100 percent.svg

Mémoires de Louise Michel/Chapitre 2IV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
F. Roy, libraire-éditeur (p. 255-262).


IV


Soixante et onze ! J’ouvre un cahier de papier de deuil sur lequel Marie inscrivit quelques poésies de moi.

Il y en a d’écrites à l’encre rouge, encore vermeille comme du sang.

Marie avait donné ce cahier à son frère Hippolyte qui me l’a prêté ; il ne l’aura plus qu’après moi et quelques-unes des pages restées blanches seront écrites.

Voici quelques feuillets des poésies écrites à l’encre rouge :


À MES FRÈRES
Prison de Versailles, 8 septembre 1871

Passez, passez, heures, journées !
Que l’herbe pousse sur les morts !
Tombez, choses à peine nées ;
Vaisseaux, éloignez-vous des ports ;

Passez, passez, ô nuits profondes.
Émiettez-vous, ô vieux monts ;
Des cachots, des tombes, des ondes.
Proscrits ou monts nous reviendrons.

Nous reviendrons, foule sans nombre ;
Nous viendrons par tous les chemins,
Spectres vengeurs sortant de l’ombre,
Nous viendrons, nous serrant les mains,
Les uns dans les pâles suaires,
Les autres encore sanglants,
Pâles, sous les rouges bannières,
Les trous des balles dans leurs flancs.

Tout est fini ! Les forts, les braves,
Tous sont tombés, ô mes amis,
Et déjà rampent les esclaves,
Les traîtres et les avilis.
Hier, je vous voyais, mes frères,
Fils du peuple victorieux,
Fiers et vaillants comme nos pères,
Aller, la Marseillaise aux yeux.

Frères, dans la lutte géante,
J’aimais votre courage ardent,
La mitraille rouge et tonnante,
Les bannières flottant au vent.
Sur les flots, par la grande houle,
Il est beau de tenter le sort ;
Le but, c’est de sauver la foule,
La récompense, c’est la mort.

..............


Vieillards sinistres et débiles,
Puisqu’il vous faut tout notre sang,
Versez-en les ondes fertiles,
Buvez tous au rouge océan ;
Et nous, dans nos rouges bannières,
Enveloppons-nous pour mourir ;
Ensemble, dans ces beaux suaires,
On serait bien là pour dormir.


Une de ces pièces fut envoyée par moi au 3e conseil de guerre, qui avait jugé les membres de la Commune ; mais la commission des grâces, surtout, est coupable des froides fusillades. Si les soldats ivres de sang en eurent jusqu’aux chevilles, la commission dite des grâces en eut jusqu’au ventre.


AU 3e CONSEIL DE GUERRE
4 septembre 1871, prison de Versailles.

................
Ils sont là, calmes et sublimes,
Les élus du libre Paris,
Et vous les chargez de vos crimes,
Furieux de leurs fiers mépris.
De rien ils n’ont à se défendre,
Car vous aviez fui lâchement.
Ils ont défendu vaillamment
Tout ce que vous veniez de vendre.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.


Tous ces temps-ci sont votre ouvrage,
Et quand viendront des jours meilleurs,
L’histoire, sourde à votre rage,
Jugera les juges menteurs.
Et ceux qui veulent une proie
Se retournant suivront vos pas,
Cette claque des attentats,
Mouchards, bandits, filles de joie.
Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau !
Gaveau ! Gaveau !
Merlin, Gaulet, Labat, juger c’est beau.


Le châtiment ne se fit pas attendre. Le commandant Gaveau, dont tout monde connaît, disait la République française, les réquisitoires passionnés, mourut fou. On avait été obligé de l’enfermer depuis quelque temps.

Il eut, disent les journaux de l’époque, la plus terrible agonie qu’on puisse imaginer ; il croyait voir, pendant toute la journée qui a précédé sa mort, des personnages fantastiques tourbillonner devant ses yeux ; il lui semblait recevoir des coups de marteau sur le crâne.

L’expert Delarue, qui avait attesté que le faux : Flambez finances ! était de Ferré, fut condamné depuis pour une fausse expertise qui avait envoyé un homme au bagne pour cinq ans.

Il n’en coûte pas si cher pour envoyer les nôtres au mur de Satory !

La ferme de Donjeu, appartenant à M. Peltereau de Villeneuve, fut brûlée par accident.

Je ne sais quel accident a aussi éprouvé le colonel Merlin, qui, après avoir été juge dans le procès des membres de la Commune, commandait les troupes qui surveillaient l’assassinat du 28 novembre.

Pourquoi les criminels échapperaient-ils plus que les autres aux conséquences de leurs actes ? Chacun ne prépare-t-il pas sa destinée ? Clément Thomas n’avait-il pas préparé en 48 ce qu’il trouva en 71 ?

Le procès des membres de la Commune était rempli de vices de formes. Mais le recours en cassation présenté par MM. Ducoudray, Marchand et Dupont de Bussac avait surtout pour objet de voir jusqu’au bout la justice versaillaise ; nul des condamnés n’y comptait.

M. Gaveau avait insulté Ferré au cours du procès en disant : « La mémoire d’un assassin ! » Ce que constatait, en l’aggravant encore, la minute du jugement.

Le même M. Gaveau laissait vide deux fois le siège du ministère public, ne paraissait pas un instant à l’audience du 2 septembre et n’assistait pas même à la lecture du jugement, jugement auquel paraissaient des pièces fausses.

Les membres de la Commune ne dissimulaient pas leurs actes ; Ferré en porta haut la responsabilité au poteau de Satory, les autres au bagne et à la déportation. On voulut y joindre les faux établis pour les besoins de la cause (faux que l’on n’écrit pas même en français !).

Imbécillité des haines qui s’attachent à nous, pauvres grains de sable, sans voir la tourmente qui nous roule ensemble contre le vieux monde !

Ce n’était pas facile d’obtenir un non-lieu, quand on n’avait rien fait, ni d’être jugé, quand on se sentait responsable de ses actes !

J’ai dit comment je fus envoyé à Arras, par une manœuvre de la préfecture de police, au lieu d’être jugée. Un nom fut biffé sur la liste de celles qu’on envoyait attendre dans des prisons lointaines, et le mien fut mis en place. Je dois dire que le conseil de guerre l’ignorait et même ne l’approuva pas.

La lettre de M. Marchand fera voir mieux que je ne pourrais le faire ces lenteurs calculées.

La protestation dont parle M. Marchand dans cette lettre, je l’ai écrite, avant de partir pour Arras, sur le registre de la correction de Versailles.

J’y protestais, non contre la prison, où nous avions trouvé un traitement bien différent de Satory et des chantiers, mais contre l’infâme manœuvre de ce départ, puisque j’appartenais aux conseils de guerre et non à la préfecture de police, qui voulait différer éternellement mon jugement, tout en m’insultant dans celui des autres femmes (affaire Retef et Marchais).

Voici la lettre de M. Marchand :


Mademoiselle,

Je réponds à votre lettre aussitôt sa réception. M. Ducoudray, à qui vous avez écrit hier, est mort avant-hier subitement de la rupture d’un anévrisme, dans la cellule où il allait voir Ferré.

Votre protestation au greffe vaut certainement mieux qu’une scène de violence. Si vous voulez être jugée promptement, il vous faudrait écrire au général Appert ou au colonel Gaillard, au besoin par lettre chargée et notification de la réception, pour que la poste n’égare pas la lettre.

Recevez, mademoiselle, mes salutations.

H. Marchand, avocat.
Ce 16 novembre 1871.


Ce n’était point assez des jours de Mai où, comme les fleurs des pommiers au printemps, les rues étaient couvertes de blanches efflorescences ; mais il n’y avait pas d’arbres, c’était du chlore sur les cadavres.

Une énorme quantité de gens disparus prouve combien furent atténués les chiffres de l’hécatombe ; les soldats étaient las ; les mitrailleuses peut-être se détraquaient ; les bras sortant de terre, les hurlements d’agonie dans le tas des exécutés sommairement, la mortalité des hirondelles, qu’empoisonnaient les mouches de l’immense charnier, tout cela fit succéder les tueries froides aux tueries chaudes.

Ceux qui firent tout cela sont peut-être plus près de Charenton, avec Gaveau, que de tout autre chose.

Mais je ne puis aller plus loin, en ce moment, sans feuilleter quelques vieux papiers. Il s’y trouve des numéros de la Révolution sociale.