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Mémoires de Louise Michel/Chapitre 2X

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 353-365).


X


Depuis que j’ai vu les cyclones, je ne regarde plus les orages d’Europe que j’aimais tant autrefois.

Là-bas, de temps à autre, les yeux fixés sur la mer, la pensée libre dans l’espace, je revoyais les jours d’autrefois. Je sentais l’odeur des roses du fond du clos, du foin coupé au soleil d’été, l’âpre odeur du chanvre que j’aimais tant autrefois ; maintenant je n’y songe plus.

Je revoyais tout ; mille détails qui ne m’avaient point frappée jadis me revenaient dans les souvenirs fouillés ; je découvrais les sacrifices faits pour moi par ma pauvre mère, simplement, sans se plaindre ; elle m’eût donné son sang comme elle m’avait, miette à miette, laissé prendre ce que nous possédions, pour des idées qui n’étaient pas les siennes. Elle aurait voulu vivre près de moi, dans un coin paisible, quelque école de village perdue au milieu des bois. Pauvre mère ! Maintenant, tout est fini ; mais, après toi (si ce n’est la Révolution), après toi plus ne m’est rien, si ce n’est d’aller près de toi là-bas où tu dors.

Maintenant, les plumes qui ont déversé tant de venin sur moi peuvent fouiller jusqu’au cœur, pareilles à des becs de corbeau ; elles n’y trouveront plus que de la pierre.

Et pourtant cette pierre saigne encore à certaines heures.

Hier, 21 mai, je ne sais quel coup de clairon rapide a traversé l’air ; ce son de cuivre m’a fait froid dans la poitrine. Cet appel est comme un écho des jours de Mai 71 ; conduit-on encore les soldats contre ce peuple qui voudrait les défendre des Tonkins, où leurs corps vont engraisser la terre ?

Parlons d’autrefois.

À Nouméa, je pouvais, à mon école du dimanche, prendre sur le vif la race canaque.

Eh bien ! elle n’est ni bête ni lâche, deux fameuses qualités par le siècle qui court !

La curiosité de l’inconnu les tient autant que nous, plus peut-être ; leur persévérance est grande et il n’est pas rare qu’à force de chercher seuls à comprendre une chose qui les intéresse, au bout de quelques jours, de quelques années même, j’ai vu cela, ils viennent vous dire : « Moi compris ce que toi as dit l’autre jour. » Ils appellent ça l’autre jour.

Dans ces cerveaux, pareils à des feuillets blancs, se graveraient bien les choses nouvelles ; mieux peut-être que dans les nôtres, tout embrouillés de doctrines et tout maculés de ratures.

Il faut, pour les Canaques, des méthodes mouvementées ; n’en faut-il pas pour tout esprit jeune, et nous-mêmes n’apprenons-nous pas plus vite ce qui nous arrive avec des couleurs dramatiques que par des nomenclatures arides ?

Dans tous les cas, comme les Canaques n’ont pas le temps ni les facilités d’user les culottes, qu’ils n’ont pas toujours non plus, sur les bancs des écoles, et que, du reste, ceux qui leur ont montré jusqu’à présent le peu qu’ils savent ont hâte de les conduire jusqu’à l’écriture lisible, les moyens rapides doivent être préférés aux autres.

La lecture, le calcul, des éléments de musique reçoivent, en les enseignant au moyen d’une baguette sur le mur où sont tracés les lettres, les chiffres et la portée où un bout noir figurera les notes, une allure mouvementée qui en facilite la compréhension.

L’écriture est apprise comme par intuition ; si, au moyen de lettres mobiles on fait composer les mots, on est tout étonné de voir le pauvre noir écrire très vite les mots convenablement.

Je dis convenablement avec d’autant plus d’assurance que les Canaques sont d’une merveilleuse adresse de mains pour l’écriture comme pour le dessin.

À propos du dessin, la confiance où ils sont de réussir pour des contours quelconques aussi bien que pour la forme des lettres les aide à imiter avec autant de perfection un dessin qu’un modèle d’écriture.

De là à refaire en relief, sur des planchettes, les mêmes contours, il n’y a pas même un pas : c’est la même chose.

J’avais à Nouméa un piano dont les amis se souviennent ; une partie des notes étaient muettes et, à moins de chanter constamment, on ne pouvait s’en servir, jusqu’au moment où Bœuf le rétablit tel qu’un véritable instrument ; c’est ainsi qu’il servit.

Eh bien ! cela m’a servi à une portion de méthode qui n’est pas sans résultat. Avec un piano d’étude où certains ressorts rendraient muettes, momentanément, tantôt une partie des notes, tantôt l’autre, les élèves, en se rendant compte des lacunes, en les comblant tantôt par les notes chantées du morceau qu’ils étudient, tantôt en cherchant d’eux-mêmes une phrase musicale qui comble la lacune, arrivent à créer des motifs souvent étranges, quelquefois beaux.

Puisque nous en sommes là-dessus, ajoutons que je l’ai essayé aussi bien là-bas sur les enfant des écoles qu’à mon cours canaque du dimanche. La façon la plus rapide de commencer la musique, c’est de faire transposer un motif extrêmement facile en ajoutant comme exercice gammes et accords, tantôt plaqués, tantôt en arpèges.

Tout cela le plus simplement possible.

Pour la mesure, les mêmes notes, changées de mesure par l’élève, ne sont pas mauvaises.

Ah ! camarades, vous avez ri de l’orchestre canaque, attendez un peu ; il y avait, à mon cours du dimanche, de grande Tayos aux oreilles bien détachées de la tête, pour mieux entendre, et bien bercées par le vent de mer dans les palmiers, bien pleines du bruit des tempêtes, qui, ayant rêvassé quelque cinq ou six ans sur le peu qu’ils ont appris, trouveront avec ce peu-là de quoi peut-être nous étonner.

Le sens des nombres chez eux, contrairement à nous, que nos voyages et les foules ont habitués aux immensités, est de tout petits nombres ; il leur est impossible de nombrer de grandes quantités, et nous, ces quantités nous semblent petites.

Évaluer une foule considérable serait pour un Canaque nombarou, ce qu’on ne peut plus nombrer ; c’est pour nous aussi nombarou, mais, en sens contraire, cela nous paraît une poignée.

C’est donc par l’algèbre qu’il faut leur commencer les mathématiques et non par l’arithmétique.

Laissez faire, ils rêveront sur tout cela ! Si, au lieu de civiliser les peuples enfants à coups de fusil, on envoyait dans les tribus des maîtres d’école, comme le désirait le maire de Nouméa, M. Simon, il y a longtemps que les tribus, au lieu de cueillir le mirarem au clair de lune, auraient enterré la pierre de guerre.

C’est pendant mon séjour à Nouméa que mourut Pérusset des suites d’un naufrage auquel il n’avait échappé que grâce à une énergie peu commune.

Je lui avais pardonné depuis longtemps, au vieux loup de mer, son refus du soir du cyclone. Il avait fait bien d’autres actions hardies ; sentait-il que les flots lui seraient mortels ? L’homme a comme la bête son instinct qui l’avertit du danger ; c’est en le raisonnant que nous le perdons ; le cheval n’hésite pas à s’y livrer et trouve le chemin caché sous la neige, quand son maître à bout d’intelligence lui lâche la bride.

Peut-être, s’il m’avait écoutée, fussions-nous parvenus, comme bien d’autres épaves, en rade de Sydney, qui sait ?

De temps à autre, le dimanche, pendant mes cours canaques, j’apercevais à la fenêtre la tête de M. Simon et j’étais sûre de recevoir après ce qui nous manquait, blanc, planchettes pour sculpter, cahiers, etc., il y avait même en plus des pétards, du tabac et autres gâteries pour les Tayos.

Quant à Mme Simon, aux institutrices de Nouméa et à d’autres dames encore, elles savent, comme les amis de 71 qui sont restés là-bas, combien leur souvenir m’est cher ; mais faut-il tout avouer ? Eh bien, ce sont mes amis noirs surtout que je regrette, les sauvages aux yeux brillants, au cœur d’enfant. Eh bien, oui, je les aimais et je les aime, et ma foi ceux qui m’accusaient, au temps de la révolte, de leur souhaiter la conquête de leur liberté avaient raison.

La conquête de leur liberté ! Est-ce que c’est possible avant qu’ils aient donné de telles preuves d’intelligence et de courage. Qu’on en finisse avec la supériorité qui ne se manifeste que par la destruction !

En même temps que la nouvelle de l’amnistie, je reçus avis que ma pauvre mère avait eu une première attaque. L’ennui la tenait, elle avait peur de ne plus me revoir, j’avais peur également d’arriver trop tard.

Mon voyage fut donc triste ; à peine si je montais sur le pont, de temps à autre ; la pensée qu’elle serait morte avant mon arrivée ne me quittait pas.

Pourtant le voyage était beau et en passant par le canal de Suez, c’était le tour du monde commencé sur la Virginie que j’achevais sur le John-Helder. Il y avait, outre moi, vingt autres déportés rencontrés à Sydney où, grâce aux leçons que je donnais et à l’aide de quelques amis, je pus aller par le courrier afin d’arriver plus tôt près de ma mère.

À Sydney, le consul français n’était pas décidé à me rapatrier avec les autres ; mais sur la déclaration que dans ce cas je serais obligée de faire pendant quelques jours des conférences sur la Commune de Paris et d’en employer le prix à mon voyage, il préféra m’expédier avec les autres par le John-Heder, qui partait pour Londres.

Je ne sais de quelle nature est le consul de France à Sydney. Mais j’ai vu en Hollande un tableau représentant un bourgmestre flamand, assis paisible devant une coupe de bière qui pourrait être celle de Gambrinus ; c’est exactement son portrait, la coloration du visage, la pose, le calme profond.

J’ai compris devant ce portrait mieux encore que devant le consul, combien nos idées doivent lui paraître subversives et combien, outre la bonté qui se cache au fond de la physionomie, il a dû trouver préférable de me laisser partir le plus vite possible pour retrouver ma mère.

Nos amis, Henry et autres, nous comblèrent de gâteries pour le voyage ; il y eut entre nous des discussions à qui en prendrait le moins pour lui seul, si bien qu’on laissa le tout ensemble et qu’ils s’arrangèrent pour m’en faire consommer la plus grande partie.

Je suis convaincue que bien des fois ils se passèrent de café tandis que j’en avais toujours.

J’avais vu un peu les environs de Sydney avec Mme Henry ; les bois, les grandes solitudes coupées de larges routes, où l’on ne voit que la forêt, toujours la forêt pleine de gommiers et d’eucalyptus.

On dit que le serpent-fouet et autres y sont communs ; nous n’en avons pas vu un seul.

Il est vrai que c’était à la fin de l’hiver et que là comme ailleurs, ces animaux doivent craindre le froid.

Je n’ai pas vu non plus de kangourous, ce qui m’aurait beaucoup plus intéressée ; le confortable des routes si larges et si belles coupant les forêts doit éloigner les animaux sauvages.

Sydney est déjà une vieille ville, Melbourne même sent l’Europe ; mais une Europe lavée par les flots.

Quelques souvenirs.

J’ai ici un album de Sydney où Mme Henry et ses enfants, Lucien Henry et d’autres amis m’ont écrit sur les premiers feuillets. En passant à Melbourne, des amis inconnus vinrent nous rendre visite ; ils y ont écrit leurs noms.

Avant de nous séparer, mes vingt compagnons de route y ont également inscrit leurs noms.

C’est tout ce qui me reste des pages. Les autres ont été effeuillées sur le John-Helder ; j’y avais esquissé des petites têtes mignonnes et frêles de ces nombreux babies anglais dont les passagers des troisièmes cabines avaient des collections, en leur double qualité de gens peu fortunés et de fils d’Albion.

Aux pauvres toujours les nombreuses nichées ; la nature répare d’avance les pousses fauchées par la mort.

Les mères, blondes Anglaises comme les petits, m’ont demandé ces croquis ; c’était juste.

Quelques croquis de matelots à l’énorme carrure suivirent le même chemin ; il ne m’est resté qu’une esquisse faite près de l’isthme de Suez, de ce désert de sable où les rochers ont la forme d’Isis couchées. Au loin toujours le sable, et sur la rive entre le Nil et les roches feuilletées comme l’écorce du niaouli qui forment des murailles, une caravane au repos avec les chameaux le cou allongé sur le sable.

J’eus quelques bonnes fortunes, telles que la présence d’une dame anglaise qui s’occupe spécialement de ces malheureuses qu’on abreuve de honte parce qu’on en a fait des prostituées, comme si la honte était pour les victimes et non pour les assassins.

Une vieille dame anglaise avec qui je fis la traversée de Melbourne à Londres, une Française et bien d’autres encore. Combien de bonnes amitiés pourront lier en voyage ceux qui vivront dans une société moins âpre que la nôtre !

Un peu de ridicule en passant pour ceux qui aiment à rire.

J’avais rapporté de Nouméa cinq de mes plus vieux chats, après avoir confié les trois autres plus jeunes et plus beaux à des amis. De Nouméa à Sydney, ils firent le trajet sur le pont, s’abritant du froid comme ils purent dans une caisse. Dans les régions froides où le vent soufflait rude et glacé, ils se serraient l’un contre l’autre, regrettant probablement le chaud soleil de leur patrie ; mais avec une sorte de compréhension qu’ils devaient s’abstenir de manifestations bruyantes, ni là, ni sur le John-Helder, où après être entrés en contrebande, pressés tous les cinq dans une cage à perroquet, ils passèrent toute la traversée attachés comme des chiens au rayon qui formait mon lit, ils ne poussèrent pas une plainte, se contentant de me caresser tristement.

Mais une fois à Londres, autour d’une énorme jatte de lait apportée par les amis devant le feu, ils commencèrent à s’allonger en bâillant, et là seulement le gros chat rouge et la vieille noire exprimèrent leurs impressions sans doute peu favorables au bateau anglais. Quant aux trois petits ils regardaient le feu avec adoration.

Le Figaro et autres feuilles drolatiques, au lieu de prendre beaucoup de peine pour prêter à mon retour des épisodes burlesques, auraient mieux fait d’ouvrir les yeux assez pour voir que Marie, Jules Vallès et moi, nous avions quelque chose sous les bras en guise de portefeuilles.

Ce quelque chose bien caché sous nos manteaux, c’étaient des chats !

Trois sont encore vivants, la vieille noire et deux des petits ; et, en rie qui voudra, ce quelque chose de vivant qui me reste du foyer, ces pauvres bêtes qui, en mon absence depuis deux ans, vivaient couchées au pied de ma mère ou sur son lit, sont pour moi un cher souvenir — autant que quelque chose que ce soit peut tenir au cœur de ceux qui voient devant eux la vie déserte et le foyer détruit.

Peut-être est-il préférable que nous soyons ainsi ; de cette façon on ne regarde plus en arrière.