Mémoires de la duchesse Mazarin

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Correspondance avec la duchesse Mazarin.

(Pour l’intelligence des lettres qui suivent, et comme complément de ce que nous avons dit, de la duchesse Mazarin, dans notre Introduction historique, nous reproduisons ici les Mémoires d’Hortense Mancini, rédigés sous sa dictée par l’abbé de Saint-Réal, et la réponse de Saint-Évremond au plaidoyer d’Érard, pour le duc de Mazarin, contre son épouse.)

MÉMOIRES DE MADAME LA DUCHESSE MAZARIN1,
Rédigés par l’abbé de Saint-Réal.

Puisque les obligations que je vous ai sont d’une nature à ne devoir rien ménager pour vous témoigner ma reconnoissance, je veux bien vous faire le récit de ma vie que vous demandez. Ce n’est pas que je ne sache la difficulté qu’il y a à parler sagement de soi-même, et vous n’ignorez pas non plus la répugnance naturelle que j’ai à m’expliquer sur les choses qui me regardent ; mais il est encore plus naturel de se défendre contre la médisance, du moins auprès de ceux qui nous ont rendu de grands services. Ils méritent bien qu’on leur fasse connoître qu’on n’est pas tout à fait indigne de les avoir reçus. En tout cas, je ne saurois user plus innocemment du loisir de ma retraite. Que si les choses que j’ai à vous raconter vous semblent tenir beaucoup du roman, accusez-en ma mauvaise destinée plutôt que mon inclination. Je sais que la gloire d’une femme consiste à ne faire point parler d’elle, et ceux qui me connoissent savent assez que toutes les choses d’éclat ne me plaisent point ; mais on ne choisit pas toujours le genre de vie qu’on voudroit mener, et il y a de la fatalité dans les choses mêmes qui semblent dépendre le plus de la conduite.

Je ne vous parlerois point de ma naissance, quelque avantageuse qu’elle soit, si les envieux de mon oncle ne s’étoient point efforcés d’en ternir l’éclat ; mais puisque leur rage s’est étendue à tout ce qui lui appartenoit, il m’est bien permis de vous dire, que je suis d’une des plus ancienne familles de Rome, et que mes aïeux, depuis plus de trois cents ans, y tiennent un rang assez considérable, pour me faire passer mes jours heureusement, quand je n’aurois pas été héritière d’un premier ministre de France. L’Académie des beaux esprits de ce pays-là, qui commença aux noces d’un gentilhomme de ma maison2, fait assez voir la considération où cette maison étoit dès lors ; et pour surcroît de bonheur, j’ai l’avantage d’être née d’un père, que sa vertu et ses lumières extraordinaires élevoient au-dessus des plus honnêtes gens de nos aïeux.

Je fus amenée en France à l’âge de six ans3 ; et peu d’années après M. Mazarin refusa ma sœur la connétable, et conçut une inclination si violente pour moi, qu’il dit une fois à Mme d’Aiguillon que pourvu qu’il m’épousât, il ne se soucioit pas de mourir trois mois après. Le succès a passé ses souhaits : il m’a épousée, et n’est pas mort, Dieu merci. Aux premières nouvelles que M. le cardinal apprit de cette passion, il parut si éloigné de l’approuver, et si outré du refus que M. Mazarin avoit fait de ma sœur, qu’il dit plusieurs fois qu’il me donnerait plutôt à un valet. Ce ne fut pas la seule personne à qui j’eus le malheur de plaire. Un eunuque italien, musicien de M. le cardinal, homme de beaucoup d’esprit, fut accusé de la même chose ; mais il est vrai que c’étoit également pour mes sœurs et pour moi. On lui faisoit même la guerre qu’il étoit encore amoureux des belles statues du palais Mazarin ; et il faut bien que l’amour de cet homme portât malheur, puisque ces pauvres statues en ont éte punies si cruellement, aussi bien que moi, quoiqu’elles ne fussent pas plus criminelles.

Il ne tenoit pas à ma sœur la connétable que je n’aimasse quelque chose, de même que j’étois aimée. Comme elle avoit un attachement sincère pour le Roi, elle auroit bien souhaité de me voir quelque foiblesse semblable. Mais mon extrême jeunesse ne me permettoit pas de m’attacher à rien ; et tout ce que je pouvois faire pour l’obliger, c’étoit de témoigner quelque complaisance particulière pour ceux des jeunes yens, que nous voyions, qui me divertissoient davantage, dans les jeux d’enfants qui m’occupoient alors. La présence du Roi qui ne bougeoit du logis, les troubloit souvent. Quoiqu’il vécût parmi nous avec une bonté merveilleuse, il a toujours eu quelque chose de si sérieux et de si solide, pour ne pas dire de si majestueux, dans toutes ses manières, qu’il ne laissoit pas de nous imprimer le respect, même contre son intention. Il n’y avoit que ma sœur la connétable qu’il ne gênoit pas, et vous comprenez aisément que son assiduité avoit des agréments, pour ceux qui en étoient cause, qu’elle n’avoit pas pour les autres.

Comme les choses que la passion fait faire paroissent ridicules à ceux qui n’en ont jamais senti, celle de ma sœur l’exposoit souvent à nos railleries. Une fois, entre autres, nous lui fîmes la guerre de ce qu’apercevant de loin un gentilhomme de la maison, qui étoit de la taille du Roi, et qu’elle ne voyoit que par derrière, elle avoit couru à lui les bras ouverts en criant : Ha ! mon pauvre Sire. Une autre chose qui nous fit fort rire, en ce temps-là, fut une plaisanterie que M. le cardinal fit à Mme de Bouillon, qui pouvoit avoir six ans. La Cour étoit pour lors à la Fère. Un jour qu’il la railloit, sur quelque galant qu’elle devoit avoir, il s’avisa à la fin de lui reprocher qu’elle étoit grosse. Le ressentiment qu’elle en témoigna le divertit si fort, qu’on résolut de continuer à le dire. On lui rétrécissoit ses habits de temps en temps, et on lui faisoit accroire que c’étoit elle qui avoit grossi. Cela dura autant qu’il falloit pour lui faire paroître la chose vraisemblable ; mais elle n’en voulut jamais rien croire, et s’en défendit toujours avec beaucoup d’aigreur, jusqu’à ce que le temps de l’accouchement étant arrivé, elle trouva un matin entre ses draps un enfant qui venoit de naître. Vous ne sauriez comprendre quel fut son étonnement et sa désolation à cette vue. Il n’y a donc, disoit-elle, que la Vierge et moi à qui cela soit arrivé, car je n’ai du tout point eu de mal. La Reine la vint consoler, et voulut être marraine : beaucoup de gens vinrent se réjouir avec l’accouchée ; et ce qui avoit été d’abord un passe-temps domestique, devint à la fin un divertissement public, pour toute la Cour. On la pressa fort de déclarer le père de l’enfant ; mais tout ce qu’on en put tirer, fut que ce ne pouvoit être que le Roi ou le comte de Guiche, parce qu’il n’y avoit que ces deux hommes-là qui l’eussent baisée. Pour moi qui avois trois ans plus qu’elle, j’étois toute glorieuse de savoir la vérité de la chose ; et je ne pouvois me lasser d’en rire, pour faire bien voir que je la savois.

Vous aurez sans doute peine à croire, que dans cet âge où l’on ne songe d’ordinaire à rien moins qu’à raisonner, je fisse des réflexions aussi sérieuses que j’en faisois sur toutes les choses de la vie. Cependant il est vrai que mon plus grand plaisir, en ce temps-là, étoit de m’enfermer seule pour écrire tout ce qui me venoit dans la pensée. Il n’y a pas longtemps que quelques-unes de ces écritures me tombèrent encore sous la main, et je vous avoue que je fus étrangement surprise d’y trouver des choses si éloignées de la capacité d’une petite fille. Ce n’étoient que doutes et questions que je me proposois à moi-même, sur toutes les choses qui me faisoient peine à comprendre. Je ne les décidois jamais assez bien à mon gré ; je cherchois pourtant avec obstination ce que je ne savois pas trouver ; et si ma conduite n’a pas marqué depuis beaucoup de jugement, j’ai du moins cette consolation que j’avois grande envie d’en avoir. Il me souvient encore qu’environ ce même temps voulant écrire à une de mes amies que j’aimois fort, je me lassai à la fin de meltre tant de fois, je vous aime, dans une même lettre, et je l’avertis que je ne ferois plus qu’une croix pour signifier ces trois mots-là. Suivant cette belle invention, il m’arrivoit quelquefois d’écrire des lettres à cette personne, où il n’y avoit autre chose que des lignes toutes de croix, l’une après l’autre. Une de ces lettres tomba depuis entre les mains de gens qui avoient intérêt d’en pénétrer le mystère ; mais ils ne surent jamais que reprendre dans un chiffre si dévot.

Mon enfance s’étant passée parmi ces divers amusements, on parla de me marier. La fortune qui vouloit me rendre la plus malheureuse personne de mon sexe, commença, en faisant semblant de me vouloir faire Reine, et il n’a pas tenu à elle qu’elle ne m’ait rendu odieux le parti qu’elle me destinoit, par la comparaison de ceux dont elle me flatta d’abord. Cependant je puis me rendre ce témoignage, que ces illustres partis ne m’éblouirent pas ; et M. Mazarin n’oseroit dire qu’il ait jamais remarqué en moi de vanité qui fût au-dessus de ma condition. Tout le monde sait les propositions qui furent faites à diverses reprises de me marier avec le roi d’Angleterre ; et pour le duc de Savoie, vous savez ce qui s’en dit, au voyage de Lyon4, que l’affaire ne rompit que par le refus où M. le cardinal s’obstina d’abandonner Genève, en considération de ce mariage. Nous logions en Bellecour, et les fenêtres de nos chambres qui répondoient sur la place, étoient assez basses pour y monter aisément. Mme de Venelle, notre gouvernante, étoit si accoutumée à faire son métier de surveillante, qu’elle se levoit même en dormant pour venir voir ce que nous faisions. Une nuit entre autres que ma sœur dormoit la bouche ouverte, Mme de Venelle, la venant tâtonner à son ordinaire en dormant aussi, lui mit le doigt dedans si avant, que ma sœur s’en réveilla en sursaut, en la mordant bien serré. Jugez quel fut leur étonnement de se trouver toutes deux dans cet état, quand elles furent tout à fait éveillées : ma sœur se mit en une colère étrange ; on en fit le conte au Roi le lendemain, et toute la Cour en eut le divertissement.

Soit modestie, soit dissimulation, M. le cardinal parut toujours aussi contraire que la Reine à l’attachement que le Roi avoit pour ma sœur. Aussitôt que le mariage d’Espagne fut conclu5, il n’eut rien de plus pressé que de l’éloigner, de peur qu’elle n’y apportât de l’obstacle. Il nous envoya, quelque temps après le retour de Lyon, l’attendre à Fontainebleau. De là, il nous mena à Poitiers, où il lui donna le choix de se retirer où il lui plairoit. Elle choisit la Rochelle ; et M. le cardinal, qui vouloit la dépayser encore davantage, lui fit enfin proposer à Brouage, par M. de Fréjus, d’épouser M. le connétable ; mais elle le refusa, n’étant pas encore attirée en Italie par ce qui l’y attira depuis. Il avoit résolu de mener Mme de Bouillon et moi au mariage, mais ma sœur la connétable s’étant obstinée à ne nous laisser pas aller, quand il nous envoya quérir, si elle n’y alloit aussi, il aima mieux se priver du plaisir de nous y voir, que de la laisser venir avec nous. Au retour de la frontière6, on nous fit venir à Fontainebleau où la Cour étoit. Le Roi traita ma sœur assez froidement, et son changement commença de la résoudre à se marier en Italie. Elle me prioit souvent de lui en dire le plus de mal que je pourrois. Mais outre qu’il étoit assez difficile d’en trouver à dire d’un Prince fait comme lui, et qui vivoit parmi nous avec une familiarité et une douceur charmante, l’âge de dix ans, où j’étois alors7, ne me permettoit pas de bien comprendre ce qu’elle souhaitoit de moi ; et tout ce que je pouvois faire pour son service, la voyant fort désolée, et l’aimant tendrement, c’étoit de pleurer avec elle son malheur, en attendant qu’elle m’aidât à pleurer les miens.

Le chagrin que M. le cardinal avoit de sa liaison avec le Roi lui avoit donné une grande aversion pour elle ; et comme cette intrigue avoit commencé d’abord qu’elle parut dans le monde, on peut presque dire qu’il ne l’avoit jamais aimée. L’humeur de mon frère ne lui plaisoit guère davantage, et sa conduite encore moins, surtout depuis qu’on l’accusa d’avoir été de la débauche de Roissi8 : car une des choses sur lesquelles il étoit plus mécontent de nous, c’étoit la dévotion. Vous ne sauriez croire combien le peu que nous en avions le touchoit. Il n’est point de raisons qu’il n’employât pour nous en inspirer. Une fois, entre autres, se plaignant de ce que nous n’entendions pas la messe tous les jours, il nous reprocha que nous n’avions ni piété ni honneur. Au moins, disoit-il, si vous ne l’entendez pas pour Dieu, entendez-la pour le monde.

Quoique j’eusse autant de part que les autres à ses remontrances, néanmoins, soit que comme la plus jeune, il me jugeât la moins blâmable, soit qu’il y eût quelque chose dans mon humeur qui lui revînt davantage, il eut longtemps autant de tendresse pour moi que d’aversion pour eux. C’est ce qui l’obligea à me choisir, pour laisser son bien et son nom au mari qu’il me donneroit ; ce fut encore ce qui le rendit plus soigneux de ma conduite que de celle des autres ; et à la fin aussi plus mécontent, quand il crut avoir sujet de s’en plaindre. Il craignoit fort que je m’engageasse d’inclination. Mme de Venelle, qui avoit ordre de m’épier, me parloit incessamment de tous les gens qui me fréquentoient, et que je pouvois aimer, afin de découvrir, par mes discours, mes sentiments pour chacun d’eux ; mais comme je n’avois rien dans le cœur, elle n’y pouvoit rien connoître, et elle seroit encore en cette peine, si l’indiscrétion de ma sœur n’eût point donné à croire ce que je n’y avois pas. Je vous ai dit qu’elle vouloit toujours que j’aimasse quelque chose. Elle me pressa durant plusieurs années avec tant d’instance de lui dire s’il n’y avoit point d’homme à la Cour qui me plût plus que les autres, que je lui avouai à la fin, vaincue par son importunité, que je voyais quelquefois au logis un jeune garçon qui me revenoit assez ; mais que je serois bien fâchée qu’il me plût autant que le Roi lui plaisoit à elle. Ravie de m’avoir tiré cet aveu de la bouche, elle m’en demanda le nom, mais je ne le savois pas ; et quelque peine qu’elle se donnât pour m’obliger à le dépeindre, elle fut plus de deux mois à m’en faire la guerre sans le connoître. Elle sut à la fin que c’étoit un gentilhomme italien nouvellement sorti de page de la chambre, qui n’étoit encore que sous-lieutenant aux gardes, et qui fut tué, il y a quelques années, en Flandres, dans une charge beaucoup plus élevée. Elle me dit son nom, et le dit aussi au Roi à qui elle fit fête de ma prétendue inclination, et pour qui elle n’avoit rien de secret. M. le cardinal le sut bientôt après ; et croyant que ce fut toute autre chose que ce n’étoit, il m’en parla avec un emportement étrange. C’étoit justement le vrai moyen de faire quelque chose de rien ; et si j’avois été capable de m’engager par dépit, les reproches qu’il me fit m’auroient fait résoudre à les mériter. Comme le cavalier étoit familier dans la maison, le bruit que M. le cardinal avoit fait alla jusqu’à lui, et lui fit peut-être venir une pensée qu’il n’avoit pas. Quoi qu’il en soit, il trouva le moyen de me la faire connoître, et il ne tint pas à ma sœur que je ne répondisse à sa passion, au lieu de la mépriser.

Cependant M. le cardinal empiroit à vue d’œil. Le désir d’éterniser son nom l’emporta sur l’indignation qu’il avoit conçue contre moi ; il s’en ouvrit à l’évêque de Fréjus, et lui demanda son avis sur plusieurs parus qu’il avoit dans l’esprit. L’évêque, gagné par M. Mazarin, moyennant une promesse de cinquante mille écus, n’oublia rien pour les mériter. Il ne les a pourtant jamais touchés. Il rendit le billet qu’on lui en avoit fait d’abord, en lui laissant entendre qu’il aimerait mieux l’évêché d’Évreux s’il se pouvoit ; mais le Roi en ayant disposé ailleurs, après deux mois d’importunité de M. Mazarin, M. de Fréjus redemanda les cinquante mille écus, et M. Mazarin ne se trouva plus en état de les donner.

Aussitôt que le mariage fut conclu, il m’envoya un grand cabinet, où entre autres nippes il y avoit dix mille pistoles en or. J’en fis bonne part à mon frère et à mes sœurs, pour les consoler de mon opulence, qu’elles ne pouvoient voir sans envie, quelque mine qu’elles fissent. Elles n’avoient pas même besoin de m’en demander. La clef demeura toujours où elle étoit quand on l’apporta ; en prit qui voulut, et un jour entre autres que nous n’avions pas de meilleur passe-temps, nous jetâmes plus de trois cents louis par les fenêtres du palais Mazarin, pour avoir le plaisir de faire battre un peuple de valets qui étoit dans la cour. Cette profusion étant venue à la connoissance de monsieur le cardinal, il en eut tant de déplaisir, qu’on crut qu’elle avoit hâté sa fin. Quoi qu’il en soit, il mourut huit jours après9, et me laissa la plus riche héritière, et la plus malheureuse femme de la chrétienté.

À la première nouvelle que nous en eûmes, mon frère et ma sœur pour tout regret se dirent l’un à l’autre : Dieu merci il est crevé. À dire vrai, je n’en fus guère plus affligée ; et c’est une chose remarquable qu’un homme de ce mérite, après avoir travaillé toute sa vie pour élever et enrichir sa famille, n’en ait reçu que des marques d’aversion, même après sa mort. Si vous saviez avec quelle rigueur il nous traitoit en toutes choses, vous en seriez moins surpris. Jamais personne n’eut les manières si douces en public, et si rudes dans le domestique ; et toutes nos humeurs et nos inclinations étoient contraires aux siennes. Ajoutez à cela la sujetion incroyable où il nous tenoit, notre extrême jeunesse, et l’insensibilité pour toutes choses, où le trop d’abondance et de prospérité jette d’ordinaire les personnes de cet âge, quelque bon naturel qu’elles aient. Pour mon particulier, la fortune a pris soin de punir mon ingratitude par les malheurs dont ma vie a été une suite continuelle depuis cette mort. Je ne sais quel pressentiment ma sœur en avoit, mais dans les premiers chagrins qui suivirent mon mariage, elle me disoit pour toute consolation : Crepa, crepa, tu seras encore plus malheureuse que moi.

M. de Lorraine qui l’aimoit passionnément la pressoit depuis longtemps de l’épouser, et continua dans cette poursuite même après la mort de M. le cardinal. La Reine mère qui ne vouloit point en toute manière qu’elle restât en France, chargea Mme de Venelle de rompre cette intrigue à quelque prix que ce fût ; mais tous leurs efforts auroient été inutiles, si des raisons ignorées de tout le monde ne les eussent secondés : et quoique le Roi eût la générosité de lui donner à choisir qui elle vouloit épouser en France, si M. de Lorraine ne lui plaisoit pas, et qu’il témoignât un sensible déplaisir de son départ, sa mauvaise étoile l’entraîna en Italie contre toute sorte de raisons. M. le connétable, qui ne croyoit pas qu’il pût y avoir de l’innocence dans les amours des rois, fut si ravi de trouver le contraire dans la personne de ma sœur, qu’il compta pour rien de n’avoir pas été le premier maître de son cœur. Il en perdit la mauvaise opinion qu’il avoit, comme tous les Italiens, de la liberté que les femmes ont en France, et il voulut qu’elle jouît de cette même liberté à Rome, puisqu’elle en savoit si bien user.

Cependant l’eunuque son confident, qui demeuroit sans crédit par son absence, et par la mort de M. le cardinal, entreprit de se rendre nécessaire auprès de moi ; mais, outre que mon inclination m’éloignoit fort de toutes sortes d’intrigues, M. Mazarin me faisoit observer trop soigneusement. Enragé de cet obstacle, il résolut de s’en venger sur M. Mazarin même. Cet homme avoit conservé un accès assez libre auprès du Roi depuis le temps qu’il étoit confident de ma sœur. Il lui va faire de grandes plaintes de la rigueur avec laquelle M. Mazarin me traitoit, qu’il étoit obligé de s’y intéresser comme créature de M. le cardinal, et mon serviteur particulier ; que M. Mazarin était jaloux de tout le monde, et surtout de Sa Majesté, et qu’il me faisoit observer avec un soin tout particulier dans tous les lieux où le Roi, qui ne songeoit pas à moi, pouvoit me voir. Qu’au reste, il tranchoit du grand ministre, et qu’il avait menacé de faire sortir tous les Italiens de Paris. À tout cela le Roi ne lui répondit autre chose, sinon, que si tout ce qu’il disait était vrai, le duc Mazarin étoit fou, et qu’il n’avoit pas hérité de la puissance de M. le cardinal, comme de son bien. Ce qu’il y avoit de véritable dans ce rapport, est que M. Mazarin ayant appris quelque chose des intrigues de l’eunuque, avoit menacé de le chasser du palais Mazarin où il logeoit.

Non content de ce qu’il avoit fait, il fut assez mal avisé pour s’en vanter en présence d’une femme de qualité de Provence, nommée Mme de Ruz, qui connoissoit je ne sais comment M. Mazarin. Elle l’avertit du mauvais office qu’on lui avoit rendu ; il vouloit mettre près de moi quelque dame, qui, sans avoir le nom de gouvernante, en fit toute la fonction ; et trouvant cette Mme de Ruz fort propre à faire ce personnage, il jeta les yeux sur elle, en reconnoissance de l’avis qu’elle lui donnoit. Il lui dit de trouver le moyen de se faire présenter à moi, sans que je susse qu’il la connoissoit. M. de Fréjus m’en parla comme de lui-même quelque temps après, et me l’amena par un escalier dérobé, un jour que M. Mazarin étoit à la chasse. J’en fus fort satisfaite, et comme je croyois que si on savoit qu’elle me plût, on ne me la donneroit pas, je ne voulois pas que personne du logis la connût, avant qu’elle y fût établie. Un jour que j’étois seule avec elle, Mme de Venelle entrant brusquement, fit sauter un buse que nous avions mis derrière la porte pour nous fermer. Aussitôt Mme de Ruz, par une présence d’esprit merveilleuse, se mit à rouler les yeux dans la tête, pleurer, et crier d’un vrai ton de gueuse, qu’elle étoit une pauvre demoiselle de Lorraine, et qu’elle me prioit d’avoir pitié de sa misère. Comme elle a l’air du visage extrêmement vif et ardent, ainsi que la plupart des Provençaux, sa grimace lui réussit si bien, et la défigura tellement, que j’avois peine moi-même à la reconnoître. Mme de Venelle en eut grand’peur ; elle s’en éloigna bien vite le plus qu’elle put, et fut depuis dire partout qu’elle avoit trouvé le diable dans ma chambre.

La conduite artificieuse de M. Mazarin dans le choix de cette dame, en un temps qu’il ne pouvoit encore avoir aucun sujet de se plaindre de moi, suffit pour vous faire connoître sa défiance naturelle, et dans quelle disposition d’esprit il m’avoit épousée. Comme il craignoit pour moi le séjour de Paris, il me promenoit incessamment par ses terres et ses gouvernements. Pendant les trois ou quatre premières années de notre mariage, je fis trois voyages en Alsace, autant en Bretagne, sans parler de plusieurs autres à Nevers, au Maine, à Bourbon, Sedan et ailleurs. N’ayant point de plus sensible joie à Paris que celle de le voir, il ne m’étoit pas si dur qu’il auroit été à une autre personne de mon âge d’être privée des plaisirs de la Cour. Peut-être ne me serois-je jamais lassée de cette vie vagabonde, s’il n’eût point trop abusé de ma complaisance. Il m’a plusieurs fois fait faire deux cents lieues étant grosse, et même fort près d’accoucher.

Mes parents et mes amis qui étoient sensibles pour moi aux dangers où il exposoit ma santé, me les représentoient quand je venois à Paris le plus fortement qu’il leur étoit possible ; mais ce fut longtemps inutilement. Qu’eussent-ils dit, s’ils eussent su que je ne pouvois parler à un domestique qu’il ne fût chassé le lendemain ? Que je ne recevois pas deux visites de suite d’un même homme, qu’on ne lui fit défendre la maison ? Que si je témoignois quelque inclination pour l’une de mes filles, plus que pour les autres, on me l’ôtoit aussitôt. Si je demandois mon carrosse, et qu’il ne jugeât pas à propos de me laisser sortir, il défendoit, en riant, qu’on y mît les chevaux, et plaisantoit avec moi sur cette défense, jusqu’à ce que l’heure d’aller où je voulois aller fût passée. Il aurait voulu que je n’eusse vu que lui seul dans le monde ; surtout il ne pouvoit souffrir que je visse ses parents, ni les miens. Les miens, parce qu’ils entroient alors dans mes intérêts ; et les siens, parce qu’ils n’approuvoient non plus sa conduite que les miens. J’ai été longtemps logée à l’arsenal avec Mme d’Oradous sa cousine, sans qu’il me fût permis de la voir. L’innocence de mes divertissements, capable de rassurer un autre homme de son humeur, qui auroit conservé quelque égard pour mon âge, lui faisoit autant de peine, que s’ils eussent été fort criminels. Tantôt c’étoit péché de jouer à colin-maillard avec mes gens : tantôt de se coucher trop tard : il ne put alléguer que ces deux sujets de plainte, une fois que M. Colbert voulut savoir tous ceux qu’il avoit. Souvent on ne pouvoit pas aller au cours en conscience, à plus forte raison à la comédie ; une autre fois je ne priois pas Dieu assez longtemps ; enfin son chagrin sur mon chapitre étoit si puissant, que si on lui eût demandé comment il vouloit que je vécusse, je crois qu’il n’auroit pas pu en convenir avec lui-même. Il a dû dire depuis, que ce qu’il en faisoit étoit à cause qu’il connaissoit ce que je valois, et que le commerce du monde étant si contagieux, quelque raillerie qu’on fît de lui, il vouloit empêcher qu’on ne me gâtât, parce qu’il m’aimoit encore plus que sa propre réputation. Mais si c’est son amour pour moi, qui l’obligeoit à me traiter d’une manière si bizarre, il auroit presque été à souhaiter pour tous deux, qu’il m’eût un peu honorée de son indifférence.

Aussitôt qu’il savoit que je me plaisois en un lieu, il m’en faisoit partir, quelque raison qu’il y eût de m’y laisser. Nous étions au Maine quand la nouvelle vint du voyage de Marsal10. Il eut ordre d’en être, et m’envoya en Bretagne tenir compagnie à son père qui étoit aux États. Pendant qu’il disposoit son départ à Paris, il apprit par les espions, dont il m’environnoit toujours, que je me divertissois fort ; il en tomba malade de chagrin, et me manda en diligence. Son père, qui apprit en même temps que les médecins l’envoyoient à Bourbon, ne voulut pas me laisser partir, disant qu’il ne falloit point avair de femme pendant qu’on buvoit les eaux. Il tomba évanoui de douleur en recevant cette réponse ; et après plusieurs courriers, son père m’ayant à la fin laissée partir, je fus le mener à Bourbon, où je demeurai un mois enfermée avec lui dans une chambre à lui voir rendre ses eaux, sans visiter seulement Mme la Princesse qui y étoit, et à qui il a l’honneur d’appartenir. Il n’a voit pu croire d’abord que ce fût son père qui m’eût arrêté en Bretagne, et quelque assurance qu’il en eût depuis, il soutint toujours que j’avois mieux aimé m’y divertir que de le venir consoler dans son malheur. Il m’auroit été aisé de m’en justifier, s’il eût voulu m’entendre ; mais c’étoit ce qu’il fuyoit le plus, parce que tout le tort se trouvoit de son côté dans les éclaircissements, et il ne vouloit jamais avouer de s’être trompé. Rien ne m’a plus affligée de lui, que cette aversion qu’il avoit pour s’éclaircir, parce qu’il en prenoit droit de me traiter toujours comme coupable.

Quelque temps après ayant été obligé, pour le service du Roi, d’aller en Bretagne, il se mit si fortement en tête de m’avoir près de lui, et écrivit des choses si étranges sur ce sujet à l’abbé d’Effiat son proche parent, que je fus obligée de partir de Paris trois semaines après être accouchée. Peu de femmes de ma qualité en auroient fait autant, mais que ne faisoit-on point pour jouir d’un bien aussi précieux que la paix ? Pour achever de me remettre, il me fit demeurer dans un des plus chétifs villages de tout le pays, et dans une maison si vilaine, qu’on étoit contraint de se tenir tout le jour dans les prés. Il choisissoit toujours ces sortes de lieux, afin que je ne visse point de compagnie. Aussi, bien loin d’en avoir dans le village même, ceux que la civilité ou les affaires obligeoient à l’y venir voir, étoient contraints de camper faute de cabaret ; et, pour peu qu’ils lui déplussent, il les renvoyoit bientôt sous prétexte de diverses affaires, dont il les chargeoit, et qui dépendoient de lui dans la province. Cependant nous passâmes six mois, dans cet agréable séjour, l’année 1666.

Une autre fois qu’il étoit seul à Bourbon, et qu’il m’avoit envoyée en Bretagne, il eut encore avis par ses espions que je m’y divertissois assez avec Mme de Coatquin, et qu’il se passoit peu de jours que nous ne fissions quelque partie de promenade par terre ou sur mer. Son inquiétude le reprend. Il me mande que je l’aille joindre à Nevers où il y avoit, disoit-il, de fort bons comédiens entre autres divertissements. Je commencois à me lasser de faire de semblables corvées ; j’écrivis à M. Colbert pour m’en plaindre, mais m’ayant conseillé de partir, je fus bien surprise de trouver M. Mazarin à dix lieues de Nevers, qui s’en venoit à Paris avec mon frère qui revenoit d’Italie. Il ne me rendit jamais aucune raison d’un procédé si extraordinaire, et nous fûmes sans autre éclaircissement nous confiner à notre cassine près Sedan, où mon frère me voyant fort triste eut la complaisance de venir avec nous.

Ce fut là, pour la première fois, que M. Mazarin, qui n’étoit pas bien aise d’avoir un semblable témoin de sa conduite domestique, ne sachant comment s’en défaire autrement, s’avisa de faire semblant d’en être jaloux. Jugez du ressentiment que je dus en avoir pour une si grande méchanceté. Que si tous ces outrages paroissent durs à souffrir, en les entendant raconter, la manière de les faire étoit encore quelque chose de plus cruel. Vous en jugerez par cet échantillon. Un soir que j’étois chez la Reine, je le vis venir à moi tout gai, et avec un rire contraint et affecté, pour me faire tout haut ce compliment : J’ai une bonne nouvelle à vous donner, madame, le Roi vient de me commander d’aller en Alsace. M. de Roquelaure, qui se trouva présent, indigné comme le reste de la compagnie de cette affectation, mais plus franc que les autres, ne put se tenir de lui dire, que c’était là une belle nouvelle à venir donner avec tant de joie à une femme comme moi ; mais M. Mazarin, sans daigner répondre, sortit tranquillement de la chambre, tout fier de sa galanterie. Le Roi, à qui on la conta, en eut pitié. Il prit la peine de me dire lui-même, que mon voyage ne serait que de trois mois, et me tint parole comme il a toujours fait.

Si je n’avois peur de vous ennuyer, je pourrois vous dire mille malices semblables qu’il me faisoit sans aucune nécessité, et pour le seul plaisir de me tourmenter, comme celle-là. Imaginez-vous donc des oppositions continuelles à mes plus innocentes fantaisies ; une haine implacable pour tous les gens qui m’aimoient, et que j’aimois, un soin curieux de présenter à ma vue tous ceux que je ne pouvois souffrir, et de corrompre ceux en qui je me fiois le plus, pour savoir mes secrets, si j’en eusse eu ; une application infatigable à me decrier partout, et donner un tour criminel à toutes mes actions ; enfin, tout ce que la malignité de la cabale bigote peut inventer et mettre en œuvre dans une maison où elle domine avec tyrannie, contre une jeune femme simple sans égard, et dont le procédé peu circonspect donnoit tous les jours de nouvelles matières de triomphe à ses ennemis.

Je me sers hardiment du mot de cabale bigote, car je ne crois pas que les plus rigoureuses lois de la charité chrétienne m’obligent de présumer que les dévots, par qui M. Mazarin s’est gouverné, soient du nombre des véritables, après avoir dissipé tant de millions. Et c’est ici l’article fatal qui a poussé ma patience à bout, et qui est la véritable origine de tous mes malheurs. Si M. Mazarin s’étoit contenté de m’accabler de tristesse et de douleur, d’exposer ma santé et ma vie à ses caprices les plus déraisonnables, et de me faire enfin passer mes plus beaux jours dans une servitude sans exemple, puisque le Ciel me l’avoit donné pour maître, je me serois contentée de gémir et de m’en plaindre à mes amis. Mais quand je vis que, par ses dissipations incroyables, mon fils, qui devoit être le plus riche gentilhomme de France, couroit risque de se trouver le plus pauvre, il fallut céder à la force du sang, et l’amour maternelle l’emporta sur toute la modération que je m’étois proposé de garder. Je voyois tous les jours disparaître des sommes immenses, des meubles hors de prix, des charges, des gouvernements, et tous les autres débris de la fortune de mon oncle, le fruit de ses travaux et la récompense de ses services : j’en vis vendre pour plus de trois millions avant que d’éclater ; il ne me restoit presque plus pour tout bien assuré que mes pierreries, lorsque M. Mazarin s’avisa de me les ôter. Il prit son temps, un soir que je me retirai fort tard de la ville, pour s’en saisir. Ayant voulu en savoir la raison avant que de me coucher, il me dit qu’il craignoit que je n’en donnasse, libérale comme j’étois, et qu’il ne les avait prises que pour les augmenter. Je lui répondis qu’il seroit à souhaiter que sa libéralité fût aussi bien réglée que la mienne ; que je me contentois de ce que j’en avois, et que je ne me coucherois point, qu’il ne me les eût rendues ; et voyant que, quoi que je disse, il ne me répondoit que par de mauvaises plaisanteries, dites avec un rire malicieux, et d’un air tranquille en apparence, et très-aigre en effet, je sortis de la chambre de désespoir, et m’en allai au quartier de mon frère toute éplorée, et ne sachant que devenir. Mme de Bouillon, que nous envoyâmes d’abord querir, ayant appris le nouveau sujet de plainte que j’avois, me dit que je le méritois bien, puisque j’avois souffert tous les autres sans rien dire. Je voulois m’en aller avec elle sur l’heure même, si Mme Bellinzani, que nous envoyâmes aussi prendre, ne m’en eût empêchée, en me priant d’attendre qu’elle eût parlé à M. Mazarin. Il avoit donné ordre qu’on ne laissât entrer personne ; mais Mme Bellinzani s’étant obstinée à lui parler, il ne lui laissa jamais le temps de rien dire, et elle n’en put tirer autre chose, sinon qu’elle ne pouvoit point avoir d’affaire assez pressée avec lui pour le venir trouver à une heure si indue, et qne si elle avoit à lui parler, il allait le lendemain matin à Saint-Germain, et qu’il lui donnait rendez-vous à la croix de Nanterre. Mme Bellinzani étant revenue aussi indignée que nous d’une raillerie si hors de raison, il fut conclu que j’irois coucher chez Mme de Bouillon.

Le lendemain, toute la famille s’y étant assemblée pour mon affaire, Mme la Comtesse11 fut chargée d’en parler au Roi. Il la reçut le mieux du monde, et Mme la princesse de Carignan eut ordre de me venir prendre pour m’emmener à l’hôtel de Soissons. J’y fus environ deux mois, au bout desquels je fus obligée de retourner avec M. Mazarin, sans qu’il me rendît même mes pierreries, et sans autre avantage pour moi, que de pouvoir chasser quelques femmes qu’il m’avoit données et que je n’agréois pas. Ce fut la seule faveur que je pus obtenir. Quand je voulus m’obstiner aux pierreries, Mme la Comtesse fut la première à me dire que je faisois une vilainie. J’eus toujours la Cour contre moi depuis ce temps. On sait ce que cela emporte en toute sorte d’affaires, et je dis au Roi à ce propos, que je me consolerois de voir M. Mazarin si favorisé contre moi, s’il l’étoit également en tout, et si le peu de support qu’il trouvoit dans ses autres intérêts, ne faisait pas voir qu’il n’avoit d’autres amis que mes ennemis.

Comme cette paix étoit plutôt un triomphe pour lui qu’un accommodement, elle le rendit trop fier pour être de durée. Une heure avant que d’aller au palais Mazarin, j’y envoyai un valet de chambre que Mme la Comtesse m’avoit donné depuis que j’en étois sortie, et qui portoit mes hardes. M. Mazarin, qui le connoissoit comme moi, lui ayant demandé ce qu’il vouloit, et à qui il étoit, le congédia sans attendre seulement que je fusse arrivée. Ce valet me rencontra à deux cents pas du logis ; et quoique Mme la Comtesse, qui me conduisoit, vit bien que c’étoit une nouvelle occasion de brouillerie, elle se cortenta de m’exhorter à passer outre, me laissa au bas de l’escalier, et ne voulut point voir M. Mazarin, parce qu’il avoit fait tous ses efforts pour me faire mettre à l’hôtel de Conti, comme si je n’eusse pas été si bien à l’hôtel de Soissons. Je demandai d’abord grâce pour le valet chassé, et la nécessité où je me voyois réduite par l’autorité des puissances, me fit faire des soumissions que je n’aurois jamais espérées de la fierté de mon naturel ; mais ce fut inutilement. J’avois affaire à un homme qui vouloit profiter de la conjoncture ; et voyant qu’il ne me payoit que de mauvaises excuses, et de plus mauvaises plaisanteries, je me mis en devoir de le quitter pour me retirer chez mon frère une seconde fois. M. Mazarin qui, comme vous verrez, avoit pris ses mesures pour m’empêcher de sortir quand il me plairoit, et me faire une prison de mon palais, se jeta au-devant de moi, et me poussa fort rudement pour me fermer le passage ; mais la douleur me donnant des forces extraordinaires, je passai, malgré qu’il en eût, et quoiqu’il se tuât de crier, par la fenêtre, qu’on fermât toutes les portes et surtout celle de la cour, personne, me voyant toute en pleurs, n’osa lui obéir. Je fis le tour de la rue, où il y avoit grand monde ; dans ce triste état, seule, à pied, et en plein midi pour me rendre à mon asile ordinaire. Ce scandale fut l’effet de la prévoyance qu’il avoit eue de faire murer les portes qui communiquoient du palais de mon frère au nôtre, et par où je m’étois sauvée l’autre fois ; mais cette précaution fit juger, à ceux qui la surent, qu’il n’avoit pas dessein, si je retournois avec lui, de me traiter mieux que par le passé, quand il prenoit ainsi ses sûretés pour l’avenir.

D’abord que je fus chez mon frère, j’écrivis au Roi pour lui rendre raison de ma conduite ; et Mme la Comtesse m’emmena à l’hôtel de Soissons ; mais au bout de cinq ou six jours, M. de Louvois m’étant venu proposer de la part du Roi d’entrer dans quelque couvent, elle ne le voulut pas, et elle négocia si bien, qu’on obligea M. Mazarin à me venir prendre, à condition qu’elle se raccommoderoit avec lui. Mon frère s’en alla d’abord après en Italie, en partie pour faire voir qu’il ne tiendroit pas à lui que je ne demeurasse en bonne intelligence avec mon mari ; mais elle ne fut jamais qu’apparente ; et pendant trois ou quatre mois que nous fûmes ensemble, il ne se passa point de jour que je ne fusse obligée de quereller, quelque besoin et quelque envie que j’eusse de vivre en paix.

Au bout de ce temps, il voulut aller en Alsace, et au lieu de m’accorder toutes choses pour m’obliger à l’y suivre, comme j’y étois résolue, il fut assez mal conseillé pour s’obstiner à me faire garder une femme que je ne voulois plus. Cette difficulté de bagatelle me fit ouvrir les yeux, et me donna le temps de penser mieux à ce que je faisois. Mes amis eurent la charité de me faire comprendre le peu de sûreté qu’il y avoit à m’aller mettre à la discrétion d’un homme de ce caractère d’esprit, dans un pays si éloigné, et où il avoit une autorité absolue ; qu’après les choses qui s’étoient passées, il falloit que je fusse folle pour espérer d’en revenir ; qu’il avoit déjà fait partir mes pierreries par avance, et que ce ne pouvoit être que pour se retirer tout à fait dans ce gouvernement, où sa conduite ne seroit pas éclairée comme elle étoit à Paris, et où mes amis, quelque besoin que j’eusse d’eux, ne pourroient plus faire pour moi que des vœux inutiles.

Ces considérations, qui n’étoient que trop bien fondées, me firent réfugier chez Mme la Comtesse la veille du départ de M. Mazarin, de peur qu’il ne m’emmenât par force avec lui. J’étois si troublée de me voir réduite de nouveau à cette nécessité, que j’oubliai même d’emporter mes petites pierreries, qui m’étoient toujours demeurées pour mon usage, et qui pouvoient bien valoir cinquante mille écus. Comme c’étoit le seul bien du monde que j’avois à ma disposition, Mme la Comtesse eut la prévoyance de me les demander d’abord qu’elle me vit ; et cela fut cause que je pus les envoyer querir assez à temps pour les avoir. Il vint le lendemain demander ce que je voulois. On lui dit deux choses : ne point aller en Alsace, et qu’il rendît mes grosses pierreries qui étoient déjà parties, et qui avoient été la première cause de nos différends. Pour l’Alsace, il m’en auroit aisément dispensée, parce qu’il n’espéroit plus de m’y pouvoir mener : mais pour les pierreries, il ne rendoit point de réponse précise ; et comme cependant elles marchoient toujours, aussitôt qu’il nous eut quittés, Mme la princesse de Bade me mena chez M. Colbert pour le prier de s’en saisir. Il ne crut pas pouvoir me refuser cette grâce ; il fallut les faire revenir, et elles sont toujours demeurées depuis entre ses mains.

Il ne fut plus question que de savoir ce que je deviendrois. M. Mazarin me donna le choix de demeurer à l’hôtel de Conti ou à l’abbaye de Chelles, les deux lieux du monde qu’il savoit que je haïssois le plus, et pour les plus justes raisons. L’accablement d’esprit où j’étois ne me permit jamais de me déterminer entre deux propositions également odieuses ; il fallut que d’autres choisissent pour moi, et les raisons contre l’hôtel de Conti étoient si fortes, que Chelles fut préféré12. Ce fut en cette solitude, que faisant réflexion sur l’obligation où mes parents me représentoient que j’étois, de me séparer de biens, pour sauver le reste des dissipations de M. Mazarin, en faveur de mes pauvres enfants, je m’y résolus à la fin. Mais quelque persuadée que je fusse de le devoir faire, les raisons particulières que j’avois de déférer en toutes choses aux sentiments de M. Colbert, m’arrêtèrent tout court lorsque, l’ayant fait pressentir sur ce dessein, j’appris qu’il n’en étoit pas d’avis.

Au bout de six mois, M. Mazarin, revenant d’Alsace, me vint voir en passant, et voulut m’obliger à chasser deux filles que Mme la Comtesse m’avoit données depuis son départ. Comme il n’avoit point d’autre raison pour exiger de moi cette déférence, que son animosité contre elles, je ne crus pas qu’il fût de mon devoir de la satisfaire. Le ressentiment qu’il en eut l’obligea à prier le Roi de me faire changer de couvent, sous je ne sais quel prétexte ; mais, en effet, parce que l’abbesse de Chelles, qui étoit sa tante, en usoit honnêtement avec moi, et que j’en étois satisfaite. Il obtint tout ce qu’il voulut ; et quoique cette abbesse s’en tînt aussi offensée qu’elle devoit, et qu’elle rendît les plus favorables témoignages de ma conduite qu’il pouvoit désirer, M. le Premier me vint dire, que je ferois plaisir au Roi d’aller à Sainte-Marie de la Bastille ; et Mme de Toussi me vint prendre avec six gardes du corps pour m’escorter. Peu de temps après, M. Mazarin, partant pour la Bretagne, m’y vint voir. Il ne me pouvoit souffrir avec des mouches ; il se trouva par hasard que j’en avois mis ce jour-là, et il me dit d’abord, qu’il ne me parleroit point que je ne les ôtasse. Jamais homme ne demanda les choses avec une hauteur plus propre à les faire refuser, surtout quand il croyoit que la conscience y étoit intéressée comme en cette occasion ; et ce fut aussi ce qui me fit obstiner à demeurer comme j’étois, pour lui faire bien voir que ce n’étoit ni mon intention, ni ma croyance d’offenser Dieu par cette parure. Il contesta une grosse heure sur ce sujet ; mais voyant que c’étoit inutilement, il s’expliqua à la fin nonobstant mes mouches, et me pressa non moins inutilement d’aller avec lui. Je songeois à le plaider et non pas à le suivre ; j’obtins d’en aller parler au Roi, Mme la prinresse de Bade m’y conduisit, et Sa Majesté eut la bonté de me le permettre. Mais M. Colbert, qui avoit peine à y consentir pour des raisons qui ne souffraient point de réplique en toute autre conjoncture, tira les choses en longueur jusqu’à ce que Mme de Courcelles, ayant été mise avec moi dans ce couvent, j’obtins enfin la permission de commencer mon procès par la faveur des amis qu’elle avoit à la Cour.

Comme elle étoit fort aimable de sa personne et fort réjouissante, j’eus la complaisance pour elle d’entrer dans quelques plaisanteries qu’elle fît aux religieuses. On en fit cent contes ridicules au Roi ; que nous mettions de l’encre dans le bénitier pour faire barbouiller ces bonnes dames ; que nous allions courir par le dortoir pendant leur premier somme avec beaucoup de petits chiens, en criant tayaut ; et plusieurs autres choses semblables, ou absolument inventées ou exagérées avec excès. Par exemple, ayant demandé à nous laver les pieds, les religieuses s’avisèrent de le trouver mauvais et de nous refuser ce qu’il falloit ; comme si nous eussions été là pour observer leur règle. Il est vrai que nous remplîmes d’eau deux grands coffres qui étoient sur le dortoir ; et parce qu’ils ne la tenoient pas, et que les ais du plancher joignoient fort mal, nous ne prîmes pas garde que ce qui répandit, perçant ce mauvais plancher, alla mouiller les lits de ces bonnes sœurs. Si vous étiez alors à la Cour, il vous souviendra qu’on y conta cet accident comme un franc tour de page. Il est encore vrai, que sous prétexte de nous tenir compagnie, on nous gardoit à vue. On choisissoit pour cet office les plus âgées des religieuses, comme les plus difficiles à suborner ; mais ne faisant autre chose que nous promener tout le jour, nous les eûmes bientôt mises toutes sur les dents l’une après l’autre ; jusque-là, que deux ou trois se démirent le pied pour avoir voulu s’obstiner à courir avec nous. Je ne vous conterois pas ces petites choses, si les partisans de M. Mazarin ne les avoient pas publiées ; mais puisqu’ils m’en ont fait autant de crimes, je suis bien aise que vous en sachiez toute l’énormité.

Après avoir été trois mois dans ce couvent, nous eûmes permission d’aller à Chelles, où je savois que nous serions traitées plus raisonnablement, quoique nous ne pussions pas y avoir tant de visites ; et M. Mazarin arriva de Bretagne le même jour que nous y fûmes transférées. Ce fut à quelques jours de là qu’il y vint avec soixante chevaux, et permission de M. de Paris pour entrer dans le couvent, et m’enlever de force ; mais l’abbesse sa tante, ne se contentant pas de lui refuser l’entrée, me remit toutes les clefs entre les mains, pour m’ôter jusqu’au soupçon du mal qu’elle me pouvoit faire, à condition seulement que je parlerois à M. Mazarin. Je lui demandai fort ce qu’il vouloit, mais il me répondit toujours que je n’étois pas l’abbesse ; et lui ayant répliqué que j’étois abbesse pour lui ce jour-là, puisque j’avois toutes les clefs de la maison, et qu’il n’y pouvoit entrer que par ma faveur, il me tourna le dos et s’en alla. Un gentilhomme qui m’étoit venu visiter de la part de Mme la Comtesse, s’en fut tout rapporter à Paris, ajoutant que le bruit étoit à Chelles, que M. Mazarin n’étoit pas retiré tout à fait, et qu’il reviendroit la nuit suivante. Vous avez su, sans doute, comment Mme de Bouillon, M. le comte, M. de Bouillon, et tout ce qu’il y avoit de plus honnêtes gens qualifiés à la cour, montèrent à cheval sur ce rapport pour venir à mon secours. Au bruit qu’ils firent en arrivant, Mme de Courcelles et moi les prîmes pour mes ennemis, mais la frayeur ne nous troubla point si fort, que nous ne nous avisassions d’un excellent expédient pour nous cacher. Il y avoit à la grille de notre parloir un trou assez grand pour faire entrer un grand plat, par où nous n’avions jamais songé jusqu’alors qu’une personne pût passer. Nous y passâmes pourtant toutes deux ; mais ce fut avec tant de peine, que M. Mazarin même, s’il eût été dans le couvent, ne s’en seroit jamais défié, et nous auroit plutôt cherchées partout que dans ce parloir. Nous connûmes bientôt que nous avions pris l’alarme à faux, et la honte que nous en eûmes nous fit résoudre à rentrer par où nous étions sorties, sans en avertir personne. Mme de Courcelles repassa la première aisément ; pour moi je demeurai plus d’un quart d’heure comme évanouie entre deux fers, qui me serroient par les côtés, sans pouvoir avancer ni reculer. Mais quoique je souffrisse étrangement dans cet état, je m’obstinai à n’appeler personne à notre aide, et Mme de Courcelles me tira tant qu’elle m’eut. Je fus remercier tous ces messieurs, et ils s’en retournèrent après avoir plaisanté quelque temps sur l’équipée que M. Mazarin avoit faite pour ne rien prendre.

Cependant j’eus un arrêt comme je voulois à la troisième des enquêtes. Cette chambre étoit presque toute de jeunes gens fort raisonnables, et il n’y en eut pas un qui ne se piquât de me servir. Il fut dit que j’irois demeurer au Palais Mazarin, et M. Mazarin à l’Arsenal ; qu’il me donnerait vingt mille francs de provision, et ce qui étoit plus important, qu’il produiroit les pièces par lesquelles je prétendois vérifier la dissipation qu’il avoit faite. Mme la princesse de Carignan me vint querir pour m’aller installer chez moi ; j’y trouvai tous les officiers qu’il me falloit, choisis par M. Mazarin ; mais je les remerciai fort civilement de leur bonne volonté. Mme la Comtesse, qui me piquoit toujours de générosité mal à propos, me persuada encore qu’il seroit vilain d’exiger la provision que le parlement m’avait accordée. M. Mazarin n’étoit pas homme à me la donner de bon gré. Cependant il falloit subsister. Elle me demandoit bien si j’avois besoin d’argent ; mais elle n’en pouvoit pas douter, et sans mes petites pierreries et mon frère, j’étois assez mal dans mes affaires. Il revint d’Italie dix jours après mon arrêt ; et quoiqu’il fût fort fâché du procès, par les mêmes raisons qui l’avoient fait désapprouver à M. Colbert, et qu’il m’eût toujours prédit que Mmela Comtesse m’abandonneroit après m’avoir embarquée, je trouvois tous les matins sur ma toilette plus d’argent qu’il ne m’en falloit, sans que je pusse jamais vérifier d’où il venoit.

Cependant M. Mazarin avoit porté notre affaire à la grand’chambre pour la faire juger au fond ; mais on fit en sorte que le Roi s’entremît de nouveau pour nous accommoder. Nous signâmes un écrit entre ses mains, qui portoit, que M. Mazarin reviendroit loger au Palais Mazarin, mais que j’aurois la liberté de choisir tous mes gens comme il me plairoit, excepté un écuyer qui me seroit donné par M. Colbert ; que nous demeurerions chacun dans notre appartement ; que je ne serois pas obligée à le suivre dans quelque voyage que ce fût ; et que pour la séparation de biens que je demandois, MM. les ministres en seraient les arbitres, et que nous nous tiendrions inviolablement à ce qu ils en diroient. Le même jour que je signai cet écrit, je rencontrai Mme de Brissac à la foire, qui me dit en riant : Vous voilà donc replâtrée, madame, pour la troisième fois ? Aussi n’étions-nous point véritablement raccommodés. M. Mazarin prenoit à tâche de me fâcher en tout. Je pourrois vous en dire plusieurs particularités, mais je me contenterai de vous en rapporter une des plus éclatantes. J’avois fait élever un théâtre dans mon appartement pour y donner la comédie à quelques personnes de la Cour. Deux heures avant qu’on s’en dût servir, M. Mazarin, sans m’en avertir, s’avisa de le faire abattre, parce que c’étoit jour de fête, et que la comédie est un divertissement profane. Tout cela n’empêcha pas que nous ne nous vissions fort civilement les après- dînées : car nous ne mangions, ni couchions ensemble. M. Mazarin ne l’entendoit pas de la sorte ; mais outre que notre écrit n’en disoit rien, je ne voyois pas apparence que les choses pussent demeurer comme elles étoient, et si par hasard nous en revenions au Parlement, je ne voulois pas m’exposer à solliciter étant grosse. Ma prévoyance ne fut pas vaine. Il se repentit bientôt de ce qu’il avoit fait ; il pria le Roi de déchirer l’écrit, et de rendre les paroles ; je n’y consentis qu’à condition que le Roi ne se mèleroit jamais de nos affaires, ni pour, ni contre. Sa Majesté eut la bonté de me le promettre, et me l’a toujours tenu depuis.

Nous voilà de retour à la grand’chambre, et les choses plus aigries que jamais. M. Mazarin et ses partisans n’oublièrent rien depuis ce temps pour noircir ma réputation dans le monde, et surtout dans l’esprit du Roi. L’extravagance de Courcelles leur en fournit entre autres un moyen admirable. J’avois oublié de vous dire que lorsque je sortis de Chelles, je fis tant que j’obtins que sa femme viendroit demeurer avec moi. Quand elle y fut, ceux qui l’avoient tirée autrefois d’auprès de son mari, étant bien aises de la lui rendre, le firent introduire, je ne sais comment, dans le palais Mazarin pendant que j’étois en ville, en telle sorte qu’il se raccommoda avec elle et la ramena chez lui. Un jour que je l’allois voir, elle fut assez imprudente pour me faire dire qu’elle n’y étoit pas, quoique le carrosse de Cavoie fût à sa porte. Dans le premier chagrin que j’eus de son incivilité, je rencontrai malheureusement son mari en mon chemin à qui je ne pus m’empêcher d’en témoigner quelque chose. Ce maître fou hésitoit depuis quelque temps à faire tirer l’épée à Cavoie, par la seule raison qu’il lui fâchoit de faire voir qu’il étoit jaloux du meilleur de ses amis ; il vouloit qu’on crût qu’il se battoit pour un autre sujet ; il n’en trouva pas de plus plausible que de faire l’amoureux de moi par le monde ; de feindre que sa femme avoit eu entre les mains des lettres de conséquence, que je devois avoir écrites à un homme de la Cour, qu’elle les avoit données à Cavoie ; que Cavoie les montrait, qu’il voulait se battre contre lui pour les retirer, et qu’il me l’avoit promis. Quelque ridicule et mal inventée que toute cette histoire paroisse d’abord, il se trouva des gens assez sots pour y ajouter foi, et la publier sur sa parole. Il fit bien pis. Il eut l’imprudence de me la faire à moi-même dans la cour du palais Mazarin. Je lui dis que sachant mieux que personne que tout ce qu’il disoit ne pouvoit pas être, je ne pouvois croire autre chose, sinon qu’il voulait railler ; et que si je savois qu’il eut la moindre pensée de se battre sur cet impertinent prétexte, j’en avertirois sur l’heure M. le comte qui était à deux pas de nous, et qui entendoit une partie de ce que nous disions. Courcelles voyant bien à l’air dont je lui parlois, que je n’entendois pas raillerie, me fit signe de la tête que c’étoit pour rire ; n’osant pas me le dire à cause de M. le comte qui nous joignit en même temps. Jugez de mon étonnement quand j’appris le lendemain, non-seulement qu’il s’êtoit battu ; mais que dans l’accommodement qu’ils avoient fait ensemble sur-le-champ, il avoit eu l’effronterie de soutenir sa fiction jusqu’au bout, et d’excepter une femme du secret qu’ils se promirent l’un à l’autre. Il étoit si satisfait de lui-même, qu’il ne put s’empêcher de se vanter de l’exception qu’il avoit faite, à des gens qu’il n’avoit pas exceptés. Ce fut ce qui divulgua la chose, et qui les fit envoyer tous deux à la Conciergerie, faire pénitence de la sottise d’un seul.

On ne manqua point à la Cour de me traiter de brouillonne, et de m’accuser de brutalité sur ce digne sujet : qu’il ne tiendrait pas à moi que je n’en fisse égorger bien d’autres ; et un valet de chambre que j’avois, ayant été blessé dangereusement, environ ce même temps, par des bretteurs de sa connoissance, on eut encore la charité de faire entendre au Roi, que ce garçon étoit entièrement dans ma confidence, et qu’en ayant abusé, j’avais trouvé à propos de le faire assassiner. L’insolence avec laquelle on débitoit ces calomnies m’obligea d’en parler au Roi ; Mme la Comtesse avec qui j’y fus, lui dit d’abord en entrant, qu’elle lui amenoit cette criminelle, cette méchante femme dont on disoit tant de maux. Le Roi eut la bonté de me dire, qu’il n’en avoit jamais rien cru ; mais ce fut si succinctement, et d’une manière si éloignée de l’honnêteté avec laquelle il avoit coutume de me traiter, que tout autre que moi en auroit pris sujet de douter s’il disoit vrai. Vous savez que la Cour est un pays de grande contradiction. La pitié qu’on avoit peut-être pour moi quand on me savoit enfermée dans un couvent, s’étoit changée en envie, quand on m’avoit vue paroître chez la Reine, et y faire beaucoup meilleure figure que je ne voulois. Je n’avois pourtant autre prétention que de faire quelque accommodement supportable avec M. Mazarin ; mais ceux par qui je me conduisois, et qui avoient, à ce qu’on a cru, d’autres desseins, jouèrent à me perdre pour essayer de les faire réussir. Abusant de ma simplicité, et de la déférence aveugle que j’avois pour leurs sentiments, ils me faisoient faire tous les jours des démarches, dont je ne savois ni la conséquence, ni les motifs.

Parmi ces brouilleries, notre procès avançoit toujours. M. Mazarin trouva la même faveur auprès des vieux, que j’avois trouvée auprès des jeunes. J’eus avis au bout de trois mois : qu’il était maître de la grande chambre ; que sa cabale y étoit toute puissante ; qu’il auroit tel arrêt qu’il voudroit ; que quand même on m’accorderoit la séparation de biens que je demandois, on ne me laisseroit pas dans celle de corps dont je jouissois, et que je ne demandois pas alors ; qu’enfin les juges ne pouvoient pas, dans les formes, ne dispenser de m’ordonner de retourner avec mon mari, quand ils me seroient aussi favorables qu’ils m’étaient contraires. Si cet avis m’étoit venu de moins bonne part, j’aurois la liberté de vous en nommer les auteurs ; mais comme ils faisoient un pas fort délicat en me le donnant, ils exigèrent de moi un secret que je leur garderai éternellement. Jugez quel traitement je pouvois espérer de M. Mazarin, si je retournois avec lui par arrêt, ayant la Cour et le parlement contre moi, et après les sujets de ressentiment qu’il croyoit avoir.

Voilà quels furent les motifs de la résolution si étrange, et tant blâmée que je pris de me retirer en Italie auprès de mes parents, voyant qu’il n’y avoit plus d’asile ni de sûreté pour moi en France. Mon frère qui étoit tout ensemble le plus proche, le plus cher, et le plus éclairé, fut aussi le premier à l’approuver, et à m’offrir tout ce qui dépendoit de lui pour la favoriser. Le chevalier de Rohan son ami particulier et le mien, en ayant eu le vent je ne sais comment, nous en parla d’une manière si claire, qu’il y auroit eu de l’imprudence à lui en faire mystère, et si obligeante que nous ne pouvions pas sans quelque sorte d’ingratitude refuser son secours. Mon dessein n’étoit pas pour lors de me retirer tout à fait à Rome, mais seulement de voir ma sœur la connétable à Milan, où je lui mandois de me venir attendre, et de me rendre ensuite à Bruxelles pour negocier de plus près quelque accommodement plus stable et plus avantageux avec M. Mazarin, que les précédents. M. de Rohan nous pria de trouver bon qu’il m’y vînt joindre avec mon frère quand j’y serois, et nous ne pûmes pas honnêtement le refuser. J’avois mes raisons pour croire que M. Mazarin ne me verroit pas plutôt hors de France, qu’il accepteroit toute sorte de condition pour m’y faire revenir ; et la frayeur où je l’avois vu toutes les fois que je l’avois menacé de m’en aller, ne me permettoit pas d’en douter. Le désespoir où il me jetoit, m’avoit souvent portée à lui dire, que si j’étois une fois loin, il me courroit longtemps après avant que de me rattraper ; mais pour mon malheur, il n’a jamais cru que j’eusse ce courage, que quand il l’a vu.

Depuis que j’eus pris ma résolution, je négligeai si fort mon procès, que je me suis cent fois étonnée, comment ceux qui y prenoient intérêt, ne la devinèrent pas. Mme la Comtesse de qui j’étois plus en garde que d’aucun autre, fut la seule qui en eut quelque soupçon ; mais elle ne la crut pas. Elle venoit de temps en temps chez mon frère où nous ne songions en apparence qu’à nous réjouir pour mieux tromper le monde, et elle se tuoit d’y crier, que nous ne sollicitions point, et que c’étoit une honte. Huit jours avant que je partisse, elle s’y trouva quand un gentilhomme de mon frère nommé Parmillac vint prendre congé de nous pour aller, disoit-il, trouver son père qui commandoit quelque cavalerie en Lorraine ; mais en effet, pour aller disposer mes relais sur cette route, que j’avois choisie, comme celle dont on se défieroit le moins. La vue de cet homme, qui alloit commencer mon entreprise, me troubla si fort, que je ne comprends pas encore, comment Mme la Comtesse ne le remarqua pas. Elle étoit toute occupée à gloser sur la nonchalance où je vivois parmi des affaires si importantes : Que ce n’étoit pas le temps de demeurer tout le jour déshabillée par ma chambre à jouer de ma guitare, et que cette effroyable négligence lui faisoit quasi croire ce qu’on disait, que je voulois m’enfuir en Italie. Son inutile remontrance finit en m’exhortant d’aller à Saint-Germain avec elle pour faire du moins ma cour, mais comme je ne manquois pas d’affaires, je la priai de m’excuser. Il étoit absolument nécessaire pour mon dessein, qu’elle y fût quand je partirois ; car si elle eût été à Paris, dans l’inquiétude qu’elle avoit de ma conduite, il eût été difficile qu’elle n’eût pas pressenti quelque chose.

Enfin, le mercredi treizième juin 1668, jour destiné pour mon départ, étant venue13, dans le temps que je disposois mes petites affaires pour le soir, elle m’envoya querir pour aller dîner à Saint-Germain avec elle. Je voulus refuser d’abord ; on me pressa si fortement de sa part, que je crus presque être découverte ; mais comme il faut toujours présumer qu’on ne l’est pas, dans ces sortes d’affaires, quelque apparence qu’on voie de l’être, je trouvai à propos de promettre d’aller, de peur qu’elle ne me vînt querir elle-même. Quand l’heure du diner fut passée sans que je parusse, elle m’envoya conjurer une seconde fois de ne pas faillir d’y aller avant le soir ; je m’excusai le mieux que je pus d’avoir manqué de parole, et je promis encore plus positivement cette fois que l’autre ; mais voyant dix heures du soir passées sans avoir de mes nouvelles, elle monta en carrosse et s’en vint droit à Paris. Elle avoit fait plus de la moitié du chemin quand elle rencontra mon frère. Il en étoit parti en même temps que moi, pour aller faire part à M. de Louvois de mon voyage. Elle lui demanda fort brusquement, où j’étais, mais il lui demanda à elle-même, si elle ne m’avoit pas rencontrée ? Et comme elle lui dit que non ; il faut donc, lui répondit-il froidement, qu’elle ait pris par l’autre chemin, car je l’ai vue partir devant que moi.

À trois heures après minuit, M. Mazarin fut éveiller le Roi pour le prier de faire courir après moi ; mais le Roi eut la générosité de lui répondre, qu’il voulait garder la parole, qu’il avoit donnée de ne se mêler plus de nos affaires, quand il avoit déchiré l’écrit que nous avions fait entre ses mains ; et qu’il n’y avoit pas apparence de m’attraper avec l’avance que j’avois, et ayant pris mes mesures à loisir comme j’avais fait. On tourna autrement cette réponse dans le monde, et vous avez bien peut-être ouï dire les vers qu’on fit dessus, qui commencent,

Mazarin triste, pâle, et le cœur interdit,

et qui finissent par cette plaisanterie sur la révélation qu’il avoit eue pendant la grande maladie de la Reine, touchant le Roi et Mme de la Vallière,

Ma pauvre femme, hélas ! qu’est-elle devenue ?
La chose, dit le Roi, vous est-elle inconnue ?
L’Ange qui vous dit tout ne vous l’a-t-il pas dit14 ?

M. Mazarin, voyant qu’il ne pouvoit rien obtenir du Roi, s’en fut trouver M. Colbert, qui lui conseilla d’envoyer en diligence après moi quelques personnes de créance m’offrir tout ce que je voudrois pour revenir : ce fut un lieutenant de l’artillerie nommé la Louvière, et vous jugerez par le lieu où il me joignit, que le Roi avoit eu raison de dire qu’il n’étoit plus temps de me suivre.

Pendant que ces choses se passoient à la Cour, je courois une étrange carrière, et je vous avoue que si j’en avois prévu toutes les suites, j’aurois plutôt choisi de passer ma vie entre quatre murailles, et de la finir par le fer ou par le poison, que d’exposer ma réputation aux médisances inévitables à toute femme de mon âge, et de ma qualité, qui est éloignée de son mari. Quoique je n’eusse pas assez d’expérience pour en prévoir les conséquences, ni ceux qui étoient de mon secret aussi, je ne laissai pas de rendre de grands combats contre moi-même avant que de terminer ; et la peine que j’eus à le faire, si vous la pouviez savoir, vous feroit beaucoup mieux comprendre que toutes les choses que je vous ai contées, combien pressante étoit la nécessité de prendre le funeste parti que je pris. Je puis bien vous assurer que mes divertissements ne furent qu’apparents depuis que j’eus formé ma résolution ; et que Mme la Comtesse avoit grand tort de me reprocher ma tranquillité. Je ne dormois presque, ni buvois, ni mangeois, plus de huit jours auparavant, et je fus si troublée en partant, qu’il fallut revenir de la porte Saint-Antoine prendre la cassette de mon argent, et de mes pierreries que j’avois oubliée. Il est vrai que je ne songeois pas seulement que l’argent pût jamais manquer, mais l’expérience m’a appris que c’est la première chose qui manque ; surtout aux gens qui pour en avoir toujours eu de reste, n’en ont jamais connu l’importance et la nécessité de le ménager. J’avois pourtant laissé les clefs de mon appartement à mon frère pour se saisir de ma vaisselle d’argent, et de plusieurs autres meubles et nippes de prix ; mais il usa de si grande négligence, que M. Mazarin le prévint, à telles enseignes qu’il en vendit quelque temps après à Mme de la Vallière pour cent mille francs.

Pour toute compagnie, j’avois une de mes filles nommée Nanon, qui n’étoit à moi que depuis six mois, habillée en homme comme moi ; un des gens de mon frère nommé Narcisse, que je ne connoissois guère, et un gentilhomme de M. de Rohan, nommé Courbeville, que je n’avois jamais vu. Mon frère ayant prié M. de Rohan de ne me point quitter que je ne fusse hors de la ville ; il me dit adieu à la porte Saint-Antoine, et je continuai ma route en carrosse à six chevaux, jusqu’à une maison de la princesse de Guimené sa mère, qui est à dix lieues de Paris. Je fis ensuite cinq ou six lieues en chaise roulante ; mais ces voitures n’allant point assez vite au gré de mes frayeurs, je montai à cheval, et j’arrivai le vendredi à midi à Bar. De là, me voyant hors de France, je me contentai d’aller coucher à Nancy. M. de Lorraine, ayant demandé à me voir, eut l’honnêteté de ne s’y pas obstiner quand il sut que j’y avois de la répugnance. Le résident de France près de lui fit des instances inutiles pour me faire arrêter, et, pour comble de générosité, il me donna vingt de ses gardes et un lieutenant pour m’accompagner jusqu’en Suisse.

Nous avions été presque partout reconnues pour femmes. Il échappoit toujours à Nanon de m’appeler : Madame ; et, soit pour cette raison, ou que mon visage donnât quelque soupçon de ce que j’étois, on nous observoit par le trou de la serrure après que nous étions enfermées, et on voyoit tomber nos longs cheveux que nous déployions d’abord que nous étions en liberté, parce qu’ils nous incommodoient beaucoup dans notre coiffure d’homme. Nanon étoit extrêmement petite, et si peu propre à être habillée de cette sorte, que je ne pouvois la regarder sans rire.

Le soir que je couchai à Nancy, où nous reprîmes nos habits de femme, la joie que j’avois de me voir en lieu de sûreté me laissant la liberté de me divertir à mes jeux ordinaires, comme je courois après elle pour m’en moquer, je tombai sur le genou fort rudement. Je ne m’en sentis pourtant point d’abord ; mais quelques jours après, ayant fait tendre un lit dans un méchant village de Franche-Comté pour me reposer en attendant le dîner, il me prit tout d’un coup des douleurs si horribles à ce genou, que je ne pus plus me lever. Il fallut pourtant passer outre ; je ne laissai pas de partir en brancard apres avoir été saignée par une femme faute d’un chirurgien, et j’arrivai à Neuchâtel, où l’on se mit en tête que j’étois Mme de Longueville. Vous ne sauriez croire la joie que ce peuple me témoigna ; n’étant pas accoutumé de voir passer par leur pays des femmes de qualité de France, ils ne pouvoient comprendre qu’autre que Mme de Longueville y eût affaire. Je connois des gens qui auroient profité de l’occasion pour goûter de la souveraineté. À tout prendre, la méprise m’étoit avantageuse : je gagnois bien à la qualité ce que je perdois à l’âge ; mais l’établissement me parut trop honnête pour une fugitive ; j’y fus si mal pansée, et mon mal en augmenta si fort, que je mis en délibération de retourner à Paris ; et il n’y eut que l’espérance d’être bientôt mieux à Milan qui me fit poursuivre mon voyage.

Peu de jours après, passant par un village de Suisse où il y avoit quelque garnison, nous faillîmes d’être tous assommés faute d’entendre la langue ; et pour comble de bonne fortune nous apprîmes, en arrivant à Altorf, qu’il falloit y faire quarantaine avant que d’entrer dans l’État de Milan. Ce fut alors que la patience commença à m’abandonner. Je me voyois dans un pays barbare, très-dangereusement malade, avec de grandes douleurs ; et pour du secours, vous jugerez par ce qui arriva à Narcisse si j’en pouvois trouver dans ce misérable lieu. Il demanda un chirurgien pour se faire tirer du sang, à cause de quelque mal qu’il avoit ; on lui amena un maréchal, qui, s’étant mis en devoir de le saigner avec une flammette, le manque, et Narcisse le menacant de le tuer, cet homme lui répondit toujours froidement, que ce n’étoit rien, et qu’il n’avait pas fâché l’artère. Mais ce qui acheva de me désespérer, fut que la division s’étoit mise entre mes gens. Narcisse ne pouvoit souffrir que Courbeville, qui ne me connoissoit que depuis huit jours, se mêlât de mes affaires sans en être prié ; par la même raison Nanon ne pouvant souffrir ni Narcisse ni Courbeville, elle prétendoit qu’ils ne devoient agir tous deux que par ses ordres : mais pendant que Narcisse et elle s’amusoient à quereller de cette sorte, ils ne me servoient guère bien, et ils ne s’y appliquoient presque plus que par boutade. Courbeville, au contraire, ne songeoit uniquement qu’à me soulager, je suis encore persuadée qu’il m’auroit fallu couper la jambe sans lui ; et comme le pitoyable état où j’étois me rendoit fort reconnoissante, la considération que je témoignois pour lui acheva d’aigrir les autres ; e’t ils m’abandonnèrent bientôt entièrement à ses soins.

Ce fut à cette quarantaine que la Louvière me joignit ; je remis à me résoudre sur ce qu’il me proposa quand je serois à Milan. J’y arrivai peu de jours après par la faveur du duc de Seste qui en étoit gouverneur et beau-frère de M. le connétable ; il sut comment j’étois arrêtée à Altorf, et me fit grâce de dix-huit jours. Ma sœur et M. le connétable me vinrent joindre à une maison à quatre journées de Milan où nous fûmes quelques jours, et de là à Milan même, où nous reçûmes neuf courriers de Paris dans six semaines que nous y demeurâmes. J’appris qu’aussitôt après ma fuite tout s’étoit déclaré pour moi contre M. Mazarin ; que M. de Turenne même avoit parlé au Roi en ma faveur, et que ma résolution avoit donné tout ensemble de l’admiration et de la pitié à tout le monde raisonnable ; mais que les choses avoient bien changé dans la suite, puisque tous mes parents s’étoient joints, peu de jours après, au procès que M. Mazarin avoit intenté contre mon frère et M. de Rohan pour les accuser de m’avoir enlevée. Je sus encore qu’il avoit envoyé un commissaire après moi, informer de gite en gîte de tout ce que j’avois fait, et c’est peut-être la seule obligation que je lui aie, puisque le procès-verbal de cet homme, qui est enregistré au Parlement, est un témoignage éternel de l’innocence de ma conduite pendant ce voyage, contre tout ce que mes ennemis en ont publié. Mais ce n’étoit pas encore la meilleure pièce de son sac. J’avois écrit à mon frère et à M. de Rohan en partant de Neuchatel ; à mon frère, pour lui donner de mes nouvelles ; et à M. de Rohan, pour le remercier des services qu’il m’avoit rendus dans mon départ. J’avois chargé Narcisse d’envoyer ces deux lettres ; mais soit que sa haine pour Courbeville passât jusqu’à celui qui me l’avoit donné, ou que ce fût par pure négligence, il avoua à Milan d’avoir oublié celle de M. de Rohan sur la cheminée du maître de la poste de Neuchâtel, à qui il l’avoit recommandée.

La Louvière qui l’y avoit trouvée, chemin faisant, n’en avoit pas fait de même ; M. Mazarin s’en servit avec tant de bonheur, qu’elle mit tout le monde contre moi, et c’est sur cette lettre qu’il eut depuis la témérité de présenter requête pour me faire déchoir de tous mes droits, ce qui ne se fait que contre des femmes convaincues de la dernière turpitude15.

Je vous ai dit que M. de Rohan avoit fait consentir mon frère, qu’ils me viendroient joindre ensemble à Bruxelles quand j’y serois. Le besoin que nous avions de lui, ayant fait résoudre la chose ainsi, il étoit assez naturel que je lui parlasse de ce projet dans une lettre qui n’étoit faite que pour lui témoigner ma reconnoissance. Ce fut assez à M. Mazarin pour prouver notre complot, et que le Chevalier étoit amoureux de moi. Mais, outre qu’il l’étoit pour lors ailleurs, à la vue de toute la cour, et en lieu si élevé, qu’il en fut exilé, son procédé ne s’y accordoit pas. C’étoit bien la conduite d’un véritable ami de me donner les moyens de m’éloigner de lui, et de me confier à des valets fidèles ; mais ce n’étoit pas trop celle d’un amant, et il n’y en a guère qui étant favorisés d’une confidence de cette nature, eussent pu se résoudre à perdre des yeux leur maîtresse, dans une occasion si extraordinaire. Cependant tout le monde crut ce que M. Mazarin voulut faire croire ; et pour mon frère, il y avoit longtemps, comme vous avez vu, qu’il s’étoit avisé d’en faire le jaloux pour le rendre suspect en toutes mes affaires, et me priver de cette sorte de son appui. Il n’est rien de si innocent qu’on n’empoisonnât pour soutenir une accusation aussi détestable ; on produisit jusqu’à des lettres en vers, faute de meilleures pièces. La postérité aura peine à croire, si nos affaires vont jusqu’à elle, qu’un homme de la qualité de mon frère ait été interrogé en justice, sur des bagatelles de cette nature ; qu’elles lui aient été représentées sérieusement par des juges ; qu’on ait pu faire un usage si odieux d’un commerce d’esprit et de sentiments, entre des personnes si proches ; qu’enfin l’estime et l’amitié pour un frère d’un mérite aussi connu que le mien, et qui m’aimoit plus que sa vie aient pu servir de prétexte à la plus injuste, et à la plus cruelle de toutes les diffamations. On trouvera peu d’exemples plus étranges du malheur des personnes de mon sexe, et de mon âge. Les liaisons les plus saintes, où la nature et la raison les engagent, si tôt qu’il plaît à la jalousie et à l’envie, deviennent le plus grand des crimes ; mais il n’est rien d’impossible à un dévot de profession, et plutôt qu’il ait tort, il faut que les plus honnêtes gens de la terre soient les plus abominables de tous les hommes.

Je m’emporte peut-être, et le souvenir de ce cruel outrage me fait jeter dans des digressions dont vous n’avez que faire ; mais il est bien difficile de faire de sang-froid un récit si funeste. Il étoit mal aisé de se défier qu’on dût jamais me faire d’affaire, sur une chose aussi connue, que l’union de mon frère avec ma sœur la connétable et moi. Presque toute la Cour a vu une lettre qu’il écrivit de Rome quelque temps après nos mariages, dans laquelle, représentant à un de ses amis le bonheur qu’il avoit d’avoir deux sœurs qu’il aimoit extrêmement, dans les deux plus belles villes du monde, il finissoit par ces deux vers :

Avec la belle Hortense, ou la sage Marie,
Ainsi de sœur en sœur je vais passant ma vie.

Il y a apparence que M. Mazarin auroit employé cette écriture dans son procès, si ma sœur, qu’il vouloit ménager, afin de la mettre contre moi, n’y eût point été intéressée : car elle est bien pour le moins aussi criminelle que l’autre lettre dont il se servit. Mon frère m’avoit écrit cette autre lettre à Saint-Germain où j’étois, quelques jours après que M. Mazarin eut fait abattre le théâtre, que je vous ai dit que j’avois fait faire dans mon appartement. Elle commence ainsi :

Vous, de tout l’univers, unique en votre espèce,
Plus belle que Vénus, plus chaste que Lucrèce, etc.

Ensuite il continue par des remercîments de ce que je lui avois écrit, et par des nouvelles de sa santé qui ne veulent rien dire ; après quoi il poursuit de cette sorte :

Vous saurez, cependant, que votre cher epoux
S’informe à tout le monde incessamment de vous :
Il me vint voir un soir d’un air acariâtre,
Et se moqua de moi, me parlant du théatre.
Le beau duc de Navaille au teint hàve et plombé,
Par son raisonnement m’avait presque absorbé,
Près d’une heure avec moi, tous deux ils demeurèrent,
Et vous fûtes toujours le sujet qu’ils traitèrent.
Monsieur de Mazarin poursuit de vous braver,
Et fait courir le bruit qu’il veut vous enlever.
Il dit qu’il n’est ni roi, reine, empereur, ni pape,
Qui puisse l’empêcher qu’un jour il ne vous happe.
Polastron s’est offert à l’exécution
D’une si témeraire et perfide action.
Pour moi je vous conseille en ce besoin extrême,
D’implorer de Louis l’autorite suprême.
Qu’il serve de bouclier à ce noir attentat,
Qu’a formé contre vous un époux trop ingrat, etc.

le reste n’est rien. Comme je montrois cette lettre à quelques amies, le comte de Grammont qui survint me l’arracha, et la porta au Roi : elle fut lue tout haut en sa présence, et il n’y eut de toute la Cour qu’un de ses chirurgiens, nommé Éliam, qui s’en scandalisa. Cette homme, qui apparemment étoit fort zélé pour ses malades, entendant lire :

Le beau duc de Navaille au teint hâve et plombé,

ne put s’empêcher d’interrompre, que cela n’étoit rien, et qu’on le purgerait bientôt.

Ce fut pourtant sur des pièces si convaincantes que le Parlement donna un arrêt par lequel il fut permis à M. Mazarin de me faire arrêter, quelque part que je fusse. Tous mes parents signèrent en même temps un écrit entre ses mains, pour prier conjointement M. le Connétable, qui s’en moqua, de ne me pas recevoir. On avoit pourtant joint des lettres scandaleuses à cet écrit, et je reçus en même temps un courrier particulier qui venoit m’en faire des excuses de la part de Mme la Comtesse, mais de bouche seulement. J’avoue que ma confiance ne fut pas à l’épreuve d’un si rude coup ; je tombai dans une mélancolie extraordinaire, et des démarches si violentes ne me laissant aucune espérance d’accommodement, je ne songeai plus à aller à Bruxelles.

Mon frère arriva sur ces entrefaites ; mais au lieu de me consoler, il commença bientôt une autre persécution contre moi, d’autant plus cruelle, qu’elle avoit un fondement fort spécieux. Je devois renvoyer Courbeville, quand je serois à Milan ; mais ayant appris la procédure criminelle qu’on avoit faite à Paris, et dans laquelle il étoit enveloppé, il se jeta à mes genoux, et me représenta qu’il ne pouvoit retourner près de son Maître sans porter sa tête sur un échafaud et que n’ayant pas de quoi subsister ailleurs, il était réduit à la dernière nécessité, si je le congédiois. Ce gentilhomme m’avoit servie si utilement, que je ne crus pas pouvoir l’abandonner sans une extrême ingratitude. Je lui donnai ma parole de le garder tant qu’il voudroit, et les cruels déplaisirs qui m’arrivèrent depuis, pour l’avoir tenue, ne m’ont point encore persuadée que je ne fusse pas obligée de la donner. Nanon et Narcisse, enragés de ce que je le gardois, l’accusèrent d’avoir parlé fort insolemment de mon frère. Les choses qu’ils lui faisoient dire étoient vraisemblables : mon frère les crut et voulut que je le chassasse ; mais comme je savois qui lui avoit prêté cette charité, je ne les crus pas, et m’obstinai à le garder. Ma résolution ayant jeté Nanon et Narcisse dans le désespoir, ils ne trouvèrent point de meilleur expédient pour me forcer à ce qu’ils vouloient, que de faire courre le bruit qu’il m’aimoit. Mon frère, qui vouloit ignorer les obligations que j’avois à cet homme, et la parole que je lui avois donnée, parce qu’il croyoit en avoir été offensé, et qui étoit accoutumé à la complaisance aveugle que j’avois toujours eue pour lui, craignit qu’il n’y eût quelque chose d’extraordinaire dans mon obstination. Mais il n’en douta plus, lorsque, m’ayant représenté avec beaucoup de hauteur le bruit qui couroit, il vit que je ne m’y rendois pas. Une calomnie si ridicule m’irrita au lieu de m’ébranler, et je fus si touchée de voir qu’il y ajoutoit foi, que je ne pouvois plus le souffrir. M. le Connétable et ma sœur furent d’abord pour moi contre lui ; mais ils changèrent dans la suite. Ce ne fut bientôt qu’éclaircissements continuels entre nous quatre, dans lesquels j’avois toujours le tort, et les autres se justifioient à mes dépens ; et cette étrange vie, pleine d’aigreur et de ressentiment, contre un frère et une sœur que j’aimois si fort, et de qui j’avois cru que la compagnie suffisoit toute seule pour me rendre heureuse, me fit à la fin comprendre, mais trop tard, qu’il ne faut jamais rien souhaiter.

Nous allâmes à Venise parmi ces brouilleries, où M. le Connétable, qui ne s’y plaisoit pas peut-être, parce que ma sœur s’y plaisoit, me promit toutes choses pour m’emmener à Rome : qu’il me répondoit du Pape, et qu’il n’y oublieroit rien pour soulager le noir chagrin où j’étois plongée. Me voyant si cruellement brouillée avec mon frère, je crus devoir ménager l’amitié du Connétable, par ma complaisance. Nous allâmes tous à Sienne, chez le cardinal Chigi, d’où au bout de trois semaines mon frère, s’étant brouillé avec nous, s’en retourna à Venise sans dire adieu, et nous prîmes le chemin de Rome. Les chaleurs y étoient si grandes que nous fûmes contraints d’en sortir, pour aller demeurer six semaines à Marine, maison de plaisance de M. le Connétable. En même temps que nous en revînmes, mon frère arriva, et avec lui un gentilhomme de la part de M. de Rohan, pour faire, à ce qu’on me dit, assassiner Courbeville.

J’appris que, s’étant trouvé fort mal à Venise, il avoit cru être empoisonné ; que dans ce désespoir il avoit écrit des lettres épouvantables à Paris contre mon frère, et contre M. de Rohan, qu’il croyoit d’intelligence avec mon frère, pour le faire chasser d’auprès de moi ; que ces lettres avoient été surprises par M. de Rohan, et qu’il les renvoyait à mon frère, pour en faire la punition qu’elles méritoient. Le peu de conduite de Courbeville, l’éclat désagréable que cette affaire faisoit dans le monde, et le désir du repos, me firent à la fin résoudre de m’en défaire, jugeant bien qu’il me rendroit volontiers la parole que je lui avois donnée. Tout ce que je demandai au fils aîné du président de Champlâtreux, qui négocioit entre nous, fut seulement, que mon frère n’exigeât pas de moi cette déférence avec tant de hauteur, et qu’il me fût permis d’aller demeurer chez ma tante Martinozzi. Une heure avant que Courbeville dût partir, et ma tante étant déjà au logis pour m’emmener, ma sœur, outrée de ce que je ne voulois plus demeurer chez elle, se mit à le railler en ma présence, et lui demanda s’il ne me fléchiroit point encore cette fois comme les autres. Cet homme qui étoit au désespoir de s’en aller, lui ayant répondu fort brusquement : que si je ne le lui ordannais pas il ne sortiroit point : qu’il ne respectait personne que moi ; elle lui commanda de sortir sur-le-champ, et lui dit, qu’il trouveroit à qui parler dans la cour. Il obéit de rage ; je ne doutai pas qu’on ne lui voulût faire un mauvais parti ; je crus lui devoir sauver la vie ; je sortis avec lui, et je le conduisis chez mon oncle, le cardinal Mancini.

Je me retirai ensuite chez ma tante, où je demeurai quelque temps enfermée, comme dans une prison. Néanmoins, quelque affligée que je fusse, je ne pus m’empêcher de rire de l’offre qu’elle me fit de danser les matassins, au son de ma guitare, pour me divertir. Je ne sais si le refus que j’en fis l’aigrit contre moi ; mais un jour que j’étois à la fenêtre, elle me dit fort rudement de m’en ôter, que ce n’étoit pas la coutume à Rome de s’y mettre ; et une autre fois que je m’y remis encore, elle m’envoya son confesseur me dire : qu’on m’en ferait ôter par force. Ce moine s’acquitta si insolemment de sa commission, que les larmes m’en vinrent aux veux. L’écuyer du cardinal Chigi, qui travailloit des chevaux devant la maison, m’entendant plaindre, monta pour m’offrir ses services ; mais je n’eus plus le courage de rien dire, quand je le vis. Il alla pourtant conter à son maître qu’il y avoit deux jours que je n’avois bu, ni mangé. Le cardinal Chigi en fut touché de pitié, et le cardinal Mancini lui ayant répondu que M. Mazarin souhaitait que je fisse une retraite de quinze jours dans un couvent, où il y avoit une sœur de M. le cardinal Mazarin : je le pris au mot. Mon frère et ma sœur, voyant le déplorable état où j’étais, commencèrent à faire réflexion sur leur conduite passée, et n’eurent point de repos que je ne leur eusse pardonné. Je ne voulois pourtant point voir mon frère ; mais, à la fin, ils gagnèrent encore ce point sur ma résolution, et quoique je visse bien que leurs remords ne réparoient pas l’outrage qu’ils avoient fait à ma réputation, la facilité de mon naturel l’emporta encore cette fois sur le plus juste de tous les ressentiments. Je vous avoue que le cœur me serre à ce récit. Je ne connois rien de plus cruel dans la vie, que de voir revenir de bonne foi les gens à nous, après qu’ils nous ont fait des injures mortelles. C’est bien assez de ce qu’on a souffert d’eux, sans partager encore la douleur de leur repentir. Cette réflexion et plusieurs autres, que j’avois sujet de faire, me firent résoudre à retourner en France, à la merci de M. Mazarin, et sans aucune condition, plutôt que de demeurer encore exposée à de nouvelles aventures aussi cruelles que celles qui m’étoient arrivées. J’en fis écrire à la princesse de Conti par ma tante Martinozzi sa mère, et je me disposai à partir aussitôt que la réponse seroit venue. Peu de jours après, Courbeville trouva, je ne sais comment, le moyen de me faire savoir : qu’après avoir été gardé quelques jours chez le cardinal Mancini, on l’avoit conduit à Civita-Vecchia, où il étoit prisonnier depuis six semaines, et où il seroit, à ce qu’il mandoit, bien plus de temps, si je n’avois pas la générosité de m’employer encore pour lui. Quelque sujet que j’eusse de ne plus me mêler de cet homme, néanmoins, pour ne pas laisser mon ouvrage imparfait, je demandai sa liberté à Fra Vincenzo Rospigliosi, neveu du Pape, qui me l’accorda.

Cependant, le temps que je devois être dans le couvent étant passé, le cardinal Mancini répondit aux instances que ma sœur faisoit, à mon insu, pour m’en tirer : qu’il me conseilloit d’attendre un peu, parce qu’il seroit avantageux pour moi que la réponse qui venait de France m’y trouvât encore. Cette réponse fut : qu’après que j’y aurois demeuré deux ans, M. Mazarin verroit ce qu’il auroit à faire. Le cardinal Mancini vouloit que je me soumisse à cette condition ; et pour moi, dans l’accablement où j’étois de voir la dureté de M. Mazarin, j’étois capable de me résoudre à tout ; mais ma sœur voulut absolument que je sortisse. Elle fit négocier, pour cet effet, avec la reine de Suède, qui donna parole de me recevoir chez elle ; et il ne fut plus question que de me faire échapper. Ma sœur me vint voir une après-dîner. Comme nous étions ensemble dans ma chambre, que je disposois les choses pour m’en aller avec elle, et que Nanon étoit déjà toute ronde du grand nombre de bardes qu’elle avoit fourrées de tous côtés sous ses habits, nous fûmes averties que le conseil de la Reine l’avoit obligée de retirer la parole qu’elle avoit donnée en ma faveur. Quelque désagréable que fût cette nouvelle, il fut résolu de passer outre. Ma sœur se mit en devoir de s’en aller, et moi de descendre avec elle, sous prétexte de l’accompagner. Ma tante Mazarin fit tout ce qu’elle put pour me faire demeurer dans ma chambre, parce qu’il y avoit longtemps que je ne me portois pas fort bien ; mais je n’avois garde de faire cette faute. Les enfants de ma sœur, qui n’avoient pas permission comme elle d’entrer dans le couvent, et qu’elle avoit exprès amenés ce jour-là, pour amuser ma tante dans le parloir, afin que nous n’en fussions pas embarrassées, l’attendoient à la porte, quand l’abbesse la vint ouvrir. Nanon se jeta d’abord à eux pour les caresser, et moi après elle. Comme on ne se défioit point de notre dessein, l’abbesse n’osa pas m’en empêcher de force, outre que je ne lui donnai pas le temps de délibérer. Me voilà dans le carrosse de ma soeur. Elle avoit le privilège de faire entrer avec elle un certain nombre de femmes ; ma tante retint par dépit deux dames qui s’en étoient prévalues ce jour-là, quoiqu’elles n’eussent rien de commun avec nos affaires, et la pauvre vieille prit si fort à cœur cette aventure, qu’elle mourut peu de jours après de déplaisir.

Nous fûmes d’abord chez le cardinal Chigi, que nous ne trouvâmes pas, pour lui demander sa protection. Il vint quelque temps après chez ma sœur, et nous parut assez froid, craignant que le Pape ne me fût contraire ; mais Sa Sainteté répondit aux plaintes du cardinal Mancini : que si elle avait su que j’eusse été contre mon gré dans le couvent, elle m’en seroit allé tirer elle-même. Ne pouvant encore me résoudre à demeurer chez ma sœur, je fus loger à la rue du Cours, dans notre maison paternelle, où l’Académie de Rome s’est tenue de tout temps. Le cardinal Mancini en fit déloger par dépit une de ses sœurs, qui n’auroit fait que m’incommoder ; mais pendant un voyage que je fis à Marine, il s’en empara entièrement, et je fus contrainte à mon retour d’en louer une autre.

Il fallut bientôt engager mes pierreries pour subsister. Je n’avois encore pris que trois mille écus dessus, ce qui n’étoit rien, en comparaison de leur valeur, quand j’appris que l’homme qui les avoit n’étoit pas sûr. Je voulus les retirer, mais Mme Martinozzi m’avoit prévenue, elle avoit donné l’argent, et ne les vouloit pas rendre. M. le Connétable, feignant d’ignorer qu’elle les eût, obligea cet homme, par son autorité et ses menaces, de les ravoir d’elle, puisqu’il ne devoit pas les lui avoir données ; on écrivit après à M. Mazarin pour le prier de les dégager, et il répondit : qu’il falloit les laisser où elles étaient, et m’ôter tout moyen de subsister, afin de me réduire à mon devoir. Je fus contrainte de souffrir que Grillon, qui étoit le meilleur ami de mon frère et du Connétable, donnât l’argent qu’il falloit pour les avoir ; je le lui rendis bientôt, et le déplaisir que j’eus de me voir réduite à la nécessité d’avoir obligation à des gens qui pouvoient en abuser, me fit résoudre à faire un voyage en France, pour tâcher d’obtenir une pension de M. Mazarin.

Je partis avec mon frère, qui alloit épouser Mlle de Thiange ; et c’est à cette alliance que je suis redevable du bon succès de mon voyage. Nous demeurâmes près de six mois en chemin. Quand nous fûmes sur la frontière, nous résolûmes qu’il partiroit devant, et que j’y attendrois qu’il eût pris les sûretés qui m’étoient nécessaires pour passer outre ; mais nos amis nous ayant mandé en même temps le désastre des pauvres statues du palais Mazarin, et que la conjoncture étoit favorable, nous fûmes ensemble jusqu’à Nevers, où il me laissa pour se rendre à la Cour, avec Grillon, qui nous avoit joints à Milan. Sitôt que M. Mazarin nous sut en chemin, il envoya Polastron, son capitaine des gardes, sur notre route, informer exactement de la vie que nous menions ; et il fit assembler toutes les prévôtés des environs du Nivernois, pour prêter main-forte au commissaire de la Grand’Chambre, qui me venoit enlever en vertu de l’arrêt du Parlement. Mon frère en ayant fait plainte au Roi, Sa Majesté me vouloit envoyer querir d’autorité ; mais M. Colbert, jugeant bien qu’il étoit à propos, pour mes intérêts, de ménager M. Mazarin le plus qu’on pourroit, lui fit dire de signer un arrêt d’appointement, comme il fit les larmes aux yeux, et voyant qu’on passeroit outre, s’il ne le faisoit pas. Cet arrêt arriva heureusement à Nevers le même jour que Palluau, conseiller de la Grand’Chambre, y arriva aussi, pour m’arrêter ; je reçus, en même temps, ordre d’aller au Lys16, et mon frère se maria le jour que j’y entrai.

Pendant que j’y fus, M. Mazarin me fit faire plusieurs propositions d’accommodement, mais toutes par de misérables moines, et autres gens de pareille étoffe, et sans me donner aucune sûreté. Il avoit dit au Roi : que mon frère m’empêchoit d’y entendre, qu’il me gouvernoit avec une autorité tyrannique, et que si je ne le craignois pas, je serois beaucoup plus traitable. Pour en savoir la vérité, le Roi m’envoya querir au bout de trois mois, par Mme Bellinzani, un exempt et des gardes, dans un carrosse de Mme Colbert, chez qui mon frère avoit prié le Roi de me faire loger, comme dans un lieu où personne ne me pourroit contraindre de déguiser mes sentiments. Deux ou trois jours après, il me fit aller chez Mme de Montespan, pour me parler. Je n’oublierai jamais la bonté avec laquelle il me traita, jusqu’à me prier de considérer : que s’il n’en avoit pas mieux usé pour moi par le passé, ma conduite lui en avait ôté les moyens ; que je lui disse franchement ce que je voulois ; que si j’étois absolument résolue à retourner en Italie, il me feroit donner une pension de vingt-quatre mille francs ; mais qu’il me conseilloit de demeurer ; qu’il feroit mon accommodement aussi avantageux que je voudrois ; que je ne suivrois M. Mazarin dans aucun voyage ; qu’il n’auroit rien à voir sur mes domestiques ; que même, si ses caresses m’étaient odieuses, je ne serois pas obligée de les souffrir et qu’il me donnoit jusqu’au lendemain pour y songer.

J’aurois bien pu lui répondre sur-le-champ ce que je lui répondis le jour suivant : qu’après m’avair voulu perdre d’honneur, comme M. Mazarin avoit fait, et avoir refusé de me reprendre, lorsque je le lui avois fait offrir de Rome sans aucune condition, et qu’il me savoit dans la dernière nécessité, je ne pouvois me résoudre à retourner avec lui ; que quelques précautions qu’on pût prendre, de l’humeur dont il était, il m’arriveroit tous les jours vingt petites choses cruelles dont il ne seroit pas à propos d’aller importuner Sa Majesté ; et que j’acceptois avec une reconnaissance extrême la pension qu’il lui plaisoit de me faire donner.

Après des raisons si légitimes, vous serez surpris d’apprendre que tout le monde blâma ma résolution ; mais les jugements des gens de cour sont bien différents de ceux des autres hommes. Mme de Montespan, et Mme Colbert entre autres, firent tout ce qu’elles purent pour me faire demeurer, et M. de Lauzun me demanda ce que je voulais faire avec mes vingt-quatre mille francs ? Que je les mangerois au premier cabaret, et que je serais contrainte de revenir après, toute honteuse, en demander d’autres, qu’on ne me donneroit pas ; mais il ne savoit pas que j’avois appris à ménager l’argent. Ce n’est pas que je ne visse qu’il m’étoit impossible de subsister longtemps honnêtement, avec cette somme ; mais outre que je n’en pouvois pas obtenir davantage, et que M. Mazarin ne vouloit pas même me permettre de la manger à Paris, sans être avec lui, je faisois mon compte qu’elle me donneroit du moins le temps de prendre d’autres mesures. M. Mazarin, ne pouvant faire pis, s’avisa de dire au Roi : que je me faisois faire un justaucorps d’homme, pour m’en aller habillée de cette sorte ; mais Sa Majesté eut encore la bonté de lui dire : qu’elle l’assuroit que cela ne seroit pas.

Mme Bellinzani eut ordre de me conduire, avec un exempt, jusqu’à Rome, et deux gardes du corps avec eux jusqu’à la frontière. Je reçus tant d’honnêtetés de M. le duc de Savoie, en passant à Turin, que je résolus dès lors de ne me point retirer autre part que dans ses États, si je quittois jamais Rome. J’y arrivai enfin, après avoir été trois mois en chemin, et Grillon y arriva aussi, peu de temps après, pour me replonger, malgré que j’en eusse, dans de nouveaux embarras.

J’avois fait dessein de ne voir personne, en France. Grillon, qui prétendoit être excepté, à cause du service qu’il m’avoit rendu, à Rome, dans l’affaire de mes pierreries, vint une fois au Lys, avec Mme la Comtesse, au commencement que j’y fus ; mais je ne le voulois plus voir depuis. Le dépit qu’il en eut le transporta à un point incroyable. Pendant que j’étois à Nevers, attendant le commissaire tous les jours, l’intendant de mon frère me faisoit demeurer, pour plus grande sûreté, dans la tour d’un couvent qui tient au château. Comme il n’avoit pas des gens de reste, pour me servir, il mit près de moi un garde de mon frère, qui avoit été chassé depuis peu, pour quelque sujet assez léger. Ce garçon me servit le mieux qu’il put, afin que j’obtinsse son pardon, et je lui permis de me suivre, au Lys ; dans cette espérance. Un fripon de cuisinier que j’avois, pour se faire fête à Grillon qui l’avoit corrompu, s’en va lui dire : que ce misérable se rendoit nécessaire auprès de moi, et qu’il entroit quelquefois dans le couvent. Grillon, sans autre examen, va publier cette belle affaire partout ; jusque-là, que quand j’arrivai à Paris, Mme Colbert ne voulut pas que l’homme dont il étoit question entrât à ma suite, chez elle. Jugez de mon étonnement quand j’en sus le sujet, avec quelle promptitude je chassai ce nouvel oflicier, quel ressentiment je dus avoir de la méchanceté de Grillon, et si je fus surprise, en repassant à Lyon, de le voir oser revenir, à la faveur d’une lettre de mon frère qui me prioit de tout oublier. La froideur avec laquelle je le traitai, ne fit que l’animer davantage. Il apprit, en arrivant à Rome, que M. de Marsan me voyoit quelquefois ; et après mille extravagances qui se passèrent entre eux, ils eurent à la fin ensemble la ridicule affaire que vous avez sue, où, sans courir aucun danger, ils se donnèrent le plaisir de réjouir de nouveau le monde, à mes dépens.

Ce fut quelque temps après que ma sœur résolut de se retirer en France, pour divers sujets de plaintes qu’elle prétendoit avoir contre M. le Connétable. Il seroit inutile de vous dire les raisons dont je combattis sa résolution. Les déplaisirs qu’une pareille équipée m’avoit attirés, me donnèrent une éloquence tout extraordinaire : mais la même étoile qui m’avoit conduite en Italie, la poussoit en France. Comme elle étoit fort assurée de moi, elle n’hésita pas à me mettre de la partie, et parce que je ne me souciois de Rome qu’à cause d’elle, et que je croyois soulager les dangers qu’elle devoit courir, en les partageant, je n’hésitai pas à la suivre. Je lui représentai seulement que je serais obligée de la quitter, aussitôt que nous serions en France. Cette nécessité lui fit plus de peine qu’aucune autre chose, et rien ne me persuada plus la force de ses raisons, que de voir qu’elles la faisoient résoudre à nous séparer.

Le chevalier de Lorraine lui avoit assez d’obligation pour la servir dans cette rencontre. Elle s’étoit fait des affaires avec tout Rome pour lui et pour son frère. On ne pouvoit les souffrir partout ailleurs que chez elle, et elle s’étoit déclarée pour eux, dans des occasions assez délicates, contre le cardinal Chigi et le Connétable même. Cependant elle n’en reçut autre secours que de grandes promesses de la servir de leur crédit en France, ce qu’ils n’ont pas fait ; et pour ce qui étoit de son dessein, le Chevalier se contenta de lui dire : que si elle n’avoit qu’elle-même pour se conduire, il s’en mettrait en peine, mais que puisque Mme Mazarin en étoit, on pouvoit bien s’en reposer sur elle, puisqu’elle avoit plus d’esprit et de résolution, pour des entreprises encore plus dangereuses. Il ne croyoit pas alors devoir être rappelé en France sitôt qu’il le fut ; s’il eût fait son devoir, nous y aurions été devant que lui, et on n’auroit pas pu dire que nous le suivions ; mais ma sœur, qui n’avoit compté que sur lui, fut contrainte de différer son départ, quand elle s’en vit abandonnée.

Après qu’il fut allé en France, elle s’ouvrit à un autre homme d’une dignité éminente, et qu’elle croyoit son ami, parce qu’elle l’avoit obligé de l’être ; mais il lui dit seulement : que le chevalier de Lorraine devait bien la secourir dans ce besoin. Il me demanda ensuite : ce que je deviendrais, et si c’était de mon conseil que ma sœur entreprenait ce voyage. Il peut encore rendre témoignage que je lui répondis : que je savois bien que je ne pouvois pas demeurer en France ; que je ne prétendais même y aborder, qu’à la faveur d’un passe-port que le Roi avoit envoyé à ma sœur, pour elle et ses gens ; et que mon dessein étoit de me retirer en Savoie, dès que je la verrais en lieu de sûreté.

Enfin, après avoir pris toutes les précautions du côté de France, que la prudence humaine peut suggérer, nous envoyâmes une barque nous attendre à Civita-Vecchia ; et un beau jour de mai17, M. le Connétable ayant dit à dîner : qu’il alloit à douze milles de Rome voir un de ses haras, et qu’on ne l’attendît pas le soir, s’il demeuroit trop à revenir ; ma sœur voulut absolument partir, quoique nous n’eussions encore rien de prêt. Nous dîmes que nous allions à Frescati, et nous montâmes dans mon carrosse avec une de ses femmes et Nanon, habillées en hommes comme nous, avec nos habits de femmes par-dessus. Nous arrivâmes à Civita-Vecchia à deux heures de nuit, que tout étoit fermé, si bien que nous fûmes contraintes de nous enfoncer dans le plus épais du bois, attendant qu’on eût trouvé notre barque. Mon valet de chambre, qui avoit été seul de tous nos gens assez résolu pour nous conduire, ayant couru longtemps inutilement pour la chercher, en loua mille écus une autre qu’il rencontra par hasard. Cependant mon postillon, s’impatientant de n’avoir point de nouvelles, monta sur un des chevaux du carrosse, et fut si heureux, qu’à la fin il trouva la nôtre. Il étoit bien nuit quand il en revint ; il nous fallut bien faire cinq milles à pied pour y aller, et nous nous embarquâmes enfin, à trois heures, sans avoir bu ni mangé depuis Rome. Notre plus grand bonheur fut d’être tombées entre les mains d’un patron également habile, et homme de bien. Tout autre nous auroit jetées à la mer, après nous avoir volées : car il vit bien d’abord que nous n’étions pas des gueuses. Il nous le disoit lui-même ; ses bateliers nous demandoient si nous avions tué le Pape ; et pour ce qui est d’être habiles, il suffit de vous dire qu’ils firent canal à cent milles de Gênes. Au bout de huit jours, nous débarquâmes à la Cioutat en Provence, à onze heures du soir ; de là nous fûmes à cheval à Marseille pour cinq heures du matin, où nous trouvâmes les ordres du Roi, et le passe-port chez l’intendant.

M. le Connétable, par le plus grand bonheur du monde, fut trois jours hors de Rome, et ne se défia de la vérité que fort tard. Il n’est point de contes si horribles qu’on ne fit de nous, jusqu’à dire que nous étions allées en Turquie ; et il fut contraint d’obtenir du Pape une excommunication contre tous ceux qui en parleroient. Il fit partir quatorze courriers par autant de routes différentes, dont l’un fit si belle diligence, qu’il arriva à Marseille devant que nous. Il y arriva aussi, un peu après, un homme à lui, de cette sorte de gens qu’on appelle, en Italie, des Braves. Mon valet de chambre étoit allé je ne sais où, se préparer à partir pour la Cour, où ma sœur l’envoya, et nous étions, nous quatre femmes, toutes seules de notre compagnie, dans le cabaret même où cet homme vint loger. Nanon, qui l’aperçut la première, le reconnut d’abord ; elle nous donna l’alarme bien chaude ; nous fîmes demander des gardes à l’intendant ; il nous en envoya sur-le-champ ; mon valet de chambre revint de la ville, et le Brave, après nous avoir parlé fort honnêtement, pour nous exhorter à retourner à Rome, partit sur-le-champ pour y retourner lui-même, avec une belle lettre de ma sœur pour son maître. Cette aventure nous fit aller loger chez l’intendant, et peu de jours après à Aix, où nous demeurâmes un mois, et où Mme de Grignan eut la charité de nous envoyer des chemises ; disant : que nous voyagions en vraies héroines de roman, avec force pierreries, et point de linge blanc.

Nous fûmes ensuite à Mirabeau, puis à Montpellier, où ma sœur voulut aller voir M. de Vardes, et à Monfrein, où j’appris que Polastron étoit en chemin, sous prétexte de venir faire compliment à ma sœur, de la part de M. Mazarin ; mais, en effet, pour me faire arrêter avec son malheureux arrêt. Je me retirai seule à Viviers pour le laisser passer ; il ne s’arrêta point près de ma sœur, quand il ne m’y trouva pas ; il passa outre, croyant m’attraper et que j’étois retournée en arrière, mais il s’éloignoit au lieu de me suivre. Cependant je me rendis à Arles par le Rhône ; de là à Martigues par terre, et par la mer à Nice ; puis à Turin et à Montmeillan, d’où ma sœur me rappela à Grenoble, près d’elle, après avoir pris les mesures nécessaires pour ma sûreté avec M. de Lesdiguières. Mon frère nous y vint joindre ; il fut huit jours avec nous ; nous en partîmes huit jours après lui, pour Lyon ; et ma sœur ayant pris le chemin de Paris, je pris celui de Chambéry, où j’ai enfin trouvé le repos que je cherchois inutilement, depuis si longtemps, et où j’ai toujours demeuré depuis, avec beaucoup plus de tranquillité qu’une femme aussi malheureuse que moi n’en devroit avoir18.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Comme on ne sauroit bien entendre ces Mémoires sans connoître la famille de la duchesse Mazarin, j’en donnerai ici une idée générale.

Pierre Mazarini, natif de Palerme, quitta le lieu de sa naissance pour s’établir à Rome, où il est mort en 1654. Il avoit épousé Hortensia Buffalini, et il en eut entre autres enfants :

1º Jules Mazarini, cardinal, premier ministre d’État en France, qui mourut le 9 mars 1661. Les biens immenses qu’il avoit acquis passèrent, pour la plus grande partie, à Armand-Charles de la Porte de la Meilleraye, par le mariage qu’il contracta avec Hortence Mancini, à la charge qu’il portéroit le nom et les armes pleines de Mazarin : et il institua Philippe-Jules Mancini son neveu, héritier des duchés de Nevers et de Donzy, de ses biens d’Italie et autres portés dans son testament.

2º Michel Mazarini, cardinal, archevêque d’Aix, mort en 1648.

3º Laure-Marguerite Mazarini, mariée à Hierome Martinozzi, morte à Rome en 1685 ; laquelle laissa deux filles : Laure, mariée à Alfonse d’Est, IV, du nom, duc de Modène, morte en 1687 ; et Anne-Marie, qui épousa, 1654, Armand de Bourbon, prince de Conty, morte à Paris en 1672.

4º Hieronime Mazarini, qui épousa Michel-Laurent Mancini, chevalier romain, et mourut en 1656, ayant eu entre autres enfants : 1º Philippe-Julien, duc de Nevers, mort à Paris, le 8 mai 1707, après avoir épousé, le 15 décembre 1670, Diane-Gabrielle de Damas de Thianges, fille de Claude-Leonor de Damas, marquis de Thianges, et de Gabrielle de Rochechouart ; 2º Laure, mariée, en 1651, à Louis, duc de Mercœur, morte à Paris, en 1657 ; 3º Olimpia, mariée, le 20 février 1657, à Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, morte le 9 octobre 1708 ; 4º Marie, mariée, le 11 avril 1661, à Laurent Colonne, connétable du royaume de Naples ; 5º Hortense, qui épousa, le 28 février 1661, Armand-Charles de la Porte de la Meilleraye, aux conditions marquées ci-dessus ; morte en Angleterre, le 2 juillet 1699. De ce mariage sont sortis, Marie-Charlotte, née à Paris, le 28 mars 1662, et mariée à Armand-Jean de Vignerod du Plessis, marquis de Richelieu ; Marie-Anne, née en 1663, nommée abbesse de Lys en 1698 ; Marie-Olympe, née en 1665, et mariée, en 1681, à Louis-Christophe Gigault, marquis de Bellefonds et de la Boulaye, mort à la bataille de Steenkerke, le 3 août 1692 ; et Charles-Jules, né le 25 janvier 1666, marié, en décembre 1685, à Félice-Armande-Charlotte de Durfort-Duras, fille aînée de Jacques-Henri de Durfort, duc de Duras, maréchal de France, et de Marguerite-Félice de Lévy-Ventadour ; 6º Marie-Anne, qui épousa, le 20 avril 1662, Godefroy-Maurice de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, pair et grand-chambellan de France.

2. Voy. l’Histoire de l’Académie française, par M. Pélisson, page 3, de l’édition de M. Livet.

3. C’est-à-dire en 1653.

4. En 1658.

5. En 1659.

6. C’est-à-dire de l’entrevue des deux Rois en 1660.

7. L’abbé de Saint-Réal se trompe ; la duchesse Mazarin avoit treize ans, en 1650.

8. Le comte de Guiche, le comte de Bussy-Rabutin et Manicamp, étoient de cette débauche, qui se fit à Roissi, terre du comte de Vivonne, à quatre lieues de Paris, en 1659. Voy. l’Histoire amoureuse des Gaules, les Mémoires du comte de Bussy-Rabutin, et notre Introduction historique, p. cxlix.

9. Le cardinal Mazarin mourut le 9 mars 1661.

10. En 1663.

11. Mme la comtesse de Soissons.

12. En 1667. Voy. le Factum pour madame Mazarin.

13. M. Érard, dans son Plaidoyer pour M. le duc de Mazarin, dit que Mme Mazarin partit la nuit du 13 au 14 juin de l’année 1667 ; mais il paroît, par le Factum pour Mme la duchesse Mazarin, que ce fut en 1668. Voici encore une preuve que M. Érard s’est trompé. Mme de Montmorency ayant appris à Bussy le départ de Mme Mazarin, comme une nouvelle, il lui fit cette réponse, le 10 août 1668 : L’aventure de Mme de Mazarin est plaisante. Mais n’admirez-vous pas là-dessus les projets du cardinal ? Il a mis tous les biens du monde, et tous les honneurs entre les mains de gens qui confessent par leur misérable conduite, qu’à eux n’appartient pas tant de braverie. Si le chevalier de Rohan est véritablement amoureux, je le tiens au désespoir sur les défenses qu’on lui a faites. S’il ne veut faire que du bruit, et qu’il n’ait que de la vanité, il a contentement. (Lettres du comte de Bussy-Rabutin, t. I, lettre 121, p. 122, édit. Lalanne.)

14. M. Mazarin alla un jour trouver le Roi, pour l’informer que l’ange Gabriel lui étoit apparu, et l’avoit chargé de dire à Sa Majesté de renvoyer Mme de la Vallière : Il m’a aussi apparu, lui répondit ce Prince, et m’a assuré que vous étiez fou.

15. Voici ce que dit là-dessus Mme de Montmorency, dans une lettre au comte de Bussy, du 27 août 1668 : Pour la lettre de Mme de Mazarin à M. le chevalier de Rohan, elle n’a point couru. Le mari l’a montrée au Roi, et l’a donnée au Parlement. Ainsi n’étant point cocu de chronique, au moins le sera-t-il de registre. M. de Rohan est ravi de cette aventure, rien ne lui pouvoit venir plus à souhait. (Lettres du comte de Bussy-Rabutin, t. I, lettre 125, p. 125.)

16. L’abbaye du Lys, près Melun, en décembre 1670.

17. En 1672.

18. Mme Mazarin demeura trois ans à Chambéry, et, en 1675, elle se retira en Angleterre. C’est à Chambéry qu’elle vit l’abbé de Saint-Réal, originaire de Chambéry lui-même. Voy. notre Histoire de Saint-Évremond, seconde partie.