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Mémoires de Louise Michel/Chapitre V

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 40-47).
V


Quelques notes sur mon pays natal.

La charrue y met au jour le cercueil de pierre de nos pères les Gaulois ; le couteau à égorger la victime et l’encens du Romain. Le laboureur, accoutumé à ces trouvailles les détourne (quelquefois pour faire une auge du cercueil, pour parfumer l’énorme souche qui brûle sous sa grande cheminée avec l’encens augural) et il continue à chanter ses bœufs tandis que derrière lui les oiseaux ramassent les vers dans les sillons ouverts.

Comme j’aime à songer à ce petit coin de terre ! J’aurais aimé, si ma mère avait pu survivre à mon absence, passer près d’elle quelques jours paisibles comme il les fallait pour elle, avec moi travaillant près de son fauteuil et les vieux chats calédoniens ronronnant au foyer.

Tant d’autres vivent si longtemps ! Ces jours-là ne sont pas faits pour nous.


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Parlons de la Haute-Marne ; elle eut son royaume d’Yvetot, le comté de Montsongeon (Royaume du Haut-Gué).

Entre trois cours d’eau qui le font ressembler à une île, au pied des montagnes que dominait sa forteresse, Montsongeon eut ses armées qui, dans les guerres de Lorraine, remportèrent des victoires.

Dans Montsongeon comme dans une place de guerre on fermait les portes. Celle de dom Marius donnait sur la campagne, les autres sur la Saône, la Tille et la Vingeance.

Le petit royaume fut bien des fois vendu et revendu ; les coupes des roitelets étaient plus grandes que les vignes de leurs coteaux ; leurs belles dames, aussi, avaient besoin d’argent pour des libéralités ou pour toute autre chose.

Et puis il y avait les donations aux abbayes, en expiation des crimes que les seigneurs avaient accoutumance de commettre.

Un Pierre de Mauvais-Regard trouva moyen de partager en deux moitiés une somme volée : de l’une, il se servit pour expier, et de l’autre pour continuer es pêchiers ; puis, afin d’être tout à fait en règle, il donna, pour cent sols de Langres, le droit de pâture, dans une partie du Montsongeonnais, aux moines d’Auberive. Un autre Pierre ayant grand besoin d’argent et sa femme aussi, ils vendirent tout ce qu’ils possédaient à Boissey et autres lieux. Le royaume s’émietta vers la fin du XIIIe siècle.

Le nom de Montsongeon a été l’objet de savantes discussions.

On voulut le faire dériver des prêtres de Mars (les Saliens). Mais comme on ne trouvait pas d’antiquités romaines on se rabattit sur les Francs (Saliens).

« Deyé, disait Marie Verdet, gué bée temps que c’étot tenlé qu’on ellot cueilli lé sauge pou lé méledes mâme que Mme lé Bourelle de Langres en cueillot pou se remedes gné par cent ans. »

Peut-être bien que Marie Verdet avait raison.

À Beurville, sur le cours d’eau du Ceffondret, c’est une histoire d’amour qu’on place. Vers 1580, à l’époque des guerres de religion, Nicolas de Beurville, chef des bandes armées qui couraient le pays, aimait la fille du sire Girard de Hault et comme c’est l’usage entre gens à qui on le défend, elle le paya de retour.

Il semblait que leur mariage fût impossible. La belle Anne de Hault trouva moyen, au moment où la contrée était dans la terreur des bandes de Beurville, qu’on demandât à son père de la sacrifier à la paix du territoire.

Une députation affolée vint supplier le père, et au besoin exiger, que l’on offrit à Nicolas sa belle Anne en mariage avec une forte dot, à condition qu’il irait dans une autre contrée piller les pauvres gens pour l’entretien de ses compagnies.

C’est ce qui fut fait. Beurville alla piller ailleurs, et le jour étant venu où il eut de quoi se repentir en paix, les deux époux rebâtirent Sainte-Colombe et vécurent heureux — la légende ne dit pas s’il en était de même de leurs vassaux.

Une longue rue sur le roc escarpé du Cona, des tombes sous les ruines d’une chapelle au bas de la montagne, si nombreuses qu’elles forment un nid, le nid de la mort, c’est Bourmont entouré de collines bleuâtres ; quelques-unes sont couronnées de forêts. Au sommet de l’une d’elles un ermitage qui a trois légendes : la première lui donne pour fondateur le diable ; la seconde, le bon Dieu ; la troisième, l’amour d’un berger pour la belle Marguerite, fille de Rénier de Bourmont.

Après le siège de la Mothe, dont une horloge et d’autres choses curieuses furent apportées à Bourmont, on y utilisa les épaves de cette ville. Bourmont était alors si pauvre, par l’obligation de nourrir des gens de guerre, que les gens, quasi-mendiants, y obtinrent la permission de vendre leur cloche.

Maintenant Bourmont devient vraiment une ville.

De Langres et de Chaumont, je ne dirai pas grand’chose : on les connaît. Du viaduc de Chaumont, qui traverse le val des Écoliers, tout le monde a vu la vieille ville du mont Chauve.

Du chemin de fer, de même, on voit Langres sur son rocher avec ses noirs remparts.

Une vieille querelle, querelle surtout de proverbes et chansons, existait entre Langres et Chaumont.

À Chaumont on disait de Langres :


Lé haut su cés rochers,
Moitié fols, moitié enrégés.


À Langres, on disait de Chaumont, entre des couplets par centaines, celui-ci :


Oi Langres y fait frô, dit-on,
Mais y fait chaud ai Chaumont.
Car quand bige veut ventai,
Pour ben l’at repér l’empochai d’entrai,
Car quand bige veut venté
Lai pote on y fait fremer (bis).


Autrefois, aux environs de Chaumont, un jeune homme pendant des années allait s’asseoir silencieusement sous le manteau de la cheminée, le dimanche, sans oser témoigner autrement son désir de demander la fille de la maison en mariage.

— Bonjo tout le monde ! disait-il en entrant ; on lui offrait une chaise, et au bout de longues heures il se levait, disait : Bonso teurteu ! et s’en allait pour jusqu’au dimanche suivant.

Quand, rouge jusqu’aux oreilles, il osait faire sa demande, la jeune fille, si elle acceptait, rapprochait les tisons ; si elle refusait, elle laissait le feu s’éteindre. Dans ce cas, tout était fini ; dans l’autre, les parents s’arrangeaient pour régler la noce.

Aujourd’hui encore, les jeunes gens vont s’asseoir silencieusement au foyer de la bien-aimée, pendant longtemps, avant d’oser lui parler.

Jadis, près de la forteresse du pays (châté païot), on allait conjurer les esprits des ruines avec une pièce d’argent, un couteau affilé, une chemise blanche et une chandelle allumée.

Pourquoi faire la pièce d’argent ? disais-je. Et Marie Verdet, baissant la voix, répondait : — Pour le diable !

Et la chandelle allumée ? C’est pour le bon Dieu ! Et la chemise blanche ? Pour les morts ! Et le couteau à la lame affilée ? — Pour le consultant s’il mentait à la foi jurée.

Mais la foi jurée à qui ?

À l’inconnu, au feullot.

Et la forêt du Der (des Chênes), n’en dirons-nous rien ? (Jamais le pied de l’envahisseur ne l’avait foulée, on n’y trouve nul vestige romain.)

La forêt du Der ou Derff tout entière était sacrée, — l’ombre épaisse des chênes y règne encore. Autrefois, avant les temps historiques, s’y réfugia, dans un antre, un proscrit, traqué comme un fauve, et qui vivait en fauve (de chair humaine).

Les gardiens de pourceaux des Mérovingiens y bâtirent des fermes lacustres ; il en reste des débris dans la Mare-aux-Loups.

L’étang de Blanchetane — reste d’une mer crétacée qui, sur ses rives arides, jusqu’à la ferme du Pont-aux-Bœufs, n’a pas même une bruyère, mais du sable, soulevé par le vent en petites vagues.

Comme il fait bon, dans nos bois, entendre dans le silence profond le marteau lourd des forges ; les coups secs de la cognée qui font frissonner les branches ; les chansons des oiseaux et le bruissement des insectes sous les feuilles !

À l’automne, avec ma mère et mes tantes, nous allions loin dans la forêt.

Tout à coup, on entendait casser des branchettes : c’était quelque pauvre vieille faisant son fagot.

— Eh petiote ! le gâde as té pa lé ? Vès t’en, pa lé quiche de lé tranche, si le gâde passot tu chanteros ! faut que je féye mes écouves (balais).

Combien peu montaient ces brins de bouleau, dans les grands bois !

D’autres fois, c’était le ouf d’un sanglier rentrant dans les fourrés ou de pauvres chevreuils fuyant comme l’éclair.

On eût dit qu’ils sentaient venir les chasses d’automne où l’on égorge au son du cor tant de pauvres biches pleurant les vertes feuillées.

La bête détruit pour vivre, le chasseur détruit pour détruire, le fauve ancestral se réveille.

Maintenant, les jours d’enfance sont esquissés et voilà, étendu sur la table, le cadavre de ma vie : disséquons à loisir.