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Mémoires de madame la comtesse de La Boutetière de Saint-Mars/14

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LE COLONEL COMTE DE LA BOUTETIÈRE[1]
1782-1849

Louis-François Prévost de La Boutetière naquit à Luçon le 17 mars 1782, peu d’années avant la Révolution qui allait avoir sur son existence, et celle de tous les siens, une si terrible influence. Il en ressentit de bonne heure les premiers effets. Dès l’âge de neuf ans, sa mère l’emmenait en émigration ; et comme ses parents, traversant la Belgique, passaient par Liège où il y avait un collège renommé, tenu par des Jésuites anglais, il y fut placé. Mais, à quatorze ou quinze mois de là, les Pères étaient obligés de quitter la Belgique, conquise, et de renvoyer la plus grande partie de leurs élèves, qu’ils ne purent emmener avec eux à Stone-Hurst, en Angleterre.

Louis de La Boutetière rejoignit sa famille à Coblentz. Il arrivait juste pour partager ses épreuves. Jusque-là, en effet, l’argent qu’on avait emporté et l’espoir du retour avaient assuré aux proscrits une bonne existence, mais l’issue de la campagne des Princes, l’établissement en France du régime de la Terreur, la proscription des émigrés forcés de fuir toujours plus loin de leur pays, ne tardèrent pas à enlever la sécurité, à épuiser les ressources ; et les sacrifices et les privations se succédèrent.

En 1794, on fut s’établir à Seligenstadt, petite ville à six lieues de Francfort. Un an après, on était à bout de ressources. M. de La Boutetière résolut de passer avec son fils dans la Vendée, où Charette venait de reprendre les armes, et il alla s’embarquer à Hambourg pour l’Angleterre. Mais la malheureuse affaire de Quiberon, qui venait d’avoir lieu lorsqu’ils débarquèrent à Londres, et l’état désespéré des affaires de Charette, les empêchèrent d’aller plus loin. Burke, le grand homme d’État, avait fondé à Penn une école militaire où les enfants d’émigrés étaient élevés gratuitement. On y fit entrer Louis en 1796, et il y resta jusqu’en 1799.

Certes ce n’est pas moi qui méconnaîtrai les secours généreux reçus par les pensionnaires de l’école de Penn, mais il faut bien dire qu’après les avoir distribués largement, l’utilitaire Albion cherchait à en tirer son profit. À la fin du cours, les élèves étaient dirigés sur le ministère de la guerre, et là on leur offrait une commission d’officier dans l’armée anglaise. Dans un délai de vingt-quatre heures, il fallait opter entre ce brevet et le pavé de Londres. On proposa à mon père une place de sous-lieutenant d’artillerie, dans un régiment à Saint-Jean-d’Acre. Il refusa net et parvint à s’embarquer, quelques jours après, avec M. de Suzannet qui rentrait en France. Débarqués à l’île d’Houat[2], la vue d’un vaisseau anglais redoubla l’attention des canonnières françaises. Après avoir attendu en vain leur éloignement pendant huit jours, ils passèrent au travers dans une barque de pêcheurs au fond de laquelle ils étaient étendus, couverts de feuilles, et parvinrent ensuite au quartier général du comte d’Autichamp, où Louis servit jusqu’à la pacification, en mars 1800[3].

Jusqu’à la mort de mon grand-père, qui ne pouvait admettre l’idée de servir un régime qui lui avait fait tant de mal, on ne pensa à rien, mais après sa mort il fallut bien se rendre compte de la situation. On était à peu près libéré, grâce aux plus grands sacrifices. Les deux métairies de la Boutetière et la borderie de Saint-Mars, valant trois mille et quelques cent francs, un millier de francs de rente constituée avant la Révolution sur divers particuliers, tel était le bilan. Ma grand’mère prit la moitié ; et l’autre moitié, partagée entre ses trois enfants, leur composa un revenu de sept cents et quelques francs chacun, sujet aux retards de fermiers très pauvres et de créanciers fort gênés. C’était juste de quoi mourir de faim, si on n’arrivait à se créer une position. Ma grand’mère rêvait dans les profits d’une exploitation de la Boutetière, qui rappelait par trop la fable de Perrette et du pot au lait, et ensuite dans un brillant mariage, l’amélioration du sort de son fils. Mais tous ces rêves vinrent échouer contre l’inexorable réalité ; et après les mariages de Mme de Villevielle, en 1806, et de Mme Du Montet en 1810, la position ne fut plus tenable ; il fallait travailler pour vivre.

En juillet 1811, Louis de La Boutetière adressa à l’Empereur une pétition pour entrer comme officier dans l’armée, basée sur ce qu’il avait été déjà dans les armées de la Vendée. Après neuf mois de sollicitations, de démarches, de perplexités accablantes, il était enfin nommé, par décret du 30 avril 1812, lieutenant au 1er régiment étranger, au corps d’observation de l’Italie méridionale, qu’il rejoignit à Sora, dans le royaume de Naples. Mais il n’y resta pas longtemps, car au mois de septembre les troupes françaises évacuèrent le royaume de Naples, et le 1er étranger, après trois mois de marches et contremarches continuelles, fut établi en Toscane avec détachements à la garde des côtes. À la compagnie du lieutenant de La Boutetière échut celui de Porto-Ercole, où il faillit terminer presqu’à ses débuts sa carrière militaire.

Au mois de juin 1813, les Anglais étant parvenus à nouer des intelligences dans la presqu’île de Porto-Ercole, y fomentèrent une conspiration dans laquelle entrèrent nombre d’habitants du pays et une partie de la garnison, tant des canonniers italiens gardes-côtes que des hommes du 1er étranger. Quatre sous-officiers de ce corps en étaient les chefs. Une nuit les conjurés s’emparent de la citadelle, après en avoir massacré le commandant, et de l’un des forts. Heureusement l’autre avait résisté à leurs efforts et ils perdirent du temps à piller et à boire. Sur ces entrefaites, le jour commençait à poindre ; le lieutenant de La Boutetière, qui commandait alors en l’absence de son capitaine, veut sortir de la maison qu’il occupait dans le village. Il est arrêté par deux sentinelles mises à sa porte qui croisent sur lui la baïonnette. Il s’arme à la hâte et, suivi de son ordonnance, attaque ses gardiens qu’il force à le suivre, rallie quelques soldats fidèles et court vers les forts où il rétablit l’ordre après avoir tué ou arrêté de sa main les chefs de la révolte, mis en fuite la plus grande partie de leurs complices et relevé le drapeau français déjà remplacé par un signal pour les canonnières anglaises qui croisaient en mer et n’eurent pas le temps d’arriver avant que tout eut été remis en état de défense. « J’ai eu, écrivait-il mélancoliquement après ce fait d’armes, j’ai eu tous les rapports les plus favorables sur mon compte ; mais, si loin du soleil, il est à parier que je n’obtiendrai rien. » En effet, bien que mis à l’ordre du régiment dans les termes les plus flatteurs, puisque le colonel y disait « Il a sauvé par sa présence d’esprit et sa valeur l’honneur du régiment », proposé pour la croix et pour le grade de capitaine, il n’obtint en définitive que l’avantage de changer sa maudite garnison de Porto-Ercole pour celle de Florence.

Cette dernière, il est vrai, était aussi belle que l’autre était affreuse. Mais loin du théâtre des opérations actives, dans la haute Italie, on y enrageait néanmoins en voyant tous les bataillons partir successivement pour l’armée du prince Eugène. Le sien la rejoignit enfin sur l’Adige, au mois de novembre. Le 26 du mois suivant, sa mère écrivait : « J’ai reçu une lettre de mon fils, du 2 décembre ; il était en pleine activité et chaque jour il fallait se battre. Une seconde lettre, peu de jours après, m’apprend qu’ils se retirent n’ayant pas assez de force pour se reporter en avant. Il écrit de Forli ; il ne doit plus y être actuellement. Où sera-t-il ? Il est accablé de fatigue. » Elle ne se doutait pas que la veille même du jour où elle écrivait ses lignes son fils avait couru le plus grand des dangers auxquels il échappa pendant cette campagne. Le 25, un bataillon du 53e de ligne et le 5e du 1er étranger, qui se trouvaient à Forli avec deux canons, furent attaqués par le général Nugent avec des forces très supérieures. Ces deux bataillons furent presqu’entièrement détruits. Je me rappelle avoir ouï dire à mon père que, tant par suite du feu que de la désertion, ils n’avaient été que sept dans ce dernier bataillon à rentrer dans les lignes françaises. Peu après, à la suite de la bataille du Mincio, il passa, le 12 février, avec son avant-garde, au 101e de ligne. Puis, au bout de quelques jours, s’était fait remarquer au combat de Salo, où son capitaine, ayant eu le genou brisé par une balle au milieu de l’action, il commanda sa compagnie avec autant d’intelligence que d’énergie, il fut nommé, le 21 février, capitaine au même régiment. La prise de Parme, les dernières affaires autour de Mantoue, la suspension des hostilités entre les deux armées et la rentrée des troupes françaises en France, sont résumées dans quatre lettres de sa correspondance de Goito (14 mars), Mantoue (7 avril), Embrun (10 mai) et Toulon (1er août), où finit cette campagne à la suite de laquelle il fut compris, à la réorganisation de l’armée, au nombre des officiers placés dans le cadre de la non-activité.

Capitaine en demi-solde ! c’était un médiocre résultat pour les trois rudes années qui venaient de s’écouler. Monseigneur de La Fare, dont le crédit eût pu beaucoup pour tous ses neveux, n’agissait que pour celui de son nom. Enfin, harcelé par ma grand’mère, il eut l’idée de demander pour son fils une place de maréchal des logis surnuméraire aux gardes de Monsieur et l’obtint dans la compagnie de Puységur. C’était peu de chose, d’un côté, que ce surnumérariat dans un corps déjà encombré ; c’était même une lourde charge, puisqu’il comportait un service actif non rétribué, mais c’était être présent dans un de ces moments où les absents ont toujours tort ; surtout, c’était le brevet de chef d’escadron (3 septembre 1814) et la certitude d’être officier supérieur quand il pourrait arriver à rentrer dans l’armée. C’était aussi la facilité d’obtenir les récompenses purement honorifiques dues à ses services de guerre. Il fut, en effet, promu chevalier de la Légion d’honneur le 19 janvier et chevalier de Saint-Louis le 9 février 1815.

Vinrent les Cent-Jours. Les gardes de Monsieur accompagnèrent Louis XVIII avec le reste de la maison du roi ; et après le licenciement, à Béthune, mon père revint dans la Vendée où il se joignit aux Vendéens, qui avaient pris les armes, et commanda une division du 2e corps.

Ce fut grâce à cette triste et courte campagne qu’il put enfin quitter les gardes du corps de Monsieur. À la formation de la garde royale, le colonel du 3e régiment, M. Bertier de Souvigny, qui, pendant les Cent-Jours, avait été envoyé de Gand dans la Vendée et avait eu l’occasion de l’y voir, le demanda au ministre de la guerre comme chef de bataillon. Son avenir militaire était désormais assuré. Quatre ans de grade dans la garde donnaient alors le grade supérieur. Il eut, par suite, celui de lieutenant-colonel, le 3 septembre 1818, et fut fait officier de la Légion d’honneur le 25 avril 1821.

S’il y avait, par suite de la législation alors en vigueur, grand avantage, au point de vue de l’avancement, à passer dans la garde, il n’y en avait pas à s’y éterniser. Aussi mon père demanda, en 1822, à aller occuper un emploi effectif de son grade et passa lieutenant-colonel du 10e de ligne, par ordonnance du 31 juillet 1822.

L’année suivante, le 10e de ligne faisait partie de l’armée de réserve créée sous les ordres du maréchal de Lauriston, par suite de la guerre d’Espagne, et passait la Bidassoa au mois de juillet. Il fut alors, avec dix autres régiments, employé à l’attaque et au blocus de Saint-Sébastien. Puis, après la prise de cette ville, quittant la Biscaye, il traversa la Navarre et l’Aragon à marches forcées pour rejoindre le gros de l’armée de réserve et assister à la reddition de Lerida. Quelques jours avant ce dernier événement, il écrivait gaiement, de Fraga, le 18 octobre :

« Nous ressemblons à la trompette de Jéricho devant qui les murs tombent sans autres dangers que d’exténuer nous et nos chevaux en traversant d’horribles pays, d’horribles chemins, crevant de faim comme au temps d’autrefois où l’on faisait tout à marches forcées. » Puis, comme il avait été porté pour colonel à Saint-Sébastien, il ajoutait dans la même lettre : « Je ne sais si la proposition ira plus loin. Le temps présent, pour les faveurs, ressemble aux autres : c’est où est le chef suprême qu’il faut être. »

Cette fois, il n’en fut pas de même pour lui, car, le 1er novembre 1823, il était nommé colonel du 19e régiment d’infanterie légère à Barcelone, et, peu après, chevalier de 2e classe de l’Ordre royal et militaire de Saint-Ferdinand d’Espagne.

Le 19e léger passa l’année 1824 à l’armée d’occupation en Catalogne, où il fut compris dans la brigade Rapatel.

Rentré en France, mon père put effectuer un projet caressé depuis longtemps, en épousant ma mère, le 2 mai 1825. Dès lors, la fortune parut enfin sourire pleinement à sa laborieuse carrière. Des inspections, chaque année favorables, lui permettaient d’espérer le grade d’officier général lorsque la Révolution, qui avait si fort éprouvé son enfance, vint de nouveau l’atteindre au milieu de sa maturité. Je veux parler des tristes journées de Juillet 1830. Il en fut atterré et, dès le 3 août, il écrivait : « Il en coûte de quitter une carrière qu’on aime, qui était nécessaire à mon bien-être particulier, mais le devoir passe avant tout. Mon parti est pris de quitter le service si la couronne passe sur la tête d’un autre roi que celui qu’appelle la légitimité. » Sur sa demande il fut, par ordonnance du 6 septembre 1830, mis en demi-solde, et sa retraite définitive fut liquidée en mai 1842.

Il est mort à Angers, le 22 novembre 1849.

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Notes :
  1. La notice suivante a été écrite par le comte Louis-Jean de La Boutetière et se trouve dans les Mélanges du comte de La Boutetière, 1 vol. in-8°, de 149 et 16 pages, La Roche-sur-Yon, 1883, pages 142 à 149.
  2. Entre Belle-Ile et l’embouchure de la Vilaine.

  3. Dépêche de l’Évêque de Nancy à M. le comte de Saint-Priest.

    Vienne, 15 février 1800.

    … On se bat dans plusieurs parties des départements de l’Ouest. Dieu veuille protéger et y rendre vainqueurs les royalistes ! Outre l’intérêt que j’ai avec tout bon français au succès de cette guerre, j’y ai encore depuis deux mois un intérêt particulier. Le jeune comte de Saint-Mars, mon neveu, après avoir sollicité pendant plusieurs mois avec la plus vive ardeur d’être envoyé à la Vendée, l’a enfin obtenu de Monsieur, qui daigne l’honorer de ses bontés. Ce jeune homme, âgé de dix-sept ans, est parti de Londres pour aller s’embarquer, avec un zèle et une joie me mande-t-on, bien rares à trouver. Il est débarqué le 23 décembre à la côte de Bretagne, dans le Morbihan ; à Sarzo, lieu de son débarquement, il a trouvé une garnison de bons royalistes. Il m’a mandé que tout le Morbihan obéissait au général Georges, en qui l’on avait la plus grande confiance ; que son armée était forte de 30,000 hommes bien armés et bien payés. C’est de ce côté que se dirigera le fort de la guerre. Les nouvelles d’Angleterre annoncent des préparatifs sérieux pour une descente prochaine sur les côtes de l’Ouest. Il est bien à désirer que l’on y transporte le plus tôt possible des troupes auxiliaires.

    (Registre de correspondance de l’année 1800, p. 37. Affaires du roi Louis XVIII à la cour de Vienne, par le ministère de Mgr A.-L.-H. de La Fare.)