares, arrivée en 1241, mit pour quelque temps l’Empire en sûreté du côté du nord. Ce prince eut pour successeur Caloman, enfant en bas âge, pendant la minorité duquel les Bulgares ne tentèrent aucune entreprise. D’un autre côté, Baudouin fit deux pertes qui l’affoiblirent beaucoup. Le pape Grégoire ix, dont il avoit reçu tant de secours, mourut cette année, âgé de près de cent ans. Jonas, l’un des chefs des Comains, auxquels il devoit ses dernières victoires, mourut aussi presque en même temps que son gendre Narjot de Toucy : son collègue Soranius, dégoûté du service de Baudouin, passa du côté de Vatace avec toutes ses troupes.

Baudouin étoit dans cette position, lorsque Ville-Hardouin vint à Constantinople réclamer des sommes considérables qui lui étoient dues. L’Empereur lui abandonna ses terres de Courtenay ; mais saint Louis crut devoir s’opposer à cet arrangement qui auroit anéanti le nom de la branche dont Baudouin étoit le chef, et fournit à ce prince les fonds dont il avoit besoin pour s’acquitter. En reconnaissance de ce bienfait, l’Empereur lui donna, malgré les murmures de ses sujets, presque toutes les reliques qui existoient encore dans les églises de sa capitale. C’étoient un morceau de la vraie croix, la robe du Sauveur en allant au Calvaire, le fer de la lance, etc. Ces précieuses reliques arrivèrent à Paris le jour de l’Exaltation de la Croix, et furent déposées à la Sainte-Chapelle.

Alors Vatace fit avec Baudouin une trève de deux ans, dans le dessein de profiter de l’enfance de Caloman pour s’emparer de la Bulgarie. Il avoit aussi des projets sur le royaume de Thessalonique, qui furent exécutés plus tard. Son plan étoit de se rendre maître de toutes les provinces qui composoient autrefois l’Empire grec, avant d’attaquer la capitale. Il fit donc la paix avec Théodore d’Épire, à condition qu’il cesseroit de prendre le titre d’empereur.

Il n’étoit pas non plus sans inquiétude sur les invasions des Tartares qui venoient de ravager une partie de la Hongrie et de la Bulgarie, où cependant ils ne s’étoient pas établis.

Baudouin, agité des mêmes craintes, voulut faire une alliance étroite avec le sultan d’Icone, dont il espéroit une puissante assistance, soit contre les Tartares, soit contre Vatace. Le Sultan, plein d’estime pour les Français, y consentit volontiers ; mais il exigea qu’une parente de l’Empereur devînt son épouse, offrant de lui laisser le libre exercice de la religion chrétienne, et de permettre même qu’il fût établi des églises dans les grandes villes de ses États. Baudouin, que sa position obligeoit de souscrire à toutes les conditions que le Sultan voudroit lui imposer, envoya chercher en France l’une de ses nièces, fille de sa sœur Élisabeth et d’Eudes de Montaigu.

Pendant ce long voyage, Vatace, instruit de ce qui s’étoit passé, traita promptement avec le Sultan, lui accorda tout ce qu’il voulut, et fit ainsi échouer les projets de Baudouin.

Ce prince, qui frémissoit en voyant arriver la fin de la trève de deux ans conclue avec Vatace, au lieu de se préparer à défendre son territoire menacé, prit le parti de retourner en Italie demander des secours au pape Innocent iv. Ce pontife, moins énergique que Grégoire IX, mais partageant ses ressentimens, soutenoit avec peu d’avantage la guerre contre l’empereur d’Allemagne Frédéric ii. Baudouin, presque dépouillé de ses États, résolut de réconcilier ces deux puissans rivaux : sa médiation ne put les rapprocher ; mais il excita la compassion momentanée de Frédéric, qui, venant d’accorder une de ses filles à Vatace, consentit le prier de prolonger la trève.

Après cette négociation où Baudouin avoit montré toute sa foiblesse, il partit pour la France, afin d’assister au concile général convoqué à Lyon. [1245.] À cette grande assemblée on vit paroître aux côtés du Pape l’empereur Baudouin et le patriarche de Constantinople, qui venoient implorer les secours de l’Église. Leur position inspira le plus vif intérêt. On publia une nouvelle croisade, et l’on prit, pour la faire réussir, des mesures inconnues jusqu’alors. Tous les bénéfices, de quelque espèce qu’ils fussent, durent être taxés : les charités, les fondations pieuses, les restitutions même arrachées au repentir durent être employées secourir l’Empire latin, et à reconquérir la Palestine.

Baudouin concevoit les plus grandes espérances : mais elles s’évanouirent bientôt. Les Français aimèrent mieux suivre leur Roi en Égypte, que d’aller partager les destinées incertaines de l’empereur d’Orient. Cependant il obtint de la générosité de saint Louis la restitution de son comté de Namur qu’il lui avoit engagé.

Pendant l’absence de Baudouin, Vatace exécutoit le vaste plan qu’il avoit conçu. Caloman, roi des Bulgares, étoit mort, et Michel son successeur, encore dans l’enfance, se trouvoit incapable de régner. Vatace profita de la foiblesse de ce prince. Joignant à la force des armes les trahisons si familières aux Grecs, il sut persuader aux habitans d’Andrinople et des villes de cette province, soumises autrefois par Asan, qu’ils trouveroient un grand avantage à rentrer sous la domination de l’Empire grec. Presque toutes ouvrirent leurs portes avec joie ; les autres furent forcées.

Théodore d’Épire, dont l’ambition et la perfidie avoient si long-temps désolé l’Empire, étoit mort ; et son fils Jean, sous le nom duquel il régnoit, le suivit de près au tombeau. Démétrius son autre fils, devenu despote, n’eut que les vices de celui auquel il devoit le jour. Plongé dans les plus dégoûtantes débauches, il fut bientôt l’objet de la haine et du mépris de ses sujets. Vatace tira parti de cette disposition, et Démétrius lui fut livré par le peuple de Thessalenique. Il le relégua dans une forteresse au-delà du Bosphore ; et la conquête de ce royaume, qu’il ne devoit qu’à la trahison, le rendit maître, ainsi qu’il l’avoit désiré, de tout l’ancien territoire de l’Empire, la capitale exceptée. Le gouvernement de cette importante province fut confié à Andronic Paléologue, grand domestique, dont nous verrons bientôt le fils usurper le trône de son bienfaiteur, et consommer la ruine de l’Empire latin.

Vatace, en agrandissant ses États, n’avoit pas négligé de détourner les dangers qui le menaçoient du côté de l’Occident. Conservant toujours une étroite union avec Frédéric, il avoit su calmer Innocent iv par l’espoir de sa soumission prochaine à la puissance spirituelle du Saint-Siége.

Maître de tout le nord de la Thrace et du royaume de Thessalonique, il assiégea Tzurulum, ville importante dont nous avons déjà parlé, et qui étoit comme la clef de Constantinople : Anseau de Cahieu y commandoit. Se croyant hors d’état de résister, il se figura que la présence de son épouse Eudocie, belle-sœur de Vatace, suffiroit pour désarmer ce prince. Il quitta donc la place confiée à sa garde, en y laissant la princesse, qui tenta vainement de fléchir le vainqueur. Celui-ci lui promit d’épargner les habitans, et la renvoya presque sans escorte à son époux. Ce fut, pendant tout le cours de cette longue guerre, le seul Français qui trahit son devoir par lâcheté : il paroît qu’il avoit pris les mœurs efféminées de la famille dans laquelle il étoit entré.

Lorsque saint Louis partit pour l’Égypte [1248], Baudouin revint dans sa capitale aussi pauvre et aussi malheureux que lorsqu’il l’avoit quittée. Sa présence ne ranima point le courage des Français : tant d’espérances déçues les avoient habitués à ne plus compter sur ses promesses. Quelques mois après, les besoins augmentant, il fit partir pour la France son épouse Marie, fille de Jean de Brienne, avec pouvoir de vendre tous les biens qui leur restoient. Les Vénitiens seuls lui procuroient de temps en temps quelques secours, et portoient des subsistances dans la ville.

En 1251, Baudouin fit un troisième voyage en Italie et en France, aussi inutile que les premiers, et dont l’histoire n’a pas même daigné nous conserver les détails. Philippe de Toucy, petit-fils d’Agnès de France, fut chargé de la régence ; et dans la position terrible où l’Empire se trouvoit il courut implorer la protection de saint Louis, qui étoit alors à Césarée. Le Roi le reçut comme un parent malheureux : Joinville et les seigneurs français lui témoignèrent le plus vif intérêt ; mais il ne put obtenir que quelques foibles secours d’hommes et d’argent.

Constantinople, privée de la présence de l’Empereur, et n’ayant presque plus aucun moyen de défense, alloit tomber au pouvoir de Vatace si la mort de ce prince, le peu de hardiesse des Grecs, et d’autres événemens n’eussent encore reculé de quelques années la ruine de l’Empire latin.

Théodore Lascaris ii, fils de Vatace, lui succéda, et ne déploya pas les mêmes talens. Dominé par un favori qui se rendit odieux, il prépara la décadence de sa famille. Ayant fait une expédition malheureuse contre les Bulgares, il put à peine conserver les conquêtes de son père. Michel Paléologue, fils d’Andronic dont nous avons déjà parlé, se distinguoit par de grandes qualités, et sembloit aspirer au trône. Lascaris, en prince foible, le disgrâcia, lui rendit ses bonnes grâces, le disgrâcia de nouveau, et finit par lui accorder la plus grande puissance. Muzalon, ce favori qui abusoit de son ascendant sur Lascaris, ne put, malgré toutes ses intrigues, parvenir à perdre son rival.

Lascaris étant mort après un règne très-court [août 1259], ne laissa pour lui succéder qu’un enfant en bas âge. Muzalon et Paléologue se disputèrent sa tutelle. Le premier étoit détesté du peuple et des soldats. le second en étoit l’idole : Paléologue l’emporta ; et son rival fut massacré dans une église pendant qu’on faisoit les funérailles de Lascaris. Il se déclara d’abord tuteur du jeune prince, et bientôt il se fit couronner avec lui.

Michel, frère de Théodore d’Épire, qui conservoit un territoire assez considérable dans cette province, craignant l’ambition de Paléologue, contracta une alliance avec les Français, et donna sa fille à Guillaume de Ville-Hardouin, prince d’Achaïe, successeur de Geoffroy.

Baudouin, de retour à Constantinople, après avoir vendu à Guy, comte de Flandre, la principauté de Namur que saint Louis avoit eu la générosité de lui rendre, essaya de profiter de la révolution qui venoit d’appeler au trône Paléologue, et des troubles qui pouvoient en être la suite, pour obtenir de lui quelques conditions avantageuses. Il lui envoya donc des ambassadeurs : Paléologue les reçut avec beaucoup d’affabilité, et s’efforça de les corrompre. Il leur dit que s’il devenoit maître de Constantinople il traiteroit les Français comme ses sujets les plus chéris. Les ambassadeurs, fidèles à leur devoir, insistèrent pour que Thessalonique et toutes les places de la Thrace et de la Macédoine fussent rendues à Baudouin. Paléologue éluda leurs demandes, les joua, exigea d’eux un tribut considérable auquel ils se refusèrent, et finit par les congédier en leur disant de se préparer à la guerre.

Michel d’Épire, devenu l’allié de Guillaume de Ville-Hardouin, et ayant obtenu des secours de son autre gendre Mainfroy, roi de Sicile, reprit les anciens projets de son frère Théodore, et voulut profiter des embarras de Paléologue pour s’emparer de l’Empire. Paléologue envoya contre lui son frère Jean, qui le défit entre Achride et Déobolis. Guillaume de Ville-Hardouin, qui n’avoit pu empêcher son beau-père de fuir, fut fait prisonnier au moment où il se cachoit dans une métairie près de Castoria. Conduit à Nicée, il soutint le caractère de chevalier français devant Paléologue, qui lui offrit sa liberté s’il vouloit le reconnoître pour empereur. Ayant rejeté cette proposition avec dédain, il fut enfermé dans une prison.

Les Français de Constantinople n’attendoient plus que le moment où ils passeroient sous le joug des Grecs, dont la puissance s’augmentoit chaque jour. Baudouin, après avoir fait tant de voyages et sollicité tant de secours, n’avoit plus ni troupes ni argent. La situation de sa capitale étoit digne de pitié. On continuoit d’enlever le plomb qui couvroit les églises, pour en faire l’unique monnoie dont on pût disposer. Le bois manquoit : on se mit à démolir les maisons abandonnées, et l’on en brûla les charpentes. Constantinople, dont les principaux habitans s’étoient sauvés en Asie, offroit l’image d’un camp entouré de tous côtés par une armée ennemie. Baudouin, n’ayant plus rien à vendre, engagea aux Vénitiens son fils unique Philippe, héritier présomptif de sa couronne, et n’obtint qu’une somme modique. Ce jeune et malheureux prince fut conduit à Venise, et n’eut pas du moins la douleur de voir la catastrophe qui renversa le trône de son père.

Quelque temps après ce marché honteux, Paléologue passa dans la Thrace avec une armée, et fit une tentative sur Constantinople, où il croyoit faussement avoir des intelligences. Son armée manquant de vivres, il fut obligé de se retirer. Baudouin lui demanda vainement la paix ; il n’accorda qu’une trève d’un an.

Paléologue étoit toujours en guerre avec Michel, despote d’Épire ; mais les hostilités avoient été suspendues par la tentative faite sur Constantinople. Il envoya, au printemps de 1261, une armée pour le soumettre, et le commandement en fut confié à Stratégopule, honoré du titre de César. Les instructions de ce général lui prescrivoient de s’approcher de la capitale, d’en examiner les fortifications, d’observer les endroits foibles, et de ne rien entreprendre. L’ambition du César le fit manquer aux ordres de son souverain, et le succès le plus inattendu couronna sa témérité.

Instruit que les Vénitiens, qui formoient la principale force de la ville, avoient des projets sur une forteresse du Pont-Euxin appelée Daphnusie, il écrivit au commandant de cette place de paroître disposé à la rendre, et d’exiger seulement qu’on envoyât un corps de troupes considérable, pour avoir l’air de ne céder qu’à la force. Cette ruse réussit complètement : au moment où le César s’approcha de Constantinople, presque toutes les troupes disponibles étoient parties pour Daphnusie.

À la vue de l’armée grecque, les paysans du territoire, qui souffroient depuis si longtemps, supplièrent le général d’attaquer la ville, lui représentant qu’elle n’avoit plus de défenseurs, et que les femmes et les enfans des Français étoient hors d’état de lui résister. Il ne s’avança qu’avec précaution, et ne montra d’abord que peu de troupes, afin de ne pas effrayer les habitans. Un de ces derniers lui fut amené, et il s’empressa de lui demander comment il avoit pu sortir de la ville. L’habitant lui répondit que sa maison communiquoit à un souterrain qui menoit hors des murs. On tint conseil, et après beaucoup d’hésitation on convint de faire entrer pendant la nuit cinquante hommes par ce passage, avec l’ordre d’abattre à coups de haches la porte dorée qui en étoit voisine, tandis que, d’un autre côté, on essaieroit une escalade.

Tout s’exécute comme on l’avoit réglé : les soldats pénètrent dans le souterrain, et l’on attend le signal qu’ils ont promis de donner en cas de succès. Ce signal se fait attendre, et le César fort inquiet parle déjà de se retirer. Le chef des paysans, désespéré de cette résolution, se fait mettre aux fers, et répond sur sa tête de la prise de la ville. Le César se rassure. Enfin la porte s’ouvre, et un prêtre, nommé Laceras, donne du haut des murs le signal convenu : Victoire aux empereurs Michel et Jean ! Les troupes grecques s’avancent lentement dans les rues au milieu des ténèbres de la nuit ; quelques habitans se réveillent, paroissent aux fenêtres, et se demandent la cause de ce mouvement. En arrivant dans un quartier écarté, le César aperçoit de loin un corps de troupes françaises dont la lune faisoit briller les armes : l’obscurité et la crainte le lui représentent plus considérable qu’il n’est en effet ; il craint d’être tombé dans un piége, et veut donner des ordres pour une prompte retraite. Les paysans le rassurent encore, et sans attendre aucun commandement ils se précipitent sur les Français, qu’ils surprennent et dispersent. Baudouin, réveillé par le tumulte, perd aussitôt toute espérance, et ne songe qu’à fuir. Il quitte le palais de Blaquernes, court dans le plus grand désordre au palais de Bucoléon voisin de la mer, perd en chemin son diadême, son épée, et s’embarque précipitamment. Les paysans s’emparent du diadême, l’attachent au bout d’une pique, prouvent au César qu’il est vainqueur ; et ce général, si favorisé par la fortune, se trouve, presque malgré lui, le restaurateur de l’Empire grec.

Cependant, maître de la ville et de tous les forts, il craignoit encore le retour de la flotte française. Le général qui la commandoit, instruit de la tentative des Grecs, revenoit en effet dévoré des plus cruelles inquiétudes. Les soldats, ayant appris en arrivant ce qui s’étoit passé, brûloient de rentrer dans la ville : il n’étoit plus temps. Alors un Grec, attaché à Baudouin rend un parti désespéré mais qui pouvoit seul sauver les Français du massacre. Il leur adresse, au nom de l’Empereur, l’ordre de courir au rivage, sans rien emporter qui puisse les embarrasser en même temps il fait mettre le feu à divers quartiers tant pour occuper l’ennemi que pour forcer les Français à sortir de leurs maisons. L’incendie consomme la désolation de cette malheureuse ville. De tous côtés les vaincus se portent sur le bord de la mer, et conjurent le commandant de la flotte de les recevoir. Plusieurs cependant n’ont encore pu quitter leur quartier. Dans cet affreux désordre on s’adresse au César, et l’on obtient de sa foiblesse, plutôt que de son humanité, qu’il laissera sortir les fugitifs. On voit une foule de femmes, d’enfans, de vieillards, passer au milieu des soldats grecs, essuyer leurs insultes et leurs menaces, et, dépouillés de tout, marcher tristement vers la flotte qui devoit les porter loin d’un pays qu’ils avoient regardé comme leur patrie.

Cette flotte, composée de trente galères et de quelques vaisseaux de guerre siciliens, n’avoit pas assez de vivres pour une si grande multitude : elle cingla vers l’île de Négrepont où devoit se rendre Baudouin, et plusieurs de ces malheureux fugitifs moururent de faim dans la traversée. Cette grande catastrophe arriva le 25 juillet 1261.

Michel Paléologue, qui étoit à Nymphée, ne voulut pas d’abord ajouter foi aux bruits qui se répandoient sur la prise de Constantinople. Il fit même emprisonner celui qui le premier lui en apporta la nouvelle. Il connoissoit le général et les troupes, et ne pouvoit avec raison se figurer qu’ils eussent tenté, contre ses ordres, une entreprise aussi hardie.

En effet, ce ne fut pas le courage qui rendit Stratégopule vainqueur. Le hasard, la ruse, et surtout le secours des paysans, mirent en quelque sorte malgré lui Constantinople en son pouvoir. Quelle différence entre la conduite de ce César, qui, n’entrant qu’avec crainte dans une ville surprise en l’absence de ses défenseurs, veut fuir au premier obstacle, et celle des premiers conquérans qui, sous les ordres de Dandolo et de Baudouin, emportèrent deux fois de vive force cette place jugée imprenable, et défendue par une innombrable armée !

On doit aussi faire une observation qui marque encore mieux le caractère particulier des deux peuples. Quoique les lois sur la succession au trône fussent à peu près les mêmes à Constantinople qu’en France, les Grecs étoient rarement fidèles à leurs empereurs : le chemin du trône s’ouvroit à tous les ambitieux, et cette époque de leur histoire offre, comme on l’a vu, plusieurs usurpations ou la cruauté se joignoit à la perfidie la plus abjecte. Les Français, au contraire, ne trahirent jamais le sang de leur premier empereur ; on ne vit aucun de leurs guerriers aspirer au trône. Quoique Robert et Baudouin ii fussent évidemment indignes de régner, aucune conspiration ne fut formée pour leur enlever le pouvoir ; et leurs sujets aimèrent mieux périr victimes de l’incapacité de ces foibles princes, que de se sauver en violant des sermens qu’ils regardoient comme la garantie la plus solide de la société.

Paléologue arriva bientôt à Constantinople. Il fit rebâtir les édifices détruits ou incendiés, rappela les familles grecques dispersées dans l’Empire, et ordonna une nouvelle répartition des terres. Il souffrit que les marchands vénitiens, génois et pisans continuassent leur commerce, et les plaça dans des quartiers séparés, afin de les mieux surveiller. Quelque temps après il fit brûler les yeux à son jeune collègue, et devint seul maître de l’Empire. Il transmit son trône à sa postérité, qui le conserva, dans un état de honte et d’humiliation, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet ii, qui eut lieu en 1453.

Baudouin recommença ses voyages, et fatigua vainement de ses plaintes les cours de l’Europe. Le titre d’empereur subsista long-temps dans sa famille, et fut transporté dans la maison de France par le mariage de Catherine, petite-fille de Baudouin, avec Charles de Valois, fils de Philippe-le-Hardi.

Ville-Hardouin se soumit à Paléologue lorsqu’il le vit maître de Constantinople. Rétabli dans ses États, il fit de nouveau la guerre : mais il fut vaincu, dépouillé, et mourut dans une prison. Sa fille épousa Philippe, second fils de Charles d’Anjou, roi de Sicile, et lui porta le vain titre de prince d’Achaïe : cette branche se fondit par la suite, comme je l’ai dit, dans la maison de Savoie.