Mémoires de John Tanner/37

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Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (2p. 265-280).


CHAPITRE XXXVII.


La rizière. — Bienveillance d’un Français. — Navigation pénible. — Expédition du major Long. — Mortalité. — Canot refusé. — Les interprètes indiens.


Je m’arrêtai peu de temps à l’établissement ottawwaw de Waw-gun-nuk-kiz-ze ; et, là, jugeant un plus long voyage impossible avec un canot fragile et faisant eau de toute part, j’en achetai un neuf au prix de quatre-vingts dollars. Plusieurs Ottawwaws de ma connaissance voulurent m’accompagner, et nous partîmes huit hommes dans un canot, six dans un autre avec quelques femmes. Ils vinrent avec moi jusqu’à une ou deux journées de Chickago. Là, nous rencontrâmes d’autres Indiens, dont les rapports décourageans sur l’état des eaux dans l’Illinois décidèrent nos compagnons à rétrograder. Ma femme partit avec eux.

A Chickago, la fièvre me reprit ; mes provisions étaient épuisées ; je me trouvai dans une extrême détresse. J’allai me présenter au docteur Wolkott, mais il ne voulut ni me recevoir, ni faire aucune attention à moi. Il savait bien qui j’étais, car il m’avait vu à mon dernier passage à Chickago ; je ne pus comprendre pour quelle raison il refusa de venir à mon aide. J’avais placé ma tente à peu de distance de sa maison, près d’un champ de riz sauvage, et, pendant plusieurs jours, tout hors d’état que j’étais de me tenir debout plus de cinq minutes de suite, je tuai encore assez de merles posés sur la rizière pour subvenir à la nourriture de mes enfans.

Dès que j’eus retrouvé assez de force pour me traîner, à l’aide de bâtons, jusqu’à la porte du docteur Wolkott, j’allai lui représenter que mes enfans étaient en danger de mourir de faim ; il me repoussa rudement. En m’éloignant, je versai quelques larmes, et c’était pour moi chose bien rare ; mais la maladie m’avait efféminé. Je m’évanouis, et tombai trois ou quatre fois tout de mon long sur la route, avant de regagner ma tente. Mais, bientôt après, mes souffrances et celles de mes enfans furent soulagées par un Français qui venait de faire passer le Portage à quelques bateaux.

Sa femme était de la nation des Ojibbeways, et l’accompagnait ordinairement dans ses courses. Quoique ses chevaux fussent très fatigués de la longue marche dont ils arrivaient, il voulut bien me conduire, ainsi que mon canot, jusqu’à soixante milles, et, si les forces de ses chevaux le permettaient, jusqu’à la distance entière de cent vingt milles, dont se composait le Portage. Nous convînmes du prix qu’il me demanda et qui me parut très modéré. Il me donna un jeune cheval à monter, car j’étais bien loin de pouvoir marcher, et il pensait que je serais plus à mon aise à cheval qu’en charrette avec le canot.

Nous n’avions pas encore franchi soixante milles, lorsqu’il tomba lui-même malade d’un flux de sang. Il avait avec lui un jeune homme ; et je lui rendis, en le laissant libre de retourner, le seul service qui fût en mon pouvoir. Le cheval que je venais de lui laisser fut volé, dès la nuit suivante, par les Potawatomies. Mon Français m’avait quitté peu après notre départ de Chickago, et je n’avais pour m’aider qu’un vieil Indien, nommé Gos-so-kwaw-waw (le fumeur). Il se trouvait alors un peu d’eau dans la rivière ; je me décidai à mettre mon canot à flot pour essayer de la descendre, mais l’eau n’était pas assez forte pour nous porter ; nous pûmes seulement y traîner les enfans, en nous mettant l’un à l’avant, l’autre à l’arrière du canot.

Après trois milles d’une marche aussi lente que pénible, il fallut renoncer à cette méthode, et je préférai conclure un arrangement avec un Potawatomie qui se trouvait en cet endroit. Au prix d’une couverture et d’une paire de mitasses, il consentit à porter, sur ses chevaux, mes bagages et mes enfans jusqu’à une distance de soixante milles, à l’embouchure de l’An-num-mun-ne-se-be, ou rivière d’Ocre jaune. L’An-num-mun vient de par devers le Mississipi, et au dessous de lui, il y a toujours dans l’Illinois assez d’eau pour les canots. J’étais un peu effrayé de confier au Potawatomie mes enfans et des bagages d’une valeur considérable ; mais le vieux Gos-so-kwaw-waw pensait qu’il serait honnête. En mettant les enfans à cheval, il dit : « Dans trois jours, je serai à l’embouchure de » l’An-num-mun-ne, et là je vous attendrai. »

Nous nous séparâmes sans plus de paroles ; et nous continuâmes, le vieux fumeur et moi, notre route fatigante et difficile le long du lit de l’Illinois. De Chickago à la rivière d’Ocre jaune, il n’y a guère sur les deux rives que des prairies où l’on peut conduire, sans aucun embarras, les chevaux et les chariots. A notre arrivée au rendez-vous, nous trouvâmes le Potawatomie fidèle à tous ses engagemens.

Tout fut embarqué dans le canot, et nous descendîmes au fort Clark, élevé sur une étroite langue de terre entre deux lacs. Les Indiens l'appellent Ka-gah-gun-miug (l’isthme) ; là je trouvai quelques hommes de ma connaissance et même de mes parens, par leur alliance avec la famille à laquelle j’avais appartenu parmi les Indiens. Il s’y rencontrait un Taw-ga-we-ninne, fils de l’homme du même nom, qui était mort mari de Net-no-kwa ; il y avait aussi plusieurs parens de l’une de mes femmes, et, entre autres, une vieille Indienne qui me donna un sac de wis-ko-bim-me-nuk, espèce de grain que l’on récolte vert, et que l’on sèche ensuite après l’avoir fait bouillir.

A trois milles de là, comme je descendais la rivière, je vis un homme debout sur le port, et quand je passai devant lui, il me cria : « Mon ami, aimez-vous la venaison ? » Je lui répondis que je l’aimais, et je dirigeai vers le bord mon embarcation, où il mit un daim très grand et très gras en me disant : « Peut-être serez-vous bien aise de manger un peu de ce daim que je viens de tuer à l’instant même. » Comme à ces mots il s’éloignait, je le rappelai ; mais il ne voulait rien en échange de la venaison, et j’eus beaucoup de peine à lui faire accepter un peu de poudre, quelques balles et des pierres à fusil, dont il parut fort reconnaissant.

Vers ce temps, un jour que je m’étais échauffé au travail, je tuai une grue et me jetai à l’eau pour aller la prendre. Bientôt après, j’éprouvai un léger malaise ; mais, sans réfléchir à la cause de ma souffrance, je rentrai encore dans l’eau pour chercher une autre pièce de gibier : je tombai malade aussitôt, et me trouvai hors d’état de poursuivre ma route. La fièvre me reprit avec une violence telle que, croyant ma fin prochaine, je donnai des instructions au vieux fumeur pour conduire mes enfans au gouverneur Clark, qui, j’en avais la confiance, les aiderait à aller rejoindre mes parens ; mais, contrairement à mon attente, ma santé se rétablit rapidement, et en peu de jours je me vis en état de reprendre mon voyage.

Nous rencontrâmes un grand nombre de Potawatomies, dont les cabanes agglomérées s’élevaient presque continuellement sur les bords de la rivière ; plusieurs d’entre eux naviguaient comme moi et nous faisions route ensemble. Un jour, un homme accourut de sa cabane sur le rivage et me demanda qui j’étais. Sur ma réponse, il s’informa si mes enfans pouvaient manger du miel ; je lui dis que je le croyais, et aussitôt, sur son ordre, deux jeunes hommes vinrent à gué m’apporter chacun un grand vase de bois plein de miel.

Je descendis ainsi l’Illinois, en tuant beaucoup de gibier, et je gagnai Saint-Louis toujours assez pourvu de vivres et ma santé se rétablissant de plus en plus. Là, le gouverneur Clark témoigna sa bonté accoutumée, non seulement à moi et à mes enfans, mais même au vieux fumeur, que j’avais trouvé si serviable dans mon voyage. Il fit à ce vieillard un très beau présent, et ne le laissa partir qu’après lui avoir procuré les moyens de regagner son pays. Je me vis retenu à Saint-Louis plus long-temps que je ne l’aurais voulu, parce qu’il fallait faire des habits neufs pour mes enfans. Plusieurs de ces vêtemens n’étant pas achevés encore au moment de mon dé. part, le gouverneur eut soin de les envoyer au Kentucky. De Saint-Louis, je me rendis, dans mon canot d’écorce, au cap Girardeau, avec une lettre du gouverneur Clark pour l’agent indien de cette résidence.

J’y laissai mon canot, et, pendant un séjour de courte durée, j’eus occasion d’y voir plusieurs personnes de l’expédition du major Long, qui revenaient alors des montagnes Rocheuses. C’était à la fin de l’année 1820, près d’un an après ma première arrivée sur l’Ohio, en 1819. Depuis mon enlèvement par Manito-o-geezhik et Kish-kau-ko, trente ans tout juste s’étaient écoulés jusqu’au moment de mon départ du lac des Bois au printemps de 1819. C’est donc probablement au printemps de 1789 que j’ai été fait prisonnier. J’ai aujourd’hui (28) quarante-sept ans.

Je passai quatre mois, près de mes sœurs, à Jackson, à dix milles du cap Girardeau ; j’allai ensuite à Kentucky, et, à la chute des feuilles, je retournai à Saint-Louis pour voir le gouverneur Clark ; mais il était absent, et, comme beaucoup d’habitans de Saint-Louis mouraient de la fièvre, je n’y séjournai que peu d’instans. Dans mon retour, je tombai malade d’une fièvre violente, à la Grande-Prairie, à quatre-vingts milles de l’endroit où j’avais laissé mes enfans. Par bonheur, il se trouva là une femme qui me traita avec beaucoup d’humanité et de bonté, et bientôt je commençai à me rétablir. J’appris alors que mes enfans étaient dangereusement attaqués des fièvres qui régnaient dans la contrée entière, et, tout affaibli que j’étais alors, je partis en toute hâte. Un seul de mes enfans mourut ; les autres, quoique bien malades, guérirent enfin ; mais ce fléau ne s’appesantit pas sur moi seul ; sept de mes plus proches parens, parmi lesquels je vivais alors, y succombèrent, et la mortalité fut effrayante dans cette partie des États.

Au printemps suivant, une tentative fut faite pour recouvrer à mon profit quelque chose du bien de mon père ; mais ma belle-mère fit vendre dans l’île de Cuba plusieurs nègres que l’on croyait devoir m’appartenir. Cette affaire inachevée est encore entre les mains des gens de loi.

Au printemps de 1822, peu satisfait de mes amis du Kentucky, je me dirigeai de nouveau vers le nord. Je pris ma route par la Grande-Prairie, et laissant mon canot à mon frère, je me procurai des chevaux que montèrent mes enfans. Je me rendis d’abord à Saint-Louis et ensuite à Chickago par l’Illinois.

L’agent indien du fort Clark résidait alors un peu au dessous de ce point, dans un endroit nommé Elk-heart (cœur d’élan). Dans mon voyage, il s’était, comme presque tout le monde, montré bienveillant pour moi et disposé à m’aider dans tous mes besoins. Je crus pouvoir, cette fois, m’arrêter à Elk-heart ; et, quoiqu’il ne se trouvât point chez lui, mes chevaux furent nourris, et je reçus, ainsi que mes enfans, tous les soins et tous les vivres nécessaires sans avoir rien à débourser. Le lendemain, je rencontrai l’agent qui revenait du fort Clark, et je lui racontai l’accueil que j’avais reçu chez lui en son absence. Il s’en montra satisfait et me dit que j’allais avoir bientôt une mauvaise rivière à passer. Mais, ajouta-t-il, vous trouverez, de ce côté-ci, un bateau dans lequel je viens de la traverser ; l’homme auquel il appartient demeure sur l’autre bord ; reconduisez-le-lui, et dites au maître de remonter avec vous jusqu’à la rivière qui est au dessus de sa maison et de vous la faire passer : je lui paierai sa peine. »

Tout se fit d’abord comme il l’avait indiqué ; mais, ma fille Marthe étant malade, nous restâmes tout le jour près de la maison du propriétaire du canot. J’avais un très beau cheval donné par mon frère ; cet homme me dit qu’il était déterminé à ne pas me le laisser. Il m’offrit de l’acheter ; mais je lui répondis qu’en ayant absolument besoin pour mon voyage, à aucun prix je ne le lui céderais. Il insista encore et me dit que, si je ne lui abandonnais pas mon cheval, je n’aurais pas son canot pour passer l’autre rivière. Il ajouta force injures à ses menaces ; mais rien ne put me décider à lui céder mon cheval. Le canot dont j’avais besoin, venant de servir à quelque autre personne, se trouvait alors sur la rivière qui me restait à traverser, et je partis espérant l’y trouver ; mais, dans ma route, je rencontrai cet homme, qui me dit en passant à cheval : j’ai retiré le canot ; vous ne pourrez point gagner l’autre rive. Je continuai ma marche sans attacher d’importance à ses paroles ; mais en arrivant je reconnus qu’il m’avait dit la vérité. Il ne se trouvait là ni tronc d’arbre, ni d’autres matériaux pour faire un radeau.

Craignant d’exposer mes enfans en leur faisant passer la rivière à dos de cheval, je restai quelque temps indécis. Je songeai enfin que si le canot avait été caché, ce qui était la supposition la plus plausible, je devais en reconnaître les traces : je les trouvai, en effet, sur la route, assez loin de la rivière. Le canot était caché dans d’épaisses broussailles, à près d’un mille du passage, où je l’apportai à mes enfans, qui traversèrent ainsi la rivière ; et quand mes chevaux l’eurent passée à la nage, d’un coup de pied je repoussai le canot dans le courant, en lui disant : va t’arrêter à l’endroit où ton maître veut te cacher.

A Chickago, je fus forcé de vendre mes chevaux bien au dessous de leur valeur au capitaine Bradley et à un M. Kenzie, alors agent à la place du docteur Wolkott, parce qu’ils me disaient qu’on ne pourrait pas me les conduire à Mackinac. Un vieux cheval m’était resté comme de nulle ou d’à peu près nulle valeur. Des gentlemen qui en avaient besoin et à qui je l’aurais volontiers donné en pur don me le payèrent quinze dollars. Enfin, le capitaine Keith arriva sur le schooner Jackson ; quand je lui montrai les papiers que le gouverneur Clark m’avait donnés, il me dit qu’il aurait transporté gratuitement mes chevaux à Mackinac ; mais il était trop tard.

Le principal but de mon voyage à Mackinac était de m’engager comme interprète auprès du colonel Boyd, agent indien à cette résidence. Il m’avait souvent exprimé le désir de m’avoir avec lui en cette qualité, aussitôt que je saurais assez la langue anglaise pour remplir les devoirs de l’emploi. Je fus bien désappointé d’apprendre que j’arrivais trop tard ; un interprète venait d’être agréé. Le colonel me dit cependant qu’un agent destiné pour le Saut de Sainte-Marie était attendu par le prochain bateau à vapeur et que probablement il me placerait auprès de lui. A peine arrivé à Mackinac, M. Schoolcraft, ce nouvel agent, accepta mes propositions ; mais, n’ayant à passer dans l’île qu’une heure ou deux, il m’ordonna de faire sur-le-champ mes préparatifs pour le suivre, me donnant rendez-vous au saut quatre jours après son arrivée. Toutes mes affaires terminées, au moment où j’allais partir, arriva une lettre de M. Schoolcraft, qui, ayant trouvé un interprète à sa résidence, m’avertissait de ne pas venir le rejoindre. Je reportai aux traiteurs tout ce que j’avais acheté pour mon établissement au saut de Sainte-Marie, et ils me rendirent mon argent sans difficulté.



(28) Ces mémoires ont été publiés à New-York, en 1830. (p. 274)