Mémoires de John Tanner/32

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Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (2p. 187-201).



CHAPITRE XXXII.


Famine. — La bête de l’Esprit. — Jalousie de chasseur. — Indienne, folle de faim. — Préparatifs d’une longue absence. — Rixe sanglante.— État permanent d’hostilité. — Terreur panique.


Tous les hommes encore en état de marcher se décidèrent à aller à la recherche des troupeaux de bisons, qui devaient être alors assez loin de nous ; moi je résolus de rester, et cet avis fut partagé par un autre bon chasseur, qui n’augurait pas bien du projet de poursuivre les bisons. Nous retournâmes ensemble en arrière, et en peu de temps nous tuâmes cinq mooses, dont la chair, distribuée entre les femmes et les enfans, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta les progrès de la mort qui étendait parmi nous ses ravages. Les hommes revinrent les uns après les autres, plus faibles et plus épuisés encore qu’au moment de leur départ ; on n’avait tué qu’un seul bison.

Comme les plus pénibles efforts, continués sans relâche, pouvaient seuls nous sauver la vie, je redoublai d’ardeur à la chasse. Ayant fait lever un ours, je le poursuivis trois jours entiers sans pouvoir l’atteindre ; enfin, harassé de fatigue, je renonçai à ma poursuite vers le commencement de la nuit. Hors d’état de former un camp ou d’allumer du feu, je tâchais de me familiariser avec l’approche immédiate d’une mort qui me paraissait inévitable, lorsque des Indiens, presque aussi misérables et affamés que moi, vinrent à passer par là, et m’aidèrent à retourner au camp. Voilà un bel échantillon de la vie que mènent, pendant l’hiver, la plupart des Ojibbeways du nord. Leur stérile et inhospitalière contrée leur fournit si parcimonieusement les moyens de subsistance, qu’il leur faut la plus grande activité pour soutenir seulement leur vie, et il arrive souvent que les hommes les plus robustes et les plus habiles chasseurs finissent par mourir de faim.

Les Indiens prirent, une fois encore, le parti d’aller tous ensemble à la poursuite dès bisons ; ils voulurent, cette fois, emmener toutes les familles ; Oon-di-no seul, le chasseur demeuré avec moi la dernière fois, voulut rester, pour donner le temps à sa femme de boucaner la peau d’un moose qu’il avait tué. Ce devaient être là leurs provisions de voyage si toute autre espèce de vivres venait à leur manquer. Je résolus de rester avec lui ; mais, au milieu de la première nuit qui suivit le départ des Indiens, la détresse de mes enfans devint si grande, qu’il me fut impossible de rester plus long-temps dans ma cabane : je partis donc en disant à Oon-di-no que, si je pouvais tuer ou me procurer quelque gibier, je reviendrais sur-le-champ à son secours. Je suivis de toute ma vitesse le sentier des Indiens, et, vers le matin, j’arrivai à leur camp.

Aussitôt j’entendis le bruit d’une fête, et tandis que j’entrais dans la cabane, un vieillard remerciait le Grand Esprit d’être venu à leur aide au moment de leur besoin ; il ne désignait l’animal qui avait été tué que par le nom de Manitowais-se, cela signifie à peu près la bête de l’Esprit. J’appris ensuite que c’était un vieux bison maigre ; j’en conclus que les troupeaux devaient être à peu de distance, et deux jeunes hommes voulurent bien se joindre à moi. Nous sortîmes, sans plus tarder, dans la direction qui nous parut la plus favorable.

Après trois heures de marche, nous montâmes un petit coteau, et nous vîmes devant nous la terre toute noire de bisons ; nous rampâmes jusqu’à eux, et j’eus bientôt tué deux femelles grasses : en les découpant, j’entendis les décharges de fusils des autres Indiens qui avaient suivi mes traces. Il était un peu tard lorsque je rentrai au camp ; la plupart des hommes m’avaient devancé. Je m’attendais à trouver le bruit et le tumulte d’un festin joyeux ; pas une voix ne se faisait entendre ; pas une femme, pas un enfant ne circulaient : tout était morne et silencieux.

Se pourrait-il, pensai-je à part moi, que ce secours arrivât trop tard, et que nos femmes et nos enfans fussent tous déjà morts ? Je portai mes regards dans toutes les cabanes. Chacun des Indiens était encore vivant ; mais nul n’avait à manger. La plupart de ces hommes vivaient habituellement dans une région boisée ; ils venaient de chasser les bisons pour la première fois, et je rapportais seul de la venaison. Nous portions, moi et les deux jeunes gens qui m’avaient accompagné, chacun une forte charge de viande ; le produit de ma chasse arrêta quelque peu les progrès de la famine.

Il y avait alors avec nous un homme nommé Waw-be-be-nais-sa (l’Oiseau blanc), que j’avais connu autrefois. Mes succès de chasseur réveillèrent avec irritation sa jalousie et sa mauvaise volonté contre moi. A cause de cet homme, et pour éviter toute apparence d’ostentation, je ne fis point de festin dans ma cabane comme il eût été convenable de le faire dans cette circonstance ; mais un des jeunes Indiens qui m’avaient accompagné fit une fête, et moi, après avoir réservé le nécessaire pour les besoins de mes enfans, je distribuai le reste aux familles voisines. Mon jeune compagnon avait invité Waw-be-be-nais-sa et beaucoup d’autres avec lui. Dans la soirée, cet homme ne négligea, comme je l’appris ensuite, aucun moyen de prévenir les Indiens contre moi. Il m’accusa d’orgueil et d’insolence, il prétendit que j’avais exercé sur eux de bien des manières une précieuse influence ; mais je restai dans ma cabane, aimant mieux paraître ne point prendre garde à sa personne que d’entrer en discussion avec ses propos malveillans.

Le lendemain matin, longtemps avant la première heure du jour, les femmes allèrent chercher les restes des deux bisons tués par moi. J’indiquai à quelques chasseurs la partie du corps qu’ils devaient viser ; la chasse recommença, et plusieurs Indiens tuèrent des bisons ce jour-là. Nous eûmes bientôt de la viande en abondance. Tous ceux qui étaient malades et à demi morts se rétablirent aussitôt, à l’exception d’une femme qui, devenue folle de faim, conserva son dérangement d’esprit pendant plus d’un mois.

L’homme le plus considérable de cette bande s’appelait O-poih-gun (la pipe) ; il resta avec moi, ainsi que les habitans de trois cabanes ; les autres se dispersèrent dans diverses directions à la chasse des bisons. Waw-be-be-nais-sa et son gendre furent du nombre de ceux qui restèrent. Je tuai un grand nombre de bisons gras et je boucanai les meilleurs morceaux de quarante d’entre eux. Nous avions tant souffert de la faim que je voulais mettre ma famille à l’abri du retour d’un tel fléau. Je songeais toujours aussi à un voyage aux États, pendant lequel elle resterait assez long-temps sans personne qui chassât pour elle. Je fis vingt grands sacs de Pemmican ; j’achetai des Indiens dix barils de dix gallons chacun et je les remplis de graisse ; je conservai, en outre, un grand nombre de langues et d’autres provisions.

Je ne découvris pas sur-le-champ que l’intention de Waw-be-be-nais-sa, en restant campé près de moi, n’avait été que de me tracasser et de me tourmenter. Lorsque vint l’heure de notre déplacement, j’avais tant de provisions à emporter, qu’il me fallut faire quatre voyages avec mes chiens. Un jour, il se ménagea les moyens de me surprendre seul à l’endroit où je déposais ma charge ; à peine m’étais-je arrêté, qu’il enfonça ses deux mains dans la longue chevelure qui pendait de l’un et de l’autre côté de ma tête : « Voici, me dit-il, le terme de votre route ; regardez bien la place où les loups et les oiseaux de proie rongeront votre carcasse. » Je lui demandai le motif de cette violence. « Vous êtes un étranger, reprit-il, vous n’avez aucun droit parmi nous, et cependant vous vous vantez d’être le meilleur chasseur ; vous voulez que nous vous traitions comme un grand homme. Pour ma part, je suis depuis long» temps fatigué de votre insolence, et j’ai résolu de ne pas vous laisser vivre un jour de plus. »

Voyant qu’il n’y avait pas à raisonner avec lui, et qu’il se disposait à battre ma tête contre un peuplier voisin, soudain, par un violent effort, je lui fis perdre terre en dégageant ma tête aux dépens d’une partie de ma chevelure ; mais, dans cette lutte, il parvint à saisir entre ses dents trois doigts de ma main droite et les mordit jusqu’aux os de toute sa force : je ne parvins à les arracher de sa bouche qu’en lui portant de mon poing gauche un coup sur un œil. Ses lèvres s’entr’ouvrirent, et il tressaillit jusqu’aux pieds. Mon tomahawk était par terre auprès de moi, il l’aperçut, s’en empara et voulut m’en porter un coup à la tête avec tant de force que, comme je l’évitai, sa propre violence le fit tomber de toute sa hauteur.

Sauter aussitôt sur lui, arracher le tomahawk de ses mains et lancer cette arme au loin fut l’affaire d’un clin-d’œil sans cesser de le tenir ferme contre terre. J’étais furieux de cette violente attaque que rien n’avait provoquée, cependant je ne voulais pas le tuer ; mais voyant à ma portée un morceau de gros pilier de cabane, je le ramassai. Je dis à Waw-be-be-nais-sa de se lever, et je me mis à le battre. Il prit aussitôt la fuite, mais je le poursuivis de près en continuant de le frapper pendant une course de deux ou trois cents verges.

Comme je retournais à mes provisions, son gendre et deux autres jeunes hommes de sa famille accoururent attirés par ses cris. Qu’avez-vous fait ? me dit l’un d’eux avec colère ; et tous les trois se jetèrent aussitôt sur moi. J’étais épuisé de fatigue, ils me terrassèrent facilement. Waw-be-be-nais-sa revint aussitôt, et me prenant par un mouchoir de soie noire que je portais autour du cou voulut m’étrangler tout en me frappant à coups de poing et à coups de pied ; enfin il me jeta dans la neige. J’entendis un de ces hommes dire : il est mort ; et, comme j’étais hors d’état de résister ainsi à quatre adversaires, je tâchai de rendre cette opinion vraisemblable. Enfin, ils me laissèrent pour mort et se tinrent à quelques pas ; mais, à leur grande surprise, je me relevai tout à coup, saisissant un poteau de cabane. A cette vue, tous s’enfuirent ; je les poursuivis à mon tour, et Waw-be-be-nais-sa reçut encore de moi une sévère correction. Ils ne revinrent pas à la charge, et je retournai à mon travail. Ma femme avait ramené à ma cabane mes chiens harassés de fatigue ; ils étaient couchés devant la porte. Waw-be-be-nais-sa les vit en rentrant avec ses compagnons, tira son couteau et tua l’un d’eux ; à ce bruit, ma femme accourut, mais il menaça de la tuer aussi.

Le lendemain, comme Waw-be-be-nais-sa était tout meurtri et blessé, avec la figure surtout extrêmement enflée, je conjecturai qu’il ne s’éloignerait pas ; et, craignant quelque danger pour ma femme si je la laissais seule dans ma cabane, je l’envoyai transporter nos provisions et je restai seul à veiller. Mais, vers le milieu du jour, la fatigue l’emporta et je m’endormis. Waw-be-be-nais-sa, soit qu’il en eût le soupçon, soit qu’il fût bien informé, se glissa fort adroitement dans ma cabane, son couteau à la main ; comme il allait me frapper, je fis un mouvement pour me réveiller. Je n’étais pas désarmé, il s’enfuit en toute hâte, et je ne le poursuivis pas.

Cet homme ne cessa plus de me menacer et de me tourmenter. S’il me rencontrait dans le sentier, jamais il ne voulait se détourner, quoiqu’il n’eût rien à porter et que je fusse pesamment chargé. Son œil resta long-temps si enflé, qu’il ne pouvait pas s’en servir. Toute sa personne se trouvait ainsi fort ridicule ; car, dans son état ordinaire, c’était un homme assez désagréable et mal bâti. Un jour, après une tentative inutile de me frapper de son couteau, dans l’impatience de sa rage déçue, il fit, à l’aspect de ma cabane, le geste de mépris des femmes ; ce qui l’exposa aux plaisanteries de tous les Indiens, sans en excepter ses amis.

Cette persécution continuelle n’en était pas moins insupportable pour moi, et je cherchais à l’éviter. Dans une de nos marches, j’avais précédé notre parti qui suivait un sentier battu ; je voulus me détourner un peu de la route pour placer mon camp dans un endroit où je ne serais pas nécessairement exposé à me trouver avec lui ; mais quand il vint à l’embranchement de mon sentier avec son jeune fils âgé de douze ans, je l’entendis dire à l’enfant : attends-moi ici, je vais tuer cet homme blanc. Il déposa son fardeau et, malgré les supplications de son fils, il s’avança jusqu’à cinquante verges de moi ; puis, tirant son fusil de son étui, il le banda et le dirigea sur ma poitrine.

Après être resté quelque temps dans cette position, voyant qu’il ne réussissait point à m’intimider, il voulut s’approcher de moi en bondissant en zig-zag et poussant le cri de guerre. Comme il continuait à me viser en vociférant des menaces, je perdis enfin patience et je saisis mon fusil. L’enfant accourut et, me serrant dans ses bras, me conjura d’épargner son père qui était atteint de folie. Je jetai mon fusil ; puis, prenant le vieillard à bras le corps, je lui enlevai le sien, et lui reprochai l’obstination de sa déraisonnable conduite. « Je me suis, lui dis-je, si souvent mis en votre pouvoir, que vous devriez avoir depuis long-temps reconnu combien vous manque le courage de me tuer. Vous n’êtes pas un homme ; vous n’avez même ni le cœur d’une femme ni la bravoure d’un chien. C’est la première fois que je vous parle. Je veux vous apprendre que je suis fatigué de vos folies ; s’il vous arrive, à l’avenir, de me persécuter encore, ce sera au péril de votre vie.»

Il s’éloigna alors de moi, et prit les devants avec les autres Indiens. Ma famille resta seule en arrière. Le lendemain je suivis leurs traces, en tirant un traîneau chargé, tandis que mes chiens, chargés aussi, marchaient devant moi. Comme nous approchions d’un hallier, j’avertis ma fille Marthe de se tenir sur ses gardes, parce que Waw-be-be-nais-sa pouvait être en embuscade dans les buissons. Au même instant je la vis bondir à plusieurs pieds de terre, et elle accourut à moi, les mains élevées, en criant : mon père ! mon père ! Je saisis mon fusil, et, m’élançant vers le hallier, j’explorai tous les endroits où l’on pouvait se cacher. Je vis les piliers de cabane et les tisons presque éteints du dernier camp, et je revins sans avoir rien découvert. A mes questions sur la cause de ses alarmes, ma fille répondit qu’elle avait senti du feu, tant était vive la terreur qui agitait son esprit, par suite des continuelles persécutions de Waw-be-be-nais-sa.