Mémoires de Valentin Conrart/06

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 212-214).


SUR D’ESTRADES et SUR CHAVIGNY le père[1].


Le cardinal de Richelieu ayant fait faire quelques vaisseaux en Hollande, y avoit envoyé une promesse de quatre cent cinquante mille livres pour satisfaire les marchands qui avoient ou fourni les vaisseaux, ou avancé l’argent pour les payer : mais s’étant passé beaucoup de temps sans que cette promesse eût été acquittée, ces marchands songèrent à exposer cette promesse pour en traiter. Le prince d’Orange Henri-Frédéric l’ayant su, en avertit Estrades[2] qu’il aimoit extrêmement, et lui dit que c’étoit une affaire sur laquelle il pouvoit gagner cinquante mille écus, parce qu’étant connu et estimé du cardinal de Richelieu, il pourroit lui faire comprendre que s’il ne donnoit ordre que sa promesse fût acquittée, on la promeneroit par toute la Hollande, et que comme il avoit trop de soin de sa réputation pour le souffrir, il ne manqueroit pas à ordonner à Bullion, surintendant des finances, de fournir les fonds nécessaires pour cela ; sur quoi il feroit obtenir une grande remise à Estrades, les marchands étant bien aises de la faire, et de toucher le reste en argent comptant.

Estrades venant en France apporta des lettres du prince d’Orange au cardinal de Richelieu et pour mieux parvenir à son dessein en parla à Chavigny[3], qui étoit alors des plus puissans auprès de lui. Chavigny lui dit qu’il en falloit parler à Senneterre, ami intime de Bullion, et lui donner part du profit, parce qu’il étoit homme fort intéressé. Estrades lui dit franchement ce qu’il croyoit qu’il y auroit de profit ; et parce que Chavigny faisoit profession d’amitié particulière avec lui, il lui confia la conduite de l’affaire, lui permettant d’en prendre portion, et d’en donner à Senneterre telle part qu’il voudroit. L’affaire fut proposée au cardinal, qui jeta feu et flamme contre Bullion de ce qu’il n’avoit pas acquitté cette partie comme il le lui avoit ordonné il y avoit long-temps, et dit qu’il vouloit absolument qu’elle fût entièrement payée. Sur cela Estrades s’en retourna en Hollande, croyant avoir au moins une bonne partie des cinquante mille écus de la remise qu’il avoit obtenue. Chavigny acheva seul l’affaire en son absence, et en bailla sept mille livres à Senneterre, et quatre mille livres à l’homme d’affaires d’Estrades, et prit le reste des cinquante mille écus pour lui, n’ayant fait tenir que cent mille écus pour retirer la promesse du cardinal. Senneterre ayant su cela, ne le put souffrir, parce que Chavigny faisoit profession d’être le meilleur de ses amis ; mais plus encore parce qu’une si belle proie lui étoit échappée, mettant l’intérêt au-dessus de l’amitié ; et ce fut la véritable cause, mais cachée, de la rupture, ce qui en parut n’en ayant été que le prétexte. Chavigny employa ce qu’il gagna en cette affaire au bâtiment de l’hôtel de Saint-Paul, qu’il avoit acheté environ deux cent mille livres, et qui lui revenoit à plus de huit cent mille livres, par l’aveu même de Saint-Sauveur son surintendant, quoique tout ne fût pas encore achevé.

  1. Manuscrit de Conrart, tome 10 page 221
  2. Estrades : Godefroi, comte d’Estrades, fait maréchal de France en 1675. Le recueil de ses négociations a été imprimé à La Haye en 1745, en 9 vol. in-12.
  3. Chavigny : Claude Le Bouthillier, comte de Chavigny, surintendant des finances. Il mourut le 13 mars 1652.