Mémoires de John Tanner/33

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Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (2p. 203-215).


CHAPITRE XXXIII.


Songe prophétique. — Guet-apens. — Indien mort de faim. — Père de famille abandonné. — Vengeance. — Les longs couteaux. — Système de compensation entre les Indiens. — Les traiteurs des deux compagnies.


Je me trouvai si heureux d’être enfin à l’abri des atteintes de ce méchant homme, que je résolus de m’arrêter au lac Rush, et d’y rester seul avec ma famille, parce que je lui supposais l’intention de se rendre immédiatement au lac des Bois avec les autres Indiens. Je choisis donc un lieu de campement pour le reste de l’hiver ; et, confiant la cabane aux soins de mes enfans, j’allai avec ma femme chercher une partie de nos provisions. Quand nous rentrâmes, vers la nuit, les enfans nous dirent qu’en notre absence leur grand’mère était venue les voir, et qu’elle priait sa fille d’aller la visiter le lendemain, dans un endroit où étaient campées ensemble trois ou quatre familles de nos amis.

Je donnai sans peine mon assentiment ; et, comme ma belle-mère m’avait fait inviter en particulier, je consentis d’accompagner ma femme, ajournant à notre retour le transport du reste des provisions ; mais, dans la nuit, j’eus un songe. Le jeune homme que j’avais vu plusieurs fois dans les préparatifs de mes médecines de chasse descendit, comme à l’ordinaire, par l’ouverture du toit de ma cabane, et se tint debout devant moi. « Vous ne devez point aller, me dit-il, à l’endroit que vous vous proposez de visiter demain ; si vous persistez dans votre projet, si vous négligez mes avertissemens, vous verrez ce qui vous arrivera. » Regardez de ce côté, ajouta-t-il en n’indiquant la direction opposée. J’y vis She-gwaw-koo-sink, Me-zhuk-ko-naun et d’autres de mes amis qui venaient. Il me fit ensuite porter mes regards en haut, et je vis un petit faucon, attaché par la queue, voltiger au dessus de ma tête.

Le jeune homme ne me dit plus rien, et, se retournant, sortit par la porte de la cabane. Je me réveillai l’esprit fort agité, et il me fut impossible de me rendormir. Le matin, j’annonçai à ma femme que je ne pouvais point l’accompagner. Et pour quel motif, me dit-elle, ne pas tenir votre promesse d’hier ? Je lui racontai mon rêve, elle m’accusa de peur ; et, cédant à ses instances, je consentis enfin à partir avec elle.

Dans la matinée, je dis à mes enfans que leur oncle et d’autres Indiens arriveraient dans le jour à ma cabane ; je les chargeai de leur dire que si je revenais ce serait vers midi, et que s’ils ne me voyaient pas revenir ils devraient en conclure que j’aurais été tué. Je sortis ensuite avec ma femme ; mais à peine à deux cents verges de marche, je vis au dessus de moi un petit faucon semblable à celui qui m’avait apparu en songe. Je compris qu’il m’était envoyé en nouvel avertissement, et je dis à ma femme que je n’irais pas plus loin.

Comme je reprenais le chemin de ma cabane, elle me reprocha de nouveau mes craintes et les tourna en ridicule. Je connaissais toutes les préventions qui existaient contre moi dans la famille de ma belle-mère ; mon refus d’aller la visiter ne pouvait que leur donner une nouvelle force. Par cette considération, je continuai ma route, quoique bien convaincu que j’avais tort de céder.

En arrivant à la cabane de ma belle-mère, je déposai mon fusil à la porte ; j’entrai et je m’assis entre deux sœurs de ma femme, qui n’avaient qu’un seul mari. Je me mis à jouer avec deux de leurs jeunes enfans. Comme je baissais la tête, j’entendis soudain un grand bruit, et je perdis aussitôt connaissance. Je ne voyais plus rien ; je n’avais plus aucun souvenir : enfin je repris mes sens. Plusieurs femmes me tenaient les mains et les bras ; je lisais sur toutes leurs figures la terreur et l’alarme. Je ne compris rien à ma situation ; je ne me rappelais pas ce qui s’était passé : enfin j’entendis en dehors de la cabane des cris d’insulte et de triomphe ; c’était la voix de Waw-be-be-nais-sa.

Je commençai alors à sentir comme de l’eau chaude sur ma figure. Je portai la main à ma tête, et mes doigts rencontrèrent mon crâne dépouillé. Enfin je me débarrassai des femmes qui me retenaient, et je me mis à poursuivre Wawbe-be-nais-sa ; mais je ne pus l’atteindre, parce que les Indiens l’aidaient à m’éviter. Vers la nuit je regagnai ma cabane, quoique fort grièvement blessé ; je croyais avoir les os du crâne brisés. Au moment de ma blessure je n’avais perdu que peu de sang, et pendant fort long-temps il n’en coula pas une seule goutte. J’entendais dans ma tête d’étranges bruits ; mais je ne tombai pas en défaillance avant d’atteindre ma cabane. Je revenais sans fusil ; Waw-be-be-nais-sa s’était emparé du mien à la porte de ma belle-mère.

Je trouvai dans ma cabane She-gwaw-koo-sink, Me-zhuk-ko-naun, et Nah-gaun-esh-kaw-waw, gendre de Wa-ge-to-te, plus ordinairement surnommé Oto-pun-ne-be. Au moment où je prenais She-gwaw-koo-sink par la main, le sang jaillit à grands flots de ma tête. « Que signifie cela, mon fils ? me dit-il. J’ai voulu jouer avec un autre homme, lui répondis-je ; et, comme l’eau de Be-gwi-o-nus-ko nous avait enivrés, nous avons joué trop rudement. » Je voulais tourner la chose en plaisanterie, mais je m’évanouis à ces mots, et ils virent toute l’étendue de la blessure que j’avais reçue. Oto-pun-ne-be était pour moi une vieille connaissance, et m’avait toujours manifesté des dispositions amicales ; il parut très affligé de ma blessure, et se promit en lui-même de punir Waw-be-be-nais-sa de son injuste violence. Cet homme, envers qui j’ai contracté tant d’obligations de bons procédés, a subi, quelque temps plus tard, le sort destiné dans ce pays à presque tous les Ojibbeways, bons et mauvais. Il est mort de faim !

En entrant dans la cabane de ma belle-mère, je n’avais pas songé à baisser le chaperon de ma capote, faite d’une peau de moose très épaisse. Cette négligence m’avait empêché de remarquer l’entrée de Waw-be-be-nais-sa, et de voir ou d’entendre son approche. Il est probable aussi que je serais tombé mort à l’instant même de son attaque, si ma tête n’avait pas été ainsi couverte. La force du coup s’était trouvée amortie par l’épaisseur du cuir, mais mon crâne était fracturé, et il existe encore un calus très prononcé à l’endroit où le tranchant du tomahawk avait porté. Il me fallut beaucoup de temps pour me remettre de cette blessure, quoique la retraite forcée dont elle fut la cause ne durât pas aussi long-temps que je l’avais craint d’abord (18).

Waw-be-be-nais-sa s’enfuit aussitôt vers notre village de Me-nau-zhe-tau-nung, et les autres Indiens, n’ayant jamais chassé dans la prairie, furent saisis d’une terreur panique. Ils croyaient tous que les Sioux s’étaient mis à leur poursuite. Je me sentais trop faible pour voyager ; et d’ailleurs je savais bien que nous n’avions alors rien à craindre de la part des Sioux ; mais ma belle-mère trouva fort mauvais mon refus de me mettre en route avec les Indiens.

Je n’ignorais pas que ma belle-mère, et j’avais quelques raisons de croire que ma femme n’avaient pas été étrangères à l’attaque de Waw-be-be-nais-sa contre mes jours : je leur dis donc de me laisser si elles voulaient, et elles partirent, emmenant avec elles tous mes enfans. Oto-pun-ne-be (19) et son cousin, jeune garçon de quatorze ans, restèrent seuls auprès de moi ; ils me prodiguèrent, avec une attention pleine de bonté, tous les soins que réclamait mon état, tandis que ceux qui auraient dû être mes amis m abandonnaient à mon triste sort. Après le quatrième jour, je me trouvai beaucoup plus mal ; j’étais incapable de me tenir debout, et presque même de me mouvoir. Vers le dixième jour, je commençai à me rétablir.

Lorsque mes forces furent un peu revenues, nous partîmes ensemble pour le village, laissant les cabanes telles que les Indiens les avaient laissées : toutes debout, quelques unes remplies de vivres et d’autres objets d’une certaine valeur. Notre traiteur demeurait à quelque distance du village ; quand nous arrivâmes à l’embranchement des sentiers, je convins, avec Oto—pun-ne-be, d’un lieu de rendez-vous, à un jour déterminé. Nous fûmes exacts l’un et l’autre, et voici, d’après sa narration, ce qui s’était passé au village.

A peine arrivé, Oto-pun-ne-be entra et s’assit dans la cabane de l’un des principaux chefs ; peu après, Waw-be-be-nais-sa parut aussi et alla s’asseoir en face. Tous deux se regardèrent quelque temps en silence, et Waw-be-be-nais-sa dit enfin : « Oto-pun-ne-be, vous n’êtes jamais venu dans notre village :je n’ignore pas le motif qui vous amène de si loin pour nous voir. Vous n’avez pas de frères de votre sang, les longs couteaux les ont tous tués, et vous » êtes assez fou pour donner le nom de frère à l’homme que j’ai battu l’autre jour. »

« Il n’est pas vrai, répondit Oto-pun-ne-be, que les longs couteaux m’aient tué aucun frère ; mais, l’eussent-ils fait, je ne vous laisserais pas vous ruer sur mon ami, qui est en tout semblable à nous ; je ne vous permettrais pas de l’insulter et de le blesser, ainsi que vous l’avez fait, sans cause et sans provocation. Il est vrai que je l’appelle mon frère, et je le vengerai comme un frère ; mais je ne veux pas verser de sang dans la cabane de ce chef, qui m’a reçu en ami. »

A ces mots, il prit Wa-be-be-nais-sa par la main, le mena hors de la cabane, et déjà il allait lui plonger son couteau dans le cœur, lorsque le chef, homme très fort, lui arrêta la main, saisit le couteau et le brisa. Une lutte s’ensuivit ; trois ou quatre hommes à la fois se jetèrent sur Oto-pun-ne-be ; mais il était d’une grande vigueur, et, ne perdant pas de vue le motif de son voyage, il ne lâcha point Waw-be-be-nais-sa, qui ne se tira enfin de ses mains qu’avec deux côtes brisées et plusieurs graves contusions. Oto-pun-ne-be était naturellement paisible, même dans l’ivresse : s’il lui arrivait de prendre part à une rixe, c’était plutôt, comme dans cette circonstance, pour un ami que pour une cause personnelle.

Je fus content de savoir Waw-be-be-nais-sa puni de la sorte : deux côtes brisées me parurent balancer suffisamment la blessure de ma tête. Nous fîmes, Oto-pun-ne-be et moi, un festin de gibier, que ma convalescence, étonnamment rapide, m’avait permis de tuer ; et, de retour au camp abandonné, nous trouvâmes encore toutes les cabanes dans l’état où les Indiens les avaient laissées. Dix jours après, ils commencèrent à revenir, les uns après les autres, pour veiller sur ce qui leur appartenait. Oto-pun-ne-be prit mon canot pour retourner à la rivière Rouge, où il s’était établi.

Les autres Indiens emportèrent leurs cabanes, leurs meubles et leurs vivres. J’avais alors une assez grande quantité de viandes sèches, pour suffire à la subsistance de ma famille pendant plus d’une année. Après avoir pourvu de mon mieux à toutes mes affaires, je pris un petit canot et je partis seul pour Mackinac, d’où j’espérais aller retrouver aux États quelques uns de mes parens, s’il en existait encore.

Au lac de la Pluie je rencontrai M. Giasson et plusieurs autres agens de la compagnie de la baie d’Hudson. Tous me dirent qu’il n’y aurait pas sûreté pour moi à me trouver en présence des employés de la compagnie du Nord-Ouest, encore furieux de la conduite que j’avais tenue. Je savais que les agens de la baie d’Hudson, n’ayant point de relation avec le bas du lac Supérieur, ne pourraient nullement venir à mon aide, et que, si j’entreprenais de passer seul, je rencontrerais inévitablement quelques blancs du Nord-Ouest.

Prenant donc mon parti, j’allai droit au lac de la Pluie, où je trouvai mon ancien traiteur, M. Tace. Il se tenait au bord du lac, lorsque j’arrivai dans mon petit canot. Il me dit de venir à sa maison, et je le suivis. Là il me demanda d’un ton presque sévère le motif de ma venue. « Pourquoi, me dit-il, n’allez-vous pas chercher vos amis de la baie d’Hudson ? » Je lui répondis que je voulais aller aux États... « Il aurait bien mieux valu, reprit-il, que vous y fussiez allé il y a long-temps. » Je restai là vingt jours, parfaitement traité par M. Tace, qui me mena ensuite au fort William dans son propre canot. De là, le docteur Mac-Laughlin m’envoya dans une de ses barques au saut de Sainte-Marie, d’où M. Ermatinger me conduisit à Mackinac. Tous les agens du Nord-Ouest que je rencontrai dans ce trajet me traitèrent avec bonté ; nul ne me dit un seul mot de mes relations avec la compagnie de la baie d’Hudson.



(18) « Autant ces peuples sont heureux à guérir les plaies et les fractures, autant sont-ils peu habiles à traiter les maladies internes. »

(Charlevoix, t. I, p. 316.) (p. 209)


(19) Ce nom veut dire ours, dans la langue des Ojibbeways, un ours était le totem d’Oto-pun-ne-be.

Note de l’éditeur américain, (p. 210)