Mémoires de Geoffroi de Villehardouin/Histoire de la conquête de Constantinople - traduction

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GEOFFROY


DE VILLE-HARDOUIN,


DE LA CONQUESTE


DE CONSTANTINOPLE.




[An 1198.] L’an de l’incarnation de nostre Seigneur mil cent quatre vingt dix-huict, au temps du pape Innocent III, de Philippes Auguste, roy de France, et de Richard, roy d’Angleterre, il y eut un saint homme en France appellé Foulques, et surnommé de Nueilly parce qu’il estoit curé de ce lieu, qui est un village entre Lagny sur Marne et Paris. Ce Foulques se mit à annoncer la parole de Dieu par la France et les pays circonvoisins, nostre Seigneur operant par lui grand nombre de miracles, tant que la renommée s’en épandit par tout, et vint jusques à la connoissance du Pape, lequel envoya en France vers ce saint homme pour luy enjoindre de prescher la croisade soûs son authorité. Quelque temps aprés il y deputa le cardinal Pierre de Capoüe, qui avoit pris la croix à dessein de s’acheminer en la Terre saincte, pour y inviter les autres à son exemple de faire le mesme, avec charge de publier de la part de Sa Sainteté les pardons et indulgences qu’elle octroyoit à ceux qui se croiseroient, et procureroient le service de Dieu dans l’armée d’outremer par l’espace d’un an : telles, qu’ils auroient pleniere absolution de tous les pechez qu’ils auroient commis, et dont ils se seroient deuëment confessez. Et d’autant que ces indulgences estoient grandes, plusieurs se sentirent touchez dans leurs cœurs, et poussez de devotion à prendre la croix.

2. [an 1199.] L’année d’après que Foulques eut ainsi publié la croisade, il y eut un tournoy en Champagne à un chasteau nommé Escriz [1] où Thibaut, comte de Champagne et de Brie, prit la croix, ensemble Louys, comte de Blois et de Chartres ; et ce fut à l’entrée des Advents. Or le comte Thibaut estoit un jeune seigneur qui à peine avoit atteint l’âge de vingt-deux ans, et le comte Louys n’en avoit pas plus de vingt-sept. Ces deux comtes étoient neveux et cousins germains du roy de France d’une part, et neveux du roy d’Angleterre d’autre.

3. Avec ces deux comtes se croisérent deux grands barons de France, Simon de Montfort [2], et Renaud de Montmirail : en sorte que la renommée en fut grande par tout, quand ces deux seigneurs furent croisez.

4. En la terre du comte de Champagne se croiserent pareillement Regnier, evesque de Troyes, Gautier, comte de Brienne, Geoffroy de Joinville, seneschal de Champagne, Robert son frere, Gautier de Vignorry, Gautier de Montbeliard, Eustache de Conflans, Guy du Plessié son frere, Henry d’Ardilliers, Oger de Saintcheron, Villain de Nuilly, Geoffroy de Ville-Hardoüin, mareschal de Champagne, Geoffroy son nepveu, Guillaume de Nuily, Gautier de Juilimes, Everard de Montigny, Manassez de l’Isle, Machaire de Saincte-Menehould, Miles de Brabans de Provins, Guy de Chappes, Clerembaud son neveu, Renaud de Dampierre, Jean Foisnons, et plusieurs autres personnes de considération.

5. Avec le comte de Blois se croiserent Gervais de Castel, Hervé son fils, Jean de Virsin, Olivier de Rochefort, Henry de Monstrueil, Payen d’Orleans, Pierre de Braiequel, Hugues son frere, Guillaume de Sains, Jean de Friaise, Gautier de Gandonville, Hugues de Cormery, Geoffroy son frere, Hervé de Beauvoir, Robert de Froieville, Pierre son frere, Oris de l’Isle, Robert du Quartier, et plusieurs autres dont les noms sont icy obmis.

6. En France, prirent la croix Nevelon, evesque de Soissons, Matthieu de Montmorency, Guy, chastellain de Coucy, son neveu, Robert de Mauvoisin, Dreux de Cressonessart, Bernard de Morueil, Enguerrand de Boves, Robert son frere, et grand nombre d’autres personnes de condition, qui ne sont icy nommées.

7. [An 1200.] A l’entrée du caresme ensuivant, le propre jour des Cendres, Beaudoüin, comte de Flandres et de Hainault, et la comtesse Marie sa femme, qui estoit sœur de Thibaut, comte de Champagne, prirent la croix en la ville de Bruges. Et à leur exemple Henry son frere, Thierry son neveu, qui fut fils du comte Philippes de Flandres, Guillaume, advoüé de Bethune, Conon son frere, Jean de Neelle, chastelain de Bruges, Renier de Trit, Renier son fils, Matthieu de Vaslincourt, Jacques d’Avesnes, Beaudoüin de Beauvoir, Hugues de Belines, Girard de Machicourt, Eudes de Ham, Guillaume de Comegnies, Dreux de Beaurain, Roger de Marche, Eustache de Sambruit, François de Colemy, Gautier de Bousiers, Renier de Monts, Gautier de Stombe, Bernard de Somerghen, et nombre d’autres seigneurs dont nous nous taisons.

8. Hugues, comte de Saint-Paul, se croisa ensuitte, et avec luy Pierre d’Amiens son neveu, Eustache de Canteleu, Nicolas de Mailli, Anseau de Kaieu, Guy de Hosdeng, Gautier de Neelle, Pierre son frere, et autres dont les noms ne sont venus à nostre connoissance.

9. D’autre part Geoffroy, comte du Perche, Estienne son frere, Rotrou du Montfort, Ives de la Valle, Aimery de Villerey, Geoffroy de Beaumont, et plusieurs autres firent le mesme.

10. Ensuite les seigneurs et barons croisez arresterent un parlement ou assemblée à Soissons, pour resoudre du temps qu’ils devroient partir, et du chemin qu’ils devroient prendre : mais ils ne peurent s’accorder ni convenir ensemble pour cette fois, ayans trouvé qu’ils n’avoient encore nombre suffisant de Croisez pour faire aucune entreprise qui pût reüssir. Toutesfois à peine deux mois furent escoulez qu’ils se rassemblerent derechef en la ville de Compiegne, où tous les comtes et barons qui avoient pris la croix se trouverent. Plusieurs choses y furent proposées et debatuës, dont la résolution fut qu’ils depécheroient des deputez les plus capables qu’ils pourroient choisir, ausquels ils donneroient plein pouvoir de traitter et conclure en leur nom tout ce qu’ils jugeroient nécessaire pour l’execution de leur dessein.

11. De ces deputez, deux furent nommez par Thibaut, comte de Champagne, deux par Baudoüin, comte de Flandres, et deux par Louys, comte de Blois. Les deputez du comte Thibaut furent Geoffroy de Ville-Hardoüin, mareschal de Champagne, et Miles de Brabant ; ceux du comte Baudoüin furent Conon de Bethune, et Alard Macquereau ; et ceux du comte de Blois, Jean de Friaise, et Gautier de Gandonville. Sur ces six les barons se remirent entierement de leurs affaires, et fut convenu qu’ils leur expedieroient chartes et patentes scellées de leurs sceaux, avec plein pouvoir d’agir en leurs noms, et promesse de tenir tout ce qui seroit par eux fait, ensemble d’agréer tous les traittez qu’ils feroient aux ports de mer, et autres lieux où ils s’adresseroient. Ainsi ces six deputez partirent, lesquels aprés avoir concerté ensemble, et jugé à propos de s’acheminer à Venise, à cause que là, plus qu’en nul autre port, ils pourroient rencontrer grand nombre de vaisseaux, firent si grande diligence. qu’ils y arriverent la premiere semaine de caresme.

12. [An 1201.] Henry Dandole estoit lors duc de Venise, homme sage, et vaillant de sa personne, qui les receut trés-courtoisement, et leur rendit tous les honneurs convenables à leur qualité. Les principaux citoyens et le reste du peuple leur firent aussi grand accueil, et témoignerent beaucoup de satisfaction de leur arrivée ; mais quand ils presenterent les lettres de leurs seigneurs, ils demeurerent étonnez sur le sujet de l’affaire qui les pouvoit avoir amenez. Les lettres estoient de creance, et portoient en substance que les comtes prioient d’ajouster foy aux porteurs d’icelles, comme on feroit à leurs personnes, et qu’ils tiendroient pour bien fait tout ce que ces six feroient en leurs noms. À cela le duc fit response : « Seigneurs, nous avons veu vos lettres, et en mesme temps reconneu que vos seigneurs sont les plus grands et plus puissans princes d’entre ceux qui ne portent point de couronne. Ils nous mandent que nous ayons à ajouster foy à tout ce que vous nous direz de leur part, et que nous tenions pour ferme et stable tout ce que vous traitterez avec nous : dites donc ce qu’il vous plaira. » À quoi les deputez respondirent : « Sire, nous ne pouvons exposer nostre legation qu’en présence de vostre conseil, devant lequel nous dirons ce dont nous sommes chargez de la part de nos seigneurs, mesme demain, si vous l’avez agreable : » Mais le Duc leur demanda terme jusqu’à quatre jours, et que lors il feroit assembler son conseil, ou ils pourroient faire entendre ce qu’ils demandoient.

13. Le jour venu, ils entrerent dans le palais, qui estoit beau et magnifique, et trouverent le Duc avec le conseil en une chambre, où ils firent entendre le sujet de leur arrivée en cette maniere : « Sire, nous sommes venus devers vous, deputez par les plus grands barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour vanger l’injure faite à Jésus-Christ, et pour conquerir Hierusalem, si Dieu le veut permettre : et dautant qu’ils sçavent qu’il n’y a personne au monde qui les puisse mieux aider que vous et vos sujets, ils vous requierent au nom de Dieu que vous preniez compassion de la Terre saincte, et que vous entriez avec eux dans la resolution de venger la honte de nostre commun redempteur, en leur fournissant par vous des vaisseaux et autres commoditez pour leur passage d’outremer. En quelle maniere, et à quelle condition ? fait le Duc. En toutes les manieres et conditions, dirent-ils, que vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourveu qu’ils y puissent satisfaire. Certes, dit le Duc aux siens, la demande que nous font ces deputez est de haute consequence, et paroit bien à leurs discours que leur entreprise est grande. » Puis, se tournant vers eux, leur dit : « Nous vous ferons sçavoir nostre resolution dans huit jours, et ne vous étonnez pas si nous prenons un si long terme, car l’affaire que vous nous proposez merite bien que l’on y pense à loisir. »

14. Le jour que le Duc leur avoit designé venu, ils retournerent au palais, où aprés plusieurs discours que je ne vous puis raconter, le Duc finalement leur tint ce langage : « Seigneurs, nous vous dirons ce qui a été arresté entre nous au sujet de vostre affaire, pourveu toutefois que nous y puissions faire condescendre nostre grand conseil, et le reste de la republique, aprés quoy vous aviserez ensemble si vous le desirez accepter. Nous vous fournirons de palandries et vaisseaux plats [3] pour passer quatre mil cinq cens chevaux, et neuf mil escuyers, et de navires pour quatre mil cinq cens chevaliers, et vingt mil hommes de pied. Et à tous les chevaux et hommes nous promettons de fournir et porter vivres pour neuf mois entiers, à condition de nous payer quatre marcs d’argent pour chaque cheval, et pour l’homme deux. Toutes lesquelles conventions nous vous tiendrons et accomplirons l’espace d’un an, à conter du jour que nous partirons du port de Venise pour aller faire le service de Dieu et de la chrestienté, en quelque lieu que ce puisse estre. La somme de ce que dessus monte à quatre-vingts cinq mille marcs. Nous promettons en outre d’équiper au moins cinquante galéres pour contribuer de nostre part à l’avancement d’un si glorieux dessein, avec cette condition, que tant que nostre association durera, nous partagerons également toutes les conquestes que nous ferons, soit par terre, soit par mer ; c’est à vous à adviser si vous voulez accepter les propositions. »

15. Les deputez dirent qu’ils en concerteroient ensemble, et que le lendemain ils leur feroient sçavoir leur resolution ; et là dessus se retirerent. La nuit suivante ils tinrent conseil, et resolurent de passer par les propositions qui leur avoient esté faites. A cét effet ils furent trouver le Duc dés le lendemain matin, et luy dirent qu’ils estoient prests de les accepter et conclure. Surquoy le Duc leur témoigna qu’il en communiqueroit aux siens, et qu’il ne manqueroit de leur faire sçavoir ce qu’ils en arresteroient. Le lendemain, qui fut le troisiéme jour, le Duc assembla son grand conseil, composé de quarante hommes des plus habiles et des plus sages de toute la republique ; et fit tant par ses remonstrances, comme personnage de bon sens et de grand esprit qu’il estoit, qu’il leur persuada l’entreprise proposée. De là il y en appela jusqu’à cent, puis deux cens, et puis mil, tant que tous l’approuverent et y consentirent. Finalement il en assembla bien dix mil en la chapelle de Sainct Marc, qui est l’une des plus belles et magnifiques qui se puisse voir, où il leur fit oüir la messe du Sainct Esprit, les exhortant à prier Dieu de les inspirer touchant la requeste des deputez ; à quoy ils se porterent avec grand zele et demonstration de bonne volonté.

16. La messe achevée, le Duc envoya vers les deputez, et leur fit dire qu’il estoit à propos qu’ils requissent, et priassent humblement tout le peuple de vouloir agréer les traitez. Les deputez vinrent en suite à l’église, où ils furent regardez d’un chacun, et particulierement de ceux qui ne les avoient encore veus. Alors Geoffroy de Ville-Hardoüin, mareschal de Champagne, prenant la parole pour ses compagnons, et de leur consentement, leur dit : « Seigneurs, les plus grands et plus puissans barons de France nous ont envoyé vers vous pour vous prier, au nom de Dieu, d’avoir compassion de Hierusalem qui gemit sous l’esclavage des Turcs, et de vouloir les accompagner en cette occasion, et les assister de vos forces et de vos moyens pour vanger unanimement l’injure faite à nostre seigneur Jésus-Christ, ayans jetté les yeux sur vous comme ceux qu’ils sçavent estre les plus puissans sus la mer ; et nous ont chargé de nous prosterner à vos pieds, sans nous relever que vous ne leur ayez donné la satisfaction de leur octroyer leur requeste, et promis de les assister au recouvrement de la Terre Sainte. »

17. Là-dessus les six deputez s’estans prosternez en terre et pleurans à chaudes larmes, le Duc et tout le peuple s’écriérent tous d’une voix, en levant les mains en haut : « Nous l’accordons, nous l’accordons. » Puis s’éleva un bruit et un tintamarre si grand, qu’il sembloit que la terre deût abismer. Cette joyeuse et pitoyable acclamation appaisée, le Duc, qui estoit homme de grand jugement et de bon sens, monta au pupitre [4], et parla au peuple en cette sorte : « Seigneurs, voyez l’honneur que Dieu vous a fait, en ce que les plus vaillans hommes de la terre ont délaissé tous les autres peuples et potentats, pour chercher vostre compagnie à l’execution d’une si louable et sainte entreprise comme de retirer l’heritage de nostre Sauveur des mains des Infidelles. » Je ne pretens point vous raconter tout le discours du Duc en cette occasion, me contentant de dire que la finale résolution fut de passer les traitez dés le lendemain, et de dresser les chartes et patentes nécessaires à cét effet. Ce qu’ayant esté exécuté, châcun sceut que l’on iroit à Babylone en Egypte [5], parce qu’on pourroit par cét endroit, mieux que par nul autre, deffaire et détruire les Turcs. Cependant il fut arresté que du jour de la feste de sainct Jean prochain en un an, qui seroit l’an m. ccii, les barons et les pelerins se devroient trouver à Venise, où l’on leur tiendroit les vaisseaux tous prests. Quand les lettres furent scellées, on les apporta au grand palais, où le grand conseil estoit assemblé avec le petit en la présence du Duc, lequel en les délivrant aux députez se mit à genoux pleurant abondamment, et jura sur les saints Evangiles, ensemble le conseil qui estoit de quarante-six, que de bonne foy ils entretiendroient de leur part tous les traitez y contenus. Les deputez firent pareil serment aux noms de leurs maistres, et promirent de leur part d’observer le tout de bonne foy. Il y eut là mainte larme épanduë de pitié, entremeslée de joye. Ce fait, ils depécherent de part et d’autre à Rome vers le pape Innocent, pour confirmer les traitez, ce qu’il fit tres-volontiers. Alors les François emprunterent de quelques particuliers de la ville de Venise deux mil marcs d’argent, qu’ils delivrerent au Duc par avance, et pour fournir à la premiere dépense des vaisseaux : et ensuite prirent congé pour retourner en leur pays. Estans arrivez à Plaisance, ville de Lombardie, ils se separérent les uns des autres : Geoffroy, mareschal de Champagne, et Alard Macquereau prenans le droit chemin de France, et les autres tirans vers Pise et vers Gennes, pour sçavoir quel secours ils voudroient donner pour cette entreprise.

18. Comme le mareschal passoit le Mont Cenis, il y rencontra Gautier, comte de Brienne [6], lequel s’acheminoit en la Poüille pour conquerir le pays qui appartenoit à sa femme, fille du roy Tancred, qu’il avoit épousée depuis avoir receu la croix. Il avoit en sa compagnie Gautier de Montbeliard, Eustache de Conflans, et Robert de Joinville, avec une bonne partie des Champenois qui s’estoient croisez. Quand le mareschal leur eut fait entendre comme toutes choses s’estoîent passées en leur legation, ils en témoignérent beaucoup de joie, et le congratulérent du bon succés de cette negociation, ajoustans : « Vous voiez comme nous nous sommes desja mis en chemin pour gaigner les devans : Quand vous serez arrivez à Venise, vous nous trouverez tous prests pour vous accompagner. » Mais il avient des aventures comme il plaist à Dieu, dautant qu’il ne fut en leur pouvoir de rejoindre par apres l’armée, et ce fut un grand dommage, parce qu’ils estoient braves et vaillans. Ainsi ils se departirent les uns des autres, tirans outre chacun son chemin.

19. Le mareschal estant arrivé à Troyes en Champagne, il y trouva le comte Thibaut son seigneur malade et en mauvaise disposition de sa personne, lequel fut si joyeux de son arrivée, et encore plus d’apprendre par sa bouche le bon succés de son voyage, qu’il dit qu’il vouloit prendre l’air et monter à cheval, ce qu’il n’avoit fait il y avoit long-temps : là dessus il se leva du lict et monta à cheval ; mais helas ! ce fut là son dernier effort, car sa maladie commença à rengrener [7] ; en sorte que se voyant en cét estat il fit son testament, et distribua l’argent qu’il devoit porter en son voyage à ses vassaux et compagnons, qui estoient tous vaillans hommes, et en si grand nombre, qu’aucun seigneur en ce temps-là n’en avoit davantage : enjoignant à châcun d’eux, en recevant ce qu’il leur avoit laissé, de jurer sur les saints Evangiles de se rendre à l’armée de Venise comme ils y estoient obligez. Mais il y en eut de ceux-là qui tinrent peu leur serment, et accomplirent mal leurs promesses, dont ils furent justement blasmez.

20. Il reserva en outre une partie de cét argent pour porter en l’armée, et l’employer où on verroit qu’il seroit necessaire. Ainsi le comte mourut, et fut l’homme du monde qui fit la plus belle fin. Aprés sa mort, grand nombre de seigneurs de sa parenté et de ses vassaux vinrent honorer ses obseques et funerailles, qui furent faites avec tout l’appareil possible et convenable à sa qualité ; en sorte qu’on peut dire qu’il ne s’en fit jamais de plus magnifiques. Aussi aucun prince de son aage ne fut plus chery de ses vassaux ny plus universellement de tous. Il fut enterré prés de son pere en l’eglise de Saint-Estienne de Troyes, laissant la comtesse son espouse, nommée Blanche, fille du roy de Navarre, très-belle et sage princesse, qui avoit eu de luy une fille, grosse d’un posthume. Quand le comte fut enterré [8], Mathieu de Montmorency, Simon de Montfort, Geoffroy de Joinville qui estoit seneschal, et le mareschal Geoffroy, allerent trouver le duc de Bourgongne, auquel ils tinrent ce discours : « Sire, vous voyez le dommage avenu à l’entreprise d’outremer par le decés de nostre maistre ; c’est pourquoy nous venons icy à dessein de vous prier au nom de Dieu de prendre la croix, et de vouloir secourir la Terre-Sainte. Nous vous promettons de vous faire delivrer tout l’argent qu’il avoit amassé pour cette entreprise, et vous jurerons, et le ferons ainsi jurer aux autres sur les saincts Evangiles, de vous obeïr et servir de bonne foy, comme nous aurions fait sa personne. » Mais il le refusa nettement ; et peut-être qu’il eust peu mieux faire. Ensuitte Geoffroy de Joinville eut charge des autres deputez d’aller vers Thibaut, comte de Bar-le-Duc, cousin du defunt comte de Champagne, lequel pareillement s’en excusa : ce qui redoubla l’affliction des pelerins et de ceux qui avoient pris la croix pour le service de Dieu, mais particulierement leur augmenta le regret qu’ils avoient de la perte du comte Thibaut leur seigneur. Sur quoy ils deliberérent de s’assembler à la fin du mois en la ville de Soissons, pour aviser à ce qu’ils auroient à faire. Ceux qui s’y trouverent furent Baudoüin, comte de Flandres, Louys, comte de Blois, Hugues, comte de Saint Paul, Geoffroy, comte du Perche, et grand nombre d’autres seigneurs.

21. Là le mareschal prit la parole, et leur fit entendre l’offre qu’ils avoient faite au duc de Bourgongne et au comte de Bar-le-Duc, et comme ils les en avoient refusez ; puis leur dit : « Seigneurs, je serois d’avis d’une chose si vous le trouvez bon : le marquis Boniface de Montferrat est, comme châcun sçait, un prince fort genereux, et des plus experimentez au faict de la guerre qui soit pour le jourd’huy vivant : Si vous luy mandiez de venir par deçà, et qu’il prit la croix, et lui offrissiez la charge et la conduite de l’armée au lieu du defunt comte de Champagne, je croy qu’il l’accepteroit. » Toutes choses concertées de part et d’autre, il fut résolu et accordé qu’on deputeroit vers luy. A cét effet on fit expédier les depêches, et on choisit des deputez pour l’aller trouver. Ensuitte dequoy il ne manqua de venir au jour assigné, prenant son chemin par la Champagne et par la France, où il fut bien receu, et particulierement du roy de France, duquel il estoit cousin. Ainsi il vint à Soissons, où l’on avoit assigné l’assemblée, et où plusieurs comtes et barons estoient desja arrivez avec grand nombre de pelerins, lesquels, quand ils sceurent qu’il approchoit, luy allérent au devant, et luy firent tout l’honneur qu’ils pûrent.

22. Le lendemain matin l’assemblée se tint en un verger de l’abbaye de Nostre-Dame de Soissons ; où ils requirent tous unanimement le marquis qu’ils avoient mandé, et le priérent au nom de Dieu, se prosternons à ses pieds et pleurans à chaudes larmes, de vouloir prendre la croix, et d’accepter la conduite de l’armée au lieu du feu comte Thibaut de Champagne, et de recevoir ses trouppes et l’argent qu’il avoit destiné pour cette entreprise ; ce que le marquis voyant, mit pareillement les genoux en terre, et leur dit qu’il le feroit volontiers. Ainsi deferant à leurs prieres il se chargea de la conduite de l’armée : et à l’instant l’evesque de Soissons, et messire Foulques, le bon sainct homme duquel nous avons parlé cy-dessus, et deux abbez de l’ordre de Cisteaux que le marquis avoit amenez de son pays, le conduisirent à l’église de Nostre-Dame, et lui attachérent la croix sur l’épaule. L’assemblée finie, le lendemain il prit congé pour retourner au Montferrat, pour donner ordre à ses affaires, avertissant un châcun de se tenir prest, et qu’il ne manqueroit de les aller trouver à Venise.

En son chemin il passa par Cisteaux, et fut au chapitre qui se tient à la Saincte Croix en septembre, où il trouva grand nombre d’abbez, de barons, et autres gens assemblez : messire Foulques y alla aussi précher la croisade, ensuite dequoy plusieurs se croisérent, et entre autres Eudes le champenois de Champlite, et Guillaume son frere, Richard de Dampierre, Eudes son frere, Guy de Pesmes, Aymon son frere, Guy de Conflans, et plusieurs autres gentilshommes de la Bourgongne : l’evesque d’Authun y prit aussi la croix, comme encore Guignes comte de Forest, Hugues de Colemy, Aval en Provence, Pierre Bromons, et nombre d’autres dont nous ignorons les noms.

23. [An 1202.] En cette sorte les pelerins se preparoient de tous costez ; mais hélas ! il leur arriva un grand malheur le caresme ensuivant : car comme ils estoient sur le terme de partir, Geoffroy comte du Perche devint malade, et fit son testament, par lequel il legua à Estienne son frere tout ce qu’il avoit amassé pour le voyage, à la charge de conduire ses gens en l’armée d’outre-mer : duquel échange les Croisez se fussent bien passez, s’il eust pleu à Dieu. Le comte termina ainsi ses jours au grand déplaisir d’un chacun, et avec sujet, car c’estoit un seigneur puissant et riche, et en grande reputation, et au reste bon chevalier : aussi fut-il fort regretté des siens.

24. Aprés Pasques, et vers la Pentecoste, les pelerins commencérent à partir de leur pays : ce qui ne se fit point sans larmes lors qu’ils vinrent à prendre congé de leurs parens et de leurs amis. Ils prirent leur chemin par la Bourgongne, par le Mont-jou, par le mont Cenis, et par la Lombardie ; et finalement arrivérent à Venise, où ils se logerent en une isle prés du port, appellée Sainct Nicolas.

25. En ce mesme temps une flotte de vaisseaux partit de Flandres avec grand nombre de gens d’armes et de soldats, dont Jean de Néelle chastelain de Bruges, et Thierry qui fut fils du comte Philippes de Flandres, et Nicolas de Mailly estoient chefs et conducteurs ; lesquels avoient promis au comte Baudoüin, et ainsi le lui avoient juré sur les saincts Evangiles, d’aller par le détroit de Gibraltar se rendre en l’armée de Venise, et par tout ailleurs où ils apprendroient qu’il seroit. Pour cette occasion le Comte et Henry son frere leur avoient envoyé de leurs navires chargez de vivres et autres commoditez. Cette armée navale fut véritablement magnifique et richement équippée ; aussi le comte de Flandres et le reste des pelerins y avoient mis leurs esperances, parce que la pluspart de leurs meilleurs hommes s’y estoient embarquez : mais ils tinrent mal ce qu’ils avoient promis à leur seigneur, aussi bien que les autres, dans l’apprehension qu’ils eurent du danger auquel ceux de l’armée de Venise sembloient s’exposer.

26. L’evesque d’Authun, Guignes comte de Forest, Pierre Bromons, et plusieurs autres leur manquerent pareillement de promesses, dont ils furent blâmez, et firent peu d’exploit où ils s’adressérent. Entre les François leur manquérent pareillement Bernard de Morveil, Hugues de Chaumont, Henry d’Araines, Jean de Villers, Gauthier de Saint-Denys, Hugues son frere, et nombre d’autres qui esquivérent le passage de Venise pour les difficultez qu’ils y connoissoient, et s’en allérent à Marseille, dont ils receurent pareillement grand blâme ; et plusieurs mesaventures et infortunes leur en avinrent depuis.

27. Quant aux pelerins, il y en avoit desja grand nombre d’arrivez à Venise, et particulierement Baudoüin comte de Flandres, et plusieurs autres. Là les nouvelles leur vinrent que la plus grand part des Croisez s’en alloient par d’autres chemins, et s’embarquoient à d’autres ports ; ce qui les mit en grande peine et merveilleuse perplexité, parce qu’ils croyoient bien qu’ils ne pourroient tenir ny accomplir les traitez qu’ils avoient faits avec les Venitiens, et qu’il leur seroit impossible d’acquitter les sommes pour lesquelles ils s’estoient obligez. C’est pourquoy ils avisérent entre eux d’envoyer de costé et d’autre vers les pelerins, et notamment vers le comte de Blois qui n’estoit encore arrivé, pour l’exhorter à poursuivre leur entreprise, et les prier d’avoir compassion de la terre d’outre-mer, et sur tout de ne chercher autre passage que celuy de Venise, comme ils ne devoient ny ne pouvoient suivant leurs promesses.

28. Hugues comte de Sainct-Paul, et Geoffroy mareschal de Champagne, furent deputez à cét effet ; lesquels estans arrivez à Pavie, ville de Lombardie, ils y trouvérent le comte Louys avec nombre de bons chevaliers et soldats, et firent tant, par la force de leurs remontrances et par leurs prieres, que plusieurs prirent le chemin de Venise, qui avoient proposé de s’embarquer à d’autres ports : ce qui n’empécha pas toutesfois qu’aucuns ne prissent le chemin de la Poüille, entre lesquels fut Villain de Nuilly, l’un des bons chevaliers de son temps, Henry d’Ardillieres, Regnard de Dampierre, Henry de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme lige de Baudoüin comte de Flandres, qui luy avoit donné cinq cens livres du sien pour le suivre en ce voyage, et avec eux grand nombre de chevaliers et de gens de pied dont nous taisons les noms : ce qui fut autant de diminution à l’armée qui s’assembloit à Venise, et causa depuis de grands inconvéniens, comme la suitte fera voir.

29. Ainsi le comte Louys et les autres barons prirent le chemin de Venise, où ils furent tres-bien receus, et se logérent en l’isle de Sainct Nicolas avec les autres. Jamais il ne se vit une plus belle armée, ny plus nombreuse, ny composée de plus vaillans hommes. Les Venitiens leur firent livrer abondamment toutes choses necessaires, tant pour les hommes que pour les chevaux. Les vaisseaux au reste qu’ils leur avoient apprestez, estoient si bien équippez et fournis, qu’il n’y manquoit rien, et en si grand nombre, qu’il y en avoit trois fois plus qu’il ne convenoit pour les Croisez qui s’estoient là rendus. Hà ! que ce fut un grand malheur de ce que ceux qui allérent chercher d’autres ports ne vinrent joindre cette armée ! Sans doute l’honneur de la chrestienté en eust esté relevé, et la force des Sarrazins abbatuë. Quant aux Venitiens, ils accomplirent fort bien leurs conventions, mesme au delà de ce qu’ils estoient obligez, et sommérent les comtes et barons de vouloir reciproquement s’aquitter des leurs, et qu’ils eussent à leur faire délivrer l’argent dont on estoit convenu, de leur part estans prests de faire voile.

30. Sur cela la queste s’estant faite au camp pour le nolleage, il s’en trouva plusieurs qui alleguérent l’impuissance de payer, en sorte que les barons se trouvérent réduits à tirer d’eux ce qu’ils peurent. Et quand ils eurent payé ce qu’ils avoient ramassé, ils trouvérent qu’ils estoient bien éloignez de leur conte ; ce qui obligea les barons de s’assembler pour aviser à ce qu’ils auroient à faire en cette conjoncture, aucuns desquels tinrent ce discours : « Seigneurs, les Venitiens nous ont fort bien accomply leurs traitez, mesmes au delà de ce qu’ils estoient tenus ; mais nous ne sommes pas nombre suffisant pour payer le passage, et nous est impossible de l’acquitter, et ce par le deffaut de ceux qui sont allez aux autres ports. C’est pourquoy il est absolument necessaire que châcun contribuë du sien, tant que nous puissions payer tout ce que nous devons. Car il vaut mieux que nous employons tout le nostre icy, et que nous perdions ce que nous y avons mis, que de manquer à nostre parole. D’ailleurs, si cette armée se rompt, nous perdrons l’occasion et les moyens de recouvrer la terre d’outre-mer pour jamais. » Ce rencontre engendra de grandes divisions entre la plus grande partie des barons et des autres pelerins : les uns disoient : « Puisque nous avons payé nostre passage, qu’on nous embarque, et qu’on nous emmeine, et nous nous en irons volontiers, sinon nous nous pourvoirons d’ailleurs. » Ce qu’ils disoient malicieusement afin que le camp se rompit, ce qu’ils desiroient. Les autres alleguoient au contraire qu’ils aimoient mieux employer tout le reste de leurs biens, et aller pauvres en l’armée, que par leur deffaut elle vint à se deffaire, et que Dieu estoit tout-puissant pour le leur rendre au double quand il luy plairoit.

31. Alors le comte de Flandres commença à bailler tout ce qu’il avoit, et ce qu’il pût emprunter, ensemble le comte Louys, le marquis de Montferrat, le comte de Saint-Paul, et tous les autres de leur party. Lors vous eussiez veu porter tant de belles et riches vaisselles d’or et d’argent à l’hostel du Duc pour achever le payement : et nonobstant cela il ne laissa de leur manquer du prix convenu trente-quatre mil marcs d’argent : dont ceux qui avoient mis le leur à couvert, et n’avoient voulu rien contribuer, furent fort joyeux, estimans bien que par ce moyen le camp se romperoit, et que l’entreprise seroit faillie.

32. En cette conjoncture le duc de Venise assembla les siens et leur tint ce discours : « Seigneurs, ces gens-cy ne peuvent nous satisfaire entierement de ce qu’ils nous ont promis : c’est pourquoy tout ce qu’ils nous ont payé jusques icy nous demeure acquis et gagné, suivant leurs propres traitez, qu’il leur est impossible d’accomplir. Mais il ne nous seroit pas honorable d’user de cette rigueur, et nous en pourrions encourir un trop grand blâme : requerons-les plûtost d’une chose : vous sçavez que le roy de Hongrie nous a osté Zara [9] en Esclavonie, l’une des plus fortes villes du monde, laquelle, quelques forces que nous ayons, nous ne pourrons jamais recouvrer sans leur assistance. Proposons-leur, s’ils nous veulent aider à reprendre cette place, que nous leur donnerons temps pour le payement des trente mil marcs d’argent qu’ils nous doivent, jusqu’à ce que Dieu par nos conquestes communes leur ait donné le moyen de s’en acquitter. » Cette ouverture ayant esté faite aux barons, elle fut grandement contredite par ceux qui desiroient que l’armée se rompit : mais, nonobstant toutes leurs repugnances, la condition fut receuë.

33. Ensuitte se fit une assemblée en un jour de dimanche en l’église de Saint Marc, où la plus grand part des Venitiens et des barons et pelerins de l’armée se trouvérent : et là, devant que l’on commençât la grande messe, le duc Henri Dandole monta au pupitre, et parla en cette sorte : « Seigneurs, vous pouvez dire asseurément que vous vous estes associez aux meilleurs et plus vaillans hommes du monde, et pour la plus haute affaire que jamais on ait entrepris. Je suis vieil, comme vous voyez, foible et debile, et mal disposé de mon corps, et aurois besoin de repos ; neantmoins je reconnois bien qu’il n’y a personne qui vous puisse mieux conduire en ce voyage et entreprise que moy, qui ay l’honneur d’estre vostre seigneur et Duc : c’est pourquoy si vous voulez me permettre de prendre la croix pour vous conduire, et que mon fils demeure icy en ma place pour la conservation de cét Estat, j’irois volontiers vivre et mourir avec vous et les pelerins. » Ce qu’ayans entendu, ils s’écriérent tout d’une voix : « Nous vous conjurons au nom de Dieu de le vouloir faire, et de venir avec nous. »

34. A la vérité tout le peuple et les pelerins furent attendris de compassion, et ne se pûrent empécher de pleurer à chaudes larmes, quand ils virent ce bon vieillard qui avoit tant de raison de demeurer au logis en repos, tant pour son grand âge que pource qu’il avoit perdu la veuë [10] (laquelle luy restoit neantmoins fort belle) par une playe qu’il avoit receu en la teste, d’estre encore d’une telle vigueur, et faire paroistre tant de courage. Hà ! que peu luy ressembloient ceux qui, pour échapper un peu de peril et de mesaise, s’estoient adressez aux autres ports. Cela fait, il descendit du pupitre, et s’en alla devant l’autel où il se mit à genoux tout pleurant, et là on lui attacha la croix sur un grand chappeau de cotton, pour estre plus éminente, parce qu’il vouloit que tous la vissent. A son exemple les Venitiens commencérent à se croiser à l’envy les uns des autres, encore bien que le nombre n’en fut pas grand. D’autre part les François furent fort rejoüis de la résolution de ce Duc, et de le voir croisé comme eux, à cause de son grand sens et valeur : et deslors on commença à équipper les vaisseaux, et les departir aux barons pour se mettre en mer le mois de septembre approchant.

35. Dans ces entrefaites voicy arriver une grande merveille et une aventure inespérée, et la plus étrange dont on ait oüy parler. En ce temps il y avoit un empereur à Constantinople nommé Isaac, qui avoit un frere appellé Alexis, lequel il avoit retiré de prison et de la captivité des Turcs. Cet Alexis se saisit de l’Empereur son frere, lui fit crever les yeux, et aprés cette insigne trahison se fit proclamer empereur. Il le tint ainsi long-temps en prison, et un sien fils qui s’appeloit Alexis. Ce fils trouva moyen d’échapper, et s’enfuit sur un vaisseau jusques à Ancone, ville assise sur la mer, d’où il passa en Allemagne vers Philippes roy d’Allemagne, qui avoit espousé sa sœur : puis vint à Verone en Lombardie, où il sejourna, et trouva nombre de pelerins qui alloient se rendre en l’armée. Sur quoi ceux qui l’avoient aydé à s’évader prirent occasion de lui dire : « Sire, voicy une armée prés de nous à Venise, composée des plus nobles et valeureux chevaliers du monde, qui vont outre-mer ; allez les prier qu’ils aient pitié de la misere de l’Empereur votre pere et de la votre, et de considérer l’injustice qu’on vous a faite de vous avoir ainsi dépoüillé vos Estats à tort : et leur promettez que s’ils vous veulent aider à vous rétablir de faire tout ce qu’ils desireront de vous : peut estre que votre malheur les touchera, et qu’ils en auront compassion. » A quoi il fit réponse que le conseil lui sembloit bon, et qu’il en useroit.

36. De fait, il envoya ses deputez vers le marquis Boniface de Montferrat, general de l’armée, et les autres barons, qui d’abord furent surpris de cette ambassade, et leur répondirent en ces termes : « Suivant ce que vous nous proposez, nous envoyerons aucuns des nostres avec votre maistre vers le roi Philippes, vers lequel il s’en va : et s’il nous veut secourir en nostre entreprise de la conqueste d’outre-mer, nous luy aiderons reciproquement à reprendre ses Estats, que nous sçavons luy avoir été usurpez et à son pere. » Ainsi furent envoyez des ambassadeurs en Allemagne vers le prince de Constantinople [11], et le roy Philippes d’Allemagne.

37. Peu auparavant ce que nous venons de raconter, vint une nouvelle en l’armée qui affligea sensiblement les barons et les autres, que messire Fouques, ce saint homme qui avoit premierement préché la croisade, estoit decedé.

38. Qu’incontinent aprés cette aventure un renfort leur arriva de fort braves gens d’Allemagne, dont ils furent fort réjoüis. Entre autres s’y trouvérent l’evesque d’Halberstat, Berthold comte de Catzenelbogen, Garnier de Borlande, Thierry de Los, Henry Dorme, Thierry de Diest, Roger Desnitre, Alexandre de Villers, Ulric de Tone, et autres. On departit ensuitte les navires et les palandries aux barons, qui furent chargées d’armes et de toute sorte de provisions, et de pelerins, tant de cheval que de pied, dont les escuz furent rangez le long des bords des navires, et les bannieres, qui estoient en grand nombre, placées aux hunes et chasteaux de pouppe. On les chargea en outre de plusieurs perrieres et mangoneaux [12]. jusques à trois cens, de quantité d’autres machines dont on se sert ordinairement aux attaques des villes ; en sorte que jamais il ne partit d’aucun port plus belle armée navale. Et ce fut aux octaves de la Sainct Remy, l’an de l’incarnation de nostre Seigneur mil deux cens et deux qu’ils partirent ainsi du port de Venise.

39. La veille de la Saint Martin ils arrivérent devant Zara en Esclavonie, ville close et fermée de si hautes murailles et de si hautes tours, que mal-aisément on pourroit se figurer une place plus belle, ny d’ailleurs plus forte ou plus riche. Quand les pelerins l’eurent apperceuë ils se trouvérent merveilleusement surpris, demandans les uns aux autres comment on pourroit venir à bout d’une telle place à moins que Dieu n’y mit la main. Les vaisseaux qui estoient partis les premiers vinrent surgir[13] devant la ville, et y ancrérent attendans les autres ; et le lendemain matin, le jour estant clair et beau, toutes les galéres, les palandries, et les autres navires qui estoient demeurées derriere, y arrivérent pareillement, où d’abord ils se saisirent du port par force, rompans la chaisne qui le tenoit fermé : puis prirent terre de l’autre costé, et mirent par ce moyen le port entre eux et la ville. Vous eussiez veu là plusieurs braves chevaliers et gens de pied descendre des navires, et les beaux chevaux de batailles en sortir pour gagner terre ferme, comme encore dresser les tentes et les pavillons. L’armée prit de la sorte ses logemens és environs de Zara, qu’elle commença à assieger le jour de la Saint Martin, quoy que tous les barons ne fussent encore arrivez ; car le marquis de Montferrat estoit demeuré derriere pour quelques affaires particulieres qu’il avoit. Estienne du Perche et Mathieu de Montmorency estoient malades à Venise, lesquels estans gueris, Mathieu de Montmorency vint trouver l’armée à Zara ; mais Estienne du Perche n’en usa pas si bien, car il passa dans la Poüille, et avec lui Rotrou de Montfort, Yves de la Valle, et plusieurs autres qui en furent depuis fort blâmez, et d’ou ils tirérent sur le renouveau vers la Syrie.

40. Le lendemain de la Saint Martin sortirent ceux de Zara, et vinrent trouver le duc de Venise en son pavillon, pour luy dire qu’ils estoient prests de luy rendre la place et tous leurs biens à discretion, sauf leurs personnes : à quoy le Duc fit réponse qu’il ne pouvoit entendre à ce traité ny autre quelconque sans en communiquer aux comtes et barons de l’armée, et qu’il leur en parleroit. Pendant que le duc conferoit avec eux, ceux que vous avez oüy cy-devant travailler à rompre le camp, vinrent aborder les deputez de Zara, et leur tinrent ce discours : « Pourquoy voulez vous rendre ainsi vostre ville ? Soyez certains de la part des pelerins qu’ils n’ont aucun dessein de vous attaquer, tenez-vous seurs de ce costé-là. Si vous pouvez vous defendre des Venitiens vous estes sauvez. » Et là-dessus envoiérent un d’entre eux appellé Robert de Boves sous les murs de la ville pour leur tenir le mesme langage, en suite dequoy les deputez s’en retournérent, et la capitulation demeura sans effet.

41. Cependant le duc de Venise vint trouver les comtes et les barons, et leur dit : « Seigneurs, ceux de dedans veulent se rendre à ma mercy sauf leurs vies, mais je ne veux entendre à aucune proposition qu’aprés vous en avoir communiqué, et pris sur icelle vostre conseil. » A quoy les barons répondirent qu’ils estoient d’avis qu’il devoit accepter cette condition, mesmes qu’ils l’en prioient ; ce qu’il promit de faire. Et comme ils alloient de compagnie au pavillon du Duc pour arrester les articles, ils trouvérent que les deputez estoient partis à l’instigation de ceux qui vouloient que l’armée se rompit. Sur quoi l’abbé de Vaux-de-Sernay, de l’ordre de Cisteaux, se leva et dit : « Seigneurs, je vous fais deffense de par le Pape d’attaquer cette ville, parce qu’elle est aux Chrestiens, et vous estes pelerins et croisez pour autre dessein » Ce que le Duc ayant entendu, il en fut fort irrité, et dit aux comtes et barons : « Seigneurs, j’avois cette ville en mes mains et à ma discretion, et vos gens me l’ont ostée : vous sçavez que vous estes obligez par le traité que vous avez avec nous de nous ayder à la conquerir ; maintenant je vous somme de le faire. »

42. Alors les comtes et barons, et ceux qui se tenoient à leur party, s’assemblérent et dirent que véritablement ceux-là avoient grand tort qui avoient détourné cette reddition, et que c’estoient gens qui ne laissoient échapper aucun jour sans travailler à la dissipation et à la rupture de l’armée : mais que quant à eux ils seroient blâmez pour jamais s’ils n’aidoient les Venitiens à prendre cette place. Et de ce pas vinrent trouver le Duc auquel ils dirent : « Sire, nous vous aiderons à prendre cette ville, malgré et en dépit de ceux qui ont été cause que vous ne l’avez en vostre possession. » Et sur cette resolution, dés le lendemain matin, ils s’allerent loger devant les portes de la ville, et y plantérent leurs perrieres et mangoneaux, et autres machines dont ils avoient grand nombre : et du costé de la mer, ils dresserent leurs échelles dessus le tillac des vaisseaux, puis commencérent à lancer et jetter des pierres contre les murs et les tours. Cét assaut dura bien cinq jours, au bout desquels ayans trouvé le moyen d’approcher le pied d’une tour, ils y attachérent leurs mineurs, et commencérent à en sapper les fondemens. Ce que voyans ceux de la ville, ils demandérent derechef à parlementer, et requirent la mesme composition qu’ils avoient refusée par le conseil de ceux qui vouloient rompre le camp.

43. Ainsi la ville fut rendue à discretion au duc de Venise, vies sauves néantmoins aux habitans : en suitte le Duc vint trouver les comtes et barons, et leur dit : « Seigneurs, nous avons conquis cette place par la grâce de Dieu et par vostre ayde, mais voicy l’hyver qui commence, et nous sera hors de puissance de partir d’icy avant Pasques ; car nous ne trouverions aucunes commoditez ny vivres en autre lieu : cette ville est fort riche, et fournie de toutes choses ; partageons-la entre nous, vous en prendrez la moitié et nous l’autre. » Ce qui fut exécuté ; et eurent les Vénitiens le quartier de devers le port où estoient les vaisseaux à l’ancre, et les François l’autre.

44. Cette resolution prise, les logemens furent faits et departis à un châcun selon son rang et condition, et l’armée se renferma dans la ville ; mais comme tous furent logez, le troisiéme jour survint un grand desastre et un insigne malheur par une querelle qui commença sur le soir entre les Venitiens et les François. On courut de part et d’autre aux armes, et la meslée fut si sanglante, qu’il n’y eut ruë ny carrefour où l’on ne vint aux mains à coups d’épées et de lances, d’arbalestes et de dards ; en sorte que plusieurs y furent navrez et mis à mort. Mais les Venitiens ne peurent endurer le fais du combat, et commençoient à avoir du pire et perdre nombre des leurs : ce qui obligea les barons, qui ne vouloient pas que ce mal passast plus outre, de se jeter à la traverse, venans tous armez au milieu de la meslée à dessein de l’appaiser : toutesfois à peine avoient-ils separé les mutinez en un lieu que le combat recommençoit en un autre : lequel dura jusques bien avant dans la nuit, qui les obligea de se separer bien qu’à grande peine. Certes ce fut là le plus grand malheur qui soit arrivé depuis en l’armée, s’en estant peu fallu qu’elle n’eut esté entierement ruinée et perduë ; et l’eut esté si Dieu n’y eust mis la main. La perte fut grande des deux costez : un seigneur flamend nommé Gilles de Landas y reçeut un coup en l’œil, dont il mourut sur le champ, comme firent plusieurs autres dont les noms ne sont point remarquez. Cependant le duc de Venise et les barons travaillérent puissamment toute cette semaine à pacifier cette querelle, et firent tant qu’enfin Dieu mercy la paix et la reconciliation fut faite.

45. Quinze jours aprés, Boniface marquis de Montferrat, lequel estoit demeuré derriere, arriva au camp avec Mathieu de Montmorency, Pierre de Brajequel, et plusieurs autres vaillans hommes. Une autre quinzaine aprés, les ambassadeurs du roy Philippes et du prince de Constantinople estans retournez d’Allemagne, les barons et le Duc s’assemblerent dans le palais auquel le Duc avoit pris son logement ; où les ambassadeurs estans arrivez parlérent en cette sorte : « Seigneurs, le roy Philippes et le prince de Constantinople, lequel est frere de sa femme, nous ont deputé vers vous de la part du Roy.

46. « Nous avons charge de vous dire qu’il consignera le jeune prince son beau-frere en la main de Dieu (qui le veüille garder de mort et peril) et les vostres, et de vous representer que, comme vous entreprenez les longs et fâcheux voyages pour l’amour de Dieu, et pour maintenir le droit et la justice, vous devez reintegrer en leurs biens, entant qu’en vous est et que vous le pouvez, ceux qu’on a deshérité à tort. Que si vous secourez ce prince il vous fera le plus avantageux traité qui jamais ait esté accordé à pas un autre, et vous promet un secours tres considerable pour la conqueste de la Terre Sainte. Premierement, si Dieu permet que vous le restablissiez dans ses Estats et dans son heritage, il remettra tout l’empire d’Orient à l’obeïssance de l’Eglise Romaine, dont il est separé dés long-temps. En second lieu, pource qu’il sçait que vous avez jusques icy beaucoup employé du vostre en cette entreprise, et que vous estes incommodez, il promet vous donner deux cens mille marcs d’argent, et des vivres pour tous ceux de vostre camp, tant grands que petits : luy-même vous accompagnera en personne et ira avec vous dans l’Egypte ; ou, si vous croyez qu’il vous soit plus utile, il y envoyra dix mille hommes à sa solde qu’il entretiendra l’espace d’un an : et tant qu’il vivra il y aura cinq cens chevaliers pour la garde de la terre d’outremer, qu’il entretiendra pareillement à ses despens. De tout cela, Seigneurs, nous avons plein pouvoir de vous passer traité, si vous l’avez agreable, et voulez bien vous y obliger. Au reste, jamais condition si avantageuse n’a esté offerte à personne ; de façon que nous pouvons dire veritablement que ceux-là n’ont pas grande envie de conquerir, qui refuseroient celles-cy. » Ils firent réponse qu’ils en aviseroient ensemble ; pourquoy ils prirent jour au lendemain, et quand ils furent assemblez on fit ouverture de ces propositions.

47. Elles furent fort discutées de part et d’autre, tant que l’abbé de Vaux-de-Sernay, de l’ordre de Citeaux, et le party qui desiroit la rupture de l’armée, déclarérent qu’ils n’y pouvoient consentir, dautant que c’estoit pour faire la guerre aux Chrestiens, et qu’ils n’estoient partis de leur pays pour cela, mais qu’ils vouloient passer en Syrie. A quoy l’autre party repliqua : « Seigneurs, vous n’ignorez pas que vous ne pourriez rien faire à present en Syrie, par l’exemple mesme de ceux qui nous ont quittez, et se sont embarquez aux autres ports. Mais bien vous devez sçavoir que si jamais la Terre Sainte est recouvrée, ce ne peut estre que par l’Egypte ou par la Grece ; de façon que si nous refusons ces traitez nous en serons blâmez pour jamais. »

48. Ainsi les esprits estoient divisez dans le camp : et ne faut pas s’estonner si la discorde estoit entre les lais, veu que les moines mesmes de l’ordre de Citeaux leur en montroient le chemin : car l’abbé de Los, qui estoit un sainct personnage et homme de bien, et les autres abbez qui tenoient son party, alloient par le camp, prians à mains jointes que, pour l’amour de Dieu, ils ne se separassent les uns des autres, et ne se divisassent, mais qu’ils acceptassent les avantages qui leur estoient offerts, estant l’unique moyen pour recouvrer la Terre Sainte. L’abbé de Vaux au contraire, et ceux qui estoient de sa faction, y contredisoient formellement, alleguans que le tout ne pouvoit que succeder mal, et qu’il estoit bien plus à propos d’aller droit en Syrie, et que là ils y feroient ce qu’ils pourroient.

49. Le marquis de Montferrat, et les comtes de Flandres, de Blois et de Saint Paul, avec ceux qui estoient de leur party, vinrent alors, et dirent qu’ils estoient resolus d’accepter ces conventions, et qu’ils ne les pouvoient refuser sans encourir du blâme. Et de ce pas s’en allerent trouver le Duc, où les ambassadeurs furent mandez, lesquels arrestérent les articles, tels qu’ils ont esté rapportez cy-dessus, et les confirmérent par sermens aux noms de leurs maistres, et par patentes seellées de leurs seaux. Mais de la part des François, il n’y en eut que douze qui les jurérent, sans qu’il s’en peut trouver davantage.

50. Entre ceux-là furent le marquis de Montferrat, le comte Baudoüin de Flandres, le comte Louys de Blois, et le comte Hugues de Saint Paul, avec huict des principaux de leur party. Ainsi les traitez furent passez, les patentes expediées et le jour pris que le prince de Constantinople les viendroit trouver, qui fut à la quinzaine d’aprés Pasques.

[An 1203] Cependant l’armée françoise, sejourna tout cét hyver à Zara contre le roy de Hongrie. Durant lequel temps les esprits des Croisez ne furent pas pour cela en paix, aucuns se travaillans pour faire rompre le camp, les autres faisans leur possible pour le tenir ensemble. Dans toutes ces divisions, il y en eut plusieurs de moindre condition qui se derobérent et s’embarquérent dans des navires de marchands, et mesmes il y en eut bien cinq cens qui se mirent en un seul vaisseau qui coula à fonds, et furent tous noyez et perdus. Une autre trouppe, ayant pris son chemin par terre, pensoit se sauver par l’Esclavonie ; mais les paysans lui ayant couru sus, elle fut presque toute devalisée ou mise à mort ; le reste qui se peut sauver prit la fuitte et regagna le camp. Et ainsi l’armée alloit tous les jours en diminuant.

51. D’autre part, un grand seigneur d’Allemagne, appellé Garnier de Borlande, s’embarqua dans un navire marchand et laissa l’armée, dont il fut fort blâmé. Peu aprés, un autre grand baron de France, nommé Regnaud de Montmirail, fit tant par l’entremise du comte de Blois, qu’il fut deputé et envoyé en ambassade en Syrie sur l’un des vaisseaux de la flotte, ayant juré et promis sur les saincts Evangiles que, quinze jours aprés que lui et les chevaliers qui l’accompagnoient seroient arrivez, et auroient achevé leurs affaires, ils se rembarqueroient pour retourner au camp. Et sur cette promesse il en partit, et avec luy Henry de Castel son neveu, Guillaume vidame de Chartres, Geoffroy de Beaumont, Jean de Froieville, Pierre son frere, et plusieurs autres. Ils tinrent moins mal leur serment, en ne retournérent plus en l’armée.

52. Au mesme temps vint une agreable nouvelle au camp, que la flotte de Flandres, dont nous avons parlé ci-dessus, estoit arrivée à Marseille ; et Jean de Néelle chastelain de Bruges chef de cette armée de mer, Thierry qui fut fils du comte Philippes de Flandres, et Nicolas de Mailly, mandoient au comte de Flandres leur seigneur qu’ils hyverneroient à Marseille, et que là ils attendroient ses ordres, prests à executer ce qu’il leur enjoindroit. Le comte, aprés avoir pris là dessus les avis du duc de Venise et des barons, leur manda qu’ils eussent à faire voile sur la fin de mars, et qu’ils le vinssent trouver au port de Modon en Romanie. Mais las ! ils obeïrent mal à ces ordres, et tinrent peu ce qu’ils avoient promis, s’en estans allez en Syrie, où ils sçavoient bien qu’ils ne feroient aucun exploit considerable.

53. D’où l’on peut recueillir que si Dieu n’eust assisté et favorisé cette armée d’une grâce particuliere, elle n’eût pû jamais se maintenir, veu que tant de personnes ne cherchoient que ses desavantages et sa rupture. Alors les barons consultérent ensemble, et resolurent d’envoyer à Rome vers le Pape, qui témoignoit leur sçavoir mauvais gré de la prise de Zara. Ils éleûrent deux chevaliers et deux ecclesiastiques, les plus capables qu’ils crûrent se pouvoir acquitter dignement de cette ambassade : les deux ecclesiastiques furent Nevelon évesque de Soissons, et maistre Jean de Noyon chancelier de Baudoüin, comte de Flandres ; l’un des chevaliers fut Jean de Friaise, l’autre Robert de Boves : lesquels promirent et jurérent sur les saincts Evangiles de bien et fidellement executer leurs commissions, et de retourner au camp.

54. Les trois s’acquittérent de leur parole, mais non pas le quatriéme, qui fut Robert de Boves, lequel fit du pis qu’il pût, et au prejudice du serment qu’il avoit fait s’en alla en Syrie rejoindre les autres de sa faction. Les trois autres firent fort bien leur legation, et ce dont ils estoient chargez de la part des barons, et dirent au Pape : « Les barons vous demandent tres humblement pardon de la prise de Zara, l’ayans fait par contrainte, et ne pouvans mieux par le deffaut de ceux qui se sont embarquez aux autres ports ; et sans quoy ils eussent esté necessitez de rompre le camp, et de s’en retourner sans rien faire : vous asseurans au surplus qu’ils sont prests de recevoir vos commandemens, et de vous obeïr en tout comme à leur bon pasteur et pere. » Le Pape fit réponse aux deputez que il sçavoit bien que par la faute de leurs compagnons ils avoient esté obligez de faire ce qu’ils avoient fait, et qu’il en avoit grand déplaisir. Et là dessus escrivit aux barons, et leur manda qu’il les absolvoit comme ses bons enfans, et qu’il leur ordonnoit et prioit de faire en sorte que l’armée ne se rompit point, parce qu’il sçavoit bien que sans elle on ne pourroit rien entreprendre en la Terre Sainte. Il donna en mesme temps plein pouvoir à Nevelon évesque de Soissons, et à maistre Jean de Noion, de lier et délier les pelerins, jusqu’à ce que le cardinal legat fust arrivé en l’armée.

55. Le caresme venu, ils commencérent à appréter leurs vaisseaux pour partir vers Pasques ; et aprés les avoir chargez et équippez ils se logérent le lendemain de la feste hors la ville sur le port : cependant les Venitiens firent démanteler les tours et les murailles. Sur ces entrefaites arriva une chose qui fut fâcheuse pour ceux de l’armée, de ce qu’un des plus grands seigneurs d’entre eux, appellé Simon de Montfort, ayant fait traité avec le roy de Hongrie, lequel estoit ennemy de ceux de l’armée, quitta le camp pour s’aller rendre vers luy : et fut suivy de Guy de Montfort son frere, Simon de Neaufle, Robert de Mauvoisin, Dreux de Cressonessart, l’abbé de Vaux qui estoit moine de l’ordre de Cisteaux, et de plusieurs autres. Incontinent aprés un autre grand seigneur, nommé Enguerrand de Boves, et Hugues son frere, se retirerent pareillement du camp avec tous ceux de leur pays qu’ils purent débaucher. Ce qui affoiblit autant l’armée qu’il causa de honte à ceux qui l’abandonnérent.

56. On commença à faire voile, et fut arresté qu’on iroit prendre port à Corfou, qui est une isle de l’empire d’Orient, et que là les premiers venus attendroient les autres tant qu’ils seroient tous ensemble ; ce qui fut exécuté. Mais avant que le Duc et le Marquis partissent de Zara, et les galéres, le prince Alexis, fils de l’empereur Isaac de Constantinople, que Philippes roy d’Allemagne leur avoit envoyé, arriva, et fut receu avec grande réjoüissance et beaucoup d’honneur. Le Duc luy donna des galéres et vaisseaux ronds autant qu’il luy en falloit : et estans tous délogez du port de Zara avec bon vent, cinglérent tant qu’ils arrivérent à Duraz [14], dont les habitans se rendirent sans aucune resistance à la veuë de leur seigneur, et luy firent serment de fidélité. De là ils passérent à Corfou, où ils trouvérent l’armée desja logée devant la ville, les tentes et pavillons dressez, et les chevaux tirez hors des palandries pour les rafraischir. D’abord qu’ils apprirent que le fils de l’empereur de Constantinople estoit arrivé, les chevaliers et les soldats luy allérent au devant, y faisant conduire les chevaux de bataille, et le receurent avec grand honneur. Le prince fit tendre son pavillon au milieu du camp, et le marquis de Montferrat fit dresser le sien tout joignant, parce que le roy Philippes, qui avoit espousé la sœur du prince, le luy avoit fort recommandé et l’avoit mis en sa garde.

57. Ils sejournérent en cette isle l’espace de trois semaines, d’autant qu’elle estoit riche et abondante en toutes sortes de commoditez : durant lequel temps survint une fâcheuse disgrâce ; car une partie de ceux qui butoient à rompre le camp, et qui avoient tousjours esté contraires aux bons sentimens du reste de l’armée, consultérent ensemble, et dirent que cette entreprise leur sembloit trop longue et dangereuse, et qu’il valoit mieux demeurer en cette isle, et laisser partir les troupes sous la conduite des autres, pour ensuitte depécher vers le comte Gautier de Brienne qui tenoit alors Brandis [15], à ce qu’il leur envoyast des vaisseaux pour le pouvoir aller trouver. Je ne vous nommeray pas tous ceux de ce complot, mais seulement les principaux, qui furent :

58. Eudes le champenois de Champlite, Jacques d’Avennes, Pierre d’Amiens, Guy chastelain de Coucy, Oger de Saint-Cheron, Guy de Chappes, Clerembault son neveu, Guillaume d’Ainoy, Pierre Coiseaux, Guy de Pésmes, Haimon son frere, Guy de Conflans, Richard de Dampierre, Eudes son frere, et plusieurs autres qui leur avoient promis en cachette de se tenir à leur party, ne l’ozans faire paroistre publiquement de crainte de blâme.

59. Si bien que l’on peut dire que plus de la moitié du camp estoit de leur faction. Quand le marquis de Montferrat, le comte Baudoüin de Flandres, le comte Louys, le comte de Saint Paul, et les barons qui estoient de leur party eurent advis de cela, ils furent bien étonnez, et dirent : « Seigneurs, nous serons en fort mauvais termes et mal-traitez si ces gens-cy se retirent, outre ceux qui nous ont abandonnez par diverses fois ; car nostre armée demeurera inutile et defectueuse, et ne pourrons faire aucun exploit ni conqueste. Allons à eux, et les conjurons au nom de Dieu qu’ils aient pitié d’eux et de nous, et qu’ils évitent le reproche qu’on leur pourroit faire d’avoir empéché le recouvrement de la Terre Sainte. »

60. Ce qu’ayant esté resolu de la sorte, ils s’en allérent tous ensemble en une vallée où les autres estoient assemblez, et menérent avec eux le fils de l’empereur de Constantinople, et tous les evesques et abbez de l’armée. Estans là arrivez, ils mirent pied à terre : et comme les autres les apperceurent, ils descendirent pareillement de leurs chevaux, et leur allérent à la rencontre. D’abord les barons se prosternérent à leurs pieds, pleurans à chaudes larmes, protestans de ne se lever qu’ils n’eussent obtenu d’eux qu’ils ne les abandonneroient point. Quand les autres virent cela, ils furent vivement touchez, et le cœur leur attendrit de façon qu’ils ne peurent contenir leurs larmes.

61. Et particuliérement lors qu’ils virent leurs seigneurs, leurs plus proches parens et amis tomber à leurs pieds, ils témoignérent plus de ressentiment et dirent qu’ils en aviseroient ensemble. Là dessus ils se retirerent, et conferérent entre eux : le resultat de leur conseil fut qu’ils demeureroient encore avec eux jusqu’à la Saint Michel, à condition qu’on leur promettroit, et qu’on leur jureroit sur les saints Evangiles, que de là en avant, à toute heure qu’ils les en voudroient requerir, dedans la quinzaine ensuivant, ils leur fourniroient de bonne foy, sans aucune fraude, des vaisseaux pour passer en Syrie.

62. Ces conditions leur furent accordées et jurées solemnellement ; en suitte tous se rembarquérent dans les vaisseaux, et les chevaux furent passez dans les palandries : et ainsi firent voile du port de Corfou la veille de la Pentecoste, l’an de l’incarnation de nostre Seigneur mil deux cens trois, avec tous les vaisseaux, tant palandries que galéres, et autres de l’armée navale, que nefs marchandes [16] qui s’estoient associées de conserve avec cette flotte. Le jour estoit clair et serain, la mer bonace, et le vent propre et doux, lors qu’ils se mirent en mer et lâchérent les voiles au vent. Et moi, Geofroy, mareschal de Champagne, autheur de cét œuvre, asseure n’y avoir rien mis qui ne soit de la vérité, comme ayant assisté à tous les conseils, et que jamais on ne vit armée navale ny si belle ny en si grand nombre de vaisseaux ; en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne jugeast en la voyant qu’elle ne deust conquerir tout le monde, la mer, tant que la veuë se pouvoit étendre, estant couverte de voiles et de navires : en sorte que cela faisoit plaisir à voir.

63. Ils cinglérent de la sorte en pleine mer, tant qu’ils vinrent au cap de Malée, qui est un détroit vers la Morée, où ils rencontrérent deux navires chargez de pelerins, de chevaliers et de gens de pied, qui retournoient de Syrie, et estoient de ceux qui s’estoient allez embarquer au port de Marseille : lesquels, quand ils apperçeurent cette belle et magnifique flotte, en eurent une telle honte qu’ils ne s’ozérent monstrer. Le comte de Flandres envoya l’esquif de son vaisseau pour les reconnoistre, et savoir quelles gens c’estoient, ce qu’ils declarèrent. Et à l’instant un soldat se laissa couler du navire où il estoit dans l’esquif, et dit à ceux de sa compagnie : « Je reclame tout ce que vous avez du mien dans ce vaisseau, car je m’en veux aller avec ceux-cy qui me semblent bien estre en estat de conquerir. » On luy en sceut fort bon gré, et le receut-on dans l’armée de bon œil. C’est pourquoy avec raison on dit en commun proverbe : Que de mil mauvais chemins on peut se remettre au bon quand l’on veut.

64. Ils passérent de là jusques en Negrepont, qui est une isle où il y a une bonne ville de mesme nom. Là les barons tinrent conseil : et ensuitte le marquis Boniface de Montferrat, et le comte de Flandres avec une partie des navires et galéres, et le prince de Constantinople tirérent à la volte d’Andros, où ils descendirent en terre. Les gens de cheval firent une course dans l’isle, laquelle vint incontinent à l’obeïssance du fils de l’Empereur, et les habitans donnérent tant du leur qu’ils obtinrent de luy la paix : puis ils rentrérent dans leurs vaisseaux, et coururent en mer ; auquel temps il leur arriva un grand malheur par la mort de Guy chastelain de Coucy, l’un des principaux barons de l’armée, dont le corps fut jetté dans la mer.

65. Les autres vaisseaux qui ne s’estoient pas détournez de ce costé-là, poursuivans le droit chemin, entrérent dans le détroit de l’Hellespont, qu’on appelle le bras de Sainct George[17], lequel vient se rendre dans la mer Égée : et cinglérent tant contremont[18] qu’ils abordérent à Abyde, ville forte et située du costé de la Natolie à l’entrée de ce détroit, où ils allérent donner fonds, et descendirent en terre. Les habitans sortirent au devant, et leur apportérent les clefs, n’ayans eu la hardiesse de se deffendre. Aussi on donna si bon ordre qu’ils n’y perdirent la valeur d’un denier. Ils y sejournérent huict jours entiers pour attendre les vaisseaux qui estoient demeurez derriere : et cependant ils se fournirent de bleds là autour, tant pource que c’estoit le temps de la moisson, que pource qu’ils en avoient grand besoin. Et dans les huit jours tous les vaisseaux et les barons arrivérent, Dieu leur ayant donné temps favorable.

66. Puis ils partirent tous de conserve du port d’Abyde, en sorte que vous eussiez veu le canal comme tapissé et parsemé de galéres et de palandries, qui rendoit de loin un merveilleux éclat à l’œil : et à force d’avirons et de voiles surmontans le courant du bras arrivérent à Saint Estienne, qui est une abbaye à trois lieuës de Constantinople ; d’où ils commencérent à découvrir et voir à plein cette ville. Et ceux des vaisseaux et galéres qui vinrent à prendre port ayant jetté l’ancre, ceux qui ne l’avoient encor veuë se mirent à contempler cette magnifique cité, ne pouvans se persuader qu’en tout le monde il y en eust une si belle et si riche : particulierement quand ils apperçeurent ses hautes murailles et ses belles tours, dont elle estoit revestuë et fermée tout à l’entour, et ses riches et superbes palais, et ses magnifiques églises, qui estoient en si grand nombre qu’à peine on se le pourroit imaginer si on ne les voyoit de ses yeux, ensemble la belle assiette tant en longueur que largeur de cette capitale de l’Empire. Certes il n’y eut là cœur si asseuré ny si hardy qui ne fremit, et non sans raison, veu que depuis la creation du monde jamais une si haute entreprise ne fut faite par un si petit nombre de gens.

67. Les comtes et barons, comme aussi le duc de Venise, descendirent en terre, et tinrent conseil en l’église de Saint Estienne, où plusieurs choses furent alleguées et debatuës, que je passe sous silence ; aprés quoy le duc de Venise se leva de son siege, et parla en cette maniere : « Seigneurs, je connois un peu mieux que vous l’estat et les façons d’agir de ce pays, y ayant esté autrefois ; vous avez entrepris la plus grande affaire et la plus perilleuse que jamais on aye entrepris : c’est pourquoy j’estime qu’il y faut aller sagement et avec conduite ; car si nous nous abandonnons en la terre ferme, le pays estant large et spatieux, et nos gens ayans besoin de vivres, ils se répandront çà et là pour en recouvrer : et comme il y a grand nombre de peuple dans le plat pays, nous ne sçaurions si bien faire que nous ne perdions beaucoup de nos hommes, dont nous n’avons pas de besoin à present, veu le peu de gens qui nous reste pour ce que nous avons entrepris. Au surplus il y a des isles icy prés, que vous pouvez appercevoir, qui sont habitées et abondantes en bled et autres biens et commoditez : allons y prendre terre, et enlevons les bleds et les vivres du pays. Et quand nous aurons fait nos provisions, et que nous les aurons mises dans nos vaisseaux, alors nous irons camper devant la ville, et ferons ce que Dieu nous inspirera ; car sans doute ceux qui sont ainsi pourveus de vivres font la guerre plus seurement que ceux qui n’en ont point. » Tous les comtes et barons applaudirent à ce conseil, se remirent tous dans leurs vaisseaux, et y reposérent celle nuit : le lendemain matin, qui fut le jour de saint Jean Baptiste en juin, les banniéres et gonfanons [19] furent arborez és chasteaux de pouppe et aux hauts des masts et des hunes ; et les escus des chevaliers furent rangez le long de la pallemente [20] pour servir comme de pavesade [21], representans les crenaux des murailles des villes, châcun jettant la veuë sur ses armes comme prevoyant bien que le temps approchoit qu’il les leur faudroit employer.

68. Cependant les mattelots levérent les ancres et mirent les voiles au vent, lequel frappant dedans à souhait, ils passérent le long et vis-à-vis de Constantinople, si prés des tours et des murailles, que les traits et coups de pierres donnérent en plusieurs de leurs vaisseaux, la courtine estans garnie et bordée de si grand nombre de soldats, qu’il sembloit qu’il n’y eut rien autre chose. Ainsi Dieu détourna la resolution qui avoit esté prise le soir precedent de descendre dans les isles, comme si jamais ils n’en eussent oüy parler ; et s’en allérent à pleines voiles, le plus droit chemin qu’ils peurent, aborder en la terre ferme, où ils prirent port devant un palais de l’empereur Alexis, au lieu appelé Chalcedon [22], vis-à-vis de Constantinople, au delà du détroit du costé de l’Asie. Ce palais estoit l’un des plus beaux et des plus agreables que jamais on ait veu, estant accompagné de toutes les delices et plaisirs que l’homme auroit peu souhaitter, et qui sont bien seans à un grand prince.

69. Les comtes et les barons descendirent en terre, et prirent leur logement dans ce palais, dans la ville et aux environs, où la pluspart firent tendre leurs pavillons. Les chevaux à mesme temps furent tirez hors des palandries, et toute la cavalerie et infanterie prit terre, châcun ayant ses armes, en sorte qu’il ne demeura dans les vaisseaux que les mariniers. La contrée estoit belle, riche, plantureuse et abondante en tous biens, et les grands tas de bled desja moissonné gisoient à l’abandon emmy les champs [23] : châcun en pouvoit prendre sans contredit, ce qu’ils firent, en ayans grand besoin. Ils sejournérent en ce palais tout le lendemain : et au troisiéme jour, Dieu leur ayant donné bon vent, les mariniers resserrérent leurs ancres, et dressans les voiles descendirent le courant du détroit une bonne lieuë au dessus de Constantinople, à un palais de l’empereur Alexis, appelé Scutari, où allérent surgir en la plage, tant les vaisseaux ronds que les palandries et les galéres.

70. Cependant. la cavalerie qui estoit logée au palais de Chalcedon en partit, et alla, costoyant Constantinople par terre, se loger sur la rive du bras de Saint George à Scutari, au dessus de l’armée françoise. Ce que l’empereur Alexis ayant apperçeu, fit sortir ses gens de Constantinople, et s’en vint loger sur l’autre bord vis-à-vis d’eux, et y fit tendre ses pavillons, à dessein de les empécher de prendre terre par force sur luy. Et ainsi l’armée françoise sejourna l’espace de neuf jours, durant lesquels ceux qui eurent besoin de vivres en firent provision, et l’on peut dire que ce fut toute l’armée.

71. En ce même temps une compagnie de fort braves gens sortit en campagne pour aller faire la découverte, et empécher les surprises : et les fourrageurs par mesme moyen allérent sous leur escorte fourrager et piller la contrée. De laquelle trouppe entre autres estoient Eudes le champenois de Champlite, Guillaume son frere, Oger de Saint-Cheron, Manassés de Lisle, et un seigneur, nommé le comte Gras, qui estoit de Lombardie, et de la suitte du marquis de Montferrat, et avoient avec eux environ quatre-vingt chevaliers, tous vaillans hommes : d’abord ils découvrirent de loin au pied d’un costeau plusieurs tentes et pavillons à trois lieuës du camp : c’estoit le grand duc ou chef des armées de mer de l’empereur de Constantinople, qui avoit bien jusques à cinq cens chevaliers grecs. Quand ils les eurent reconnus ils se partagérent en quatre escadrons, avec resolution de les attaquer. Les Grecs d’autre part se rangérent aussi en bataille devant leurs tentes, et les attendirent de pied ferme : mais nos gens sans marchander davantage les allérent charger. La meslée ne dura gueres, car les Grecs d’abord et au premier choc tournérent le dos, se rompans d’eux-mesmes, et les nostres leur donnérent la chasse une bonne lieuë. Ils gagnérent en cette rencontre nombre de chevaux, roucins, palefrois et mulets, ensemble les tentes et pavillons, et generalement ce qui est de l’attirail des trouppes. Et ainsi retournérent au camp, où ils furent bien accueillis, et partagérent le butin comme ils devoient.

72. Le jour ensuivant, l’empereur Alexis envoya un ambassadeur aux comtes et barons de l’armée avec lettres de creance : cét ambassadeur s’appelloit Nicolas Roux, et estoit natif de Lombardie. Il les trouva assemblez au conseil dans le palais de Scutari, et les salüa de la part de l’Empereur son maistre, puis presenta ses lettres au marquis Boniface de Montferrat qui les reçeut, et furent leuës en presence de tous les barons : elles contenoient plusieurs choses, et particuliérement que l’on eust à ajouster toute croiance au porteur, dont le nom estoit Nicolas Roux. Surquoy les barons luy dirent : « Beau Sire, nous avons veu vos lettres, qui portent que nous ayons à ajouster foy à ce que vous nous direz : exposez donc vostre charge, et dites ce qu’il vous plaira. » L’ambassadeur qui estoit debout devant eux leur parla en ces termes : « Seigneurs, l’Empereur m’a commandé de vous faire entendre qu’il n’ignore pas que vous ne soyez les plus grands et les plus puissans princes d’entre ceux qui ne portent point de couronne, et des plus valeureux pays qui soient en tout le reste du monde ; mais il s’étonne pourquoy, et à quelle occasion, vous estes ainsi venus dans ses terres, vous estans chrestiens, et luy pareillement chrestien. Il sçait assez que le principal dessein de vostre voyage est pour recouvrer la Terre-Sainte et le saint sepulchre de nostre Seigneur : si vous avez besoin de vivres ou de toute autre chose pour l’exécution de cette enteprise, il vous donnera tres-volontiers du sien. Vuidez seulement de ses terres, car il luy déplairoit de vous courir sus, où vous porter dommage, encore qu’il n’en ait que trop de pouvoir. Et quand vous seriez vingt fois plus de gens que vous n’estes, vous ne pourriez toutesfois vous retirer ny empécher que vous ne fussiez tous mis à mort ou faits prisonniers, s’il avoit le dessein de vous mal faire. »

73. En suitte de cette harangue, Conon de Bethune qui estoit un sage chevalier, eloquent et bien disant, de l’avis et du consentement des autres barons et du duc de Venise se leva, et repliqua en ces termes : « Beau sire, vous nous venez alleguer que vostre maistre s’étonne pourquoy nos seigneurs et nos barons sont ainsi entrez dans son empire et dans ses terres : vous sçavez trop bien qu’ils ne sont pas entrez sur le sien, puis qu’il occupe à tort, et contre Dieu et contre raison, ce qui doit appartenir à son neveu, que vous pouvez voir icy assis avec nous, fils de son frere l’empereur Isaac ; mais s’il luy vouloit demander pardon et luy restituer la couronne et l’empire, nous employerions nos prieres vers luy à ce qu’il luy pardonnast et luy donnast dequoy vivre honorablement et selon sa condition. Au reste, à l’avenir ne soyez si temeraire ny si hardy que de venir icy pour de semblables messages. » L’ambassadeur s’en retourna de la sorte à Constantinople vers l’empereur Alexis.

74. D’autre part, les barons concertérent ensemble, et avisérent que le lendemain ils feroient voir le jeune Alexis, fils du légitime Empereur, au peuple ; et à cét effet firent equipper toutes les galéres : en l’une desquelles le duc de Venise et le marquis de Montferrat entrérent, et mirent avec eux le jeune prince fils de l’empereur Isaac ; es autres entrérent les barons et les chevaliers comme ils voulurent. Et ainsi s’en allérent voguans le long des murailles de Constantinople, et le firent voir aux Grecs, leurs disans : « Voicy vostre seigneur naturel ; sçachez que nous ne sommes pas icy venus pour vous mal faire, mais pour vous garder et defendre, si vous faites ce que vous devez : vous sçavez que celui auquel vous obéïssez maintenant s’est méchamment et à tort emparé de l’Estat ; et vous n’ignorez pas de quelle déloyauté il a usé vers son seigneur et frere, auquel il a fait crever les yeux, et enlevé l’empire, dont vous voyez icy parmy nous le legitime heritier. Si vous vous rangez de son party vous ferez ce que vous devez ; si vous faites au contraire, ne doutez pas que nous ne vous fassions du pis que nous pourrons. » Mais il n’y eut pas un seul, ny de la ville ni du plat pays, qui témoigna vouloir le suivre ny prendre son party, pour la crainte qu’ils avoient de l’empereur Alexis. Et ainsi châcun s’en retourna au camp et dans ses logemens.

75. Le lendemain aprés avoir ouy la messe, ils s’assemblérent derechef, et tinrent conseil tous à cheval au milieu de la campagne, où vous eussiez peu voir plusieurs beaux chevaux de bataille harnachez richement, et montez par de braves chevaliers. Le sujet de cette assemblée fut sur l’ordonnance de leurs batailles, et de la maniere de combattre : sur quoy, aprés que toutes choses eussent esté debatuës de part et d’autre, il fut enfin arresté que le comte Baudoüin de Flandres conduiroit l’avant-garde, pource qu’il avoit plus grand nombre de braves hommes, et mesmes plus d’archers et d’arbalestriers que pas un autre baron de l’armée.

76. Il fut encor arresté que Henry son frere conduiroit la seconde bataille, accompagné de Mathieu de Valincourt, Baudoüin de Beauvoir, et autres bons chevaliers de leurs terres et de leurs pays qui estoient venus avec eux.

77. La troisiéme seroit conduite par Hugues, comte de Saint Paul, Pierre d’Amiens son neveu, Eustache de Canteleu, Anseau de Cahieu, et plusieurs bons chevaliers de leurs terres et pays.

78. Que Louys, comte de Blois, qui estoit un riche, puissant et redouté seigneur, et qui avoit à sa suitte grand nombre de bons chevaliers et de braves gens, feroit la quatriéme.

79. La cinquiéme bataille seroit de Mathieu de Montmorency et du champenois Eudes de Champlite : Geoffroy, mareschal de Champagne, fut en celle-là avec Oger de Saint-Cheron, Manassés de Lisle, Miles de Brabans, Machaire de Sainte-Menehoult, Jean Foisnons, Guy de Chappes, Clerembaut son neveu, et Robert de Ronçoy. Tous ceux-cy firent la cinquiéme bataille, en laquelle il y eut nombre de bons chevaliers.

80. La sixiéme fut du marquis Boniface de Montferrat, qui fut bien fournie et nombreuse, parce que les Lombards, les Toscans, les Alemans, et generalement tous ceux qui estoient du pays enclavé depuis le Mont-Cenis jusqu’à Lyon sur le Rhosne, s’y rangérent ; et fut convenu que le marquis feroit l’arriere-garde.

81. Le jour fut aussi arresté auquel ils se devroient retirer dans leurs vaisseaux pour ensuitte prendre terre, resolus de vaincre ou de mourir.

82. Et veritablement ce fut là la plus perilleuse entreprise qui se fit jamais. Alors les evesques et les ecclesiastiques qui estoient pour lors en l’armée, firent leurs remontrances à tous ceux du camp, les exhortans à se confesser et à faire leurs testamens dautant qu’ils ne sçavoient l’heure qu’il plairoit à Dieu les appeller et faire sa volonté d’eux : ce qu’ils firent de grand zele et devotion. Le jour pris estant arrivé, les chevaliers s’embarquérent avec leurs chevaux de batailles dans les palandries, armez de pied en cap, leurs heaumes[24] laçez, les chevaux sellez et couverts de leurs grandes couvertures ; les autres qui estoient de moindre considération pour le combat, se reduisirent dans les gros et pesans vaisseaux ; toutes les galéres furent pareillement armées et équipées : ce qui se fit en un beau matin peu aprés le soleil levé. Cependant l’empereur Alexis les attendoit de l’autre costé avec grand nombre d’escadrons et force trouppes en bon ordre, les trompettes sonnans desja de toutes parts. A châque galére fut attaché un vaisseau rond pour le remorquer et passer outre plus legerement. On ne demandoit pas qui devoit aller le premier, qui aprés, châcun s’efforçant à l’envi de gagner les devants ; et les chevaliers se lançoient de leurs palandries dans la mer jusqu’à la ceinture, le heaume lacé en teste, et la lance au poing : les archers pareillement, les arbaletriers, ensemble tous les gens de pied, châcun à l’endroit où leurs vaisseaux abordérent. Les Grecs firent contenance de leur vouloir contester la descente ; mais quand ce vint aux coups ils tournérent soudain le dos, et leur quittérent le rivage. Et sans doute on peut dire que jamais on ne prit terre avec tant de hardiesse et de braverie. Lors les mariniers commencérent de tous costez à ouvrir les portes des palandries, et à jetter les ponts dehors : on en tira les chevaux, les chevaliers montérent dessus, et les batailles se rangérent selon l’ordre qui avoit esté arresté.

83. Le comte de Flandres et de Hainaut, qui conduisoit l’avant-garde, marcha devant, et les autres trouppes aprés en leur rang, jusques où l’empereur Alexis s’estoit campé : mais il avoit desja rebroussé chemin vers Constantinople, laissant ses pavillons et tentes à l’abandon, où nos gens gagnérent beaucoup. Cependant nos barons resolurent de se loger sur le port devant la tour de Galatha, où la chaisne qui le fermoit estoit tendue d’un bord à l’autre, en sorte qu’il falloit passer par cette chaisne à quiconque eust voulu entrer dans le port ; de façon que nos barons virent bien que s’ils ne prenoient cette tour, et ne rompoient la chaisne, ils estoient en fort mauvais termes, et en danger d’estre mal traitez. Cela fut cause qu’ils se logérent cette nuict devant la tour, et en la Juifverie, que l’on appelle le Stenon, qui est une fort bonne habitation et tres-riche, où ils firent bon guet durant la nuict. Le lendemain, environ heure de tierce, ceux de la tour de Galatha, et les autres qui leur venoient à la file de Constantinople au secours dans des barques, firent une sortie ; et nos gens coururent soudain aux armes : le premier qui arriva à la mélée fut Jacques d’Avennes avec ses gens à pied, qui y eut beaucoup à souffrir ; mémes il y reçeut un coup de lance dans le visage, et eût esté en grand hazard de mort, si un de ses chevaliers, appellé Nicolas de Laulain, ne fut venu à son secours, ayant monté à cheval pour le deffendre, et s’y comporta si vaillamment qu’il en remporta grand honneur. Cependant l’alarme s’estant épanduë au camp, nos gens y arrivérent de toutes parts, et recoignérent si vivement les autres, qu’il y en demeura grand nombre de morts et de pris : si bien que la pluspart ne peurent regagner le chemin de la tour, ains se détournérent et se mirent dans les barques dans lesquelles ils estoient venus, et y en eut beaucoup de noyez ; les autres evadérent au mieux qu’ils peurent ; ceux qui pensérent se sauver à la tour furent talonnez de si prés, qu’ils n’eurent le moyen ny le loisir de fermer les portes sur eux. Ce fut là où fut le plus fort du combat, dont à la fin les nostres demeurérent les maistres, les enfonçans avec un grand carnage et prise des Grecs.

84. Ainsi fut le chasteau de Galatha emporté, et le port de Constantinople gagné de vive force, dont toute l’armée fut fort réjoüye, et tous en rendirent graces à Dieu ; au contraire ceux de la ville furent tres-déconfortez de cette perte, et non sans raison ; car le lendemain les vaisseaux, les galéres et les palandries y allérent surgir sans aucune résistance. Cela fait, ils tinrent conseil pour aviser à ce qui restoit à faire, et si l’on devoit attaquer la ville ou par terre ou par mer. Les Venitiens estoient d’avis de dresser les échelles sur les vaisseaux, et que tous les assauts se fissent par mer ; mais les François alleguoient qu’ils n’estoient pas si bien duits [25] ny si adroits sur mer comme eux : où quand ils seroient montez sur leurs chevaux, et armez de leurs armes, ils s’en acquitteroient beaucoup mieux sur terre. Enfin il fut resolu que les Venitiens livreroient l’assaut par mer, et que les barons avec l’armée attaqueroient par terre. Et ainsi sejornérent là l’espace de quatre jours.

85. Au cinquiéme, toute l’armée prit les armes, et marcha en bataille, suivant l’ordre arresté, au dessus du port, jusques au palais de Blaquerne [26], et les vaisseaux les costoyans tant qu’ils furent vers le fonds du port, où il y a une riviere qui entre dedans, laquelle on ne peut passer que par un pont de pierre que les Grecs avoient rompu ; mais les nostres y firent travailler le long du jour et la nuict suivante pour le refaire : estant remis en estat, ils passérent tous sur le matin sous les armes en bonne ordonnance, et vinrent les uns aprés les autres dans l’ordre prescrit jusques devant les murailles, sans que personne sortit sur eux, quoy que, pour un qu’ils estoient en l’armée, il y en eût plus de deux cens dans la ville.

86. Là dessus les barons avisérent de se loger entre le palais de Blaquerne et le chasteau de Boemond, qui est une abbaye close de murs, où ils tendirent leurs pavillons. Ce fut une chose étonnante et bien hardie, de voir qu’une si petite poignée de gens entreprit d’assieger Constantinople qui avoit trois lieuës de front du costé de terre, quoy qu’elle n’eût des forces que pour s’attacher à l’une de ses portes : quant aux Venitiens, ils estoient en mer dans leurs vaisseaux, où ils dressérent force échelles, avec grand nombre de mangoneaux, et autres machines propres à lançer pierres, et ordonnérent fort bien leurs assauts, comme firent aussi les barons du costé de terre avec leurs perieres et mangoneaux, où à peine ils avoient le temps de reposer, n’y ayant heure de jour ny de nuit qu’il n’y eût l’une des batailles toute armée en garde devant la porte pour garder les machines, et veiller aux sorties : nonobstant quoy ceux de la ville ne laissoient d’en faire souvent par cette mesme porte et les autres : ce qui les tenoit si serrez, que plus de six fois en un jour tout le camp estoit obligé de prendre les armes, et qu’ils n’avoient la liberté d’aller fourrager et chercher des vivres quatre jets d’arc au delà du camp, en ayans fort peu et estans mal pourveus, horsmis de quelques farines dont ils avoient fait provision, ayant pareillement peu de chair salée et de sel, et point du tout de chair fraische, hors celle des chevaux qu’on leur tuoit. Bref, tout le camp n’avoit pas des vivres pour trois semaines ; et d’ailleurs ils estoient en grand peril, veu que jamais tant de gens ne furent assiegez en une ville par un si petit nombre.

87. Alors ils s’aviserent d’une chose bien utile, qui estoit de fermer le camp de bonnes barriéres et palissades : au moyen de quoy ils se fortifiérent, et furent à l’avenir en plus grande assurance. Toutefois cela m’empécha pas que les Grecs ne continuassent leurs sorties, et ne vinssent souvent attaquer le camp, sans leur donner le temps de se reposer ; mais les nostres les repoussoient vertement, les Grecs y perdans tousjours quelques-uns des leurs.

88. Un jour les Bourguignons estans de garde, les Grecs firent une sortie avec une partie de leurs meilleurs hommes ; mais ils furent fort bien receus, et rechassez si prés de la porte, que les pierres que l’on lancoit de la ville tomboient sur ceux qui les poursuivoient. Là un des plus grands seigneurs grecs, appellé Constantin Lascaris, fut pris, tout à cheval qu’il estoit, par Gautier de Nuilly : Guillaume de Champlite y eut le bras brisé d’une pierre, dont ce fut dommage, dautant qu’il estoit tres-vaillant et courageux. Il y en eut encore plusieurs de blessez et de tuez de part et d’autre, que je ne puis raconter. Avant que le combat finit, arriva un chevalier de la suitte de Henry frere du comte Baudoüin de Flandres, appellé Eustache le Markis, lequel, n’estant armé que d’un gamboison [27] et d’un chappeau de fer, l’escu au col, les ayda beaucoup à les recoigner dans la ville ; en sorte qu’il en acquit beaucoup d’honneur. Depuis il ne se passa presque point de jour qu’on ne fit nombre de sorties, les ennemis nous pressans de si prés, qu’il nous estoit impossible de reposer ny prendre nos repas, sinon armez de pied en cap. Entre autres, ils en firent une par l’une de leurs portes, en laquelle ils perdirent beaucoup ; mais en recompense un de nos chevaliers nommé Guillaume Delgi y demeura sur la place. Mathieu de Valincourt y fit fort bien, et eut son cheval tué sous luy sur le pont-levis de la porte : et generalement tous ceux qui se trouvérent à cette meslée s’y comportérent en gens de cœur.

89. A cette porte au-dessus du palais de Blaquerne, par où les Grecs faisoient le plus ordinairement leurs sorties, Pierre de Graiel y fit mieux que pas un autre, parce qu’il estoit en un poste plus avancé, et ainsi estoit plus souvent dans les occasions. Ce peril et travail dura prés de dix jours, tant qu’un jeudy matin toutes choses furent disposées pour donner l’assaut, et les échelles dressées. Les Venitiens s’aprétérent pareillement du costé de la mer : et fut arresté que des sept batailles les trois demeureroient à la garde du camp par dehors pendant que les quatre autres iroient à l’assaut. Le marquis de Montferrat eut la charge de garder le camp du costé de la campagne, avec la bataille des Champenois et des Bourguignons, et Mathieu de Montmorency : et le comte Baudoüin de Flandres avec ses gens, Henry son frere, le comte Louys de Blois, le comte de Saint Paul et leurs trouppes allérent à l’assaut, et dressérent leurs échelles à un avant-mur qui estoit fortement garny d’Anglois et de Danois [28], où ils donnérent une rude attaque : quelques chevaliers montans sur les échelles avec deux hommes de pied gagnérent le mur jusques au nombre de quinze, et y combatirent quelque temps main à main, à coup de hâches et d’espées ; mais ceux de dedans reprenans vigueur les rechassérent vigoureusement, et prirent deux prisonniers qu’ils conduisirent sur le champ à l’empereur Alexis, lequel en témoigna beaucoup de joye. Ainsi cét assaut demeura sans effet, y ayant eu nombre de blessez et de navrez de la part des barons, ce qui leur causa un extréme déplaisir. D’autre costé, le duc de Venise et les Venitiens ne s’endormoient point : car tous leurs vaisseaux, rangez en tres-belle ordonnance d’un front qui contenoit plus de trois jets d’arc, commencérent courageusement bord à bord à approcher la muraille et les tours qui estoient le long du rivage. Vous eussiez veu les manganeux, et autres machines de guerre, affustées [29] dessus le tillac des navires et des palandries, jetter de grandes pierres contre la ville, et les traits d’arbalètes et de fléches voler en grand nombre, tandis que ceux de dedans se deffendoient genereusement ; d’autre part, les échelles qui estoient sur les vaisseaux approcher si prés des murs, qu’en plusieurs lieux les soldats estoient aux prises, et combattoient à coups de lances et d’espées ; les crys estans si grands qu’il sembloit que la terre et la mer deussent fondre. Mais les galéres ne sçavoient où, ny comment prendre terre.

90. A la vérité c’estoit une chose presque incroyable de voir le grand courage et la proüesse du duc de Venise en cette occasion ; car quoy qu’il fust vieil et caduc, et ne vit goutte, il ne laissa neantmoins de se presenter tout armé sur la proüe de sa galére, avec l’estendart de Saint Marc devant soy, s’écriant à ses gens qu’ils le missent à bord, sinon qu’il en feroit justice et les puniroit : ce qui les obligea de faire tant que la galére vint au bord ; et soudain saillirent [30] dehors, portans devant luy la maistresse banniére de la Seigneurie, que les autres n’eurent pas plustost apperçuë, et comme la galére de leur duc avoit pris terre la premiere, que, se tenans perdus d’honneur et de reputation s’ils ne le suivoient, s’approchérent du bord nonobstant tous perils et empéchemens, et saillirent hors des palandries à qui mieux mieux, et donnérent un furieux assaut : durant lequel arriva un cas merveilleux qui fut attesté à Geoffroy de Ville-Hardouin, mareschal de Champagne, par plus de quarante, qui lui asseurérent avoir apperçeu le gonfanon de Saint Marc arboré au haut d’une tour sans qu’on sceust qui l’y avoit porté : ce que veu par ceux de dedans, ils quittérent la muraille, et les autres entrérent à foulle, et s’emparérent de vingt-cinq tours qu’ils garnirent de leurs soldats. En mesme temps le duc depécha un bateau aux barons de l’armée, pour leur faire entendre comme ils s’estoient rendus maistres de ces vingt-cinq tours, et qu’il n’estoit pas bien aisé de les en déloger.

91. Les barons furent tellement surpris de joye de cette nouvelle, qu’à peine la pouvoient-ils croire : mais les Venitiens pour la leur confirmer leur envoiérent en des batteaux nombre de chevaux et de palefroiz de ceux qu’ils avoient desja gagnez dans la ville. Quand l’empereur Alexis les vit ainsi entrez dans Constantinople, et s’estre emparez des tours, il y envoya une bonne partie de ses trouppes pour les en déloger. Lors les Venitiens, voyans qu’ils ne les pourroient souffrir à la longue, mirent le feu aux prochains edifices d’entre eux et les Grecs, qui estoient au dessous du vent, qui chassoit d’une telle impetuosité vers eux qu’ils ne pouvoient plus rien voir au devant ; et ainsi les Venitiens retournérent à leurs tours qu’ils avoient conquises et puis abandonnées.

92. Incontinent aprés, l’empereur Alexis sortit de Constantinople avec toutes ses forces par les autres portes, éloignées environ d’une lieuë du camp des François, et en si grand nombre qu’il sembloit que tout le monde y fust : et là dessus les rangea en ordonnance, et dressa ses batailles pour marcher contre nos gens ; lesquels, d’abord qu’ils les apperçeurent, coururent aux armes de toutes parts. Or ce jour là Henry, frere du comte Baudoüin de Flandres, estoit de garde avec Mathieu de Valincourt et Beaudoüin de Beauvoir, et leurs trouppes. A l’endroit où ils estoient campez, l’empereur Alexis avoit ordonné force gens pour sortir par trois portes, et les attaquer pendant que d’un autre costé il donneroit de tout son effort, et viendroit fondre sur eux. Cependant les six batailles qui avoient esté ordonnées, ainsi qu’il a esté dit cy-devant, se rangérent au devant de leurs palissades, ayans leurs sergeans et leurs escuyers à pied joignant la crouppe de leurs chevaux, et devant eux les archers et les arbalestriers. Ils dressérent encore un autre petit bataillon de bien deux cens de leurs chevaliers qui avoient perdu leurs chevaux ; et ainsi les attendirent de pied ferme devant leurs lices sans avançer : ce qui fut sagement avisé, car, s’ils se fussent abandonnez à la plaine pour charger les autres, ils estoient en si grand nombre que de leur foulle il les eussent accablez.

93. De fait, il sembloit que toute la campagne fût couverte d’escadrons, et venoient le petit pas en bonne ordonnance ; de maniere qu’il sembloit estre chose bien périlleuse que six batailles, et encore foibles, en voulussent attendre plus de soixante, dont la moindre estoit plus grosse et renforcée d’hommes que pas une des leurs ; mais elles estoient ordonnées et rangées de sorte qu’on ne les pouvoit aborder ny charger que par devant. Enfin l’empereur Alexis avança avec son armée, et se trouva si prés d’eux que l’on tiroit des uns aux autres. La nouvelle en estant venuë au duc de Venise, il fit à l’instant retirer ses gens, et abandonner les tours qu’ils avoient conquises, disant qu’il vouloit vivre et mourir avec les pelerins. Et ainsi s’en vint droit au camp, et descendit luy-mesme des premiers en terre avec ce qu’il peût tirer hors de ses gens. Cependant les batailles des pelerins et des Grecs furent assez long-temps vis-à-vis les unes des autres, ceux-cy n’ozans venir à la charge, et les autres ne voulans s’éloigner de leurs barriéres et palissades : ce que voyant l’empereur Alexis, il commença à faire sonner la retraite, et aprés avoir rallié les siens, il rebroussa chemin en arriére. D’autre part, l’armée des pelerins commença à le suivre le petit pas, et les Grecs à se retirer, tant qu’ils vinrent à un palais appellé le Philopas. Pour dire le vray, jamais Dieu ne délivra personne de plus grand peril comme il fit les nostres en ce jour, n’y ayant eu aucun si asseuré ny si hardy qui n’eût esté bien aise de cette retraite. Les choses donc demeurérent en cét estat, et la bataille differée par la permission de Dieu. L’empereur Alexis rentra dans la ville, et les nostres dans leur camp, où ils se desarmérent lassez et fatiguez de cette journée, ayans d’ailleurs beaucoup souffert par la disette ; car effectivement ils mangérent et beurent peu, estans mal fournis de vivres.

94. Mais voicy un rencontre où nostre Seigneur fit éclater sa toute-puissance ; car cette nuit mesme l’empereur Alexis sans aucune autre occasion prit de son tresor ce qu’il peût, et avec ceux qui le voulurent suivre s’enfuit en cachette [31] et abandonna la ville. Dequoy les habitans demeurérent d’abord merveilleusement étonnez et surpris ; et à l’instant s’en allérent à la prison où l’empereur Isaac, qui avoit eu les yeux crevez, estoit detenu ; d’où, aprés l’avoir revestu de ses ornemens et habits imperiaux, ils l’emmenérent au palais de Blaquerne, et le firent seoir dans le throsne, luy prestans de nouveau obeïssance comme à leur naturel seigneur. Aprés cela, de l’avis de l’empereur Isaac, ils envoiérent des deputez au camp pour avertir le prince son fils, et faire entendre aux barons comme le tyran s’en estoit fuy, et comme Isaac avoit esté derechef reconnu empereur. Sur cette nouvelle, le prince manda le marquis de Montferrat, et le marquis les barons par toute l’armée ; lesquels s’estans assemblez au pavillon du prince, il leur fit part de cette nouvelle, de laquelle ils témoignérent la réjoüyssance telle qu’on peut assez se la persuader en cette occasion, remercians et loüans Dieu tres-devotement de ce qu’en si peu de temps il les avoit secourus, et que d’un estat si deploré où estoient leurs affaires il les avoit mis au-dessus. Ce qui fait voir que ce n’est pas sans raison qu’on dit vulgairement qu’à celuy à qui Dieu veut ayder, nul ne peut nuire.

95. Cependant le jour ayant commencé à paroistre, tous ceux de l’armée prirent les armes et se mirent en estat de deffense, parce qu’ils ne se fioient pas entierement aux Grecs. Mais d’ailleurs diverses personnes arrivérent au camp, qui un, qui deux, qui racontérent et asseurérent les mesmes nouvelles : sur quoy les barons et les comtes et le duc de Venise aviserent d’envoyer dans la ville pour voir comme les choses s’y passoient, et, en cas que la nouvelle qui leur avoit esté debitée fut véritable, requerir l’empereur Isaac qu’il eût à ratifier les traitez et promesses faites par le prince son fils, à faute dequoy ils ne le laisseroient retourner dans la ville. Pour cette ambassade furent éleus de la part des François Mathieu de Montmorency et Geoffroy, mareschal de Champagne, et de la part du duc de Venise deux Venitiens. Ils furent conduits jusqu’à la porte, laquelle leur fut ouverte ; et y estans descendus de leurs chevaux, ils furent menez jusqu’au palais de Blaquerne, toutes les ruës par où ils passerent, depuis la porte de la ville jusques à l’entrée de ce palais, estans bordées d’Anglois et de Danois, armez de leurs hallebardes, que les Grecs y avoient rangez. Là ils trouvérent l’empereur Isaac si richement vestu, que malaisément on se pourroit persuader un prince plus superbement couvert : il avoit prés de luy l’Imperatrice sa femme, qui estoit une tres-belle et vertueuse princesse, sœur du roy de Hongrie, accompagnez au reste d’un si grand nombre de seigneurs et de dames magnifiquement vestus, qu’à peine on pouvoit s’y tourner : car tous ceux qui le jour precedent avoient esté contre luy estoient ce jour là sous son obeïssance.

96. Les ambassadeurs vinrent saluer l’Empereur et l’Imperatrice, qui les receurent avec grand honneur, comme firent encore tous les autres grands seigneurs de leur suitte, et dirent à l’Empereur qu’ils avoient à luy parler en particulier de la part du prince son fils et des barons de l’armée : sur quoy s’estant levé de son siege, il entra dans une chambre prochaine, où il n’emmena avec luy que l’Imperatrice, son chambellan et son interprete, et les quatre ambassadeurs, l’un desquels, sçavoir Geoffroy de Ville-Hardoüin mareschal de Champagne, du consentement des autres porta la parole, et tint ce discours à l’Empereur : « Sire, vous voyez et reconnoissez assez le service que nous avons rendu au prince vostre fils, et comme nous avons accomply à son égard de point en point les traitez : or par ses propres conventions il ne peut pas retourner dans Constantinople qu’il ne se soit au prealable acquitté de ce dont il est obligé vers nous. C’est pourquoy il vous prie comme vostre fils de vouloir ratifier les traitez en la mesme forme et maniere qu’il les a fait avec nous.

97. « Quels sont les traitez, dit l’Empereur ? Tels que je vous les vais dire, répond l’ambassadeur : En premier lieu, de remettre tout l’empire d’Orient sous l’obeïssance du Saint Siege de Rome, duquel il s’est distrait il y a desja long-temps. En second lieu, de nous payer la somme de deux cens mille marcs d’argent, et fournir nostre armée de vivres l’espace d’un an, et d’envoyer avec nous sur ses vaisseaux jusqu’à dix mil hommes de guerre, et les deffrayer pour un an, et d’entretenir cinq cens chevaliers à ses dépens en la terre d’outremer tant qu’il vivra. Tels sont les traitez dont le prince vostre fils est convenu avec nous, et qu’il s’est obligé d’observer, tant par serment que par ses patentes deuëment seellées de son sceau, et de celui du roi Philippes d’Allemagne vostre gendre : nous desirons pareillement que vous ayez à ratifier et confirmer ces conventions.

98. « Certes, répond l’Empereur, ces traitez sont de haute consequence, et ne vois pas comme on les puisse accomplir ; toutefois vous avez tant fait, et pour moy et pour luy, que quand on vous donneroit tout l’Empire, vous l’avez bien merité. » Il y eut encor d’autres propos tenus de part et d’autre, dont la fin fut que le prince ratifieroit les conventions de son fils, en la propre forme qu’il les avoit faites, par serment et par ses bulles d’or, lesquelles furent délivrées à l’instant aux ambassadeurs. Et là dessus ils prirent congé de l’empereur Isaac, et s’en retournérent au camp, où ils firent entendre aux barons ce qu’ils avoient negotié.

99. Aprés quoy ils montérent tous à cheval, et amenérent le prince avec grand cortége dans la ville à l’Empereur son pere. Les Grecs leur ouvrirent la porte, et reçeurent d’une merveilleuse allegresse leur jeune seigneur. La joye que le pere et le fils témoignérent, et l’accueil qu’ils s’entrefirent en cét abord, ne se peut exprimer, veu le temps qu’il y avoit qu’ils ne s’estoient veus, et que d’une telle pauvreté et misere de l’un, et d’un si long exil de l’autre, ils estoient derechef, contre toute espérance, rentrez en la dignité imperiale par la grace de Dieu, et par l’ayde et secours des pelerins. Ainsi la réjoüyssance fut grande, tant en la ville pour le recouvrement de leur legitime prince, que dehors au camp pour l’honneur de la belle victoire qu’il avoit pleû à Dieu octroyer aux pelerins. Le jour ensuivant, l’Empereur pria les comtes et les barons, et son fils mesme, de vouloir aller prendre leurs logemens au delà du port, vers le Stenon, apprehendant que s’ils logeoient en la ville il ne survint quelque different et ne s’elevast quelque contraste entre eux et les Grecs ; ce qui pourroit causer la ruine de la ville ; à quoy ils repartirent qu’ils l’avoient si bien servy en tant de façons, qu’ils ne luy refuseroient chose aucune dont il les priast. Et ainsi s’en allérent loger de l’autre costé, où ils sejournèrent en paix et repos, et avec abondance de toute sorte de vivres.

100. Il est aisé de se persuader que la pluspart de ceux de l’armée eurent la curiosité d’aller voir cette belle et grande ville de Constantinople, les riches palais et les superbes églises et monastéres qu’elle a dans son enceinte, et toutes les richesses qu’elle possede, dont le nombre est si grand que l’on peut dire asseurément qu’il n’y a ville au monde qui en aye tant. Je ne parle point des reliques, y en ayant pour lors dans la ville autant qu’en tout le reste du monde. Les Grecs et les François demeurérent fort unis, s’entrecommuniquans par le commerce de marchandises et autres choses. En suitte de quoy, et de l’avis et du consentement des uns et des autres, fut arresté que le nouveau Empereur seroit couronné le jour de Saint Pierre sur la fin du mois de juin.

101. Cela fut executé avec toute la solemnité et magnificence qu’on avoit coûtume d’observer pour les empereurs grecs. On commença aprés à payer ce qu’on devoit à ceux de l’armée, et on remboursa un châcun de ce qu’il avoit avancé pour son embarquement à Venise, le nouveau Empereur visitant souvent les princes et barons au camp, ausquels il rendit autant d’honneur qu’il pût : à quoy veritablement il estoit obligé, veu les grands services qu’ils luy avoient rendus. Or un jour il vint vers eux privément au logis du comte de Flandres, où le duc de Venise et les principaux de l’armée furent mandez, et là leur tint ce discours : « Seigneurs, je puis dire qu’aprés Dieu je vous ay l’obligation entiére d’estre empereur, et que vous m’avez rendu le plus signalé service qui fut jamais fait à aucun prince chrestien. Mais il faut que vous sçachiez que plusieurs me font bon visage, qui dans leur interieur ne m’ayment point, les Grecs ayans un grand dépit de ce que je suis rétabli dans mes biens par vostre moyen : au reste, le terme approche que vous vous en devez retourner, et l’association d’entre vous et les Venitiens ne dure que jusques à la Saint Michel : et comme le terme est court, il me seroit du tout impossible d’accomplir les traitez que j’ay faits avec vous. D’ailleurs si vous m’abandonnez, je suis en danger de perdre et ma terre et la vie ; car les Grecs ont conceu une haine contre moy à cause de vous. Mais si vous le trouvez bon, faisons une chose que je vous vay dire : si vous voulez demeurer jusqu’au mois de mars, je ferois en sorte de prolonger vostre association jusqu’à la Saint Michel qui vient en un an, et payerois le deffray aux Venitiens ; et cependant je vous ferois fournir ce qui vous seroit necessaire jusques aux Pasques suivantes, esperant dans ce terme là avoir donné si bon ordre à mes affaires que je n’aurois aucun sujet de craindre. Et cependant j’accomplirois ce à quoy je vous suis tenu, au moyen du revenu de toutes mes terres. J’aurois aussi le temps de n’équipper de vaisseaux pour m’en aller avec vous, ou y envoyer suivant le traité, et lors vous auriez tout l’esté pour camper à vostre loisir. »

102. Les barons luy firent réponse qu’ils en aviseroient ensemble, quoy qu’ils connussent bien qu’il disoit la verité, et que c’estoit effectivement le meilleur, tant pour l’Empereur que pour eux ; mais qu’ils ne le pouvoient faire sans en communiquer à toute l’armée, et que lors qu’ils l’auroient fait ils luy feroient entendre ce qui auroit esté resolu. Sur cela l’empereur Alexis se departit des barons, et retourna à Constantinople. Le conseil fut assigné au lendemain, où tous les barons et les capitaines de l’armée, et la plus grande partie des chevaliers furent appellez, ausquels on proposa l’ouverture qui leur avoit esté faite par l’Empereur.

103. Sur quoy il y eut diversité d’avis qui passérent jusques aux discordes, comme il y avoit eu plusieurs fois de la part de ceux qui vouloient que l’armée se deffit, parce qu’il leur sembloit que ce voyage alloit trop en longueur. Ceux du party qui avoient monopolé à Corfou sommoient les autres de leurs sermens, et de leur fournir des vaisseaux, ainsi qu’il leur avoit esté promis, pour passer en la Terre Sainte. Les autres au contraire les prioient à mains jointes de vouloir demeurer, et leur disoient : « Seigneurs, au nom de Dieu, ne ternissons et ne perdons pas l’honneur que Dieu nous a fait : considerez que si nous allons en Syrie, nous ne pouvons y arriver que sur l’entrée de l’hyver, en sorte qu’il nous sera impossible de camper ; et par ce moyen l’occasion du service de Dieu s’évanouïra et se perdra entiérement. Ou si nous attendons jusqu’au renouveau nous laisserons cét Empereur paisible de ses Estats, et lors nous partirons d’icy riches de tous biens, et équippez de vivres et autres commoditez, et passerons en Syrie, et de là en Egypte et en Babylone, et par ce moyen nostre association durera jusqu’à la Saint Michel, et de la Saint Michel jusqu’à Pasques, dautant que les Venitiens ne pourront se departir d’avec nous à cause de l’hyver et du mauvais temps : ce qui facilitera le progrés de la conqueste d’outremer. »

104. Il n’importoit à ceux qui vouloient rompre l’armée, ny du meilleur ny du pire, de commodité ny d’incommodité, pourveu qu’ils arrivassent à leur fin. Mais ceux qui s’estoient proposé le bien public et travailloient à retenir l’armée ensemble, firent tant avec l’ayde de Dieu que leur bonne intention prevalut, en sorte que les Venitiens accordérent derechef la prolongation de leur flotte de la Saint Michel prochaine à un an, au moyen de ce que l’empereur Alexis leur donna tant qu’ils y consentirent. Et les pelerins ayans reciproquement renouvellé, l’association qu’ils avoient avec eux pour le mesme terme, la concorde et la paix fut parfaitement rétablie en l’armée. Environ ce mesme temps leur arriva un grand malheur par la mort de Mathieu de Montmorency, qui estoit l’un des meilleurs chevaliers du royaume de France, et des plus estimez et cheris ; cette perte fut tres-sensible et dommageable à l’armée, quoy que causée par la mort d’un seul homme. Il fut enterré en l’église de Saint Jean de l’Hospital de Hierusalem.

105. Ensuitte l’empereur Alexis par le conseil des Grecs et des François partit de Constantinople avec une puissante armée, pour reduire le reste de l’Empire soûs son obeïssance, et fut accompagné en cette expedition d’une grande partie des barons, tandis que l’autre demeura à la garde du camp. Ceux qui l’accompagnérent furent entre autres, le marquis de Montferrat, Hugues, comte de Saint Paul, Henry frere du comte de Flandres, Jacques d’Avesnes, Guillaume de Champlite, Hugues de Colemy, et nombre d’autres.

106. Ceux qui demeurérent au camp furent Baudoüin, comte de Flandres et de Haynault, Loys, comte de Bloys et de Chartres, et la meilleure partie des pelerins. Par tout où l’Empereur conduisit son armée, les Grecs, d’une part et d’autre du bras de Saint-George, se soûmirent à son obéissance, et luy firent serment de fidélité comme à leur legitime seigneur, à la reserve de Jean, roy de Valachie. Ce prince estoit un Valache qui s’estoit révolté contre son pere et contre son oncle, et leur avoit fait la guerre par l’espace de vingt ans, et avoit tant conquis sur eux qu’il s’estoit fait un fort riche et puissant Estat, ayant étendu ses limites bien avant dans cette partie du bras de Saint-George qui est vers l’occident ; et mesmes peu s’en falloit qu’il n’en occupast la moitié. Ce prince donc ne voulut pas reconnoistre l’Empereur.

107. Pendant qu’Alexis estoit avec son armée en campagne, il survint un insigne malheur et un grand desastre à Constantinople, par une querelle qui s’alluma entre les Grecs et les Latins qui y estoient habituez en grand nombre ; durant laquelle je ne sçai quelles gens mirent malicieusement le feu dans la ville, qui fut si grand et si horrible, qu’on ne le pût éteindre ny appaiser. Ce que les barons de l’armée qui estoient logez au delà du port ayant apperceu, ils en furent fort fâchez, et eurent grande compassion de voir ces hautes églises et ces beaux palais tomber et se consommer en cendres, et les grandes ruës marchandes avec des richesses inestimables toutes en feu et en flammes, sans qu’ils pûssent y apporter remede. Ce feu prit depuis le quartier qui avoisine le port, et, gagnant le plus épais de la ville, brûla tout ce qui se rencontra jusques à l’autre part qui regarde la mer de la Propontide, le long de l’église Sainte Sophie, et dura huit jours sans qu’il pût estre éteint, tenant bien une lieuë de front.

108. Quant au dommage que causa le feu, et les richesses que cét embrasement consomma, c’est chose qui ne se peut estimer, non plus que le nombre des hommes, femmes et enfans qui y finirent leurs jours par les flammes ; à cause dequoy tous les Latins qui estoient habituez dans Constantinople, de quelque contrée qu’ils fussent, n’y ozérent plus demeurer, et furent obligez de se retirer avec leurs femmes et enfans, et tout ce qu’ils pûrent sauver du feu, dans des barques et autres vaisseaux au mieux qu’ils pûrent vers les pelerins, en si grand nombre qu’ils se trouvérent bien quinze mil, tant grands que petits. Il vint aussi bien à propos aux pelerins de ce qu’ils passérent ainsi vers eux. De là en avant il n’y eut plus si bonne intelligence entre les François et les Grecs comme auparavant, ne sçachans neantmoins et les uns et les autres à qui s’en plaindre, ny à qui en attribuer la cause, leur restant le seul déplaisir de cét accident.

109. Vers ce mesme temps arriva un autre malheur qui causa bien de la tristesse aux barons et à ceux de l’armée, qui fut la mort de l’abbé de Los, de l’ordre de Cisteaux, qui estoit un sainct homme et de bonne vie, et qui avoit toûjours travaillé au bien commun de l’armée. L’empereur Alexis demeura de la sorte en campagne fort long-temps, et jusques à la Saint Martin qu’il retourna à Constantinople, où on le reçeut avec grand témoignage de réjoüyssance. Les principaux Grecs, hommes et dames de la ville, allérent à grand cortége et suitte au devant de leurs parens et amis, comme firent aussi les pelerins au devant des leurs. Ainsi l’empereurAlexis rentra en la ville, et se logea au palais de Blaquerne, et le marquis de Montferrat avec les autres barons se retirérent au camp.

110. Cependant le jeune Empereur, estimant avoir de tous points rétably ses affaires, et estre independant de qui que ce fût, vint tout à coup à s’en orgueillir, et à se méconnoistre vers les barons ausquels il avoit tant d’obligation, et qui l’avoient si utilement servi, commençant à les visiter moins souvent qu’il avoit coûtume de faire ; eux d’autre part envoyoient à toute heure vers luy pour avoir raison de l’execution de leur traité, sans qu’ils en pûssent tirer aucune satisfaction, les menant de delay, et faisant de petits et chetifs payemens de fois à autre, tant que le tout fut reduit à neant. Le marquis de Montferrat, qui luy avoit rendu de grands services, et qui estoit bien venu de luy, l’alla voir souvent pour lui reprocher le tort qu’il avoit de se comporter ainsi vers eux, aprés en avoir tiré un ayde et un secours si considerable en ses plus urgentes necessitez, et tel que jamais ne fut fait à aucun prince, et qu’au lieu de reconnoissance il les amusoit, par des fuittes, et ne tenoit chose aucune de ce à quoy il s’estoit obligé par les traitez qu’ils avoient ensemble. Mais à la fin ils s’apperçeurent et connurent clairement sa mauvaise volonté, et qu’il ne cherchoit que les occasions de leur faire un mauvais tour : ce qui obligea les barons et le duc de Venise de s’assembler pour aviser à ce qui estoit à faire en cette occurrence. Et furent d’avis, attendu que il leur estoit trop notoire que ce prince n’avoit aucune intention d’accomplir les conventions, et que jamais il ne leur disoit verité, usant toûjours de dissimulation, d’envoyer vers luy, une fois pour toutes, pour le sommer d’effectuer ses promesses, et luy reprocher le service qu’ils lui avoient rendu : que s’il avoit dessein de les accomplir, ils acceptassent sa parole ; sinon, qu’ils le deffiassent de par eux, et luy declarassent la guerre.

111. Pour cette ambassade furent choisis Conon de Bethune, Geoffroy de Ville-Hardoüin mareschal de Champagne, et Miles de Brabans de Provins ; et de la part du duc de Venise, trois principaux de son conseil : lesquels montez sur leurs chevaux, l’espée çeinte, allérent de compagnie jusqu’au palais de Blaquerne, non toutefois sans danger de leurs personnes, à cause de la trahison qui est ordinaire aux Grecs. Estans descendus à la porte ils entrérent au palais, où ils trouvérent l’empereur Alexis et l’empereur Isaac son pere, assis en leurs chaires impériales, à costé l’un de l’autre, et prés d’eux l’Imperatrice belle-mere d’Alexis, laquelle estoit sœur du roy de Hongrie, une fort belle et bonne dame, avec si grand nombre de seigneurs de condition, que cette suitte ressentoit bien la cour d’un puissant et riche prince.

112. Conon de Bethune, comme sage et eloquent, porta la parole du consentement des autres, et tint ce discours au jeune Empereur : « Sire, nous sommes icy envoyez vers vous de la part des barons françois et du duc de Venise, pour vous remettre devant les yeux les grands services qu’ils vous ont rendus, comme châcun sçait, et que vous ne pouvez dénier. Vous leur aviez juré, et vostre pere, de tenir les traitez que vous avez fait avec eux, ainsi qu’il paroist par vos patentes, qu’ils ont scellées de vostre grand seau ; ce que vous n’avez fait toutefois, quoy que vous en soyez tenu. Ils vous ont sommé plusieurs fois, et nous vous sommons encores derechef de leur part, en présence de vos barons, que vous ayez à satisfaire aux articles arrestez entre vous et eux : si vous le faites, à la bonne heure, ils auront occasion de se contenter : si au contraire, sçachez que d’ores en avant ils ne vous tiennent ny pour seigneur ny pour amy ; mais vous declarent qu’ils se pourvoieront en toutes les maniéres qu’ils aviseront, et veulent bien vous faire sçavoir qu’ils ne voudroient vous avoir couru sus ny sur aucun autre sans deffy, n’estant pas la coûtume de leur pays d’en user autrement, ny de surprendre aucun, ou faire trahison. C’est donc là le sujet de nostre ambassade, sur quoy vous prendrez telle resolution qu’il vous plaira. » Les Grecs furent merveilleusement surpris de ce deffy, et le tinrent à grand outrage, disans que jamais aucun n’avoit esté si hardy de deffier l’empereur de Constantinople en sa chambre et en personne. Aussi l’empereur Alexis témoigna aux ambassadeurs estre tres-mal satisfait, et leur fit mauvais visage, aussi bien que tous les autres qui auparavant leur avoient esté amis.

113. Là dessus le bruit se leva fort grand au palais ; les deputez cependant sortirent et remontérent promptement sur leurs chevaux. Lors qu’ils furent hors la porte il n’y eut aucun d’eux qui ne se tint tres-heureux, et non sans raison, de se voir échappé d’un si grand peril, peu s’en estant fallu qu’ils ne fussent tous pris ou tuez. Et ainsi retournérent au camp, et racontérent aux barons comme le tout s’estoit passé. Dès ce jour là la guerre commença entre les Grecs et les François, châcun faisant le pis qu’il pouvoit, tant sur mer que sur terre. Il y eut en plusieurs lieux diverses rencontres et divers combats entre eux, mais Dieu mercy les Grecs y eurent toûjours du pire. Cette guerre dura long-temps, et jusques au cœur de l’hyver, que les Grecs s’avisérent de ce stratageme : ils prirent dix-sept grands navires, et les emplirent de fassines et autre bois sec, gros et menu, avec force poix et étouppes en des tonneaux, et attendirent qu’un vent se leva à propos qui donna sur l’armée navale des pelerins ; puis en plein minuit attachérent le feu aux vaisseaux, et les laissérent aller au vent, les voiles tenduës et tous brûlans, en sorte qu’il sembloit que toute la terre fût en flammes ; et ainsi furent chassez droit contre ceux des pelerins. Cependant l’alarme se met au camp, et châcun prend les armes de toutes parts.

114. Les Venitiens coururent promptement à leurs vaisseaux, et tous les autres qui en avoient, et se mirent à les secourir d’une telle diligence et devoir, que jamais personne ne s’ayda et fit mieux sur mer en semblables inconvéniens comme firent les Venitiens en ceux-cy, comme peuvent témoigner ceux qui s’y trouvérent : car à l’instant ils sautérent dans les fustes [32] et galiotes, et dans les esquifs des navires, agraffans avec de longs crocs celles qui estoient allumées, et, à force de rames les remorquans, les tiroient à vive force du port, puis les envoyoient contre-bas le courant du canal, et les laissoient aller ainsi brûlantes à l’impétuosité du vent et des vagues. Au reste une si grande multitude de Grecs s’estoit épanduë à ce spectacle dessus le rivage pour voir le succés de ce stratagéme, qu’il ne se peut dire davantage, jettans des cris et hurlemens si grands qu’il sembloit que la terre et la mer deussent abysmer, la pluspart entrans dans des barques et nacelles pour tirer aux nostres occupez à se garentir et à se deméler de ce feu, en sorte qu’il y en eut nombre de blessez.

115. Si tost que la cavalerie de l’armée eut oüy le bruit et le tintamarre, elle s’arma à l’instant et sortit en campagne, châcun rangé en bataille comme de coûtume, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer par devers la plaine ; et se tinrent ainsi en ordonnance de combattre jusques au point du jour avec beaucoup de peine et de travail. Mais Dieu mercy les nostres ne perdirent qu’un vaisseau d’un marchand de Pise, plein de marchandises, qui fut entiérement brûlé, le surplus ayant couru grand risque de pareil accident toute cette nuit là ; ce qui eût causé la ruine entiére de l’armée, et l’eût reduite à l’extremité, et en estat de ne pouvoir plus aller avant ny arriére, soit par terre, soit par mer.

116. Sur ces entrefaites les Grecs, voyant que l’Empereur avoit de tout point rompu avec les François sans aucune esperance d’accommodement, resolurent de luy joüer mauvais tour, et machinérent contre luy une insigne trahison. Il y avoit un seigneur grec à la cour de l’Empereur, nommé Murtzuphle, qui estoit son principal favory, et l’avoit porté plus qu’aucun autre à rompre avec les François. Celuy-là, par le conseil et du consentement de quelques autres, prit son temps qu’un soir sur la minuit que l’Empereur dormoit en sa chambre, par complot pris avec ceux de sa garde et les autres qui estoient de sa faction, entrérent dedans en cachette, le prirent, l’enlevérent et le jettérent dans une prison. Cela fait, Murtzuphle chaussa les brodequins de couleur de pourpre, l’une des principales marques de la dignité imperiale, et à l’ayde et par le conseil de ses adherans se fit proclamer empereur, et en suitte fut couronné en cette qualité en l’église Sainte Sophie. Mais entendez le surplus de la trahison et de la déloyauté, et si jamais il s’en fit de plus étrange ni de plus horrible.

117. Quand l’empereur Isaac eût appris que son fils estoit arresté prisonnier, et que Murtzuphe avoit esté couronné empereur, il en conçeut une si grande frayeur qu’il en devint malade, et mourut peu de temps aprés. Cependant Murtzuphle fit deux ou trois fois empoisonner le fils qu’il tenoit en prison, sans que Dieu eût permis qu’il en mourût : et voyant que le poison ne luy avoit succédé, il le fit étrangler malheureusement et traistreusement, faisant courir le bruit qu’il estoit decedé de sa mort naturelle ; puis luy fit faire de magnifiques obseques, et le fit inhumer avec les ceremonies observées pour les empereurs, feignant avoir grand déplaisir de sa mort. Mais un meurtre ne se peut cacher long-temps, les Grecs et les François ayans conneu incontinent aprés la vérité de l’affaire, et qu’elle s’estoit passée de la façon que vous l’avez oüy raconter. Là dessus les princes et barons de l’armée et le duc de Venise s’assemblérent à un conseil, où les évesques et prelats et tout le clergé furent appelez, ensemble ceux qui y estoient de la part du Pape, lesquels remontrérent aux barons et aux pelerins par vives raisons que celuy qui avoit commis un tel attentat contre son seigneur, n’avoit droit de posseder terre ny seigneurie, et que tous ceux qui luy adheroient estoient participans du meurtre, et par consequent coupables ; outre qu’ils estoient vrayement schismatiques, d’autant qu’ils s’estoient separez de l’union de l’Eglise, et soustraits de l’obeïssance du Saint Siege de Rome. « C’est pourquoy, disoit le clergé, nous vous asseurons que la guerre que vous entreprenez est juste et legitime. Et davantage, si vous avez bonne intention de conquérir la terre, et la ranger à l’obeïssance de Rome, vous joüyrez des indulgences et pardons, tels que le Pape les a octroyez de pleniere remission à tous ceux qui mourront confessez et repentans de leurs fautes. » Ce discours servit d’un grand encouragement et de confort aux barons et pelerins. Cependant la guerre se ralluma entre les François et les Grecs, et alloit croissant de jour en jour, ne s’en passant presque aucun qu’il n’y eût quelque rencontre ou escarmouche, soit par mer, soit par terre.

118. Durant ce temps-là Henry, frere de Baudoüin, comte de Flandres, fit une course et cavalcade où il mena une bonne partie des meilleurs hommes de l’armée. Entre autres, Jacques d’Avesne, Baudoüin de Beauvoir, et Eudes le champenois de Champlite, et Guillaume son frere, se trouvérent à cette expédition avec les gens de leur pays. Ils cheminérent le long de la nuit : et le lendemain le jour estant desja avancé, ils arrivérent à une bonne ville, dite Philée, assise sur la mer Majour [33], qu’ils prirent de force, où ils firent grand butin et riches meubles, vivres, et de prisonniers qu’ils envoiérent contre bas dans des barques droit au camp : ils y sejournérent deux jours pour se rafraischir, estant pourveuë abondamment de toutes choses nécessaires.

119. Le troisiéme jour ils en partirent avec le reste du butin pour s’en retourner au camp. L’empereur Murtzuphle, ayant eu avis qu’ils estoient en campagne, partit de nuit de Constantinople avec une grande partie de son armée, et s’alla mettre en une embuscade par où ils devoient retourner, et les laissa passer avec le butin, et les escadrons les uns aprés les autres, tant que l’arriére-garde arriva, que Henry frere du comte de Flandres conduisoit avec ses gens : lors Murtzuphle leur courut sus, et les chargea à l’entrée d’un bois ; mais les nostres tournans bravement visage vinrent à la rencontre, et combatirent vaillamment, tant que l’empereur Murtzuphle fut deffait, et son chariot d’armes et l’estendard imperial pris, avec une banniére ou image qu’il faisoit porter devant luy en laquelle il avoit grande confiance, comme aussi tous les autres Grecs, et où l’image de Notre-Dame estoit représentée. Il perdit au reste jusques à vingt des meilleurs chevaliers qu’il eust. Ainsi l’empereur Murtzuphle fut déconfy, la guerre s’aigrissant de jour à autre entre luy et les François : cependant la plus grande partie de l’hyver se passa, et arriva le temps de la Chandeleur et du caresme.

120. [An 1204.] Tandis que les nostres estoient devant Constantinople, ceux de la flotte de Flandres qui avoient sejourné tout l’hyver au port de Marseille, firent de là voile vers l’esté, et passérent tous en la Terre-Sainte, en plus grand nombre que n’estoient ceux qui estoient devant Constantinople. Ce fut un grand malheur de ce qu’ils ne se joignirent avec cette armée, estant certain que les affaires de la chrestienté en eussent de beaucoup mieux reüssi ; mais Dieu ne le voulut point permettre pour leurs pechez : et de fait, les uns moururent de maladie pour l’intemperance de l’air ; les autres rebroussérent chemin en leur pays au mieux qu’ils pûrent, sans avoir fait aucun exploit ny bien és lieux où ils allérent. Une compaignie des meilleurs hommes d’entre eux vint à Antioche, et prit party dans les trouppes de Boemond prince d’Antioche et comte de Tripoly, lequel pour lors estoit en guerre avec Leon roy d’Armenie, et se mit à sa solde. Mais les Turcs du pays, ayans eu avis de leur marche, leur dressérent une embuscade à un passage, et leur livrérent combat, où enfin les François eurent du pire, et y demeurérent tous ou morts ou pris, sans qu’il en échappast aucun.

121. Entre les morts furent Villain de Nuilly, l’un des meilleurs chevaliers du monde, Gilles de Trasegnies, et plusieurs autres. Bernard de Montmirail, Regnard de Dampierre, et Jean de Villers y demeurérent prisonniers, avec Guillaume de Nuilly qui n’en pouvoit mais : si bien que de quatre-vingt chevaliers qui se trouvérent en cette trouppe, il n’y en eut un seul qui ne fût pris ou mis à mort. Estant à remarquer que nul n’esquiva l’armée de Venise qu’il ne luy arrivast honte ou malheur : ce qui fait voir que c’est sagement fait de se tenir toûjours au mieux.

122. Pour retourner à ceux qui estoient demeurez devant Constantinople, ils commencérent à apprester leurs machines, et à dresser leurs perriéres et leurs mangoneaux sur leurs navires et leurs palandries, et generalement toutes les machines dont on se sert pour battre et prendre les villes, et eslever les eschelles le long des anténnes des vaisseaux, qui estoient extrémement hautes. Ce que voyans les Grecs, ils se préparérent à la deffense, et fortifiérent les murailles à l’endroit où les nostres faisoient leurs efforts : car quoy qu’elles fussent hautes et garnies de fortes tours, il n’y en eût une seule de ce costé-là où ils ne fissent encor deux ou trois estages de charpenterie pour les exhausser davantage : en sorte qu’on peut dire que jamais place ne fut mieux remparée. Ainsi les Grecs et les François travaillérent une bonne partie du caresme, les uns pour la deffense, les autres pour l’attaque.

123. Là dessus ceux de l’armée s’assemblérent, et tinrent conseil [34] pour aviser à ce qui estoit à faire. Les opinions debatuës, fut enfin resolu que si Dieu leur octroyoit d’entrer de force dans Constantinople, tout le butin qu’on y feroit seroit apporté et partagé en commun, et qu’on nommeroit six personnes de la part des François, et autant des Venitiens, qui jureroient sur les saints Evangiles d’eslire empereur celuy qu’ils jugeroient en leurs consciences le plus capable et le plus propre à regir l’Estat ; qu’il auroit le quart de tout ce qui seroit conquis, tant dedans la ville que dehors, avec le palais de Blaquerne et celuy de Bucoleon ; que le surplus seroit partagé en deux parts, dont l’une seroit aux François, et l’autre aux Venitiens ; aprés quoy on choisiroit douze des plus sages de l’armée des pelerins, et douze des Venitiens, qui feroient le departement des fiefs et des honneurs, pour estre distribuez à ceux que l’on jugeroit à propos, et arresteroient le service qui seroit deu à l’Empereur pour châcun d’iceux. Ce qui fut arresté, et les conditions jurées de part et d’autre sous peine d’excommunication à quiconque y contreviendroit, avec liberté à un châcun, de la fin du mois de mars en un an, de s’en pouvoir retourner en son pays ; à la charge pareillement que ceux qui demeureroient seroient tenus de servir l’Empereur, suivant et conformément à ce qui seroit ordonné.

124. Ce fait, on prepara les vaisseaux, qu’on fournit de vivres et de ce qui estoit necessaire pour l’armée. Et le jeudy d’aprés la my-caresme ils s’embarquérent tous dans les navires, et firent entrer les chevaux dans les palandries. Puis à châque bataille fut departie une petite flotte à part soy, dont les vaisseaux estoient rangez à costé l’un de l’autre, les navires ou vaisseaux ronds separez neantmoins des galéres et des palandries : chose veritablement magnifique et belle à voir, cette ordonnance ainsi rangée pour donner l’assaut contenant bien de front une demie lieuë françoise d’étenduë. Le vendredy ensuivant au matin ils levérent les ancres, et à force de rames et de voiles firent approcher leurs navires, galéres et autres vaisseaux vers la ville, rangez comme il a esté dit, où ils commencérent une rude et cruelle attaque, prenans terre en plusieurs endroits, et venans jusqu’au pied des murailles ; et en divers lieux les eschelles des navires furent approchées si prés, que, tant ceux qui estoient sur la courtine et dans les tours, que ceux qui estoient sur les eschelles, combattoient à coup de lances.

125. Ainsi cette rude attaque continua en plus de cent lieux jusqu’à heure de none, que nostre malheur, ou plûtost nos pechez, voulurent que nous en fussions repoussez ; en sorte que tous ceux qui estoient descendus à terre furent recoignez à vive force, et contraints de regagner les vaisseaux et palandries. Les nostres perdirent en cét assaut sans comparaison plus que les Grecs, qui furent fort réjoüys d’avoir remporté cét avantage. Il y en eut au reste de nostre costé qui se tinrent un peu au large aprés la retraite, et leurs vaisseaux éloignez : et d’ailleurs il y en eût qui ancrérent si prés des murailles, qu’ils se pouvoient s’entroffenser les uns les autres à coups de perriéres et de mangoneaux.

126. Sur le soir, ceux de l’armée et le duc de Venise se rassemblérent derechef, et tinrent conseil dans une église, au delà du lieu où ils estoient campéz. Il y eût divers avis proposez et debatus sur le malheur qui leur estoit arrivé ce jour là, et qui les tenoit tous en grand émoy. Aucuns furent de sentiment qu’on devoit passer à l’autre costé de la ville, et se camper à l’endroit où elle n’estoit pas si bien fortifiée ; mais les Venitiens, qui estoient plus versez au fait de la mer, remonstrérent que s’ils y alloient le cours de l’eau les emporteroit au courant du détroit malgré eux, sans qu’ils pûssent arrêter leurs vaisseaux. Et veritablement il y en avoit qui eussent volontiers desiré que les vents et la mer eussent de la sorte entraisné toute la flotte, tout leur estant indifferent pourveu qu’ils partissent de là, et s’en retournassent dans leurs maisons : dont toutefois il ne faut pas trop s’étonner, veu le grand peril où ils estoient. Enfin ils arrétérent que le lendemain, qui estoit le samedy, et le dimanche tout le jour, ils disposeroient derechef leurs affaires à un nouvel assaut qu’ils tenteroient le lundy ensuivant, et que les navires où estoient les eschelles seroient accouplées ensemble, afin que deux de compagnie pûssent assaillir une tour, parce que l’expérience leur avoit appris qu’y estans allez une à une, ils avoient esté trop grevez, ceux de châque tour estans en plus grand nombre que ceux des nostres qui montoient aux eschelles ; lesquelles estans redoublées feroient beaucoup plus d’effet à une tour qu’une seule. Ce qu’estant ainsi conclu, ils attendirent le lundy qui avoit esté pris pour donner cét assaut.

127. Cependant l’empereur Murtzuphle s’estoit venu loger en une grande place prés de là avec toutes ses forces, et y avoit fait dresser ses tentes et pavillons d’écarlate. D’autre part, le lundy arrivé, les nostres qui estoient dans les navires, les palandries et les galéres, prirent tous les armes, et se mirent en estat de faire une nouvelle attaque ; ce que voyans ceux de la ville, ils commencérent à les craindre plus que devant : mais d’ailleurs les nostres furent étonnez de voir les murailles et les tours remplies d’un si grand nombre de soldats qu’il n’y paroissoit que des hommes. Alors l’assaut commença rude et furieux, châque vaisseau faisant son effort à l’endroit où il estoit : et les cris s’élevérent si grands qu’il sembloit que la terre dûst abismer. Cét assaut dura long-temps, et jusques à ce que nostre Seigneur leur fit lever une forte bise qui poussa les navires plus prés de terre qu’elles n’estoient auparavant ; en sorte que deux d’entre elles qui estoient liées ensemble, l’une appellée la Pelerine et l’autre le Paradis, furent portées si prés d’une tour, l’une d’un costé, l’autre de l’autre, que, comme Dieu et le vent les conduisit là, l’eschelle de la Pelerine s’alla joindre contre la tour. Et à l’instant un Venitien, et un chevalier françois appellé André d’Urboise, y entrérent, suivis incontinent aprés de nombre d’autres qui tournérent en fuitte ceux qui la gardoient, et les obligérent à l’abandonner.

128. Les chevaliers qui estoient dans les palandries, ayans veu que leurs compagnons avoient gagné la tour, sautérent à l’instant sur le rivage, et, ayans planté leurs eschelles au pied du mur, montérent contremont à vive force, et conquirent encore quatre autres tours. Les autres, animez de leur exemple, commencérent de leurs navires, palandries et galéres, à redoubler l’attaque à qui mieux mieux, enfoncérent trois des portes de la ville, entrérent dedans, et, ayans tiré leurs chevaux hors des palandries, montérent dessus, et allérent à toute bride au lieu où l’empereur Murtzuphle estoit campé. Il avoit rangé ses gens en bataille devant ses tentes et pavillons ; lesquels, comme ils virent les chevaliers montez sur leurs chevaux de combat venir droit à eux, se mirent en fuite, et l’Empereur mesme s’en alla courant, dans les rues, et fuyant au chasteau ou palais de Bucoleon [35]. Lors vous eussiez veu abatre Grecs de tous costez, les nostres gagner chevaux, palefrois, mulets et autre butin, et tant de morts et de blessez qu’ils ne se pouvoient nombrer. La pluspart des principaux seigneurs grecs se retirérent vers la porte de Blaquerne. Comme le soir approchoit desjà, et que nos gens estoient las et fatiguez du combat et du carnage, ils sonnérent la retraite, se rallians en une grande place qui estoit dans l’enceinte de Constantinople ; puis aviserent de se loger cette nuit prés des murailles et des tours qu’ils avoient gagnées, n’estimans point que d’un mois entier ils pûssent conquerir le reste de la ville, tant il y avoit d’églises fortes et de palais, et autres lieux où l’on se pouvoit deffendre, outre le grand nombre de peuple qu’il y avoit dans la ville.

129. Suivant cette resolution, ils se logérent devant les murs et les tours prés de leurs vaisseaux. Le comte Baudoüin de Flandres s’alla loger dans les tentes d’écarlatte de l’empereur Murtzuphle qu’il avoit laissées toutes tenduës ; Henry son frere devant le palais de Blaquerne, et le marquis de Monferrat avec ses gens dans le quartier plus avancé de la ville. Ainsi l’armée prit ses logemens, et Constantinople fut prise d’assaut le lundy de Pasques-fleuries. Le comte Louys de Blois avoit esté detenu en langueur tout le long de l’hyver d’une fiévre quarte qui l’avoit empéché de prendre les armes en cette occasion, et le tenoit encore lors malade dans un vaisseau ; ce qui fut un grand dommage pour l’armée, dautant qu’il estoit fort brave et vaillant de sa personne. Cette nuit les nostres reposérent estant fatiguez du combat du jour precedent : ce que li empereur Murtzuphle ne fit pas, mais ayant assemblé tous ses gens feignit de vouloir aller donner une camisade [36] aux François : et au lieu de le faire comme il avoit avancé, il se détourna par d’autres ruës, le plus loing qu’il pût de nos gens, tant qu’il gagna la porte Dorée, par où il s’enfuit, et abandonna la ville. Et aprés luy s’évadérent tous ceux qui le peurent, sans que ceux de l’armée s’en apperçeussent.

130. Cette nuit à l’endroit où le marquis de Montferrat avoit pris ses logemens, quelques gens qui craignoient que les Grecs ne les vinssent attaquer, mirent le feu au quartier qui les separoit : lequel à l’instant s’alluma et prit de sorte, qu’il dura toute la nuit et le lendemain jusques au soir. Ce fut le troisiéme embrasement avenu à Constantinople depuis que les François vinrent en ce pays là, et qui consomma plus de maisons qu’il n’y en a en trois des plus grandes villes de France. Le lendemain au matin, qui fut le mardy, si tost qu’il commença à faire jour, tous les chevaliers et gens de pied de l’armée prirent les armes, et, sortans de leurs logemens, se rangérent châcun en sa bataille, estimans qu’ils auroient encores plus à combattre qu’ils n’avoient fait, ne sachans pas que l’Empereur eût pris la fuitte ; mais ils ne trouvérent personne qui leur fit resistance.

131. Le marquis Boniface de Montferrat fit marcher ses trouppes toute la matinée droit vers le palais de Bucoleon, qui luy fut rendu par ceux de dedans, leurs vies sauves : les plus grandes princesses du monde qui s’y estoient retirées y furent trouvées, sçavoir la sœur du roy de France, laquelle avoit esté imperatrice, et la sœur du roy de Hongrie, qui l’avoit esté pareillement, avec plusieurs autres dames de haute condition. Je ne parle point des inestimables richesses qui estoient en ce palais, lequel au mesme temps qu’il fut rendu au marquis de Montferrat, celuy de Blaquerne vint aussi en la puissance de Henry frere du comte de Flandres sous les mesmes conditions, et y fut trouvé un tresor non moindre qu’en celuy de Bucoléon.

132. Châcun d’eux garnit de ses gens le château qui luy fut rendu, et fit soigneusement garder les richesses qui y estoient : mais les autres qui s’estoient épandus par la ville y firent un notable butin, qui fut tel qu’on ne peut exprimer combien ils gagnérent d’or et d’argent, de vaisselles, pierres precieuses, de velours et autres draps de soye, et fourrures exquises, de martes, de vairs, de gris [37], et d’hermines, et autres semblables precieux meubles : en sorte qu’on peut dire veritablement que, depuis la creation du monde, jamais ne fut fait si grand butin en ville conquise.

133. Toute l’armée se logea comme il luy plût, y ayant suffisamment dequoy, tant les pelerins que les Venitiens, parmy lesquels la rejoüyssance fut grande pour cette signalée victoire que Dieu leur avoit donnée : au moyen de laquelle ceux qui auparavant estoient reduits à une extréme pauvreté et misere, se trouvérent en un instant dans une abondance de tous biens et de delices. Et ainsi passérent le jour des Rameaux et la feste de Pasques ensuivant dans des sentimens d’une joye extraordinaire, ayans tous les sujets imaginables de rendre graces à Dieu de ce que, n’ayans en tout en leur armée que vingt mil hommes de guerre, ils s’estoient rendus maistres de plus de quatre cens mil hommes dans la plus forte ville, la plus grande, et la mieux fermée qui fût au monde. Alors fut fait un ban et cry public en tout le camp de par le marquis de Montferrat comme general de l’armée, des barons, et du duc de Venise, que tout le butin fût apporté en commun, comme on y estoit obligé par serment et soûs peine d’excommunication. Pour le rassembler trois églises furent choisies, dont on donna la garde à certain nombre de François et de Venitiens, des plus gens de bien et des plus loyaux qu’on pût choisir : ensuitte dequoy châcun commença à apporter le butin qu’il avoit fait au pillage de la ville, pour le mettre en commun.

134. Aucuns en usérent bien et fidellement, les autres non ; car ceux-cy, portez de convoitise, qui est la source et la racine de tous maux, commencérent de là en avant à faire leur cas à part, et à retenir ce qu’ils avoient pris : ce qui fut cause que nostre Seigneur commença à les aimer moins. Hà bon Dieu ! qu’ils s’estoient jusques là bien comportez, et avec beaucoup de loyauté ! aussi Dieu leur avoit bien monstré qu’il les avoit pris en sa protection, et leurs affaires, et qu’il les avoit honoré et élevé par-dessus tous autres : mais le plus souvent les bons patissent pour les mauvais. Le butin fut donc ramassé et mis ensemble au mieux qu’on pût, et ce qui se trouva (le tout n’ayant pas esté rapporté) fut partagé sur le champ entre les François et les Venitiens par moitié, suivant qu’il avoit esté arresté. Ce partage estant fait, les nostres prirent sur leur part cinquante mille marcs d’argent, pour achever le payement qu’ils devoient faire aux Venitiens, et le surplus montant à cent mil fut partagé entre eux de la sorte, savoir : deux pietons eurent autant comme un homme de cheval, et deux hommes de cheval autant qu’un chevalier. Jamais il n’y eût eu rien de plus glorieux, si ce qu’on avoit arresté eût esté executé fidellement, et que le butin n’eût esté détourné : on fit toutefois rigoureuse justice de ceux que l’on pût convaincre d’en avoir retenu quelque chose, dont il y eût plusieurs de pendus.

135. Le comte de Saint Paul fit mesme pendre un de ses chevaliers l’escu au col, accusé et convaincu d’en avoir retenu. Il y en eût nombre d’autres, tant de haute que de basse condition, qui ne le rapportérent pareillement, quoy qu’il ne leur appartint point avec justice. Il est aisé de juger de là combien fut grand le butin qui se fit dans Constantinople, veu que sans celuy qui fut caché et recellé, et sans la part des Venitiens, les nostres eurent bien quatre cent mil marcs d’argent, et plus de dix mil montures, tant chevaux de service que bestes de somme. Tel donc fut le partage de tout le butin fait dans Constantinople.

135. Aprés cela ils s’assemblérent et tinrent conseil pour aviser avec le corps de l’armée de ce qui estoit à faire touchant ce qui avoit esté arresté entre eux : où il fut resolu aprés plusieurs avis qu’on prendroit un autre jour auquel on esliroit douze personnes pour creer un empereur. Il ne faut pas doûter qu’il n’y eût beaucoup d’abbayans [38] aprés un honneur et une dignité si relevée, telle que de l’empire de Constantinople ; mais les principaux contendans furent Baudoüin comte de Flandres et de Hainault, et Boniface marquis de Montferrat, châcun jugeant bien que l’un de ces deux ne manqueroit de l’emporter : ce que voyans les gens de bien qui tenoient le party de l’un et de l’autre, parlérent ensemble et dirent : « Seigneurs, si l’on vient à eslire l’un de ces grands et puissans princes, il est à craindre que l’autre n’en conçoive une telle envie qu’il n’emmene quant et soy une grande partie de l’armée ; et ainsi toutes nos conquestes se pourront perdre, de la mesme façon qu’il pensa arriver à la Terre Sainte, lors qu’aprés qu’elle fut conquise on eslut Godefroy de Bouillon pour roy, le comte de Saint Gilles en ayant eu une telle jalousie, qu’il sollicita les seigneurs et barons et autres de s’en retourner : en sorte que plusieurs se retirérent, et en demeura si peu, que si Dieu ne les eût assistez particulierement on eût esté en danger de perdre toute la terre d’outremer. C’est pourquoy prenons garde à ce que le semblable ne nous arrive, et faisons si bien que nous les retenions tous deux, et que Dieu ayant octroyé à l’un d’estre empereur, l’autre en soit satisfait et content. Et pour y parvenir, il faut que celuy qui aura l’Empire donne à l’autre toutes les terres de delà le Canal vers la Turquie, avec l’isle de Candie, dont il luy fasse foy et hommage, et en soit son homme lige, et par ce moyen nous les pourrons retenir l’un et l’autre. » Ce qui fut accordé, et mesmes arresté par tous les deux. Cependant vint le jour pris pour l’assemblée, auquel furent esleus les douze, six d’une part et six d’autre, qui jurérent sur les saints évangiles de bien et fidelement eslire celuy qu’en leurs consciences ils jugeroient le plus capable à tenir l’Empire et estre le plus utile au bien commun des affaires. Aprés quoy fut assigné un autre jour pour proceder à l’eslection : lequel escheu, ils s’assemblérent à l’hostel du duc de Venise, qui estoit l’un des beaux palais du monde.

137. Là se trouva une grande multitude de gens, et non sans raison, châcun estant attiré par la curiosité, et porté du desir de sçavoir qui seroit esleu. Les douze qui devoient faire l’élection y furent mandez, et mis en une fort riche chappelle qui estoit dans le palais, où ils tinrent conseil tant qu’ils furent tous tombez dans un mesme sentiment : et chargérent Nevelon evesque de Soissons, qui estoit l’un des douze, de porter la parole pour les autres ; puis sortirent et vinrent dehors où estoient tous les barons et le duc de Venise. Vous pouvez assez presumer qu’ils furent regardez de plusieurs, ausquels il tardoit de sçavoir qui auroit esté esleu. Lors l’evesque leur dit : « Seigneurs, nous sommes, Dieu mercy, tombez d’accord de faire un empereur ; vous avez tous juré et promis de tenir et reconnoistre celui qui sera par nous esleu, et que si aucun vouloit y contredire vous luy ayderez de tout vostre pouvoir ; nous vous le nommerons donc à l’heure que Jesus-Christ fut né : c’est Baudoüin comte de Flandres et de Hainault. » À l’instant se leva un grand cry d’allegresse par tout le palais ; et de ce pas les barons l’emportérent droit à l’eglise, mesmes le marquis de Montferrat avant tous les autres, qui lui rendit tous les honneurs dont il pût s’aviser : ainsi Baudoüin comte de Flandres fut eslu empereur, et le jour pris de son couronnement à trois semaines aprés Pasques. Cependant châcun fit ses préparatifs pour s’équipper le plus richement qu’il pourroit, ayans tous dequoy pour cela.

138. Dans le temps du couronnement, Boniface marquis de Montferrat espousa l’Imperatrice veuve de l’empereur Isaac, et sœur du roy de Hongrie. En ces mesmes jours mourut un grand seigneur de l’armée, qui se nommoit Eudes le champenois de Champlite, qui fut fort plaint et regretté par Guillaume son frere et ses autres amis, et fut enterré avec grande ceremonie en l’église des Saincts Apostres.

139. Le jour du couronnement arrivé, l’empereur Baudoüin fut couronné avec grande rejoüyssance et magnificence en l’église de Sainte Sophie, l’an de l’incarnation de nostre Seigneur mil deux cens et quatre ; où le marquis Boniface de Montferrat et le comte Louys de Blois se trouvérent, et luy rendirent leurs devoirs comme à leur souverain seigneur ; comme firent encore tous les autres barons et chevaliers. De là il fut mené à grande pompe et suitte de gens au riche et superbe palais de Bucoleon : et quand la ceremonie fut passée il commença à vacquer à ses affaires.

140. Le marquis de Montferrat d’abord luy fit instance que, suivant ce qui avoit esté convenu, il fust investy des terres d’outre le Canal vers la Natolie, ensemble de l’isle de Candie : ce que l’Empereur, connoissant la justice de sa demande, lui accorda volontiers. Et comme le marquis eût veu la bonne volonté de l’Empereur, qui se portoit si franchement à luy garder parole, il s’avisa de luy demander qu’en eschange de ce pays-là il lui donnât le royaume de Thessalonique, parce qu’il confinoit aux terres du roy de Hongrie, dont il avoit espousé la sœur. Cela fut debatu quelque temps, mais enfin accordé par l’Empereur, auquel le marquis en fit hommage. Et la rejoüyssance en fut grande au camp, dautant que le marquis estoit l’un des plus vaillans et des meilleurs chevaliers du monde, chery et aimé de tous les chevaliers et soldats à cause des largesses et liberalitez qu’il leur faisoit au delà de tous les autres. Par ce moyen le marquis de Montferrat demeura dans les terres nouvellement conquises.

141. L’empereur Murtzuphle cependant ne s’estoit pas éloigné de Constantinople plus de quatre journées, et avoit emmené quant et soy la femme et la fille de l’empereur Alexis, qui avoit auparavant usurpé l’Empire sur son frere Isaac, et s’en estoit fuy. Cét Alexis estoit lors à une ville nommée Messynople [39] avec ses trouppes, et tenoit une grande partie des provinces circonvoisines. D’autre part, les plus grands seigneurs grecs s’écartérent çà et là, tant dans la Natolie outre le détroit, qu’és autres endroits de l’Empire, où châcun d’eux se rendit maistre des provinces et places qui estoient en leur bien seance. Murtzuphle pareillement prit vers ce mesme temps une ville qui estoit venuë à l’obeïssance de l’empereur Baudouin, appellée Tzurulum [40], qu’il saccagea entierement, et en enleva tout ce qu’il y pût rencontrer.

142. La nouvelle de cette prise ayant esté portée à l’empereur Baudoüin, il prit conseil des barons et du duc de Venise, qui furent d’avis que sans differer davantage il eût à se mettre promptement en campagne avec son armée pour conquerir les terres de l’Empire, et laissât Constantinople (qui avoit esté nouvellement prise, et estoit peuplée de Grecs) garnie d’un nombre suffisant de trouppes pour la garder. Suivant le conseil, fut arresté que l’armée marcheroit ; et ceux qui devoient demeurer pour la garde de la ville furent choisis, sçavoir : le comte Louys de Blois et de Chartres, qui estoit encore indisposé, et n’estoit pas entierement guery de sa maladie, le duc de Venise, et Conon de Bethune, qui demeurérent és palais de Blaquerne et de Bucoleon ; Geoffroy, mareschal de Champagne, Miles de Brabans, et Manasses de Lisle, avec leurs gens de guerre, et tous les autres, se préparérent pour accompagner l’Empereur en son voyage.

143. Mais avant que l’Empereur partit de Constantinople, Henry son frere alla devant avec cent bons hommes d’armes de ville en ville ; et à châcune d’icelle où il arrivoit, les habitans venoient soûs l’obeïssance de l’Empereur, et lui faisoient serment de fidelité. Et ainsi donna jusques à Andrinople, ville tres-bonne et riche, où il fut bien reçeu des habitans, qui firent le mesme serment et hommage ; puis s’y logea avec ses trouppes attendant son frere, qui y arriva quelques jours aprés. D’abord que l’empereur Murtzuphle eût avis de la marche de l’armée françoise, il n’oza l’attendre, et s’en alla tousjours fuyant devant elle deux ou trois journées, tant qu’il arriva vers Messynople, où estoit l’empereur Alexis, auquel il envoya ses ambassadeurs pour luy faire entendre qu’il estoit prest de luy donner son secours et de luy obeïr en ce qu’il desireroit. A quoy l’empereur Alexis fit response qu’il seroit le bien venu, et le recevroit comme son fils, et vouloit lui donner sa fille en mariage. Cependant Murtzuphle campa et prit ses logemens devant Messynople, où il fit dresser ses pavillons, tandis qu’Alexis estoit en la ville. Et l’un et l’autre s’estans abouchez, ils se donnérent la foy de s’ayder reciproquement, et de n’avoir plus de là en avant que des interests communs. En suitte de ce traité ils sejournérent quelques jours, l’un en son camp, l’autre en la ville ; tant qu’Alexis voyant Murtzuphle hors de soupçon, il l’invita à disner chez lui, pour en suitte aller prendre les bains ensemble. Ce qui fut fait comme il avoit esté proposé.

144. Mais à l’instant que l’empereur Murtzuphle fut entré dans la maison d’Alexis, il le fit entrer en une chambre, où l’ayant fait jeter par terre on luy arracha les yeux de la teste. On peut juger par cét exemple si des personnes si perfides devoient tenir ou posseder aucune seigneurie, qui à tous moments commettoient de si énormes cruautez les uns vers les autres. Ceux de l’armée de l’empereur Murtzuphle ayans appris cette nouvelle se desbandérent et prirent la fuitte, qui çà qui là, aucuns d’eux s’estans retirez vers Alexis, qu’ils reconnurent pour empereur, et servirent depuis dans ses trouppes.

145. Vers ce mesme temps l’empereur Baudoüin partit de Constantinople, et sortit en campagne avec toute son armée. Il vint droit à Andrinople, où il trouva son frere Henry avec ceux qu’il avoit menez avec luy, tous les lieux par où il passa s’estans reduits à son obeïssance. Lors leur vindrent nouvelles comme l’empereur Alexis avoit fait crever les yeux à Murtzuphle ; ce qui leur donna matiere d’entretien, et de dire que ceux-là estoient indignes de posseder l’Empire qui se traitoient les uns les autres avec tant d’inhumanité et de déloyauté. L’empereur Baudoüin prit resolution d’aller droit à Messynople, où estoit l’empereur Alexis ; mais les Grecs d’Andrinople le prierent comme leur seigneur de leur laisser garnison dans la ville, à cause de Jean, roy de Valachie et de Bulgarie, qui leur couroit sus souvent. Sur cette requeste, l’Empereur leur laissa Eustache de Salebruit, chevalier flamen, preux et vaillant, avec quarante chevaliers d’élite et leurs chevaux-legers.

146. Cét ordre donné il partit d’Andrinople, et tira avec son armée vers Messynople, où il croyoit trouver encore l’empereur Alexis, tous les lieux par où il passa s’estans pareillement rangez à sa devotion. Mais Alexis, qui avoit desja appris la marche de l’Empereur, estoit délogé, et avoit pris la fuitte. Baudoüin estant arrivé vers Messynople, ceux de la ville vinrent au devant de luy, et luy presentérent les clefs. Estant entré dedans, il resolut d’y attendre le marquis de Montferrat, qui n’estoit encores arrivé à l’armée par ce qu’il n’avoit pû faire de si grandes traittes que l’Empereur, à cause qu’il amenoit l’Imperatrice sa femme avec luy. Il y arriva incontinent aprés, et prit ses logemens sur la riviére, où il fit tendre ses pavillons : puis le lendemain alla trouver l’empereur Baudoüin pour le prier de vouloir executer les traitez.

147. « Sire, dit-il, j’ai eu nouvelles de Thessalonique, et ceux du pays me mandent qu’ils me recevront volontiers, et me recognoistront pour seigneur : je tiens cette terre de vous, et en suis vostre homme lige ; souffrez que je m’y achemine, et lors que j’auray pris possession, tant de la ville que du royaume, je retourneray vers vous, prest de faire vos commandemens, et vous ameneray des vivres et provisions. Cependant ne ruinez pas ainsi mes terres avec vostre armée ; mais plûtost allons, si vous l’avez agreable, contre Jean, roi de Valachie et de Bulgarie, qui usurpe injustement une grande partie de vostre Empire. » Je ne sçay ce qui porta l’Empereur, nonobstant cette remontrance, de vouloir à toute force prendre le chemin de Thessalonique, remettant à une autre fois le reste de ses affaires, et à conquerir le surplus de ses terres. Ce qui obligea le marquis à lui représenter derechef, et luy dire : « Sire, puisque je puis sans vous venir à bout des terres qui m’ont esté laissées, faites moy la grâce de n’y vouloir entrer : que si au prejudice de cette priere vous y entrez, j’auray sujet de croire que vous n’y venez pas pour mon bien. C’est pourquoy tenez pour constant que je ne vous y accompagneray pas, et que je vous abandonneray. » L’Empereur repondit qu’il ne laisseroit pas d’y aller. Hà ! bon Dieu, que l’un et l’autre deferérent à de mauvais conseils, et que ceux qui furent cause de cette querelle se rendirent coupables d’un grand crime ! cette division estant de telle consequence, que si Dieu n’eût eu pitié et compassion d’eux, ils estoient en peril de reperdre tout ce qu’ils avoient conquis jusques alors, et tous les chrestiens de par delà en danger de perir. Ainsi l’empereur Baudoüin et le marquis de Montferrat se separérent en mauvaise intelligence, à la suscitation de leur mauvais conseil.

148. L’Empereur tira droit à Thessalonique, suivant sa premiere resolution, avec son armée et toutes ses forces ; et le marquis rebroussa chemin en arriére, accompagné d’un bon nombre de braves gens. Jacques d’Avesnes, Guillaume de Champlite, Hugues de Colemy, et le comte Berthold de Catzenelbogen s’en estans allez avec luy, ensemble la plus grande partie des Allemans qui tenoient son party. Estant arrivé au chasteau de Didymothique [41], qui est beau et fort riche, il luy fut rendu par un seigneur grec y habitué, et y mit garnison : en suitte dequoy les Grecs d’alentour, à une ou deux journées, commencérent à se rendre à luy, invitez et poussez à cela par les persuasions et la consideration de l’Imperatrice sa femme.

149. Cependant l’empereur Baudoüin poursuivit son chemin droit vers Thessalonique, et arriva à un chasteau, dit Christople [42], place tres-forte, qui luy fut renduë par les habitans, desquels il receut le serment de fidelité. De là il vint à une autre ville appellée La Blache [43], aussi tres-forte et tres-riche, laquelle se rendit, et dont les habitans luy jurérent pareillement obeïssance : puis il tira à Cetre[44], non moins riche et forte que les precedentes, se campa devant, et y sejourna l’espace de trois jours ; et enfin les habitans rendirent leur ville, l’une des plus abondantes en biens et en richesses qui fût lors en toute la chrestienté, à condition qu’il les maintiendroit en leurs privileges, libertez et franchises, telles qu’ils souloient avoir sous les empereurs grecs.

150. Tandis que l’empereur Baudoüin s’acheminoit ainsi vers Thessalonique, et que tout le pays se rendoit à sa devotion, le marquis de Montferrat avec ses troupes, et grand nombre de Grecs qui tenoient et avoient pris son party, s’en alla droit devant Andrinople, qu’il assiegea, faisant dresser ses tentes et pavillons à l’entour. Eustache de Sambruit, et les gens de guerre que l’Empereur avoit laissé dans la ville pour la garder, montérent soudain sur les rempars et dans les tours, et se preparérent pour se deffendre. Cependant Eustache de Sambruit depécha deux courriers en diligence jour et nuit à Constantinople vers le duc de Venise, le comte de Blois, et ceux qui avoient esté laissez dans la ville par l’Empereur, pour leur donner avis comme luy et le marquis estoient en mauvaise intelligence, et que le marquis s’estoit saisy de Didymotique, l’un des plus forts et des plus riches chasteaux de l’empire d’Orient, et que de là il les estoit venu investir dans Andrinople. Ce qu’ayans appris, ils en eurent grand déplaisir, prevoyant bien qu’au moyen de cette querelle toutes les conquestes qu’ils avoient faites seroient perduës.

151. Là-dessus le duc de Venise, le comte de Blois, et les autres barons qui estoient à Constantinople, s’assemblérent au palais de Blaquerne, fort irritez contre ceux qui avoient ainsi broüillé l’Empereur et le marquis : et priérent Geoffroy de Ville-Hardoüin mareschal de Champagne, parce qu’il estoit bien venu du marquis, d’aller au siege d’Andrinople pour trouver moyen d’appaiser ce differend s’il pouvoit, estimans qu’il y auroit plus de facilité qu’aucun autre. Il accepta cette charge sur leur priere, et mena avec luy Manassés de L’Isle l’un des vaillans chevaliers de l’armée, et des plus aymez. Ils partirent ainsi de Constantinople, et firent tant qu’ils arrivérent à Andrinople, où le siége estoit. Le marquis, ayant eu avis de leur arrivée, alla au devant pour les recevoir, accompagné de Jacques d’Avesnes, Guillaume de Champlite, Hugues de Colemy, et Othon de La Roche, qui estoient les principaux de son conseil, et les receut avec grand accueil, leur faisant tout l’honneur possible.


152. Geoffroy mareschal de Champagne, qui estoit fort bien auprés de lui, et avoit part en sa confidence, le reprit aigrement de ce qu’il avoit entrepris si legerement de se jetter sur les terres de l’Empereur, et d’assieger ses gens dans Andrinople, sans s’en estre plaint auparavant à ceux qui estoient demeurez à Constantinople, qui luy eussent bien fait reparer le tort que l’Empereur luy pouvoit avoir fait. Le marquis s’en excusa fort, alleguant que l’injustice dont l’Empereur avoit usé en son endroit l’avoit obligé à entreprendre ce qu’il avoit fait jusques là. Neantmoins le mareschal de Champagne fit si bien, que, moyennant l’ayde de Dieu et des barons qui estoient du conseil du marquis, lequel d’ailleurs luy portoit beaucoup d’affection, luy promit de s’en remettre au duc de Venise, au comte de Blois, à Conon de Bethune, et à luy-mesme, qui tous sçavoient bien les conventions. Par ce moyen il y eût tréve et suspension d’armes entre ceux de l’armée du marquis et ceux de la ville ; ce qui tourna au contentement des uns et des autres, qui ne desiroient que la paix entre ces deux princes, et en témoignérent grande obligation au mareschal et à Manassés de Lisle, qui l’avoient mise en bon chemin. Mais autant que les François furent réjoüys de cét accommodement, autant les Grecs en eurent de dépit et de creve-cœur, desirans avec passion que cette querelle et cette guerre durât long-temps. De cette façon le siege d’Andrinople fut levé, et le marquis s’en retourna avec son armée à Didymotique, où il avoit laissé l’Imperatrice sa femme.

153. Les deputez retournérent à Constantinople, et racontérent ce qu’ils avoient negotié ; dont le duc de Venise, et le comte Louys de Blois, et tous les autres eurent grande satisfaction, particuliérement quand ils apprirent que le marquis s’estoit remis entiérement sur eux pour l’accommodement. Ils depéchérent à l’instant un courrier vers l’empereur Baudoüin pour luy faire entendre le tout, et comme le marquis se remettoit sur eux de leur differend, ce qu’il devoit faire de sa part, et l’en supplioient instamment, ne pouvans souffrir en aucune façon qu’ils vinssent aux armes l’un contre l’autre, et aussi de vouloir leur donner parole et les assûrer de tenir ce qu’ils feroient, comme le marquis avoit fait de son costé. Durant ces negotiations, l’Empereur avoit achevé ses affaires vers Thessalonique, et en estoit party, y ayant laissé garnisons, et pour gouverneur Renier de Monts, fort sage et vaillant chevalier. Dans son chemin luy vinrent nouvelles que le marquis s’estoit emparé de Didymotique et du pays circonvoisin, et qu’en outre il avoit assiegé ses gens dans Andrinople.

154. L’Empereur, irrité de cette entreprise, fit haster le pas à son armée, disant hautement qu’il vouloit aller faire lever le siege d’Andrinople, et qu’il feroit du pis qu’il pourroit au marquis. Hà ! bon Dieu, quel malheur eût causé cette discorde si Dieu n’y eût mis la main ! car sans doute la chrestienté couroit risque de recevoir un grand eschec. La pluspart au reste des gens de l’Empereur estoient devenus malades vers Thessalonique, en sorte que plusieurs estoient contraints de demeurer par les chemins, villes et les bourgades où l’armée passoit : les autres se faisoient porter en littieres et en des brancars avec des grandes incommoditez.

155. De ce nombre mourut en la ville de Serres[45] maistre Jean de Noyon, qui estoit chancelier de l’Empereur, homme sage, vertueux et bon ecclesiastique, et qui avoit consolé toute l’armée par ses predications, estant fort eloquent et bien disant ; aussi fut-il regretté de tous les gens de bien de l’armée. Peu aprés arriva un autre insigne malheur par la mort de Pierre d’Amiens, riche et puissant seigneur, et vaillant chevalier : de laquelle le comte Hugues de Sainct Paul, qui estoit son cousin germain, et generalement tous ceux du camp, témoignérent grand dueil, comme encore de la mort de Girard de Machicourt, qui estoit un brave chevalier, de Gilles d’Aunoy, et de plusieurs autres personnes de marque, jusqu’au nombre de quarante chevaliers, qui demeurérent en ce voyage, dont l’armée fut fort affoiblie. Cependant comme l’empereur Baudoüin poursuivoit son chemin, il rencontra les deputez que ceux de Constantinople luy envoyoient ; dont l’un estoit un chevalier du comte de Blois, et son vassal, appellé Bégues de Fransures, gentilhomme fort sage et discret, lequel de la part de son maistre et des autres barons exposa genereusement sa charge en cette maniere : « Sire, le duc de Venise, le comte Louys mon seigneur, et les autres barons qui sont demeurez à Constantinople, vous saluent comme leur prince souverain, et se plaignent à Dieu premierement, puis à vous, de ceux qui par leur malice ou mauvais conseil ont allumé cette querelle entre vous et le marquis de Montferrat, de laquelle peu s’est fallu que la ruine totale de la chrestienté ne se soit ensuivie : nous pouvons vous dire avec verité que vous fîtes tres-mal quand vous leur prétastes l’oreille ; maintenant ils vous prient que, comme le marquis s’est remis à eux du different qui est entre vous et luy, vous fassiez le mesme de vostre part, et que vous leur donniez assurance de tenir ce qu’ils en feront : ayant au surplus charge de vous dire qu’ils ne sont resolus en aucune façon de souffrir une plus longue suitte et continuation de cette guerre. »

156. L’empereur Baudoüin leur dit qu’il se conseilleroit là dessus, et leur feroit sçavoir ses intentions. Plusieurs de ceux de son conseil qui l’avoient porté à cette guerre, tenoient que c’estoit une grande presomption et un grand outrage de la part de ceux de Constantinople de luy envoyer tenir tels discours, et luy dirent : « Sire, vous entendez bien comme ils vous mandent qu’ils ne souffriront point que vous vous vangiez de vostre ennemy : et il semble par telles paroles qu’ils vous donnent assez à entendre que, si vous ne faites ce qu’ils vous mandent, ils se declareront contre vous. » Plusieurs autres propos furent tenus sur ce sujet, dont la conclusion fut que l’Empereur, ne voulant pas desobliger le duc de Venise, ny le comte de Blois, ny les autres qui estoient dans Constantinople, respondit aux deputez : « Je ne veux pas promettre absolument que je me remettray sur eux de nos differens ; mais bien je retourneray à Constantinople sans meffaire davantage au marquis. » Et sur cela l’Empereur poursuivit son chemin, tant qu’il arriva à Constantinople ; au devant duquel sortirent les barons et autres, et le receurent avec grand honneur comme leur seigneur souverain.

157. Dans le quatriéme jour l’Empereur conneût clairement qu’on luy avoit donné mauvais conseil de se broüiller avec le marquis. Sur quoy le duc de Venise et le comte de Blois prirent occasion de luy tenir ce discours : « Sire, nous voulons vous prier de vouloir vous remettre sur nous de vos differends, comme a fait le marquis. » Ce que l’Empereur leur accorda librement. Et en suitte furent choisis des députez pour aller trouver le marquis et l’amener : l’un fut Gervais de Castel, l’autre Renier de Trit, et le troisiesme Geoffroy mareschal de Champagne : le duc de Venise y envoya aussi de sa part deux des siens. Les deputez partirent à l’instant, et arrivérent à Didymotique, où ils trouvérent le marquis et l’Imperatrice sa femme, accompagnez d’un grand nombre de braves hommes, et luy firent entendre comme ils estoient envoyez vers luy pour le prier de vouloir venir à Constantinople ; et particuliérement le mareschal de Champagne, auquel il avoit donné sa parole d’y venir, le pria de la vouloir executer, et de tenir le traité d’accord et de paix qui seroit arresté par ceux sur qui ils s’en estoient remis, s’offrans de le conduire en toute seureté, ensemble ceux qu’il voudroit mener avec luy.

158. Le marquis prit conseil là dessus des siens, aucuns estans de sentiment qu’il y allast, d’autres estans d’avis contraire. Mais à la fin il prit resolution d’y aller, et mena avec luy environ cent chevaliers. Estant arrivé à Constantinople, il y fut fort bien veu, tant du duc de Venise et du comte de Blois, que de nombre de personnes de condition desquels il estoit aimé, et qui luy allérent à la rencontre. Alors le conseil fut assemblé, où les conventions d’entre l’Empereur et le marquis furent renouvelées, et Thessalonique renduë au marquis avec ses appartenances et dependances, à la charge qu’il mettroit la ville de Didymotique, de laquelle il s’estoit emparé, és mains de Geoffroy mareschal de Champagne, qui s’obligea par serment de la garder sans s’en dessaisir, jusques à ce qu’il eust de luy messagers exprés avec bon voir, ou ses lettres bien seellées, comme il seroit maistre de Thessalonique ; aprés quoy il la remettroit és mains de l’Empereur. Toute l’armée témoigna beaucoup de rejoüyssance de la conclusion de la paix entre les deux princes, et dautant plus que de cette querelle pouvoient survenir de grands inconveniens.

159. Le marquis ayant pris congé s’en alla vers Thessalonique avec sa femme et ses trouppes, ensemble les deputez de l’Empereur, lesquels, à mesure qu’il arrivoit de chasteaux en chasteaux, les luy faisoient restituer ; tant que finalement il arriva à Thessalonique, qui luy fut mise entre les mains par ceux qui l’avoient en garde : auquel temps Renier de Monts, que l’Empereur y avoit laissé pour gouverneur, estoit mort ; et comme il estoit en reputation de brave homme il fut fort regretté.

160. Alors tout le pays commença à se rendre au marquis, et à venir sous son obeïssance, à la reserve d’un riche et puissant seigneur grec, nommé Leon Sgure, qui s’estoit saisy de Corinthe et de Naples de Romanie, deux bonnes villes assises sur la mer, et des plus fortes qui soient sous le ciel. Cettuy-cy ne se voulut pas soumettre au marquis, ains commença à luy faire la guerre, assisté de la plus grand part de ceux du pays qui suivoient son party, et à la reserve aussi d’un autre seigneur grec, appellé Michel, qui estoit venu de Constantinople avec le marquis, qui le croyoit bien affectionné à son service : mais il se desroba de luy sans qu’il en eût advis, et s’en alla à une ville qu’on appeloit Duraz, où il espousa la fille d’un riche Grec auquel l’Empereur en avoit confié le gouvernement ; et s’empara en suitte, tant de la ville que de toute la contrée. Ainsi le marquis commença à faire la guerre de ce costé là, tout le païs au reste depuis Thessalonique jusques à Constantinople estant paisible, et les chemins si seurs, qu’on y pouvoit aller et venir sans escorte, bien qu’il y eût douze grandes journées de l’une à l’autre. Il estoit lors la fin de septembre ; et l’empereur Baudoüin demeuroit à Constantinople, tout le pays estant en paix et reduit sous son obeyssance.

161. Durant ce temps deux vaillans chevaliers, Eustache de Canteleu et Aimery de Villerey, decedérent à Constantinople, et furent regrettez de leurs amis. On se mit en suitte à travailler au departement et distribution des terres, dont les Venitiens eurent leur part, et l’armée des pelerins l’autre. Mais aprés que chacun fut estably en ce qui luy estoit escheu, la convoitise, qui de tout temps a esté cause de tant de maux, ne les laissa pas long-temps en repos, se mettans à faire de grandes levées et pilleries en leurs terres, les uns plus, les autres moins : ce qui fut cause que les Grecs commencérent à les haïr et leur vouloir mal.

162. L’empereur Baudoüin donna lors au comte de Blois le duché de Nicée, l’une des meilleures pieces et des plus honorables de tout l’empire d’Orient, située au delà du détroit, du costé de la Natolie, quoy que la terre d’outre le détroit ne fût venuë à l’obeïssance de l’Empereur, et tint encore contre luy. Il fit don au mesme temps à Renier de Trit du duché de Philippople. En suitte de quoy le comte de Blois envoya, sous la conduite de Pierre de Braiecuel et de Payen d’Orleans, environ six-vingt chevaliers de ses gens, lesquels partirent à la Toussaints de Constantinople, et, ayans passé le bras de Sainct-George et Abyde, arrivérent à Piga [46], ville assise sur la mer, et qui estoit pour lors peuplée de Latins ; d’où ils commencérent la guerre contre les Grecs.

163. En ce mesme temps arriva que Murtzuphle, qui avoit eû les yeux crevez, et qui par une insigne trahison avoit malheureusement fait mourir l’empereur Alexis, fils de l’empereur Isaac, que les pelerins avoient ramené et rétably en ses Estats, fut arresté et pris comme il s’enfuyoit en cachette au delà du détroit avec peu de gens, par Thierry de Los qui en eut advis, et fut par luy conduit à Constantinople, et presenté à l’empereur Baudouin, qui témoigna beaucoup de joye de cette prise, et en suitte avisa avec les barons de ce qu’il devoit faire d’un homme qui avoit ainsi meurtry et assassiné son seigneur. Tous s’accordérent d’en faire une punition rigoureuse, et dirent qu’il y avoit une colomne [47] de marbre dans Constantinople, des plus hautes et des mieux travaillées qui fut jamais, qu’on le devoit conduire là, et le précipiter du haut en bas, afin qu’une si signalée justice et si exemplaire fût veuë de tout le monde. Suivant cette résolution l’empereur Murtzuphle fut conduit à cette colomne, et monté en haut, tout le peuple estant accouru à ce spectacle, puis jetté en bas, en sorte qu’il fut tout fracassé et rompu. Or par une espece de merveille il se trouva qu’en cette colomne de laquelle il fut précipité, il y avoit plusieurs figures taillées dans le marbre, et entre autres une d’un empereur, lequel tomboit à bas d’une colomne ; ayant esté predit il y avoit long-temps qu’un empereur de Constantinople seroit jetté à bas de celle-cy. Et ainsi cette figure fut representée en effect, et la prophetie accomplie.

164. Vers le mesme temps arriva pareillement que le marquis de Montferrat, qui estoit vers Thessalonique, prit l’empereur Alexis qui avoit fait crever les yeux à l’empereur Isaac, avec l’Imperatrice sa femme, et envoya les brodequins de pourpre, et les robes imperiales à l’empereur Baudoüin à Constantinople, lequel lui en sceut fort bon gré : il le fit puis aprés conduire prisonnier au Montferrat

165. Environ la feste de Sainct Martin ensuivant, Henry frere de l’Empereur sortit de Constantinople, et descendit le braz de Sainct George, jusques au détroit d’Abyde, ayant avec luy cent ou six vingt chevaliers, tous braves hommes, et prit terre à la ville d’Abyde, qu’il trouva garnie de tous biens, de vivres, de viandes, et autres commoditez requises pour l’usage de l’homme, s’empara de la ville et se logea dedans, commençant de là à faire la guerre aux Grecs d’alentour, assisté des Armeniens qui s’estoient habituez en ces contrées, lesquels, pour la haine qu’ils portoient aux Grecs, se mirent incontinent de son party.

166. Renier de Trit partit en ce mesme temps de Constantinople, et s’en alla vers Philippople, que l’empereur Baudoüin lui avoit donnée, emmenant quant et luy environ six vingt bons chevaliers ; et fit tant qu’il passa à Andrinople, et vint à Philippople, où ceux du pays le receurent, et luy prestérent serment de fidélité comme à leur seigneur ; et furent dautant plus aises de son arrivée qu’ils avoient grand besoin d’estre secourus, parce que Jean roy de Walachie leur faisoit fortement la guerre, et les tenoit oppressez ; c’est pourquoy il leur vint bien à propos, leur aydant de si bonne sorte, que la plus grande partie de la contrée, mesmes ceux qui avoient pris le party de Jean, se tournérent de son costé. Et de là en avant la guerre fut grande entre eux dans ces quartiers là.

167. Bien-tost aprés l’Empereur fit passer cent chevaliers au delà du braz de Sainct George vis-à-vis de Constantinople, sous la conduite de Machaire de Saincte Menehoult, accompagné de Mathieu de Valincourt et de Robert de Ronçoy. Ils tirérent droit à Nicomedie, qui est une ville assise sur un golfe de mer, à deux journées de Constantinople. Les Grecs, ayant eu le vent de leur arrivée, abandonnérent incontinent la ville et s’enfuirent ; et les nostres la trouvans vuide s’y logérent, la fermérent et y mirent garnison, et de là commencérent à faire la guerre dans la Natolie. Il y avoit en ce temps-là un seigneur grec, appellé Theodore Lascaris, qui avoit espousé la fille de l’Empereur, celuy que les François avoient chassé de Constantinople, et qui avoit fait crever les yeux à son frére, au nom de laquelle il possedoit en ces quartiers là quelques terres et seigneuries. Cettuy-cy faisoit la guerre aux François qui avoient passé le détroit, en tous les lieux qu’ils occupoient. Cependant l’empereur Baudoüin estoit demeuré à Constantinople avec le comte Louys de Blois et peu de trouppes, et le comte Hugues de Sainct Paul, qui estoit travaillé et detenu de la goutte, qui le tenoit aux genoux et aux pieds.

168. Vers ce mesme temps arriva une grande flotte de la Terre Saincte, de ceux qui avoient abandonné nostre armée pendant qu’elle s’assembloit à Venise, pour s’embarquer aux autres ports, du nombre desquels furent Estienne du Perche et Regnaud de Montmirail cousin du comte de Blois, qui leur fit grand accueil, et fut infiniment rejoüy de leur arrivée. L’empereur Baudoüin et les autres barons françois furent pareillement ravis de les voir, parce qu’ils estoient grands seigneurs, puissans et riches : ils amenérent quant et eux plusieurs braves hommes, parmy lesquels arriva de la Palestine Hugues de Tabarie, Raoul son frere, et Thierry de Tenremonde, avec grand nombre de gens du pays, de chevaliers, de Turcoples, et de gens de pied. Et lors l’empereur Baudoüin donna à Estienne du Perche le duché de Philadelphie [48].

169. Mais d’ailleurs survint une mauvaise nouvelle à l’Empereur, qui l’affligea et l’attrista fort, de la comtesse Marie sa femme, laquelle s’estant croisée avec son mary estoit demeurée grosse en Flandres lors qu’il en partit, et ne l’avoit pû accompagner en son voyage. Cette princesse accoucha depuis d’une fille ; et aprés qu’elle fut relevée elle s’en alla au port de Marseille, pour de là faire voile en la Terre Saincte, et tâcher d’y joindre son mary. A peine fut-elle arrivée en la ville d’Acre, que la nouvelle, lui fut apportée de la prise de Constantinople, et comme son mary avoit esté esleu empereur, au contentement de toute la chrestienté. Mais, comme elle faisoit ses preparatifs pour l’aller trouver, elle fut surprise d’une maladie dont elle mourut ; ce qui convertit cette precedente joye en tristesse, estant une tres-bonne et vertueuse dame, et aymée d’un chacun. Ceux que nous avons dit estre arrivez de la Terre Saincte en apportérent la nouvelle à l’Empereur, qui en eut un extréme dueil et regret, comme aussi tous les barons de l’Empire, qui souhaittoient avec passion de l’avoir pour princesse.

170. En ces mesmes jours ceux qui estoient allez à la ville de Piga, dont Pierre de Braiecuel et Payen d’Orleans estoient capitaines, fortifiérent un chasteau appellé Palorme [49], et, aprés y avoir laissé garnison de leurs gens, passérent outre pour faire de nouvelles conquestes. Cependant Theodore Lascaris ayant ramassé ce qu’il pût avoir de trouppes, ils se rencontrérent en une plaine qui est au dessous du chasteau de Poemaninum [50], le jour de Sainct Nicolas d’hyver, où les nostres eurent fort à faire, veu le grand nombre des ennemis, et le peu de gens qu’ils avoient, n’ayans pas en tout plus de sept vingt chevaliers, sans les chevaux-legers : toutesfois, à l’ayde de nostre Seigneur, qui dispose des choses par des rencontres et des evenemens inopinez, comme il luy plaist, les François defirent les Grecs qui y receurent une grande perte : en sorte qu’en dedans la semaine la plus grande partie du pays se rendit à eux, mesmes le chasteau de Poemaninum, qui estoit une tres-forte place, et Lopadion l’une des meilleures villes de la contrée, ensemble le chasteau de Polychna assis sur un lac d’eau douce, l’un des plus forts et des meilleurs qu’on sçauroit trouver. De maniére que cette victoire vint bien à propos à nos gens qui s’en sceurent bien prevaloir, s’estans rendus maistres, à l’ayde de Dieu, de tout le pays qui se rangea à leur obeïssance.

171. Cependant d’un autre costé, Henry frere de l’Empereur, par le conseil des Armeniens partit d’Abyde aprés avoir pourveu à sa seureté, et passa outre à une ville appellée Atramittium [51], assise sur la mer à deux journées de la ville d’Abyde, qui luy fut renduë, et se logea dedans à cause qu’elle estoit fort bien garnie de bleds, de vivres et autres commoditez ; au moyen dequoy la plus grande partie de la contrée se rendit à luy ; et là se commença la guerre contre les Grecs. D’autre part Theodore Lascaris, qui avoit esté deffait vers Poemaninum, rassembla tout ce qu’il pût recouvrer de gens ; et en peu de jours il eut une grosse et puissante armée, dont il bailla la conduitte à Constantin son frere, l’un des meilleurs hommes de guerre de l’empire d’Orient ; lequel s’achemina droit vers Atramittium. Le prince Henry, ayant eu avis de leur marche par le moyen des Armeniens qui l’en avertirent, se prepara pour les recevoir, et mit ses trouppes en bataille, ayant avec luy nombre de braves gens.

172. Entre autres Baudoüin de Beauvoir, Nicolas de Mailly, Anseau de Cahieu, Thierry de Los, et Thierry de Tenremonde. Constantin arriva devant Atramittium avec sa puissante armée le samedy devant la my-caresme : ce que Henry n’eût pas plustôt appris qu’il assembla son conseil, et dit qu’il n’estoit pas resolu de se laisser enfermer dans la place, mais plustôt qu’il sortiroit et se mettroit en campagne : ce qu’il executa ; et comme Constantin approchoit avec un grand nombre de gens de pied et de cheval, les nostres sortirent, et, leur allans à la rencontre, leur livrérent combat qui fut fort opiniâtré : à la fin toutefois à l’ayde de Dieu ils obtinrent la victoire sur les Grecs, qu’ils deffirent entiérement, y ayans laissé nombre de morts et de prisonniers, et grand butin. Ce qui leur vint bien à propos, tant pour les commoditez qu’ils en eurent, que pour ce qu’en suitte de cette deffaitte ceux du pays se tournérent de leur costé, et commencérent à payer leurs contributions.

173. Tandis que les choses succedoient de la sorte à ceux de Constantinople, Boniface marquis de Montferrat, qui estoit allé vers Thessalonique qui luy avoit esté restituée par l’Empereur, entreprit d’aller faire la guerre à Leon Sgure qui tenoit Naples et Corinthe, deux des plus fortes places du monde, lesquelles il assiegea en mesme temps. Jacques d’Avesnes demeura devant Corinthe avec nombre de bonnes trouppes, et les autres allérent mettre le siége devant Naples. Sur ces entrefaites arriva que Geoffroy de Ville-Hardoüin, qui estoit neveu de Geoffroy mareschal de Romanie et de Champagne, estant party de la Terre Saincte avec la flotte de ceux qui estoient venus à Constantinople, fut jetté par la violence des vents et de la tempeste au port de Modon, où son vaisseau à l’aborder ayant esté fort endommagé, il fut obligé de sejourner tout l’hyver ; ce qu’un seigneur grec qui tenoit plusieurs places et terres en ces quartiers-là, ayant entendu, le vint trouver, et luy fit beaucoup d’honneur et de caresses, luy disant : « Seigneur, je ne sçay si vous sçavez que les François ont conquis Constantinople, et fait un des leurs empereur. Que si vous vouliez vous associer avec moy, je vous garderois la foy toute entiére, et conquerrions ensemblement une bonne partie de cette contrée. » De cette sorte ils s’entrejurérent compagnie, se donnans la foy reciproquement l’un à l’autre, et s’emparérent en suitte de plusieurs lieux, Geoffroy de Ville-Hardoüin trouvant toute la bonne foy imaginable en ce Grec. Mais comme Dieu dispose des choses ainsi qu’il luy plaist, le Grec fut surpris d’une maladie dont il mourut, laissant un fils qui s’aliena incontinent de Geoffroy, et le trahit ; en sorte que les chasteaux qu’ils avoient gaignez se revoltérent contre luy. Et comme il eut appris que le marquis estoit devant Naples, qu’il siegeoit avec une puissante armée, il se resolut de l’aller trouver ; et aprés avoir cheminé par l’espace de six jours dans les terres des ennemis avec grand peril de sa personne, arriva enfin au camp, où il fut fort bien accueilly du marquis et de tous les autres qui y estoient, et non sans raison, veu qu’il estoit brave et vaillant chevalier.

174. Le marquis luy offrit assez de terres, de seigneuries, et autres biens pour l’obliger à demeurer avec luy : mais l’en ayant remercié, il vint trouver Guillaume de Champlite qui estoit son amy, auquel il dit : « Seigneur, je viens d’une province tres-riche, qu’on appelle la Morée ; si vous voulez prendre ce que vous pourrez recouvrer de trouppes, et quitter ce camp, nous irons ensemble à l’ayde de Dieu y faire quelque conqueste : et la part qu’il vous plaira me faire, je la tiendray de vous en qualité de vassal et d’homme lige. » L’autre qui avoit grande creance en luy, et l’affectionnoit beaucoup, le crût, et à l’instant alla trouver le marquis, auquel il fit entendre cétte entreprise, à laquelle le marquis s’accorda : et en suitte Guillaume de Champlite et Geoffroy de Ville-Hardoüin partirent du camp, emmenans quant et eux environ cent chevaliers avec grand nombre de gens de pied et de cheval, passérent dans la Morée, et vinrent jusques à la ville de Modon.

175. Michel ayant eu advis qu’ils estoient entrez dans le pays avec si peu de gens, amassa soudain une grosse armée, et se mit à les suivre, croyant les avoir desja tous dans ses filets. Mais si tost qu’ils eurent le vent de sa marche, ils commencérent promptement à refermer et fortifier Modon, qui avoit esté demantelée il y avoit long-temps, et y laissans leur bagage avec les inutiles au combat, sortirent en campagne et se rangérent en ordonnance pour attendre leur ennemy : ce qui ne se fit pas sans quelque temerité, d’autant qu’ils n’avoient pas plus de cinq cens chevaux, et les autres en avoient plus de six mil. Mais comme Dieu donne des issues contraires aux desseins des hommes, les nostres attaquérent vivement les Grecs et les deffirent entiérement, en sorte que les Grecs y firent une notable perte ; et les nostres y gagnérent force chevaux, armes, et autre butin, avec lequel ils s’en retournérent tous gays et joyeux à Modon.

176. De là poursuivans leur victoire, ils allérent assieger Coron, qui est une place assise sur la mer, laquelle leur fut renduë peu de temps aprés. Guillaume de Champlite en fit don à Geoffroy de Ville-Hardoüin qui luy en fit hommage, et y mit garnison de ses gens. Aprés la prise de Coron ils tirérent outre à un chasteau appellé Chalemate [52], beau et fort au possible, qu’ils assiegérent pareillement : ce chasteau les travailla beaucoup, et tint long-temps ; mais à la fin il leur fut rendu, et les Grecs du pays ébranlez de cette prise commencérent à se rendre aux nostres en plus grand nombre qu’ils n’avoient fait par cy-devant.

177. Cependant le marquis Boniface estoit tousjours devant Naples, sans qu’il y avançât beaucoup, la ville estant extraordinairement forte, et son armée y souffrant beaucoup d’incommoditez. D’autre part le siege de Corinthe, où il avoit laissé Jacques d’Avesnes, alloit en longueur, Leon Sgure qui estoit dedans la place, la defendant vigoureusement : et comme il estoit homme prudent et subtil, s’estant apperceu que les François, qui estoient en petit nombre, se tenoient mal sur leurs gardes, dans un matin il fit une sortie et donna dans leur camp jusques dans leurs tentes, et en tua un grand nombre avant qu’ils pûssent prendre les armes, entre autres Dreux de Sainct Truien, vaillant chevalier, dont la mort causa grand dueil dans l’armée. Le chef mesme Jacques d’Avesne y fut fort blessé en la jambe ; mais à la fin ceux qui se trouvérent en cette occasion se comportérent avec tant de cœur, qu’ils eschappérent d’un peril si évident, et par l’ayde de Dieu recoignérent les ennemis à vive force dans la place. Les Grecs ne relachérent rien pour cela de l’animosité qu’ils avoient conceuë en ce temps-là contre les nostres, n’oublians aucune sorte de déloyauté pour en venir à bout. De façon que voyans les François épandus en divers endroits, chascun empesché à se deffendre en son particulier, ils s’avisérent d’une nouvelle trahison contre eux. Ils prirent en cachette des deputez de chaque ville, qu’ils envoyérent à Jean roy de Valachie et de Bulgarie, lequel les avoit travaillé de tout temps, et leur faisoit encore la guerre, offrans de le faire empereur, et de se rendre à luy, et mesme de mettre à mort tous les François ; qu’ils luy presteroient en outre serment de fidélité, et luy rendroient toute obeïssance comme à leur legitime seigneur, à condition qu’il promettroit de les maintenir et garder comme ses sujets. Ce qui fut ainsi arresté, et les sermens faits de part et d’autre.

178. Au mesme temps arriva un grand malheur à Constantinople par la mort de Hugues comte de Sainct Paul, qui avoit esté long-temps travaillé de la goutte ; laquelle causa un sensible dueil, tant aux siens qu’à ses amis qui le regretérent fort, et fut une grande perte pour les nostres. Il fut enterré tres-honorablement dans l’église de Saint George de Mangana. Il avoit possédé durant sa vie le chasteau de Didymotique, place forte et riche, où il avoit mis quelques-uns de ses chevaliers et gens de pied pour la garder : mais les Grecs qui avoient lors presté le serment au roy de Bulgarie, et complotté avec luy de les trahir et mettre à mort, executérent leur perfidie en ce chasteau, et en tuérent la plus grande part, peu en estans eschappez, qui s’enfuirent à Andrinople, que les Venitiens tenoient lors. Peu de temps aprés les Grecs d’Andrinople mesme se revoltérent ; et ceux des nostres qui estoient dedans pour la garder furent contraints de l’abandonner, et d’en sortir avec grand danger. Les nouvelles en vinrent aussi-tost à l’empereur Baudoüin, qui estoit à Constantinople avec le comte de Blois et peu de gens.

179. Cét accident les troubla fort et mit en grand émoy : joint d’ailleurs que de jour à autre leur venoient nouveaux avis de la rebellion des Grecs, et que par tout où ils trouvoient des François en possession des terres et places de nouvelle conquéte, ils les mettoient à mort. Ceux qui avoient quitté Andrinople, Venitiens et autres qui estoient avec eux, vinrent à Tzurulum, qui estoit une ville des appartenances de l’empereur Baudoüin, où ils trouvérent Guillaume de Blanuel qui y avoit esté par luy estably gouverneur ; et sous la faveur de l’escorte qu’il leur donna, y allant mesme en personne avec le plus de gens qu’il pût, rebroussérent chemin en arriére à douze lieuës loin de là, et arrivérent à une ville, nommée Arcadiople [53], et qui estoit aux Venitiens, qu’ils trouvérent vuide, et la fortifiérent. Le troisiéme jour ensuivant, les Grecs du pays s’estans assemblez et mis en armes, y vinrent donner un rude assaut, que ceux de dedans soustinrent fort vaillamment ; et estans sortis sur eux par une des portes, en mirent non seulement à mort un grand nombre, mais aussi, poursuivans les autres plus d’une lieuë, en tuérent encore plusieurs, et gagnérent force chevaux et autre butin, retournans à la ville glorieux d’avoir remporté ces avantages sur leurs ennemis. Ils donnérent avis à l’instant de cétte victoire à l’empereur Baudoüin qui estoit à Constantinople, lequel en fut fort réjoüy. Neantmoins, n’ozans pas tenir plus long-temps Arcadiople, ils en sortirent dés le lendemain, et l’abandonnérent pour se retirer à Tzurulum, où encores ils ne se tinrent pas bien assûrez, pour la crainte qu’ils avoient autant de ceux de la ville que de ceux de dehors, qui tous avoient juré et promis au roy des Bulgares de les luy livrer : de maniére que plusieurs n’ozérent s’y arréter, et s’en retournérent droit à Constantinople.

180. Alors l’empereur Baudoüin, voyant que tout le pays se revoltoit, prit conseil du duc de Venise et du comte de Blois, qui furent d’avis qu’il devoit rappeller son frere qui estoit à Atramyttiun, qu’il ne devoit faire difficulté d’abandonner pour venir en toute diligence à son secours avec ce qu’il pourroit avoir de troupes. Le comte de Blois d’autre costé envoya ordre à Payen d’Orleans et à Pierre de Braiecuel qui estoient à Lopadium, et aux gens de guerre qu’ils avoient avec eux, de delaisser toutes leurs conquestes, à la reserve de Piga, qui estoit une place assise sur la mer, et mesmes qu’ils y laissassent le moins de gens qu’ils pourroient, à ce que le reste en plus grand nombre vint le secourir. L’Empereur manda en outre à Machaire de Saincte Menehoud, à Mathieu de Valincourt, et à Robert de Ronçoy, qui estoit à Nicomedie avec environ cent chevaliers, de la quitter et se rendre au plustost devers luy.

181. D’autre part Geoffroy de Ville-Hardoüin, mareschal de Romanie et de Champagne, et Manassés de Lisle, partirent de Constantinople, du commandement de l’empereur Baudoüin, avec ce qu’ils pûrent recouvrer de gens, lesquels se trouvérent en petit nombre, dautant que tout le pays s’en alloit perdant. Ils donnérent jusques à Tzurulum qui estoit à trois journées de Constantinople, où ils trouvérent Guillaume de Braiecuel et ceux qui estoient avec luy, tous effrayez, qui furent rassûrez par leur arrivée. Ils sejournérent là quatre jours, pendant lesquels l’Empereur envoya au mareschal de Ville-Hardoüin tout ce qu’il pût ramasser de gens ; de sorte que dedans le quatriéme ensuivant, ils se trouvérent à Tzurulum avec quatre-vingt chevaliers. Lors le mareschal et Manassés de Lisle et leurs trouppes se mirent aux champs et vinrent jusques à la ville d’Arcadiople, où ils logérent et sejournérent un jour : de là ils passérent à une autre ville nommée Bulgarofle [54], que les Grecs avoient depuis peu abandonnée. Ils y demeurérent une nuit, et le lendemain arrivérent à Neguise [55], belle et forte place, et tres-bien garnie de toutes choses, distante d’Andrinople de neuf lieuës françoises, et trouvérent que les habitans l’avoient pareillement quittée, s’estans retirez à Andrinople, où estoient la pluspart des Grecs, et resolurent d’attendre là l’empereur Baudoüin.

182. En ce mesme temps arriva une chose estrange : Renier de Trit estant à Philippople, à neuf journées de Constantinople, avec environ six vingt chevaliers, Benier son fils, Gilles son frere, Jacques de Bondine son neveu, et Charles de Vercli qui avoit espousé sa fille, l’abandonnérent, et emmenérent quant et eux trente de ses chevaliers, à dessein de retourner à Constantinople, et le laissérent en grand peril au milieu de ses ennemis et sans esperance de secours : mais ils trouvérent tout le pays revolté contre eux, et furent deffaits et pris par les Grecs, et en suitte livrez au roy de Bulgarie, qui leur fit à tous trancher la teste. Et veritablement ils ne furent ny plaints ny regrettez des François, pour s’estre portez avec tant d’infidelité et de déloyauté vers celuy qu’ils ne devoient pas ainsi abandonner. Les autres chevaliers de Renier de Trit, qui ne luy appartenoient pas de si prés comme ceux qui n’avoient point apprehendé le blâme de cette lâcheté, ayans aussi moins de honte de les imiter, s’en allérent bien quatre-vingt chevaliers ensemble par un autre chemin ; en sorte que Renier de Trit demeura au milieu des Grecs avec fort peu de gens, n’ayant en tout que vingt-cinq chevaliers, tant à Philippople qu’à Stenimac, qui estoit un fort chasteau qu’il tenoit, et où il fut depuis long-temps enfermé.

183. Cependant l’empereur Baudouin estoit à Constantinople mal accompagné, et avec peu de monde, fort affligé de tant de mauvais succés, ne sçachant à quoy se resoudre dans ces conjonctures, et attendant tousjours son frere, Henry et les troupes qui estoient au delà du détroit. Les premiers qui vinrent à luy de ce pays-là furent ceux de Nicomedie, en nombre de cent chevaliers, soûs la conduite de Machaire de Saincte Manehoud, Mathieu de Valincourt et Robert de Ronçoy. L’Empereur fut fort joyeux de leur arrivée, et là dessus resolut avec le comte de Blois de se mettre en campagne avec toutes les forces qu’ils pourroient assembler, pour s’aller joindre à Geoffroy mareschal de Champagne, qui avoit gagné les devants.

184. Mais las ! quel malheur de ce qu’ils n’attendirent pas les autres qui estoient encores au delà du Bras, veu que leurs trouppes estoient trop foibles pour s’engager dans des lieux si dangereux par où ils estoient necessairement obligez de passer. Ainsi donc ils partirent de Constantinople avec environ sept vingt chevaliers, et arrivérent à Nequise, où le mareschal Geoffroy avoit pris ses logemens. La nuit mesme ils tinrent conseil, qui fut en somme de déloger dés le matin pour aller droit à Andrinople et l’assieger, ordonnans la forme en laquelle ils marcheroient et camperoient, le tout fort bien et prudemment, suivant le petit nombre de gens qu’ils avoient. Le jour venu ils se mirent en chemin en l’ordre qu’ils avoient arresté, et vinrent devant Andrinople, qu’ils trouvérent fort bien munie de soldats, et y virent les estendars de Jean roy de Valachie et de Bulgarie arborez de toutes parts sur les murailles et dans les tours, avec grand nombre d’hommes de guerre espandus à la garde des portes. Cela fut le mardy devant Pasques fleuries : et ainsi demeurérent devant la ville l’espace de trois jours avec de grandes incommoditez et peu de gens.

185. [An 1205.] Incontinent aprés arriva Henry Dandole duc de Venise, qui estoit homme vieil et ne voyoit goute, avec ce qu’il avoit de forces, qui estoient bien en aussi grand nombre que celles que l’Empereur et le comte de Blois avoient amené ; et se campa devant l’une des portes. Le lendemain leur vint pour renfort une compagnie de chevaux-legers ; mais il eust esté à souhaiter qu’ils eussent esté plus vaillans qu’ils n’estoient. Cependant l’armée estoit fort incommodée de vivres, et d’ailleurs il n’y avoit aucune seureté pour en aller recouvrer, à cause du grand nombre des Grecs qui tenoient toute la campagne : joint aussi que le roy de Bulgarie venoit au secours d’Andrinople avec une puissante armée composée de Valaches, Bulgares, et d’environ quatorze mil Comains, qui est une nation infidele.

186. Le comte de Blois à cause de la grande disette qui estoit au camp alla en personne faire une course pour chercher et amener des vivres, le jour de Pasques-fleuries, et avec luy Estienne du Perche frere du feu comte du Perche, Renaud de Montmirail frere du comte de Nevers, et Gervais de Castel, avec plus de la moitié de l’armée. Ils furent jusques à un chasteau appellé Pentace, qu’ils trouvérent fort bien garny de Grecs, et y donnérent un rude assaut : mais ils furent repoussez et contraints de s’en retourner sans rien faire, employans toute la semaine sainte à fabriquer des machines de toutes façons, et à faire des mines par dessous terre jusqu’au pied du mur pour la sapper et y faire bréche. Et passérent de la sorte la feste de Pasques devant Andrinople avec peu de gens, et mal fournis de vivres.

187. Sur ces entrefaites leur vint nouvelle que Jean roy de Bulgarie s’acheminoit vers eux avec de grandes forces pour secourir la ville. Aussi-tost ils donnérent ordre à leurs affaires ; et fut arresté que le mareschal Geoffroy et Manassés de Lisle demeureroient à la garde du camp, pendant que l’empereur Baudoüin avec le surplus de l’armée sortiroit hors, et se mettroit en campagne, pour attendre le Bulgare, en cas qu’il voulust venir à combat. Ce qu’estant ainsi arresté, ils demeurérent jusqu’au mercredy d’aprés Pasques, que le roy de Bulgarie s’approcha et se campa à cinq lieuës prés d’eux, d’où il envoya ses Comains faire des courses jusques dans leur camp. L’alarme s’y estant levée, soudain les nostres sortirent en desordre, et leur donnérent la chasse une bonne lieue tres-indiscretement ; car, comme ils pensérent se retirer, les Comains tournérent visage tirans sur eux et leur blessans nombre de chevaux. Estans de retour au camp, ils furent mandez au conseil l’Empereur présent, où il leur fut reproché qu’ils avoient fait une notable faute d’avoir poursuivy ainsi tumultuairement et au loing une cavalerie si legerement armée.

188. Pour remedier à semblables inconvénients pour l’avenir, ils prirent resolution que, si le Bulgare venoit, ils sortiroient hors de leur camp, et se rangeroient en bataille devant leurs barriéres ; que là ils l’attendroient de pied ferme sans avancer, faisans crier par toute l’armée à son de trompe que nul ne fust si temeraire ny si hardy d’enfreindre cette ordonnance, pour quelque bruit ou alarme qui pût survenir. Il fut encores arresté que Geoffroy de Ville-Hardoüin mareschal de Romanie et Manassés de Lisle demeureroient en garde du costé de la ville. Ainsi se passa cette nuit jusqu’au jeudy matin des feries de Pasques, qu’aprés avoir oüy messe, et pris leurs repas, les Comains vinrent derechef attaquer le camp, et donnérent jusques aux tentes et pavillons. Le cry s’estant levé chacun courut aux armes, et toutes les batailles sortirent hors des barriéres dans l’ordre qui avoit esté prescrit.

189. Le comte de Blois fut le premier de tous qui s’avança avec sa trouppe : et commença à charger les Comains, mandant à l’empereur Baudoüin de le suivre pour le soûténir. Mais hélas ! qu’ils observérent mal ce qu’ils avoient arresté le soir précédent ; car ils poursuivirent à toute bride les ennemis, les menans battans prés de deux lieuës loing, jusqu’à ce que les autres, voyans leur avantage, tournérent bride tout à coup, crians et tirans sur les nostres ; lesquels, comme ils n’estoient pas tous également expérimentez au faict des armes, commencérent à prendre l’épouvante et à se deffaire d’eux-mesmes. Le comte de Blois, qui avoit esté des premiers au combat, ayant esté griévement blessé en deux endroits, et porté par terre, l’un de ses chevaliers nommé Jean de Friaise, descendit à l’instant de son cheval, et le remonta dessus. Plusieurs de ses gens luy ayans voulu persuader de se retirer à cause de ses blessures, il leur fit cette response genereuse : A Dieu ne plaise que jamais il me soit reproché que j’aye fuy du combat, ny que j’aye abandonné l’Empereur !

190. D’autre part l’Empereur, qui se trouvoit pressé par les ennemis, tâchoit de rallier ses gens, en leur protestant que quant à luy il n’estoit pas resolu de fuir, les conjurant de ne l’abandonner en une necessité si pressante. Ceux qui se trouvérent prés de luy assûrérent que jamais chevalier ne se deffendit mieux, ni plus vaillamment qu’il fit en ce combat, qui dura long-temps, et où aucuns prirent la fuitte. Enfin, comme Dieu permet par les ressorts de sa providence que les malheurs arrivent, les nostres furent entiérement deffaits. L’Empereur et le comte de Blois n’ayans pû se resoudre à prendre la fuitte, l’Empereur fut pris prisonnier, et le comte demeura tué sur la place.

191. Pierre evesque de Bethleem, Estienne du Perche frere du comte Geoffroy, Regnaud de Montmirail frere du comte de Nevers, Mathieu de Valincourt, Robert de Ronçoy, Jean de Friaise, Gautier de Nuilly, Ferry de Herre, Jean son frère, Eustache de Heumont, Jean son frere, Baudoüin de Neuville, et plusieurs autres personnes de condition y furent encor tuez. Les autres qui pûrent evader regagnérent à toute bride le camp : quand le mareschal de Champagne, qui estoit en garde devant l’une des portes de la ville, eut appris des fuyars la nouvelle de cette deffaite, il sortit promptement du camp avec ce qu’il avoit de trouppes, et manda à Manassés de Lisle qui estoit à l’autre porte, qu’il eût à le suivre en diligence. Cependant il s’avança avec ses gens au grand galop au devant de ceux qui fuyoient, et fit en sorte qu’ils se ralliérent autour de luy : Manassés de Lisle vint incontinent aprés avec sa trouppe, et se joignit pareillement au mareschal : en sorte que leur petit corps d’armée commença à grossir, et s’augmenta encore depuis, au moyen de ce que tous les fuyars qu’ils pûrent retenir s’y rangérent. Cette fuitte fut ainsi arrêtée entre none et vespres.

192. Neantmoins la pluspart estoient si épouvantez, qu’ils s’enfuioient devant eux jusques dans leurs loges et leurs pavillons, sans qu’il fût possible de les retenir. Enfin la fuitte cessa, et les nostres se rasseurerent aucunement. Les Comains de leur part arrestérent leurs courses, comme aussi les Valaches et les Grecs qui leur avoient ainsi donné la chasse avec tant de vigueur, et les avoient tant travaillez par leurs arcs et leurs fléches. Les nostres demeurérent fermes en ordonnance de bataille, sans avancer ny reculer, et furent en cette contenance jusques au soir, que les Comains et les Valaches commencérent à se retirer.

193. Lors Geoffroy, mareschal de Champagne et de Romanie, envoya au duc de Venise, qui estoit un personnage de grand vigueur, et orné d’une prudence singuliere, mais qui estoit privé de l’usage de la veuë, et lui manda qu’il se rendit promptement en l’armée, et se joignit à luy, ce qu’il fit. Le mareschal le tirant à part luy tint ce discours : « Sire, vous voyez le malheur qui nous est arrivé ; nous avons perdu l’empereur Baudoüin et le comte de Blois, et la pluspart de nos gens et des meilleurs. Il nous faut désormais aviser à sauver le reste de ce débris, estant indubitable que si Dieu ne nous favorise d’une grace particuliere, nous sommes tous perdus. » Là dessus ils resolurent que l’on reprendroit le chemin du camp pour rasseurer les esprits des soldats esbranlez par cette deffaite, que chacun seroit sous les armes dans les tentes et les loges, et que Geoffroy, mareschal de Champagne, se tiendroit hors des barriéres avec ses trouppes en ordonnance de bataille, jusques à ce que la nuit arriveroit, puis quitteroient la ville et trousseroient bagage pour s’en retourner.

194. Cependant que le duc de Venise marcheroit devant, et le mareschal feroit l’arriére-garde avec ceux qui estoient avec luy. Cela ainsi arresté, ils attendirent jusques à la nuict ; laquelle estant venuë, le duc partit le premier du camp, suivy du mareschal qui faisoit l’arriére-garde, et s’en allérent le petit pas, emmenans tous leurs gens, tant de pied que de cheval, blessez et autres, sans en laisser un seul, et tirérent droit à Rodosto [56], qui est une ville assise sur le bord de la mer, à trois lieuës de là. Au reste cette deffaite arriva l’an de l’incarnation de nostre Seigneur Jesus-Christ mil deux cens et cinq. La nuit que les nostres firent la retraitte, et partirent d’Andrinople, il y en eût aucuns qui prirent un plus droit et plus court chemin, et se hastérent plus que les autres, dont ils furent fort blasmez : du nombre desquels furent un comte de Lombardie, nommé le comte Gras, des terres du marquis, et Hugues de Ham, seigneur d’un Chasteau de mesme nom en Vermandois, avec vingt-cinq autres chevaliers dont l’histoire se taist par honneur ; car la deffaite ayant esté le jeudy au soir, ils arrivérent à Constantinople le samedy sur le soir, quoy qu’il y eût cinq grandes journées, et y contérent les mauvaises nouvelles ; dont le cardinal Pierre de Capouë legat du pape Innocent, Conon de Bethune qui estoit demeuré pour garder Constantinople, Miles de Brabant, et autres barons furent fort effrayez, se persuadans que le reste des nostres que ceux-cy avoient laissez devant Andrinople fussent perdus, n’en ayans encore rien pû apprendre.

195. Cependant le duc de Venise et Geoffroy mareschal de Champagne cheminérent toute la nuit qu’ils délogérent d’Andrinople, jusqu’au point du jour, qu’ils se trouvérent prés d’une ville nommée Pamphyle, où avoient campé la mesme nuit Pierre de Braiecuel et Payen d’Orleans, avec bien cent chevaliers, et sept vingt chevaux-legers qui venoient de la Natolie, et s’alloient rendre au camp devant Andrinople. Quand ils virent approcher cette trouppe, ils coururent promptement aux armes, pensans que ce fussent Grecs : et les ayans envoyé recognoistre pour sçavoir qui ils estoient, ils trouvérent que c’estoient ceux qui retournoient de la deffaite ; desquels ils apprirent la perte de l’empereur Baudoüin et du comte de Blois, des terres et de la maison duquel ils estoient, et ses vassaux ; en sorte que l’on ne leur eust pû dire de plus tristes nouvelles.

196. Aussi vous les eussiez veu pleurer à chaudes larmes et se battre la poitrine de deüil et de compassion : ils passérent dans cette profonde tristesse, tous armez qu’ils estoient jusques au mareschal Geoffroy, qui conduisoit l’arriére-garde avec grand peril. Car le lendemain de la nuit qu’ils partirent d’Andrinople, Jean roy de Bulgarie y estoit arrivé avec toute son armée, où voyant que les nostres en estoient desja délogez, s’estoit mis à les suivre. Et ce fut un grand bonheur de ce qu’il ne les y trouva pas ; parce que sans doute il eût achevé de les deffaire, sans qu’il en fust eschappé un seul. Ces chevaliers ayans joints le mareschal luy dirent : « Sire, que voulez-vous que nous fassions ? nous sommes prests de faire tout ce qu’il vous plaira et de suivre entierement vos ordres. » A quoy il fit response : « Vous voyez bien en quel estat nous sommes, vous estes fraiz et peu fatiguez, et vos chevaux de mesme ; c’est pourquoy il me semble que vous devez faire l’arriére-garde, et moy je passeray devant afin de retenir nos gens qui sont effrayez, et qui ont grand besoin d’estre soulagez. » Ce qu’ils acceptérent volontiers, et firent l’arriére-garde avec toute sorte de bonne conduite, comme gens qui sçavoient fort bien ce mestier, estans tous bons hommes de guerre et braves chevaliers.

197. Le mareschal passa outre à la premiere trouppe dont il prit la conduite, et arrivérent à une ville appellée Charyople sur le midy : et parce que leurs chevaux estoient las et recrûs pour avoir travaillé toute la nuit, ils s’y logérent et les firent repaistre : eux mesmes y mangérent ce qu’ils y pûrent trouver, qui fut peu, s’y reposans le reste du jour jusques à la nuit. Cependant le roy de Bulgarie les suivoit toûjours à la trace, et mesmes avoit tant avancé qu’il s’estoit campé à deux lieues d’eux. La nuit estant arrivée, les nostres qui s’estoient logez dans la ville prirent les armes, et en sortirent, le mareschal faisant tousjours l’avant-garde, comme il avoit fait le jour, et ainsi cheminérent toute la nuit, tant qu’au matin ils arrivérent avec de grandes incommoditez et beaucoup de peril à la ville de Rodosto qui estoit peuplée de Grecs, place au reste opulente et tres-forte : mais ils n’eurent pas le cœur de la deffendre ; en sorte que les nostres entrérent dedans et s’y logérent, et de là en avant ils furent plus assûrez. Telle fut la retraite de l’armée qui estoit devant Andrinople, qui eschappa de la sorte à la fureur des Bulgares.

198. Estant donc à Rodosto, ils y tinrent conseil ; et sur ce qu’ils n’estoient pas moins en peine de ceux de Constantinople que d’eux-mesmes, ils resolurent de depécher homme exprés qui allast par mer jour et nuit les avertir de ne s’estonner de rien, et que la plus grande partie de l’armée estoit échappée de la deffaite qu’ils pouvoient avoir entenduë, et seroient à eux le plustôt qu’ils pourroient. Au mesme instant que ce messager arriva, il y avoit cinq navires venitiennes à Constantinople, tous beaux et grands vaisseaux, chargées de pellerins, tant chevaliers qu’autres de moindre condition, jusques au nombre de sept mil hommes de guerre, prests à lever l’ancre pour retourner en leur pays. Entre autres y estoient Guillaume advoüé de Bethune, Baudoüin d’Aubigny, Jean de Virsin qui estoit des terres du feu comte de Blois et son vassal, et bien cent autres chevaliers dont les noms sont obmis.

199. Le cardinal Pierre de Capoue legat du Pape, Conon de Bethune qui avoit la garde de la ville, Miles de Brabans, et la plus grande partie des personnes de condition, vinrent à ces cinq navires, prians à chaudes larmes ceux qui s’y estoient embarquez de vouloir avoir compassion de la chrestienté, et de leurs princes et seigneurs qui estoient demeurez en la bataille, et que pour l’honneur de Dieu ils voulussent demeurer. Mais ils firent la sourde oreille, et ne voulurent deferer à leurs remonstrances. Ils partirent donc du port, et faisans voile cinglérent en pleine mer, tant que le vent et la fortune les fit aborder au port de Rodosto le lendemain que les nostres y furent arrivez. Le mareschal de Ville-Hardoüin, et ceux qui estoient avec luy, leur firent les mesmes instances et prieres qu’on leur avoit fait à Constantinople, accompagnées de larmes et de pleurs, qu’ils eussent pitié et compassion du pays, et qu’ils voulussent demeurer encore pour quelque temps, et que jamais ils ne pourroient secourir aucune terre plus à propos, ny en plus grand besoin. Ils respondirent qu’ils en aviseroient, et leur en feroient sçavoir leur resolution le lendemain.

200. Mais il arriva que la mesme nuit un chevalier de la terre du comte de Blois, vaillant et de grande réputation, se déroba secretement, et laissant tout son bagage s’alla mettre dans le navire de Jean de Virsin, qui estoit pareillement des terres du comte de Blois. D’autre part ceux des cinq vaisseaux qui devoient rendre response le lendemain au mareschal et au duc de Venise, si tost qu’ils virent le jour desancrérent et mirent les voiles au vent sans parler à personne, dont ils furent fort blâmez, tant au pays où ils allérent qu’en celuy dont ils partirent, et particuliérement Pierre de Froiville. C’est pourquoy l’on dit ordinairement en commun proverbe que celuy-là fait tres-mal, qui par la crainte de la mort fait chose qui puisse luy estre reprochée à tousjours.

201. Cependant le prince Henry, ayant quitté Attramittium, venoit à grandes journées vers Andrinople au secours de l’empereur Baudoüin son frere, accompagné des Armeniens qui s’estoient declarez pour les François dans la Natolie contre les Grecs, en nombre de bien vingt mil, et avoient passé le canal en mesme temps que luy avec leurs femmes et enfans, n’ayans ozé demeurer au pays. Lors la nouvelle luy vint en chemin, par les Grecs mesmes qui estoient eschappez de la deffaite, que l’empereur Baudoüin, le comte de Blois, et autres personnes de marque, y estoient demeurez prisonniers ou tuez : ce qui luy fut confirmé incontinent aprés par les nostres qui s’estoient sauvez de cette déconfiture, estoient arrivez à Rodosto, et luy mandoient qu’il se hastât, et les vint joindre le plus promptement qu’il pourroit. A quoy satisfaisant, il se mit à l’instant en campagne ; et pour aller plus viste, il fut contraint de laisser derriére les Arméniens qui estoient gens de pied, et avoient un grand attirail de chariots chargez de femmes et d’enfans, ne pouvans pas faire grande diligence, et d’ailleurs faisant son conte qu’ils viendroient aprés seurement. Et passant outre il vint loger à un bourg nommé Cartacople [57]. En ce mesme temps Anseau de Courcelles, neveu du mareschal de Champagne, qui l’avoit envoyé és quartiers de Macre, de Trajanople, et de l’abbaye de Vera [58], terres qui luy avoient esté assignées pour son partage de la conqueste, venoit au camp d’Andrinople au secours de l’Empereur, avec ceux qui estoient partis de Philippople envoyez par Renier de Trit, en nombre de bien cent chevaliers, et d’environ cinq cens chevaux-legers.

202. Ils apprirent en chemin comme les autres la deffaite de l’Empereur et de ceux qui estoient avec luy ; et, tenans la route de Rodosto, vinrent loger au bourg de Cartacople, où le prince Henry estoit desja arrivé. D’abord les uns et les autres, croyans reciproquement que ce fussent Grecs, coururent aux armes ; mais s’estans approchez de plus prés, ils s’entre reconnurent et se firent grand accueil, ravis de se voir joints, et par ainsi plus asseurez qu’ils n’estoient. Ils couchérent cette nuit en ce bourg, et le lendemain en partirent prenans le chemin de Rodosto, où ils arrivérent sur le soir, et trouvérent le duc de Venise, le mareschal, et, les autres qui estoient eschappez du combat, qui furent bien aises de les voir. Il y eut dans cét abord beaucoup de larmes versées pour la perte de leurs amis arrivée en la derniere bataille. Ce fut un grand malheur pour la chrestienté de ce que toutes ces trouppes ne se trouvérent avec celles de l’Empereur au siege d’Andrinople : sans doute cette deffaite n’auroit esté ; mais Dieu ne le permit pas. Ils sejournérent là le lendemain et le jour ensuivant pour donner ordre à leurs affaires. Et fut lors arresté que Henry, frere de l’empereur Baudoüin, gouverneroit l’Estat comme bail et regent de l’Empire. Pendant qu’ils estoient à Rodosto, il arriva un grand desastre aux Armeniens qui avoient suivy le frere de l’Empereur, ayant esté tous mis à mort ou faits prisonniers par les Grecs du pays qui estoient assemblez pour leur courre sus.

203. Cependant le roy de Bulgarie avec son armée s’estoit rendu maistre de tout le pays ; toutes les villes et chasteaux se declaroient pour luy. Les Comains d’autre part continuoient leurs courses jusques devant Constantinople. Henry regent de l’Empire, le duc de Venise, et Geoffroy mareschal de Champagne, estans encor à Rodosto, qui estoit esloignée de Constantinople, avisérent d’en partir, et que le duc de Venise y laisseroit garnison de Venitiens, ausquels elle appartenoit. Le lendemain ils prirent le chemin de Constantinople, marchans tousjours en corps d’armée, et vinrent à la ville de Selyvrée [59], qui en est à deux journées, et appartenoit à l’empereur Baudoüin, et où le prince son frere laissa quelques trouppes pour la garder ; de là ils s’acheminérent avec le reste jusques à Constantinople, et y furent bien receus, tout le peuple estant merveilleusement effrayé, et non sans raison, veu que de toutes leurs conquestes il ne leur restoit hors Constantinople que Rodosto et Selyvrée, le roy des Bulgares occupant tout le reste : et du costé de la Natolie au delà du détroit ils ne tenoient que le chasteau de Piga, le surplus estant soûs l’obeïssance de Theodore Lascaris.

204. Se voyans reduits à cette extremité, ils tinrent conseil, et resolurent d’envoyer à Rome vers le pape Innocent, en France, en Flandres et ailleurs pour avoir du secours. Nevelon evesque de Soissons, Nicolas de Mailly et Jean de Bliaut, furent choisis et envoyez pour cét effet : les autres demeurérent à Constantinople avec de grandes incommoditez et dans l’apprehension continuelle de perdre ce qu’ils avoient conquis, et furent en cét estat jusques à la Pentecoste. Durant lequel temps arriva un nouveau malheur à l’armée par la maladie suivie de la mort d’Henry Dandole duc de Venise. Il fut enterré honorablement en l’eglise de Saincte Sophie. Quant se vint à la Pentecoste, le roy de Bulgarie, qui avoit poussé ses conquestes dans les terres de l’Empire sans que personne luy resistât, ne peut plus retenir ses Comains, à cause de la chaleur de l’esté, durant lequel ils n’ont point accoutumé de camper, ni empescher qu’ils ne s’en retournassent dans leurs païs. Et luy avec ses Bulgares, et les Grecs qui tenoient son party, resolut de marcher vers Thessalonique, où lors estoit le marquis ; lequel, ayant eu nouvelles de la deffaite de l’empereur Baudoüin, avoit quitté le siege de Naples, et s’y en estoit retourné avec ce qui luy restoit de trouppes, et l’avoit munie de tout ce qui estoit necessaire.

205. D’autre part le frere de l’Empereur assembla ce qu’il pût de forces, et s’en alla contre les Grecs, jusques à une ville que l’on appelle Tzurulum, qui est à trois journées de Constantinople, laquelle luy fut renduë, les Grecs luy ayans presté serment de fidélité, qui estoit mal observé en ce temps-là. De là il passa jusqu’à la ville d’Arcadiople qu’il trouva vuide, les habitans n’ayans ozé l’y attendre, et en suitte vint à Visoï, place forte et tres-bien garnie qui luy fut renduë. De Visoï il s’achemina à la ville d’Apre, où il y avoit nombre de Grecs ; lesquels, d’abord qu’ils virent les nostres se mettre en posture de les attaquer, demandérent à parlementer : mais tandis que d’un costé on travailloit à arrester la capitulation, ceux de l’armée y entrérent de l’autre, sans que le Regent ny ceux qui estoient employez à dresser les articles en sceussent rien ; dont ils furent fort irritez. Cependant les François commencérent à faire un grand carnage des Grecs, et à saccager la ville, et enlever tout ce qui s’y trouva ; le nombre des morts et des prisonniers y fut grand. Apre ayant esté ainsi emporté d’assaut, l’armée y sejourna trois jours ; et les autres Grecs furent tellement intimidez de l’exemple de cette execution si cruelle, qu’ils abandonnérent toutes les villes et les chasteaux du pays, et se retirérent dans Andrenople et Didymotique, qui estoient bonnes places et tres-fortes.

206. Le roy de Bulgarie d’ailleurs continuoit tous jours son entreprise, et s’acheminoit avec toutes ses trouppes dans les terres du marquis : il vint d’abord à la ville de Serres, qu’il avoit fortifiée, et en laquelle il avoit jetté nombre de braves gens, et entre autres Hugues de Colemy, vaillant chevalier et grand seigneur, Guillaume d’Arles son mareschal d’armée, et une bonne partie de ses forces. A peine le Bulgare l’eut assiegée, qu’il s’empara du bourg par force, où arriva par malheur que Hugues de Colemy, qui estoit le meilleur d’entre eux, receut une blessure en l’œil, et fut tué. De la mort duquel les autres espouventez, se retirérent dans le chasteau qui estoit tres-fort. Le Bulgare y planta le siege et dressa ses machines pour le battre ; mais ceux de dedans n’eurent le cœur de le soustenir, et demandérent peu aprés à parlementer ; dont ils encoururent et blâme et reproche. La capitulation fut qu’ils rendroient la place au roy de Bulgarie, moyennant qu’il leur promit (et le fit ainsi jurer par vingt-cinq des principaux de son camp) de les faire conduire sains et saufs, avec leurs chevaux, armes et bagage, jusques à Thessalonique ou à Constantinople ou en Hongrie, là où ils aimeroient le mieux des trois. La ville de Serres estant ainsi renduë, le Bulgare fit loger ceux qui en estoient sortis prés de luy dans son camp, où il leur fit trois jours durant bon visage et grand accueil, leur envoyant force presens : mais il changea bien-tost aprés, et leur faussa la parole qu’il leur avoit jurée si solennellement ; car, aprés leur avoir osté tout ce qu’ils avoient, il les fit enferrer à guise d’esclaves, et mener liez et garottez, nuz et déchaus, en Valachie, où les plus apparens furent decapitez, et les pauvres et chetifs soldats qui n’estoient d’aucune consideration transportez en Hongrie. Voilà le traitement qu’ils receurent de ce faux et déloyal barbare, qui fut l’une des plus grandes playes que les nostres ayent receu en ces quartiers là. Il fit en suitte demanteler le chasteau et la ville, et de là poursuivit son chemin contre le marquis.

207. Cependant le Regent avec son armée tira vers Andrinople et l’assiegea, quoy qu’avec beaucoup de peril, dautant qu’il y avoit grand nombre de gens de guerre, tant dedans que dehors, qui les tenoient si serrez qu’ils ne pouvoient recouvrer aucuns vivres, ny à peine s’escarter pour en aller chercher : ce qui les obligea de se retrancher et de fermer leur camp de bonnes barriéres et palissades ; establissans certain nombre des leurs pour en garder les dehors pendant que les autres attaqueroient la ville. Pour cét effet ils firent dresser des machines de toutes façons, avec un grand nombre d’eschelles, faisans tous leurs efforts pour la prendre : mais comme c’estoit une bonne place et bien munie de gens de guerre, ils y travaillérent inutilement, y ayans perdu beaucoup de braves hommes sans les blessez ; entre lesquels Pierre de Braiecuel, l’un des meilleurs chevaliers de l’armée, y fut frappé d’une pierre de mangonneau au front, duquel coup il fut en grand peril de sa vie ; mais Dieu voulut qu’il en eschappa, et fut porté en littiere. De sorte que le prince Henry voyant qu’il n’estoit pas en estat d’emporter la ville, il leva le siege et en partit avec son armée : à la retraite ils furent fort molestez de ceux du pays et autres Grecs, tant qu’enfin ils arrivérent à une ville nommée Pamphile, où ils sejournérent l’espace de deux mois entiers, faisans des courses de fois à autres du costé de Didymotique et autres lieux, d’où ils ramenoient de grands butins. L’armée demeura là jusques à l’hyver, tirant ses vivres et commoditez de Rodosto et par la mer.

208. Jean roy de Bulgarie d’autre part, aprés avoir pris Serres en la maniere qu’il a esté dit, et fait malheureusement massacrer ceux qui s’estoient rendus sous sa foy et sa parole, tira vers Thessalonique, où il sejourna quelque temps, saccageant et ruinant le pays, tandis que le marquis de Montferrat estoit dans la place, crevant de dépit, tant pour voir ainsi devant ses yeux ruiner ses terres sans y pouvoir donner remede, que pour la perte de son chasteau de Serres, mais particulierement de celle de son seigneur l’empereur Baudoüin, et des autres barons qui estoient demeurez avec luy. A la fin le Bulgare, voyant qu’il ne pouvoit plus rien entreprendre en ces pays-là, rebroussa chemin, et retourna avec son armée dans son pays. Ceux de la ville de Philippople, qui appartenoit à Renier de Trit, auquel l’Empereur l’avoit donnée, ayans appris la deffaite de Baudoüin et des barons, et comme le marquis avoit perdu la ville de Serres, et voyans que les parens de Renier de Trit, son fils mesme, et son neveu l’avoient abandonné, et le peu de gens qui restoient dans la place, sans esperance que les François se deussent jamais remettre, une partie d’iceux qui estoient Manicheans, vinrent se rendre au Bulgare, et luy dirent que s’il vouloit tirer vers Philippople, ou y envoyer son armée, ils l’en rendroient maistre.

209. Ce qu’ayant esté sceu par Renier de Trit, qui estoit en la ville, et dans la crainte qu’il eut qu’on ne le voulût livrer entre les mains du Bulgare, il prit resolution de sortir avec ce qui luy restoit de gens : et certain jour vint par l’un des fauxbourgs de la ville où les Manicheans, qui s’estoient rendus au roy de Bulgarie, estoient logez, et y mit le feu, qui en consomma une grande partie, puis s’alla jetter dans le chasteau de Stenimac à trois lieuës de là, où il avoit garnison de ses gens ; et depuis y fut long-temps enfermé et siegé par l’espace de treize mois, avec tant d’incommodité et de disette, qu’il avoit esté obligé de manger jusqu’à ses chevaux, sans avoir receu secours ny nouvelles de Constantinople, dont il estoit esloigné de neuf journées. Le roy de Bulgarie cependant fit tourner son armée du costé de Philippople, laquelle ne tarda gueres à se rendre, sous l’asseurance qu’il luy donna d’un bon traitement ; nonobstant laquelle il fit premierement mettre à mort l’archevesque du lieu ; et quant aux principaux habitans, il en fit escorcher les uns tous vifs, et fit decapiter les autres, tout le reste ayant esté mis à la chaîne : la ville fut abbatuë et desmolie, les murs et les tours razées, les palais et les belles maisons reduites en cendre. Telle fut la fin de l’ancienne ville de Philippople, l’une des trois meilleures de tout l’empire d’Orient.

210. Tandis que ces choses se passent en ces quartiers là, et que Renier de Trit est renfermé dans Stenimac, Henry frere de l’empereur Baudoüin, ayant sejourné à Pamphyle jusqu’à l’entrée de l’hyver, se resolut, aprés avoir pris sur ce conseil de ses barons, de fortifier et de munir la ville de Rusium, située en l’un des meilleurs et plus fertiles endroits de cette contrée, et d’y envoyer une garnison, de laquelle il donna la charge à Thierry de Los seneschal, et à Thierry de Tenremonde contestable de Romanie, avec environ sept vingt chevaliers et un bon nombre de chevaux-legers, leur enjoignant de faire la guerre aux Grecs et au pays d’alentour ; et luy avec le reste de son armée s’en alla jusques à la ville de Visoï, qu’il garnit pareillement de gens de guerre, et y laissa pour capitaine Anseau de Caieu, avec six vingt chevaliers et quelques chevaux-legers. Les Venitiens mirent une garnison de leur part dans Arcadiople ; et le Regent rendit, la ville d’Apre à Branas, qui avoit espousé la sœur du roy de France, et estoit un grand seigneur, qui seul d’entre tous les Grecs tenoit le party des François. Tous ceux qui furent laissez dans ces villes firent fortement la guerre aux Grecs, et plusieurs courses sur eux, comme de leur costé les Grecs en firent sur les nostres. Cela fait, Henry s’en retourna à Constantinople avec le surplus de ses trouppes. Jean roy de Valachie et de Bulgarie ne s’endormit pas aussi, et se voyant riche et puissant, leva grand nombre de Comains et de Valaches ; et environ trois semaines devant Noël, les envoya dans les terres de l’Empire pour secourir ceux d’Andrinople et de Didymotique, lesquels, quand ils se virent ainsi renforcez, se mirent plus hardiment en campagne.

211. [An 1206.] D’autre part, Thierry de Tenremonde contestable de Romanie, qui commandoit dans Rusium [60], fit une course dans le pays avec environ six vingt chevaliers, laissant sa place mal garnie, et chemina toute la nuit, tant qu’au point du jour il se trouva à une bourgade où les Comains et les Valaches estoient logez : il les surprit, et en tua bon nombre, mesme emmena onze de leurs chevaux, sans que ceux du bourg en eussent avis ; puis rebroussa chemin d’où il estoit venu. Il arriva que cette nuit mesme les Comains et les Valaches s’estoient mis en campagne, au nombre d’environ sept mil chevaux, pour faire quelque ravage dans les terres de leurs ennemis, et se trouvérent sur le matin devant Rusium, où ils se tinrent quelque temps. Et comme ceux de la ville virent qu’ils avoient peu de monde pour la defendre, ils fermérent les portes, et montérent sur la muraille : ce que les autres ayans apperceu, ils deslogérent. Mais à peine ils eurent fait une lieue et demie, qu’ils firent rencontre des François que Thierry de Tenremonde conduisoit.

212. Si tost que les nostres les descouvrirent, ils se rangérent en quatre escadrons, avec dessein de se retirer à Rusium le petit pas, pour avec l’ayde de Dieu se mettre en seureté. Mais les Comains, les Valaches et les Grecs du pays, qui estoient en grand nombre, vinrent charger à toute bride l’arriére-garde, que la trouppe de Thierry de Los seneschal de Romanie, qui s’en estoit retourné à Constantinople, faisoit lors sous la conduite de Vilain son frere. Ils les pressérent si rudement, leur blessans plusieurs de leurs chevaux, que de vive force ils les renversérent, avec cris et clameurs, sur la trouppe d’André d’Urboise et de Jean de Choisy, qui les soustinrent neantmoins quelque temps, bien qu’avec peine ; mais les autres se renforçans les contraignirent de gagner le bataillon de Thierry de Tenremonde connestable, et tost aprés les poussérent dans celuy que Charles de Fresne conduisoit. Aprés avoir esté ainsi travaillez ils arrivérent à demie lieuë de Rusium, où les ennemis qui le poursuivoient sans relâche les pressérent plus que devant, et donnérent plus fortement sur eux, leur blessans nombre d’hommes et de chevaux ; et enfin, comme Dieu souffre quelquefois de semblables aventures, les enfoncérent et achevérent de deffaire, ayant cét avantage d’estre legerement armez et montez, où les nostres l’estoient pesamment.

213. Helas ! que cette journée fut funeste à la chrestienté, des six vingt chevaliers n’en estans eschappez que dix au plus, tous les autres ayans esté tuez ou faits prisonniers. Ceux qui se sauvérent vinrent à Rusium, et se ralliérent avec ceux qui y estoient demeurez. Thierry de Tenremonde, Olis de l’Isle brave chevalier et vaillant, Jean de Sompone, André d’Urboise, Jean de Choisy, Guy de Conflans, Charles de Fresne, Villain frere de Thierry de Los seneschal, furent tuez, avec plusieurs autres dont nous omettons les noms en cette deffaite, qui fut l’une des plus sensibles et douloureuses pertes que la chrestienté et les nostres ayent souffertes en toute cette expedition.

214. Les Comains, les Grecs et les Valaches s’en retournérent chargez des despoüilles des François, de bons chevaux et harnois qu’ils gagnérent en cette rencontre âvenuë la surveille de la Chandeleur. Le surplus qui eschappa de la deffaite, et ceux qui estoient restez à Rusium, d’abord que la nuit arriva, quittérent la place, et s’en allérent doit à Rodosto, où ils arrivérent sur le matin. Cette triste nouvelle vint au régent de l’Empire comme il estoit allé à la procession à Nostre-Dame de Blaquerne le jour de la Purification ; de laquelle ils furent merveilleusement effrayez à Constantinople, croyans bien que tout fût désormais perdu pour eux.


215. Le Regent fut d’avis de fortifier et de munir de gens de guerre la ville de Selyvrée, à deux journées de Constantinople, et y envoyer Machaire de Saincte Manehoult avec cinquante chevaliers pour garder la place. Le Bulgare d’autre costé ayant appris le bon succés arrivé à ses gens en fut fort réjoüy, sçachant bien que les François qui estoient morts ou pris en cette deffaite faisoient la plus grande partie des meilleurs combattans qu’ils eussent ; et sur cela il amassa dans ses terres une puissante armée, composée de Comains, de Grecs et de Valaches, avec laquelle il fit une irruption dans les terres de l’Empire, la pluspart des villes et chasteaux se rendans à luy. Les Venitiens estans avertis de son arrivée abandonnérent incontinent Arcadiople ; et le Bulgare passant outre vint à Apre, dans laquelle il y avoit garnison de Grecs et de Latins. Branas, qui avoit espousé la sœur du roy de France, en estoit seigneur ; et Begues de Fransures chevalier de Beauvoisis y commandoit les Latins.


216. Le Bulgare y ayant mis le siege l’emporta d’assaut avec un cruel carnage. Begues de Fransures ayant esté amené devant lui, il le fit mettre à mort sur le champ en sa presence, faisant conduire en Valachie tous les autres de moindre condition, Grecs et Latins, avec leurs femmes et enfans. Puis fit abbattre et ruiner de fonds en comble, tant les murailles que les edifices de la ville, qui estoit forte, riche, et située en bon pays : à douze lieuës de là estoit la ville de Rodosto sur la mer, pareillement riche, forte et spacieuse, et tres-bien garnie de Venitiens, où peu auparavant une troupe de chevaux-legers de renfort, en nombre de bien deux mil, y estoit arrivée.


217. Quand ceux de dedans eurent entendu la prise d’Apre, et que le Bulgare avoit fait inhumainement passer par le fil de l’espée tous ceux qui s’estoient trouvez dedans, ils entrérent en telle frayeur qu’ils se deffirent d’eux-mesmes, Dieu permettant ainsi les malheurs. Les Venitiens se jettérent soudain à foulle dans les vaisseaux, et les chevaux-legers qui estoient de France et de Flandres, et des autres endroits, s’enfuirent par terre : ce qu’ils ne devoient toutefois faire, la ville estant bien fortifiée et fermée de si bonnes murailles qu’aucun n’eût osé entreprendre de les y attaquer, ny le Bulgare tourner de ce costé là. Mais quand il eut appris qu’ils s’en estoient fuis, quoy qu’il fût encores à douze journées de là, il y fit marcher son armée.

218. Les Grecs qui estoient restez dans la place luy ayans ouvert les portes, et s’estans rendus, il les fit tous prendre, grands et petits, à la réserve de ceux qui évadérent, et les fit conduire en Valachie, puis fit abatre les murailles et razer la ville : ce qui fut un grand dommage, cette place estant l’une des meilleures et des mieux situées de tout l’Empire. Il passa en suitte à Panium [61], qui se rendit pareillement, et dont les habitans furent traitez comme ceux d’Apre, et transportez en Valachie. De là il vint à Heraclée, qui est une ville assise sur un bon port de mer, et appartenoit aux Venitiens qui l’avoient tres-bien munie. Il la fit attaquer, et l’emporta d’assaut, auquel la pluspart de ceux de dedans furent tuez, et le reste mené comme les autres en Valachie, et la ville ruinée. Il traita de mesme ceux de la ville de Daonium [62], qui estoit tres-forte et belle, les habitans n’ayans ozé se deffendre.

219. Puis il fit marcher son armée vers Tzurulum, qui s’estoit cy devant renduë à luy, et l’ayant fait razer, il en fit mener les hommes et les femmes prisonniers, ne tenant aucune capitulation. Les Comains et les Valaches firent de là des courses jusques prés des portes de Constantinople, où le régent Henry estoit avec le peu de gens de guerre qu’il avoit, fort triste et affligé de ce qu’il n’estoit assez puissant pour empescher le saccagement de ses terres, et se deffendre de ses ennemis, et particuliérement des Comains, qui enlevérent tout le butin, hommes, femmes et enfans qui se rencontrérent dans le plat pays, et mirent par terre toutes les villes et chasteaux, faisans tous les degasts imaginables, et les plus grands dont on ait jamais oüy parler.

220. Ils vinrent par après à une autre ville nommée Athyre, qui est à douze lieuës de Constantinople, qu’Henry frere de l’Empereur avoit donnée à Payen d’Orléans. Il y avoit lors grand nombre de gens, la pluspart de ceux du plat pays s’y estans refugiez : l’ayans attaquée, ils la prirent par force, et y commirent plus grand carnage qu’en pas une autre des villes où ils avoient esté. C’est ainsi que le Bulgare traitoit toutes les villes et les chasteaux qui se rendoient à luy, les faisant razer, et entrainant les habitans prisonniers en Valachie, sans leur tenir aucun traité ; en sorte que, cinq journées aux environs de Constantinople, il ne restoit aucune place qui n’eût couru la mesme fortune, sauf Bizye [63] et Selyvrée, qui avoient garnison françoise. Anseau de Cahieu estoit en celle de Bizye avec environ six vingt chevaliers, et Machaire de Saincte Manehoud en celle de Selyvrée avec cinquante, Henry frere de l’Empereur estant demeuré avec le surplus des trouppes à Constantinople, où il se trouvoit fort à l’estroit, et hors de laquelle il n’avoit que ces deux places.

221. Quand les Grecs qui estoient à la suitte du Bulgare, et qui s’estoient revoltez contre les François pour se rendre à luy, virent qu’il leur abattoit et razoit ainsi leurs chasteaux et leurs villes, sans leur tenir aucune parole ny capitulation, ils jugérent bien qu’ils estoient perdus, et qu’il feroit la mesme chose d’Andrinople et de Didymotique si tôt qu’il y arriveroit, et que s’il abattoit et ruinoit ces deux places, la Romanie estoit perduë pour jamais, sans esperance de resource ; de maniére qu’ils depéchérent secretement des deputez d’entre eux, qu’ils envoyérent à Constantinople vers Branas, pour le prier de vouloir interposer son credit, et d’obtenir pardon du regent Henry et des Venitiens, et tâcher de refaire leur paix avec eux, proposans que s’ils vouloient luy laisser Andrinople et Didymotique ils se rangeroient tous à luy, et par ce moyen les Grecs et les Latins seroient à l’advenir en bonne intelligence et concorde ensemble. On tint conseil sur ces propositions qui furent fort agitées, et dont la conclusion fut qu’on accorda à Branas et à l’Imperatrice sa femme, qui estoit sœur de Philippe roy de France, les villes d’Andrinople et de Didymotique, avec leurs appartenances et dependances, à la charge d’en faire hommage à l’Empereur, et de le servir dans ses armées suivant l’usage des fiefs. Ainsi le traité fut fait et achevé, et la paix entre les Grecs et les François renouvelée.

222. D’autre part, Jean roy de Valachie et de Bulgarie, aprés avoir sejourné long-temps dans les terres de l’Empire, et ruiné tout le pays durant le caresme, et encores un bon espace de temps aprés Pasques, rebroussa chemin, et vint vers Andrinople et Didymotique, proposant et ayant dessein de les traiter comme il avoit fait les autres. Mais quand les Grecs qui estoient avec luy s’apperçûrent qu’il prenoit cette route, ils commencérent à se desrober secrettement jour et nuit, au nombre de vingt ensemble, trente, quarante, et cent. A son arrivée il fit sommer les habitans de le recevoir, et de le laiser entrer en leurs villes comme il avoit fait és autres ; ce qu’ils refusérent absolument luy disant : « Sire, quand nous nous rendismes à vous, et nous nous revoltâmes contre les François, vous nous promites et jurastes de nous conserver de bonne foy et garder sains et sauves, ce que vous n’avez fait ; mais au contraire vous avez ruiné et destruit toutes les terres de l’Empire, et ne doutons pas que vostre dessein ne soit de nous traiter de la mesme façon que vous avez fait les autres. » Sur ce refus et cette response, le Bulgare mit le siege devant Didymotique, et y fit dresser à l’entour seize grandes perriéres pour la battre, faisant fabriquer de toute sortes d’autres machines de guerre pour la prendre ; et cependant il ruina et gasta tout le pays d’alentour.

223. Les Grecs de dedans et ceux d’Andrinople, voyans la resolution du Bulgare, envoiérent promptement à Constantinople pour donner avis à Henry regent de l’Empire et à Branas du siege de Didymotique, et pour les prier au nom de Dieu de les vouloir secourir. Sur cette nouvelle ceux de Constantinople prirent resolution de secourir Didymotique, bien qu’il y en eut assez de contraire avis, lesquels ne pouvoient approuver que l’on abandonnast la ville de Constantinople, ny qu’on hazardast ainsi temerairement le peu d’hommes qui leur restoient : toutefois, nonobstant toutes leurs raisons et leurs remontrances, il fut arresté qu’on se mettroit en campagne, et que l’on iroit jusques à Selyvrée. Sur quoy le cardinal legat fit une belle exhortation, donnant pleniére absolution et indulgence à tous ceux qui iroient et mouroient au combat en une si loüable entreprise. Henry estant party de Constantinople avec les trouppes qu’il pût recouvrer, vint jusqu’à Selyvrée, et campa devant la ville l’espace de huit jours ; durant lequel temps luy survenoit de jour en jour nouveaux courriers de la part de ceux d’Andrinople, qui le prioient de vouloir avoir pitié d’eux, et de leur envoyer du secours, sans lequel ils estoient perdus.

224. Henry prit là dessus conseil de ses barons, qui furent d’avis d’aller à Bizye, qui estoit une bonne place, ce qu’ils firent, et se logérent hors l’enceinte des murailles la veille de la feste de Sainct Jean Baptiste en juin ; le mesme jour qu’ils prirent leurs logemens, d’autres courriers d’Andrinople arrivérent pour avertir le Regent que s’il ne secouroit promptement Didymotique elle estoit perdüe, ne pouvant encore tenir huit jours, parce que les perriéres du Bulgare avoient fait bréche en quatre endroits, et les ennemis y avoient desja fait deux assauts, et avoient monté sur les murailles.

225. Le Regent assembla son conseil pour sçavoir ce qu’il avoit à faire en cette occasion : le tout examiné et debatu, fut enfin resolu que l’on iroit la secourir, estans desja venus si avant, que sans encourir la perte de leur reputation ils ne pouvoient s’exempter de donner jusques là ; qu’il falloit donc que chacun avisast à sa conscience, et se mit en bon estat, et qu’en suitte on reglast l’ordre des batailles. Ayans fait une reveuë de leurs forces, ils trouvérent qu’ils avoient environ quatre cens chevaliers au plus. Surquoy ils firent venir les deputez d’Andrinople, auxquels ils demandérent l’estat de l’armée de Jean roy de Bulgarie, et de quel nombre de gens de guerre elle estoit composée. Ils respondirent qu’il avoit bien quarante mille chevaux, sans les gens de pied dont ils ne sçavoit le compte. D’où l’on peut juger combien cette entreprise estoit perilleuse, estant si peu de gens contre une armée si puissante. Le lendemain matin feste de Sainct Jean Baptiste, ils se confessérent et communiérent, et le jour suivant se mirent en campagne en cét ordre : Geoffroy, mareschal de Romanie et de Champagne, et Machaire de Saincte Manehoud commandérent l’avant-garde ; Conon de Bethune conduisit la seconde bataille ; Miles de Brabant la troisiéme ; Payen d’Orleans et Pierre de Braiecuel la quatriéme ; Anseau de Cahieu la cinquiéme ; Baudoüin de Beauvoir la sixiéme ; Hugues de Belines la septiéme ; Henry frere de l’empereur Baudoüin la dernière ; Gautier d’Escornay, et le flamen Thierry de Los qui estoit seneschal, eurent la charge de l’arriére-garde.

226. L’armée marcha en cét ordre l’espace de trois jours avec beaucoup de danger ; car d’un costé ils estoient en petit nombre, et les ennemis qu’ils alloient combatre estoient tres-puissans : d’autre part ils doutoient de la fidelité des Grecs qui s’estoient declarez pour eux depuis peu, ny qu’ils les voulussent aider à bon escient : mais craignoient que quand ce viendroit au besoin ils ne les abandonnassent, et se missent derechef du costé du Bulgare, lequel pressoit si fort Didymotique, qu’il estoit à la veille de la prendre. Quand le Bulgare eut le vent de la marche des François, qui s’avançoient vers luy avec resolution de le combattre, il n’oza les attendre, et aprés avoir mis le feu à ses machines il leva le siege de Didymotique et se retira ; ce que tout le monde tint à grande merveille. Le Regent cependant arriva la quatriéme jour devant Andrinople, et se campa en une fort belle prairie sur la riviére.

227. D’abord que ceux de la ville les virent approcher, ils sortirent au devant en procession avec leurs croix, et leur firent la meilleure reception qu’on puisse s’imaginer. Et veritablement ils la devoient bien faire, dautant que sans ce secours ils couroient danger d’estre mal traitez. Lors la nouvelle estant venuë en l’armée françoise que Jean roy de Bulgarie s’estoit campé à un chasteau appellé Rodosto, ils se mirent en campagne dés le lendemain matin pour l’aller chercher, et lui presenter la bataille : mais l’autre deslogea promptement, et reprit le chemin de ses terres, les nostres l’ayans suivy cinq jours entiers sans le pouvoir attraper, parce qu’il avoit pris les devans. Au cinquiesme ils se logérent en une agreable campagne prés d’un chasteau appellé le Frain, et y séjournérent trois jours. Auquel endroit une trouppe de braves hommes se retira de l’armée pour quelque different qu’ils eurent avec Henry frere de l’Empereur : Baudoüin de Beauvoir en fut le chef et conducteur, et fut suivy entre autres de Hugues de Belines, de Guillaume de Gomegnies, et de Dreux de Beaurain, avec environ cinquante chevaliers, estimans que le reste n’ozeroit demeurer en ce pays-là pour crainte des ennemis.

228. Henry regent de l’Empire, et les barons qui estoient avec luy, resolurent de passer plus outre : ayans cheminé deux jours, ils allérent camper en une belle vallée, prés d’un chasteau appellé Moniac [64] qui leur fut rendu sur le champ, et où ils sejournérent l’espace de cinq jours, en resolution d’aller secourir Renier de Trit qui estoit enfermé dans la forteresse de Stenimac depuis treize mois. Le Regent demeura au camp avec la meilleure partie de son armée, et envoya les autres qui restoient au secours de Renier de Trit à Stenimac, où ils s’acheminérent avec si grand peril qu’on n’en a jamais veu de plus grand, ayans esté obligez de traverser durant trois jours les terres des ennemis. Ceux qui allérent à cette récousse furent Conon de Bethune, Geoffroy de Ville-Hardouin mareschal de Romanie et de Champagne, Machaire de Sainte-Manehoud, Miles de Brabans, Pierre de Braiecuel, Payen d’Orleans, Anseau de Cahieu, Thierry de Los, Guillaume de Perçoy, et une trouppe de Venitiens dont André Valier estoit capitaine, lesquels enfin arrivérent à Stenimac.

229. Renier de Trit, qui estoit sur les rempars, apperçeut l’avant-garde que le mareschal Geoffroy conduisoit, et les autres bataillons qui venoient en suitte en belle ordonnance. D’abord il ne pût discerner quels gens c’estoient ; dont il ne faut pas s’estonner, dautant qu’il y avoit long temps qu’il n’avoit eu de leurs nouvelles, et croyoit que ce fussent Grecs qui le venoient assieger. Le mareschal envoya devant des Turcoples et des arbalestriers à cheval pour descouvrir l’estat de la place, ne sachans si ceux de dedans estoient morts ou vifs, s’estant passé un tres-long temps sans avoir appris ce qu’ils estoient devenus. Estans approchez prés du chasteau, Renier de Trit et ses gens les reconnurent, et sortirent à l’instant de la place allans à la rencontre de leurs amis, et s’entre-saluans avec tous les témoignages de réjoüyssance que l’on peut assez concevoir. Les barons prirent leurs logemens dans la ville qui estoit au pied du chasteau, d’où on l’avoit tenu assiegé.

230. Ce fut là que les barons demandérent des nouvelles de l’empereur Baudoüin, disans qu’ils avoient plusieurs fois oüy dire qu’il estoit mort en la prison de Jean roy de Bulgarie, ce qu’ils ne pouvoient croire : mais Renier de Trit les ayant asseuré que veritablement il estoit mort [65] ils n’en doutérent plus, plusieurs sur cette certitude renouvellans leurs plaintes et leur douleur, qui estoit neantmoins sans remede. Le lendemain matin ils partirent, abandonnans le chasteau de Stenimac, et le troisiéme jour arrivérent au camp, où le prince Henry les attendoit prés du chasteau de Moniac, qui est assis sur la riviére d’Arte, et où il estoit logé. Il n’y eut personne de l’armée qui ne témoignant beaucoup de joye de la delivrance de Renier de Trit aprés une si longue prison ; et ceux qui l’allérent tirer dehors en reçeurent la loüange que méritoit une si belle et si perilleuse entreprise.

231. Là dessus les barons s’assemblérent, et resolurent de retourner à Constantinople pour y faire couronner empereur le prince Henry : et laissérent en ces quartiers-là Branas avec tous les Grecs du pays, et quarante chevaliers que le Regent lui laissa par forme de renfort. Cependant Henry et les autres barons se mirent en chemin et arrivérent à Constantinople, où ils furent tres-bien venus : puis ils couronnérent empereur Henry frere de l’empereur Baudoüin avec toute la magnificence et réjoüyssance imaginable en l’église de Saincte Sophie le dimanche d’aprés la Nostre-Dame de la my-aoust, l’an de l’incarnation de nostre Seigneur mil deux cens et six. Vers ce mesme temps, et incontinent aprés ce couronnement, le Bulgare ayant eu avis que Branas avoit pris possession d’Andrinople et de Didymotique, amassa en diligence le plus grand nombre de gens qu’il pût, et marcha droit à Didymotique, qu’il emporta d’emblée, Branas n’ayant encore fait reparer les bréches qui y avoient esté faites par le Bulgare, ny d’ailleurs muny la place comme il falloit. L’ayant ainsi prise, il acheva de la razer rez-pied rez-terre. De là il fit des courses dans le pays, et enleva hommes, femmes et enfans, et un grand butin, y commettant des dommages et ruines estranges.

232. Ceux d’Andrinople depéchérent à l’empereur Henry pour avoir du secours, et luy donner avis de la prise de Didymotique. Sur cette nouvelle l’Empereur fit convoquer tout ce qu’il pût avoir de trouppes, et s’achemina droit vers Andrinople. Le Bulgare, sur l’avis qu’il eut de sa marche, quitta incontinent le pays et se retira dans ses terres. L’Empereur continuant son chemin arriva devant Andrinople, et campa en une prairie hors la ville, où les Grecs du pays le vinrent trouver, et luy dirent que le Bulgare, aprés avoir pris et ruiné de fonds en comble Didymotique et tous les environs, s’en retournoit chargé de butin, emmenant hommes et femmes prisonniers, et qu’il n’estoit qu’à une journée de là. L’Empereur fut d’avis de l’aller combattre, s’il l’attendoit, pour tâcher de récourre [66] les pauvres miserables captifs qu’il emmenoit. Il alla aprés, et le suivit par quatre jours, l’autre gaignant tousjours les devans, tant qu’il arriva à Veroï [67]. Comme les habitans du lieu apperçûrent l’armée de l’Empereur, ils abandonnérent la ville et s’enfuirent dans les montagnes. L’Empereur cependant y arriva avec ses trouppes, et l’ayant trouvée garnie de bleds, de vivres et autres commoditez, il y sejourna deux jours. De là il fit faire des courses dans le pays, d’où ses gens ramenérent nombre de bœufs, vaches, bufles, et autre butin. Cela fait il partit de cette place, et vint à une autre, appellée Blisne [68], à une journée de celle-là, que les Grecs avoient pareillement abandonnée ; laquelle il trouva garnie de tous biens, et se campa devant.

233. Cependant nouvelles arrivérent que les pauvres captifs et captives que le Bulgare emmenoit avec leurs depoüilles et leurs chariots estoient arrestez en une vallée à trois lieues de l’armée. Sur quoy l’Empereur commanda que les Grecs d’Andrinople et de Didymotique, accompagnez de deux escadrons de chevaliers, les allassent délivrer ; ce qui fut exécuté le lendemain : l’un des deux escadrons fut conduit par Eustache frere de l’Empereur ; et l’autre par Machaire de Sainte Manehoud ; et ainsi les François et les Grecs marchérent jusques en la vallée qui leur avoit esté designée, où ils trouvérent ces misérables, comme on leur avoit rapporté. Il y eut d’abord une grosse escarmouche entre les gens du Bulgare et les nostres, où il y en eut plusieurs de tuez et de blessez, tant hommes, femmes, que chevaux. Mais à la fin, moyennant la grâce de Dieu, les François y demeurérent victorieux, et ramenérent quant et eux tous les prisonniers, en nombre de bien vingt mil ames, et trois mil chariots chargez de hardes et bagage, et autre butin tres-considerable. Ils retournérent ainsi au camp tenans en file deux grandes lieuës, et y arrivérent dans la nuit, l’Empereur, comme aussi tous les barons de l’armée, ayans témoigné beaucoup de réjoüyssance de cette delivrance. Il les fit loger de l’autre costé du camp, en sorte qu’ils ne perdirent aucune chose.

234. L’Empereur ayant séjourné en ce lieu encore le lendemain en considération de ce pauvre peuple qu’il avoit sauvé, et pour luy donner quelque temps de repos, deslogea le jour d’aprés, et vint à Andrinople, où il donna congé aux captifs, tant hommes que femmes, de se retirer chacun au pays de leur naissance, et en telle autre part qu’ils aviseroient avec leurs biens ; le surplus du butin, qui estoit grand, ayant esté departy aux gens de guerre ainsi qu’il falloit. L’Empereur, aprés avoir sejourné en suitte cinq jours à Andrinople, s’en alla à Didymotique pour y voir les ruines que le Bulgare y avoit faites, et s’il y avoit moyen de la refermer : s’estant campé devant la ville, il ne trouva pas lieu, ny les barons, de la pouvoir rétablir, veu l’estat auquel elle avoit esté mise.

235. En ce mesme temps Othon de La Roche, ambassadeur de Boniface marquis de Montferrat, arriva au camp pour parler d’un mariage, qui avoit esté autrefois proposé, de la fille du marquis avec l’empereur Henry ; et luy apporta nouvelle comme cette princesse estoit arrivée de Lombardie, d’où son pere l’avoit fait venir pour cette occasion à Thessalonique. Le mariage ayant esté arresté d’une part et d’autre, Othon s’en retourna vers son maistre. Et l’Empereur ayant de nouveau rassemblé ses gens, aprés qu’ils eurent amené au camp en seureté le butin qu’ils avoient fait à Visoï, ils se mirent derechef en campagne, passérent devant Andrinople, et estans entrez dans les terres de Jean roy de Valachie et de Bulgaire, arrivérent à une ville appellée La Ferme [69], qu’ils emportérent d’emblée, et y firent grand butin. Ils y sejournérent trois jours, durant lesquels ils firent des courses dans le pays, et en ramenérent beaucoup de biens, et ruinérent une ville appellée Aquilo. Au quatriéme ils partirent de La Ferme, qui estoit une belle place et bien située, et où il y avoit des plus beaux bains d’eau chaude qui fussent en tout le monde : mais l’Empereur la fit démollir jusqu’aux fondemens, et y fit mettre le feu aprés en avoir enlevé tout ce qu’on y pût trouver. Ils arrivérent enfin à Andrinople, et s’arrestérent dans ces contrées jusqu’à la feste de Toussaints, ne pouvans continuer la guerre à cause de l’hyver, et du mauvais temps. Aprés quoy l’Empereur et tous les barons retournérent à Constantinople, harassez et fatiguez d’une si longue campagne, laissans Andrinople en la garde des Grecs et d’un de ses gens, nommé Pierre de Radingean, avec vingt chevaliers.

236. Cependant Theodore Lascaris, qui tenoit les terres d’au delà du détroit, avoit rompu la tréve qu’il avoit avec l’Empereur, qui delibera d’envoyer en la Natolie à la ville de Piga Pierre de Braiecuel, auquel on avoit assigné son partage en ces pays-là, avec Payen d’Orleans, Anseau de Cahieu, Eustache son frere, et la meilleure partie de ses trouppes, jusques à sept vingt chevaliers. Ceux-cy y estans arrivez commencérent une forte guerre contre Lascaris, et firent de grands ravages en ses terres. Ils allérent jusques à Squise [70], qui est une place forte, enfermée et close de la mer de tous costez, fors d’une avenuë, à l’entrée de laquelle il y avoit eu autrefois une forteresse fermée de murs, de tours et de fossez, et qui lors estoit tombée en ruine. L’armée françoise estant entrée dedans, Pierre de Braiecuel, auquel ce quartier appartenoit, se mit à la refermer de nouveau, et fit un chasteau à chacune des deux entrées. Ils commencérent de là à faire des courses dans les terres de Lascaris, enlevans de grands butins, qu’ils firent conduire dans cette petite peninsule. D’autre part Lascaris y venant souvent avec ses forces, il s’y faisoit plusieurs escarmouches et rencontres, avec perte de la part des uns et des autres ; ainsi la guerre estoit forte et perilleuse en ces provinces là.

237. D’autre costé Thierry de Los seneschal de l’Empire, auquel Nicomedie devoit appartenir, et qui estoit à une journée seulement de la ville de Nicée dite la Grande, capitale de toutes les terres que tenoit lors Lascaris, s’y en alla avec un bon nombre des gens de l’Empereur ; et ayant trouvé le chasteau abbattu, il le restablit, et fortifia en outre Sainte Sophie, qui estoit une haute, belle et magnifique église, d’où il fit la guerre aux ennemis.

238. Vers ce mesme temps le marquis de Montferrat partit de Thessalonique, et vint à Serres, que le Bulgare luy avoit ruinée, laquelle il referma de nouveau, ensemble une autre place appellée Drame, en la vallée de Philippi [71] : au moyen dequoy tout le pays d’alentour se rendit à luy, et vint à obeïssance ; faisant pareillement des courses, et ruinant les terres de ses ennemis.

239. Aprés la feste de Noël les ambassadeurs du marquis arrivérent à Constantinople, et firent sçavoir à l’Empereur, de la part de leur maistre, qu’il avoit fait embarquer sa fille en une galére pour Abyde. Aussi-tost l’Empereur y envoya Geoffroy mareschal de Romanie et de Champagne, avec Miles de Brabans pour l’y recevoir : et l’y ayant trouvée, ils la saluerent de la part de l’Empereur leur maistre, et la conduisirent avec tout l’honneur possible jusques dans Constantinople, où l’Empereur incontinent aprés l’espousa avec grande magnificence en l’église de Sainte Sophie, le dimanche d’aprés la Chandeleur : et tous deux portérent ce jour là couronne. Les nôces furent en suite celebrées au palais de Bucoleon avec tout l’appareil accoûtumé en ces occasions. De cette façon le mariage de l’Empereur et de la fille du marquis, laquelle s’appelloit Agnes, fut accomply.

240. Lascaris, voyant que l’Empereur avoit envoyé la pluspart de ses forces outre le bras, en donna avis à Jean roy de Bulgarie, et luy fit entendre que toutes ses trouppes estans occupées dans la Natolie, et luy-mesine estant à Constantinople avec peu de gens, l’occasion se presentoit de se venger de luy, n’ayant dequoy se deffendre, s’il luy venoit courre sus d’un costé, pendant que de l’autre il amuseroit ses gens dans ses terres. Le Bulgare embrassa cette ouverture, et assembla à l’instant le plus grand nombre de Valaches et de Bulgares qu’il pût pour passer dans le pays de l’Empereur. Durant ce temps-là, qui estoit vers le caresme, Machaire de Sainte-Manehoud avoit commencé à fortifier le chasteau de Charax, qui est assis sur un golfe de mer à six lieues de Nicomedie, tirant vers Constantinople : Guillaume de Sains faisoit le mesme de Cibotos, place assise sur le golfe de Nicomedie du costé de Nicée ; en sorte que l’Empereur se trouva embarrassé tout à la fois, et pour la garde de Constantinople, et pour le secours des barons qui estoient espandus dans les terres de l’Empire, ses forces estans ainsi divisées ; et d’ailleurs se trouvant chargé de guerres, et attaqué de tous costez.

241. Car Jean roy de Bulgarie avec ses trouppes, et une puissante armée de Comains, qui luy estoient arrivez, entra dans la Thrace, les Comains faisans des courses jusques à Constantinople, pendant qu’avec le reste il alla mettre le siege devant Andrinople, ou il assit en batterie trente-trois grandes perriéres pour battre les tours et les murailles. Il n’y avoit lors dans la place que les Grecs, et Pierre de Radingean qui y avoit esté laissé avec dix chevaliers seulement, lesquels envoyérent en diligence donner avis à l’Empereur du` siege de la place, luy mandant qu’il eût à leur donner promptement du secours. Sur cette nouvelle l’Empereur se trouva merveilleusement empesché, voyant d’un costé tous ses gens divisez dans la Natolie en tant de lieux, et de l’autre se trouvant si mal accompagné dans Constantinople. Enfin il resolut de se mettre en campagne, avec ce qu’il pourroit ramasser de trouppes, la quinzaine d’aprés Pasques ; et là dessus depécha à Squise, où le plus grand nombre de ses gens s’estoient rendus, à ce que toutes choses cessantes ils eussent à le venir trouver. Sur ces ordres ils commencérent à s’embarquer, particuliérement Eustache frere de l’empereur Henry, et Anseau de Cahieu avec la pluspart de leurs meilleurs hommes, laissans par ce moyen Pierre de Braiecuel avec peu de gens dans Squise.

242. Si tôt que Theodore Lascaris eut nouvelles qu’Andrinople estoit assiegée, et que l’Empereur par necessité remandoit ses gens, ne sçachant auquel aller, ou deçà ou delà, tant il estoit chargé d’affaires, il assembla les plus grandes forces qu’il pût, et s’en vint tendre ses pavillons devant les portes de Squise, où il y eut plusieurs saillies et escarmouches, avec perte de part et d’autre. Puis voyant le peu de gens qui estoient dans la place, prit une partie de son armée, avec ce qu’il pût promptement recouvrer de vaisseaux, qu’il envoya au chasteau de Cibotos, que Guillaume de Sains avoit commencé de fortifier, lequel ils assiégerent par mer et par terre le samedy de la my-caresme. [An 1207]. Il y avoit dedans quarante chevaliers tous vaillans et hardis, dont Machaire de Sainte Manehoud estoit capitaine. Mais la place n’estoit encores achevée d’estre fermée, en sorte que l’on pouvoit venir de plein abord aux mains à coups de lances et d’espées. Les ennemis y donnérent l’assaut par mer et par terre, qui dura tout le samedy le long du jour, ceux de dedans s’estant deffendus courageusement, quoy qu’ils ne fussent que quarante chevaliers contre un si grand nombre d’assaillans ; aussi il n’y en eut que cinq qui ne furent blessez, un d’entre eux nommé Gilles, et neveu de Miles de Brabans, ayant esté tué.

243. Avant que l’on eût commencé cet assaut, le samedy matin arriva un courrier à Constantinople à l’empereur Henry qui estoit à table au palais de Blaquerne, et auquel il tint ces paroles : « Sire, ceux de Cibotos sont étroitement assiegez par mer et par terre ; et si vous ne les secourez promptement ils sont en termes d’estre tous pris ou tuez. » Conon de Bethune, Geoffroy mareschal de Champagne, et Miles de Brabans, estoient lors à Constantinople avec l’Empereur, et fort peu de trouppes. Sans differer davantage, l’Empereur vint au rivage où il monta sur un galion, et châcun en tel vaisseau qu’il pût recouvrer à la haste, faisant faire ban et cry public par la ville qu’on eût à le suivre en cette urgente necessité, pour secourir ses gens qu’il estoit en danger de perdre s’il n’alloit promptement à eux. Lors vous eussiez veu de tous costez les Venitiens, les Pisans, et autres gens de marine, courir à qui mieux mieux aux vaisseaux, et quant et eux les chevaliers françois avec leurs armes, lesquels, à mesure qu’ils s’y embarquoient, partoient du port sans attendre leurs compagnons, pour suivre l’Empereur. Ils voguérent ainsi à force de rames tant que le reste du jour dura, et la nuit suivant jusqu’au lendemain matin, peu aprés le soleil levé, que l’Empereur fit telle diligence qu’il découvrit Cibotos, et l’armée qui la siegeoit par mer et par terre. Ceux de dedans n’ayans reposé cette nuit, et estans tous jours demeurez soûs les armes, s’estoient remparez et fortifiez, tous malades et blessez qu’ils estoient, comme personnes qui n’attendoient plus que la mort. Quand l’Empereur apperçeût que ses gens qui se voyoient prés des ennemis vouloient à toute reste les attaquer, quoy qu’il n’eût encore toutes ses trouppes, n’ayant avec luy que le mareschal Geoffroy en un autre vaisseau, avec Miles de Brabans, quelques Pisans et autres chevaliers ; en sorte qu’il n’avoit en tout que dix-sept vaisseaux, tant grands que petits, où les ennemis en avoient bien soixante : et considerant d’ailleurs que s’il attendoit le reste de ses forces, et souffrît que l’on donnât l’assaut à Cibotos, ceux de dedans seroient sans doute ou tuez, ou faits prisonniers ; il resolut d’aller combattre l’armée de mer, et commanda de voguer droit à eux tout d’un front, chacun armé de ses armes, le casque en teste. Les ennemis, qui estoient sur le point de donner l’assaut, les ayans découverts et reconnu que c’estoit du secours, quittérent le chasteau, et s’en vinrent droit à eux, tant gens de pied que de cheval, sur le rivage. Mais comme ils virent que l’Empereur ne laissoit d’avancer, ils recueillirent dans leurs vaisseaux tous ceux qui estoient sur la greve pour en estre secourus par leurs fléches et leurs dards dans le combat. L’Empereur avec seulement dix-sept vaisseaux les tint quelque temps acculez, tant que les cris furent entendus de ceux qui estoient partis de Constantinople pour le joindre. Et avant que le jour finit il en arriva tant qu’ils demeurérent maistres de la mer. Toute la nuit ils se tinrent, en armes à l’ancre, en resolution, si tôt que le jour commenceroit à poindre, de les aller combattre sur le rivage, et de leur enlever, s’ils pouvoient, leurs vaisseaux : mais quand ce vint vers la minuit, les Grecs les retirérent tous en terre, et y mirent le feu, et les ayans brûlez délogérent et s’enfuirent.

244. L’empereur Henry et tous les siens, joyeux de cette victoire que Dieu leur avoit donnée, et d’avoir secouru les leurs, vinrent sur le matin au chasteau de Cibotos, où ils les trouvérent pour la pluspart malades et blessez. Ils y considerérent pareillement l’estat de la place, et ayans reconnu qu’elle estoit trop foible pour la pouvoir conserver, ils l’abandonnérent, et recueillirent tous leurs gens dans leurs vaisseaux. D’autre costé le roy de Bulgarie, qui siegeoit Andrinople, ne chomoit pas, continuant tousjours à battre la place avec ses machines, qu’il avoit en grand nombre, et avec lesquelles il avoit desja fort endommagé les tours et les remparts. Il avoit encore fait attacher ses mineurs au pied des murailles pour les sapper, y donnant plusieurs assauts, où ceux de dedans, tant les Grecs que les Latins, se comportérent genereusement, et avec beaucoup de vigueur, envoyans souvent vers l’Empereur pour avoir du secours, et luy faisans entendre que s’il ne leur en envoyoit promptement ils estoient tous perdus. Mais l’Empereur estoit tellement accablé qu’il ne sçavoit à quoy se resoudre, Theodore Lascaris l’occupant au delà du bras dans la Natolie, en sorte qu’il ne pouvoit quitter ce pays-là et passer dans la Thrace, sans laisser ses gens en grand peril, et qu’il se trouvoit obligé, lorsqu’il pensoit aller vers ceux d’Andrinople, de rebrousser chemin en arriére pour assister ceux-cy. Cependant le Bulgare avoit esté devant Andrinople jusques au mois d’avril, et estoit à la veille de la prendre, y ayant fait bréche en deux endroits, et renversé de grands pans de murailles et de tours ; de façon qu’on pouvoit desormais venir aux mains à coups d’espées et de lances avec ceux de dedans. Il y donna aussi de grands assauts que les assiegez soutinrent bravement, repoussans les ennemis, y ayant eu grand nombre de morts et de blessez de part et d’autre. Mais il arriva par la providence de Dieu, qui dispose de toutes les choses de ce monde comme il luy plaist, que les Comains qui avoient couru jusques prés de Constantinople, et y avoient fait de grands butins, estans retournez au camp, prirent resolution de quitter le Bulgare et de se retirer dans leur pays ; ce qu’ayans exécuté, il n’oza demeurer sans eux devant Andrinople, et leva le camp bientôt aprés, abandonnant et la ville et son entreprise : ce que veritablement on tint à espece de miracle, de ce qu’ayant une si puissante armée, et reduit cette place à cette extrémité, telle que d’estre en estat d’estre prise, il l’ait ainsi abandonnée ; mais il faut que les volontez de Dieu s’accomplissent. Les assiegez envoyérent aussi-tôt donner avis à l’Empereur de la levée du siege, et pour le prier de vouloir s’acheminer vers eux, de crainte que s’il prenoit envie au Bulgare de retourner ils ne pûssent se deffendre, et ne courussent risque de leurs vies.

245. Comme l’Empereur faisoit ses preparatifs pour avec ce qu’il avoit de trouppes prendre la route d’Andrinople, luy arrivérent de tres-fâcheuses nouvelles : que Escurion, admiral et general des armées de mer de Theodore Lascaris, estoit entré avec dix-sept galéres par le détroit d’Abyde dans le bras de Saint George, et monté le long du canal jusques à Squise, où estoient Pierre de Braiecuel et Payen d’Orléans, et qu’il les y avoit assiegez du costé de la mer, et Lascaris du costé de terre ; mesmes que les habitans s’estoient revoltez contre Pierre de Braiecuel ; ensemble ceux de Marmora, qui luy appartenoit, et dont les habitans luy avoient fait hommage, et luy avoient tué nombre d’hommes. Cette nouvelle mit l’effroy dans Constantinople.

246. Sur quoy l’Empereur, aprés avoir pris conseil de ses barons et des Venitiens, voyant bien que s’il ne


  1. Escriz, Aicris ou Escry : ce château étoit situé sur l’Aisne, près de Château-Porcien.
  2. Simon de Montfort : le même qui figura depuis dans la guerre contre les Albigeois.
  3. Palandries et vaisseaux plats : Du Cange explique ici le mot palandrie ou palandrin, qui veut dire vaisseau plat. Ville-Hardouin, dans son texte, se sert du mot vuissier ou vissier, qui signifie barque, vaisseau de transport pour les chevaux.
  4. Monta au pupitre : Dans l’église Saint Marc il y avoit deux pupitres, l’un à droite, l’autre à gauche. Le Doge montoit au premier lorsqu’il vouloit haranguer le peuple ; le second étoit destiné aux prédicateurs.
  5. Babylone en Egypte : On appeloit de ce nom une ville dont les ruines sont près du Caire.
  6. Gautier, comte de Brienne, étoit frère de Jean de Brienne qui devint depuis empereur de Constantinople.
  7. Rengreger ou rengriger, aggraver, augmenter en mal.
  8. Quand le comte fut enterré : Thibaut v fut inhumé dans l’église de Saint-Étienne de Troyes, fondée par Henri son frère. On remarque dans son épitaphe ce vers qui renferme une idée très-belle.
    Terrenam quærens, cælestem reperit urbem.
  9. Zara : ville de Dalmatie, située dans une petite île sur la mer Adriatique. Pline et les anciens la nomment Jadera, d’où vient le mot Jadres dont se sert Ville-Hardouin. Guillaume de Tyr l’appelle Jazara, d’où elle a probablement tiré le nom qu’elle porte aujourd’hui.
  10. Que pour ce qu’il avoit perdu la veuë : La version que nous avons adoptée dans la Notice diffère de celle de Ville-Hardouin ; nous l’avons puisée dans Sabellicus et Rhamnusio, historiens vénitiens qui devoient être plus instruits que le narrateur français.
  11. Vers le prince de Constantinople : Le texte de Ville-Hardouin porte al valet de Constantinople. Le mot valet signifioit un enfant, un jeune homme qui n’avoit pas encore acquis l’usage des armes.
  12. Perrieres et mangoneaux : Perriere ou pierrier, machine dont on se servoit pour jeter des pierres à l’ennemi. C’étoit une longue poutre retenue par un contre-poids, qui, étant lâchée, lançoit des pierres énormes dans les villes assiégées. Mangoneau, machine qui servoit aussi à jeter des pierres, du grec μάγγανον, machine, ou du latin mangonium, artifice.
  13. Surgir : aborder.
  14. Duras : Durazzo, ville d’Albanie sur le golfe Adriatique ; c’est l’ancienne Dyrrhachium.
  15. Brandis : c’est la ville de Brindes, dans le royaume de Naples, occupée alors par Gautier, comte de Brienne.
  16. Nefs marchandes : vaisseaux marchands.
  17. Le bras de Saint-George : Le Bosphore s’appeloit alors Bras de Saint-George, à cause du monastère de Saint-Georges de Mangaux qui étoit hors des murs de Constantinople, à l’entrée du détroit. Quelquefois ce nom se donnoit à la Propontide : c’est ainsi que l’entend Ville-Hardouin dans ce passage.
  18. Contremont : en remontant.
  19. Gonfanons : écharpes ou bandelettes terminées en pointe dont les chevaliers ornoient leurs lances.
  20. Pallemente : lieu où l’on tenoit le conseil.
  21. Pavesade : espèce de grande claie portative, derrière laquelle les archers se mettoient à couvert pour tirer.
  22. Chalcedon, aujourd’hui Calcédoine.
  23. Emmy les champs : au milieu des champs.
  24. Heaumes : casques à visière.
  25. Duits, participe du verbe duire, signifie habile, expérimenté.
  26. Blaquerne : L’impératrice Pulchérie, femme de Marcien, avoit fait bâtir une église dédiée à la sainte Vierge, près du port, hors des murs. Héraclius enferma cette église dans la ville pour la préserver des incursions des Avares et des Hongrois. Bientôt on construisit près de l’église un palais auquel on donna le nom de Blaquerne. Manuel Comnène agrandit ce palais, le fortifia et l’orna de peintures où ses victoires étoient représentées.
  27. Gamboison : pourpoint garni en piqué, qui se mettoit sur la chair, et sur lequel on posoit la cotte de mailles : c’étoit un plastron de linge et d’étoupes qui empêchoit que l’armure ne blessât.
  28. D’Anglois et de Danois. Ces troupes étrangères à la solde des empereurs grecs composoient leur garde ; elles s’appeloient Varangues ou Barangues.
  29. Affustées : affuster, mettre à l’affût, viser, ajuster.
  30. Saillirent : saillir, sauter, sortir.
  31. S’enfuit en cachette. Alexis se retira dans la ville de Zagora, autrefois Debeltus, place appartenant au roi des Bulgares.
  32. Fustes : fust veut dire un morceau de bois ; on appeloit ainsi, par figure, un petit vaisseau.
  33. Mer Majour : c’est la Mer Noire, que Ville-Hardouin, dans le texte, appelle mer de Rossie.
  34. Tinrent conseil : Dans cette convention, les seigneurs français et vénitiens prirent pour modèle les assises de Jérusalem.
  35. Bucoleon. C’étoit un immense édifice situé sur la rive de la Propontide. Il y avoit une multitude de corps de logis bâtis par divers empereurs : on y distinguoit le Delphicum où les empereurs mangeoient, le Porphyre où les impératrices faisoient leurs couches, d’où leurs enfans prenoient le nom de Porphyrogenètes. Ce palais portoit le nom de Bucoleon, parce que, près d’un des appartemens s’élevoit un groupe de marbre blanc représentant un bœuf luttant contre un lion. Il étoit très-fortifié : les Grecs l’appeloient un nid de tyrans.
  36. Camisade : attaque soudaine qu’on faisoit à la pointe du jour ou pendant la nuit.

    « Le marquis de Pescaire, en 1523, dit M. Gaillard, avoit fait mettre à ses soldats des chemises sur leurs habits, pour qu’on ne pût les reconnaître dans l’obscurité..... On nomma ce coup de main la Camisade de Rebec, cause des chemises que les Espagnols avoient sur leurs habits, et le nom de camisade est resté à ces sortes d’expéditions nocturnes. » (Histoire de François I, t. 2, p. 11, édit. en 5 vol. in-8o Paris, Foucault, 1819.)

  37. De vairs, de gris : vair, fourrure de gris blanc, mêlé à d’autres couleurs, du latin varius. Gris ou petit-gris, autre fourrure très-recherchée.
  38. Abbayans ou Habaanz : regardant, aspirant à.
  39. Messynople : Cette ville étoit située dans la province de Rhodope l’embouchure de l’Hèbre.
  40. Tzurulum : Cette ville appelée par Ville-Hardouin le Charlot,
  41. Chasteau de Didymothique : Cette ville, que Ville-Hardouin appelle Dimot, étoit nommée par les Grecs Didumotêcon ; elle faisoit partie de la province de Rhodope. Cette place très-forte étoit bâtie sur un rocher, ceinte de doubles murs, et environnée par la rivière de Marizza ; les Turcs l’appellent Dimotus.
  42. Un chasteau, dit Christople : Cette ville étoit située sur la Propontide, du côté de l’Europe, vis-a-vis l’île de Tano, à l’endroit où la Macédoine est séparée de la Thrace.
  43. La Blache : Cette ville étoit appelée par les Grecs Belikea ; elle étoit voisine de Philippopoli, ville située sur le bord de la Marizza.
  44. Cetre, appelée par les Grecs Citros : ville dépendant de l’archevêché de Thessalonique.
  45. Serres : ville de la province de Rhodope.
  46. Piga, en grec Pêgas, place importante située en Asie près de la Propontide.
  47. La colonne d’où Murtzuphle fut précipité étoit dans un marché appartenant au septième quartier de la ville.
  48. Philadelphie étoit située dans l’ancien royaume de Lydie, vers la partie occidentale de l’Asie mineure.
  49. Palorme : Cette ville étoit voisine de Lopadium, près des ruines de l’ancienne Cyzique.
  50. Poemaninum : ville de la province de l’Hellespont, voisine de Cyzique.
  51. Polychna : ville de la province de l’Hellespont.
  52. Chalemate, aujourd’hui appelée Calamata.
  53. Arcadiople, autrefois Bergalium, fut rebâtie par Théodose, et ainsi appelée du nom de son fils Arcadius.
  54. Bulgarofle, appelée par les Grecs Bulgarophugon, ville de la province d’Andrinople.
  55. Neguise, appelée par les Grecs Néontzikon, ville située entre Arcadiople et Andrinople.
  56. Rodosto, ville maritime de la Thrace.
  57. Cartacople, bourg de la province de Rhodope.
  58. Macre, Trajanpople, Vera, villes de Thrace : la première étoit située près de l’embouchure de la Marizza. L’abbaye de Vera étoit un fort château situé près de Macre.
  59. Selyvrée, ville de Thrace sur la Propontide.

  60. Rusium, ville voisine de Rodosto. Les villes de Pamphile et d’Apre étoient à peu de distance de cette dernière ville.
  61. Panium, ville voisine d’Héraclée. Il ne faut pas confondre cette dernière ville avec la fameuse Héraclée située dans l’Asie mineure. Celle dont il est question étoit une ville maritime entre Selyvrée et Rodosto.
  62. Daonium, ville peu éloignée d’Héraclée.
  63. Bizye, ville de Thrace.
  64. Moniac : Cette place étoit située en avant d’Andrinople, du côté de la Bulgarie.
  65. Les ayant asseuré que veritablement il estoit mort. Albéric, historien contemporain, donne ainsi qu’il suit les détails de la mort de Baudouin, à Ternove, capitale de la Mysie :

    Hic ergo ita captus cum sociis apud Ternoam fuit incarceratus : unde de morte hujus Balduini, non affirmando, sed simpliciter quod a quodam presbytero flandresi dicitur, qui per civitatem Ternoam de Constantinopoli repatriando iter habuit, hæc retulit : Quod uxor Johan nici, dum ille alias intendit, misit Imperatori ad carcerem verba suasoria, dicens quod si eam in uxorem ducere, et Constantinopolim vellet secum adducere, ipsum in instanti liberaret a carcere et captivitate. Quœ promissa dum fuissent ab Imperatore repudiata, et pro nihilo computata, illa apud maritum usa est novâ querimoniâ, dicens quod Imperator ei promiserit quod eam Constantinopolim secum deduceret et imperatricem coronaret, si eum de illa captivitate liberaret. Johannicus imperatorem coram se adduci fecit et inibi interfici ; et ita de mandato ejus Imperator occiditur et canibus relinquitur, et per edictum publicum mors ejus celari jubetur.

    Le père d’Outreman raconte dans son histoire les autres circonstancesde cette mort, tirées d’un manuscrit.

  66. Récourre, délivrer, sauver du danger.
  67. Veroï, place de la même province que celle de la note suivante.
  68. Blisne, en grec Blisnon, ville située près de Philippopoli.
  69. La Ferme. Les Grecs appeloient cette ville Therma, à cause des bains qui s’y trouvoient : elle étoit voisine de Philippopoli.
  70. Squise, ville de l’Asie mineure, voisine de Nicomédie.
  71. Philippi, ville de Macédoine.