Mémoires de Valentin Conrart/21

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Texte établi par Claude-Bernard Petitot (48p. 277-278).

SUR LE DUC MAZARIN[1].

Le 8 décembre 1664, jour de la Notre-Dame, le duc Mazarin[2], grand-maître de l’artillerie, étant dans la chambre du Roi, suivoit Sa Majesté pas à pas, et tournoyoit comme ayant envie de lui parler. Le Roi s’en étant aperçu, lui demanda s’il avoit quelque chose à lui dire : il répondit, en tâtonnant et en hésitant, que oui ; mais qu’il n’en osoit prendre la liberté. Le Roi repartit qu’il le pouvoit, et qu’il n’y falloit point faire davantage de façon ; et l’autre marchandant encore, Sa Majesté lui demanda s’il s’agissoit de quelque mauvais dessein qu’il eût découvert que quelqu’un eût eu contre sa personne ou contre l’État ; mais que quoi que ce fût, il lui ordonnoit de le dire franchement. Sur cela le duc lui dit qu’ayant fait ses dévotions le matin, et étant en la présence de Dieu, il lui étoit venu une pensée ; puis il s’arrêta, et le Roi le pressa encore d’achever de s’expliquer. Alors il dit, d’un ton à demi-bas et tremblant, que la pensée qui lui étoit venue étoit que Dieu n’étoit peut-être pas content de ce qui se passoit entre Sa Majesté et mademoiselle de La Vallière, et qu’il avoit cru être obligé en conscience de l’en avertir. Le Roi ayant entendu cela, s’approcha de son oreille, et lui dit d’une manière douce et favorable : « M. Mazarin, je vous conseille de ne parler jamais de cela à personne, car vous feriez faire un fort mauvais jugement de vous : pour moi, je vous promets de n’en rien dire, et qu’il ne tiendra pas à moi que la chose demeure secrète. » Néanmoins dès le lendemain tout le monde le sut, et le Roi dit qu’il falloit bien que le grand-maître en eût fait confidence à quelque dévot comme lui, qui ne lui eût pas été fidèle. Mais la vérité est que le Roi l’ayant conté à la Reine sa mère, elle le dit à la comtesse de Flex sa dame d’honneur ; elle au maréchal de Villeroy : et ainsi de main en main la chose devint toute publique, et ne servit de rien qu’à tourner le pauvre duc Mazarin en ridicule.

On contoit diverses choses que le Roi avoit dites au duc Mazarin ; mais il n’y a rien de vrai que ce qui est écrit ci-dessus.

  1. Manuscrits de Conrart, tome 13.
  2. Le duc Mazarin : Le mari d’Hortense Mancini, dont les pieuses extravagances divertissoient la cour de-Louis XIV.