Mémoires de la comtesse de Boigne (1921)/Tome II/VI/Chapitre IV

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Émile-Paul Frères, Éditeurs (Tome ii
1815. — L’Angleterre et la France de 1816 à 1820.
p. 164-171).


CHAPITRE iv


La famille d’Orléans à Twickenham. — Espionnage exercé contre elle. — Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc d’Orléans à Lille en 1815. — Intérieur de Twickenham. — Mots de la princesse Marie. — La comtesse de Vérac. — Naissance d’une princesse d’Orléans. — La comtesse Mélanie de Montjoie. — Le baron de Montmorency. — Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. — Le baron Athalin. — Monsieur le duc de Bourbon. — La princesse Louise de Condé.

Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m’était un plaisir, de fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d’Orléans y était retiré avec les siens ; il y menait une vie simple, exclusivement de famille.

Avant l’arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La Châtre l’avait entouré d’espions à gages qui empoisonnaient ses actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de Twickenham lui en surent gré, d’autant qu’en montrant leur conduite telle qu’elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France où ils aspiraient à rentrer.

Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père, un beau matin, que monsieur le duc d’Orléans se démasquait enfin. Des proclamations factieuses s’imprimaient clandestinement à Twickenham et des ballots allaient s’expédier sur les côtes de France. Le révélateur assurait pouvoir s’en procurer.

« Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d’une presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées sur-le-champ. » Il attendit vainement.

Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la duchesse d’Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d’une table, composant une page d’impression. On avait acheté, pour divertir les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires d’une fable d’une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de Montpensier dans son enfance ; c’était le travail d’un mois : et voilà la presse clandestine destinée à bouleverser le monde !

Ces niaises persécutions ne servaient qu’à irriter monsieur le duc d’Orléans. Louis xviii l’a constamment abreuvé de dégoûts, en France et à l’étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle intimité.

À la première nouvelle du débarquement de l’Empereur à Cannes, monsieur le duc d’Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le Roi y fut arrivé, il l’engagea à y établir le siège de son gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit ; il donna parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent ses derniers mots à monsieur le duc d’Orléans lorsque celui-ci se retira dans l’appartement qu’il occupait. Trois heures après, on vint le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la route de Belgique ; les ordres étaient déjà donnés lorsqu’il assurait vouloir rester en France. Monsieur le duc d’Orléans, courroucé de ce secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant à suivre le Roi, s’embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre. Il loua une maison à Twickenham, village qu’il avait déjà habité lors de la première émigration.

Aussitôt que la famille d’Orléans se fut bien persuadée que le successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et qu’elle n’avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la confiance la plus loyale s’établit et monsieur le duc d’Orléans ne fit aucune démarche que d’accord avec lui. Il poussa la déférence envers le gouvernement du Roi jusqu’à ne recevoir personne à Twickenham sans en donner avis à l’ambassadeur et toutes ses démarches en France furent combinées avec lui.

L’espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires ; et, puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds secrets qu’il recevait pour ce service rendait-elle l’ambassadeur plus méticuleux.

Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle le fut complètement et à jamais. C’est pendant ces longues journées de campagne que j’ai eu occasion d’apprécier la distinction de son esprit et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son auguste belle-sœur se développait chaque jour de plus en plus.

La conversation de monsieur le duc d’Orléans n’a peut-être jamais été plus brillante qu’à cette époque. Il avait passé l’âge où une érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de pédantisme.

L’impartialité de son esprit lui faisait comprendre toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir d’irritant, et, au fond, je ne l’ai jamais vu autant à son avantage, ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham, après d’assez mauvais dîners que nous partagions souvent.

De leur côté, les princes habitants de Twickenham n’avaient point d’autre pied-à-terre à Londres que l’ambassade dans les courses assez rares qu’ils y faisaient.

Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon écolier, mais n’annonçait ni l’esprit, ni la charmante figure que nous lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né dans le Midi. Ses sœurs avaient échappé à cette influence du soleil de Palerme.

L’aînée, distinguée dès le berceau par l’épithète de la bonne Louise, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de son admirable mère : elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus mutine, était le plus délicieux enfant que j’aie jamais rencontré : Marie n’était pas si parfaite que Louise, mais ses sottises étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu’on avait presque l’injustice de leur accorder la préférence.

Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été bien mauvaise, madame la duchesse d’Orléans la fit gronder par elle. La petite princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame d’honneur de madame la duchesse d’Orléans, dit à ma mère :

« Vous n’avez que des compliments à faire aujourd’hui, madame d’Osmond ; la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire la révérence, voyez comme elle la fait bien ; elle a été polie ; elle a bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d’Orléans va vous dire qu’elle en est très contente. »

Ma mère caressa le joyeux enfant ; ses parents étaient à la promenade ; un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de madame de Vérac :

« Que faites-vous là, princesse Marie ?

— Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu. »

Qu’on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L’année suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces arlequinades où les anglais excellent ; tous les enfants de la famille d’Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à l’ambassade. On arriva un peu trop tôt ; le dernier acte d’une tragédie où jouait mademoiselle O’Neil n’était pas achevé. Au bout de quelques minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante :

« Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi ; cette dame a la voix si malheureuse ! »

Plus tard, lorsqu’elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au Palais-Royal ; la princesse Marie s’amusait à élever des fortifications avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les critiques d’un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit :

« Ah ! sans doute, général, ce n’est pas du Vauban. »

Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt Moumours, comme il commençait à s’appeler lui-même, était beau comme le jour.

Madame la duchesse d’Orléans était accouchée à Twickenham d’une petite princesse qu’elle nommait la fille de monsieur d’Osmond, parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce maillot complétait la famille.

Tout le monde dans l’intérieur s’entendait pour que ces enfants reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu’il fût possible d’imaginer ; je n’en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.

Le reste des habitants se composait ainsi : La comtesse de Vérac, née Vintimille, dame d’honneur de madame la duchesse d’Orléans dès Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a été une perte réelle pour le Palais-Royal ; madame de Montjoie, aussi distinguée par les qualités du cœur que par celles de l’esprit, était attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et identifiée de telle façon qu’elle n’a ni autre famille ni autres intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides de camp de monsieur le duc d’Orléans, se partageant entre la France et Twickenham.

Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était officier d’ordonnance de l’Empereur. Monsieur le duc d’Orléans, suivant son système d’amalgame, l’avait pris pour aide de camp avec l’agrément du Roi ; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours terminés, monsieur le duc d’Orléans répondit à cette lettre en l’engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a fondé le dévouement sans bornes qu’il porte à ses nobles protecteurs.

La gouvernante des princesses et l’instituteur de monsieur le duc de Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c’était assurément à bien petit bruit et d’une façon qui échappait même à l’activité de la malveillance.

Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre duc de Bourbon ; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un appartement misérable. Un seul domestique l’y servait ; il n’avait pas de voiture.

Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre, mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée, il s’était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours. Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin ; mais lui persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique de côtelettes, Chop house, car cela ne mérite pas le nom de restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait en se promenant sous les portiques que l’heure du demi-prix fut arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et qu’il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul. C’était pour jouir de cette honorable vie qu’il s’obstinait à rester en Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.

Par d’autres motifs, la princesse sa sœur refusait aussi de rentrer en France ; c’était à cause de sa haine pour le Concordat. J’avais une grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé, pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en sacrifice un si pur holocauste pour les expier.

Je m’en étais fait un roman ; mais il fallait éviter d’en apercevoir l’héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne. On était tenté de plaindre le bon Dieu d’être si constamment importuné par elle ; elle l’appelait en aide dans toutes les circonstances les plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise : c’était la caricature d’une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui faire presque violence pour la décider à partir.