Mémoires de John Tanner/38

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Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (2p. 281-296).


CHAPITRE XXXVIII.


La compagnie américaine des fourrures. — Travail et privations parmi les blancs. — Famine chez les Indiens. — Les traiteurs américains. — Fraudes, injustice et corruption. — Retour chez les Indiens. — Enfans métis refusés à leur père. — Coup d’état d’un capitaine américain.


Dépourvu ainsi de tout emploi, je contractai avec M. Stewart, agent de la compagnie américaine des fourrures, un engagement pour accompagner les traiteurs parmi les Indiens, avec le traitement annuel de 225 dollars. Je devais aussi recevoir des vêtemens. Ces conditions me parurent préférables à l’emploi d’ouvrier que l’agent m’offrait dans sa forge.

Je mis mes enfans à l’école à Mackinac, et j’allai au saut de Sainte-Marie avec M. Morrison, l’un des principaux commis de la compagnie. De là, on m’envoya en bateau avec quelques Français à Fond du Lac. Je n’étais point familiarisé avec les habitudes de ces gens-là, et j’aurais eu à souffrir du manque de provisions, peut-être même en serais-je mort, si je n’avais pu acheter quelques vivres de l’équipage. De Fond du Lac, j’allai au lac de la Pluie avec M. Cote ; mais mon inexpérience des affaires dans lesquelles je m’étais embarqué m’exposa à beaucoup d’inconvéniens.

J’avais encore avec moi plusieurs de mes trappes, qui me servirent à prendre, dans ce voyage, un grand nombre de rats musqués, et je ne fus pas moins surpris que mécontent d’apprendre que leurs peaux ne m’appartenaient pas. Non seulement il me fallut les livrer, mais on m’obligea de conduire seul un canot, pesamment chargé de riz sauvage ; et l’on m’imposa divers autres travaux pénibles, auxquels je ne me soumis que bien à contre-cœur.

A notre arrivée au lac de la Pluie, j’allai chasser, mais sans aucun succès. Bientôt après, on m’envoya aux rapides de la rivière ; et, avant que les glaces fussent assez fortes pour arrêter la pêche, j’avais déjà pris cent cinquante esturgeons. Au commencement de l’hiver, M. Cote me fit partir avec un commis, quatre Français, et divers objets d’échange, d’une valeur de 160 dollars seulement, pour commercer avec les Indiens.

Nous n’avions d’autres vivres que dix-huit quartes de riz sauvage par tête, et nos instructions nous prescrivaient de ne revenir qu’après avoir échangé contre des pelleteries toutes nos marchandises. Comme je savais qu’il nous faudrait aller très loin avant de rencontrer les Indiens, je sollicitai de M. Cote l’autorisation de rester jusqu’à ce que j’eusse préparé des raquettes à neige, un traîneau et un harnais pour deux bons chiens qui m’appartenaient ; mais il ne voulut pas entendre parler d’un seul moment de retard.

Après quatre jours de marche, il tomba une neige épaisse ; notre riz sauvage était déjà épuisé. Le commis et trois Français me laissèrent là pour retourner au fort ; il ne restait plus avec moi qu’un seul Français, nommé Veiage ; mais c’était un excellent homme, hardi et patient ; nous nous tirâmes comme nous pûmes de la neige avec nos lourdes charges.

Peu de jours plus tard, comme nous étions extrêmement abattus par le manque de provisions, nous rencontrâmes plusieurs cabanes d’Indiens ; mais ils étaient en proie aux mêmes privations. Je laissai Veiage auprès d’eux, et, muni de divers objets d’échange, j’allai visiter, à quelque distance, un autre campement d’Indiens, que je trouvai aussi mourans de faim. Je retournai donc sur mes pas ; mais les cabanes n’étaient plus à l’endroit où j’avais laissé mon compagnon, et il n’y restait personne. Là, mes forces m’abandonnèrent entièrement, et je m’assis, attendant la mort, car la nuit était très froide. Un Indien, qui revenait de visiter ses trappes, me trouva dans cet état, fit du feu, me ranima et me conduisit dans sa cabane. Il avait pris un castor, qu’il fallut partager entre vingt personnes, dont pas une n’avait mangé une seule bouchée depuis deux jours. Tous étaient dans la plus misérable situation.

Bientôt après, en poursuivant mon voyage, autant que mes forces me le permettaient, je rencontrai la cabane de mon ami Oto-pun-ne-be, celui-là même qui avait pris mon parti dans mon affaire avec Waw-be-be-nais-sa. Sa femme poussa des cris à l’aspect de mon extrême misère, tant la faim et la fatigue m’avaient affaibli et changé. Vers ce temps, huit Français, à demi morts de faim, vinrent se joindre à nous : M. Cote me les avait envoyés, parce qu’il supposait qu’ayant atteint les bisons, je devais avoir des vivres en grande abondance. Un de mes chiens mourut, et nous le mangeâmes.

Nous suivions le vieux sentier des Indiens ; mais une neige épaisse était tombée depuis leur passage. Sous cette neige, nous trouvâmes plusieurs chiens morts, et divers objets jetés»ou laissés par les Indiens, tels que des os, des mocassins usés, des morceaux de cuir. Tout cela nous servit à ne pas mourir de faim. Mon dernier chien fut tué et mangé. Il nous restait encore une longue distance à parcourir avant d’atteindre les bisons ; nos forces s’épuisaient tous les jours ; nous tînmes conseil, et il fut décidé que l’on tuerait un des chiens de la compagnie des fourrures. Cette dernière ressource nous permit d’arriver jusqu’aux bisons, et toutes nos misères finirent.

Lorsque j’eus tué beaucoup de bisons, l’abondance ayant reparu dans le camp, les Français devinrent paresseux et insolens ; ils refusèrent d’aller chercher la viande, de traîner les fardeaux, de m’aider en aucune manière. Quand nous fumes prêts à retourner au comptoir, chacun d’eux refusa de porter aucune autre charge que sa couverture et ses provisions, sauf Veiage, avec qui je partageai nos pelleteries pesant en tout six cents livres. Il nous fallut beaucoup de temps pour amener jusqu’au fort d’aussi lourds fardeaux.

A mon arrivée, je rendis mes comptes. Toutes les marchandises confiées à mes soins avaient été échangées pour des pelleteries, à l’exception d’un peu de poudre et de quelques balles employées à la chasse. On en déduisit la valeur de mes appointemens dans mon règlement de compte définitif avec l’agent de la compagnie américaine des fourrures. On me retint aussi dix dollars pour le prix du chien que, réduits aux dernières extrémités de la faim, nous avions été obligés de tuer pour sauver ma vie et celle de neuf Français. M. Cote ne considérait pas nos retours comme bons, et se plaignait de ce que je n’avais pas voulu de whiskey au nombre de mes objets d’échange.

Je lui dis que, pour du whiskey, j’aurais certainement rapporté une plus grande masse de petleteries, mais que je n’aimais point à traiter avec les Indiens lorsqu’ils se trouvaient ivres, et que je ne voudrais, en aucun temps, avoir à me reprocher aucune introduction de liqueur forte parmi eux. Cependant il voulait me renvoyer à la traite, il insistait pour me faire porter du whiskey, et je cédai enfin en lui disant que je voulais bien, pour une seule fois, me conformer sans réserve à ses instructions de rapporter le glus possible de fourrures au plus bas prix.

Je me rendis alors aux environs du lac des Bois, et pour des marchandises d’une valeur d’environ deux cents dollars, je rapportai, grace au whiskey, deux fois plus de pelleteries que dans mon précédent voyage. M. Cote m’exprima une vive satisfaction de ce succès ; mais je lui dis que, s’il voulait continuer ses spéculations sur le même pied, il fallait chercher un autre agent, parce que je ne consentirais plus à être l’instrument de tant de fraude et d’injustice. J’étais si long-temps resté au milieu des Indiens que beaucoup d’entre eux étaient mes amis personnels, et je connaissais assez les désordres occasionés par l’introduction des liqueurs enivrantes pour désirer de les prévenir autant qu’il serait en mon pouvoir. Je ne voulais pas contribuer à répandre ce poison parmi eux ; j’avais encore un autre motif de répugnance à profiter, dans mes marchés avec eux, de leur amour insatiable des liqueurs spiritueuses ; quelque facile qu’il fût de les tromper, aucune fraude ne pouvait échapper à leur connaissance, et je savais jusqu’où pouvaient aller leur ressentiment et leur rancune, surtout envers moi, qu’ils regardaient comme un des leurs.

Je passai quinze mois au service de la compagnie américaine des fourrures, et, pendant tout ce temps, je dormis treize nuits seulement dans la maison, tant mes occupations étaient actives et laborieuses. Il avait été stipulé, dans mes conventions avec M. Stewart, qu’il me serait permis d’aller voir mes enfans à la rivière Rouge, et de faire une tentative pour les ramener. On me laissa partir au moment où les traiteurs allaient faire leur voyage annuel à Mackinac. Mais, n’ayant reçu ni les mocassins ni divers autres objets que m’avait promis M. Cote, j’eus beaucoup à souffrir en voyageant seul dans un petit canot. Les enfans que j’allais visiter étaient au nombre de trois, deux filles et un fils ; ils étaient, depuis long-temps déjà, séparés de moi, à l’époque de mon premier départ du pays des Indiens.

M. Clark, de la compagnie de la baie d’Hudson, établi alors à la rivière Rouge, et pour lequel j’avais une lettre, refusa de m’aider en aucune manière à reprendre mes enfans. Le matin de mon arrivée, j’avais laissé ma couverture chez lui, espérant au moins y trouver à coucher ; mais, à l’approche de la nuit, comme j’allais rentrer, il me la renvoya. D’après la manière dont ce renvoi fut fait, je vis bien que, si je me présentais de nouveau, ce ne serait que pour me faire mettre à la porte, et je me disposai à aller choisir, à peu de distance, une bonne place pour dormir dans le bois ; mais M. Bruce, l’interprète dont j’ai déjà parlé, voyant mes préparatifs, me fit entrer dans sa cabane, m’invita à y rester, et me traita de la façon la plus bienveillante et la plus hospitalière.

Voyant que je n’avais aucun secours à attendre de M. Clark, qui devait bientôt quitter le pays, j’allai exposer mes affaires au capitaine Bulger, commandant militaire, qui m’accueillit avec autant de cordialité que d’attention. Dès les premiers mots, il me demanda où j’avais passé la nuit, car il savait que j’étais arrivé la veille ; quand il sut que l’on m’avait refusé un abri au comptoir, il m’offrit à manger et à loger chez lui pendant toute la durée de mon séjour. Connaissant les affaires qui m’appelaient dans le pays, il me demanda si je savais où étaient alors mes enfans. J’avais acquis l’assurance qu’ils se trouvaient au portage de la Prairie. Des Indiens, voisins du fort, me dirent que les hommes de la bande dont faisaient partie mes enfans avaient appris mon arrivée, et se montraient déterminés à me tuer si je tentais de les leur enlever. J’allai cependant visiter cette bande dès que je pus me mettre en route, et j’entrai dans la cabane du principal chef, qui me reçut avec bonté. J’y restai quelque temps, toujours dans la cabane, avec mes enfans, qui parurent satisfaits de me revoir ; mais je reconnus sans peine que les Indiens étaient déterminés à ne pas me les laisser emmener.

Gi-ah-ge-wa-go-mo, celui-là même qui, long-temps auparavant, m’avait enlevé mon fils ; Gi-ah-ge-wa-go-mo, que j’avais été forcé de battre, et dont j’avais tué le cheval, me traita insolemment et menaça même de me tuer. Je lui dis : « Si vous aviez été un homme, vous m’auriez mis à mort depuis long-temps, au lieu de venir encore me menacer aujourd’hui. Je n’ai pas peur de vous. » Mais j’étais absolument seul, et tout ce que je pus faire alors, ce fut de décider la bande à transporter son campement près du fort de la rivière Rouge.

C’était un long voyage ; pendant toute sa durée, mes enfans et moi, nous eûmes à porter de lourds fardeaux, et l’on nous traita comme des esclaves. A dire vrai, on ne m’imposait personnellement aucune charge ; mais on avait soin de tellement surcharger mes enfans (29) que, quand je les avais débarrassés de tout ce que je pouvais porter sans perdre la faculté de me mouvoir, il leur restait encore des fardeaux bien pesans. Lorsque nous fûmes campés près du fort, je réclamai mes enfans ; ils me furent positivement refusés (30). Gi-ah-ge-wa-go-mo surtout m’opposait une active résistance, et nos discussions étaient devenues une querelle si ouverte, que j’allais en venir à des mesures violentes, quand je réfléchis que je ne devais pas me permettre de verser du sang avant d’avoir communiqué mes intentions au capitaine Bulger, qui m’avait témoigné tant de bienveillance. J’allai donc lui exposer l’état des choses, et je lui exprimai mon intime conviction de ne pouvoir reprendre mes enfans sans actes violens envers Gi-ah-ge-wa-go-mo. Il parut satisfait de cette marque de confiance, et chargea aussitôt M. Bruce d’amener mes enfans dans le fort. Ils vinrent en effet et s’arrêtèrent devant sa maison, mais accompagnés de dix ou douze Indiens, qui avaient grand soin de les tenir entre eux. Je désignai mes enfans au capitaine, et il dit à son domestique de leur donner à manger. On leur porta donc quelques mets de sa propre table, d’où il venait de se lever ; mais les Indiens prirent tout, et n’en donnèrent pas à mes enfans une seule bouchée. Un morceau de pain qu’on leur envoya ensuite eut le même sort ; alors le capitaine Bulger ordonna d’ouvrir un magasin, et me dit d’aller y prendre quelque chose pour eux. Voyant là plusieurs sacs de pemmican, j’en pris la moitié d’un, du poids d’environ vingt livres ; et faisant asseoir tous les Indiens, je le leur distribuai. Ils refusèrent mes enfans au capitaine, comme ils me les avaient refusés, mais le lendemain il réunit chez lui les principaux d’entre eux : Gi-ah-ge-wa-go-mo fut de ce nombre. Le chef de la bande était très disposé à me laisser emmener mes enfans ; et, à son entrée dans la salle de réunion, il prit un siége près du capitaine Bulger et de moi, pour bien indiquer que les quatre autres Indiens, activement opposés à mes projets, s’étaient mis en opposition ouverte à ses propres désirs.

Des présens, d’une valeur d’environ cent dollars, furent apportés et déposés par terre entre les deux partis. Le capitaine Bulger prit alors la parole :

« Mes enfans, dit-il aux Indiens, j’ai fait mettre ici, devant vous, une pipe pleine de tabac, non pour vous faire supposer que je veuille acheter de vous, au profit de cet homme, le droit de prendre ce qui lui appartient, mais pour vous signifier que je compte sur votre attention à écouter mes paroles. Quant à cet homme, il vient et il vous parle, non seulement en son propre nom, mais encore au nom de votre grand-père, qui est par delà les eaux ; et du Grand Esprit, entre les mains de qui nous sommes tous ; du Grand Esprit, qui lui a donné ces enfans. Vous devez donc, sans lui causer plus de peine, lui rendre sa famille et accepter ces présens, comme souvenirs de la bonne intelligence qui existe entre nous. »

Les Indiens se consultèrent entre eux. Comme ils allaient répliquer, ils virent une nombreuse force armée en parade devant la maison : complètement entourés, ils acceptèrent les présens et promirent de rendre les enfans.

Leur mère était devenue vieille ; elle exprima le désir de les accompagner, et j’y consentis volontiers. Mon fils, qui était d’âge à se conduire, aima mieux rester parmi les Indiens ; comme le temps de lui donner de l’éducation et de le former à un nouveau genre de vie était passé, je consentis à lui laisser la liberté du choix. Plusieurs Indiens nous accompagnèrent dans les quatre premières journées de voyage, et je continuai ma marche avec mes deux filles et leur mère.



(29) Voici un abus de la force tout à fait analogue, rapporté par Samuel Hearne (p. 163, t. I de la traduction française) :

« Souvent, lorsque les femmes des plus forts se trouvent surchargées, en route, de fourrures ou de provisions, ceux-ci ne se font aucun scrupule de faire porter une partie de leurs bagages par les femmes de leurs camarades moins robustes. » (p. 293)


(30) « C’est un droit et une coutume chez tous les sauvages de l’Amérique, que les enfans appartiennent à leur mère. Si deux Indiens, après avoir long-temps vécu ensemble comme mari et femme, viennent à se séparer, ayant plusieurs enfans, tous suivent la mère, même si elle prend un second mari, et pas un seul ne reste avec le père. »

Lawson. (History of Carolina, p 185.) (p. 293)