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Mémoires de Louise Michel/Chapitre VI

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F. Roy, libraire-éditeur (p. 48-67).


VI


Quand la mort se fut abattue sur la maison, faisant le foyer désert ; quand ceux qui m’avaient élevée furent couchés sous les sapins du cimetière, commença pour moi la préparation aux examens d’institutrice.

Je voulais que ma mère fût heureuse. Pauvre femme !

J’eus, outre mon tuteur (M. Voisin, ancien juge de paix à de Saint-Blin, tout comme s’il se fût agi d’administrer une fortune), ma mère comme tutrice, et Me Girault, notaire à Bourmont, comme subrogé tuteur !

Ce n’était pas trop, disait-on, pour m’empêcher de dépenser de suite les huit ou dix mille francs (en terres) dont j’héritais. Ils sont loin maintenant !

Je vois dans ma pensée une seule parcelle de ces terrains ; c’est un petit bois planté par ma mère elle-même, sur la côte des vignes, et qu’elle continua de soigner pendant son long séjour dans la Haute-Marne, près de sa mère, tandis que j’étais sous-maîtresse à Paris : c’est-à-dire jusque vers 1865 ou 1866. Nous avons eu pendant peu de temps, comme on voit, le bonheur de vivre ensemble.

« Les choses ont des larmes », a dit Virgile. Je le sens en pensant au petit bois et à la vigne arrosés des sueurs de ma mère.

De là on voyait le bois de Suzerin avec le toit rouge de la ferme.

Les montagnes bleues de Bourmont ; Vroncourt, les moulins, le château ; toute la côte des blés ondulant sous le vent ; c’est ainsi que je me figurais la mer, et j’avais raison.

Ma grand’mère Marguerite voulut voir la vigne avant de mourir, mon oncle l’y porta dans ses bras.

Les Prussiens, passant comme passent tous les vainqueurs, ont coupé le bois et détruit la vigne ; une petite hutte était au milieu ; je crois qu’ils l’ont brûlée, en faisant pour se réchauffer du feu avec les arbres.

Ma mère dut vendre le terrain pendant mon séjour en Calédonie pour payer des dettes faites par moi pendant le siège et qu’on lui réclama.

Revenons au passé. Mon éducation, à part les trois mois passés à Lagny aux vacances de 1851, fut faite par mes grands-parents à Vroncourt et par Mmes Beths et Royer aux cours normaux de Chaumont (Haute-Marne).

C’est à ces vacances de 1851 que nous allâmes, ma mère et moi passer quelques mois chez mes parents des environs de Lagny.

Là, mon oncle, qui n’aimait guère à me voir écrire et s’imaginait toujours que je laisserais les examens d’institutrice pour la poésie, me plaça pour être plus tranquille à ce sujet au pensionnat de Mme Duval, de Lagny où sa fille avait été élevée ; j’y fus pensionnaire pendant environ trois mois.

Dans cette maison, comme à Chaumont, on vivait les livres ; le monde réel s’arrêtait sur le seuil et l’on se passionnait pour les parcelles de sciences qui s’émiettent devant les institutrices : tout juste assez pour donner soif du reste ; ce reste-là on n’a jamais le temps de s’en occuper.

Le manque de temps ! c’était avant 71, la torture de toute vie d’institutrice. On était aux prises avant le diplôme avec un programme qu’on se grossit outre mesure, et, après avec le même programme dégonflé, vous laissant voir que vous ne savez rien !

Parbleu ! ce n’était pas une nouvelle, toutes en étaient là à cette époque ; mais les sources vives où l’on eût voulu se désaltérer ne sont pas pour ceux qui ont à lutter pour l’existence.

J’aurais voulu, tout en continuant mes études, rester à Paris comme sous-maîtresse : beaucoup le faisaient. Mais je ne voulus pas alors me séparer de ma mère et, avec elle, je retournai dans la Haute-Marne, près de ma grand’mère Marguerite.

C’est pourquoi, en janvier 1853, je commençai ma carrière d’institutrice à Audeloncourt (Haute-Marne), où j’avais une partie de ma famille maternelle.

Mes grands-oncles, Simon, Michel et Francis, qu’on appelait l’oncle Francfort, vivaient encore ; leurs épaisses chevelures rousses n’avaient pas même de fils d’argent.

C’étaient de beaux et grands vieillards, aux fortes épaules, à la tête puissante, simples de cœur et prompts d’intelligence, qui, comme les frères de ma mère, avaient appris, je ne sais comment, une foule de choses et qui causaient bien.

Un arrière-grand-père avait acheté autrefois toute une bibliothèque au poids : vieilles bibles illustrées d’images aux places où Homère appelait les nuées sur ses personnages ; anciennes chroniques, où soufflait si bien la légende, que les grands-oncles en avaient quelque chose ; volumes de sciences à l’état rudimentaire ; romans du temps passé, tout cela avec privilège du roy. Les a étaient encore remplacés par des o.

J’en entendis parler avec tant d’enthousiasme que moi aussi je regrettais les livres effeuillés ou perdus.

Les romans s’étaient usés dans les veillées de l’écrégne où la lectrice mouille son pouce à sa bouche pour retourner les pages, et laisse tomber sur les infortunes des héros une pluie de larmes de ses yeux naïfs.

L’écrégne, dans nos villages, est la maison où, les soirs d’hiver, se réunissent les femmes et les jeunes filles pour filer, tricoter, et surtout pour raconter ou écouter les vieilles histoires du feullot qui danse en robe de flamme dans les prèles (prairies) et les nouvelles histoires de ce qui se passe chez l’un ou chez l’autre.

Ces veillées durent encore ; certaines conteuses charment si bien l’auditoire que la soirée se prolonge jusqu’à minuit.

Alors un peu tremblantes, sous l’impression émotionnante du récit, les unes, autant qu’il est possible, reconduisent les autres.

Les dernières, celles qui demeurent loin, courent pour regagner leur logis pendant qu’elles entendent les amies qui les hèlent pour les rassurer.

La neige s’étend toute blanche, il fait froid, et le givre — comme les fleurs en mai — couvre les branches.

Peut-être cette bibliothèque contribua à jeter dans ma famille maternelle, où l’on n’était pas assez riche pour avoir de l’instruction, la coutume d’étudier seul.

Les frères de ma mère y puisèrent : l’oncle Georges, une étonnante érudition historique ; l’oncle Michel, la passion des mécaniques dont j’abusais étant enfant, l’ayant fait descendre à la confection d’un petit chariot et de mille autres objets, et que je mis, pendant la guerre de 70, à contribution encore pour un moyen de défense qu’on refusa et qui était bon. J’aimais beaucoup mes oncles que j’appelais effrontément Georges et Fanfan jusqu’au jour où ma grand’mère me dit que c’était très mal de traiter ses parents avec aussi peu de respect. Mon troisième oncle, qui revenait du service militaire, y avait pris ou gardé de vieux livres le goût des voyages ; une juste appréciation de bien des choses, et surtout de la discipline, lui fournissait des réflexions, qu’il était loin de me croire capable de comprendre. Au fond de toute discipline germe l’anarchie. Cet oncle est mort en Afrique il y a bien des années.

Puisque je suis retournée aux jours de mon enfance, laissez-moi regarder encore à cette époque (si le livre est trop long on sautera les feuillets).

Voici le vieux moulin sur la route de Bourmont, au bas d’un coteau sauvage ; l’herbe est épaisse et fraîche dans le pré que borde l’étang.

Les roseaux font du bruit, froissés par les canards ou poussés par le vent.

Dans le moulin, la première chambre est obscure, même en plein jour ; c’est là que l’oncle Georges lisait tous les soirs.

Que de choses il avait apprises en lisant ainsi !

Tous, vivants et morts, les voici à la place d’autrefois.

Les voilà, tous les chers ensevelis ! Les vieux parents de Vroncourt semblables aux bardes ; les sœurs de ma grand’mère Marguerite avec les coiffes blanches, le fichu attaché sur le cou par une épingle, le corsage carré, tout le costume des paysannes qu’elles gardèrent coquettement depuis le temps de leur jeunesse (où on les appelait les belles filles) jusqu’à leur mort : leurs trois noms étaient simples comme elles, Marguerite, Catherine, Apolline.

Des deux sœurs de ma mère, l’une, ma tante Victoire, était avec nous à Audeloncourt ; l’autre, ma tante Catherine, était aux environs de Lagny : toutes deux avaient, comme ma mère, cette netteté absolue, ce luxe de propreté qui, de leurs bandeaux de cheveux à la pointe des pieds, ne laissait ni l’ombre d’une tache ni un grain de poussière.

Ainsi elles étaient au fond du cœur !

Dans la première jeunesse de ma tante Victoire, des missionnaires prêchant à Audeloncourt avaient laissé un fanatisme religieux qui entraîne bien des jeunes filles au couvent. Ma tante fut du nombre, mais après avoir été novice ou sœur converse à l’hospice de Langres, sa santé brisée par les jeûnes la força de revenir ; c’est à cette époque qu’elle commença à habiter près de nous, à Vroncourt, où elle resta jusqu’à la mort de mes grands-parents.

Elle était de très haute taille, le visage un peu maigre, des traits fins et réguliers.

Jamais je n’entendis de missionnaire plus ardent que ma tante ; elle avait pris du christianisme tout ce qui peut entraîner : les hymnes sombres ; les visites le soir aux églises noyées d’ombre ; les vies de vierges qui font songer aux druidesses, aux vestales, aux valkyries. Toutes ses nièces furent entraînées dans ce mysticisme, et moi encore plus facilement que les autres.

Étrange impression que je ressens encore ! J’écoutais à la fois ma tante catholique exaltée et les grands-parents voltairiens. Je cherchais, émue par des rêves étranges ; ainsi l’aiguille cherche le nord, affolée, dans les cyclones.

Le nord, c’était la Révolution.

Le fanatisme descendit du rêve dans la réalité ; ma vie, au pas de charge, s’en alla dans les Marseillaises de la fin de l’Empire. Quand on avait le temps de se dire des vérités les uns aux autres, Ferré me disait que j’étais dévote de la Révolution. C’était vrai ! n’en étions-nous pas tous fanatiques ? Toutes les avant-gardes sont ainsi.

Revenons à mon école d’Audeloncourt ouverte en janvier 1853. École libre, comme on disait, car pour appartenir à la commune il eût fallu prêter serment à l’Empire.

Je ne manquais pas de courage, nourrissant même l’illusion de faire à ma mère un avenir heureux.

Les mois de classe ne pouvaient être que d’un franc (somme relativement forte pour les travailleurs des champs) ; n’ayant pas l’âge exigé pour avoir des pensionnaires, j’étais obligée de placer, chez les parents des élèves d’Audeloncourt, celles qui appartenaient à d’autres villages. Mais, malgré les dénonciations de quelques imbéciles à ce sujet et sur mes opinions politiques, ma classe marchait d’autant mieux que j’avais le zèle de la première jeunesse ; je la faisais avec passion.

Les amis de l’ordre, qui daignaient s’occuper de moi, me disaient rouge, c’est-à-dire républicaine ; et comme pensant à m’en aller à Paris, chose dont ils n’auraient pas dû être fâchés, cependant, puisque ma manière de voir les gênait.

Ces accusations étaient parfaitement vraies : Paris à peine entrevu, et entrevu bien au-dessous des merveilles qu’on m’en avait dites, m’attirait ; c’était là seulement qu’on pouvait combattre l’Empire. Et puis Paris vous appelle si fortement qu’on en sent l’impression magnétique.

Les dénonciations qui troublaient le repos de ma pauvre mère me procuraient un bon voyage à Chaumont. J’y revoyais ma pension, mes maîtresses, mes amies avec lesquelles, comme autrefois, je faisais des malices aux vilaines gens.

J’y passais deux jours sous prétexte d’affaires.

Il me souvient d’avoir, avec Clara, causé un grand émoi à certains pourfendeurs de républicains (en paroles bien entendu), sur les portes desquels nous avions fait à la craie rouge une marque, mystérieuse, disaient-ils ; bien mystérieuse, car les uns y virent le triangle égalitaire (un peu allongé), les autres un instrument de supplice (inconnu) et ceux qui n’étaient pas intéressés dans l’affaire, une grande oreille d’âne. Ceux-là avaient raison.

Je revois Chaumont tel qu’il était alors : le Boulingrin ; la vieille rue de Choignes, de sinistre mémoire, où demeure le bourreau ; le viaduc tenant tout le val des Écoliers ; la librairie Sucot, contenant tout ce qui pouvait me tenter, et où, institutrice comme élève, j’avais toujours des dettes. La grosse tête frisée de M. Sucot regardait aux vitres, au milieu de la papeterie de luxe, des livres nouveaux, de la musique venant de Paris.

Cela me rappelait mes éblouissements d’enfant devant la librairie Guerre, à Bourmont. Je n’ai point encore perdu cette impression devant certains étalages de livres.

Les affaires, qui après chaque dénonciation étaient censées me retenir deux jours à Chaumont, se terminaient en arrivant.

J’allais chez le recteur de l’académie, M. Fayet, et là, assise comme chez mes grands-parents dans la cendre de l’âtre, je m’expliquais au sujet des dénonciations envoyées à mon égard, disant que tout était vrai, que je désirais aller à Paris, que j’étais républicaine et que, quant aux pensionnaires placées chez les parents de mes élèves d’Audeloncourt, cela se passait ainsi parce que telle était l’idée de ces familles-là, et je riais comme au temps de mon enfance ; mais en parlant de l’étude, ma passion qui m’appelait à Paris ; de la république, mes amours, je laissais mon cœur s’ouvrir.

Le recteur me regardait longtemps en silence avant de me répondre, et sa femme, qui prenait toujours mon parti, souriait tandis que des colombes en liberté volaient dans la chambre pleine de soleil. Cela sentait le printemps, chez eux, dans toute saison et le matin à toute heure.

À ma classe d’Audeloncourt on chantait la Marseillaise avant l’étude du matin et après l’étude du soir.

La strophe des enfants :


Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus


était dite à genoux ; une des plus jeunes la chantait seule (c’était une petite brune qui s’appelait Rose et que nous appelions Taupette à cause du noir lustré de ses cheveux).

En reprenant le chœur nous avions souvent, les enfants et moi, des pluies de larmes tombant des yeux.

J’ai retrouvé cette impression à Nouméa la dernière année de mon séjour en Calédonie.

C’était le 14 juillet, j’étais à cette époque chargée du dessin et du chant dans les écoles de filles de la ville.

M. Simon, le maire par intérim, voulut que les enfants chantassent la Marseillaise, entre les deux coups de canon du soir, dans le kiosque ouvert de la place des Cocotiers.

La nuit était tombée tout à coup : il n’y a dans ces régions ni crépuscule ni aurore.

Les palmiers bruissaient doucement, remués par le vent, les girandoles éclairaient un peu le kiosque, laissant dans l’ombre la place où l’on sentait la foule — une foule noire et blanche.

Devant le kiosque, la musique militaire.

Mme Penand, la première institutrice laïque qui vint dans la colonie était debout près de moi, ainsi qu’un artilleur qui devait chanter avec nous ; les enfants rangés en cercle nous entouraient.

Après le premier coup de canon il se fit un tel silence que le cœur cessait de battre.

Je sentais nos voix planant dans ce silence, cela faisait l’effet d’être emporté par de grands coups d’aile ; le chœur aigu des enfants, le tonnerre de cuivre qui coupait les strophes, tout cela nous empoignait.

Ce rythme qui portait nos pères, vivante Marseillaise, nous l’avons bien aimé.

Au retour de Calédonie, nous trouvâmes l’hymne sacré employé à toutes sortes d’entraînements ; à peine guérie des fanges où l’avaient traînée les derniers jours de l’Empire, la Marseillaise frappée de nouveau était morte pour nous.

Il est d’autres chants encore que nous aimions ; dans les veillées des armes, au temps du siège et de la Commune, on chantait souvent.

Chez les amis de Londres, au retour de Calédonie, je retrouvai nos chansons.


............
Bonhomme, n’entends-tu pas
Ce refrain de chanson française ?
Ce refrain, c’est la Marseillaise


La place des morts nous parut large ; combien plus elle l’est aujourd’hui !

Un bruit de sabots dans ma prison me rappelle d’autres sabots sonnant tristes ou gais : à Audeloncourt le dimanche, de petits sabots noirs claquetant précipitamment vers la porte de l’église quand on entonnait le

Domine, salvum fac Napoleonem

J’avais dit aux enfants que c’était un sacrilège que d’assister à une prière pour cet homme ; aussi les petits sabots noirs couraient, couraient, pressés, faisant un gentil bruit sec comme la grêle, le même petit bruit sec que firent, le 22 janvier 1871, les balles pleuvant des fenêtres de l’Hôtel de Ville sur la foule désarmée.

J’entendis plus tard d’autres sabots sonner tristement, grands et lourds ceux-là, aux pieds fatigués des prisonnières d’Auberive.

Ils sonnaient avec une triste cadence sur la terre gelée, tandis que la file silencieuse passait, lentement devant les sapins chargés de neige.

D’Audeloncourt, j’envoyais des vers à Victor Hugo ; nous l’avions vu, ma mère et moi, à Paris, à l’automne de 1851, — et il me répondait de l’exil comme il m’avait autrefois répondu de Paris, à mon nid de Vroncourt et à ma pension de Chaumont. J’envoyais aussi quelques feuilletons aux journaux de Chaumont.

J’en ai des fragments moins fragiles que les mains chéries qui me les ont conservés.

De ces feuilletons je cite une phrase qui m’attira l’accusation d’insulte envers sa Majesté l’Empereur, accusation bien méritée du reste, et qui eût pu être motivée par bien d’autres phrases.

Ce feuilleton, une histoire de martyrs, commençait ainsi :


Domitien régnait ; il avait banni de Rome les philosophes et les savants, augmenté la solde des prétoriens, rétabli les jeux Capitolins et l’on adorait le clément empereur en attendant qu’on le poignardât. Pour les uns l’apothéose est avant ; pour les autres elle est après, voilà tout.

Nous sommes à Rome en l’an 93 de Jésus-Christ.


Je fus mandée chez le préfet qui me dit : Vous avez insulté Sa Majesté l’Empereur en le comparant à Domitien et si vous n’étiez pas si jeune, on serait en droit de vous envoyer à Cayenne.

Je répondis que ceux qui reconnaissaient M. Bonaparte au portrait de Domitien l’insultaient tout autant, mais qu’en effet c’était lui que j’avais en vue.

Ajoutant que, quant à Cayenne, il m’eût été agréable d’y établir une maison d’éducation, et ne pouvant faire moi-même les frais du voyage, que ce serait au contraire me faire grand plaisir.

La chose en resta là !

Quelque temps après, un bonhomme qui voulait demander je ne sais quelle faveur à la préfecture vint me trouver, disant : Y peraîtrot que vévé été chez le préfet, vos ellez m’y requemender.

J’eus beau lui objecter que c’était pour me juger, et me menacer de Cayenne que j’avais été appelée à la préfecture, et que ma recommandation n’était pas capable de le faire bien venir, au contraire, le bonhomme n’en démordait pas.

Pisque c’est mé que je le demande ka ke cé vo fait ! beyez toujo.

Je finis par écrire à peu près en ces termes :


« Monsieur le préfet,

« La personne à qui vous avez bien voulu promettre le voyage de Cayenne est tourmentée par le père X… de lui donner une lettre de recommandation pour vous.

« Je n’ai jamais pu lui faire comprendre que c’est le moyen de le faire mettre à la porte ; il est entêté comme un âne.

« Puisse-t-il ne pas apprendre, à ses dépens, que j’avais raison de refuser !

« Veuillez, monsieur le préfet, ne pas oublier, pour moi, le voyage en question. »


Voyant revenir le bonhomme, après son expédition de Chaumont, j’avoue que je riais déjà des ennuis qu’il allait me raconter, quand, à ma grande surprise, il me dit : Eh ben ! je le sevot ben ; vévé de lé chance ; j’ai mon effére.

C’était lui, plutôt, qui avait de la chance !

De ma classe d’Audeloncourt, on entendait sans cesse le bruit de l’eau ; pendant l’été, le ruisseau descendait en murmurant ; pendant l’hiver, il avait des fureurs de torrent.

Qui donc l’écoute maintenant, dans cette maison obscure où j’étais environnée d’élèves attentives comme on l’est dans les villages, où nulle distraction ne vient du dehors ? Je pourrais les appeler encore toutes par leur nom, depuis la petite Rose jusqu’à la grande, qui est institutrice, aujourd’hui. Eudoxie mourut dans mes bras, une année d’épidémie.

Et Zélie, la sœur du messager de Clefmont ! Je l’aimais doublement, parce qu’elle portait le nom d’une amie de Vroncourt, longtemps pleurée, et à cause de sa vive imagination.

Le messager et sa sœur étaient orphelins. Il était l’aîné de la famille et, tout jeune, remplissait la place des parents morts : il avait voulu que sa sœur fréquentât mon école ; dans mes voyages d’Audeloncourt à Chaumont nous causions d’une foule de choses en gens qui lisent beaucoup.

Jamais conversation plus sérieuse que celle du jour où je revenais, ayant encore en poche la craie rouge qui m’avait servi à marquer les portes des vilaines gens, avec mon amie Clara.

Je m’en servis pour faire le même dessin au dos d’un voyageur qui essayait l’éloge de Bonaparte, et que je fis trembler en disant : — Il faudra bien que la République vienne, nous sommes nombreux et hardis.

À chaque relais montaient ou descendaient des personnages nouveaux, les uns vêtus de la blouse de toile bleue, le bâton suspendu au poignet par une petite courroie de cuir, la tabatière de cerisier dans la poche ; les autres couverts de vêtements de drap, si rarement portés que les plis y étaient tracés comme par une presse.

La route est longue de Chaumont à Audeloncourt ; elle tourne en spirale autour du mont Chauve, descend les pentes par les inclinaisons les plus douces et s’élance enfin, dénouant ses replis à travers des villages encore couverts de chaume, jusqu’aux bois de la Sueur, où, sous les branches basses des pommiers tordus, sont les toits effondrés d’une petite auberge où, jadis, on égorgeait les voyageurs, disent les vieux du pays ; ceux qui entraient là, il y a un peu plus d’un siècle, en sortaient rarement.

Ai-je tort de rester si longtemps sur ces époques ? Je croyais le faire rapidement et je me laisse aller aux souvenirs ; quelques pages encore, peut-être, seront consacrées à la Haute-Marne.

Certains amis me disent : Racontez longuement votre temps de la Haute-Marne. D’autres : Passez vite sur les jours paisibles et racontez en détail depuis le siège seulement.

Entre les deux opinions, je suis obligée de n’écouter ni l’une ni l’autre et je raconte comme les choses me viennent.

J’ai déjà enlevé bien des pages puériles pour d’autres, non pour moi, qui y revois ceux qui m’aimaient.