Mémoires de Valentin Conrart/05

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 192-212).


SUR L’AVOCAT GALLAND ET SUR SA FEMME[1].


Galland, secrétaire du conseil, qui fit sa fortune sous le ministère du cardinal de Richelieu, et qui fut en réputation d’être un des plus habiles, des plus heureux et des plus riches hommes d’affaires et de finances de son temps, étoit un pauvre garçon né à… Ayant trouvé moyen d’amasser quelque petite somme d’argent, il l’employa à une charge de receveur des tailles de Crépy en Valois, et emprunta le surplus de ce qu’il en paya. Dans l’exercice de cette charge, il acquit de quoi s’acquitter, et quelque chose de plus ; et commençant à se trouver un peu accommodé pour sa condition, il épousa la fille d’un notaire nommé Le Camus. Au bout de quelque temps s’étant embarqué dans quelques partis, il y trouva si bien son compte, qu’il ne tarda pas long-temps à s’enrichir.

Bullion, surintendant des finances, et Cornuel, président des comptes, qui conduisoit tout le détail des affaires sous lui, vinrent à goûter Galland, sur lequel ils se déchargeoient de ce qu’il y avoit de plus pénible, parce que Bullion ne vouloit faire que le gros, et que Cornuel étant malsain et homme de plaisir, étoit bien aise d’avoir quelqu’un qui le soulageât. Ce fut donc par cette voie que Galland fit une si grande fortune, ayant fait bâtir la belle maison de Petit-Bourg près d’Essone, qui est aujourd’hui à l’abbé de La Rivière, et possédant des biens immenses lorsqu’il mourut, tant en argent qu’en autres bons effets. Mais, au milieu de cette abondance et d’une fortune si riante, lui et sa femme avoient le déplaisir de n’avoir point d’enfans, quoiqu’ils en désirassent extrêmement pour leur laisser tous ces grands biens qu’ils avoient acquis. Il étoit encore assez jeune quand il mourut, et il laissa, selon le bruit commun, plusieurs millions, qui furent partagés entre sa femme, laquelle en emporta plus de moitié à cause de la communauté, et son frère, qui est encore aujourd’hui secrétaire du conseil.

Sa femme demeura quelque temps veuve ; mais ayant beaucoup de passion d’avoir des enfans, d’acquérir quelque qualité dans le monde, et de se mettre à couvert de la persécution qui s’étoit élevée contre les partisans et les gens d’affaires, et dont elle s’étoit déjà sentie en plusieurs rencontres, surtout durant le blocus de Paris en 1649, elle fit résolution de se remarier à quelque homme de bon âge, et des plus qualifiés de la robe : ce qu’ayant communiqué à ses plus particuliers amis, ils lui proposèrent divers partis ; mais entre tous elle s’arrêta à Saint-Envestre, fils aîné du président Le Coigneux, reçu en survivance de l’office de président à mortier de son père, et pourvu de celui de président en la deuxième chambre des requêtes du Palais. Car, outre cette dignité et l’éclat de la famille, il étoit à peu près de même âge qu’elle, seulement de quelques années plus jeune, et avoit la réputation d’homme d’esprit et de vigueur, comme il le fit paroître dans les assemblées du parlement, pendant tous les mouvemens excités à cause du cardinal Mazarin. Mais il étoit aussi un peu capricieux, aussi bien que son père, et avoit l’humeur fière et impérieuse. Ce mariage ayant été proposé, fut conclu par l’entremise de la femme de Garnier, conseiller au grand conseil, laquelle étoit fille d’un apothicaire nommé de Vouges, célèbre à Paris pour la gelée excellente qui se faisoit chez lui pour les malades, et intime amie de cette riche veuve.

Elle fit à son mari des avantages considérables par son contrat de mariage, et qui montoient à plus de cent mille écus[2]. Quand le mariage fut consommé, il trouva moyen de se mettre en possession de tout le bien de sa femme ; et pour l’y faire consentir plus facilement, il lui témoignoit beaucoup d’affection, et avoit grande complaisance pour elle : mais lorsqu’il eut tout en sa disposition, il commença à ne se plus contraindre ; et elle, qui croyoit qu’elle seroit toujours adorée après avoir fait pour lui tout ce qu’il avoit désiré, et qui avoit accoutumé de l’être de toutes les personnes avec qui elle vivoit ordinairement, ne pouvoit s’accoutumer aux indifférences et aux caprices de son mari. D’ailleurs elle découvrit qu’il avoit des amourettes : ce qui mêla de la jalousie parmi ses autres mécontentemens, et causa ensuite beaucoup de mauvais ménage ; car, prenant du dégoût l’un de l’autre, ils ne songèrent plus qu’à se faire des niches, et expliquoient toutes choses en mal. Quand il venoit des demoiselles de campagne de mauvaise mine, qu’elle ne connoissoit pas, pour solliciter son mari pour quelque procès, elle disoit que c’étoit des messagères d’amour qui lui apportoient des lettres ou des nouvelles de ses maîtresses. S’il en venoit de belles, elle disoit qu’il leur avoit donné assignation sous prétexte de sollicitation. Si elle voyoit des plaideurs mal vêtus, et dont on ne lui pouvoit dire les noms, elle ne manquoit pas à les soupçonner d’être aussi des porteurs de poulets, ou des faiseurs d’ambassades ; et elle engageoit le portier à lui dire précisément les noms de toutes les personnes qui venoient demander son mari, lequel voyant qu’elle l’avoit gagné de la sorte, le chassa, et mit à sa porte un suisse qui ne connoissoit personne, qui n’entendoit pas un mot de français, et qui ne savoit pas même qui étoit la maîtresse de la maison. Elle de son côté, sachant qu’il avoit de l’aversion pour une certaine fille qu’elle vouloit prendre pour femme de chambre, et qu’il l’avoit priée plusieurs fois de ne pas prendre, ne manqua pas à la faire venir. Quand il la vit, il lui dit en se raillant d’elle qu’il vouloit faire faire son portrait et le mettre sur sa cheminée, afin de l’avoir toujours devant les yeux, et de s’accoutumer à la voir pour apprendre à la souffrir, parce qu’elle lui étoit insupportable ; et il persécuta tant sa femme de renvoyer cette fille, qu’enfin elle fut contrainte de le faire.

Ce qui augmentoit encore le désordre étoit la femme de Galland, sœur de la présidente Le Coigneux (les deux frères avoient épousé les deux sœurs), laquelle étant d’une humeur aigre et fière, et ayant toujours applaudi à toutes les passions de sa sœur dans l’espérance de sa succession, la portoit en cette rencontre à se faire séparer d’avec le président, afin qu’elle retirât son bien, qu’en cas qu’elle vînt à mourir ils eussent eu trop de peine à se faire rendre par le mari, s’il en demeuroit en possession. Elles avoient aussi un frère nommé Le Camus comme elles, qui étoit le plus impertinent homme du monde, et dont il n’y avoit personne qui ne tâchât d’éviter la conversation. Ce galant homme sachant que le président le méprisoit, comme recevant toujours de lui des rebuffades telles qu’il les méritoit, pour s’en venger aigrissoit de tout son pouvoir l’esprit de sa sœur ; de sorte que les choses en vinrent à telle extrémité, que cette femme, emportée de colère et de jalousie, ne voulut plus qu’on lui apprêtât à manger à la cuisine, mais dans une petite chambre haute, et proche du grenier. Elle se barricadoit dans sa chambre avec son frère, sa sœur, et quelques femmes du quartier qui étoient aussi ses adoratrices, sans vouloir permettre que son mari y entrât. C’étoit de ces personnes qu’étoit composé son conseil, toutes ces femmes lui disant sans cesse qu’après ce qu’elle avoit fait pour son mari il n’y avoit point de déférence ni de respect qu’elle n’en dût attendre ; et qu’au lieu de cela il la payoit d’une lâche ingratitude, et Ja traitoit comme une petite soubrette ; qu’il falloit qu’elle le mît à la raison en se faisant séparer. Et si quelqu’un lui répondoit que cette séparation ne se pouvoit faire sans l’autorité du magistrat ; que pour la faire faire il falloit avoir des preuves de mauvais traitemens, et qu’elle n’en pouvoit donner parce qu’il n’y en avoit point : mais que quand il y en auroit, il ne se trouveroit personne qui voulût déposer, à cause de la qualité et de l’autorité de son mari ; elles répondoient que cela étoit bon pour des femmes de basse condition ; mais que pour des personnes comme elle, les mauvais traitemens dont elle se plaignoit, qu’il ne l’honoroit pas assez, qu’il ne lui donnoit point d’argent, qu’il éloignoit d’elle les personnes qui lui étoient les plus chères, suffisoient pour lui faire rendre son bien ; et que quand elle l’auroit, il falloit qu’elle le quittât là. Le mari voyant que le frère et la sœur étoient les principales causes de ce mauvais ménage, crut qu’il leur falloit empêcher de la voir ; que par ce moyen elle changeroit d’humeur, et que les autres femmes feroient moins d’impression sur son esprit ; ou qu’en tout cas si elles continuoient à lui donner de mauvais conseils, il ne lui seroit pas malaisé d’en prévenir les effets, défendit à son beau-frère d’y venir ; et ayant témoigné qu’il ne vouloit plus que la sœur y vînt non plus, celle-ci au contraire y fit porter son lit, comme en dépit de lui ; et la haine devint plus âpre que jamais. Cela se rencontra justement au temps qu’une partie du parlement étoit, à Pontoise[3] ; et comme le président Le Coigneux fut un de ceux qui s’y rendirent durant son absence, le frère et la sœur de la présidente étoient sans cesse auprès d’elle à l’animer contre son mari.

Il arriva un jour par rencontre qu’ayant reçu de ses lettres (car ils s’écrivirent plusieurs fois durant cette absence, même avec beaucoup de civilité), comme son frère sortoit de chez elle, il trouva un petit laquais qui apportoit un paquet du président à un de ses secrétaires qu’il avoit laissé à Paris pour faire ses affaires, et auquel il s’adressoit. Le Camus ayant reconnu l’écriture, prit le paquet, disant qu’il le donneroit au secrétaire ; le petit laquais insiste, et dit qu’il avoit ordre de ne le délivrer qu’à lui-même ; mais l’autre l’ayant renvoyé, porta le paquet à la présidente, qui eut la curiosité de l’ouvrir, et y trouva une lettre d’amour que son mari envoyoit au secrétaire pour la rendre à la personne qu’il connoissoit, et qui n’y étoit pas nommée. Cela l’outra au dernier point ; et depuis elle jeta dans le feu, toutes cachetées, toutes les lettres qui lui furent écrites par son mari, lequel ayant appris ce procédé, pria Bachaumont[4] son frère, conseiller au parlement, qui étoit demeuré à Paris, d’aller voir sa belle-sœur, de savoir d’elle le sujet de son mécontentement, et de lui offrir de sa part toute sorte de satisfaction si elle avoit quelque sujet de plainte. Elle ne le voulut point entendre, et sa colère l’irritoit de jour en jour. Enfin, le mari étant revenu de Pontoise, parle à la sœur, femme de Galland, à la femme de Garnier, à celle de Pelaud, et à celle de Sanguin, qui étoient ses confidentes ordinaires et ses conseillères d’État. Elles lui donnèrent toutes le tort, dirent que sa femme avoit grand sujet de se plaindre de lui, et qu’il devroit mourir de honte de la traiter mal comme il faisoit. La femme de Garnier, entre autres, lui dit tout ce que la rage lui put inspirer, croyant en avoir plus de droit que les autres, parce qu’elle le connoissoit de plus long-temps, et qu’elle avoit aidé à faire le mariage ; elle lui dit donc qu’il étoit un lâche et un ingrat, qu’il ne méritoit pas d’avoir rencontré une femme vertueuse et riche comme étoit la sienne ; qu’il avoit toujours été sans honneur, sans amitié, et même sans humanité ; que pendant que son père étoit en exil à la suite de M. d’Orléans, persécuté à outrance par le cardinal de Richelieu, il recevoit tout le revenu du bien de la maison que l’on avoit pu mettre à couvert ; et qu’au lieu de le faire tenir à son père, qui en avoit très-grand besoin, il l’employoit ici à des meutes de chiens et autres équipages de chasse, et à se donner du plaisir de toutes façons ; qu’il avoit maltraité même jusqu’à ses maîtresses, parce qu’ayant été autrefois amoureux de la présidente Tambonneau, un jour qu’il l’attendoit chez elle le soir, au retour de la promenade, s’étant caché derrière la porte, il aperçut le comte d’Aubijoux qui la ramenoit à sa porte dans son carrosse ; et que l’ayant descendue, elle avoit crié tout haut : « Madame, je suis votre servante très-humble, » pour faire croire au Coigneux, qu’elle avoit reconnu en arrivant, qu’elle revenoit avec des femmes : quand elle fut entrée, il lui dit cent injures, et lui donna même un soufflet. Qu’à cette heure qu’il étoit marié, il n’étoit pas plus raisonnable ; qu’il méprisoit sa femme ; qu’il la privoit de la vue de ses proches, et particulièrement de celle de son frère, qu’elle aimoit plus que personne ; qu’il ne lui donnoit point d’argent pour ses nécessités suivant sa condition ; qu’il faisoit des galanteries ; qu’on en avoit des preuves par ses propres lettres ; que sa femme vouloit mettre une fin à tout cela. La femme de Pelaud l’étant allé voir à son retour, après beaucoup de complimens qu’elle lui fit, tomba sur l’histoire de la présidente de Pommereuil, et lui dit qu’ayant eu sujet de se plaindre de son mari, et de vouloir être séparée, quoiqu’il y eût très-long-temps qu’ils fussent mariés, et qu’ils eussent des enfans, elle n’avoit point voulu quitter son logis, d’où le mari avoit enfin été contraint de sortir, avec son fils du premier lit ; et que comme il avoit voulu faire transporter les meubles par des archers, sa femme étoit survenue avec d’autres gens armés, et elle-même ayant une hallebarde à la main, et qu’elle les avoit mis en fuite ; qu’il lui faudroit une pareille femme à celle-là pour le mettre à la raison.

Un créancier à qui Le Camus, frère de la présidente Le Coigneux, devoit vingt-deux mille livres dont il ne pouvoit tirer paiement, le fit guetter, un jour qu’on savoit qu’il devoit revenir d’une maison qu’il a à…, par vingt ou trente soldats des gardes qui étoient au Roule, conduits par un sergent qui le connoissoit. Il étoit à cheval, lui troisième ; un des soldats s’approche de lui comme pour lui demander l’aumône, et saisit la bride de son cheval, pendant que les autres le lèvent par un pied, et le jettent de l’autre côté. Il mit la main au pistolet ; mais les autres avoient leurs épées nues, et étoient en trop grand nombre pour leur résister ; si bien qu’il fut obligé de remettre son pistolet dans le fourreau, et de suivre les soldats, qui le menèrent au fort l’Évêque. Il en donna incontinent avis à ses sœurs, qui commencèrent à pester contre le président Le Coigneux, disant que c’étoit lui qui avoit fait faire cette pièce à leur frère pour leur faire déplaisir, et qu’il s’en falloit venger. Cependant, de douleur ou de dépit, la présidente tombe en foiblesse, on court, on crie au secours ! dans tout son appartement. Le président entendant du bruit, et en sachant le sujet, n’osa monter en haut, de peur de trouver les portes barricadées à l’ordinaire, et de trouver ces femmes encore plus en fureur contre lui que jamais. Il envoya prier la femme de Garnier, qui y étoit, de descendre : ce qu’ayant fait, il lui dit que si sa femme le vouloit prier d’aller délivrer son frère, il s’y en iroit du même pas, et le rameneroit sans qu’il lui en coûtât un sou ; mais qu’à moins que de l’en prier, il n’iroit point, parce qu’il ne vouloit rien faire pour celui qui étoit en prison, comme ayant fort mal vécu avec lui. La femme de Garnier remonte, et fait cette proposition aux deux sœurs, qui d’un commun accord la rejettent ; et parce que, nonobstant leur refus, elle vouloit redescendre, et dire au président que sa femme le prioit donc d’aller mettre son frère en liberté, elles l’enfermèrent, et envoyèrent quérir Galland, à qui elles dirent qu’il falloit qu’il s’en allât à l’instant même le faire sortir, et payer les vingt-deux mille livres, s’il ne le pouvoit autrement. Galland, qui est soumis à sa femme en toutes choses, va au fort l’Évêque, s’oblige pour les vingt-deux mille livres, et délivre Le Camus. L’archer tenoit sa dette si mauvaise, qu’il l’avoit offerte plusieurs fois pour dix mille livres, et il l’eût sans doute abandonnée encore à moins. Au retour de la prison, il revint tout courant trouver sa femme et sa belle-sœur, dont il croyoit recevoir mille remercîmens et mille louanges ; mais il fut bien étonné quand il s’entendit appeler par elles lâche, sans courage, sans vigueur, etc., sur ce qu’elles s’étoient imaginé que l’ayant fait élargir si promptement, c’avoit été par le crédit du président Le Coigneux ; et qu’elles ne vouloient point qu’il s’en mêlât. Après qu’elles eurent bien crié et bien tempêté, enfin il obtint qu’elles lussent le papier qu’il tenoit à la main, qui étoit la quittance par laquelle il paroissoit qu’il avoit payé actuellement cette somme de vingt-deux mille livres : de sorte qu’elles s’apaisèrent un peu contre lui ; mais elles se remirent à pester contre le président, et à tel point qu’enfin il fut conclu que sa femme le quitteroit, et se retireroit dans un couvent.

Le dimanche 10 novembre 1652, veille de saint Martin, cette résolution fut exécutée ; et elle s’en alla au monastère des Filles Saint-Thomas, proche la porte de Richelieu. Le mari étant dans son appartement, qui est en bas au-dessous de celui de sa femme, et n’entendant plus marcher comme de coutume, en demanda la raison ; et comme pas un des gens ne savoit la retraite de la présidente, ou ne la vouloit dire, il monte en haut lui-même ; et trouvant toutes les portes ouvertes, dit, d’un ton moitié raillerie et moitié de colère : « Oh ! oh ! on a décampé d’ici ! » Il fait venir le suisse, à qui il demande si madame est sortie. Le suisse répond en son baragouin qu’il a vu sortir en carrosse trois femmes et un homme, mais qu’il ne la connoissoit pas : car, comme j’ai déjà dit, il n’avoit point vu sa maîtresse, ou il ne l’avoit vue que masquée ; et ainsi, étant aussi grossier et aussi neuf qu’il étoit, il ne l’eût pu discerner d’avec une autre. Il apprit bientôt par quelqu’un du voisinage et qu’elle s’étoit retirée de chez lui, et où elle s’en étoit allée. Il prie Garnier de l’aller trouver pour la disposer à revenir. Il s’acquitte de cette commission, et fait voir à la présidente tous les inconvéniens qui se peuvent rencontrer dans cette affaire, et qu’elle ne lui peut être que désavantageuse, puisqu’elle ne pouvoit produire aucune plainte contre son mari capable d’obtenir une séparation. Elle combattit tout ce qu’il lui allégua plutôt par son opiniâtreté que par de bonnes raisons ; et enfin il ne la put réduire à autre chose qu’à offrir de remettre ses intérêts entre les mains du président de Novion et du procureur général Fouquet. Garnier rapporta cela au président Le Coigneux, et lui conseilla d’aller lui-même la trouver, et de faire en sorte qu’elle revînt avec lui, pour empêcher le bruit et les discours que cette affaire causeroit dans Paris. Il le crut, et y alla le lundi, jour de saint Martin. Il lui parla à la grille ; et lui ayant demandé pour quel sujet elle avoit quitté son logis, lui remontra que s’il eût voulu il l’eût obligée d’y revenir par une voie moins civile et moins douce que celle dont il se servoit, parce qu’il n’y avoit point de maison religieuse où l’on pût retenir une femme sans le consentement de son mari, et sans la permission du magistrat ; qu’il feroit enfoncer les portes et rompre les grilles pour la tirer de là, s’il vouloit (en effet, Daubray, lieutenant civil, ayant su qu’elle s’en étoit allée de la sorte, avoit été trouver le président Le Coigneux, et lui avoit offert d’y aller avec des archers, pour la lui ramener de gré ou de force ; mais il l’en avoit remercié) : mais qu’il avoit mieux aimé venir lui-même lui représenter le tort qu’elle se faisoit de croire de mauvais conseils, et de s’exposer aux railleries et aux entretiens des compagnies ; qu’il la prioit de s’en revenir avec lui sans passer plus outre ; et que si elle lui vouloit dire quel sujet elle avoit de se plaindre, il lui donneroit toute sorte de satisfaction. Elle ne se laissa point fléchir à toutes ces bonnes paroles, et se retrancha toujours dans la proposition qu’elle avoit faite à Garnier d’en passer par ce qu’en diroient le président de Novion et le procureur général : de sorte que n’en pouvant tirer autre chose, quelque remontrance et quelque promesse qu’il lui pût faire, il fut contraint de s’en revenir. Garnier y retourna encore l’après-dînée, et en arrivant chez ces religieuses trouva en bas Daurat, conseiller de la troisième chambre des enquêtes, qui lui dit que madame Le Coigneux lui avoit écrit pour le prier de la venir trouver en ce lieu-là : ce qui surprit assez Garnier, vu que Daurat est ennemi déclaré du président Le Coigneux, avec lequel il a eu de grandes prises dans toutes les assemblées du parlement pendant les mouvemens contre le cardinal Mazarin, ce conseiller ayant toujours été un des plus violens frondeurs, et elle n’ayant point d’habitude particulière avec lui : ce qui lui fit juger qu’il falloit que cette femme fût animée au dernier point contre son mari, puisqu’elle recherchoit même ses ennemis pour prendre conseil de ce qu’elle devoit faire contre lui. Garnier dit à Daurat que madame Le Coigneux vouloit peut-être lui parler de ses mécontentemens contre monsieur son mari, et de la séparation qu’elle avoit envie de demander en justice. À quoi Daurat répondit que si c’étoit pour cela qu’elle l’avoit envoyé quérir, il alloit lui dire qu’elle avoit grand tort d’être venue en ce lieu-là ; qu’il falloit qu’elle retournât avec son mari ; et qu’à moins que d’avoir attenté à sa vie, elle n’avoit aucune cause légitime de le quitter. Sur quoi Garnier s’en retourna chez lui, et le laissa monter au parloir, où il dit à la présidente les mêmes choses, mais sans effet. Cependant le mari, voyant que tout ce qu’il avoit fait n’avoit rien produit, se résolut à laisser là sa femme, jusqu’à ce qu’il lui prît envie de revenir ; mais il représenta lui-même, et fit aussi représenter par d’autres, à la supérieure de ce couvent, le tort qu’elle avoit d’avoir reçu et de retenir chez elle une femme mariée, et mariée à un homme de cette qualité, qui la pouvoit venir reprendre, et la mettre en peine ; outre qu’un homme de sa condition lui pouvoit nuire en beaucoup de rencontres. Cette supérieure reconnoissant alors qu’elle avoit fait une faute, se résolut de la réparer en travaillant à la réconciliation du mari et de la femme ; et en effet elle s’y prit si bien, qu’en peu de temps elle la détermina à revoir son mari. Elle y eut d’autant moins de peine, qu’au milieu de tout son dépit et de toute sa colère elle conservoit toujours de l’affection pour lui, et étoit plutôt animée de jalousie que de haine ; joint qu’ayant reconnu que les femmes qui jusque là avoient été confidentes de la présidente étoient celles qui lui avoient mis le plus d’aigreur dans l’esprit, elle la sut ménager de telle sorte, qu’elle prit résolution de se raccommoder sans leur en parler ; de quoi elles furent fort piquées, et particulièrement sa sœur, femme de Galland. La délibération étant donc prise, et le président ayant été averti, il s’en alla au monastère, où il parla à sa femme et à la supérieure, à qui il promit de lui donner toute la satisfaction qu’elle désireroit ; et lui ayant offert de la remettre en son logis dans son carrosse, elle le pria de la laisser aller en chaise, parce qu’elle se trouvoit mal ; à quoi il acquiesça, et même l’y fit accommoder avec des carreaux qu’il avoit fait apporter. Aussitôt qu’elle fut arrivée chez eux, il lui donna deux cents louis d’or, lui disant qu’elle en feroit ce qu’il lui plairoit ; et qu’il ne vouloit plus qu’elle se plaignît qu’il ne lui donnoit point d’argent.

Le lendemain, il lui fit encore confirmer par Garnier qu’il feroit tout ce qu’elle désireroit pour son contentement, à la réserve de deux choses : la première fut qu’elle ne verroit point sa sœur, ni quelques autres personnes qui n’avoient pour but que de les mettre mal ensemble ; et la seconde, qu’elle ne lui parleroit point de chasser le valet contre lequel elle avoit témoigné tant d’aversion. Sur cela elle se plaignit hautement, disant qu’il lui manquoit de parole ; que la supérieure des religieuses chez qui elle s’étoit retirée l’avoit assurée de sa part qu’il lui donneroit cette satisfaction, qui étoit la seule qu’elle désiroit ; et que lui-même lui ayant promis indéfiniment de faire tout ce qu’elle désireroit pourvu qu’elle revînt avec lui, c’étoit la traiter plus mal que jamais que de lui tenir cette rigueur, après qu’elle étoit revenue avec tant de franchise, et d’une manière si obligeante pour lui. Garnier néanmoins l’adoucit le mieux qu’il put, et par toutes les raisons qu’il lui allégua lui fit comprendre qu’après ce qui s’étoit passé, si elle s’opiniâtroit encore à vouloir que son mari fit une chose où il croyoit qu’il alloit de son honneur, elle n’en pouvoit recevoir que du déplaisir. Elle donna en quelque façon les mains à souffrir ce qu’elle ne pouvoit empêcher : mais comme les femmes avec qui elle avoit accoutumé de se divertir ne la voyoient plus depuis qu’elle s’étoit résolue à revenir chez elle sans le leur communiquer, la solitude où elle se trouvoit lui étoit fort ennuyeuse, et elle se considéroit comme méprisée de son mari, séparée de ses proches, et abandonnée de ses amis. La femme de Garnier fut la seule qui l’alla voir dès le jour de son retour, qui l’en loua, et lui protesta avec grande tendresse d’être absolument à elle, et d’y vouloir demeurer inviolablement attachée. Elle reçut d’autant plus favorablement ces témoignages d’amitié, qu’elle n’en recevoit plus de personne ; de sorte qu’elle la conjura instamment de la voir à toute heure pour la consoler dans ses déplaisirs. Au bout de quelques jours, d’autres femmes de sa connoissance la vinrent voir, avec lesquelles elle commença une petite société pour jouer au hoca[5] les après-dînées, afin de se désennuyer. Le soir, elles soupoient ensemble dans sa chambre, mais fort frugalement ; car le mari avoit ordonné quelles n’auroient qu’un potage avec un chapon bouilli, et un chapon rôti quand elles ne seroient que trois ; et lorsqu’elles seroient quatre, qu’on y ajouteroit deux perdrix. Cela dura ainsi quelque temps ; mais comme les esprits du mari et de la femme sont fort inquiets, et ne peuvent demeurer long-temps en même assiette, il commença à s’ennuyer de ce qu’elle ne soupoit jamais avec lui, d’autant plus qu’elle faisoit manger ses gens à part : ce qui étoit cause qu’il falloit tenir quatre ordinaires différens, tant à dîner qu’à souper : un pour lui, un pour ses gens, et un pour elle et un pour ses gens. Il commanda donc à son cuisinier que quand il souperoit au logis, il lui fit servir la moitié du potage et du chapon, et à sa femme l’autre moitié avec un chapon rôti, ou une perdrix seulement, sans autre chose : ce qui la piqua extrêmement, disant à toute heure à Garnier et à sa femme qu’il n’y avoit jamais eu de barbarie semblable de refuser le nécessaire à une femme de qui on avoit reçu tant d’avantages et tant de témoignages d’affection ; de sorte qu’au lieu d’avoir quelque plaisir dans son ménage, elle ne travailloit qu’à lui donner tous les jours des mécontentemens.

Lorsque le président s’étoit retiré à Pontoise, il avoit fait transporter beaucoup de meubles précieux de son logis pour les mettre en sûreté ; et il s’étoit vendu aussi quelque vaisselle d’argent. Or, comme tout cela étoit porté par l’inventaire qu’elle avoit fait faire en l’épousant, et qui étoit mentionné dans son contrat de mariage (ce qui l’en rendoit responsable), il pria Garnier de voir cet inventaire avec la présidente, et de lui faire marquer les choses qui avoient été vendues, afin de l’en décharger ; et celles qui étoient hors du logis pour les y rapporter. Garnier crut que c’étoit une occasion assez favorable pour les faire parler ensemble, et peut-être pour les raccommoder. Il dit donc au président qu’à son avis cela se feroit mieux entre lui et madame sa femme, qui avoient connoissance de ces choses dont il s’agissoit, que par lui, qui n’en savoit que ce qu’il lui en pourroit dire. Le président répondit qu’il craignoit que sa femme ne lui dit des choses fâcheuses, et qu’il ne fût obligé de se mettre en colère contre elle : ce qu’il eût été bien aise d’éviter. Garnier l’assura qu’elle ne le feroit point ; et pour en être encore plus certain, il l’alla trouver à sa chambre, et lui dit que si elle l’avoit agréable, monsieur son mari la viendroit trouver pour lui parler de quelque chose qui regardoit leurs affaires ; mais qu’il la prioit de ne lui rien dire qui le pût fâcher, comme de son côté il étoit très-disposé à ne lui parler qu’avec toutes sortes de civilités. Elle consentit à cela : et le président étant monté avec l’inventaire à la main, s’enquit de sa santé, parce qu’elle étoit au lit. Elle lui répondit, sans le regarder, qu’elle se portoit mal, et qu’elle étoit enrhumée. Un peu après, il la pria de lui dire quels meubles avoient été transportés pendant son absence, et ce que l’on avoit vendu de vaisselle d’argent, afin qu’il le marquât sur l’inventaire ; et à mesure qu’il lui lisoit un article, elle lui disoit où étoit ce qu’il contenoit, ou s’il avoit été vendu ; mais toujours avec une grande indifférence, et ne portant jamais les yeux sur lui, mais sur Garnier, quand elle les levoit en haut. Un peu après qu’ils eurent commencé, le marquis de La Vieuville et le président de Thoré vinrent demander le président Le Coigneux, qui fut obligé de descendre pour leur parler, et madame de La Leu vint aussi pour rendre visite à la présidente : ce qui fit craindre à Garnier et à sa femme, qui espéroient faire le raccommodement cette après-dînée-là, que si cette femme faisoit sa visite longue, ils ne pourroient venir à bout de le retenir, et que peut-être une autre fois l’occasion ne s’en offriroit pas si favorable ; de sorte que Garnier envoya sa femme au bas du degré prier madame de La Leu de n’être pas long-temps avec la présidente, afin qu’ils pussent renouer la conférence d’elle et de son mari : car, pour le marquis de La Vieuville et le président de Thoré, ils jugeoient bien qu’ils ne tarderoient pas long-temps à le quitter. En effet, il en arriva ainsi ; et toutes ces personnes s’en étant allées, Garnier pria le président de remonter à la chambre de sa femme pour achever ce qu’ils avoient déjà ébauché. Il y retourna donc, et recommença la vérification des articles qui restoient ; et comme Garnier vit qu’ils étoient en train d’achever cet ouvrage assez doucement, il se retira, et les laissa tous deux seuls. Ils y furent jusqu’à onze heures du soir. Le président lui conta depuis qu’après qu’il s’en fut allé ils s’étoient querellés, fait mille reproches et dit mille injures ; qu’après ils s’étoient radoucis ; qu’ils avoient pleuré tous deux ; qu’ils s’étoient embrassés, et dit mille douceurs ; qu’ils avoient soupé ensemble ; et qu’enfin ce qu’il y avoit de plus doux et de plus secret dans le mariage s’étoit passé entre eux.

Une des choses qui avoit autant irrité l’esprit de cette femme étoit que son mari avoit désiré une reconnoissance de Galland et de sa femme, présomptive héritière de la présidente, comme toutes ses perles et ses diamans, dont l’inventaire étoit chargé, étoient entre ses mains à elle et en sa possession, afin que si après sa mort ils ne se trouvoient point, on ne l’en rendît pas responsable : ce qu’il avoit sujet d’appréhender à cause de la haine qu’ils avoient pour lui, et de ce qu’il leur avoit défendu sa maison ; à quoi la présidente répondoit que cette précaution lui étoit injurieuse, et qu’il ne devoit pas soupçonner qu’elle voulût donner pour huit ou dix mille écus de bagues à son préjudice, et pour les lui faire perdre, après lui avoir donné quatre ou cinq cent mille livres comme elle avoit fait, et après avoir rejeté le conseil qu’on lui donnoit de former opposition au sceau et au parlement à l’expédition des provisions de son office de président à mortier, et à la réception de son résignataire, lorsqu’il étoit en termes de s’en défaire pour être premier président. Le mari fut touché et convaincu de cette raison, qu’il savoit être véritable, et que c’avoit été le président de Novion qui lui avoit donné ce conseil pour empêcher le président Le Coigneux d’être premier président, parce qu’il y prétendoit lui-même. Il témoigna donc qu’elle l’avoit obligé en cette rencontre, et qu’il lui en savoit gré ; de sorte que depuis cela ils vivoient mieux ensemble, ne mangeant et ne couchant plus séparément comme auparavant, au moins quand elle se portoit assez bien pour ne garder pas la chambre ; et même quand elle étoit tard à quelque dévotion, et qu’il ne la pouvoit attendre à dîner, parce qu’il étoit obligé de retourner de bonne heure au Palais pour juger des procès de commissaires à la chambre de l’édit où il présidoit, il avoit soin de lui faire garder de ce qu’il y avoit de meilleur sur la table. Enfin ces deux personnes ont toutes deux de la vertu et de bonnes qualités, de l’amitié l’un pour l’autre, et beaucoup de sujets d’être contens, et de vivre bien ensemble. Cependant ils ne le peuvent, parce qu’il y a de la bizarrerie dans l’esprit de tous les deux ; qu’ils sont tous deux fiers et orgueilleux, la femme de son bien et le mari de sa dignité, chacun croyant avoir beaucoup fait pour son compagnon de l’épouser : outre que le mari est enclin aux amourettes et la femme à la jalousie, laquelle est d’autant plus fâcheuse en elle qu’elle a de l’affection pour son mari, et que sa plus grande passion est qu’il n’aimât qu’elle. Et ce qui rend tout cela encore plus rude et plus incommode, elle prête l’oreille aux mauvais conseils que des personnes qui la flattent lui donnent continuellement, de gourmander son mari et de vivre mal avec lui.

  1. Manuscrits de Conrart, tome 10, page 213.
  2. Dangeau confirme le récit de Conrart. Voici ce qu’on lit dans son journal manuscrit, à la date du 24 avril 1686 : « Le président Le Coigneux mourut à Paris. Il étoit second président du parlement ; il avoit été marié trois fois. Sa première femme étoit veuve de M. Galland, et par sa mort les créanciers de M. Galland profiteront beaucoup. Il épousa en secondes noces une sœur du feu maréchal de Rochefort ; sa troisième femme, qui vit encore, étoit nièce du feu duc de Navailles, et fille de l’aîné de la maison. »
  3. À Pontoise : En 1652.
  4. Bachaumont : L’ami de Chapelle. Il s’appeloit François Le Coigneux de Bachaumont, et il étoit conseiller clerc au parlement de Paris.
  5. Au hoca : Jeu de hasard fort à la mode alors, et que des édits proscrivirent dans la suite.