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Mémoires de Louise Michel/Chapitre II

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 8-17).


II


Le nid de mon enfance avait quatre tours carrées, de la même hauteur que le corps de bâtiment avec des toits en forme de clochers. — Le côté du sud, absolument sans fenêtres, et les meurtrières des tours lui donnaient un air de mausolée ou de forteresse, suivant le point de vue.

Autrefois on l’appelait la Maison forte ; au temps où nous l’habitions je l’ai souvent entendu nommer le Tombeau.

Cette vaste ruine où le vent soufflait comme dans un navire, avait, au levant, la côte des vignes et le village dont il était séparé par une route de gazon large comme un pré.

Au bout de ce chemin qu’on appelait la routote, le ruisseau descendait l’unique rue du village. Il était gros l’hiver ; on y plaçait des pierres pour traverser.

À l’est, le rideau des peupliers où le vent murmurait si doux, et les montagnes bleues de Bourmont.

Lorsque je vis Sydney environné de sommets bleuâtres, j’y ai reconnu (avec un agrandissement) les crêtes de montagnes que domine le Cona.

À l’ouest, les côtes et le bois de Suzerin, d’où les loups, au temps des grandes neiges, entrant par les brèches du mur, venaient hurler dans la cour.

Les chiens leur répondaient, furieux, et ce concert durait jusqu’au matin : il allait bien à la ruine et j’aimais ces nuits-là.

Je les aimais surtout, quand la bise soufflait fort, et que nous lisions bien tard, la famille réunie dans la grande salle, la mise en scène de l’hiver et des hautes chambres froides. Le linceul blanc de la neige, les chœurs du vent, des loups, des chiens, eussent suffi pour me rendre un peu poète, lors même que nous ne l’eussions pas tous été dès le berceau ; c’était un héritage qui a sa légende.

Il faisait un froid glacial dans ces salles énormes ; nous nous groupions près du feu : mon grand-père dans son fauteuil, entre son lit et un tas de fusils de tous les âges ; il était vêtu d’une grande houppelande de flanelle blanche, chaussé de sabots garnis de panoufles en peau de mouton. — Sur ces sabots-là, j’étais souvent assise, me blottissant presque dans la cendre avec les chiens et les chats.

Il y avait une grande chienne d’Espagne, aux longs poils jaunes, et deux autres de la race des chiens de berger, répondant toutes trois au nom de Presta ; un chien noir et blanc qu’on appelait Médor, et une toute jeune, qu’on avait nommée la Biche en souvenir d’une vieille jument qui venait de mourir.

On avait pleuré la Biche ; mon grand-père et moi nous lui avions enveloppé la tête d’une nappe blanche pour que la terre n’y touchât pas, au fond du grand trou où elle fut enterrée près de l’acacia du bastion.

Les chattes s’appelaient toutes Galta, les tigrées et les rousses.

Les chats se nommaient tous Lion ou Raton ; il y en avait des légions.

Parfois, du bout de la pincette, mon grand-père leur montrait un charbon allumé ; alors toute la bande fuyait pour revenir l’instant d’après à l’assaut du foyer.

Autour de la table étaient ma mère, ma tante, mes grand’mères, l’une lisant tout haut, les autres tricotant ou cousant.

J’ai ici la corbeille dans laquelle ma mère mettait ses fils pour travailler.

Souvent, des amis venaient veiller avec nous ; quand Bertrand était là, ou le vieil instituteur d’Ozières, M. Laumond le petit, la veillée se prolongeait ; on voulait m’envoyer coucher pour achever des chapitres qu’on ne lisait pas complètement devant moi.

Dans ces occasions-là, tantôt je refusais obstinément (et presque toujours je gagnais mon procès), tantôt, pressée d’entendre ce qu’on voulait me cacher, je m’exécutais avec empressement, et je restais derrière la porte au lieu d’aller dans mon lit.

L’été, la ruine s’emplissait d’oiseaux, entrant par les fenêtres. Les hirondelles venaient reprendre leurs nids ; les moineaux frappaient aux vitres et des alouettes privées s’égosillaient bravement avec nous (se taisant quand on passait en mode mineur).

Les oiseaux n’étaient pas les seuls commensaux des chiens et des chats ; il y eut des perdrix, une tortue, un chevreuil, des sangliers, un loup, des chouettes, des chauves-souris, des nichées de lièvres orphelins, élevés à la cuillère, — toute une ménagerie, — sans oublier le poulain Zéphir et son aïeule Brouska dont on ne comptait plus l’âge, et qui entrait de plain-pied dans les salles pour prendre du pain ou du sucre dans les mains qui lui plaisaient, et montrer aux gens qui ne lui convenaient pas ses grandes dents jaunes, comme si elle leur eût ri au nez.

La vieille Biche avait une habitude assez drôle : si je tenais un bouquet, elle se l’offrait, et me passait sa langue sur le visage.

Et les vaches ? la grande Blanche Bioné, les deux jeunes Bella et Néra, avec qui j’allais causer dans l’étable, et qui me répondaient à leur manière en me regardant de leurs yeux rêveurs.

Toutes ces bêtes vivaient en bonne intelligence ; les chats couchés en rond suivaient négligemment du regard les oiseaux, les perdrix, les cailles trottinant à terre.

Derrière la tapisserie verte, toute trouée, qui couvrait les murs, circulaient des souris, avec de petits cris, rapides mais non effrayés ; jamais je ne vis un chat se déranger pour les troubler dans leurs pérégrinations.

Du reste les souris se conduisaient parfaitement, ne rongeant jamais les cahiers ni les livres, n’ayant jamais mis la dent aux violons, guitares, violoncelles qui traînaient partout.

Quelle paix dans cette demeure et dans ma vie à cette époque !

Je n’en valais pas mieux, il est vrai. Étudiant par rage, mais trouvant toujours le temps de faire des malices aux vilaines gens, je leur faisais une rude guerre ! Peut-être n’avais-je pas tort !

À chaque événement dans la famille, ma grand’mère en écrivait la relation sous forme de vers, dans deux recueils de gros papier cartonnés en rouge, que j’ai à sa mort enfermés dans un crêpe noir.

Le grand-père y avait ajouté quelques pages, et moi-même, encore enfant, j’osai y commencer une Histoire universelle, parce que celle de Bossuet (À monseigneur le dauphin) m’ennuyait et que mon cousin Jules avait remporté après les vacances l’histoire générale de son collège. Je compulsais comme je pouvais les faits principaux.

Voyant depuis longtemps la supériorité des cours adoptés dans les collèges sur ceux qui composent encore l’éducation des filles de province, j’ai eu bien des années après l’occasion de vérifier la différence d’intérêt et de résultat entre deux cours faits sur la même partie : l’un pour les dames, l’autre pour le sexe fort !

J’y allai en homme, et je pus me convaincre que je ne me trompais pas.

On nous débite un tas de niaiseries, appuyées de raisonnements de La Palisse, tandis qu’on essaye d’ingurgiter à nos seigneurs et maîtres des boulettes de science à leur crever le jabot. Hélas ! c’est encore une drôle d’instruction malgré cela, et ceux qui seront à notre place dans quelques centaines d’années feront joliment litière — même de celle des hommes.

Il devait se trouver de fameuses âneries dans mon travail ; j’avais consulté assez de livres infaillibles pour cela, mais on me donna quelques volumes de Voltaire et je plantai là mon œuvre inachevée avec le grand poème sur le Cona dont M. Laumont le grand avait cru me désenchanter en me racontant sur la montagne de Bourmont assez de légendes burlesques pour faire rire toutes les pierres de la Haute-Marne.

Jadis, là, dans un ermitage, vécut pendant longtemps un malandrin, saint homme pendant le jour, détrousseur de voyageurs pendant la nuit, à qui les braves gens du pays payaient en chère lie des prières pour les délivrer du peut âbre qui courait le bois et la plaine, sitôt le lever de la lune.

Et, sitôt aussi le lever de la lune, se retirait le saint homme dans la solitude, car le peut âbre c’était lui !

Ce qui m’empêcha de terminer le fameux poème du Cona c’est une dent de mammouth, dont ce même M. Laumont le grand, autrement dit le docteur Laumont, parlait avec enthousiasme. Je quittai la poésie pour établir, au sommet de la tour du nord, une logette pleine de tout ce qui pouvait passer pour des trouvailles géologiques. J’y joignis des squelettes tout modernes de chiens, de chats, des crânes de chevaux trouvés dans les champs, des creusets, un fourneau, un trépied, et le diable, s’il existait, saurait tout ce que j’ai essayé là : alchimie, astrologie, évocations ; toute la légende y passa, depuis Nicolas Flamel jusqu’à Faust.

J’y avais mon luth, un horrible instrument que j’avais fait moi-même avec une planchette de sapin et de vieilles cordes de guitare, — il est vrai que je le raccommodais avec des neuves.

C’est cet instrument barbare dont je parlais pompeusement à Victor Hugo, dans les vers que je lui adressais : — il n’a jamais su ce que c’était que ce luth du poète, cette lyre, dont je lui envoyais les plus doux accords !

J’avais dans ma tourelle une magnifique chouette aux yeux phosphorescents que j’appelais Olympe, et des chauves-souris délicieuses buvant du lait comme de petits chats, et pour lesquelles j’avais démonté les grilles du grand van, leur sécurité exigeant qu’elles fussent en cage pendant le jour.

Ma mère, moitié grondant, moitié riant, m’entendit pendant quelques jours chanter sur mon luth la Grilla rapita, qu’elle a depuis conservée avec de vieux papiers qui avaient porté le titre de Chants de l’aube. Voici cette chanson :


LA GRILLA RAPITA

Ah ! quelle horrible fille !
Elle a brisé la grille
Du grand van pour le grain.
Et l’on vanne demain !

Si fa, fa ré, ré si ; si ré fa, si do ré.

Elle en fait une cage,
De nocturne présage
Pour ses chauves-souris !
Cela n’est pas permis.

Si fa, fa ré, ré si, si ré, fa, si do ré.

Mais partout je la cherche :
Sans doute elle se perche
Dans son trou du grenier !
Allons la corriger.

Si fa, fa ré, ré si, si ré fa, si do ré.

Ah ! c’est bien autre chose.
Voici le pot au rose !
Un fourneau, des creusets…
Tout cela sent mauvais !

Si fa, fa ré, ré si, si ré fa, si do ré.


Appelons sa grand’mère !
Appelons son grand-père !
Il faut bien en finir.
Mais comment la punir ?

Si fa, fa ré, ré si, si ré fa, si do ré.


J’ignore avec quel vers rimait le refrain.

Quelques années encore, et j’allais, mes grands-parents étant morts, quitter ma calme retraite.

La vieille ruine ne garda pas longtemps les adieux que j’avais inscrits au mur de la tourelle. — Il n’en reste pas une pierre.


ADIEUX À MA TOURELLE

Adieu dans le manoir ma rêveuse retraite !
Adieu ma haute tour ouverte à tous les vents !
Il reste à tes vieux murs la mousse de leur crête
Et moi, frêle rameau brisé par la tempête,
Je suivrai loin de toi les rapides courants.
Tu reverras sans moi venir les hirondelles
Qui dans les jours d’été chantent au bord des toits.
Mais, si je vais errer fugitive comme elles,
Ne manquera-t-il rien, dis-moi, sous les tourelles,
Quand leurs tristes échos ne diront plus ma voix ?