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Mémoires de Louise Michel/Chapitre 2XIV

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 413-426).


XIV


Je reprends mon récit.

Il y a eu deux ans au 14 Juillet, c’est-à-dire au lendemain matin, que je fus emmenée à la Centrale de Clermont.

Point de bonne fête sans lendemain !

Les prisons de femmes sont moins dures que celles des hommes : je n’y ai souffert ni du froid, ni de la faim, ni d’aucune des vexations faites à nos amis.

Mon livre des prisons s’appellera le Livre du bagne ; je n’ai qu’à en rassembler les feuillets ; ils sont nombreux !

Les premières pages seront consacrées à ces pauvres braves ambulancières, condamnées à mort et qu’on a dirigées sur Cayenne, où le climat est meurtrier, parce qu’elles avaient soigné les blessés de la Commune et, en passant, ceux de Versailles, quand il s’en trouvait d’abandonnés. Les blessés n’ont pas de camp ; souvent il fut opportun aux Versaillais d’en abandonner. Dame ! ça gênait pour mieux canarder.

Victor Hugo obtint la grâce de ces simples et braves femmes, Retif et Marchais ; Suétens, Papavoine, Lachaise, condamnées aux travaux forcés pour les mêmes faits, les suivirent.

On dut dire au Maître que ces femmes étaient des monstres, mais Versailles ne fut pas longtemps sans se démasquer.

Les chapitres suivants appartiendraient aux amis rencontrés dans les prisons, en commençant par les nôtres.

À Satory, des femmes de mes amis prisonnières ne craignirent pas de m’embrasser, quoique je les eusse prévenues qu’on allait me faire mon affaire. C’était risquer leur vie.

Aux Chantiers, dans la grande morgue des vivantes, sous les haillons pendus la nuit contre les murs, il en fut de même. Merci aux braves cœurs ; beaucoup, hélas ! sont mortes. La première fut Mme Dereure ; elle ne put survivre aux dures épreuves que, déjà malade, elle eut à subir, et, en plein Paris vaincu, devant les vainqueurs, les couleurs de la Commune suivirent son cercueil.

D’autres, sans doute, sont mortes, que nous n’avons pas revues.

Que de prisons ! ai-je dit quelque part dans ce récit. Oh ! oui, que de prisons ! du bastion 37 à la Nouvelle-Calédonie en passant par Satory, les Chantiers, la Rochelle, la Calédonie, Clermont, Saint-Lazare !…

Quand paraîtra mon livre des prisons, les dix ans et toute la mer qui avaient déjà passé sur les premières pages seront suivis de bien d’autres choses. L’herbe aura poussé encore sur bien des cadavres inconnus. L’idée sera la même : l’irresponsabilité de l’être humain à travers l’abandon, la misère, l’ignorance.

On a trouvé longtemps très joli ce mot impitoyable et illogique : « Que messieurs les assassins commencent. » Est-ce que les assassins, ce ne sont pas les vieux États décrépits où la lutte pour l’existence est si terrible, que les uns tournoient sans cesse au-dessus des autres, réclamant la proie ? On n’y entend que les cris des corbeaux et leurs battements d’ailes sur les peuples couchés à terre. Vous savez les vers d’Hugo :


Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !


Tout n’est que pièges ; les malheureuses s’y prennent.

Est-ce que c’est leur faute à ces malheureuses, s’il n’y a de place pour les unes que sur le trottoir ou à l’amphithéâtre ; pour d’autres, si elles ont pris pour vivre ou pour faire vivre leurs petits, pour la valeur de quelques sous, quand d’autres jettent pour leurs caprices des millions et des milliers d’êtres vivants ?

Tenez, je ne puis m’empêcher de parler de ces choses avec amertume ; tout s’appesantit sur la femme.

À Saint-Lazare, cet entrepôt général d’où elles repartent pour toutes les directions, même pour la liberté, on est bien placé pour les juger.

Mais ce n’est pas en y passant quelques jours, c’est en y restant longtemps qu’on voit juste.

On sent alors combien de cœurs généreux battent sous la honte qui les étouffe.

Oui, lève-toi, malheureuse qui as si longtemps combattu et qui pleures ta honte ; ce n’est pas toi qui es coupable.

Est-ce que c’est toi qui as donné aux gros bourgeois scrofuleux et ballonnés leur faim de chair fraîche ? Est-ce que c’est toi qui as donné aux belles filles qui ne possèdent rien l’idée de se faire marchandise ?

Et les autres, les voleuses, voyons, quand on jette des femmes dans la rue, il est sûr qu’elles iront où l’homme qu’on appelle leur souteneur, — parce qu’il les bat et les exploite — les enverra.

Elles iront seules aussi : est-ce qu’on ne va pas toujours, toujours de devant soi quand on est perdue ?

Il y a aussi des ouvrières voleuses, elles ont gardé des bouts d’étoffe. Est-ce que messieurs les grands couturiers envoient reporter les restes ?

D’autres avaient fabriqué des allumettes. Dame ! les enfants avaient faim.

D’autres ont trompé leurs maris ! Est-ce qu’ils ne les ont jamais trompées ?

Si on laissait les gens se choisir eux-mêmes au lieu d’appareiller les fortunes, cela n’arriverait pas si souvent.

D’autres encore (des vieilles le plus souvent), quand elles crèvent de faim et qu’elles ont envie de vivre encore un peu, insultent un agent pour avoir du pain en prison.

Lorsque j’étais prévenue, j’ai vu une de ces vieilles qui n’avait rien mangé depuis si longtemps que, après avoir pris un peu de bouillon, elle s’affaissa comme ivre.

Quelques jours après elle mourait, son estomac ne pouvant plus s’accoutumer à aucune nourriture.

À Clermont, en cellule, je ne voyais personne, mais j’entendais des bouts de conversation. En voici quelques fragments.

Je choisis ceux qui disent la tristesse du fond de la misère.


Tu sors demain, tu es heureuse !

Ma foi non ! Il fait trop froid et trop faim dehors.

— Mais ta mère a une bonne place.

— On l’a chassée parce que je suis en prison.

— Où est-elle ?

— Dans la rue !

— Où vas-tu aller ?

— La grosse Chiffe m’a fait demander pour battre le quart ; je donnerai mon pécule à ma mère et j’me renflanquerai là.

— Mais tu reviendras encore ici, gage !

— Comment donc que j’ferais pour n’y pas revenir ? Gna pas d’ouvrage pour ceuce qu’ont des vannées de certificats ; c’est pas pour y en avoir pour des numérotées.


En voici d’autres :


— D’où que tu sors ?

— D’Saint-Lazare pardi ! puisque je suis d’Paris.

— Qué que t’as fait ?

— Est-ce que je sais. Mon marlou a levé un magot ; y parait que je suis complice.

— T’en savais rien ?

— Est-ce que tu crois qu’y me dit ous qu’y va turbiner.

— Y t’a peut-être donné queque chose ?

— Lui, me donner ? Y me prend plutôt. Y l’y faut quinze balles par jour.

Qué qui fait de ça ?

— Ah dame ! y n’a pas gras, faut qu’y paye un camaro qu’a vu ce qui fait ? Le camaro mangerait l’morceau sans ça.

— Comment que tu fais pour l’y trouver ses quinze balles ?

— J’faisais la fenêtre ; ça vaut mieux que le quart dehors. Faut bien qu’on vive ! Quand je cherchais du travail, on me renvoyait des magasins parce que j’étais pas bien mise. Une fois on m’a prêté une robe, c’était autre chose. J’étais trop bien mise, alors y a un michet qui m’a emmenée et puis voilà. Il a fallu prendre une carte et un marlou par-dessus.

— Où que tu faisais la fenêtre ?

— Chez la Relingue, tu sais bien, celle que se fait ramasser pour faire la place pour sa boîte dans les centrales.

— La Relingue ! moi j’aime mieux c’te boîte-ci que la sienne ! Elle gagne trop de balles su no pauv’ carcasses.

— Et ous que tu veux que j’aboule ? La graine de prison ça ne prend racine que sur le trottoir.


En voici d’autres :


— T’es triste, hein, la camuse !

— C’est que je vas retrouver mon malheur.

— Qué que c’est que ça, ton malheur ?

— C’est le père de mes enfants.

— Es-tu mariée ?

— Non.

— Pourquoi que tu ne le quittes pas.

— Parce que c’est le père de mes enfants ! Dans le temps le pauv’ mâtin y s’est donné du mal pour les premiers ; mais les hommes c’est moins dur à la peine que les femmes. Quand le mauvais vent souffle faut bien qu’y couche le champ.


Et après la sortie, n’ayant nulle part pour se réfugier ? Car les asiles qu’on fait pour les femmes sortant de prison ne peuvent les contenir toutes, — c’est offrir une coupe à la cataracte qui coule toujours.

Vous le voyez bien, vous qui êtes de bonne foi, qu’il faut que la Révolution y passe en ne remplaçant pas par des choses mauvaises les mauvaises qu’on détruit ; en ne mettant pas la peste là d’où on ôte le choléra. Mais en assainissant.

Si les femmes des prisons font horreur, moi c’est la société qui me dégoûte !

Qu’on ôte d’abord le cloaque. Quand la place sera nette sous le soleil, personne n’y enfoncera plus dans l’ordure.

Jeunes filles aux voix douces et pures, en voici de votre âge aux voix rudes et cassées. C’est qu’on ne vit pas comme elles vivent, sans boire pour s’étourdir, pour oublier qu’on vit.

Saint-Lazare ! Écoutez, jeunes filles qui n’avez jamais quitté vos mères ; il y a ici des enfants comme vous, des enfants de seize ans. Mais celles-là, ou elles n’ont pas de mères ou leurs mères n’ont pas le loisir de veiller sur elles.

Les pauvres ne peuvent pas garder près d’eux leurs petits, ni prendre le temps de veiller leurs morts.

Elles sont pâles, flétries ; c’est pour vous garder des attaques de ceux qui, disent les imbéciles, se jetteraient sur vous si leur faim de chair fraîche ne trouvait pas à se repaître dans la rue sur la fille du peuple.

On appelle ça de l’égalité et de la justice !

Un coup d’œil sur l’une des plus terribles misères humaines, afin que ce ne soit pas la plainte sur un seul être qui gonfle le cœur du lecteur, mais la révolte contre les crimes sociaux.

C’est peut-être en cellule qu’on est le mieux pour tout entendre. Toute cellule donne sur une cour quelconque et les voix montent ; il n’y a qu’à suivre quelques-unes des parties de cet horrible chœur de la misère.

Écoutez : il y a entre les propriétaires des maisons de prostitution échange de femmes, comme il y a échange de chevaux ou de bœufs entre agriculteurs ; ce sont des troupeaux, le bétail humain est celui qui rapporte le plus.

Quand les michets de telle ou telle ville de province trouvent une femelle trop surmenée ou qu’ils en sont las, le propriétaire s’arrange pour que la fille doive à la maison une somme dont elle ne pourra jamais s’acquitter ; cela la fait esclave, alors on la troque dans tous les maquignonnages possibles. Il faut que le bétail aille dans l’étable où il sera plus profitable aux trafiquants.

Pour d’autres c’est un embauchage. Elles arrivent naïves de leur pays, ou si elles sont Parisiennes et qu’elles n’ignorent pas qu’il y a des ogres pour la chair fraîche ou des appétits à repaître, la misère les assouplit, et puis il y a les oripailleries fausses qu’une fois dans l’antre on leur fera payer six fois la valeur afin de leur créer une dette.

Il y a aussi le recrutement : de vieilles misérables trouvent moyen de se faire emprisonner pendant quelques mois, et elles recrutent, elles racolent toutes les jolies filles qui y sont échouées ; il n’y a plus besoin qu’elles craignent d’avoir faim ; en sortant elles feront la noce.

Oui, elles la feront, la noce, à en crever ! Leur voix deviendra un rauquement, leur corps tombera en lambeaux. C’est la noce — la noce des bourgeois en appétit.

Celles de la rue sont encore les moins misérables, celles des maisons fermées ont une vie si horrible que cela étonne ceux qui ne s’étonnent plus.

Ce que j’entends là-dessus, je l’écrirai, parce que c’est si épouvantable, si honteux, qu’il faut qu’on le sache !

Mais en ce moment les batteuses de quart de la rue ont le dessus pour les histoires lugubres.

Est-ce qu’on ne s’apercevra jamais que c’est entretenir tous les crimes, et qu’une fois devenue drôlesse, la femme s’étourdira en se faisant donner de l’argent par des imbéciles qui deviendront des assassins. Tout le monde doit savoir cela ! Alors pourquoi le continuer ?

Si les grands négociants des marchés de femmes qui parcourent l’Europe, faisant la place pour leur négoce, étaient chacun au bout d’une corde, ce n’est pas moi qui irais la couper.

Et si, quand une pauvre fille qui a cru entrer dans une maison honnête (il y en a) s’aperçoit où elle est, et se trouve dans l’impossibilité d’en sortir, elle étranglait de ses mains vengeresses un des misérables qui l’y retiennent ; si elle mettait le feu à ce lieu maudit, cela vaudrait mieux que d’attendre le résultat des plaidoiries à ce sujet, car il n’y en aura jamais d’autre que ce qui existe, tant que les choses seront telles.

Est-ce que les hiboux qui coupent les pattes aux souris pour les garder dans leur trou cesseront jamais d’agir ainsi ?

Si la souris captive, au lieu de pousser son petit cri plaintif entre le ciel et la terre également sourds, essayait de ronger la gorge au hibou qui la dévore, toutes les premières périraient ; mais la peur finirait par prendre la bête avide, et comme tout être veut vivre, elle finirait par se nourrir de graines plutôt que de crever.

C’est ainsi que doit procéder le misérable bétail humain ; la femme n’a pas à perdre son temps en réclamant des droits illusoires (ceux qui les lui promettent n’en jouissent pas eux-mêmes), elle a à prendre sa place en tête de l’étape qui lutte, et en même temps à se délivrer elle-même de la prostitution dont nul autre qu’elle-même ne la délivrera.

Quand elle ne voudra plus être la proie des appétits et des cupidités, elle saura que la mort est préférable à cette vie-là, et elle ne sera pas assez bête pour mourir inutilement.

Voici ce que j’entends pendant que j’écris. C’est l’histoire d’un marché.

— Y a un zig qui m’a fait psit su le boul des Batignolles ; y voulait me donner que vingt ronds, moi j’avais faim et puis j’avais un marlou par ocas avec la flique ; fallait que je le paye, y m’aurait donné une flaupée ; moi j’ai pas voulu.

— Qué que t’avais fait des quarante ronds du vieux qu’était si plein ?

— Je les avais donnés, vingt à not’ marlou, vingt à une petite momiche qui chiolait la faim, qu’on ne voulait plus lui faire du pain à l’œil ; toute la chieulée chez elle allait en crever, qu’elle disait : Moi j’ai pas seulement lampé de la journée, j’aime pas quand je suis pas éméchée.

— Pourquoi que tu ne t’es pas carapatée quand on t’a prise.

— Puisque je te dis que j’avais rien lampé, autant être là ! M….! autant crever !

Oui, vous avez raison, pauvres filles généreuses jusqu’au fond du gouffre où vous êtes, mieux vaut crever que cette vie-là où vous avez besoin de boire pour ne pas sentir l’existence.

Je ne veux pas croire à la nécessité pour l’homme de se repaître à se gorger de toutes les saouleries. Mais il y a nécessité pour la femme, quelle qu’elle soit, à ne point être souillée de ces immondes brutalités.

Mais regardons en avant, car dans ces tortures va naître la jeune humanité. C’est elle que Ferré au poteau de Satory ; les nihilistes du haut des potences du tzar, les socialistes allemands la tête sous la hache, saluent comme je le fais devant la vie — plus horrible que la mort.