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Mémoires de madame la comtesse de La Boutetière de Saint-Mars/13

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1801

Le chevalier de Chazeau, qui était à l’armée de Condé, ayant su que j’étais dans l’intention de rentrer en France, m’envoya, sans me prévenir, une lettre de change de 700 francs. Je ne voulais pas l’accepter, mais il me fit tant d’instances que j’y consentis. Il me disait : « Je suis joueur, c’est un service que vous me rendrez, peut-être, en me gardant cette petite somme. » On me fit passer quelqu’argent de France ; mon frère me donna la somme de 1,300 francs. Ce que j’avais par devers moi de mon travail de tout l’hiver et d’un petit commerce qui avait assez bien réussi, me compléta une somme assez forte pour nous faire vivre pendant une année. J’emmenai avec moi mes enfants. Je partais sans regret d’une ville où je n’avais trouvé que des peines.

J’achetai une voiture et je pris la poste. Les voitures publiques sont très chères. D’ailleurs, j’avais l’espérance de vendre ma voiture à Strasbourg. C’était une belle et bonne berline à ressorts anglais et je devais gagner sur le prix qu’elle m’avait coûté[1]. Mon voyage fut assez heureux.

À Carlsruhe, mon mari trouva un émigré de sa connaissance, qui lui demanda où il comptait passer la frontière ? « Au pont de Kell. – Mais vous trouverez des difficultés. Allez à Radstadt dans telle auberge. Là on vous donnera toutes les facilités possibles pour votre passage. Vous y trouverez nombre d’émigrés. » Nous prîmes donc le chemin de Radstadt. On nous garda trois jours à l’auberge. Au bout de ce temps, on nous dit que nous partirions à la nuit. On nous conduisit par des chemins affreux jusqu’au Rhin. Là il se trouva une grande barque où on mit notre voiture. On attendit encore quelque temps sous le prétexte qu’on voyait des bleus de l’autre côté. Mais tout cela n’était qu’un jeu joué pour nous faire peur et nous faire payer davantage. Enfin on nous fit entrer dans la barque. Je ne fus pas maîtresse d’une espèce de terreur. La figure des bateliers était effrayante ; le Rhin était large dans cet endroit. Nous abordâmes à quelque distance du village. On nous conduisit dans une petite maison ; un souper nous attendait ; le curé vint nous y voir. On nous servit à souper qui ne fut pas fort en mets et cependant assez cher. Nous devions partir à deux heures pour passer de bonne heure dans un endroit où il y avait des troupes. Le curé nous fit une longue exhortation. Tout avait l’air du mystère dans cette maison ; il n’y eut que le curé qui parla. Il nous demanda ce que nous avions d’argent. Je ne voulais pas le dire ; il me dit alors : « Accusez juste, Madame. – Eh, qu’est-ce que cela peut vous faire, Monsieur le Curé ? – Si on vous volait, Madame, la somme vous serait rendue. – Et par qui ? » Je vis alors que c’était le gouvernement qui favorisait notre rentrée et voulait savoir le numéraire que cette mesure faisait revenir en France. On nous indiqua l’auberge à Strasbourg où il fallait descendre ; il était clair que tout était concerté. Je dis à l’homme qui nous conduisait de nous faire entrer par la porte de Paris ; il nous dit qu’oui, mais il n’en fit rien. À la porte de la ville, la sentinelle arrêta la voiture et nous demanda nos passeports. Après les avoir lus, il dit en riant : « Toujours du même département, cela est singulier. » J’eus peur de la remarque et je tirais de ma poche un écu de six francs pour le lui glisser dans la main ; il ne m’en laissa pas le temps et cria : « Allons, cocher, partez. » Il fallut faire viser nos passeports ; je voulus aller moi-même à la mairie, mais on m’évita cette peine. Un membre de la municipalité se chargea de tout, et au moyen d’un petit écu par passeport, nous nous en tirâmes fort heureusement.

Nous restâmes deux jours à Strasbourg. Nous vîmes le beau mausolée du maréchal de Saxe. Nous cherchions à vendre la voiture ; mais nous n’en trouvâmes presque rien. L’armée française qui rentrait en amenait aussi bon nombre, que l’on avait volées en Allemagne. Je me décidai à la laisser en chargeant le maître de l’auberge de la vendre.

Je louai une voiture pour nous conduire à Nancy et nous nous y rendîmes dans trois jours. À la dernière couchée avant Nancy, la maîtresse de l’auberge était une furieuse jacobine ; elle était, à ce que l’on nous dit, sœur d’un prêtre jureur qui desservait la paroisse. Mon domestique voulut la faire parler. Elle dit mille horreurs de mon frère et ajouta : « Il a emporté l’argent des pauvres. – Vous m’étonnez, lui dis-je, car je suis sûre que dans l’hiver de 88 à 89, il a donné en charités aux pauvres de son diocèse plus de 40,000 francs, et le fait est si vrai que les journalistes les plus révolutionnaires l’ont dit ainsi dans leurs gazettes. » J’avais lu ce que je rapportais dans le Journal de Nantes, dont le rédacteur était un fougueux patriote. Cette femme entra dans une colère affreuse ; je rentrai vite dans ma chambre. Elle nous donna un mauvais souper, de mauvais lits et nous fit payer fort cher. Si elle avait su que j’étais la sœur de son ancien évêque, je crois qu’elle m’aurait fait un mauvais parti ; je recommandai à mon domestique de ne pas le dire.

Nous fûmes de bonne heure à Nancy. J’envoyai prier un curé de Nancy, que je connaissais depuis Lintz, de venir me voir. Il me chercha une voiture pour me rendre à Paris. Un brave homme devait conduire des officiers français, les places de la diligence étant prises. Il nous donna une voiture particulière et qui devait suivre celle des officiers. Cela nous fit un peu de peine ; cette société nous parut mauvaise, et devant nous arrêter aux mêmes dînées, aux mêmes couchées, les désagréments se présentaient en foule sous nos pas. Mais nous avions tort de craindre ; ils furent très honnêtes. Il y avait aussi un comte polonais, qui était très aimable et qui chaque soir nous donnait une petite comédie. Vous devez vous rappeler, mes enfants, des autres personnages. Comme notre conducteur cherchait à éviter les barrières, nous passions par des chemins affreux et nos auberges étaient mauvaises.

Enfin, nous arrivâmes à Paris les derniers jours de mai. Nous fûmes loger dans un hôtel garni, près du palais du Luxembourg. Notre ami de voyage, le comte Zaleski, venait nous voir souvent. Il voyageait pour son plaisir et pour s’instruire ; il nous faisait part de toutes ses observations. Il nous raconta qu’un jour étant à regarder avec attention la façade des Tuileries du côté du jardin, il lisait assez haut le mot de république, qui était écrit au-dessous du drapeau tricolore, un homme s’approcha de lui et lui dit : « Vous êtes étonné, Monsieur, de ce mot de république. Vous êtes étranger, sans doute ? Eh bien ! ceci fait le pendant d’un mauvais portrait, le peintre n’ayant pas fait la ressemblance, vite met le nom au bas et croit s’en être tiré. » Mon homme le quitta. Il aurait désiré lui parler plus longtemps, mais il ne le put rejoindre.

Chaque jour, Fouché faisait arrêter des émigrés. Un matin, à six heures, un homme de la police vint avec le maître d’hôtel demander les papiers de mon mari. Ils n’étaient pas en règle, ils n’avaient pas encore été visés par la municipalité. Il y avait avant notre chambre une très grande antichambre, ni mon mari ni moi n’entendîmes le vacarme qui fut fait à la porte ; mes filles, dont une porte de leur chambre donnait dans une première antichambre, entendirent le bruit ; elles se gardèrent bien de répondre et heureusement de nous avertir, car il eût été possible que mon mari eût été savoir ce qui s’y passait. Cet homme de la police, ennuyé de ne pouvoir se faire entendre, dit au maître : « Qui est-ce donc qui est logé dans cette chambre ? – C’est un homme âgé, avec sa femme et ses deux très jeunes filles. – Ah ! ce n’est pas encore ce que je cherche. » Et il s’en fut. Le maître d’hôtel vint nous demander pourquoi nous n’avions pas répondu à la demande qu’on nous faisait ? Parce que nous n’avions rien entendu. Comme cette recherche pouvait recommencer, nous quittâmes l’hôtel et nous allâmes à l’hôtel Caraman. Ma belle-sœur procura à mon mari un petit cabinet, où elle dit que dans toutes les visites domiciliaires on n’était jamais entré.

Je me trouvai à Paris à la fête de la Fédération du 14 juillet, et qui fut aussi en réjouissance de la paix. Réveillée au bruit du canon, mon cœur en fut troublé plus que mon corps, en songeant que ces réjouissances nous donnaient le présage de voir de plus en plus s’éloigner le temps où l’on pourrait voir revenir notre roi.


Notes :
  1. « C’était, dit Mme Du Montet dans ses Souvenirs, une grande voiture peinte et dorée, doublée de velours cramoisi, qui avait appartenu à un évêque de Salzbourg, mort peu de mois avant notre départ. La magnificence de notre équipage était précisément la cause du bon marché de cette voiture, si archiépiscopale, que personne probablement n’en avait voulu. »